« L’éblouissement des bords de route », de Bruce Bégout

Philosophe des villes, si l’on peut dire, Bruce Bégout a fait un très beau livre de voyage, dans les banlieues américaines. Il décrit les passages dans les motels, chante la vie morne des universitaires qui vont de colloques en colloques. Il imagine les positions érotiques qu’impliquent les bruits tortueux au-dessus de sa chambre.

Bégout est un phénoménologue de la vie fragile de ses contemporains, les petits bourgeois. La sociologie qu’il en fait trouve des formules qui me satisfont provisoirement :

« Les banlieues des grandes villes constituent à présent des galeries marchandes à ciel ouvert pour la classe moyenne, qui s’étend du sur-prolétariat vivant à crédit à la bourgeoisie décomplexée de sa situation précaire. »

Je me sens moi-même très bien défini, quant à ma réalité sociale, par cette expression de « sur-prolétariat » et celle de « décomplexé de sa situation précaire ».

Avec humour et sans l’ironie facile qu’on trouve sous la plume des jeunes mecs qui écrivent pour le plaisir, il cherche à exprimer de l’empathie pour les banlieusards américains. Il admire leurs efforts aveugles, et sourds, pour adapter leur vie si peu singulière à un réseau saturé de transports, de valeurs, de pertes et de gains flous.  

« J’envie cette humanité. Sans l’air d’y toucher, elle a dégonflé le vieux mythe de la communauté symbiotique dans laquelle seuls quelques intellectuels solitaires qui méprisent leur mode de vie voient encore un idéal. Elle n’a pas cherché à troquer l’incertitude de la vie contre les assurances faciles de la famille, de la solidarité et de la confrérie. »

C’est peu dire que Bégout fait du voyage une arme philosophique et rien d’autre. Je veux dire rien qui ressemble à une description ethnographique où chaque individu serait pris dans une tradition, des codes indépassables, des ancêtres qui reviennent, des parentés super compliquées. La précarité, c’est aussi ça, c’est la joie de n’appartenir à rien, au risque de la déprime, de la solitude et de l’absence.

« Sans doute pour la première fois dans l’histoire humaine, un groupe social a osé démonter tous les étais qui maintiennent la société debout et vivre dans la précarité sans fin et l’isolement le plus total. »

Bégout est vraiment à contre courant des travel writers, tous plus ou moins ethnologues. A moins que le nouveau courant de l’ethnographie soit là : retour à la philosophie et à l’espoir absurde d’une forme de liberté.

Tiens, pour conclure ce billet, je dirais qu’il annonce la constitution d’un pôle dans l’écriture du voyage : pôle anti-sociologique, pôle de la vitalité banale.  

7 commentaires sur “« L’éblouissement des bords de route », de Bruce Bégout

  1. Joli billet.Interessante référence que je ne connaissais pas.Coincidence marrante : au moment ou j’écris ces lignes une bande de jeunes américains en vadrouilles (peut etre balieusards) comme il ‘en y a parfois dans cette région et en cette saison se morfondent dans le petit bistrot à deux pas de chez moi a la recherche d’un taxi ou d’un bus qui les ménerait sans doute vers Dysney ou la Grand’ ville…a moins qu’il ne s’agisse de Val d’Europe…Ils ont l’air perdus et surtout abasourdis que l’on ne comprenne pas leurs langues et ne puissent répondre à leurs demandes, mais c’est ça la campagne française sous Sarko les kids ! On se calque sur un régime anglo saxon mais on est pas foutu d’accueillir un groupe d’américains pas forcement trés catholiques il faut bien le dire avec leurs lunettes, leur coté intello néo babas obamaniaques et leurs sac a dos de routards…non je plaisante bien sur…ce bar est trés bien et le patron a été trés correct avec eux Allez si j’ai le temps , je prends ma voiture et les emméne a la gare… Les banlieusards français ressemblent de plus en plus a mon avis aux banlieusards américains (même si on a toujours dix ans de retard evidemment c’est une bonne photographie de la vie de banlieue, comme dans « cent ans de solitude » de Marquez, la banlieue devient un peu une sorte de microcosme de l’humanité « globalisée », peut-être que l’avenir -politique bien sur – est là dans les différentes façons qu’ont les gens de trouver des nouvelles formes de sociabilité dans des zones ou ne semble régner qu’ennui et banalité). A part çà, une autre question : pourqoui le voygeur est -il ou doit -il etre forcément toujours seul, dépressif et avec une guinness a portée de main ? et si, a l’image de ton ami Ben par exemple on ne pouvait aussi concevoir une sorte de voyageur « familial » ou de « groupe », comme des robinsons suisses mouvant ou ce groupe d’américains vadrouilleurs que j’évoquais plus haut…les références littéraires si tu en connais dans ce domaine sont les bienvenues car je n’en vois aucune…

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  2. Bien sûr qu’on peut voyager à plusieurs, rien ne dit que le voyageur soi seul, même si, à mon avis, le genre du récit impose un narrateur unique qui se confonde avec le voyageur, si bien que la collégialité passe au second plan. Bouvier a voyagé avec Vernet, et Vernet apparaît dans L’usage du monde, mais l’impression de solitude persiste. A partir des éléments génériques, toutefois, toutes sortes d’exceptions s’inventent, comme les époux Poussin (Africa trek) ou les récits de missions, d’explorations ou d’exploits collectifs (auquel cas, lorsque le narrateur reprends sa liberté de narrateur, redevient solitaire, comme Leiris l’a fait dans L’Afrique fantôme alors qu’il devait n’être qu’un scribe relatant les progrès de la mission ethnologique, il se fait engueuler, il se fait des ennemis… mais – vous avez dit bizarre ? – il devient un classique de la littérature du voyage.)
    Donc, Guinness non, solitude oui.
    A part ça, François, prends-les en voiture, ces Américains, soit sympa.

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  3. On sent l’effervescence de l’homme tout à l’étude du phénomène du voyage et de la littérature qui en émane.
    Au fait l’homme qui vit et s’installe d’un lieu à l’autre hors de son pays d’origine (vivant donc un aspect de la précarité très édulcoré) tu le considère tu comme voyageur ou simplement expatrié?
    Le voyage s’arrête t-il en même temps que la précarité?

    Bons baisers de Shanghai,
    Marc

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  4. Salut Marc. Moi, je considère les gens comme ils le préfèrent eux-mêmes. Si une personne trouve sympa d’être vu comme voyageur, je le prends comme tel. Les voyageurs qui disent détester les voyages, je les crois aussi.
    « Le voyage s’arrête t-il en même temps que la précarité? » Alors là, je crois que oui. Non ?

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  5. Et bien moi, mes américains sont partis je ne sais ou, j’ai cru comprendre en taxi: bon ils étaient pas si pauvres qu’ils s’en donnaient l’air…tant pis pour eux et puis si ça se trouve ils votent Mac Cain..bof, je ne comprend toujours pas cette « peoplisation » de l’écrivain voyageur.. toujours LE sage précaire, LE clochard céleste, LE grand voyageur etc…a quand les récits a plusieurs voix, plusieurs narrateurs… (lecteurs attentifs et curieux de ce blog si tu as des références sur ce genre de récits n’hésite pas à les donner)…de plus, je trouve trés discutable et trés bizarre cette histoire de liens entre voyage et précarité, bof…

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