Belfast et Charlie hebdo : une affaire de réputation

Une petite polémique agite un peu l’université de Belfast où j’ai fait ma thèse. Un débat, ou un symposium, était prévu en juin sur Charlie Hebdo, et a été « annulé » par la hiérarchie, pour deux raisons : la sécurité et la « réputation » de l’université.

La « réputation », on croit rêver. Qu’est-ce qu’on s’en fout de la réputation, je vous le demande.

D’habitude, ce genre de nouvelle n’intéresse personne et l’administration poursuit son office avec l’aveuglement dont elle est coutumière. Cette fois-ci, on ne sait pourquoi, cela a créé des remous, et le sage précaire s’en félicite.

L’écrivain Robert McLiam Wilson a dit dans un tweet qu’il n’était pas très fier de sa ville natale, et qu’il était au contraire « BEYOND proud » d’écrire dans les colonnes de l’hebdomadaire satirique. Ses romans Ripley Bogle et Eureka Street se déroulaient partiellement à Belfast et ont assuré à l’auteur une très grande affection de la part des lecteurs francophones et anglophones. Il séjourne à Paris depuis des années et semble avoir beaucoup de mal à écrire de nouveaux livres. Il exprimait déjà dans ses romans une espèce de mépris pour la grande institution universitaire de sa province natale. Ripley Bogle raconte l’histoire d’un pauvre catholique né dans les ghettos ouest de la ville, et qui réussit à intégrer Cambridge, comme par miracle, avant de sombrer dans la clochardise à Londres. Toute évocation de Queen’s university of Belfast est chez lui accompagnée de moquerie ou de dédain. Dans ses écrits de fiction, de « non-fiction » ou dans ses interviews,  on note une même prise de distance méprisante. L’affaire de l’annulation du débat sur Charlie lui donne une nouvelle occasion pour railler cette université « provinciale » et « étroite d’esprit ».

Les réseaux sociaux ont pris le relais de l’information, la presse anglaise aussi, puis la presse française. C’est la hiérarchie de l’université Queen’s qui a dû être choquée. D’habitude, elle étouffe la liberté d’expression en silence, ou elle intimide les personnels en catimini ; il est rarissime que l’on fasse la publicité de ses méfaits. J’imagine d’ici la panique qui s’est emparée de certains bureaux de University Square. La réputation de leur temple, qu’ils voulaient protéger, était en train de voler en éclat en révélant une nature craintive, brutale avec les faibles, courbée devant d’obscures puissances.

J’avais raillé moi aussi, en d’autres temps, l’étrange arrogance de cette institution nord-irlandaise qui voulait se faire plus grosse qu’un boeuf. J’avais aussi écrit sur le malaise qui me serrait le coeur devant l’auto-satisfaction qu’elle mettait en scène. Elle voulait de toute force jouer dans la cour des grands et procédait à de multiples décisions plutôt navrantes pour la liberté d’expression et pour l’éthique de la recherche.

Depuis l’annonce de l’annulation, et le tweet de McLiam Wilson, j’entends plusieurs membres du personnel sortir du bois et avouer tout haut leur désaccord avec leur hiérarchie. Cela fait plaisir de voir des enseignants chercheurs prendre enfin le risque de se faire taper sur les doigts. On ne se rend pas assez compte que les carrières universitaires sont des choses fragiles, qu’on peut être bloqués à cause d’une prise de position, d’une inimitié ou même d’un écrit jugé inapproprié.

Un autre écrivain de Belfast (qui en compte une myriade, il faut le préciser, car Belfast est une ville hautement littéraire, tout à fait à la hauteur de l’Irlande tout entière et même du Royaume-Uni), Glenn Paterson, s’est aussi décidé à prendre position, tout en précisant un fait important : il gagne sa vie en enseignant à Queen’s, car les écrivains ne peuvent pas vivre de leur plume. Donc écrire sur un blog qu’il se désolidarise de sa hiérarchie, même à propos d’un événement mineur, c’est prendre un vrai risque pour lui.

Au final, c’est un beau couac de communication que vient de nous offrir l’université, un couac qui va entacher précisément sa précieuse réputation.

Parler de massacres dans l’herbe tendre

 

J’ai cette fois loué une voiture et suis allé chercher Peter dans sa maison secondaire, sise sur les hauteurs d’Arrigas, à une vingtaine de kilomètres du Vigan, dans la direction du causse.

Peter est un jeune retraité de l’université. Anglais de naissance, il a enseigné la littérature française toute sa vie dans des universités britanniques. Spécialiste de l’entre-deux-guerres, il a consacré un livre de deux tomes à André Chamson, bien après avoir acheté cette maison dans les Cévennes. Je l’ai rencontré à Belfast, il enseignait précisément dans l’université où je faisais ma thèse. Nous ne manquions pas une occasion de parler un peu de cette région de France à laquelle nous nous sentions liés d’une manière ou d’une autre.

Mais c’est la lecture de Chamson, dans les années 1960, qui lui a fait connaître les Cévennes, où il n’a mis les pieds que vingt ans plus tard. Lui plaisent les paysage, mais aussi la rudesse, l’esprit de résistance aux pensées dominantes, et l’anticonformisme. C’est donc tout naturellement que j’ai voulu enregistrer un entretien avec Peter, dans le cadre de mes documentaires radiophoniques sur les Cévennes.

Vous ai-je dit que la sagesse précaire était aussi une maison de production radiophonique ?

Stèle commémorant les Camisards

Quel meilleur endroit, pour réaliser cet entretien, que la tombe d’André Chamson ? Sur la route sinueuse qui nous y mène, nous tombons sur un monument en mémoire des camisards, ces combattants protestants qui luttèrent contre les dragons de Louis XIV.

Chose remarquable, cette plaque a été érigée en 1942. En pleine occupation allemande. Peter tend à penser que c’est là l’oeuvre des collaborateurs au pouvoir, soucieux d’attirer les suffrages de la population locale. Moi, je pencherais plutôt pour une sorte d’acte cryptique de résistance. Ceux qui allaient former le maquis Aigoual-Cévennes auraient posé là une stèle apparemment apolitique, mais qui appelait à l’insoumission.

Plaque de 1942 commémorant les rebelles de 1742

Nous continuons la route et arrivons près du col de la Lusette. Deux familles pique-niquent à l’ombre d’un pin, à côté de la tombe de Chamson. Je les interviewe eux aussi, car le sage précaire ne recule devant rien. Ils avouent n’avoir rien à dire sur l’écrivain, mais le connaître de réputation. Ils viennent là surtout parce que ce petit coin de paradis est ignoré de tous, à part de quelques randonneurs qui ne font que passer.

Peter et moi nous asseyons dans l’herbe épaisse, à l’ombre d’un autre pin. De sa belle voix, douce et grave, il raconte les relations entre Malraux et Chamson. Il révèle que le cévenol entretenait des rapports ambivalents avec les femmes, progressiste dans certains romans, mysogine dans d’autres, et carrément sexiste à l’académie française. Surtout, Peter parle du passage douloureux qui a mené Chamson du pacifisme causé par la grande guerre (et qui a conduit à la parution de Roux le Bandit, en 1925), à l’anti-fascisme combattant des années 30.

Petit à petit, nous avons refait le monde de l’entre-deux-guerres, devisant sur les différents mouvements politiques de l’époque, sur Mein Kampf, sur le mystère des trois grands conflits européens (1870, 1914 et 1939) et leur éventuel enchaînement.

J’ai fini par poser le micro sur l’herbe pour profiter pleinement de la fraicheur du moment, du bon air de l’altitude et de ce qui vaut la peine d’être discuté un beau jour d’été entre deux intellectuels courtois et libéraux : des massacres, de la haine et du désir de destruction.

C’est longtemps après l’heure du déjeuner que nous sommes redescendus à Arrigas, et avons retrouvé Barbara, la charmante épouse de Peter, qui nous avait préparé un repas. Je me suis confondu en excuses, ce retard était de ma faute. Barbara me pardonna instantanément.

On peut dire ce qu’on veut sur les universités, mais il y a une douceur de vivre chez les universitaires qui n’a pas grand chose à envier à la précarité des sages.

Mon reportage sur Belfast colonisée

J’ai fait récemment un reportage radio sur Belfast. Il a été diffusé il y a quelques jours sur la chaîne suisse RTS, dans l’émission « Détours ». Le titre choisi par la chaîne : Ces drapeaux qui divisent encore Belfast.

J’avais déjà été invité dans cette émission pour parler de mon livre sur les Travellers irlandais, et la productrice, Madeleine Caboche, était demandeuse de reportages sur l’Irlande. Comme je suis un fervent auditeur de radio, j’ai pris la balle au bond pour aller me transformer moi-même en reporter indépendant. J’ai pris une décision très rapide et suis parti quatre jours à Belfast, non sans prendre des contacts sur place pour être entouré de professionnels du son.

Le jour de l’émission, le 11 avril 2013, j’étais en direct avec Madeleine Caboche dans un studio de France Bleu Hérault, à Montpellier. Tout s’est bien passée, sans plus. Mon reportage n’est pas extraordinaire, et de plus, nous n’avons pas pu diffuser tout ce qui avait été sélectionné par les Suisses. Sans doute avons-nous été trop bavards (surtout moi), et l’une des séquences est passée en pertes et profits.

L’important à mes yeux, en définitive, est d’avoir pu faire passer un message, mais qui a pris beaucoup de temps, des années, pour prendre forme. En effet, en Irlande du nord, la classe dirigeante impose un discours qui rend toute autre vue un peu difficile à émerger. Ce discours dominant veut faire croire que c’en est fini des guerrillas en Irlande du nord, et qu’on se dirige vers une stabilité pacifiée, C’est important pour le commerce et les investissements de donner de la région une image réconciliée.

Or, je ne crois pas que les violences vont s’estomper progressivement jusqu’à une paix réelle. Je ne crois pas en cette chimère que les bourgeois appellent la « réconciliation ». Et c’est peut-être cela qui est difficile à expliquer.

Tout un vocabulaire est utilisé abondamment par la classe dirigeante d’Irlande du nord, pour manipuler l’opinion : « accepter nos différences », « résolution du conflit », « réconciliation », « partage du pouvoir », « processus de paix », etc. Ce sont des mots qui cachent les vrais problèmes, et les vrais problèmes renvoient à des questions de colonisation, de domination, de nationalité et de souveraineté. Qui dirige qui. Qui appartient à quoi. Dans quel pays vivons-nous. A quelle patrie appartenir. Qui est le chef. Quelle est ma nation.

Voilà des questions qui travaillent la société nord-irlandaise, comme dans toutes les situations coloniales. Car l’Irlande du nord reste colonisée par un pays étranger et c’est une chose très difficile à dire. Colonisée car le pouvoir est entre les mains du parlement de Westminster, à Londres. On peut augmenter l’autonomie de la région, créer un gouvernement local et une assemblée, il n’en demeure pas moins qu’en cas de crise grave, c’est Londres qui suspend les chambres et reprend les choses en mains directement.

Dans ces conditions, il est important de garder en mémoire que les deux communautés en présence, les catholiques et les protestants, ne se réduisent pas à deux blocs égaux qui s’affrontent. Il s’agit d’une population irlandaise qui demande l’indépendance, sous la forme d’une réunification de l’Irlande, et d’une population britanique, descendante des colons anglais et écossais, qui veulent que la situation coloniale s’éternise. Un peu comme les pieds-noirs d’Algérie qui voulaient que l’Algérie restent française, quitte à donner aux « musulmans » des droits équivalents aux leurs.

En l’espèce, donc, parler de réconciliation est un contresens, car les protestants et les catholiques peuvent très bien « vivre ensemble ». Ce n’est pas un problème de « vivre ensemble ». On le voit bien en république d’Irlande, dans le sud, et en Grande Bretagne. Partout, il y a des cathos et des puritains qui partagent sans problème le même espace social. En Angleterre, les catholiques disent : je suis un Anglais catholique, ma religion est minoritaire mais cela ne m’empêche pas d’être catholique et patriote. En Irlande, les protestants disent : je suis un Irlandais protestant, ma religion est minoritaire mais ça ne m’empêche pas d’être un patriote irlandais. En revanche, en Irlande du nord, à Belfast, les catholiques ne disent pas qu’ils sont des sujets de la reine, et la plupart des protestants ne disent pas qu’ils sont irlandais.

Pour résumer ma position, l’Irlande est en train de se réunifier, c’est pourquoi les protestants les plus défavorisés sont nerveux. Ils sont en train de perdre leur territoire, c’est pourquoi les violences actuelles et futures viennent des protestants. La paix s’installera mais dans une Irlande unie. Les protestants les plus pauvres ne se laisseront pas faire, et il y aura des soubresauts, une violence ira s’amplifiant, comme à l’époque de l’Algérie française, quand des groupes de pieds-noirs devenaient violents et refusaient l’indépendance de l’Algérie à coup d’attentats et d’émeutes.

C’est pourquoi enfin il est urgent d’aller en Irlande du nord faire du tourisme. Non seulement c’est une belle région, aux paysages fantastiques, et aux habitants agréables, mais aussi c’est un lieu où l’histoire est en train de se faire et de s’accomplir : une colonisation vieille de 800 ans est en train d’arriver à son terme.

A Belfast, on brûle de nouveaux drapeaux

Cette année, les protestants loyalistes ne se sont pas limités à brûler des drapeaux irlandais. Ils se sont ouverts à la haine anti-catholique internationale.

Photo BBC

On se souvient d’un billet écrit il y a trois ans, dans lequel des amis et moi-même étions déjà choqués de ce que nous percevions comme des actes de guerre contre l’Irlande. Tous les ans, juste avant le 12 juillet, les loyalistes érigent des bûchers et y brûlent des symboles de l’Irlande, drapeaux, logos politiques, portraits de leaders républicains et nationalistes.

Cette année, en 2012, les militants loyalistes les plus radicaux ont ajouté au symbole de la république honnie un drapeau étranger : celui de la Pologne. Le site de la BBC révèle cet acte de racisme pas aussi isolé que l’on pourrait imaginer.

Les Polonais sont aujourd’hui la première minorité sur l’île d’Irlande, ils sont même plus nombreux que les ressortissants d’Angleterre ou d’Ecosse. En règle générale, cette immigration se passe bien, les Polonais étant appréciés pour leur sérieux au travail et leur apparence d’Européens impeccablement nordiques.

Malgré tout, dans les étages les plus bas de la société, la tension augmente. On a vu des actes de violence contre des Polonais, des agressions, des familles délogées de leur maison, une bombe posée dans une maison, des graffitis invitant explicitement les Slaves à rentrer chez eux, etc.

La présence de drapeaux polonais à côté de drapeaux irlandais, au sommet des bûchers protestants à Belfast, fait monter d’un cran cette tension communautaire. Cela souligne l’identité religieuse des Polonais : ils sont catholiques romains.

Cette dimension n’apparaît pas forcément dans la presse britannique, mais je la trouve difficile à cacher. Si les Polonais sont visés plus qu’une autre minorité, c’est aussi, à mon avis, parce que leur seule présence renforce la proportion de papistes dans la population nord-irlandaise.

 

Ma dernière balade à Belfast

Sorti de ma torpeur blanche (voir billet précédent), j’empoignais ma bicyclette pour aller me promener le long du fleuve Lagan, dans la réserve naturelle qui s’étend sur vingt kilomètre au sortir de Belfast.

Ma dernière balade en Irlande du nord s’est avérée féérique, peut-être à cause de mon état de conscience altéré par deux semaines de régression ; peut-être à cause de ces fées qui m’attendent souvent au tournant.

Pour la première fois, je quitte provisoirement le chemin pour aller voir de l’autre côté de la rivière et emprunte de non-chemins qui m’amènent à de fausses clairières, et des axes de circulation qui risquent à chaque instant de stopper net.

Prêt de souches bien sèches je m’arrête et prend des photos. Une joggeuse toute crottée arrive de nulle part et me taille une bavette. Ravie du beau temps de cette journée, éclaircie dans un été pourri, elle s’empare de mon appareil et me prend en photo : elle prétend que l’endroit est magique.

Après une heure ou deux de vélo, j’ai perdu mon chemin.

J’arrive à un arbre gigantesque à l’ombre vaste. La forme qu’il prend est une sorte de portail ouvert sur un autre monde où le soleil est aveuglant.

Je m’y engage avec lenteur, attiré par une atmosphère qui m’enchante et qui m’effraie un peu.

Juste derrière l’arbre, une nouvelle souche. Des canettes de bières éparpillées indiquent que des bandes de jeunes ont élu ce lieu pour leurs fêtes lugubres.

Sur le tronc, une tribu a gravé des choses inquiétantes. Des phrases obscures et des symboles cabalistiques.

Je m’éloigne, emprunte des ponts et passe dans des sous-bois. Mon vélo me pousse vers un vieux bâtiment et un parking, point de ralliement de promeneurs. Il s’agit d’un parc que je n’avais vu, moi qui me flattais d’avoir quadrillé cette ville dans sa totalité.

A croire que tout cela n’était qu’un rêve, ou que l’on avait installé un nouveau parc dans la nuit!

Je cueille des fleurs des champs pour l’appartement des amis qui m’hébergent.

Tous les (rares) promeneurs tiennent plusieurs chiens en laisse. Il doit y avoir un lien entre ce parc et l’élevage de chiens. Une femme s’arrête près de moi et me demande si elle peut m’aider. M’aider ?

Ses chiens à elle ne sont pas en laisse. Elle leur donne des ordres à voix basse. Elle me dit que l’un d’eux essaie de me faire peur, mais je suis tellement déphasé que je n’ai même pas remarqué son clébard. Elle me conseille de repartir d’ici, de reprendre la route, là-bas, qui me ramènera à Belfast. Son accent n’est pas irlandais, je la crois américaine.

Je reprends ma route sans écouter son conseil. Une intuition m’invite à descendre par un sentier, car je pense pouvoir retrouver la Lagan river.

Il fait encore beau et je n’ai pas encore faim. Je ne peux être loin de Belfast.

Je crois voir des ouvertures, des sentiers, des anciennes allées peut-être… qui ne mènent nulle part.

Belfast doit être à 5km plus au nord-ouest. A vue de nez, et à vol d’oiseau, je devrais y être dans une heure.

Dans un sous-bois, je croise à nouveau mon Américaine avec ses chiens de chasse sans laisse. Elle ne me dit pas un mot et rassemble ses chiens autour d’elle. J’aimerais lui demander où est la sortie de ce parc, mais elle tourne la tête et je n’ose pas ouvrir la bouche. Je disparais.

Les arbres sont trop beaux, trop variés et trop hauts pour être là par hasard. Cette forêt où je cherche mon chemin devait être autrefois un domaine privé. Le parc d’un château peut-être.

Je suis littéralement sous le charme de cette végétation luxuriante. C’est d’une beauté presque accablante, une beauté qui vous comprime le coeur.

 

Cela fait une heure que je tourne en rond, et que je ne croise plus aucun promeneur. Cela fait une heure que j’entends couler une rivière mais que je ne la vois pas. Je passe d’une rive à l’autre, sans jamais la voir.

Je prends des dizaines de photos tellement les arbres me fascinent.

Non seulement je suis perdu, mais je repasse constamment devant les mêmes arbres et les mêmes clairières. La joggeuse qui m’a pris en photo tout à l’heure avait raison, ce doit être un endroit enchanté.

Un auteur de Belfast pourrait être invoqué : C.S. Lewis (1898-1963). Ses récits fantastiques pourraient m’avoir influencé, mais c’est peu probable car je n’ai pas lu une ligne de l’auteur de Narnia.

Mon impression est plutôt d’évoluer dans un conte du type Alice au pays des merveilles, ou dans un roman d’André Dhôtel. Ou encore dans un conte de Buzzati. Bref.

Je ne sais plus comment j’ai fait, mais je me souviens que mes pensées commencèrent à être apaisées et joyeuses. Je me mis à longer une rivière qui s’avéra être la Lagan, et au bout d’un quart d’heure, retrouvais la réserve des Lagan Meadows, d’où je pus rentrer chez moi.

 

We are exceptional!

C’est le slogan de l’université Queen’s, où j’ai passé les quatre dernières années.

Entre nous, les thésards et les maîtres de conférence, quand nous buvons des pintes, nous nous posons des questions. Pourquoi un tel slogan, « Nous sommes exceptionnels » ? Pourquoi tant d’arrogance ? D’où vient cette étrange mégalomanie ? Une si petite province, quelle folie des grandeurs ! Une ville dont le centre est toujours calme et assoupi, pourquoi une telle excitation ?

Car il faut dire les choses sans fard : Queen’s est une fac très agréable, que je recommande à tout le monde ; les conditions de travail y sont incomparables avec les universités françaises, mais on chercherait en vain le caractère « exceptional« .

Plus généralement, on peut s’étonner que des professionnels de la communication puissent s’accorder sur un truc pareil : « We are exceptional« , qui se décline sur tous les murs et tous les documents issus de ce temple des diplômes. Il doit y avoir une raison. Qui visent-ils ? Quel effet cherchent-ils ? C’est peut-être en listant les cibles que l’on peut trouver des réponses à ces questions :

Ils visent des étudiants étrangers (car ces derniers paient des frais d’inscription très élevés, donc remplissent les caisses) ; auquel cas ils espèrent peut-être que les Indiens et les Chinois prendront ce slogan au pied de la lettre et seront prêts à dépenser des millions pour venir.

Ils visent les entreprises locales et nationales en vue d’investissements massifs : cette affirmation est donc une sorte de promesse de visibilité. C’est aussi une façon de dire au monde marchand que l’on n’est pas une bande d’intellectuels torturés et/ou progressistes, mais que l’on est jeunes, positifs, capables de folies et de démesure : pour pouvoir dire « je suis exceptionnel », il faut déjà en avoir dans le pantalon. Et donc être, bon an mal an, bankable.

Ils visent la population nord-irlandaise dans son ensemble : c’est peut-être une façon de communier avec la société dans le chauvinisme provincial. Nous sommes exceptionnels, c’est-à-dire nous nous sommes sortis de grands périls, nous avons « surmonté nos différences » et nos oppositions, nous avons réussi à rester nous-mêmes en « restaurant la paix » (le fameux peace process), et c’est un accomplissement exceptionnel. C’est en effet le type de discours qui est constamment servi dans les médias, donc le slogan peut être efficace pour incarner l’Irlande du nord en tant qu’institution.

Ils visent les entreprises étrangères ; dans ce cas, cette exclamation a pour but d’exprimer la « confiance en soi » qui est si importante dans la culture américaine. Etre confiant, au risque de passer pour arrogant parfois, est le signe d’une bonne santé, d’une capacité à agir, d’un professionalisme de bon aloi.

Voilà les quelques hypothèses qui nous sont venues, l’autre soir, dans un pub de Stranmillis. Mais aucune ne nous a paru satisfaisante. Nous avions beau trouver de nouvelles explications, nous restions toujours sur le seuil et, nos pintes vidées et roulant des cigarettes dehors, nous avions toujours le sentiment de ne pas comprendre la raison qui poussait une université à oser une telle communication.

Les Wwoofers de Tullyquilly

Bloqué quelques jours ou quelques semaines en Irlande du nord, je profite de cette plage d’oisiveté pour retourner à Tullyquilly, le cottage de mon ami D.

Depuis quelques années, il fait appel à des volontaires qui travaillent bénévolement en échange du lit et du couvert. Ce système s’appelle le « Wwoofing ». Les wwoofers sont généralement jeunes, issus de nombreux pays, et peuvent être de bons fermiers sans être des foudres de guerre.

Mon ami, lui, a la particularité de n’accueillir que des wwoofers de sexe féminin, et si possible de belles plantes. Il se plaint d’elles mais il aime s’entourer de ces jeunes gens. Il dit qu’elles ne pensent qu’à manger, se balader et surfer sur la toile, qu’elles ne prennent pas d’initiative. Mais il persévère, car peut-être espère-t-il tomber sur la fermière idéale qui restera dans son cottage.

En attendant, il enrage tranquillement.

Certaines Américaines ne voulaient rien faire d’autre que peindre des signes, sur de vieilles tuiles d’ardoise plates. Elles étaient de vraies truies qui ne se lavaient pas et ne ramassaient rien derrière elles.

Son cottage est ainsi plein de vie, et lui se confectionne un rôle de patriarche sympa et cyclothymique. Il leur fait à manger et s’occupe de ses volontaires comme ses propres gamins. J’ai fait des courses en sa compagnie : il remplit des caddies énormes en aimant les faire passer pour des morfales. Il les gâte.

Jusqu’à l’arrivée de deux anges germaniques. Originaires de la région d’Hambourg, ces deux blondes de 18 ans viennent découvrir le monde dans la propriété de mon ami américain. Elles ne savent pas encore faire grand chose mais le patriarche les adore. Il est touché par leur propreté, par leurs attentions, et par le fait que, le soir venu, elles « chantent pour lui ».

En réalité, elles ne chantent pas pour lui, elles chantent pour elles-mêmes, pour maîtriser l’espace autour d’elles par leur voix. Elles font tourner leur répertoire de cinq ou six chansons dans des mini-concerts où tous les visiteurs se blotissent, un verre à la main. Les auditeurs planent au-dessus de la journée passée, portés par les chants cristallins des ces grands enfants à peine sortis de l’enfance.

Bizarrement, elles ne chantent jamais en allemand. Elles se limitent aussi à des chansons très récentes que personne ne connaît, des trucs du top 50 d’aujourd’hui. Mon ami se dit qu’elles pourraient s’ouvrir un peu aux années 60 ou 70, que l’on puisse chanter avec elles.

Moi, au contraire, je leur conseille de se tourner vers le grand répertoire allemand. Quitte à nous enchanter de leurs voix angéliques, autant qu’elles adaptent à la guitare les Lieder de Schubert. Winterreise chanté par un duo de femmes, alors que l’on ne le goûte qu’avec des barytons un peu trop suaves, je dis que ce pourrait constituer un résultat probant du système « Wwoofing ».

Monastère et cabane

« C’est vrai ce que j’ai entendu Guillaume ? Tu vas te retirer dans un monastère ? »

Voilà comment un ami s’est adressé à moi, après avoir disparu pendant quelques mois. D’où vient cette histoire de monastère ? Je suppose qu’on lui a parlé de mon projet d’aller vivre dans la montagne.

L’Irlande du nord est la région d’Europe où la religion joue un rôle considérable. Il semble que tout soit traduit en termes religieux, d’une manière ou une autre.  Ici, on parle « nature », « montagne », « forêt », « vie au grand air », et l’information se transforme en « monastère », « couvent », « enfermement ».

Une amie, croisée à la bibliothèque, m’a d’ailleurs dit : « Après, donc, tu commences ta vie de « seclusion« , c’est ça ? » En anglais, « seclusion » veut dire « isolement ». Je n’avais jamais dit que je m’isolerais dans la montagne. Au contraire, je pense me mettre en quête d’une meilleure connaissance du monde cévenol. Dans mon esprit, le mot « Cévennes » renvoie à des gens, à beaucoup de gens, à des conflits de religion, à des protestants alternatifs, prêchant dans des « déserts ».

« Non, ma belle, ma vie sera le contraire d’une vie de « seclusion ». Je pense même qu’elle sera plus ouverte que bien des existences citadines. »

C’est ainsi, et c’est intéressant : on parle « soleil », les gens traduisent « austérité ».

On dit « arbres », « fleurs », « jardin », « source », « cabane » ; ils pensent « obscurité », « isolement », « rigorisme », « silence ».

Comment séduire un(e) Irlandais(e)

Lors du dernier cours de français que j’ai dispensé à Belfast, mes étudiants avaient apporté des denrées pour fêter ça : de la Blanquette de Limoux, du fromage, des biscuits pour fromage, divers gâteaux. A la fin des deux heures, ils m’offrirent une superbe bouteille de Bourgogne blanc. Ils sont comme cela les gens de Belfast.

Il faut dire que j’enseignais à des adultes, la moyenne d’âge approchait la cinquantaine, ce qui rendait l’atmosphère bien plus détendue que parmi les jeunes étudiants du département de français.  

Un peu pris par l’alcool, mes élèves parlaient français avec plus d’animation, et commencèrent à s’interpeller sans mon aide. Un homme demanda à Frida, une Allemande, la raison pour laquelle elle vivait à Belfast. « A cause d’un homme », dit-elle. Cela fut assez pour allumer des regards, et notre Allemande raconta la rencontre avec son nord-Irlandais taciturne. C’était dans un aéroport, au Brésil. Un homme lui demanda s’il pouvait s’asseoir à sa table. Ce fut le coup de foudre. Comme il était plongé dans son journal, elle inventa le stratagème d’aller aux toilettes et de lui demander, au préalable, s’il pouvait garder ses bagages. Il dit oui, sans plus, et quand elle revint, c’est tout juste s’il leva les yeux sur elle.

Elle se demandait comment faire pour attirer l’attention de ce bel homme.

« C’est intéressant ce que vous lisez ? » Ce n’était pas convaincant, comme méthode.

Elle décida de relancer la stratégie de l’absentement. Il accepta à nouveau de garder les bagages de la belle Allemande. Elle partit de l’autre côté de l’aéroport et fit du lèche-vitrine. Quand elle revint, l’homme était toujours aussi impassible.

« Vous n’avez pas peur de garder des bagages d’inconnus comme cela ? Il pourrait y avoir une bombe, vous savez. »

« Je viens de Belfast, chère madame, si j’avais dû mourir par une bombe, ça fait longtemps que cela aurait dû m’arriver. »

Ils rirent et purent enfin briser la glace. Ils communiquèrent par emails, se plurent dans leurs expressions et leur écriture, autant que par leur apparence physique. Pour finir, elle quitta son Allemagne natale pour s’installer en Irlande du nord, il y a déjà six ans.

J’ai remercié Frida pour cet intéressant cours de libertinage appliqué. Moi, ai-je expliqué, depuis bientôt quinze ans que je fréquente l’Irlande, je n’ai jamais réussi à séduire une Irlandaise. J’ai bien eu quelques aventures, mais on ne peut pas parler de séduction, véritablement. A chaque fois que j’ai eu un intérêt pour une fille d’Erin, il m’a semblé que je lui faisais peur et qu’elle se retranchait derrière une bonne éducation inaccessible.

Je tire donc mon chapeau à Frida et lui dit qu’elle est clairement ma supérieure dans ce domaine, comme dans d’autres domaines. Tout le monde riait beaucoup, sauf quelques ladies qui ne voulaient surtout pas être prises à partie sur ce sujet brûlant : comment séduire une Irlandaise ?

Le lendemain, un des étudiants m’écrit pour me remercier de cette classe qui s’est déroulée dans une si bonne atmosphère (grâce à lui en grande partie d’ailleurs). Après les compliments de rigueur, il me donne ces quelques conseils pratiques pour séduire les femmes de son pays. Je l’en remercie publiquement, et je mets ces conseils à la disposition des lecteurs fidèles de ce blog :

« I don’t believe for one moment that you have problems wooing Irish ladies! If so however, use my old technique which involved drinking to excess, talking tripe and falling asleep. +
It wasn’t overly successful admitedly and cost a fortune but on one occasion at least it appears to have worked. »

Le contrat d’éditeur

Intéressé par cette collection de récits de voyage ethnologiques, j’ai écrit aux directeurs pour leur proposer ma propre contribution, que je pensais axer sur l’Irlande du nord. J’avais en tête un récit sur des gens aussi fascinants que les Orangistes, ou le groupement que l’on appelle ici les « Ulster Scots », qui sont des sortes d’Ecossais de l’Ulster, revendiquant une langue et une culture à part.

J’imaginais pouvoir faire le portrait de cette province mal connue qu’est l’Irlande du nord en traçant le contour d’une de ses communautés.

Or, les éditeurs en question m’ont répondu en se montrant intéressés, non pas tant par les nord-Irlandais en eux-mêmes, mais par un bref paragraphe que j’ai intercalé dans mon courriel, au dernier moment, avant de l’envoyer. Parmi les habitants d’Irlande du nord, il fallait aussi parler des Travellers, ces nomades indigènes que l’on retrouve sur toute l’île et qui forment le peuple le plus secret de l’histoire des îles britanniques.

On les appelle « Travellers », mais ils sont connus aussi sous le nom de « Tinkers ». Cela vient de l’anglais « tin », qui signifie l’étain, car traditionnellement, ils travaillaient notamment comme rétameur (mais ils ont toujours fait de nombreux boulots, étant comme tous les nomades, allergiques aux spécialisations réductrices). Puis le mot « Tinker » est devenu péjoratif, alors on a trouvé autre chose. Eux-mêmes s’appellent, dans leur langue, des « Minceir » (prononcer Minkair). Langue qui est un mystère presque aussi épais que l’origine historique de ce peuple. 

Les éditeurs parisiens ont eu le coup d’oeil : ils se sont dit qu’il y avait là un angle d’attaque sans pareil pour aborder l’Irlande. Un peuple nomade, ayant sa propre langue, son propre folklore, inspirant un racisme pire que celui que connaissent les Tsiganes. Cela ne manquait pas de piquant.

Nous nous sommes mis d’accord pour nous voir à Paris, afin de parler de tout cela autour d’un verre. Moi, en attendant, je leur enverrais une vingtaine de pages pour qu’ils jaugent ma façon d’écrire et le potentiel d’un tel sujet.

A Paris, la chose fut entendue assez vite et nous avons décidé de nous lancer dans cette petite aventure. Nous nous mîmes d’accord sur une échéance, un tarif, un contrat. C’est ainsi qu’au mois d’avril ou mai 2011, j’ai signé mon premier contrat d’éditeur. Après avoir publié de nombreux textes courts, des essais ou des nouvelles, des articles universitaires, je passais à la dimension du livre.

L’ironie se cache dans le fait qu’après avoir écrit plusieurs manuscrits refusés par le monde de l’édition, celui que je plaçais enfin n’était pas encore écrit.