Une France comique et désertée.

La Traversée de Bondoufle, de Jean Rolin, P.O.L, 2022, 200 pages.

Voici le meilleur livre de cette rentrée littéraire 2022.

Deuxième livre de voyage à pied en temps de confinement. Après Le Pont de Bezons, publié en 2021, qui racontait des escapades de l’auteur le long de la Seine entre Mantes et Melun, le nouveau Jean Rolin quitte la ligne du fleuve pour adopter une figure circulaire autour de Paris. La première et la dernière page se situent ainsi au même endroit.

La Traversée de Bondoufle ne raconte donc nullement une traversée, et ne se passe pas à Bondoufle (commune de l’Essonne), c’est la magie des titres. Il se passe dans les communes d’Aulnay-sous-Bois, de Gonesse, du Thillay, de Bouqueval, de Villiers-le-Bel, de Garges, d’Écouen, etc. On verra Bondoufle quand même, attention, il n’y a pas non plus tromperie sur la marchandise, mais ce sera aux pages 143-147. Je le précise pour les fans de Bondoufle qui n’achèteront le livre que pour leur commune préférée.

Le but de ce récit est de suivre la limite entre la ville et la campagne. Faire le tour de Paris d’une manière psychogéographique : suivre la ligne qui marque la fin de Paris. Marcher sur la zone qui opère le passage de l’urbanisation parisienne à la campagne française. Le projet n’est pas nouveau mais il reste intéressant et surtout, c’est un régal de lecture.

Pour parler de ce livre, on est tenté de dresser un inventaire de tout ce que le marcheur rencontre et voit : des champs de maïs, des camps de Roms, des fermes, des cèpes, des prisons, des décharges sauvages, des ronds-points, des chemins aux noms incroyables, des chasseurs qui forcent le narrateur, pour ne pas se prendre une balle, à traverser un champ en chantant comme un dément.

Idéalement, la route qu’emprunte le randonneur Rolin est une départementale bordée de pavillons d’un côté, et de champs de culture de l’autre.

La plupart des lieux traversés, Rolin y est allé deux fois bizarrement. Il ne cesse d’écrire « la première fois que suis entré à … » ; « Le fait est qu’un an plus tard, dans les premiers jours d’août 2020, repassant par le même chemin, je constaterai que … » (38) ; « Après deux tentatives de sortie de Cergy par la campagne … » (70). Ces dédoublements fantomatiques ajoutent à l’ambiance globalement mystérieuse et presque fantastique de La Traversée de Bondoufle. On sait que tout est vrai, vérifiable, et pourtant tout est nimbé d’une poésie surréelle.

Et juste avant que je franchisse ce pas, je vis se profiler au-dessus de moi la silhouette de ce que dans ma confusion je pris tout d’abord pour un très petit chevreuil, et qui s’avéra être un lièvre gigantesque, au moins vu sous cet angle, en contre-plongée et se détachant sur un ciel clair

Jean Rolin, La Traversée de Bondoufle, P.O.L, 2022, p. 112.

Le narrateur est seul la plupart du temps, sauf quand il est accompagné de cette femme cryptique appelée « Celui des Ours », vestige du roman précédent. Il est souvent seul, parfois invisible et parfois clownesque, burlesque et objet de moqueries. Certaines scènes sont dignes du cinéma muet. Par ailleurs, si l’auteur n’a peur de rien quant à son style, le narrateur a toujours peur qu’un malheur lui arrive, qu’un délinquant l’agresse, qu’une chienne lui morde les mollets. La raison de cette peur est toujours la même depuis les premiers livres de Jean Rolin : il n’a rien à faire là, ceci n’est pas un territoire touristique, ni un chemin de randonnée, il peut gêner par sa seule présence. En témoignent les mots qui figurent sur la quatrième de couve.

Car à vrai dire, en cette chaude journée de septembre, il n’y a guère que moi à traîner sans raison dans les parages.

Jean Rolin, La Traversée de Bondoufle, quatrième de couverture.

Et il finira bien par y avoir une « algarade », un « incident sérieux » avec « un de ses semblables » qui ne supporte pas qu’on se permette de marcher sur un de ces chemins. Mais cette bagarre qui est annoncée comme un teaser plusieurs fois dans le corps du texte, il faudra attendre les dernières pages du livre pour la en lire la relation et elle sera décevante car (spoiler alert !) les deux hommes n’en sont pas venus aux mains finalement.

Chaque court chapitre est un délice de lecture. Tout à l’heure j’ai dit « régal de lecture », ce n’est pas tout à fait pareil. C’est le style, le phrasé de Rolin, qui fait toute la différence, c’est pourquoi on aimerait lui laisser la parole. Il faut citer ces moments où l’on se prend à rigoler à propos de chevaux et de haras :

… la traversée d’un cavalier. Lequel m’accusa au passage d’avoir fait peur à son cheval, mais sur un ton si outrageusement snob qu’il ne pouvait s’agir que d’une parodie. En m’éloignant dans la direction de Poissy sur le chemin de la Bidonnière, je ruminais l’incident minuscule qui venait de se produire, me demandant si le cavalier avait effectivement voulu rire en s’adressant à moi sur ce ton.

Ibid., p. 94-95.

C’est ainsi qu’est dressé le portrait d’une France périurbaine qui ne manque pas de charme, qui est un peu dégueulasse par endroits mais qui n’est pas à feu et à sang. Une France où l’on ne rencontre pas grand-monde, au fond, et où les animaux prennent bien plus de place que les humains.

Jean Rolin se fait arpenteur de la limite ville-campagne sans juger, sans fermer les yeux sur les choses désagréables, politiquement incorrectes, mais en essayant de ne pas tenir de discours politique sur les évolutions du pays et de ses territoires. Certains y verront la preuve que la décadence du pays est bien en marche, d’autres que la France semble être un pays est en paix et plutôt harmonieux. Voyez les toutes dernières lignes :

Dans les jardins se voyaient des cerisiers dont certains étaient chargés de fruits, une circonstance assez rare, cette année-là, en raison des gelées tardives. Et toujours une grande abondance de roses. En approchant de ce bois que la carte au 1/25 000e désigne comme le bois d’Amour, il me sembla entendre des coups de feu, puis j’observai le vol ondulé d’un pic-vert. En contrebas de la route, juste avant le bois, un chemin que je n’avais pas encore emprunté filait droit au milieu des blés.

Ibid., p. 201.

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