L’Islam et le voyage : Hégire, pèlerinage, hadiths. Quand la tradition se fonde sur des voyageurs

Je continue ici ma petite réflexion inspirée par la lecture du beau livre de Houari Touati, Islam et Voyage au moyen-âge, paru en 2000.

Ce livre n’a pas été suffisamment pris en considération par la recherche en littérature viatique. Il est abondamment cité par les historiens, les anthropologues et les politiques, mais pas assez par ceux qui font profession d’élaborer le savoir sur la littérature des voyages.

L’importance du voyage dans l’Islam apparaît dès les origines de la religion.

Le calendrier musulman lui-même commence avec un déplacement : la Hijra, ou Hégire. Cette migration du Prophète et de ses compagnons de La Mecque vers Médine constitue l’événement fondateur à partir duquel les musulmans comptent les années. Autrement dit, le temps islamique commence par un voyage. D’ailleurs quand on parle de quelqu’un converti à l’islam, les Arabes disent « il a voyagé vers l’islam ». N’est-ce pas plus mignon et moins inquiétant que ce terme sec de converti ?

À cela s’ajoute naturellement le pèlerinage à La Mecque, l’un des cinq piliers de l’Islam. Pendant des siècles, des millions de croyants ont parcouru des milliers de kilomètres pour accomplir ce devoir religieux. Ces déplacements ont contribué à relier les différentes régions du monde musulman et à faire circuler les idées, les savoirs et les pratiques.

Mais le rôle du voyage ne s’arrête pas là. Il est également au cœur de la transmission de la tradition prophétique. Les grands collecteurs de hadiths, tels que Bukhari, ont consacré une part considérable de leur vie à voyager. Ils parcouraient l’immense espace musulman afin de rencontrer des témoins, d’interroger des transmetteurs et de comparer les versions des récits attribués au Prophète.

La valeur d’un hadith dépendait en partie de la solidité de sa chaîne de transmission. Cette vérification impliquait des enquêtes patientes, des déplacements incessants et la rencontre de nombreux informateurs. Ainsi, la tradition musulmane s’est construite grâce à un vaste réseau de voyageurs-savants.

Comme le montre Houari Touati, le voyage n’est donc pas un simple décor de l’histoire religieuse de l’Islam. Il est l’un des mécanismes essentiels de la production, de la validation et de la transmission du savoir religieux.

Retour sur l’affaire Guillaume Erner : que signifie l’apostrophe « On vous laisse parler tout seul » ?

Il faut écouter la très belle émission que Guillaume Erner a consacrée à Marc Bloch à l’occasion de son entrée au Panthéon. Pendant près de vingt minutes, l’émission est d’une grande qualité. Grâce à la présence de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, l’auditeur bénéficie d’une réflexion historique d’une rare intelligence. Nous avons la chance de compter parmi nous des historiens de cette stature, capables de faire revivre une œuvre, une époque et une pensée sans jamais céder à la facilité.

« On vous laisse parler tout seul », Boucheron à Erner

Marc Bloch apparaît dans toute sa complexité : immense historien, résistant, républicain, assassiné en 1944 après avoir été arrêté par la Gestapo avec la participation de collaborateurs français. Né dans une famille juive, il ne pratiquait pas sa religion et se définissait avant tout comme Français, profondément attaché à la République. Son identité juive relevait de son histoire familiale, non d’un engagement religieux ou politique.

Puis, à la toute fin de l’entretien, Guillaume Erner déplace brusquement la conversation vers un tout autre sujet : la résurgence contemporaine de l’antisémitisme et de la critique d’Israël. Selon lui, la haine des juifs prendrait aujourd’hui des formes nouvelles, notamment à travers l’usage de termes comme « sioniste » ou « génocidaire » dans les débats autour d’Israël.

C’est précisément à cet instant que, selon moi, l’émission perd de sa force intellectuelle pour devenir un simple bourbier médiatique. Le lien établi entre Marc Bloch et les polémiques contemporaines est artificiel. Rien, dans la vie ou l’œuvre de Bloch, ne justifie de l’enrôler dans les controverses actuelles sur Israël ou la critique des massacres commis en son nom. Faire du destin tragique du médiéviste Bloch un point d’appui pour commenter l’actualité politique me semble constituer une grave erreur de perspective.

Marc Bloch au Panthéon

Patrick Boucheron, avec beaucoup d’élégance, refuse d’entrer dans ce terrain. Avec sa collègue historienne Alya Aglan, impeccable elle aussi, il recentre constamment la discussion sur l’histoire de Marc Bloch. Le contraste est saisissant : d’un côté, la volonté de comprendre un homme et son époque ; de l’autre, la tentation de ramener cette histoire aux débats qui obsèdent un journaliste pro-Israël.

Alya Aglan, impeccable, peine à se faire entendre par Guillaume Erner

Le véritable enjeu est pourtant ailleurs. On peut condamner les crimes antisémites tout en critiquant la politique menée aujourd’hui par le gouvernement israélien, tout cela relève d’un débat politique et moral distinct. Assimiler ces critiques à des formes renouvelées d’antisémitisme obscurcit la compréhension de deux réalités qui méritent d’être pensées séparément.

C’est d’ailleurs ce que semble suggérer, en creux, la réaction de Patrick Boucheron : l’histoire exige de la rigueur, de la nuance et le refus des analogies hâtives. « On vous laisse parler tout seul », dit-il à un Erner qui voudrait, sinon un soutien à Israël, au moins une absence de soutien explicite à l’idéologie humaniste qui défend la dignité des Palestiniens.

Erner n’écoute plus que son obsession personnelle et perd pied. Le lendemain de cette émission que je qualifie d’historique, il invite Marine Le Pen et commet la faute professionnelle qui avait pour but de faire passer Mélenchon pour aussi antisémite que Jean-Marie Le Pen. Ce dérapage professionnel, il l’a fait sous le coup de la colère due à Patrick Boucheron qui lui a dit : « Vous êtes tout seul avec votre obsession pro-israélienne. Vous n’aurez pas le soutien des chercheurs et des historiens. On vous laisse parler tout seul, c’est-à-dire avec la poignée de fanatiques qui noyautent les plateaux télé. »

Erner sera sanctionné, mais pas comme je l’aurais voulu.

Cette émission mérite donc d’être écoutée, puis réécoutée. D’abord pour la magnifique leçon d’histoire que donnent Patrick Boucheron et Alya Aglan sur Marc Bloch, figure majeure de notre patrimoine intellectuel. Ensuite parce que sa conclusion offre, malgré elle, une réflexion sur les difficultés de notre époque : la tentation permanente de faire parler le passé au service des obsessions du présent, quitte à lui faire dire ce qu’il ne disait pas.

L’Abandon, un film qui exhibe son antiracisme mais qui échoue à expliquer la mort d’un professeur

L’Abandon, sous-titré Les 11 derniers jours de Samuel Paty, est un film de Vincent Garenq avec Antoine Reinhardt et Emmanuel Berco. Il revient sur l’affaire qui a inévitablement marqué et bouleversé la France : celle de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie assassiné après avoir été la cible d’une campagne de dénonciation et de désinformation à la suite d’un cours sur la liberté d’expression utilisant des caricatures de Charlie Hebdo.

J’ai regardé ce film avec intérêt avec ma mère. Je passais quelques jours avec elle à Villefontaine et nous avons marché dans la cité HLM où elle habite, jusqu’au cinéma Le Fellini, qui fait preuve d’une belle longévité. Dans la salle, des profs à la retraite, la crème de la crème.

Malgré la gravité du sujet, le film se regarde sans difficulté et possède une dimension pédagogique indéniable. Il n’y a même quasiment que cela (exception faite de l’excellence des comédiens), de la pédagogie. On sent que le réalisateur avance comme un professeur dans sa salle de classe, avec une grande prudence. Le film cherche manifestement à éviter toute récupération politique ou toute accusation de stigmatisation d’une communauté.

Cette intention se traduit par la représentation d’une grande diversité de personnages français « issus de l’immigration », majoritairement montrés comme des individus doux, raisonnables, respectueux et bienveillants. Le scénario insiste ainsi sur le fait que les tensions et les dérives ne concernent qu’un nombre très limité de personnes. Parmi les personnages à l’origine de la polémique figure notamment l’élève dont le mensonge déclenche une partie de l’engrenage, ainsi que quelques militants qui alimentent la controverse. Mais le film prend soin de montrer que la plupart des acteurs de cette histoire ne souhaitent ni violence ni tension.

L’un des choix les plus marquants du film concerne le meurtrier lui-même. Celui-ci demeure une silhouette, presque une ombre. Il apparaît peu, parle peu, et le spectateur n’a pratiquement aucun accès à sa psychologie ou à son parcours. Le film semble suggérer l’influence de l’isolement et des réseaux sociaux, mais sans véritablement approfondir la question. Comme si cela n’en valait pas la peine.

C’est peut-être là que se situe, à mes yeux, la principale limite de l’œuvre. Alors que les mécanismes de la polémique sont largement développés, le processus qui conduit à l’assassinat reste dans l’ombre. Or il n’y a qu’un assassin, contrairement à ce que laissent croire les condamnations à de lourdes peines de ceux qui ont harcelé le malheureux professeur.

Ce que j’ai aimé, c’est que personne ne veut la mort de Samuel Paty, à part le criminel lui-même. Même ceux qui protestent contre le professeur, à tort car ils basent leur opinion sur le mensonge de la jeune fille, ils ne disent rien qui conduise au passage à l’acte du meurtrier gavé de vidéos de Daesh. Il n’existe aucune continuité (dans le film, s’entend) entre les paroles de l’islamiste qui prétend mener la campagne anti-Paty sur les réseaux et la mise à mort de ce dernier.

Plus généralement, je trouve qu’on peut s’identifier avec tous les personnages (sauf le meurtrier). Le film met en scène l’abandon de Paty, et beaucoup disent que ses collègues qui se sont désolidarisés de lui sont des lâches et des salauds. Mais moi, je les comprends, ses collègues. Je ne sais pas comment j’aurais agi dans la circonstance, je pense que j’aurais cherché à aider et protéger Paty, mais je sais aussi que j’aurais trouvé inappropriée l’une des caricatures, et jugé étrange que des élèves aient été invités à quitter la salle de classe quelques instants pendant le cours. Ce sont des choses qui ne se font pas et qui posent des problèmes éthiques et déontologiques.

Mais évidemment ça ne mérite pas d’être harcelé, ni même d’être sanctionné. Et encore moins d’être assassiné.

Et c’est sur ce bloc obscur que l’interprétation du film achoppe. Rien ne justifie ce crime et il est atroce de juger les gens à l’aune de cette tragique conclusion. Car ce meurtre ne vient pas en conclusion d’un enchaîne d’événements, mais comme un irruption d’un élément étranger survenu de nulle part.

Un autre film pourrait sans doute explorer davantage la dimension meurtrière et tenter de comprendre comment un individu en vient à commettre un tel acte.

Mais nos pays ne sont pas encore prêts à faire un effort pour comprendre les motivations des djihadistes. Nos pays sont, à cette minute, surtout occupés à comprendre comment et pourquoi on devient néo-nazi, suprémaciste blanc et/ou masculiniste féminicide. Les musulmans qui tuent, on n’est pas prêts à essayer de comprendre le mécanisme qui les mène à cette folie, car j’imagine qu’on les considère comme déjà contaminés par une religion encline aux châtiments les plus cruels.

Au final, L’Abandon remplit une partie de sa mission pédagogique. Il met en valeur la qualité humaine et professionnelle de Samuel Paty et montre combien les questions du « débat d’idées », de la « liberté d’expression » et du « rôle de l’école », semblent vaines et à côté de la plaque devant la pulsion de mort d’un déséquilibré qui peut s’en prendre à un Dominique Bernard l’année suivante, sans alibi polémique d’aucune sorte.

Mon malaise vient donc d’une banale prise de conscience : le film souligne une évidence essentielle mais qui n’avait pas besoin d’être rappelée, tellement elle fait consensus : aucun désaccord, aucune polémique et aucune erreur éventuelle ne peuvent jamais justifier la mort d’un homme, et d’ailleurs, on ne saura rien de ce qui a motivé celle de Samuel Paty.

Le mérite des échecs, la chance des réussites

J’ai remarqué une étrange régularité dans le regard que les autres portent sur mes échecs et mes succès. J’en ai pris conscience récemment car ma vie n’a pas connu les échecs ni les réussites pendant quarante ans.

Voilà comment les choses se manifestent :

Lorsque quelque chose de bien m’arrive, ce n’est jamais vraiment grâce à moi.

Si j’ai partagé ma vie avec des femmes belles, intelligentes et empathiques, ce qui a toujours été le cas, on ne m’a jamais dit : « Tu dois avoir certaines qualités pour attirer de telles personnes. » La réaction est généralement tout autre. On se demande comment j’ai fait. Par quels prodiges j’ai pu séduire une créature de ce niveau. Quel stratagème j’ai employé, quel bagout j’ai développé, quelle faiblesse j’ai détectée pour qu’une telle femme accepte de vivre avec moi.

Comme s’il allait de soi qu’une femme exceptionnelle ne pouvait pas librement choisir et aimer un homme comme moi.

Lire aussi : Comment la jalousie s’est abattue sur moi

La Précarité du sage, 2022

De même pour le travail. Si j’obtiens un poste intéressant ou correctement rémunéré, on m’explique presque toujours que cela tient à des circonstances extérieures. C’est grâce à telle rencontre, grâce à telle appartenance, grâce à telle origine, telle couleur de peau, telle conversion religieuse… Grâce à telle conjoncture favorable. On me parle de chance.

La chance est une explication extraordinairement commode. Elle permet de reconnaître un succès tout en évitant soigneusement d’en attribuer le mérite à celui qui en bénéficie.

En revanche, lorsqu’un malheur survient, le raisonnement s’inverse immédiatement.

Si je perds un emploi, alors il devient évident que j’ai commis une erreur. Si une institution me traite injustement, certains trouveront malgré tout une raison pour laquelle j’ai dû provoquer cette injustice. Si une histoire d’amour se termine mal, il doit forcément y avoir quelque chose que j’ai fait ou omis de faire. Ça doit être de ma faute.

Je me souviens d’un licenciement qui était pourtant une injustice manifeste. Je n’avais commis aucune faute professionnelle. Les faits étaient clairs. Pourtant, même parmi des collègues qui m’appréciaient, il n’était pas si facile d’entendre dire simplement : « Oui, ce qui lui arrive est injuste. »

Certains préféraient expliquer l’événement autrement. L’un se disait « désolé » pour ce qui m’arrivait mais se permettait de dire que j’avais « manqué de sagesse » avec celle qui me harcelait. Peut-être n’avais-je pas suffisamment anticipé. Il n’y avait pas de fumée sans feu.

Comme si le malheur devait toujours avoir un responsable identifiable, et de préférence la personne qui le subit.

J’ai observé le même phénomène dans les relations amoureuses avant mon mariage. Si je mettais fin à une relation, j’étais un salaud. Si c’est elle qui rompait avec moi, on ne la qualifiait pas de salope. On supposait volontiers que j’avais dû faire quelque chose qui avait poussé cette jeune femme à partir.

Dans un cas comme dans l’autre, la responsabilité me revenait.

Avec le temps, cette expérience répétée a fini par produire chez moi un effet de tranquillité. Je n’attends plus rien du jugement des autres.

S’il m’arrive un malheur, je sais qu’il sera probablement inutile de chercher une consolation fondée sur la reconnaissance de l’injustice subie. Beaucoup préféreront chercher ce que j’ai fait pour mériter mon sort.

S’il m’arrive un bonheur, inutile de chercher à partager ma joie, je sais qu’on trouvera une cause extérieure.

Au fond, cela simplifie beaucoup les choses.

On cesse progressivement de rechercher la validation extérieure. On apprend à examiner soi-même ses réussites et ses échecs. À reconnaître ses fautes lorsqu’elles existent. À reconnaître aussi les injustices lorsqu’elles se produisent. Sans attendre que le monde entier partage ce diagnostic.

Cette disposition a quelque chose de stoïcien.

Les stoïciens nous rappellent que nous ne maîtrisons ni la réputation, ni l’opinion d’autrui, ni même la manière dont les événements seront racontés après coup. Nous ne maîtrisons que notre propre jugement.

La sagesse précaire enseigne donc ce précepte en faisant payer très cher l’inscription à son académie : ne cherche pas la reconnaissance des cons. Laisse-les te prendre de haut. Ceux qui te jugent ne te valent pas.

Hommage à François Moureau

J’ai appris avec tristesse, via LinkedIn, le décès de François Moureau.

Il a compté dans mon parcours universitaire d’une manière très particulière. Je le connaissais grâce à son travail d’organisation du champs de la littérature des voyages : il avait fondé des collections de livres de qualité, imposé ce thème de recherche dans des colloques, et a créé le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV), toujours en vigueur aujourd’hui. Sans lui, il n’est pas certain que quelqu’un comme moi aurait décidé de faire une thèse de doctorat sur le récit de voyage.

J’avais donc souhaité que François Moureau soit l’examinateur externe de ma soutenance de thèse, et il avait accepté, faisant le déplacement de Paris jusqu’à Belfast avec une grande générosité.

Je garde de cette soutenance un souvenir joyeux : un moment d’échange sincère, exigeant et profondément respectueux. Il n’y avait aucune hostilité, mais au contraire beaucoup d’écoute, d’intérêt et de dialogue. Cela reste, encore aujourd’hui, l’un des plus beaux moments de ma carrière académique.

Nous étions, sur bien des sujets, en profond désaccord intellectuel et politique. Mon approche de cette littérature des voyages n’a rien à voir avec la sienne. Pourtant, cela n’a jamais empêché une relation empreinte d’estime et d’attention. Après la soutenance, il m’a ouvert plusieurs portes, m’invitant à participer à des colloques et à contribuer à des publications, notamment aux Presses de l’Université Paris-Sorbonne, éditeur qui héberge la meilleure collection (Imago Mundi) consacrée aux études sur la littérature viatique.

À chacune de ces occasions, j’ai pu constater l’affection et le respect que lui portaient ses collègues : chercheurs, professeurs, et même médecins. Il dégageait quelque chose de rare : un sens du collectif fait de bienveillance, d’humour, et d’une certaine malice, toujours au service de l’échange et de la richesse des recherches.

Je lui souhaite un repos bien mérité.

Mes pensées vont à son épouse, dont j’ai apprécié la grande gentillesse, ainsi qu’à toute sa famille.

Ce que signifie réellement être consultant

Cela fait bientôt deux ans que je suis consultant au sein du ministère de la culture d’Arabie saoudite. Je passe donc beaucoup de temps, paradoxalement, à la Bibliothèque nationale de Munich. J’y cherche des documents potentiellement utiles aux musées saoudiens en cours de développement. Je lis énormément et me plonge depuis quelques mois dans des travaux qui m’enthousiasment sur l’Arabie, en particulier sur les voyageurs arabes, turcs et européens qui ont parcouru la péninsule. Je cherche aussi des cartes anciennes, des images, des gravures, des photographies anciennes. Mon objectif est de repérer des documents susceptibles de servir à l’édification des musées régionaux d’Arabie saoudite, dans un pays qui est actuellement en train de se doter d’un vaste réseau muséal, sujet sur lequel je reviendrai plus tard.

Il paraît que je m’occupe de beaucoup de choses. C’est vrai. Et c’est précisément pour cette raison que je voudrais répondre ici à une question qui revient souvent : que veut dire être consultant ? C’est une question importante car il m’arrive régulièrement de contacter des personnes, par exemple pour participer à un catalogue de musée ou pour écrire un texte, et de recevoir en retour des réponses du type : « Peut-être, on verra, mais ce que je voudrais surtout, c’est être recruté comme consultant. » Le mot semble exercer une forme d’attraction particulière. Comme s’il désignait un statut plus qu’un travail, un titre qui recouvrirait une activité vague, ou même une fonction presque honorifique.

Beaucoup de gens imaginent que le consultant est payé pour assister à quelques réunions, donner des idées de temps en temps, et faire valoir une expertise acquise au cours de sa carrière. On me recrute effectivement comme consultant en raison de mon expérience dans les musées, de mon parcours dans le monde de l’éducation et de mes travaux de recherche. Je suis censé apporter à la commission des musées une expertise dans les domaines de la publication, de la recherche, de l’écriture, de la rédaction et de la relecture. Sur ce point, l’image n’est donc pas entièrement erronée.

Mais là où il y a une incompréhension majeure, c’est lorsque certains pensent qu’être consultant signifie donner des conseils, ou être présent sans réellement l’être. Beaucoup associent le mot à l’idée d’être consulté : on viendrait vous voir pour solliciter un avis, demander un contact, obtenir une validation ou une orientation générale. Dans cette représentation, le consultant serait une sorte de figure d’autorité intellectuelle, un intermédiaire d’influence, quelqu’un qui répond aux questions sans être impliqué dans la réalisation concrète des choses.

Ce type de rôle existe, mais il concerne surtout le monde de la haute politique ou des grandes affaires, où certaines personnalités se reconvertissent après avoir exercé de très hautes fonctions. Là, il est parfois question de réseaux, de carnets d’adresses, ou de simple présence symbolique. Ce n’est pas du tout la réalité du conseil dans la plupart des cas, et certainement pas dans le mien.

La réalité est beaucoup plus simple : quand on est consultant, on travaille beaucoup, et surtout, on fait, on fabrique, on exécute, on produit des choses qui seront souvent abandonnées et parfois adoptées. On ne se contente pas d’avoir des idées pour que d’autres les exécutent. Cela ne fonctionne jamais ainsi. Des idées, tout le monde en a. La différence, telle qu’elle est perçue par ceux qui vous recrutent, tient à la capacité à les mettre en œuvre, à savoir comment passer d’une intention à un résultat concret.

Pour ma part, je suis un consultant très transversal. J’insiste volontairement sur ce terme. J’écris, je travaille avec plusieurs départements de la commission, je circule beaucoup au sein du ministère de la Culture. Je suis un élément mobile, qui apporte non seulement un savoir-faire, mais aussi des propositions concrètes. Je révise des textes, je relis des documents, je fais des suggestions, j’évalue des productions. On me sollicite souvent parce que certains saoudiens, très compétents par ailleurs, n’ont pas nécessairement une formation approfondie en muséologie, en histoire de l’art, ou en études culturelles. Ils peuvent avoir du mal à juger la qualité intellectuelle d’un document, à distinguer ce qui est solide de ce qui est bancal.

Une partie importante de mon travail pendant quelques peut donc relever de l’évaluation. Il m’arrive de me retrouver dans une position proche de celle d’un enseignant corrigeant des copies. Mais évaluer un projet de musée, comme une dissertation de philosophie, ne consiste pas seulement à dire ce qui ne va pas : cela suppose aussi d’être capable d’expliquer comment améliorer, vers quel niveau de perfection tendre, et quels moyens mobiliser pour y parvenir. Cela demande de travailler beaucoup, mais aussi de comprendre le métier des autres afin d’être en mesure de produire ou d’orienter des contenus muséographiques pertinents.

Tout cela m’enrichit profondément, et j’apprends sans cesse. Mais si j’ai écrit ce témoignage, c’est surtout pour clarifier une idée : le consultant n’est pas un arbitre des élégances ni un producteur d’opinions payé à ne rien faire. Dans mon expérience, il s’agit avant tout d’un travail d’ouvrier qualifié, exigeant, concret, qui cherche à se rendre utile et qui se doit d’être ancré dans l’exécution.

De CNews à l’Université de Nizwa : même récit de branche pourrie, de pouvoir et de soumission

Le sage précaire et son épouse dans l’oasis de Birkat Al Mouz, Oman, 2019. Photo d’Antonin Potoski

Cette semaine, une information très importante est tombée dans le paysage de la télévision française. Jean-Marc Morandini a été définitivement condamné pour agression sexuelle sur mineurs. La condamnation est claire, définitive, et ne laisse aucune ambiguïté sur les faits. Et pourtant, il conserve son emploi. Il conserve ses émissions sur CNews.

Pourquoi cette histoire m’intéresse-t-elle ? Parce qu’elle fait directement écho à une histoire qui s’est déroulée à l’université de Nizwa, au Sultanat d’Oman, sur un point précis : les relations de pouvoir entre un chef et tous les autres.

Dans le cas de CNews, il est évident que la plupart des personnes qui sont payés grassement n’ont aucun intérêt à la présence de Morandini. Sa condamnation pollue l’image de la chaîne. Sa présence les rend, de fait, plus ou moins complices d’une situation moralement intenable. Tout le monde serait donc objectivement en faveur de sa disparition médiatique, ou au minimum d’une mise à l’écart discrète.

Or, une seule personne veut que Morandini reste : l’actionnaire principal Vincent Bolloré. En le maintenant à l’antenne, il montre bien sûr que le pouvoir lui appartient, ce que personne ne contestait. Mais surtout, il teste autre chose : le degré de soumission de l’ensemble de ses collaborateurs, y compris de ceux qui se présentent comme des défenseurs de la liberté d’expression, de la rectitude philosophique et de la morale chrétienne. Pascal Praud, Michel Onfray et Philippe de Villiers sont forcément très embarrassés.

Ce faisant, le milliardaire Bolloré met en danger l’équilibre de sa propre chaîne. Il affaiblit son image et celle de tous ceux qui y travaillent. Mais ce coût est secondaire. L’enjeu principal est ailleurs : vérifier que personne n’osera s’opposer à lui.

C’est exactement ce que j’ai observé à l’université de Nizwa entre 2015 et 2020. À l’époque, le chancelier de l’université, que tout le monde appelait docteur Ahmed, revenait d’une longue maladie. Il était affaibli politiquement et devait réaffirmer son autorité.

Dans le département d’anglais, une femme occupait une position de pouvoir informelle, proche de celle d’une cheffe de département. Elle harcelait les collègues, se montrait brutale et autoritaire. Sur le plan académique, elle était totalement incompétente : aucune publication, aucune capacité à élaborer une conférence ou organiser un colloque, des étudiants qui se plaignaient régulièrement de la qualité de ses cours. Ses enseignements n’étaient d’ailleurs jamais évalués de manière objective, car elle avait organisé les choses pour échapper à toute évaluation des pairs.

Sur le plan administratif, elle était tout aussi défaillante. En tant que vice-doyen du collège, j’étais son supérieur hiérarchique et en capacité d’évaluer son travail administratif. Il était clairement insuffisant. Il n’y avait donc aucune raison valable pour qu’elle reste à son poste. Tout le monde souhaitait son départ.

Tout le monde, sauf une personne : le chancelier. Pour lui, défendre cette personne indéfendable était une manière de tester son pouvoir. Il voulait voir qui allait le suivre, qui allait se taire, et qui oserait s’opposer à lui. À travers elle, il jouait sa propre autorité. Est-ce que quelqu’un allait contester et risquer un conflit frontal ? Ou est-ce que tout le monde allait s’écraser ?

Moi je me suis opposé à cette situation car j’étais naïf et croyais qu’elle gardait sa capacité de nuisance par manque d’information : je pensais bêtement que si mes chefs étaient au courant de ses actions nocives, ils prendraient les mesures qui s’imposaient. En vérité je les embêtais car ils fermaient les yeux pour ne pas contredire le sultan de l’université. Le chancelier a sauvé in extremis cette employée désastreuse qui était sur le point d’être remerciée et l’a montrée à tout le monde en silence.

Il a gagné. Tout le monde s’est écrasé. Progressivement, les discours ont changé. Cette femme est devenue, par opportunisme, une « grande travailleuse ». Certains se sont même mis à dire du bien d’elle sans qu’on le leur demande, simplement pour plaire au pouvoir.

À un moment donné, mon épouse s’est rendu compte que cette femme avait plagié sa thèse de doctorat. Elle possédait en réalité deux doctorats, sous des noms différents, avec des titres, des disciplines et des départements différents, mais avec un texte identique à environ 80 %. Il s’agissait clairement d’un plagiat, doublé d’une fraude académique destinée à obtenir des postes dans des universités plus rémunératrices que celle de son pays d’origine, notamment dans les monarchies pétrolières du Golfe persique.

C’était une violation grave de l’intégrité académique, qui aurait dû conduire à un licenciement immédiat. Mon épouse, avec quelques collègues, a alors lancé une alerte et tenté d’informer l’administration.

Comme souvent dans les affaires de lanceurs d’alerte, ce sont eux qui ont payé le prix. Elle a été harcelée, puis licenciée. Mon contrat, à moi, n’a pas été renouvelé. Il était évident qu’ils ne conserveraient pas le mari d’une lanceuse d’alerte.

Nous avons appris récemment que cette femme a non seulement été maintenue en poste, mais qu’elle a été promue, en remerciement de ses efforts lors d’un procès attenté par un de nos collègues qu’elle a humilié et harcelé. Promotion non pas en raison de ses compétences, donc, mais parce qu’elle servait toujours le même objectif : prouver la soumission totale d’un système fondé sur la peur et la corruption.

C’est ainsi que le Sultanat d’Oman et certains milliardaires bretons se retrouvent dans une même histoire. Dans le cas de Bolloré et Morandini, la condamnation judiciaire rend le mécanisme encore plus visible. Cette affaire montre, dans une forme chimiquement pure, une structure de pouvoir fondée sur la domination, la soumission et le silence.

L’anthropologie a créé un concept avec le « bouc émissaire », la sagesse précaire est sur le point d’inventer une notion inverse qui désignera la branche pourrie, le maillon faible qu’un chef conserve ostensiblement pour régénérer sa propre domination sur son groupe.

Mon opinion sur l’opinion de Chat GPT sur mon opinion sur Alain de Botton

Le billet précédent donnait à lire la réponse de ChatGPT à mon opinion sur Alain de Botton. J’avais volontairement choisi de ne rien modifier à ce que l’intelligence artificielle avait produit. Non pas par paresse, mais parce que cette réponse est en soi une performance technologique étonnante. Analyser l’opinion d’un être humain, l’évaluer, puis la restituer sous la forme d’un jugement en trois points (1. là où tu as raison, 2. là où c’est discutable, et 3. là où tu vas trop loin) c’est exactement ce que fait tout professeur, tout consultant, tout évaluateur de texte. C’est rationnel et structuré. Et cela montre très clairement une chose : l’intelligence artificielle est une construction humaine.

Si l’on programme correctement des machines, il est parfaitement logique qu’elles deviennent plus rapides, plus efficaces, plus performantes que le cerveau humain dans certaines tâches. C’est le principe même de toute technologie : augmenter les capacités du corps et de l’esprit. Encore heureux qu’une voiture aille plus vite que mes pieds, qu’une calculatrice sache faire des choses que nous ne saurions pas faire. Rien de mystérieux là-dedans.

Cela dit, à la lecture de cet article, des problèmes apparaissent très nettement. La manière dont ChatGPT critique mon opinion interpelle. À un moment clé, il m’explique que je vais « trop loin » lorsque je qualifie Alain de Botton de cynique, sous prétexte qu’il a toujours été bourgeois, qu’il n’a jamais prétendu être révolutionnaire, et que le fait de transformer aujourd’hui la philosophie en business ne serait finalement qu’une continuité, pas une rupture.

Là, franchement, c’est lui qui va trop loin. Tu vas trop loin, machine.

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La Précarité du sage, 2023

On parle quand même de l’auteur de The Art of Travel, de cette posture aristocratique, mélancolique, vaguement raffinée, qui faisait encore semblant de croire à quelque chose comme l’expérience, le déplacement, l’art. Et aujourd’hui, on le retrouve à faire de l’argent avec des pseudo-conseils, des pseudo-conférences, des pseudo-symposiums. Il n’y a plus d’art. Il n’y a plus de voyage, surtout pas de voyage. Il n’y a plus rien de tout ce qui faisait le propre de The Art of Travel. Dire que ce n’est pas du cynisme, c’est fermer les yeux.

Lorsque ChatGPT répond que de Botton est « toujours lu, toujours reconnu », on touche là à une critique beaucoup trop banale, beaucoup trop peu fine. Lu par qui ? Reconnu où ? Dans quels milieux ? Dans quels champs de pensée ? Parce que si l’on prend un exemple analogue, celui de Michel Onfray en France, on voit bien ce que vaut ce genre d’argument. Onfray a été influent. Il ne l’est plus. Aujourd’hui, il est devenu une figure médiatique, un fétiche de l’extrême droite. Oui, il gagne encore de l’argent. Oui, il est invité sur certains plateaux. Oui, ses livres se vendent. Mais ce n’est plus une affaire d’écriture ni de pensée. C’est une affaire de position médiatique. Tout a changé.

Et c’est exactement ce que cette réponse de l’intelligence artificielle n’arrive pas à penser.

Ce que cela révèle surtout, et je l’avais déjà pointé dans un billet de 2023, lorsque l’IA avait écrit ma dissertation de philosophie, c’est cette volonté acharnée de produire de l’équilibre, sans être capable de dépasser les oppositions. Une vision « nuancée », « raisonnable », « non choquante ». Une fausse intelligence, en réalité. Il y a des gens comme ça : ils cherchent toujours le juste milieu, le consensus, la position qui ne froisse personne. Et il y a quelque chose de profondément insatisfaisant. Quelque chose qui manque de puissance intellectuelle.

On sent une volonté constante de ne pas aller trop loin, de ne pas être radical, de rester dans une zone de confort argumentative. Or, comme je l’avais montré avec cette dissertation sur les liens entre technique et nature écrite par l’IA, cette posture mène très souvent à des erreurs manifestes, parfois même à des erreurs fondamentales. À force d’éviter toute radicalité, on finit par passer à côté de l’essence d’un problème.

Cela reste malgré tout intéressant d’utiliser ces logiciels. Et ma question du jour est : que se passera-t-il quand l’intelligence artificielle développera des formes de radicalité ? Je ne le souhaite pas forcément. La radicalité est peut-être quelque chose qui doit rester intimement ancré dans une expérience singulière, dans une histoire personnelle, dans un rapport incarné au monde. Nul doute que voir des discours artificiellement radicaux serait catastrophique.

Mais c’est peut-être précisément dans cette radicalité, dans cette impossibilité de la programmer proprement, que se loge encore la singularité des façons de penser. Et peut-être est-ce là, paradoxalement, que se trouve une chance de sauvegarder quelque chose de la pensée humaine.

Nos enfants d’immigrés sont dans la même situation que les écoliers français de la troisième république

L’immigration n’est pas un problème pour les pays européens, et ceux qui disent que l’immigration coûte cher, incluent l’instruction des enfants dans l’équation.

Or, les enfants d’immigrés en France sont des petits Français et doivent être considérés comme tels, pas comme des étrangers qui nous coûtent de l’argent. Qu’on le veuille ou non, ils sont les adultes de demain, alors autant s’occuper d’eux sans attendre. Et si possible d’une manière intelligente et bienveillante, dans la mesure où l’on préférerait avoir une nation d’adultes intelligents et bienveillants quand nous serons des vieillards grincheux et impotents…

Il est vrai que de nombreux enfants ne maîtrisent pas la langue française car ce n’est pas forcément leur langue maternelle. Il faut donc les aider à devenir de bons francophones, pas seulement pour eux mais pour le bien de la France car ils sont bel et bien là pour rester et ce sont eux qui nous soigneront, construiront nos logements et inventeront les technologies nouvelles.

Nos écoles et nos collèges doivent donc recevoir une aide massive en Français Langue Étrangère (FLE). Un plan national doit être mis en place pour que se déploie sur tout le territoire des adultes qui encadreront nos enfants.

La situation actuelle me fait penser aux investissements de l’école républicaine entre 1870 et 1914. La troisième république a construit 35.000 écoles et formé 100.000 instituteurs dans de nouvelles universités appelées « écoles normales ». Cette nouvelle population de fonctionnaires a été logée et salariée par l’Etat, les départements et les communes. Cela a « coûté » tellement cher aux Français qu’on a préféré appeler cela un « investissement » sur le long terme.

Or cet effort colossal qui a été consenti par la nation il y a 150 ans doit être renouvelé aujourd’hui pour nos enfants de 2030. Comme en 1870, la nation craque et se divise, manque de cohésion et d’inclusion.

En 1870, je le rappelle, la plupart des enfants de France ne parle pas le français et doit donc suivre une instruction dans une langue commune qui est vécue comme une langue étrangère.

C’est probablement la raison pour laquelle Jean-Luc Mélenchon, leader de La France Insoumise, parle de plus en plus de « langue commune » pour désigner le français appris à l’école. Je n’ai aucun doute que le vieux politicien prépare un programme qui fait le parallèle entre la troisième république et « sa » sixième république : l’école républicaine commencée en 1870 a permis l’installation de la raison républicaine dans les consciences de la nation ; de même l’école inclusive de la sixième république se donnera pour objectif le développement d’une nation réconciliée avec elle-même.

Or, si les gens ont peur de l’immigration, plutôt que de chercher à exclure, renvoyer, enfermer, persécuter, il serait plus judicieux de faire comprendre aux électeurs d’extrême droite que nous avons plus à gagner en investissant dans un plan scolaire qui se propose d’inclure, d’instruire, d’embrasser toutes les familles qui ont choisi de vivre avec nous et de participer à notre nation. L’école est le meilleur instrument pour cet effort d’intégration et de cohésion nationale.

Et cela tombe bien, le nombre d’enfants dans les écoles françaises baisse à cause d’une natalité en berne. Profitons-en pour avoir des classes moins chargées, créer des groupes de FLE , de théâtre et de jardinage, de sciences naturelles au grand air, élaborer une pédagogie créatrice, faire plus d’activités physiques et manuelles, enfin donner à ces enfants l’encadrement de qualité qui permettra à tous de maîtriser le français et d’acquérir de nombreux savoir-faire utiles à la vie quotidienne.

Pour élever un enfant, dit un proverbe africain, il faut un village entier. Nos enfants seront accompagnés d’adultes un peu partout, à l’école, au sport, à la maison. Moi quand j’étais petit, j’avais toujours conscience que des adultes étaient non loin. C’était cela qui m’empêchait de devenir délinquant, pas une structure morale ni je ne sais quelle respect civil.

Hélas, les gouvernements successifs nous annoncent des suppressions de postes dans l’Education nationale. Nos politiciens ne sont pas à la hauteur de l’époque. Il fallait penser investissement dans l’instruction pour revivifier la nation, ils pensent économie et baisses des dépenses.

Dans les montagnes d’Arabie. Une masure inspirante

Abdallah m’invite dans sa voiture quatre roues motrices pour visiter les hauteurs qui environnent notre village de Rijal. Je décline l’invitation car je je dois me rendre dans la plaine afin d’aller dormir au bord de la Mer Rouge, dans la ville de Jazan.

Qu’à cela ne tienne, dit-il, je te conduirai à Jazan après la montagne. Je ne sais pas pourquoi tu tiens à traverser ces plaines lugubres alors que tu pourrais rester dans nos belles montagnes, mais enfin, tu décides de ta vie.

Marché conclu, nous roulons sur les routes célestes de la Sarawat. Mon guide a enseigné l’anglais dans plusieurs villages des environs et les élèves de ces villages sont pour lui les mieux élevés de toute l’Arabie. Il me montre les bâtiments où il a enseigné.

Nous explorons une maison abandonnée sur un rocher difficilement accessible à pieds, et nous estimons les possibilités de villégiature que recèle cette vieille masure, dont les murs enduits de terre conservent une belle fraîcheur.

Je lui dis que moi, pour deux cents rials par nuit, je serai prêt à élire domicile ici quelques jours, avec un barbecue le soir. Il suffirait de recouvrir le sol d’une moquette et d’installer un lit.

Abdullah me promet d’aller voir le propriétaire et de lui parler d’une possible location.