Le sage précaire jamais à sa place

Le sage précaire est un amateur, dans toutes ses entreprises. D’ailleurs, tous ses collègues lui disent qu’il n’est pas un vrai professionnel, et que ses bons résultats sont dûs à la « réussite du débutant ».

Les ouvriers me décrivent comme un intellectuel incapable de travailler de ses mains, tandis que les intellectuels me trouvent un peu trop physique et manuel pour être un des leurs.

Les professeurs, au lycée français d’Irlande, disaient que je n’étais pas un « vrai prof ». Les serveurs de restaurant non plus n’étaient pas convaincus de mes capacités. Où que je me tourne je sens bien que je ne suis pas à ma place car on m’affirme que je serais mieux adapté à une autre tâche.

Les fonctionnaires me voient comme un écrivain, les universitaires comme un aventurier, les écrivains comme un prof, les journalistes comme un chercheur, les producteurs comme un artiste, les artistes comme un universitaire, les chercheurs comme un ouvrier.

Chaque fois que je prétends à un poste ou une activité, il se trouve quelqu’un pour m’expliquer que ce n’est pas pour moi, ou que je ne suis pas fait pour le job. La dernière fois qu’on m’a fait ce triste coup, c’était pour un emploi dans la diplomatie. Pourtant, la diplomatie, représenter la France dans de superbes costumes bleu nuit, susurrer des compliments et serrer des mains délicates, j’étais persuadé que c’était mon truc.

Il me reste la sagesse précaire. Jusqu’à présent, personne ne m’a contesté le titre convoité de sage précaire.

Si De Gaulle n’avait pas existé (1) – Il n’y aurait pas eu de résistance

Et cela ne nous aurait pas manqué. La résistance, je n’ai rien contre, mais à parler franchement la sagesse précaire recommande de ne pas en abuser.

À quoi cela nous a-t-il servi d’avoir une résistance organisée depuis Londres, de 1940 à 1944 ? Cela n’a pesé en rien dans l’issue finale de la guerre qui a été gagnée par les Russes et les Américains, donc ce n’est qu’une question d’honneur et de symbole. Les résistants français ont « sauvé l’honneur ».

Mais ont-ils vraiment sauvé l’honneur de la France ? Aux yeux du monde entier, nous avons collaboré avec l’Allemagne nazie. Les vainqueurs, qui écrivent l’histoire, ne voient en nous qu’un peuple de lâches buveurs de vin. Les rares fois où la France dit non à l’empereur américain, comme ce fut le cas en 2002-2003 concernant l’invasion de l’Irak, la presse anglo-saxonne se déchaîne contre nous, non pas aux airs de : « Ah, ce pays des droits de l’homme qui dit non et se dresse fièrement pour défendre la justice », mais plutôt sur le mode suivant : « Voilà encore ces emmerdeurs qui se prennent pour des résistants et qui iront se coucher comme en 1940 dès qu’on mettra un peu de pression. »

Alors à quoi bon tous ces morts, tous ces martyrs, toute cette martyrologie lyonnaise ? L’auteur qui vous écrit ces quelques lignes est né à Lyon et a fréquenté une université appelée « Jean Moulin ». Soupir. À l’école, le sage précaire a dû apprendre par coeur un poème de Louis Aragon sur un prisonnier qui préfère souffrir mille morts plutôt que de donner un nom sous la torture. Je m’en souviens encore, c’est vous dire si cela m’a traumatisé :

Et si c’était à refaire

Je referais ce chemin

Une voix monte des fers

Et parle des lendemains

La maîtresse d’école, Mme Gallon, essayait de nous inculquer l’esprit de résistance. Bon Dieu, cela me faisait faire des cauchemars et depuis j’ai peur quand je vais dormir. Quand j’étais petit, je n’avais pas peur du loup, pas peur du noir, pas peur des cambrioleurs : j’avais peur de la guerre et de la torture de Klaus Barbie. Dans mon pauvre lit, je me promettais de ne jamais résister, de trahir père et mère pour qu’on ne me torture pas. Merci Louis Aragon, merci Mme Gallon, merci Klaus Barbie et merci De Gaulle.

Si De Gaulle n’avait pas existé, peut-être aurais-je été un enfant moins perturbé et un adulte moins névrosé.

Enfin, et ce n’est pas le moindre, l’absence de De Gaulle nous aurait débarrassé de l’idéal repoussant et cosmétique de la « résistance ». Chez nous, il suffit que quelques dizaines d’individus se regroupent pour les entendre vociférer : « Résistance ! » Et cela peut concerner n’importe quoi : le soutien à un homme politique, le rejet d’un projet de loi, le ras-le-bol vis-à-vis des mesures d’hygiène en temps d’épidémie.

Je ne connais pas de réflexe idéologique plus éculé, plus frelaté que cet esprit de résistance ; et il est si prégnant dans notre culture ambiante que même les vrais héros de la France libre se laissent piéger. Stephane Hessel s’est mis à encourager la jeunesse à s’indigner. Comme si les jeunes n’étaient pas naturellement des êtres bouffis d’indignation.

Moi, gamin, j’étais un professionnel de la résistance. Je résistais à tout ce qui pouvait me faire suer, et cela n’a pas fait de moi une personne meilleure. Sans De Gaulle, qui sait, j’aurais peut-être travaillé à l’école, j’aurais fait du solfège pour être un vrai musicien, j’aurais appris des langues étrangères, j’aurais musclé ce corps pour le rendre athlétique, et j’aurais eu une vision de l’histoire un peu moins biaisée.

Comment je suis devenu vice-doyen de la faculté

Au départ, je n’avais rien demandé, rien. J’étais juste un petit enseignant chercheur qui se satisfaisait de travailler avec ses étudiants et de faire des recherches sur la littérature de voyage. J’avais trouvé mon point d’équilibre dans une carrière précaire.

Un jour, dans le bureau que je partageais avec un collègue, je reçois un coup de fil d’une secrétaire qui me dit que le doyen nouvellement nommé à la tête de la faculté veut me voir. « Qu’est-ce que j’ai fait comme connerie encore ? » Ce fut ma réaction, comme à chaque fois qu’un supérieur hiérarchique me convoque.

Dans le bureau du doyen, je vois un homme de petite taille au regard très pétillant d’intelligence et à la coupe de cheveux de ceux qui passent une mèche sur leur crâne dégarni. Moustachu, le doyen me serre la main doucement, à l’arabe, d’une main baguée qui ne manque pas de raffinement. Il s’excuse de m’avoir dérangé et se justifie en disant qu’il voulait rencontrer le personnel enseignant pour se faire une idée de ce qui se passait dans ce college.

Il me dit qu’il a entendu parler de moi du fait de la parution d’un livre aux éditions de l’Université Paris-Sorbonne. C’est vrai, dis-je, je peux vous en offrir un exemplaire… Non cela ne l’intéresse pas car il ne lit pas le français. En revanche il me pose des questions pour en savoir davantage sur mes recherches. Je suis enchanté de cette conversation car depuis deux ans que je travaille à l’université de Nizwa, personne n’avait vraiment pris la recherche au sérieux au sein du département des langues étrangères. Lui-même se situait, dans l’organigramme, bien au-dessus de mon département : la faculté qu’il dirige comprend cinq départements de sciences et de lettres parmi lesquels celui des langues. Le College of Arts and Sciences est de loin la plus grosse faculté de l’institution, et pour ainsi dire une université dans l’université.

J’étais donc flatté que le doyen s’intéresse à moi et ne savais pas qu’il était en fait à la recherche de la bonne personne pour occuper le poste vacant de vice-doyen à la recherche et aux études supérieures. En ce qui me concerne, je n’avais aucune idée de ce qui se passait au-delà des unités qui m’étaient les plus proches : sections de langues et département des langues étrangères. Si on m’avait demandé de diriger une unité à ce niveau de compétence, j’aurais su à peu près que faire et je serais parti avec des idées relativement assurées pour améliorer la situation. Par contre, les unités de direction supérieure m’étaient inconnues et le monde des doyens, des chanceliers et vice-chanceliers m’étaient tout aussi mystérieux que le sont les conclaves de l’église orthodoxe. Or, pour revenir à ma conversation avec le doyen, je lui confiais que, à mon avis, l’élaboration du savoir, les publications et les conférences n’étaient pas une priorité dans certains départements.

En réalité, les choses étaient pires que cela : j’avais essayé de créer avec quelques autres une ambiance de recherche en organisant des journées d’études, en participant à des colloques internationaux et en proposant des ateliers de formation mais cela m’avait valu des inimitiés. Certaines personnes s’étaient senties menacées dans leur confort et leurs privilèges et ne voulaient surtout pas que la recherche apparaisse comme un devoir. Cela devait rester quelque chose de facultatif, bienvenu certes, mais cantonné à une position subalterne et quasiment décorative. J’avais donc été remisé dans une sorte de placard symbolique. Le nouveau doyen semblait avoir envie de m’en sortir. Il se proposait de m’aider.

Quand je sortis de son bureau, je croisai un de mes rares collègues qui publiaient des articles dans des revues universitaires. Il avait rendez-vous lui aussi avec le doyen, et lui non plus ne savait pas ce qu’il avait fait comme connerie.

Le lendemain, tous les membres de l’université recevaient un courriel du chancelier avec une pièce-jointe écrite en arabe. C’était une résolution officielle qui me nommait vice-doyen chargé de la recherche et des études supérieures (Assistant Dean for Graduate Studies and Research) pour le compte de la faculté des lettres et des sciences (College of Arts and Sciences). Ma femme poussa un cri de joie car elle était la seule personne qui me voyait à ce poste depuis des mois. Elle m’avait déjà dit, en passant devant le bureau vide du vice-doyen, que ce bureau devrait m’échoir à moi et à personne d’autre. De mon côté je ne me souviens pas de ce que je ressentis mais je sais ce que j’ai pensé, rationnellement : c’est une erreur de casting.

Immédiatement, des personnes que je connaissais de loin venaient me féliciter et me dire que c’était un peu grâce à eux que l’on devait cette nomination. L’un d’eux me prit à part : maintenant fais attention à toi dit-il. Les envieux et les jaloux vont très vite se manifester et beaucoup de gens vont essayer de te faite échouer. Fais ton travail tranquillement, ne t’inquiète pas si ça tangue un peu, parce que ça va tanguer.

Three famous French writers

Au lycée français de Mascate, le brillant professeur de lettres qui officie en classe de collège et de lycée est un spécialiste de l’écrivain égyptien Albert Cossery. Il a terminé sa thèse de doctorat il y a quelques années et ne sait s’il va sacrifier encore du temps et de l’énergie à publier cette dernière, ou sacrifier aux passions paresseuses de son écrivain favori et tout abandonner à l’autel de la plage.

Cyril (c’est son nom), que j’avais dû harceler en 2016 pour qu’il participe à mon colloque sur la littérature des voyages et l’Arabie, est un faux fainéant dans une vallée fertile. Il a organisé en 2018 un projet de longue haleine avec ses étudiants et des collègues du lycée, sur les questions du portrait et du voyage. Un volet de ce projet pédagogique prévoyait une rencontre avec des « écrivains voyageurs ».

J’étais donc invité en compagnie de deux auteurs que j’aime beaucoup : Nicolas Presl qui crée des bande dessinée sans parole (des romans graphiques, dit-on aujourd’hui), et Antonin Potoski qu’on ne présente plus aux lecteurs de ce blog. Auteur notamment de Nager sur la frontière (Gallimard), de Cités en abîmes (Gallimard) et de L’Hôtel de l’amitié (POL), Antonin Potoski écrit des récits de voyage résolument contemporains, qui ressemblent enfin à la façon de voyager des années 2010-2020. Il est aux antipodes de ces « nouveaux explorateurs » qui veulent nous faire croire qu’ils voyagent comme au XIXe siècle et qui cherchent à écrire comme on le faisait dans les années 1930 (oui, je pense notamment à Sylvain Tesson). Potoski prend en compte ce qui se passe vraiment dans la vie quotidienne des gens qui vivent dans les pays traversés. D’ailleurs ils ne les traversent pas, il y vit. Il vit en transit et passe de points de chute en logements provisoires.

Fin mars 2018, nous fûmes réunis au Lycée français de Mascate pour une soirée littéraire très bien préparée par les élèves, leurs professeurs et d’autres membres du personnel. Les questions fusaient, posées par des étudiants différents à l’un de nous trois. Nous fûmes aussi invités à raconter notre vie en quelques mots, à commenter une image que nous avions choisie, ainsi qu’à lire quelques lignes sur le voyage. Moi, j’ai fait le cabot, car c’est à peu près tout ce que je sais faire quand j’ai un microphone. Mon épouse était là, au premier rang du public, elle rayonnait d’une beauté sombre et je voulais l’impressionner en faisant rire le public composé essentiellement d’élèves du lycée et de parents d’élèves.

Étaient présentes aussi les huiles de la francophonie et de la diplomatie française en Oman, dont l’Ambassadeur lui-même qui avait pris ses fonctions quelques semaines auparavant et qui voyait là l’occasion de rencontrer quelques-uns de ses administrés.

Je lus des extraits d’œuvres de Potoski, pour bien souligner que c’était un grand écrivain, et non juste un ami de la famille. Je fis enfin des commentaires drolatiques et impertinents sur les livres de voyage rassemblés pour l’occasion par la bibliothécaire du lycée. Ce fut l’occasion de brandir Ormuz de Jean Rolin et de clamer une nouvelle fois que si Potoski était un très bon écrivain, Rolin était carrément le meilleur parmi les vivants.

L’ensemble de nos interventions fut un succès culturel et éducatif couronné par un dîner dans un hôtel très charmant de ce nouveau quartier de Mascate, ainsi que d’une nuit avec ma femme passée dans ce même hôtel, offerte par les sponsors pour défraiement.

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           Le sage précaire avec l’ambassadeur de France en Oman, Renaud Salins

L’ambassadeur vint nous serrer la main à la fin de notre performance : « J’écris moi aussi, me dit-il. Je vais faire paraître un polar dans quelques jours. » Intéressant. Je me promis intérieurement de lire son livre, même si le genre littéraire adopté par l’ambassadeur n’était pas ma tasse de thé. Il revint vers le livre de Jean Rolin, qu’il prit à son tour à la main : « C’est amusant que vous ayez parlé de Rolin ; dans quelques jours, j’accueille son frère, Olivier, qui vient passer une semaine en Oman. »

Quelques semaines plus tard, des journaux locaux faisaient paraître des articles couvrant l’événement : l’un d’eux nous présentait comme trois écrivains célèbres : https://timesofoman.com/article/famous-french-authors-find-oman-experience-inspiring

Un autre article fut signé par le chroniqueur iconique néo-zélandais Ray Petersen qui, de son côté, rendait compte de cet événement dans l’Oman Observer en termes élogieux, amoureux qu’il est de la littérature française : https://www.omanobserver.om/french-literature-takes-centre-stage/

De l’élitisme (1) « Richie », de Raphaëlle Bacqué

A quelqu’un qui s’étonne de voir deux bagues à ses doigts, une en or et une en argent, Richard Descoings répond : « Je suis homo pour ceux qui savent, et hétéro pour ceux qui n’ont pas besoin de savoir. »

Cette scène est rapportée dans le dernier livre de Raphaëlle Bacqué, Richie  (Grasset, 2015). Grand reporter au Monde, Raphaëlle Bacqué y raconte la vie de l’ancien directeur de Sciences Po, mort mystérieusement dans un hôtel de New York quatre ans après que le sage précaire tint salon dans son bureau de l’université Fudan, à Shanghai. Tandis que nous regardions la statue de Mao qui marquait l’entrée du campus, un collègue sorti de Sciences Po et un autre plus jeune qui y étudiait encore me racontaient la double vie de leur directeur fastueux. Ils m’apprenaient tout, car je n’étais au courant de rien.

Indifférent au grandes écoles et aux élites qui en sont issues, je me devais pourtant de collaborer à la formation d’une élite franco-chinoise au sein d’un programme d’études financé par le consulat général de France à Shanghai. J’étais donc en lien assez étroit avec Sciences Po et pouvais me rendre compte en direct de combien l’élitisme était bien une construction sociale, loin, très loin des véritables mérites intellectuels. Jamais les parole de Pascal ne m’ont paru plus justifiées : grandeurs d’établissement et grandeurs naturelles…

Raphaëlle Bacqué a choisi de raconter la vie de Descoings car elle apprécie les monstres. Elle a écrit sur Chirac, sur Mitterrand et Groussouvre, sur les Strauss-Kahn. Bacqué est une très belle plume qui dresse, livre après livre, une galerie de portraits frénétiques qui à terme donnera un assez convaincant tableau de la société des grands ogres de la république française. Dans Richie, elle raconte par le menu l’éclosion d’un jeune garçon timide et fade sur les bancs de l’ENA, et qui deviendra le plus flamboyant des directeurs d’université. Grandeur et décadence d’un haut fonctionnaire gay qui coupait sa vie en deux, haut fonctionnaire au conseil d’Etat la journée et fêtard déjanté la nuit.

La scène des deux bagues que je cite plus haut est symptomatique de la fabrique des élites : presque tout le monde savait qu’il était gay, mais voilà, il y a encore tous ceux qui « n’ont pas besoin de savoir ». Tout se joue dans cette zone floue où le savoir devient une modalité de la puissance et de la manipulation.

D’être ou non au courant que quelqu’un est gay, certes, on s’en fout. Mais ce qui compte n’est pas l’orientation sexuelle de tel ou tel. L’important, c’est la notion de savoir et son rapport avec le pouvoir. Certains savent, les autres n’ont pas besoin de savoir. Toute la philosophie de l’élitisme tient dans cette expression. Il y a des choses que l’on cache, non par pudeur mais pour accroître son influence. On choisit quelques individus, plus ou moins arbitrairement, et on les met dans le secret de quelques trucs. Généralement des choses sans importance, mais qui concernent des hommes de pouvoir, et cela suffira à en faire des élites.

Toute la fin du livre de Raphaëlle Bacqué tourne autour de cette problématique. Descoings est mort à New York, après avoir fait appel à la prostitution masculine, un an après la chute de DSK dans la même ville. Il faut éviter le scandale, on ne sait pourquoi. Pour éviter le scandale, il faut mentir et surtout cacher, « pour que l’enquête ne vire pas au déballage », « pour préserver la mémoire de Richard ».

Des expressions abondent pour insister sur l’opposition entre savoir et ne pas savoir : « En France comme aux Etats-Unis, personne ne sait encore à quoi s’en tenir sur cette mort mystérieuse » (p. 271). « Il faut verrouiller l’information » (p. 272). « La police, la presse, il faut tout tenir » (p. 273). Raphaëlle Bacqué excelle dans l’art de montrer comment les proches de Descoings ont su manipuler les médias pour donner à ce décès une dimension d’hommage unanime et aux funérailles une image d’union nationale : « Pour faire taire les critiques, la cérémonie avait été conçue comme une démonstration spectaculaire » (p. 279).

La route du travailleur tranquille

Le matin, prendre la voiture pour traverser la campagne vallonnée. Atteindre les Terres froides du Dauphiné en passant par des villages aux noms chantants : Villefontaine, Four, Artas, Beauvoir-de-Marc, Lieudieu, Saint-Jean-de-Bournay.

Aller au travail en empruntant des routes agréables augmente de beaucoup la qualité de vie et améliore les conditions de travail. Il m’est arrivé de me rendre tous les matins dans la banlieue lyonnaise, dans un lycée de zone d’éducation prioritaire : la seule progression matinale sur l’autoroute et le périph’ annonçait des journées ardues et froides, des journées violentes pour le moral.

Ces jours-ci, au contraire, j’emprunte de longs rubans de goudron qui suivent délicatement les dénivelés des collines iséroises. Cela annonce des journées douces comme le miel. Dans le soleil d’hiver, je conduis tranquillement et ne croise pas une voiture. Parfois, quand j’ai le temps, je m’arrête pour prendre une photo.

A quelques kilomètres du lycée où je me dirige, un panneau informe l’automobiliste qu’il approche du village natal d’Hector Berlioz. Encore un petit col à franchir et quelques virages à négocier, puis une longue descente jusqu’à un rond-point. Je tourne à gauche et je suis arrivé. Le lycée est à quelques pas du centre de La Côte Saint André.

Je dispense quelques heures de cours et retourne à la voiture pour m’enfoncer à nouveau dans les vallonnements gracieux de cette campagne ouverte.

Dans ces conditions, oui, la sagesse précaire reconnaît qu’il n’est guère de métier plus agréables que professeur de philosophie.

 

I’m moving to France!

Et puis, avec le temps, j’ai appris à comprendre que les gens qui s’autoproclament workaholic sont rarement des foudres de guerre.

Nous partons avant le lever du soleil, et je ne sais toujours pas quel type de travail je suis censé faire. Patrick ne me dit rien, et il n’est pas de meilleure humeur le matin que le soir. Je me tiens coi et me laisse porter par la voiture. J’espère juste qu’il ne va pas m’embarrasser en me donnant à réaliser un chantier avec des instructions minimales, incompréhensibles et lacunaires.

Il téléphone à sa copine qui ne répond pas. Il laisse un message. Il me pose quelques rares questions et répond (parfois) à mes rares questions de manière laconique. Notre rencontre n’est donc pas un coup de foudre, mais je n’ai pas à me plaindre.

Le lycée est un établissement de qualité très médiocre. Peu d’enfants iront dans des universités prestigieuses. Patrick enseigne dans un « programme » qui tourne autour de la permaculture, de la science environnementale, de l’hôtellerie et du tourisme durables, de la gastronomie bio. La direction du lycée a décidé de compenser son manque de prestige par un fort investissement dans l’énergie verte. L’électricité est produite à 90% par des panneaux solaires installés un peu partout.

Lycée très mixte, raciallement parlant. L’anglais est une seconde langue pour 25% des gamins. Ce qui me plaît infiniment, c’est que les adolescents se mélangent vraiment. Les clans existent, mais ils ne sont pas constitués par les origines ethniques des individus. Les bad boys, avec leur pantalon au-dessous des fesses et les casquettes à l’envers, sont autant des blacks que des chicanos ou des blancs.  Des couples se bécotent, et les couples que je vois sont très souvent mixtes.

Patrick me présente à ses classes et me fait parler avec eux, pour expliquer ce que c’est que le wwoofing, et plus généralement, pour réfléchir sur l’idée de « tourisme durable ». Ces adolescents sont adorables. Impertinents avec les adultes, mais sympas et drôles. Il y en a quelques uns dont je ne comprends pas l’anglais, mais sinon, je les trouve très agréable, respectueux ; peu travailleurs mais éveillés ;  dissipés mais prêts au dialogue.

L’année prochaine, ils iront à la fac. Aucun d’entre eux ne vise les prestigieuses université de UC Berkeley ou de UCLA, ni même les établissements de la catégorie juste inférieure, mais des Colleges obscurs, publics mais modestes. Leur plus grand sujet de préoccupation, concernant leur orientation, est le coût des études. Quand ils apprennent qu’en France, l’université est presque gratuite, ils dont entendre une clameur dans la classe. I’m moving to France!

Pour les aider à réussir leurs interrogations écrites, Patrick leur rappelle qu’il y a un test demain. Il leur dit de réviser le chapitre 13 de leur manuel scolaire. Puis, à ma surprise, il leur donne les questions à l’avance. Il leur donne enfin les réponses à l’avance. Patrick aimerait bien que les élèves de sa classe décroche des A et des B, et ne se complaisent pas dans la région des F.

En fin d’après-midi, une jeune femme noire est toujours dans la classe de Patrick afin de repasser sa leçon et d’écrire une prémière fois les réponses aux questions qui seront données demain comme examen. Les professeurs donnent des points supplémentaires aux élèves qui viennent en étude pour faire leur devoir. Elle s’entraine sur moi pour vérifier qu’elle a bien tout appris. Elle récite sa leçon avec un sens de la comédie tout à fait convaincant. En revanche, elle avoue ne pas comprendre le vocabulaire qu’elle emploie. Des mots comme « aride », « nappes phréatiques » : Don’t even ask me what it means, I have nooooo idea.

Comment séduire un(e) Irlandais(e)

 

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Irish ladies, mère et fille. Vendeuses de bonbecs, Co.Kerry.

Lors du dernier cours de français que j’ai dispensé à Belfast, mes étudiants avaient apporté des denrées : de la Blanquette de Limoux, du fromage, des biscuits et des gâteaux. À la fin du cours, ils m’offrirent une superbe bouteille de Bourgogne blanc. Ils sont comme ça les gens de Belfast.

Il faut dire que j’enseignais à des adultes, la moyenne d’âge approchait la cinquantaine, ce qui rendait l’atmosphère plus détendue que celle que les étudiants du département de français faisaient régner.

Un peu pris par l’alcool, mes élèves parlaient français avec animation et commencèrent à s’interpeller sans mon aide. Un homme demanda à Frida, une Allemande, la raison pour laquelle elle vivait à Belfast. « À cause d’un homme », dit-elle. Cela fut assez pour allumer des regards, et notre Allemande raconta la rencontre avec son nord-Irlandais taciturne. C’était dans un aéroport, au Brésil. Un homme lui demanda s’il pouvait s’asseoir à sa table. Ce fut le coup de foudre. Comme il était plongé dans son journal, elle inventa le stratagème d’aller aux toilettes et de lui demander, au préalable, s’il pouvait garder ses bagages. Il dit oui, sans plus, et quand elle revint, c’est tout juste s’il leva les yeux sur elle.

Elle se demandait comment faire pour attirer l’attention de ce bel homme, aussi froid et rigide que Phileas Fogg avec Madame Aouda, dans Le Tour du monde en 80 jours.

« C’est intéressant ce que vous lisez ? » essaya Frida. Sa méthode ne s’avéra pas convaincante.

Elle décida de relancer la stratégie de l’absentement. Il accepta à nouveau de garder les bagages de la belle Allemande. Elle partit de l’autre côté de l’aéroport et fit du lèche-vitrine. Quand elle revint, l’homme était toujours aussi impassible.

« Vous n’avez pas peur de garder des bagages d’inconnus comme cela ? Il pourrait y avoir une bombe, vous savez », rigola-t-elle.

« Je viens de Belfast, chère madame. Si j’avais dû mourir par une bombe, ça fait longtemps que cela me serait arrivé. »

Ils rirent et purent enfin briser la glace. Ils communiquèrent par emails, se plurent dans leurs expressions et leur écriture, autant que par leur apparence physique. Pour finir, elle quitta son Allemagne natale pour s’installer en Irlande du nord, il y a déjà six ans.

J’ai remercié Frida pour cet intéressant cours de libertinage appliqué. Moi, ai-je expliqué, depuis bientôt quinze ans que je fréquente l’Irlande, je n’ai jamais réussi à séduire une Irlandaise. J’ai bien eu quelques aventures, mais on ne peut pas parler de séduction, pas vraiment. À chaque fois que j’ai eu un intérêt pour une fille d’Erin, il m’a semblé que je lui faisais peur et qu’elle se retranchait derrière une bonne éducation inaccessible.

Je tirai donc mon chapeau à Frida et lui dis qu’elle était clairement ma supérieure dans ce domaine, comme dans d’autres domaines. Tout le monde riait beaucoup, sauf quelques ladies qui ne voulaient surtout pas être prises à partie sur ce sujet brûlant : comment séduire une Irlandaise ?

Le lendemain, un des comparses de ce groupe m’écrivit pour me remercier de cette classe qui s’était déroulée dans une si bonne atmosphère (grâce à lui en grande partie d’ailleurs). Après les compliments de rigueur, il me donna ces quelques conseils pratiques pour séduire les femmes de son pays. Je l’en remercie publiquement, et je mets ses conseils à la disposition de mes lecteurs fidèles.

I don’t believe for one moment that you have problems wooing Irish ladies! If so however, use my old technique which involved drinking to excess, talking tripe and falling asleep. +

It wasn’t overly successful admitedly and cost a fortune but on one occasion at least it appears to have worked.

Précarité des administrations consulaires

J’ai eu l’occasion d’observer d’assez près comment pouvait fonctionner un consulat, quand je travaillais à l’université chinoise. Il n’y a rien de tel pour faire émerger des réflexion politiques et sociologiques. Comment le pouvoir est dilué, comment les choses sont gérées, comment des projets naissent, comment ils grandissent et comment ils meurent.

Dans une ville comme Shanghai, il y a un consul général, sous les ordres de je ne sais qui, peut-être l’ambassadeur.

Sous les ordres du consul, quelques attachés, à l’économie, à la culture, à la coopération universitaire, etc.

Sous les ordres de chaque attaché, quelques chefs de mission.

Sous la responsabilité des chefs de mission, des stagiaires non payés qui font un travail considérable (non, je n’ai pas dit que ce sont eux qui travaillent le plus, car je n’en sais rien.)

Par définition, le personnel consulaire est temporaire, les cadres restent quelques années et doivent laisser leur place. Dans ce que j’ai vu, les équipes qui se succèdent prennent un grand soin à laisser pourrir les projets mis en place par leurs prédécesseurs. Et le moment venu, leur porter un coup fatal.

Inversement, les équipes arrivantes aiment lancer de nouveaux projets qu’ils pensent meilleurs que les précédents, et dans la plupart des cas, les individus qui les mettent en oeuvre ne seront pas là pour voir s’ils aboutissent vraiment, ni pour en faire un vrai bilan.

En quatre ans, j’ai vu la valse des diplomates, des gens arriver, des gens partir, des programmes s’évanouir sans raison apparente, d’autres émerger sans réelle nécessité.

J’ai dû m’investir dans l’un d’eux, j’étais payé pour cela. Un programme intéressant, avec des étudiants passionnants, qui sont devenus des amis. Mais un programme sans objectifs précis, un programme bricolé, en devenir, ce qui le rendait encore plus attachant. Quelque chose que l’on pouvait façonner pour lui donner tel ou tel avenir.

Puis le consul a changé, mais ça n’a pas eu de conséquence, car l’attaché était toujours là. Puis l’attaché est parti, mais la chef de mission était toujours là pour porter le projet. Puis la chef de mission est partie, alors je me suis retrouvé seul avec mes valeureux étudiants, sans objectifs et sans feuille de route claire. Nous avons travaillé à vue, avec un certain plaisir, entre passion et découragement. Tous ces gens partis, ils ont été remplacés et, un an plus tard, la nouvelle équipe a prononcé l’arrêt de mort de ce programme.

Impression d’avoir travaillé pour rien. Impression de précarité. Me sont restés les étudiants, ce qu’ils m’ont apporté et ce que je leur dois.

Lisa Lowe et le danger médical du postcolonialisme

Je croyais en avoir fini avec le postcolonialisme, car j’avais écrit ma position sur le sujet, m’étais fait critiquer vertement, et avais décidé de retirer toute mention de ce courant sectaire de mes recherches.

C’était en fait impossible. Tout article sur le récit de voyage, du moment qu’il est écrit en anglais, renvoie presque nécessairement à un livre ou un autre article qui semble incontournable, et qui révolte le lecteur, à la fois dans son intelligence et dans son cœur. Le problème n’est pas de voir critiquer la France, ses gouvernements, ses intellectuels successifs, ni même l’Europe et l’Occident. Le problème n’est pas non plus de devoir lire des argumentaires légers et peu cultivés. Le problème est de se sentir englué dans tout un environnement intellectuel pauvre, qui assène constamment les mêmes approximations, comme si elles étaient la vérité révélée (d’où l’aspect sectaire des Cultural studies.)

J’ouvre donc un livre qui est devenu un classique outre-manche : Critical Terrains. French and British Orientalisms, de Lisa Lowe, publié en 1991. Elle dit que Roland Barthes, dans L’Empire des signes(1970), jette un regard néocolonial sur le Japon en ceci qu’il voit chez cet « Autre », un territoire désiré de pureté ethnique, sémiologique et idéologique. En Chine, de même, Barthes et d’autres perçoivent une altérité radicale, incompréhensible et dont la pureté révolutionnaire est un objet de désir. Voilà, les mots sont plantés : désir de l’autre, l’autre comme objet du désir de la conscience occidentale, altérité aliénante.

Et voici que Lisa Lowe, à partir de ce constat un peu banal, en vient à conclure en quelques lignes que la France dans son ensemble est restée raciste, colonialiste et impérialiste. Elle évoque Le Pen et le FN, et dit que, depuis les années 50, la situation des populations issues d’Afrique du nord et des Antilles n’a pas évolué. Que nous entretenons toujours avec eux des relations « colonisateurs colonisés » (méprisant au passage les millions de Français issus d’Afrique qui sont parfaitement intégrés à la culture, la société et l’économie du pays). Que la colonisation de la France a juste changé de nom, mais pas de nature (niant par là toute autonomie des jeunes Etats africains, et toute évolution historique).

Elle postule tout cela, comme toujours. Elle affirme ces choses sans aucune étude, sans aucune preuve, sans aucune recherche particulière, ni sociologique ni démographique, ni politique, ni économique. Elle ne fait appel à aucun chercheur africaniste par exemple, ni cherche à comprendre l’historicité particulière à chaque groupe. Non, plutôt que tout cela, l’affirmation massive que rien n’a changé en France sous le soleil impérial de la république prétendument racialiste.

Le chapitre se termine là, en disant que pour trouver des discours qui sortent du colonialisme et de l’orientalisme, il faut se tourner vers les discours de décolonisation, des subalternes et des féministes. Eux seuls savent développer une pensée qui échappe aux oppositions binaires ici/ailleurs, nous/eux, bien/mal…

Le personnel universitaire postcolonialiste considère ce livre de Lisa Lowe comme un classique. Une lecture recommandée, jouissant de toute la légitimité sociale, académique, politique, du système dominant à l’intérieur des French studies. Pas étonnant que les étudiants disent que la France est le pays le plus raciste du monde. Ils ne font que refléter les pratiques discursives en place depuis au moins vingt ans dans les courants de pensée les plus hégémoniques dans le monde anglophone.

Pour ma part, j’ai peine à survivre dans cet environnement intellectuel. C’est étouffant, oppressant. Je ne peux pas respirer dans la prose de Lisa Lowe. En général, la violence aveugle, brutale et ignorante des études postcoloniales est quelque chose qui m’affecte physiquement. Cela provoque chez moi des chutes de tension. Quand j’étais jeune, j’ai lu trop de choses intelligentes. A la moitié du chemin de la vie, je ne peux pas ne pas me sentir accablé et menacé médicalement par un tel amoncellement de connerie.