Jérusalem, une ville qui n’appartient à personne ? À propos de la BD Histoire de Jérusalem de l’historien Vincent Lemire

C’est un très bel ouvrage, bien édité, une bande dessinée plutôt luxueuse dans les tons dorés et bleutés. Bleu comme le ciel de la Palestine, doré comme le dôme du Rocher.

L’ouvrage est le fruit du travail de l’historien Vincent Lemire, l’un des meilleurs spécialistes actuels de Jérusalem, mis en images par Christophe Gaultier, et mis en couleur par une troisième personne dont le nom n’apparaît bizarrement pas sur la couverture.

Je ne sais pas pourquoi, dans le monde de la BD, on considère comme auteur le mec qui écrit et celui qui dessine, mais pas celle qui colorie. À mon avis le coloriste est le plus important de tous… cela m’autorise donc à ne parler que de l’historien Vincent Lemire et à passer sous silence le travail visuel de L’Histoire de Jérusalem.

Il s’agit d’un véritable livre d’histoire dessiné. Dès les premières pages, le lecteur est accueilli par des cartes, des frises chronologiques et un riche appareil documentaire.

Mais ce qui fait surtout la force de ce livre, c’est sa méthode.

À presque chaque page, Vincent Lemire laisse parler les sources. Chroniqueurs antiques, voyageurs, pèlerins, souverains, historiens, politiciens, témoins directs : l’histoire est racontée à travers les textes de ceux qui l’ont vécue. Cette abondance de citations est remarquable. Lemire ne demande pas au lecteur de le croire, il lui donne les documents qui fondent son récit. Tous ces documents sont référencés dans une bibliographie en fin d’ouvrage.

Cette démarche est particulièrement visible lorsqu’il aborde les Croisades. Nous, Français, nous avons une image relativement bonne de ces campagnes militaires que nous avons livrées à partir du XIe siècle en terre sainte. Or, l’image des Francs qui ressort du livre est beaucoup plus dure car elle est fondée sur des sources non patriotes. Car ce ne sont pas seulement les chroniqueurs musulmans qui sont convoqués. Vincent Lemire cite également Guillaume de Tyr, Raoul de Caen ou Albert d’Aix. Les souffrances de la première croisade, les massacres et même les récits de cannibalisme pendant le siège de Ma’arrat al-Numan sont rapportés par des chroniqueurs francs eux-mêmes. Raoul de Caen écrit ainsi :

Les nôtres faisaient bouillir les païens dans des marmites ; ils fixaient les enfants sur des broches et les dévoraient grillés.

Albert d’Aix confirme ces épisodes de famine extrême. Quant au prince syrien Oussama ibn Munqidh, il raconte que, dans son enfance, on effrayait les enfants en leur disant : « Si tu n’es pas sage, les Francs viendront te dévorer tout cru. »

À l’inverse, les périodes de domination musulmane sont décrites sous un jour généralement plus favorable. Là encore, il ne s’agit pas d’une idéalisation : le livre rappelle les violences, les fanatismes ou les conflits internes lorsqu’ils existent. Mais il insiste surtout sur les politiques de coexistence mises en œuvre par plusieurs souverains.

Le cas de Saladin est emblématique. Après la reprise de Jérusalem par les musulmans en 1187, Saladin négocie avec les responsables francs, permet le départ des habitants contre rançon, prend en charge celle des plus pauvres et laisse le patriarche latin quitter la ville avec « tous ses trésors ». Surtout, Saladin encourage le retour des communautés qui avaient été marginalisées sous le royaume franc : les Juifs, notamment ceux réfugiés à Ashkelon, sont invités à revenir avec le soutien de son médecin personnel, le fameux philosophe Maïmonide ; les chrétiens orientaux retrouvent également leur place dans la ville alors qu’ils avaient été chassés par les catholiques francs.

Cette anecdote résume bien l’impression générale qui se dégage de l’ouvrage : les auteurs mettent régulièrement en avant les moments où Jérusalem est gouvernée comme une ville plurielle plutôt que comme le patrimoine exclusif d’une seule communauté.

Cette idée apparaît également dans les premières pages du livre.

Vincent Lemire rappelle que Jérusalem n’a pas été fondée par les Hébreux. Dans le récit biblique lui-même, Abraham vient à Jérusalem mais ne la fonde pas. Moïse n’y entre jamais. C’est David qui fait de la ville la capitale de son royaume et le centre du culte du Dieu d’Israël. Cette mise en perspective historique conduit à relativiser les récits qui présentent Jérusalem comme ayant toujours été juive depuis ses origines. C’est donc un livre qui prend position contre toute forme de suprématisme, et donc contre les fanatiques actuels qui soutiennent les exactions du gouvernement d’Israël.

La dernière partie de l’ouvrage, consacrée à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ, est tout aussi passionnante.

On y découvre les débuts du sionisme moderne à travers plusieurs témoignages, notamment celui d’Eliezer Ben-Yehuda puis de Theodor Herzl. En arrivant à Jérusalem en 1881, Ben-Yehuda découvre une ville très différente de celle qu’il imaginait. La majorité de la population est arabe, principalement musulmane. Son désarroi est manifeste. Dans Le Rêve traversé (1918), il écrit :

Peut-être que mon rêve d’une renaissance d’Israël sur la terre sainte, la terre de mes ancêtres, n’a aucune place dans le réel. Le réel, le concret, le voici : les citoyens du pays, ce sont ceux qui y habitent.

Cette citation vient d’une réflexion publiée après la déclaration Balfour de 1917 et à la fin de la Première Guerre mondiale, alors que le projet sioniste entre dans une nouvelle phase. Pourtant, Ben-Yehuda exprime un doute profond devant la réalité démographique et sociale qu’il découvre. Vincent Lemire résume admirablement l’enjeu de ce témoignage en écrivant qu’il est « précieux pour saisir la complexité des identités à Jérusalem en cette fin du XIXᵉ siècle ».

Au fond, c’est cette complexité que le livre ne cesse de mettre en scène. Aucune communauté ne peut prétendre incarner à elle seule l’histoire de Jérusalem. Toutes y ont laissé leur empreinte. Toutes s’y sont affrontées et y ont coexisté.

Cette idée éclaire la conclusion du livre.

Les auteurs évoquent plusieurs futurs possibles pour Jérusalem : une souveraineté exclusivement israélienne, la poursuite indéfinie du conflit, ou une forme de coexistence politique permettant à la ville de demeurer partagée, avec un statut particulier pour ses lieux les plus sensibles. Le narrateur de cette histoire, un vieil olivier qui accompagne le lecteur tout au long du livre, laisse clairement entendre sa préférence pour cette dernière option.

Vincent Lemire défend donc une certaine manière de comprendre Jérusalem. Son regard est celui d’un historien français, profondément marqué par l’idée que cette ville ne peut être réduite à un récit national unique. Sans masquer les violences commises par les pouvoirs successifs, il insiste davantage sur les moments de coexistence que sur les épisodes de persécution ; inversement, il montre avec insistance les divisions internes du christianisme et les dangers des souverainetés exclusives.

Plus qu’une histoire vulgarisée, Histoire de Jérusalem est une invitation à penser une ville qui, depuis quatre mille ans, échappe à tous ceux qui voudraient en faire la propriété exclusive d’un seul peuple, d’une seule religion ou d’une seule mémoire. C’est sans doute la leçon de courage qu’un savant peut se permettre de donner après le tournant de 2023.

2027-2037: le grand programme de mosquées estampillées Nouvelle France

Architecture en terre, avec une tour pour capter les vents et rafraîchir l’intérieur. Najran, avril 2026

Si j’étais en charge du programme présidentiel de La France Insoumise, j’inclurais un volet « Mosquées nouvelles » comme un des grands projets du quinquennat.

Le but de toutes ces mosquées, décidées sur la base du volontariat des communes, ne serait pas seulement pour mieux vivre avec nos compatriotes musulmans. L’objectif serait aussi esthétique, social, urbanistique, écologique et éducatif.

En voici les grandes lignes :

  1. Architecture en terre, en pierre, et en tout ce qu’on trouvera sur place pour inventer un style vernaculaire contemporain.
  2. Mettre la gestion de l’eau au centre des quartiers, pour faire les ablutions avant la prière, et réutiliser cette eau de purification pour arroser les jardins odorants et médicinaux qui accompagnent la vie des fidèles.
  3. L’eau sera aussi mise à disposition pour des bains et douches publiques. Optique de rafraîchissement du peuple ainsi que d’hygiène sociale pour les gens trop mal logés dans nos quartiers et nos bourgs.
  4. Construction d’ensembles urbains adaptés aux changements climatiques : tour des vents pour faire sortir l’air chaud par le haut et maîtriser la température, comme on le fait depuis des millénaires dans les pays chauds. Arbres, plantes, fleurs.
  5. La France deviendrait ici, sans tambour ni trompettes, sans tension ni conflit, mais avec un art consommé d’accueillir les fausses polémiques venues des identitaires racistes, la France deviendrait un modèle et un moteur pour tous les pays occidentaux qui se retrouvent avec des problématiques différentes qu’ils doivent gérer en même temps.
  6. Comment financer un tel grand projet ? Par un grand emprunt. Le projet n’aura aucun mal à trouver des investisseurs.

Pourquoi ai-je dit « programme de LFI » ? Tout simplement parce que pour le moment c’est le seul mouvement qui a su être clair sur la question de l’islamophobie et de l’immigration. Les autres partis naviguent à vue et n’ont pas réussi à se défaire d’un vieux fond raciste. Ils pensent perdre des électeurs s’ils défendent tout simplement le droit de nos frères musulmans. Tant pis pour eux, tant pis pour les libéraux de mon espèce qui sont contraints de mettre leur maigre espoir d’un pays meilleur dans la seule sociale-démocratie.

Retour sur l’affaire Guillaume Erner : que signifie l’apostrophe « On vous laisse parler tout seul » ?

Il faut écouter la très belle émission que Guillaume Erner a consacrée à Marc Bloch à l’occasion de son entrée au Panthéon. Pendant près de vingt minutes, l’émission est d’une grande qualité. Grâce à la présence de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, l’auditeur bénéficie d’une réflexion historique d’une rare intelligence. Nous avons la chance de compter parmi nous des historiens de cette stature, capables de faire revivre une œuvre, une époque et une pensée sans jamais céder à la facilité.

« On vous laisse parler tout seul », Boucheron à Erner

Marc Bloch apparaît dans toute sa complexité : immense historien, résistant, républicain, assassiné en 1944 après avoir été arrêté par la Gestapo avec la participation de collaborateurs français. Né dans une famille juive, il ne pratiquait pas sa religion et se définissait avant tout comme Français, profondément attaché à la République. Son identité juive relevait de son histoire familiale, non d’un engagement religieux ou politique.

Puis, à la toute fin de l’entretien, Guillaume Erner déplace brusquement la conversation vers un tout autre sujet : la résurgence contemporaine de l’antisémitisme et de la critique d’Israël. Selon lui, la haine des juifs prendrait aujourd’hui des formes nouvelles, notamment à travers l’usage de termes comme « sioniste » ou « génocidaire » dans les débats autour d’Israël.

C’est précisément à cet instant que, selon moi, l’émission perd de sa force intellectuelle pour devenir un simple bourbier médiatique. Le lien établi entre Marc Bloch et les polémiques contemporaines est artificiel. Rien, dans la vie ou l’œuvre de Bloch, ne justifie de l’enrôler dans les controverses actuelles sur Israël ou la critique des massacres commis en son nom. Faire du destin tragique du médiéviste Bloch un point d’appui pour commenter l’actualité politique me semble constituer une grave erreur de perspective.

Marc Bloch au Panthéon

Patrick Boucheron, avec beaucoup d’élégance, refuse d’entrer dans ce terrain. Avec sa collègue historienne Alya Aglan, impeccable elle aussi, il recentre constamment la discussion sur l’histoire de Marc Bloch. Le contraste est saisissant : d’un côté, la volonté de comprendre un homme et son époque ; de l’autre, la tentation de ramener cette histoire aux débats qui obsèdent un journaliste pro-Israël.

Alya Aglan, impeccable, peine à se faire entendre par Guillaume Erner

Le véritable enjeu est pourtant ailleurs. On peut condamner les crimes antisémites tout en critiquant la politique menée aujourd’hui par le gouvernement israélien, tout cela relève d’un débat politique et moral distinct. Assimiler ces critiques à des formes renouvelées d’antisémitisme obscurcit la compréhension de deux réalités qui méritent d’être pensées séparément.

C’est d’ailleurs ce que semble suggérer, en creux, la réaction de Patrick Boucheron : l’histoire exige de la rigueur, de la nuance et le refus des analogies hâtives. « On vous laisse parler tout seul », dit-il à un Erner qui voudrait, sinon un soutien à Israël, au moins une absence de soutien explicite à l’idéologie humaniste qui défend la dignité des Palestiniens.

Erner n’écoute plus que son obsession personnelle et perd pied. Le lendemain de cette émission que je qualifie d’historique, il invite Marine Le Pen et commet la faute professionnelle qui avait pour but de faire passer Mélenchon pour aussi antisémite que Jean-Marie Le Pen. Ce dérapage professionnel, il l’a fait sous le coup de la colère due à Patrick Boucheron qui lui a dit : « Vous êtes tout seul avec votre obsession pro-israélienne. Vous n’aurez pas le soutien des chercheurs et des historiens. On vous laisse parler tout seul, c’est-à-dire avec la poignée de fanatiques qui noyautent les plateaux télé. »

Erner sera sanctionné, mais pas comme je l’aurais voulu.

Cette émission mérite donc d’être écoutée, puis réécoutée. D’abord pour la magnifique leçon d’histoire que donnent Patrick Boucheron et Alya Aglan sur Marc Bloch, figure majeure de notre patrimoine intellectuel. Ensuite parce que sa conclusion offre, malgré elle, une réflexion sur les difficultés de notre époque : la tentation permanente de faire parler le passé au service des obsessions du présent, quitte à lui faire dire ce qu’il ne disait pas.

Guillaume Erner doit-il être protégé de lui-même pour sauvegarder la qualité de l’information sur France Culture ?

De la notion de « déport éditorial »

Guillaume Erner est, à mes yeux, l’un des meilleurs journalistes de sa génération. Son sens de l’interview, sa capacité à faire dialoguer des points de vue opposés et ses qualités pédagogiques contribuent largement à l’intérêt de la matinale de France Culture. C’est précisément parce que j’apprécie son travail que je m’interroge aujourd’hui sur une difficulté récurrente qui a pris une dimension insupportable.

Guillaume Erner a lui-même consacré un livre à ce qu’il appelle sa « judéo-obsession ». Le terme est le sien. Il y décrit l’importance que prennent, dans son rapport au monde, les questions liées à la judéité, à Israël et à l’antisémitisme. Qu’un journaliste reconnaisse aussi lucidement une préoccupation personnelle est plutôt une qualité. Mais cette reconnaissance soulève une autre question : que se passe-t-il lorsque cette implication personnelle finit par interférer avec l’exercice du métier de journaliste ?

Ces dernières années, (le fameux tournant de 2023), plusieurs séquences m’ont donné le sentiment que cette frontière était poreuse. Je pense notamment à certaines interviews consacrées au conflit israélo-palestinien ou à ses prolongements dans le débat public français, où l’entretien semble se transformer en confrontation. Les échanges avec Francesca Albanese ou avec Patrick Boucheron ont, chacun à leur manière, nourri cette impression chez de nombreux auditeurs.

Plus récemment, la diffusion d’un montage truqué concernant un responsable politique accusé à tort d’être antisémite, finalement suivie d’excuses de Guillaume Erner pour un défaut de vérification, a rappelé a minima qu’un journaliste expérimenté pouvait commettre des erreurs lorsque la vigilance professionnelle faiblit. Le problème est que ce n’est pas une erreur, c’est plutôt une faute que la sagesse précaire décrète « faute professionnelle ».

Cette affaire du montage frauduleux qui diffamait Jean-Luc Mélenchon en est la preuve : il fallait aussi s’excuser auprès de Mélenchon et des gens de gauche pour cette diffamation. Cette faute professionnelle appelle une sanction, mais quelle sanction ?

Moi qui ne suis ni mélenchoniste ni même de gauche, je propose une solution de sagesse que je crois à la fois équilibrée et novatrice sur le plan du droit des journalistes.

Dans de nombreuses professions, des mécanismes existent pour gérer les conflits d’intérêts ou les conflits d’implication. Un magistrat peut se déporter lorsqu’il existe un doute sur son impartialité. Un expert peut être récusé s’il présente un conflit d’intérêts. Un chercheur est tenu de déclarer les liens susceptibles d’influencer ses travaux. Ces dispositifs ne constituent pas des condamnations morales ; ils visent à préserver la confiance dans l’institution.

Pourquoi ne pas imaginer un mécanisme comparable dans le journalisme ?

J’appelle cela, à titre provisoire, un « déport éditorial ». Lorsqu’un journaliste démontre, de manière répétée, une difficulté à maintenir la distance professionnelle requise sur un champ précis de l’actualité, il pourrait être décidé (idéalement avec son accord, mais dans ce cas d’espèce j’imagine même à son initiative) qu’il cesse temporairement de traiter ce domaine. Les sujets concernés seraient confiés à d’autres journalistes de la rédaction.

Une telle mesure serait infiniment moins lourde qu’une suspension ou qu’une éviction. Elle ne remettrait pas en cause les compétences générales de la personne concernée. Elle reconnaîtrait simplement qu’aucun journaliste n’est totalement imperméable à ses engagements, à son histoire personnelle ou à ses sensibilités.

Dans le cas de Guillaume Erner, cela signifierait qu’il continue pleinement son travail d’intervieweur et d’animateur de la matinale, tout en laissant à d’autres le traitement des questions directement liées à Israël, à la Palestine ou à l’antisémitisme. Rien ne l’empêcherait, en dehors de ses fonctions de journaliste de la matinale, d’exprimer ses analyses dans des livres, des conférences ou des tribunes, comme tout intellectuel.

Ce que je propose n’est en rien une censure, mais au contraire une organisation de l’espace public du débat pour que ceux qui sont garants de la pluralité ne soient pas gênés par leur propre biais.

Cette proposition ne repose pas non plus sur l’idée qu’un journaliste devrait être neutre au sens d’être dépourvu de convictions. Elle repose plutôt sur une exigence plus modeste mais essentielle : savoir reconnaître lorsqu’un sujet devient si personnel qu’il risque d’altérer la qualité du travail journalistique.

Le véritable enjeu n’est pas le cas individuel de Guillaume Erner. Il est de savoir si les médias de service public doivent se doter de procédures explicites permettant de gérer les situations où un biais personnel, quel qu’il soit, devient suffisamment manifeste pour fragiliser la confiance du public.

Prenez exemple sur les journalistes noirs et arabes qui présentent et animent des journaux ou des émissions de débat : ils redoublent de vigilance dès qu’un sujet s’approche du racisme. C’est ce qu’énonce est en droit d’attendre sur radio France.

L’Abandon, un film qui exhibe son antiracisme mais qui échoue à expliquer la mort d’un professeur

L’Abandon, sous-titré Les 11 derniers jours de Samuel Paty, est un film de Vincent Garenq avec Antoine Reinhardt et Emmanuel Berco. Il revient sur l’affaire qui a inévitablement marqué et bouleversé la France : celle de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie assassiné après avoir été la cible d’une campagne de dénonciation et de désinformation à la suite d’un cours sur la liberté d’expression utilisant des caricatures de Charlie Hebdo.

J’ai regardé ce film avec intérêt avec ma mère. Je passais quelques jours avec elle à Villefontaine et nous avons marché dans la cité HLM où elle habite, jusqu’au cinéma Le Fellini, qui fait preuve d’une belle longévité. Dans la salle, des profs à la retraite, la crème de la crème.

Malgré la gravité du sujet, le film se regarde sans difficulté et possède une dimension pédagogique indéniable. Il n’y a même quasiment que cela (exception faite de l’excellence des comédiens), de la pédagogie. On sent que le réalisateur avance comme un professeur dans sa salle de classe, avec une grande prudence. Le film cherche manifestement à éviter toute récupération politique ou toute accusation de stigmatisation d’une communauté.

Cette intention se traduit par la représentation d’une grande diversité de personnages français « issus de l’immigration », majoritairement montrés comme des individus doux, raisonnables, respectueux et bienveillants. Le scénario insiste ainsi sur le fait que les tensions et les dérives ne concernent qu’un nombre très limité de personnes. Parmi les personnages à l’origine de la polémique figure notamment l’élève dont le mensonge déclenche une partie de l’engrenage, ainsi que quelques militants qui alimentent la controverse. Mais le film prend soin de montrer que la plupart des acteurs de cette histoire ne souhaitent ni violence ni tension.

L’un des choix les plus marquants du film concerne le meurtrier lui-même. Celui-ci demeure une silhouette, presque une ombre. Il apparaît peu, parle peu, et le spectateur n’a pratiquement aucun accès à sa psychologie ou à son parcours. Le film semble suggérer l’influence de l’isolement et des réseaux sociaux, mais sans véritablement approfondir la question. Comme si cela n’en valait pas la peine.

C’est peut-être là que se situe, à mes yeux, la principale limite de l’œuvre. Alors que les mécanismes de la polémique sont largement développés, le processus qui conduit à l’assassinat reste dans l’ombre. Or il n’y a qu’un assassin, contrairement à ce que laissent croire les condamnations à de lourdes peines de ceux qui ont harcelé le malheureux professeur.

Ce que j’ai aimé, c’est que personne ne veut la mort de Samuel Paty, à part le criminel lui-même. Même ceux qui protestent contre le professeur, à tort car ils basent leur opinion sur le mensonge de la jeune fille, ils ne disent rien qui conduise au passage à l’acte du meurtrier gavé de vidéos de Daesh. Il n’existe aucune continuité (dans le film, s’entend) entre les paroles de l’islamiste qui prétend mener la campagne anti-Paty sur les réseaux et la mise à mort de ce dernier.

Plus généralement, je trouve qu’on peut s’identifier avec tous les personnages (sauf le meurtrier). Le film met en scène l’abandon de Paty, et beaucoup disent que ses collègues qui se sont désolidarisés de lui sont des lâches et des salauds. Mais moi, je les comprends, ses collègues. Je ne sais pas comment j’aurais agi dans la circonstance, je pense que j’aurais cherché à aider et protéger Paty, mais je sais aussi que j’aurais trouvé inappropriée l’une des caricatures, et jugé étrange que des élèves aient été invités à quitter la salle de classe quelques instants pendant le cours. Ce sont des choses qui ne se font pas et qui posent des problèmes éthiques et déontologiques.

Mais évidemment ça ne mérite pas d’être harcelé, ni même d’être sanctionné. Et encore moins d’être assassiné.

Et c’est sur ce bloc obscur que l’interprétation du film achoppe. Rien ne justifie ce crime et il est atroce de juger les gens à l’aune de cette tragique conclusion. Car ce meurtre ne vient pas en conclusion d’un enchaîne d’événements, mais comme un irruption d’un élément étranger survenu de nulle part.

Un autre film pourrait sans doute explorer davantage la dimension meurtrière et tenter de comprendre comment un individu en vient à commettre un tel acte.

Mais nos pays ne sont pas encore prêts à faire un effort pour comprendre les motivations des djihadistes. Nos pays sont, à cette minute, surtout occupés à comprendre comment et pourquoi on devient néo-nazi, suprémaciste blanc et/ou masculiniste féminicide. Les musulmans qui tuent, on n’est pas prêts à essayer de comprendre le mécanisme qui les mène à cette folie, car j’imagine qu’on les considère comme déjà contaminés par une religion encline aux châtiments les plus cruels.

Au final, L’Abandon remplit une partie de sa mission pédagogique. Il met en valeur la qualité humaine et professionnelle de Samuel Paty et montre combien les questions du « débat d’idées », de la « liberté d’expression » et du « rôle de l’école », semblent vaines et à côté de la plaque devant la pulsion de mort d’un déséquilibré qui peut s’en prendre à un Dominique Bernard l’année suivante, sans alibi polémique d’aucune sorte.

Mon malaise vient donc d’une banale prise de conscience : le film souligne une évidence essentielle mais qui n’avait pas besoin d’être rappelée, tellement elle fait consensus : aucun désaccord, aucune polémique et aucune erreur éventuelle ne peuvent jamais justifier la mort d’un homme, et d’ailleurs, on ne saura rien de ce qui a motivé celle de Samuel Paty.

Akim Omiri éteint ses accusateurs : les Français débattent tranquillement

youtube.com/watch

Une émission de radio filmée a été envahie par des militants qui se revendiquent pour le respect des juifs. Ils protestent contre une émission qu’ils jugent antisémite.

Eux-mêmes, les manifestants, se disent juifs, et l’animateur de l’émission incriminée est musulman, d’origine algérienne. Chouette, une confrontation juifs contre arabes, la France n’attendait que cela : du grabuge, de la bagarre, des mecs de banlieue qui viennent en découdre avec des feuj aux cris d’Allah Akbar… du miel pour l’extrême-droite.

Ce qui s’est passé se voit sur la vidéo que je poste : l’animateur invite la représentante du groupe insurgé à venir s’asseoir et à s’expliquer. On assiste à un échange courtois, contradictoire, parfois amusant, et par une déroute totale des accusateurs qui finissent par sortir dans le calme car ils n’ont pas reçu la violence et l’antisémitisme qu’ils étaient venus chercher.

J’en tire deux enseignements :

1. Les gens de gauche ne sont pas aussi stupides ni aussi racistes qu’on le prétend dans les beaux quartiers parisiens.

2. Depuis le 7 octobre 2023 et la vengeance cruelle d’Israël, le monde a changé et les arguments pro-sionistes ne portent plus. Fini le temps de Dieudonné où il suffisait de proférer des mensonges toute la journée sur les plateaux de télé pour convaincre une majorité de Français de rejeter telle ou telle figure médiatique.

Il y a vingt ans, je me devais de défendre Dieudonné contre les mensonges, mais aujourd’hui les menaces du système pro-israélien ne font plus peur à personne. Les tirades de Caroline Fourest n’impressionnent plus personne, les tweets injurieux de Raphaël Enthoven ne font rire personne, les accusations d’antisémitisme relayées tous les jours sur toutes les chaînes des médias n’empêchent plus personne de voter quand même à gauche.

Lire aussi : « C’est fini »/ La bascule du 7 octobre 203

La Précarité du sage, janvier 2024

Conclusion

Ce qui m’intéresse et m’émeut dans cette vidéo, ce n’est pas la dévitalisation du camp pro-massacre, ni l’échec manifeste du projet visant à faire l’amalgame entre juifs et Israël. Ce qui me plaît c’est la douceur des échanges que l’on voit sur la vidéo. La courtoisie et l’élégance d’Akim Omiri. On sent qu’il pourrait devenir ami avec la brave jeune femme qui proteste et qui n’a pas été préparée par les bons avocats.

C’est le retour de la conversation à la française qui supplante les simples invectives, les rouleaux compresseurs financés par des milliardaires, les insultes proférées sans contradictions et sans arrêts contre la gauche.

J’en suis ému car, pour un Français qui passe la plupart de sa vie à l’étranger, ça fait du bien d’avoir des raisons d’être fier de sa culture.

Nous sommes tous les enfants de Gaza

Il y a des phrases qui dérangent par leur contenu et qui interpellent la sagesse précaire par ce qu’elles révèlent. « Nous sommes tous les enfants de Gaza » est de celles-là. Elle a résonné dans une salle municipale de Saint-Denis, reprise par une jeunesse vibrante et consciente. C’était sa manière, dimanche dernier, de célébrer la victoire au premier tour du maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko. Et aussitôt, une partie du commentaire médiatique s’est crispée, comme si cette parole disait autre chose qu’un simple et puissant élan de solidarité.

Ce qui frappe d’abord, c’est le contraste. D’un côté, un fait démocratique simple : une ville élit un maire. De l’autre, une mise en récit dramatique : « Saint-Denis est tombé entre les mains de La France Insoumise ». Comme si le choix des urnes devenait une chute, voire une faute. Le langage n’est jamais neutre. Il façonne les perceptions, il suggère des peurs. Ici, il trahit une difficulté à accepter qu’une alternance politique, portée par une population diverse et jeune, puisse être autre chose qu’une menace.

Les journalistes insistent sur le fait qu’un nombre très limité d’électeurs s’est déplacé pour élire Bagayoko, ce qui insinue que la légitimité du nouvel édile laisse à désirer. Ils n’avaient pas fait ce commentaire quand Saint-Denis « tombait » entre les mains d’un socialiste avec encore moins d’électeurs en 2014 et en 2020. Quand un Français élu est d’origine africaine, de couleur noire et appartenant à une gauche plus sincère que le Parti socialiste (qui a tant trahi notre pays), la suspicion des journalistes se dresse immédiatement. Et la hargne commence.

Puis vient cette phrase, ce chant : « Nous sommes tous les enfants de Gaza », clamée au sein de l’Hôtel de Ville. Et là encore, l’incompréhension domine. On feint de croire qu’il s’agirait d’un désintérêt pour la France, d’un détournement de la citoyenneté. « Êtes-vous le maire de Gaza, demande Apolline de Malherbe, ou de Saint-Denis ? » Comme si la solidarité internationale annulait l’ancrage local. Comme si l’empathie pour les Palestiniens était une trahison du peuple français.

Mais l’histoire des mobilisations dit exactement l’inverse.

Dire « Nous sommes tous des enfants de Gaza », c’est s’inscrire dans une tradition politique et morale ancienne. C’est faire écho à ces slogans qui ont traversé les décennies : message d’affection pour une ville blessée (« Ich bin ein Berliner), des étudiants proclamant leur solidarité avec un camarade expulsé (« nous sommes tous des juifs allemands »), des foules dénonçant une guerre lointaine au nom de principes universels (« Paix au Vietnam »). À chaque fois, il ne s’agit pas de fuir son pays, mais de l’interroger, de le pousser à être à la hauteur de ses propres valeurs.

Ce que certains décrivent comme une fracture est peut-être, en réalité, une évolution. Une jeunesse qui ne cloisonne pas ses indignations. Une génération qui comprend que le monde est interdépendant, que la souffrance d’un territoire n’est pas étrangère à notre humanité commune. Il ne s’agit pas de « voter pour la Palestine », mais de refuser l’indifférence et de rejeter le soutien à un État guerrier et suprémaciste que nos médias cherchent à imposer.

Il y a aussi, dans ce « cri » (comme le désigne Mme de Malherbe, car pour ses oreilles, cet appel n’est pas du langage articulé), une réaction à un sentiment d’étouffement. Lorsque certaines réalités semblent disparaître du débat public, lorsqu’un conflit s’éloigne des écrans ou n’apparaît qu’à travers des filtres prudents, alors la parole se fait plus forte. Crier devient une manière de rappeler les consciences et de refuser l’oubli.

Réduire cela à une dérive ou à une forme d’hostilité envers la France est non seulement simpliste, mais aussi profondément injuste. Car ce que l’on entend, dans ces voix, ce n’est pas le rejet d’un pays. C’est une manière de dire : être citoyen, ce n’est pas seulement appartenir, c’est aussi regarder le monde et prendre position.

Il y a, enfin, quelque chose de profondément positif dans cette scène. Une mairie qui devient un lieu d’expression. Une jeunesse qui s’empare de la parole. Un moment de ferveur qui, loin d’être violent, est traversé par une forme de lyrisme politique. Cette capacité à s’émouvoir, à se sentir concerné, à refuser la passivité, c’est peut-être l’un des signes les plus vivants d’une démocratie. Il se trouve qu’un seul parti a décidé de suivre cette ligne-là, et de soutenir les manifestations pro-palestiniennes depuis des années. Ce parti reçoit donc des tombereaux d’excréments de la part du monde télévisuel, et se fait insulter en permanence. En toute logique, La France Insoumise récolte aussi les fruits de sa stratégie politique et fait élire des maires dans plusieurs villes de France.

« Nous sommes tous les enfants de Gaza » ne dit pas que l’on oublie Saint-Denis ou la République. Elle dit que l’on élargit le cercle et qu’en effet beaucoup de jeunes sont venus à la politique à cause de ce qui se passe à Gaza, à cause de l’indifférence révoltante devant les morts d’enfants palestiniens. Les militants de Saint-Denis refusent de hiérarchiser les vies, et ils clament ainsi que, de même, il ne faut pas hiérarchiser les Français en raison de leur pigment de peau, de leur religion ou de leurs opinions.

Devant les plateaux de télévision qui voient de la haine et de l’antisémitisme dans ce slogan, les jeunes militants de Saint-Denis rappellent simplement que, face à la souffrance, la réponse la plus humaine et la plus républicaine reste encore la solidarité.

Message d’adieu à France Inter

Ce matin, j’ai écouté la matinale de France Inter.
C’est quelque chose que je n’avais pas fait depuis longtemps.

D’abord parce que je vis la plupart du temps à l’étranger. Ensuite parce que je n’ai plus vraiment de radio. Et puis parce qu’à l’ère d’Internet, on choisit les émissions qu’on écoute : on télécharge un podcast, on sélectionne une chronique, on écoute ce qui nous intéresse. Le direct est devenu l’exception.

Mais ce matin, sur mon vélo — toujours bloqué en Arabie saoudite — j’ai écouté la matinale.

Et je crois que c’était la dernière fois.

La première chose que j’entends est une interview autour d’un film consacré aux collaborateurs pendant l’Occupation allemande. Les invités sont l’acteur Jean Dujardin et le réalisateur, dont j’ai oublié le nom. L’échange se déroule normalement jusqu’au moment où vient la question inévitable : quel rapprochement peut-on faire entre les collabos et notre époque ?

Dans un moment où les manifestations de néofascisme et même de néonazisme se multiplient, je m’attendais à ce que l’on parle de ces dérives bien visibles.

Le cinéaste interviewé choisit au contraire de citer Jean-Luc Mélenchon et les jeux de mots qu’il aurait faits avec des noms de pédocriminels juifs. Il explique que, dans les années 1930 déjà, des antisémites jouaient avec les noms, et que cela lui rappelle les égarements du leader de La France Insoumise.

Voilà donc le rapprochement proposé entre les années 1930-1940 et aujourd’hui.

En entendant cela sur France Inter, le 10 mars 2026, je me dis que quelque chose ne tourne pas rond. J’ai l’impression d’assister à un glissement éditorial. Comme si la chaîne, régulièrement décrite comme de gauche, cherchait à se repositionner en reprenant – parfois presque mot pour mot – certaines obsessions du débat politique tel qu’il est structuré aujourd’hui par la droite et l’extrême droite médiatiques.

Je continue de pédaler sur ma bicyclette. En arrivant dans le quartier des ambassades où je travaille, j’entends la chronique de Sophia Aram.

Plusieurs minutes d’un humour inexistant, que je trouve sinistre et même d’un cynisme assez stupéfiant. Dans sa chronique, elle met dans le même panier Dominique de Villepin, Edwy Plenel, Jean-Luc Mélenchon et d’autres encore. Leur crime : critiquer la guerre menée actuellement contre l’Iran par les États-Unis et Israël.

À partir de là, tous ceux qui critiquent l’agression atroce deviennent, dans la bouche de Sophia Aram, des complices objectifs de l’islamisme intégriste des « mollah » iraniens. Pour elle, ne pas désirer ardemment assassiner des milliers d’Iraniens revient à défendre activement le régime totalitaire en place à Téhéran.

La chronique ne ressemble en rien à de l’humour. Elle consiste en une énonciation, presque mécanique, d’éléments de langage déjà omniprésents dans certains cercles médiatiques et politiques alignés sur les positions des groupes d’influence pro-israéliens : faire appel au droit international ne serait qu’une manière détournée d’empêcher les Israéliens de vivre en paix. Dénoncer des massacres revient à salir les vrais démocrates occidentaux qui luttent pour la paix et la sécurité en bombardant les pays musulmans. Militer contre les crimes de guerre, c’est être antisémite. S’élever contre des guerres injustes, c’est vouloir exterminer les juifs.

Je pensais ne pouvoir entendre ces folies que sur les médias du milliardaire réactionnaire Vincent Bolloré.

C’est à ce moment-là que je comprends.

Lorsque la chronique se termine et que commence le journal de 8 heures, je prends une décision très simple : je ne peux plus écouter cela.

Je ne parle pas seulement pour moi. Je pense que beaucoup de gens qui se situent à gauche ont probablement déjà cessé d’écouter. Mais même quelqu’un comme moi, qui me situe plutôt à droite, ne peut plus s’y retrouver.

Ce n’est pas une question de désaccord ponctuel. C’est une question de climat intellectuel. Je ne peux pas écouter une matinale où une Sophia Aram peut m’accuser de racisme et de nazisme parce que je désapprouve les bombardements interminables des forces impérialistes. Son manque d’humour n’a d’égale que sa haine, dont je ne saisis pas l’origine, mais qui me gêne et me blesse.

La matinale de France Inter était autrefois un espace de discussion pluraliste, parfois vif, souvent insolent, toujours imparfait, mais où l’on n’avait pas le sentiment de pouvoir entendre de telles opinions racistes, indifférentes au malheur des gens, anti-démocratiques, anti-républicaines, sous couvert d’humour, et en roue libre. Je peux écouter des saloperies pareilles sur CNews, mais cela me dégoûte sur France Inter.

Alors voilà, c’était la dernière fois que j’écoutais la matinale de France Inter.

Je continuerai peut-être à écouter sur cette chaîne certaines émissions que j’aime encore : Le Masque et la Plume, les documentaires d’histoire de Philippe Collin, et quelques autres.

Mais la matinale, pour moi, c’est terminé.

Le paradis à l’ombre des épées : Michel Onfray et l’invention d’une guerre de 1400 ans

On parle beaucoup de la sphère médiatique liée aux milliardaires réactionnaires quand il s’agit de dénoncer la progression des affects d’extrême droite ou de la sensibilité néofasciste. On cite souvent les mêmes noms, les mêmes émissions, les mêmes chaînes. Mais on parle beaucoup moins d’une émission diffusée chaque samedi, dans laquelle Michel Onfray intervient longuement avec la journaliste Mme Ferrari.

L’ancien professeur de philosophie, star des medias, y développe semaine après semaine des positions politiques scandaleuses qui passent relativement inaperçues dans le débat public, alors même qu’elles mériteraient d’être examinées avec attention.

Samedi 7 mars 2026, interrogé sur la guerre actuelle en Iran, déclenché et menée par Israël et les États-Unis, Michel Onfray a proposé une interprétation pour le moins radicale. Selon lui, ce conflit ne daterait pas de quelques jours ni de quelques semaines : il aurait commencé il y a environ 1 400 ans, avec l’apparition de l’islam. Son argument tient en une référence qu’il présente comme décisive : dans le Coran, affirme-t-il, il est écrit que « le paradis est à l’ombre des épées ». À partir de cette citation, il conclut que les musulmans seraient engagés depuis quatorze siècles dans une guerre à mort contre les juifs.

Cette affirmation pose plusieurs problèmes.

D’abord, la phrase qu’il cite ne se trouve pas dans le Coran. Elle provient d’un hadith, c’est-à-dire d’un texte rapportant une parole attribuée au prophète de l’islam. Comme beaucoup de hadiths, elle s’inscrit dans un contexte précis, celui de batailles du VIIᵉ siècle où la jeune communauté musulmane devait lutter pour sa survie, et les fidèles se devaient d’être galvanisés pour résister, pour affronter les dangers, et surtout pour ne pas fuir. Le prophète était de facto un chef de tribu, il n’avait pas les moyens de coercition que possèdent les Etats-nation pour effectuer une mobilisation générale. Un chef de tribu de l’antiquité n’avait guère que sa parole et son charisme personnel pour motiver ses troupes à aller se battre. Cette citation qui dit que le paradis est à l’ombre des épées est à comprendre dans ce contexte de motivation et d’encouragement. Elle n’est pas une description du paradis ni un programme historique de guerre permanente contre un peuple en particulier.

Ensuite, transformer une phrase isolée, sortie de son contexte historique et théologique, en preuve d’une hostilité éternelle entre musulmans et juifs relève d’un raccourci extrêmement lourd de conséquences. Cela revient à attribuer à plus d’un milliard de personnes (les musulmans) une intention collective et permanente d’extermination (des juifs).

Une telle idée n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une vision essentialiste des peuples et des religions : les musulmans seraient par nature animés par une volonté de détruire les juifs. Une fois posée ainsi, cette thèse transforme un conflit politique et géopolitique en fatalité historique et religieuse.

Dans l’émission, Michel Onfray ne se contente pas de proposer cette lecture historique. Il affirme également qu’Israël « a raison » de mener ses guerres actuelles dans la région du Proche-Orient. Mais son argument ne repose pas seulement sur le droit à la défense d’un État. Il repose sur l’idée que les musulmans, par leur origine et leur religion, seraient voués à vouloir exterminer les juifs. Une telle affirmation devrait au minimum susciter un débat sérieux. Car elle revient à présenter un ensemble immense de populations comme un ennemi intrinsèque et permanent. Dans l’histoire européenne, ce type de raisonnement a déjà existé. Il a servi à justifier des violences de masse.

Dans le même temps, une partie du débat public se concentre sur des accusations d’antisémitisme dirigées contre des responsables politiques pour des épisodes beaucoup plus ténus. On cite par exemple la polémique autour de la prononciation du nom de Jeffrey Epstein par Jean-Luc Mélenchon. On peut juger cette sortie de Mélenchon maladroite ou inutile, mais il est difficile d’y voir la preuve d’une volonté d’hostilité envers les juifs.

L’écart entre ces deux situations est frappant. D’un côté, une polémique sur une prononciation qui recouvrirait (pour ceux qui sont dotés d’une oreille fine et exercée) un antisémitisme d’atmosphère. De l’autre, une théorie affirmant explicitement qu’une religion entière serait engagée depuis quatorze siècles dans une entreprise d’extermination des juifs.

Il serait utile que ce contraste fasse davantage parler, non pour censurer Onfray ni empêcher un débat, mais pour rappeler que certaines idées ont des conséquences funestes. Présenter un milliard et demi de personnes comme des ennemis naturels d’un autre peuple ne peut pas être considéré comme une simple opinion parmi d’autres.

Michel Onfray se rend coupable d’appel à la haine. Il joue le rôle sinistre de celui qui appelle à la fracturation de la nation française composée de chrétiens, de musulmans et de juifs.

Richard Malka m’épuise : le sacré et les angles morts de la liberté d’expression

Richard Malka dans l’émission de Frédéric Beigbeder, 2025

Depuis près de deux décennies, Richard Malka s’est imposé comme le chantre officiel de la liberté d’expression « à la française », du droit inaliénable au blasphème et de la moquerie des religions. Mais il est temps de poser la question ce qui est sacré pour Richard Malka. Se moquer du sacré des autres nous rapproche du racisme ordinaire. Dans quelle mesure les dessinateurs et les auteurs de Charlie Hebdo se moquent de ce qui est sacré pour eux ? D’où la question de ce billet : quelle est la limite de la liberté selon Malka et surtout, quels sont les angles morts ?

L’histoire commence dans les années 1990, lorsque Malka devient l’avocat personnel de Philippe Val, alors directeur de Charlie Hebdo. Une proximité d’amitiés et d’intérêts, qui deviendra au fil du temps une alliance idéologique et un partenariat d’affaires. Quand Charlie est attaqué en justice, Malka le défend, ou plus exactement, il défend la ligne éditoriale imposée par Val, même au prix de trahisons internes. Car oui, Malka a soutenu Philippe Val contre d’autres figures historiques du journal, ces dessinateurs et chroniqueurs qui incarnaient l’esprit irrévérencieux originel de Charlie Hebdo.

Et lorsque surviennent les attentats atroces de janvier 2015, le monde entier salue les victimes, dénonce la barbarie. Malka, lui, s’empare de cette tragédie pour asseoir une autorité médiatique et morale, multipliant depuis les livres et les interventions pour affirmer un credo : tout peut, et doit, être moqué, en particulier le sacré religieux.

Mais voilà : tout le monde n’est pas égal devant cette liberté de blasphémer. Prenons Dieudonné, par exemple, que Malka n’a jamais défendu, bien au contraire. Ou encore Siné, pilier historique de Charlie, licencié pour une chronique jugée « antisémite » alors qu’elle ironisait sur la conversion du fils Sarkozy au judaïsme avant d’épouser une riche héritière, dans une tournure gentiment ironique : « Il ira loin ce petit ». Rien de plus. Et pourtant, ce fut assez pour que Philippe Val, avec le soutien juridique de Richard Malka, le licencie. Où était alors la liberté d’expression ? Où était le droit au sarcasme et la sacro-sainte satire ? Au contraire, chez les compères dirigeants du journal, l’esprit de sérieux s’imposa pour nous dire qu’il ne fallait jamais associer les juifs et l’argent, que cela nous renvoyait aux heures les plus sombres de l’histoire, etc.

Il y a donc, dans le discours de Malka, une frontière invisible mais bien gardée : on peut se moquer des musulmans, des catholiques, des prophètes de la bible et du coran, des croyants, des dogmes, mais il ne faut pas toucher aux liens entre les juifs et l’argent. Il veut bien qu’on se moque de la religion juive, d’ailleurs, des rabbins, de Moïse et du livre religieux, mais pas d’Israël en tant que projet politique et géopolitique. On le voit depuis les massacres post-7 octobre 2023, dans les prises de paroles de Val et de Malka, Israël est sacré, et l’amalgame est soigneusement entretenu entre soutien à Israël et défense des Juifs. Ce terrain-là est interdit. C’est un sacré non religieux mais tabou quand même.

Et c’est bien là que réside le cœur du problème : Malka ne défend pas la liberté d’expression dans son absolu, il défend une certaine idée de la liberté, celle qui s’aligne avec son propre camp idéologique. Le droit au blasphème devient alors un instrument de domination symbolique : on blasphème ce que l’on peut humilier sans grand risque, jamais ce qui est réellement sacré dans le monde contemporain : la propriété, les ultra-riches, le sionisme, la figure du pouvoir occidental.

Or, ce qui choque aujourd’hui n’est plus nécessairement religieux. Ce qui est sacré pour Malka, ce ne sont plus Moïse ni Jésus, mais des choses plus concrètes telles que le respect des femmes et des enfants, et des choses plus secrètes et discutables comme la politique israélienne. Et ces sacrés-là, Charlie ne s’en moque jamais.

Le plus inquiétant, c’est que Richard Malka continue d’occuper une place centrale dans les médias français, toujours seul, toujours sans contradiction. Jamais confronté à des historiens de la laïcité, à des philosophes du droit ou à des penseurs critiques. Il déroule son discours en roue libre, en boucle, dans des émissions où les intervieweurs sont complaisants ou acquis. Sa conversation avec Frédéric Beigbeder en est un exemple flagrant : une révérence à peine voilée, aucun rappel du passé, aucun rappel que Malka a lui-même contribué à censurer ceux qui ne pensaient pas comme lui.

Il ne s’agit pas ici de nier le droit de Malka à s’exprimer ni de justifier les violences ou les censures. Il s’agit de demander, simplement, l’application du principe même qu’il prétend défendre : le débat, la contradiction, la pluralité des voix. Qu’on l’invite, oui, mais en dialogue avec d’autres. Qu’on l’invite abondamment et qu’il reconnaisse, un jour, que le blasphème ne vaut que s’il frappe d’abord ce qui est réellement sacré pour lui.

Sinon, son « droit au blasphème » se borne à être du marketing idéologique. Une parodie de liberté qui cache un vrai rejet de l’autre. Pour parler comme les dessinateurs de Charlie, tant que Val et Malka parlent en monologue, ils ne sont qu’une caricature de courage.