La passion populaire pour le bruit

Le bruit de nos villes est extraordinaire. Je ne peux pas croire que les gens subissent ce bruit ; je pense plutôt qu’ils en jouissent d’une certaine manière. Nous le savons pour l’adolescent : le jeune a besoin de crier, de prendre de la place, de rire en meuglant. L’adolescent prend place dans le monde en bramant, en emplissant l’espace de son bruit intime, sans doute pour le dominer et pour dominer ses propres angoisses.

C’est la raison pour laquelle les adolescents aiment les moteurs et les vélomoteurs. Les mobylettes font un raffut du diable et l’enfant juché sur sa bécane jouit de ce bruit, ça le rassure de quelque chose. La vie est trop puissante pour ses petites antennes, il a besoin de l’accompagner d’un barouf qui ne l’assourdit nullement. L’oreille de l’adolescent, on le sait, ne perçoit pas de la même manière que celle de l’enfant et celle de l’adulte.

Les communautés ont aussi un certain amour du boucan.

Au Vigan, par exemple, c’est la fête foraine ce mois-ci. Dans le Dauphiné de mon enfance, on appelait ça « la vogue ». Autos tamponnantes, stands de tirs, chi-chi et pommes d’amour. La couleur rose domine dans une explosion de couleurs chaudes. Les musiques sont tonitruantes ; pour moi, j’associerai toujours les fêtes foraines avec les tubes italiens des années 1980, Lasciatemi cantare.

Entre la fête foraine et la vieille maison de maître où nous habitons, il n’y a qu’un petit parc de beaux arbres. Nous profitons donc des effets sonores, des cris des enfants, des sonneries de toutes sortes qui font la joie et l’habillage sonore du peuple qui s’amuse.

Mais cela ne s’arrête pas là. Le matin, les éboueurs s’arrêtent près de chez nous pour vider les poubelles et ils semblent prendre du plaisir à le faire en vacarme. Ils accompagnent leur noble ouvrage de bip bip joyeux qui ne peuvent être que des appels vibrionnants au réveil, ou mieux, des chants de salutation au soleil qui se lève.

Ce qui m’étonne le plus, les soirs et les matins au centre ville, ce sont les équipements qui nettoient la voirie. On ne passe plus un coup de balai, c’est devenu vieux-jeu et probablement suspect. On fait traîner de gros véhicules qui font peu de nettoyage mais dont la masse sonore interdit toute conversation. C’est extraordinaire : les Français font silence pour contempler les techniciens de surface qui passent et repassent dans les rues, que ces dernières soient propres ou sales.

L’autre matin, je buvais un café en terrasse et j’étais terrassé par un nouveau bruit de moteur saturé. C’était le patron du Café des Cévennes qui se débarrassait de quelques feuilles mortes. Incapable de me concentrer sur le journal, j’ai levé la tête et ai compté : ce monsieur passait la soufflerie pour exactement quatre feuilles mortes qui l’ont occupé plus de deux minutes. Il y avait sur son visage un sérieux tout à fait satisfait.

J’appelle cela l’amour du bruit.

4 commentaires sur “La passion populaire pour le bruit

  1. Là je dis chapeau ! Le ton est précis, juste, clair. Et on s’y retrouve parfaitement…
    Oui, dans ton Mazet c’était différent, mais le bruit gagne aussi les campagnes… Tracteurs, amplis autonomes, motocross ou pas cross, tronçonneuses, tondeuses, avions militaires, etc. le bruit nous enveloppe et nous tire hors de nous-même.

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  2. Un petit parc de beaux arbres, platanes ou micocouliers ? le micocoulier, c’est l’arbre à fourches, et à partir des micocoules on peut obtenir… des arbres, et aussi une boisson pétillante qui ressemble à la frênette (encore un arbre !) mais que je n’ai jamais essayée

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