La fièvre de la cabane n’existe pas

Le sage précaire en léger surpoids travaille un tronc de châtaignier. Cévennes, 2012. Auteur de la photo : incertain, peut-être Hubert, le frère du sage précaire, peut-être quelqu’un d’autre.

Avant d’aller vivre dans une cabane dans les Cévennes, je me suis demandé si je n’allais pas m’ennuyer, si je n’allais pas avoir peur la nuit, si je n’allais pas avoir froid l’hiver. Toutes ces questions furent balayées très vite, exceptée celle du froid, qui devait attendre les rigueurs de l’hiver pour être fixée et résolue.
La vie en montagne sans électricité ni eau courante est une vie heureuse qui ne laisse pas beaucoup de temps ni à l’ennui ni à la dépression, contrairement à ce qu’en dit Sylvain Tesson dans le journal anglais The Guardian :

People who live in cabins can quickly fall into a state of depression, of cabin fever. Because you don’t see anyone, you can spend your life lying in bed drinking vodka and nobody will say anything to you. So it’s important to organise your time with activity

Ceci est profondément inexact. Personne ne tombe dans un état de dépression et il n’existe pas de « fièvre de la cabane ». L’écrivain à succès parle de cette manière car il n’a passé qu’une saison dans une jolie petite hutte construite par un géologue au bord d’un lac de Sibérie. Comme moi, il avait eu peur de s’ennuyer, peur d’avoir peur et peur des bêtes sauvages, mais comme c’est un homme riche il avait emporté avec lui beaucoup de nourriture, beaucoup de livres, beaucoup d’alcool et beaucoup de tabac. Un camion l’avait conduit et avait transporté ses grosses cantines de provisions.

Dans ces conditions, en effet, quand vous êtes seul et que vous avez des réserves de vodka, que le bois sec est là qui vous attend, vous pouvez être tenté de boire comme un trou et de vous laisser vivre. Dans le même journal anglais, Tesson explique que ses journées étaient divisées en deux parties : le matin il faisait des « choses spirituelles », comme lire, fumer et rester au lit ; l’après-midi était consacré à des activités physiques comme marcher en raquettes, creuser des trous, escalader des rochers.

Cela est très éloigné de la vie que j’ai vécue en cabane. L’hiver venu, il faisait trop froid pour goberger toute la matinée. Pardonnez mon arrogance, mais moi, je ne suis pas un parisien sponsorisé par des marques de sport ; quand je vis dans la montagne, personne n’a préparé du bois de chauffage à l’avance pour moi. Je ramasse des branches dans la forêt pour ma consommation personnelle.

Quand je me réveillais, par conséquent, je ne traînais pas au lit : je me levais pour scier du bois, le fendre, et faire du feu. Rien de tel que cette activité matinale pour réchauffer son corps et le réveiller. Tranquillement, l’eau de la source chauffait dans sa casserole posée sur mon poêle. Quel bonheur terrestre, une heure après le réveil, de boire son café noir au soleil froid de janvier.

À ce rythme-là, croyez-vous vraiment que beaucoup de gens se laisseraient aller à la « fièvre de la cabane » ?

Mon terrain cévenol : pas de frontières, mais un coeur

Je me suis rendu en Cévennes avec Ben et ses trois garçons, comme chaque été, et avec un Philippe célibataire qui avait envoyé femme et enfant à l’étranger.

C’était une bonne chose de pouvoir fouler une dernière fois mon terrain avant de partir pour l’Arabie. Mes cerisiers sont toujours vivants, malgré la sécheresse de cet été, et la source n’a cessé de s’écouler et de faire une boue délicieuse pour les sangliers.

Ma source d’eau pure à laquelle je bois avec un plaisir si inapproprié qu’une nuit, dans la cabane, j’ai rêvé que je faisais l’amour avec Brigitte Bardot. Celle de 1965, pas celle de 2015. Je pense que ce rêve était associé à ma source et à mon terrain car la bouche de BB était fraîche et abondante. Mes terres cévenoles, je les envisage comme un jardin d’amour, une oasis torride cachée dans la forêt. Les Brigitte Bardot du XXIe siècle y viendront se reposer et se ressourcer, à mes côtés ou en mon absence.

Mes amis ont donc eu l’opportunité de fouler cette terre, chacun ayant ses rêveries et ses intérêts propres. Ils savent quoiqu’il en soit qu’ils y seront toujours les bienvenus pour des vacances en famille, des retraites spirituelles et des escapades (il)légitimes. Mais pendant que Ben réfléchissait aux potentialités concrètes des lieux découverts pas à pas, Philippe ressentait une gêne. Il voulait savoir exactement où commençait, où finissait mon terrain, et la raison pour laquelle j’étais incapable de lui donner satisfaction.

Je lui disais là-bas, grosso modo, on est plus ou moins sur mes terres.

Et ce rocher, par exemple, sur notre droite ?

Bon, eh bien ce rocher, on va dire que c’est plutôt hors de mon terrain.

Mais là où nous marchons, c’est chez toi ou pas ?

Ah oui, nous sommes chez moi, là, les gars.

Tu en es sûr ?

Oui, pour moi on est chez moi. Dans mon coeur, je suis convaincu qu’on est chez moi.

Ce langage ne peut pas convenir à Philippe. Ce dernier n’a jamais vu les plans du cadastre, donc il est dans l’obscurité la plus totale. Moi, j’ai plusieurs fois exploré la montagne les plans à la main, soit avec mon frère, soit avec l’ancien propriétaire qui m’a vendu ces parcelles. A chaque arpentage, chaque promenade, les limites restaient peu claires, mais cela ne me dérangeait pas. Nous savions que les lieux de vie les plus significatifs (la source et les terrasses plates propices au jardinage) étaient bien situés sur lesdites parcelles, et rien d’autre ne m’importait.

C’est là que j’ai perçu une différence fondamentale entre Philippe et moi. Il disait souvent : « mais où est-il ce terrain ? » comme Henri Michaux sur le fleuve Amazon : « Où est-il ce voyage ? » Certains pensent que la première chose à faire, quand on achète un bien, est de le délimiter et éventuellement de l’encadrer par une barrière ou une corde. Pour ma part, je ne vois pas l’intérêt de faire une chose pareille. Je me contente d’une frontière floue, à la limite de l’inexistence.

Il faut dire que la première fois que nous sommes allés sur mon terrain avec Philippe, sa femme et son fils, nous nous sommes perdus dans la forêt et ne l’avons jamais trouvé. On avait garé la voiture sur la route du Puech Sigal et notre idée était d’atteindre le terrain en descendant par la forêt du haut, chemin que je ne connaissais pas bien. Après une heure d’égarement, je leur ai dit que nous essaierions le lendemain, en montant depuis le terrain de mon frère. Je maîtrise mieux la géographie par le bas, c’est ainsi.

Depuis, quand on parle de mon terrain, Philippe n’est pas négatif mais il énonce calmement qu’il faudrait encore savoir où il se trouve. C’est ici que je vois cette différence entre lui et moi. Une différence métaphysique. Pour Philippe, un être a besoin d’être délimité pour être. Ceci ne s’applique pas dans le cadre de la sagesse précaire.

Dans la métaphysique de la sagesse précaire (au livre gamma bien sûr, mais on peut trouver la même idée dans le delta et bien d’autres livres), certes un être a besoin d’être individué pour être, mais son individuation ne passe pas par sa délimitation. Il s’agit plutôt d’une présence immanente et rayonnante, qui irradie depuis son milieu. Je me tue à le dire, l’individuation est une question d’événement, et non d’espace-temps.

J’avais avancé une idée équivalente à propos des oeuvres d’art, des livres et des films, ce qui compte dans un lieu ce n’est pas son confin mais son coeur. Ce qui le distingue de son voisin ce n’est pas sa frontière, contrairement à ce que l’on dit trop souvent.

L’identité de mon terrain tient dans sa source et les terrasses qui se trouvent en contrebas. Tout le reste c’est de la friche. De la friche essentielle, mais de la friche. De la forêt, du bois, de la montagne. Une montagne indispensable pour la venue au monde de mon oasis érotique, site incontournable, mais non équivalent avec mon terrain.

Sage précaire propriétaire

Je tiens à le dire avec force et en m’avançant pour prévenir toutes les critiques. Tout sage précaire que je suis, je ne crains pas d’être propriétaire, le cas échéant. La chose est faite, actée, notariée et payée : vous avez devant vous l’heureux propriétaire des parcelles 376 et 379 entre le Puech Sigal et La Rouvière. Une terre magnifique en pleine montagne, où coule une source d’eau pure. Une terre bénie des Dieux, baignée de soleil.

Terre, eau et soleil. Voilà ce que je viens d’acquérir et personne ne pourra m’en déloger. Je peux désormais faire face à la vie économique, me mettre en danger et narguer la précarité. Si le sort s’acharne sur moi et que je deviens clochard, j’aurai toujours cette terre où trouver refuge. Les Cévennes sont une terre de refuge : les protestants y ont résisté aux armées du roi, les hérétiques de tout poil y ont toujours trouvé une place. L’écrivain cévenol Jean Carrière l’a très bien compris, avec ses écrits sur les Etats-Unis et le Canada : les Cévennes sont l’Amérique des Français. Qui veut pratiquer un culte minoritaire, alternatif, librement et pacifiquement, trouvera sa place dans les rudes montagnes des Cévennes.

Ma terre est sauvage comme les sangliers qui la parcourent, mais elle est déjà empaysagée, car les hommes y ont cultivé l’oignon et la châtaigne autrefois. Il y reste des murs, des ruines de paysage humain. A moi de les remettre au jour.

Et je dis merde à tous ceux qui viennent me chier dans les bottes. Ceux qui me traitent de capitaliste au prétexte que je suis un « possédant », et que j’ai maintenant un « capital ». Ce que je possède est à la fois plus et moins qu’un capital. Ma terre est invendable, elle ne vaut rien en terme financier, mais elle est précieuse à un point tel qu’elle n’a pas de prix. Elle constitue juste un îlot de soleil et d’accueil dans un monde d’horreur économique.

Je les attends, ceux qui me disent que je ne suis pas si précaire que cela. Qui est sans domicile fixe depuis 2012 ? Qui vit de petits boulots en attendant de trouver une université qui veuille enfin de lui ? Qui se voit exclu de toute possibilité d’obtenir ne serait-ce qu’un logement digne ? Qui dort sous les ponts et dans les fossés ? Qui doit toute sa dignité à la solidarité familiale, amicale et nationale ? Qui est entièrement dépendant de l’hospitalité des autres ? Le sage précaire.

Le sage précaire préférerait ne pas être propriétaire. Le monde idéal est une société sans propriété privée. On aimerait dire à celui qui met un enclos autour d’une terre : « ceci n’est pas à toi, on ne possède pas la terre ». Dans le monde idéal, le sage précaire est nomade et va de parcelle en parcelle, sans exploiter bêtement un territoire plutôt qu’un autre.

Mais dans notre monde imparfait, il sécurise un petit espace dans la montagne où il pourra inviter sa famille, ses amis et son amoureuse. Et leur rendre un peu de l’hospitalité dont il a bénéficié.

Pierre Rabhi, la belle histoire

Tout commence dans le soleil d’Algérie. Pierre Rabhi raconte une enfance lumineuse et sage dans le sud de l’Algérie. Il raconte une pauvreté joyeuse et tranquille. Puis quand il immigre à Paris, il raconte la désolation du travail en usine, et son rêve d’avoir un lopin de terre. Dans son combat quotidien, il rencontre une Française aux yeux verts, qui travaille dans un bureau. L’immigré vertueux et la belle autochtone de la classe ouvrière se plaisent. Ils vivront leur histoire d’amour dans le travail du corps, dans la pauvreté, mais dans la beauté de la nature.

Le petit homme ne promet pas à la jeune femme des richesses mirobolantes, il lui promet simplement une vie heureuse sous le soleil, près de la terre. Avec l’énergie du désespoir, ils réussissent à s’extirper de la ville pour aller s’installer dans les Cévennes ardéchoise. Pourquoi là-bas ? Parce que plus personne ne veut de cette terre ingrate, que les gens quittent la campagne, et qu’on peut acheter quelques arpents de terre et une maison en ruine pour une bouchée de pain.

Du Sahara aux Cévennes

 

Pendant des années, sans électricité ni eau courante, Pierre Rabhi donne ses forces comme ouvrier agricole pour gagner trois francs six sous, et travaille sa propre terre. Il fondera sa famille et finalement, il réussira à vivre frugalement mais paisiblement.

Voilà, tout s’arrête là. Pour le sage précaire, Pierre Rabhi, c’est cela et rien d’autre. Il n’a rien de ce « grand penseur » qui est devenu la coqueluche des médias. Il n’est même pas un penseur à proprement parler. Il est un réservoir de rêve. Rabhi, c’est un voyage de toute une vie, qui va de l’Algérie aux collines de l’Ardèche. Pierre Rabhi, c’est une belle histoire à raconter aux enfants, et c’est une inspiration pour celles et ceux qui se cognent la tête dans une société trop dure pour eux. Une belle histoire qui s’arrête à la fin du XXe siècle.

Car dans les couloirs de La Précarité du sage, on se gausse et on ricane bruyamment. Les collaborateurs de ce blog connaissent Pierre Rabhi depuis des lustres, et nous observons son devenir star avec un certain malaise. Ce que nous ressentons est similaire à ce que ressent un fan de rock qui délaisse son groupe favori au moment où il connaît le succès. Il a perdu son authenticité, sa vigueur, et jusqu’à son identité, en conformant son discours aux émissions de télévision.

Dans les médias, on parle de lui comme un nouveau maître à penser, en le présentant à chaque fois comme un parfait inconnu qu’on a déniché derrière un fagot. Mais pour la sagesse précaire, Pierre Rabhi est un vieux compagnon de route, quelqu’un qu’on ne présente plus. On n’en a même jamais parlé sur ce blog parce qu’il fait partie de nous, il nous est trop intime.

Depuis les années 2000, il court le monde et donne conférence sur conférence. Il s’est transformé en homme public. En homme médiatique. Il organise des stages, il fonde association sur association, il se présente même à des élections. C’est une grande star. Mais en terme de star, le sage précaire préfère Marilyn Monroe.

 

Du Sahara aux Cévennes 2

 

 

Pierre Rabhi (2), Qu’avez-vous fait du héros de ma jeunesse ?

jardin sauvage

En même temps, j’ai toujours été un peu sceptique quand j’entendais parler des méthodes agricoles mise en place par mon héros Pierre Rabhi.

J’aime ses pages de sensations, quand il tombe de sommeil sur sa mobylette, par exemple.

Je suis moins enthousiaste quand il ressasse des formules toutes faites sur la beauté de la nature et sur l’humanisme.

Et je deviens franchement dubitatif quand j’entends parler d’agro-écologie, et des miracles que cette méthode produirait, dès le moment où le sol se verrait dynamisé et débarrassé de ces diableries que sont les pesticides et des engrais chimiques.

Quand je vivais dans les Cévennes, j’en entendais beaucoup parler, mais il y avait toujours quelque chose d’un peu magique dans les paroles. On me disait que si le compost était fait comme ceci, ses résultats étaient extraordinaires. J’en vins à penser que le compost était un art en soi, et que j’étais dépourvu du talent nécessaire pour y réussir. J’entendais encore que si l’on cultivait comme cela, les productions seraient magnifiques. Sauf que personne n’était en mesure, apparemment, de cultiver « comme cela ».

Le chose la plus importante et la plus impressionnante était la question de l’eau. Il est dit et répété qu’avec très peu d’eau, on peut réussir à cultiver la terre avec des résultats qui n’ont rien à envier à l’agriculture conventionnelle. Que Pierre Rabhi, puisant dans ses origines sahariennes, savait recréer les conditions d’un oasis en pleine sécheresse. Que c’est pour cela qu’il a créé des lieux d’expérimentation et de formation à Gorom Gorom, au Burkina Faso. Evidemment, cet aspect nous faisait intensément rêver, et suscitait un espoir fou. Mais était-ce réel, était-ce fiable, était-ce tangible ?

butte tomate mildiou

Je n’ai jamais eu les preuves sous les yeux des méthodes révolutionnaires de Pierre Rabhi. J’ouvrais les bouquins de technique d’agro-écologie publiés par « Terre et Humanisme », et je ne voyais que des illustrations en dessin, des pétitions de principe. J’avais l’impression qu’on était devant un phénomène de croyance : le sage a parlé, il a expérimenté, il faut le croire.

Un film a été produit l’année dernière, Pierre Rabhi, Au nom de la terre. Un documentaire signé Marie-Dominique Dhelsing, co-produit par « Terre et Humanisme », l’association principale de la nébuleuse agro-écologique (qui fut d’abord créée sous l’appellation « Les Amis de Pierre Rabhi »). En terme d’indépendance de point de vue, on a fait mieux, dans le domaine des documentaires.

Je suis allé voir ce film avec ma mère, et nous n’avons rien appris de nouveau. La salle du superbe cinéma de Villefontaine (Le Fellini) était pleine à craquer, signe de la starisation croissante du penseur. La réalisatrice était présente pour répondre aux questions, et dans le film comme dans les débats, il n’était question que de planète, de respect, d’humanisme, de « terre nourricière », de mots creux et d’idées vagues.

J’aurais voulu avoir des preuves et des démonstrations qu’il était possible de nourrir des populations entières avec très peu d’eau et sans pesticides. Qu’on pouvait concrètement vivre de sa ferme en agro-écologie, c’est-à-dire qu’on mette en scène des comparaisons de méthodes de culture, sur des sols équivalents, et des comparaisons de production. Qu’on nous montre concrètement les miracles dus au compost et aux systèmes d’irrigation inventés malgré la sécheresse. Qu’il y ait un suivi probant des expérimentations faites en Afrique.

Rien de tout cela. Les images de terre et de jardin sont toutes décoratives, jamais explicatives. Les images de Gorom Gorom n’étaient vraiment pas engageantes. Et tout le long du film, on voit Pierre Rabhi sur tous les continents, en train de parler. En ceci, ce n’est pas seulement un film de propagande, c’est aussi un film extrêmement bavard. Tourné vers la communication et l’idéologie bien plus que vers la terre et l’agriculture.

mais

Sans le vouloir, on a fait du héros de mon enfance un communicant et VRP d’une cause que je ne comprends toujours pas clairement.

Trouver l’arbre pour la cabane

1417002684553

Voyez cette image d’arbre, comme il est désolé, comme l’image est grise et humide. Un mec normal couperait ce truc, mais le sage précaire n’est pas un mec normal. Le sage précaire est pire qu’un mec normal. Il se sent sombrement attiré vers ce châtaignier inculte, sauvage et stérile. Un châtaignier qui ne produit même pas de châtaignes comestibles.

1417013068687

On juge un arbre à ses fruits, dit-on. Le sage précaire, comme ce mauvais arbre sans charme, ne produit pas de fruits, ou alors ils sont peu comestibles. Ou alors ils sont toxiques.

Alors je vais me servir de cette souche pour y bâtir ma première cabane. Je pense garder les troncs principaux, qui partent en étoile, et de m’en servir d’espace de base pour mon plancher.

1417013068270

Je couperai, à la va comme je te pousse, les autres branches et autres troncs rachitiques qui imposent leur présence inopportune. Une fois qu’un plancher sera installé, à un mètre ou deux du sol, je bricolerai des murs et un toit.

Ne me demandez pas comment je vais m’y prendre. Je vais, sans aucun doute, commettre des erreurs de débutant ; des pierres pour le toit, des feuilles mortes pour élever des murs, des branches mortes porteuses.

Qu’importe. Ce qui compte, c’est de trouver l’arbre. Trouver le nid du sage. Et je n’ai rien dit de la situation géographique de cet arbre. Au-dessus de la source, à quelques mètres de la belle terrasse où poussera mon verger, ma cabane sera postée à la frontière ouest de mon terrain, d’où je pourrai surveiller les mouvements ennemis.

A la sainte Catherine, tout bois prend racine.

1416996008861

Il faisait très humide et très doux sur mes parcelles. Je me frayais un chemin avec mon arbre à la main, une houe et un arrosoir.

Il m’a fallu du temps pour retrouver ma source. Elle n’est pourtant pas cachée dans la forêt, mais il faut être un peu sourcier, comme mon frère qui l’a repérée autrefois. Il faut être sourcier ou sanglier, car les sangliers viennent volontiers se rouler dans la souille que ma source offre à l’année aux animaux de la forêt.

Au fond d’un renfoncement, l’eau est bien là, ignorée de tous, méprisée par les législateurs de Bruxelles qui ne la trouvent pas assez potable. L’eau était bien là, pure et fangeuse comme la sagesse précaire. Trouble et innocente comme le sage précaire. L’émotion de me trouver devant cette source est indescriptible. Un mouvement irrationnel me pousse à voir une sculpture de la vierge dans la roche. J’y mettrai sans doute, un jour, une déesse des ondes, pour surveiller les nymphes échappées de mes rêves.

En contrebas de la source se trouve un grand espace ouvert, sui sera le centre de vie de mon terrain. Aujourd’hui, comme la terre y est bonne et humide, il y pousse une végétation luxuriante hiver comme été. Une terrasse de toute beauté y verra le jour bientôt, un lieu de méditation et de plaisir. J’y planterai des arbres fruitiers et j’y bâtirai une petite cabane qui se fondra sans le paysage.

Pour l’heure, j’ai empoigné la houe et ai éclairci une dizaine de mètres carrés, pour placer mes deux cerisiers, pionniers de ma colonie. Pendant que je travaillais la terre, je laissais reposer les cerisiers dans l’eau de ma source, pour qu’ils s’habituent à l’eau magique qui les nourrira jusqu’au siècle prochain. Car ces cerisiers, ils sont comme moi, ils sont condamnés à durer. Il faudra s’y faire.

1417013059286

C’était le 25 novembre, bonne fête à toutes les Catherine. La nuit tombait quand j’avais terminé de mettre mes arbres en terre. La brume entourait les montagnes en face de moi.  La source faisait glouglou car aujourd’hui, selon le proverbe, « tout bois prend racine ».

Deux cerisiers et un notaire

1417013070317

Je me suis rendu jusqu’au fond de la haute vallée, où le propriétaire des parcelles m’attendait en voiture. Nous avions des bouteilles pour fêter notre affaire. Arrivés chez lui, dans un hameau qui domine la vallée de la Borgne, nous avons descendu, consciencieusement, méthodiquement, tous les nectars. Liquides à bulles, liquides de velours, liquides clairs liquides profonds. Nous leur avons fait un sort.

J’ai dormi dans la cabane, sur le terrain de mon frère, et le lendemain, après une toilette sommaire dans l’eau de la source, je suis allé chez monsieur le notaire.

Il n’y a pas plus éloigné d’un sage précaire qu’un notaire. Un notaire sert à éviter au maximum tout impondérable, toute précarité, dans un accord. Nous avons signé après lecture de l’acte notarié, et sommes allés célébrer l’événement au Café des Cévennes.

Après quoi j’ai loué une voiture et suis allé acheter mon premier arbre fruitier. j’ai voulu un cerisier, je ne sais pas vraiment pourquoi. Parce que j’aime les cerises, me dira-t-on. C’est vrai mais pas davantage que les figues, les prunes ou les pêches. Avant tout, le cerisier, ce sont des fleurs qui rappellent l’été, et qui me rappellent deux lieux qui m’ont enchanté : Dublin, en Irlande, et certains coins d’Asie.

C’est bizarre malgré tout, et je m’en avise au moment même où je vous en parle. Pourquoi diable n’ai-je pas choisi un prunier ? Le prunier aurait eu beaucoup plus de sens : cela m’aurait ramené à la Chine, en particulier à la montagne Pourpre et Or de Nankin, et au fameux motif calligraphique de la branche de prunus. Le fruit du prunier est magnifique et tout aussi érotique que celui du cerisier. Enfin, pour l’amoureux d’Asie, le cerisier rappelle plutôt le Japon, et ce n’est pas avec le Japon que j’ai initié une histoire d’amour… J’aurais dû choisir un prunier, et j’ai choisi un cerisier, c’est ainsi.

J’ai même choisi deux cerisiers. Peut-être parce qu’il y avait deux pépiniéristes dans le village et que je ne voulais pas faire de jaloux. Le premier donnera des fruits à partir de fin mai, le second à partir de juillet. Il y aura donc des cerises tout l’été, si Dieu le veut.

1417013073638

Source d’Aiguebonne, jardin de la sagesse précaire

Le sage précaire n’a jamais autant mérité son nom. Il n’a jamais été aussi précaire, et il n’a jamais subi la pauvreté avec autant de sagesse. Le SP n’a pas payé de loyer depuis des années, il vit sous le seuil de pauvreté. Il travaille pourtant beaucoup, mais soit bénévolement, soit pour des employeurs qui le rémunèrent de manière toute symbolique. Il vit ce que vivent des millions de Français : travailleur pauvre, il ne pourrait s’en sortir sans la solidarité familiale, la solidarité amicale et la solidarité nationale.

A strictement parler, le sage précaire est un SDF, et il ne doit de dormir dans un lit qu’à la générosité de ses proches. Qu’en sera-t-il quand il sera vieux et fatigué ? Il faudra peut-être qu’il aille sous les ponts.

Pour éviter cela, la sagesse précaire est sur le point d’acheter un terrain dans la montagne. Un nouveau Jardin suspendu, une retraite de jouissance.

On se souvient que mon frère, dans les Cévennes, avait réussi à construire un bel espace dans un repli de la montagne. Pour faire pousser ses arbres et fleurir son potager, il captait de l’eau d’une source qui ne lui appartenait pas. Une source délaissée, sur une parcelle perdue dans la forêt, loin de la route et des villages.

Une pauvre source connue seulement des sangliers, qui viennent se rouler dans la souille.

C’est cette source que je suis sur le point d’acheter. La source et le terrain qui va avec. Une véritable friche inculte, mais propice au bonheur. Qu’on se le représente : de l’eau, du soleil, une belle exposition sud, sud-ouest. Une vue directe sur le mont Aigoual.

En contrebas, les cendres de mon pères, et les travaux de mon frère aîné. Encore plus bas, des figuiers, des pruniers, des pommiers abandonnés. Et au fond de la vallées, les plus belles rivières qui soient. La vie du sage précaire sera, comme il convient, prise en sandwich entre l’eau et le soleil.

On appellera ce nouveau lieu « La Source d’Aiguebonne », et vous y serez les bienvenus pour vous reposer et pratiquer la sagesse précaire.

Pourquoi les départements portent-ils des noms de rivières ?

Cela ressemble à une absurdité, mais c’est un projet mûrement pesé : les départements portent souvent des noms de rivières et de fleuves.

Aucun département n’est assez étendu pour couvrir la distance qui sépare la source de la bouche d’un fleuve. Pourquoi appelle-t-on Rhône un espace autour de Lyon, alors que le fleuve Rhône commence en Suisse et termine sa course à la Méditerranée ? Même question pour la Loire, l’Isère, l’Indre, la Saône et tous les autres cours d’eau.

La Précarité du sage s’est penchée sur cette question, comme sur toute question, avec gravité et humilité. La réponse est venue grâce à une autre question embarrassante, et en les articulant l’une à l’autre.

Voici la deuxième interrogation : pourquoi aucun département ne porte le nom de territoires clairement identifiés par les habitants : Dauphiné, Forez, Cévennes, Bretagne, Camargue ?

Parce qu’il fallait casser l’appartenance des Français à leur région. C’était l’époque de l’Etat-nation, issu de la révolution, il s’agissait de créer une appartenance unique à la dimension du pays. Il fallait rabaisser la fierté des provinces. Le paysan auvergnat devait oublier l’Auvergne, et se sentir appartenir à la Loire, ce fleuve qui traversait des distances gigantesques jusqu’à Nantes, où le paysan n’irait jamais.

Avec la constitution d’une Europe des régions, on a tendance à retrouver les anciennes loyauté. Renaissance des Cévennes, du Dauphiné, de l’Auvergne, et disparition progressive de l’Isère, de la Lozère et de la Creuse.