Sylvain Tesson et la haine des musulmans

Sylvain Tesson écrit sur l’islam, il ne peut pas s’en empêcher. Tesson est l’écrivain voyageur le plus célèbre de France donc je ne peux pas occulter ce qu’il écrit, ni ce qu’il dit quand il s’exprime dans les médias. Les sottises proférées par les idéologues en faveur d’une guerre civile entre Européens et Africains, ou entre chrétiens et musulmans, je peux encore les ignorer car mon champ de recherche n’est heureusement pas associé à leur travail. Mais un écrivain du voyage qui publie un ou deux livres par an et qui a beaucoup de succès, je suis contraint de m’y astreindre, et mon dégoût le dispute à l’accablement.

Le journal de Tesson de 2014 à 2017 transpire la haine de l’islam et des musulmans. Son titre se veut pourtant fragile et subtil : Une très légère oscillation. Or loin de ressentir une vibration ou un tremblement, le lecteur se prend en pleine figure les certitudes d’un homme très à l’aise avec ses privilèges et ses préjugés. Je ne peux pas lire cela avec détachement, qu’on me pardonne. Quelque chose en moi est blessé par les envolées de ce « vagabond » autoproclamé qui ne peut supporter l’altérité que lorsqu’elle est exotique, lointaine et décorative. Les musulmans sont trop proches de nous, et en même temps ils résistent trop bien à l’impérialisme de notre culture. Tesson ne peut les souffrir alors il les fait passer pour des crypto-terroristes. La méthode est simple, elle comporte quatre étapes :

1. Citer les quelques phrases violentes et choquantes qui figurent dans le Coran, on les connaît tous, les sortir de leur contexte et les interpréter de la manière la plus simpliste qui soit.

2. Prétendre que ces phrases constituent l’essence de l’islam, que les musulmans tendent par définition à devenir aussi violents que le sont ces phrases quand elles sont mal comprises.

3. Enfin décrire les crimes réels qui parsèment la vie des hommes, sans oublier de rappeler autant que possible lesdites phrases du coran.

4. Laisser reposer. Le résultat vient de lui-même sans avoir besoin de produits additionnels. Le pauvre lecteur, l’innocent auditeur, l’exsangue téléspectateur tirera la conclusion de lui-même : les musulmans sont nos ennemis et nous devons nous en débarrasser.  

Pourtant, on pouvait attendre d’un écrivain du voyage qu’il essaie de dépasser les stéréotypes. Au contraire, Sylvain Tesson incarne une autre figure éternelle du voyageur qui a déjà été longuement dénoncée dans les études postcoloniales notamment : supérieur, ethnocentrique, le superbe explorateur sûr de lui qui prend la pose de l’aventurier pour établir des hiérarchies conservatrices entre les hommes, rappelant constamment l’opposition fantasmatique entre un « eux » et un « nous », et se conformant quant à lui, résolument, dans le camp du bien, du civilisé et du doux.

Mogambo, 1953. Le foyer de l’étrange colonialisme de John Ford

 

Ils passaient Mogambo sur Arte l’autre jour, dans l’après-midi. Comme je me trouvais dans un appartement doté d’une télé, j’ai sacrifié à mon péché mignon : travailler mon manuscrit en cours avec comme fond sonore un classique hollywoodien, que je pouvais zyeuter par moments.

Au vu du programme de la chaîne franco-allemande, ils ont passé Mogambo pour le rôle qu’y tient Grace Kelly. Suivait après le film un documentaire sur le mariage de celle-ci avec le prince de Monaco, et sans doute encore le biopic qui a été fait sur elle l’année dernière. Je ne connaissais pas cette actrice, j’avoue, et si je ne comprends toujours pas comment on peut transformer de simples acteurs en stars, je reconnais que Grace Kelly possède un sourire enchanteur.

Mogambo se déroule quelque part dans une Afrique de pacotille. Une Afrique pleine de clichés, de chants et de danses, de torses musclés, de soumission et de sauvagerie. Une Afrique subsaharienne, la jungle kenyane peut-être, où Clark Gable est un chasseur de bêtes féroces.

Ava Gardner se trouve là, ne me demandez pas pourquoi (j’ai pris le film en cours), ainsi que Grace Kelly qui joue le rôle d’une Anglaise mariée à un anthropologue moins sexy que Clark Gable. Les deux femmes sont amoureuses de Clark qui n’est rien moins que le sage précaire dans vingt ans : aventurier, impitoyable, célibataire, moustachu séducteur, l’oeil qui frise, bardé de diplômes (non, ça c’est uniquement le sage précaire). Pathétique, profiteur, mais amoureux de la vie et prompt à renouer avec d’anciennes amoureuses.

Je n’avais jamais vu ce film. Son colonialisme brutal frappe la vue dès la première seconde. Il n’est pas étonnant que ce soit en réalité une reprise d’un film des années 1930. On n’aurait pas pu inventer, il me semble, un truc aussi effroyable après la deuxième guerre mondiale, en pleine période de décolonisation, et alors que les colonisés  s’émancipaient de toute part. Les tribus africaines y sont filmées de la même manière que les gorilles.

Cela tombait bien, le chapitre que je travaillais était celui consacré aux récit de voyage écrits par les migrants, les postcoloniaux et les francophones de l’après-guerre. J’étais en train de me dépêtrer de tous ces écrivains africains qui ont écrit sur le voyage et la migration, l’exil et le retour, sans avoir jamais sacrifié au genre même du récit de voyage. Les Africains de 1953 étaient bien loin de ressembler à ce que John Ford nous montre dans Mogambo.

J’ai levé les yeux de mon manuscrit pour voir la scène centrale de Mogambo. La plupart des oeuvres d’art possèdent un coeur battant, un foyer rayonnant, autour duquel tout le reste est construit. Le sage précaire n’a qu’un don dans la vie, en plus de jouer au Clark Gable des Cévennes : il capte intuitivement le centre névralgique des oeuvres. Il est comme un médecin des oeuvres : donnez-lui un roman ou un film malade, demandez-lui où est le coeur, et il vous le rendra avec un diagnostique sûr. « Le coeur est là, mais il n’est pas assez rayonnant, il bat trop faiblement, et le récit n’est pas assez irrigué, il part en couille, en eau de boudin. »

Je crois que c’est un don que j’ai. Voulez-vous d’autres exemples de scènes centrales ? Dans Raining Stones, de Ken Loach, la scène où le père de famille va voir le prêtre ouvrier, qui élimine les traces de son forfait et lui dit : « J’écoute ta confession ». Ce moment où le chômeur catholique se met à genoux pour enfin se libérer de ce qui l’angoisse, c’est le coeur du film, si rayonnant que le film en est nimbé d’une aura magnifique.

Dans Mogambo, c’est quelques secondes à peine. Les gorilles sont filmés en train de manger et de grogner. Clark Gable les tient en respect avec son rifle. L’homme et l’animal se jaugent, tous deux grands fauves, mâles dominants sans complexe et prêts à tout. Clark n’est pas tout seul ; à côté de lui, l’anthropologue anglais que Clark cocufie avec Grace Kelly (vous suivez ou pas ?) se fait tout petit et tient sa caméra. Clark Gable est payé pour accompagner cet anthropologue et sa charmante épouse dans la forêt des gorilles afin qu’il puisse enregistrer des images et des sons.

Gros plan sur l’anthropologue qui relève sa caméra et la dirige sur le primate. Ce dernier, ça le rend fou qu’on le filme, il prend cela comme un affront. L’anthropologue sue de peur, mais il bande comme jamais. Il réalise son rêve atroce de voyeur orientaliste.

Tout Mogambo, et toute la littérature coloniale, sont concentrés dans ces quelques secondes où le cameraman, protégé par une arme à feu, enregistre crânement la colère des autres, la nudité des autres, la bestialité des autres, leur vulnérabilité.

 

 

 

Airbnb en Angleterre : visions politiques d’une logeuse insulaire

Comme il n’y a pas d’hôtels dans ce coin du Surrey, nous avons utilisé pour la première fois le service en ligne d’Air BnB, un site sur lequel des particuliers louent une chambre de leur propre maison, comme une auberge non conventionnée. C’est censé être moins cher que l’hôtellerie officielle, mais en Angleterre, tout est tellement onéreux qu’on ne s’en rend pas compte.

Le matin, la logeuse nous prépare un petit déjeuner avec des fruits frais (vous repasserez pour les gros breakfasts à l’anglaise, très chargés en cholestérol), et elle nous parle de choses et d’autres.

Elle nous apprend qu’il y a beaucoup trop d’écureils dans le quartier, et qu’ils saccagent tout. Qu’il y a aussi de nombreux renards sauvages, que les gens nourrissent pour qu’ils ne s’attaquent pas aux animaux domestiques. Que pour l’instant, les renards ne posent pas de problèmes sanitaires, mais qu’avec le tunnel sous la Manche, la rage va finir par s’introduire en Angleterre. Sooner or later, les maladies viendront d’Europe, c’est inévitable.

Elle commente la campagne électorale actuellement en cours au Royaume-Uni. Les conservateurs cherchent à niveler la société par le haut, en tâchant de tirer tout le monde vers leur niveau de fortune. Les travaillistes, de leur côté, cherchent à niveler par le bas, et voudraient rabaisser la population vers leur niveau de pauvreté. « Vous voyez, ils ont tous l’idée de niveler, c’est ainsi. Mais quitte à niveler, à mon avis, autant choisir d’élever les gens. » Notre logeuse est donc, par élimination, une conservatrice, et j’en conclus qu’elle va voter pour donner un deuxième mandat à David Cameron.

Elle analyse le phénomène xenophobe du parti UKIP (United Kingdom Independant Party) de la manière mesurée que peut prendre une personne insulaire. Le parti anti-européen a été infiltré par « des fascistes » après sa victoire aux dernières élections européennes, des fascistes qui déclarent des choses horribles, exploitées abusivement par les médias pour discréditer le parti de Nigel Farage (le président du UKIP, transfuge du parti conservateur). Ces extrêmistes ont dit qu’ils n’aimaient pas les Noirs, par exemple. Or, notre logeuse dit que cela n’est pas raciste pour un sou. « J’ai le droit d’avoir un problème avec telle ou telle nation. Par exemple, je peux dire que je n’aime pas les Français, c’est légal. Mais je ne peux pas dire qu’ils sentent tous l’ail, là c’est de la caricature, et c’est du racisme. » Si des responsables d’un parti politique déclarent qu’ils ont « un problème avec les nègres », du moment qu’il y a « des raisons pour cela », il ne devrait pas y avoir de tollé dans les médias.

Notre logeuse ne pense pas que le Royaume-uni devrait nécessairement quitter l’Europe. « Imaginez qu’on vive une période de guerre, comme la seconde guerre mondiale : on aurait besoin d’alliés européens pour nourrir tout le monde. » Si son pays y perd économiquement, car « l’Europe nous coûte davantage qu’elle ne nous rapporte », il est nécessaire de « rester amis » avec des pays européens pour des raisons politiques. « Vous comprenez, il n’y a pas que l’économie dans la vie. Il y a aussi la politique. »

Enfin, notre logeuse trouve qu’on s’acharne un peu trop sur le parti xénophobe de Nigel Farage, et qu’il y a plus d’idées intéressantes dans ce parti que la simple europhobie. Elle est d’accord avec le leader d’extrême-droite pour dire qu’il y a trop d’immigration en Angleterre.

Mon amoureuse, assise en face de moi, est une immigrée française. Elle fait la sourde oreille, comme une Anglaise, et mange très poliment ses céréales.

La double rhétorique d’Ibn Battuta

Automate verseur de vin, 1354.
Automate verseur de vin, 1354.

Cela étant dit, il serait réducteur de s’arrêter à ces épisodes. Certes, Ibn Battuta a construit sa réputation sur son statut de juriste et doit parfois se montrer intraitable avec la loi islamique. Mais, plus important encore, sa délectation à décrire des mœurs différentes des siennes le rend bien plus subtil à mes yeux. Sa curiosité est joyeuse, ses étonnements sont ceux d’un penseur et d’un hédoniste. À travers les épisodes négatifs décrits dans le billet précédent, Ibn Battuta vise un objectif non dit, adopte une stratégie de voyageur qu’il est temps de dévoiler.

En Afrique subsaharienne, peut-être parce qu’ils sont musulmans, il ne pardonne pas aux « Noirs » de laisser leur femme aussi libres. Elles ne sont pas voilées, et elles fréquentent des hommes qu’elles appellent des « amis ». Les femmes noires sont vues par des hommes qui ne sont ni le frère, ni le père, ni l’oncle, mais n’importe quel énergumène que les maris eux-mêmes, pas plus jaloux que cela, appellent eux aussi un « ami ». Ibn Battuta fait semblant de s’offusquer de cela, alors qu’il a eu maintes fois l’occasion de voir, en Asie, combien les femmes pouvaient être libres, souveraines et rebelles[1]. Le rapport entre hommes et femmes est un invariant des récits de voyage, chez les Arabes comme chez les Européens, et en l’espèce, notre voyageur a pour but d’étonner, voire de provoquer le rire, chez le lecteur : « Un massûfite peut entrer chez lui et trouver son épouse en compagnie de son ami, sans qu’il s’en formalise[2]. » Ibn Battûta prétend être tellement outré qu’il refuse d’honorer les invitations des musulmans qui ont de telles pratiques. Ne faut-il pas malgré tout relire ce passage avec un peu de recul ? Il semble qu’il y ait chez le voyageur sinon un double langage, du moins une rhétorique qui contraint le lecteur à opérer une double lecture. D’un côté, il montre un masque de raideur orthodoxe, et ne manque pas d’être choqué de voir ces femmes prétendument musulmanes parler avec des hommes. Mais le ton qu’il emploie, de l’autre côté, amadoue son lectorat, composé essentiellement de lettrés, de dirigeants et de clercs. Au moment où il se met en scène en train de s’offusquer, il montre à ses contemporains que d’autres façons de se comporter existent.

De plus, loin de peindre ces mœurs libérales sous d’horribles couleurs, il présente l’harmonie, le calme et la concorde qui semblent en découler dans les familles. Il met dans la bouche d’un massûfite ces paroles explicatives : « Les liens d’amitié qui unissent les hommes aux femmes chez nous sont francs, respectueux et sans équivoque. Les femmes ici ne ressemblent pas à celles de votre pays[3] ! » Francs, respectueux, sans équivoque, voilà de belles paroles qui peuvent s’accorder, à qui sait lire entre les lignes, avec les valeurs de n’importe quelle religion. L’hypothèse est ici qu’Ibn Battûta cherche moins à juger les peuples étrangers qu’à en décrire les mœurs pour le bienfait de ses contemporains. J’avais déjà évoqué cette question dans cet ancien billet sur Ibn Battuta.

D’ailleurs, comme un fait exprès, il affirme que la sécurité règne sur le pays, qu’il n’y a même pas de nécessité de caravane pour circuler. Sans vouloir déformer la pensée de notre explorateur médiéval, on ne peut s’empêcher de percevoir une relation de cause à effet entre la paix qui règne entre les hommes et le rapport d’amitié que ces mêmes Africains développent avec leurs femmes. De même le voyageur n’a pas besoin d’emporter de provision car à chaque étape, des femmes peuvent lui vendre des choses à manger, prodige qui n’est possible que dans les sociétés où les femmes sont autorisées à traiter librement avec les hommes.

S’il ne faut pas faire d’Ibn Battuta un libéral avant l’heure, il est utile cependant de se garder de le réduire entièrement aux préjugés de son époque et de sa société. Il a su, par ses voyages, par sa vie, par ses choix narratifs et par son ouverture auctoriale, créer une œuvre qui dépasse ses propres jugements. En tant qu’écrivain voyageur, il sait jouer sur les apparences, changer de masque pour survivre et pour s’adapter aux situations. Tantôt juge sévère de la loi coranique, tantôt hédoniste dans les jardins et les plaisirs, il sait donner à son livre toutes les apparences du conservatisme rigoureux pour introduire dans les bibliothèques respectables de Fès les femmes noires, les femmes asiatiques, les femmes instruites, les femmes libres et les femmes souveraines.

[1] Voir notamment la scène où l’une d’elles, qu’il prend pour épouse, refuse de se marier. Rihla, p. 928, 936, 973.

[2] Rihla, p. 1027.

[3] Rihla, p. 1028.

La question de l’altérité dans le récit de voyage arabo-musulman

Carte du monde d'Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154.
Carte du monde d’Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154.

Une des raisons principales qui pousse les voyageurs musulmans à effectuer ses longues pérégrinations, c’est précisément celle d’arpenter l’étendue du monde islamique (qu’on le désigne par la notion de dâr al-islam ou de Al-Umma). L’erreur de perspective que l’on commet le plus souvent consiste à voir Ibn Battuta comme un routard qui rêve d’ailleurs et de dépaysement. L’exotisme et le désir de dépaysement n’étaient pas tout à fait à l’ordre du jour au XIVe siècle. Au contraire, les voyageurs arabes tendent à vérifier et à approfondir l’unité et l’identité du territoire de l’Islam, tout en mettant en lumière, de manière pittoresque, les variations, les différences et les singularités.

Sur ce point, les voyageurs arabes sont plus proches des pérégrins chinois[1] que des explorateurs européens. Il s’agit pour eux de voyager à l’intérieur de l’empire ; s’aventurer à l’extérieur est possible, mais n’est pas autant valorisé dans le récit. Des historiens ont vu dans cette tendance une différence fondamentale entre le mode arabe et le mode européen de voyager. Selon ces critiques, les Européens répondraient à une « herméneutique de l’altérité » alors que les voyageurs islamiques procèderaient à « une construction exégétique du même[2] ». Il serait néanmoins abusif de se laisser trop séduire par ces oppositions binaires. Outre que la rhétorique de l’altérité, mise en avant par Michel de Certeau[3], correspond aux explorateurs de la Renaissance qui découvrent le Nouveau monde, et ne s’appliquent pas aux contemporains européens d’Ibn Battuta, l’opposition « altérité/même » ne paraît pas opératoire pour rendre compte de la richesse stylistique et de l’universalité potentielle de la Rihla.

Al Idrissi, carte du monde orientée sud/nord.
Al Idrissi, carte du monde orientée sud/nord.

Car c’est ici que la lecture d’Ibn Battuta est la plus troublante et la plus stimulante. Tour à tour et tout à la fois, il pratique le conservatisme moral le plus brutal tout en se délectant des mœurs étrangères, différentes et alternatives. Cette ambiguïté est au cœur de la Rihla et nécessite d’être explorée pour en tirer une interprétation satisfaisante.

Que ce soit en Asie ou en Afrique subsaharienne, les paroles d’Ibn Battuta peuvent être extrêmement choquantes pour un lecteur moderne. Le voyageur se montre volontiers intolérant, raciste, sexiste et même cruel. Quelques exemples très rapides du côté sombre de sa personnalité, avant de trouver de nouvelles lignes de compréhension plus fines : aux Maldives, quand il exerce la charge de Cadi (ministre de la justice), il fait bâtonner dans la rue les gens qui n’ont pas assisté à la prière du vendredi, et châtie les hommes qui gardent chez eux les femmes qu’ils ont répudiées[4]. Il se marie plusieurs fois pendant son voyage et répudie ses femmes à tour de bras, surtout lorsqu’elles souffrent[5]. Au Mali, il n’aime pas ceux qu’il appelle « les Noirs », qu’il trouve très impolis « à l’égard des Blancs » (les Blancs, dans son récit, ce sont les Arabes, non les Européens), et traite par le mépris les présents qu’il reçoit d’eux. Tous ces éléments narratifs pourraient le condamner à nos yeux, et les études postcoloniales abondent de condamnations définitives infligées contre des auteurs qui avaient le malheur de partager les préjugés de leur temps.

 

[1] Richard E. Strassberg, Inscribed Lanscapes. Travel Writing from Imperial China, Berkeley, University of California Press, 1994.

[2] Houari Touati, Islam et voyage au Moyen-âge, op. cit., p. 11.

[3] Michel de Certeau, L’Écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975.

[4] Rihla, p. 936.

[5] Rihla, p. 940.

Deux poids deux mesures : le colonialisme d’Israël

On juge toujours d’Israël différemment que des autres espaces humains. Les uns disent que l’on ne peut pas critiquer Israël sans être accusé d’antisémitisme, les autres qu’on s’acharne sur Israël au point d’oublier que d’autres peuples souffrent davantage que les Palestiniens. L’expression à la mode, c’est « deux poids deux mesures ».

Il existe un problème de jugement avec Israël. On n’ose pas, on ose trop, on est gêné, on est excessif. Avec la Russie, la Syrie, la Chine ou la Corée du nord, c’est plus facile de hurler avec les loups et d’agonir les tyrans. Même quand les tyrans sont américains, on ne connaît pas de délicatesse pour les critiquer. Avec Israël, les « pro » et les « anti » dénoncent également un « deux poids deux mesures » qui cache la vérité.

Alors pourquoi ce « deux poids deux mesures » ?

Il y a certainement de nombreuses raisons, dues à la singularité du peuple juif, à ce qui s’est passé pendant la guerre, et à tant d’autres choses. Pour ma part, j’y vois deux raisons principales  : d’abord les Israéliens sont des juifs d’origine européenne, donc quand ils agissent mal ils nous font honte à nous. Mais surtout il s’agit d’un projet colonisateur qui se mit en œuvre à l’époque des décolonisations. La création d’Israël s’est donc faite au rebours de l’histoire mondiale. Au moment où tous les peuples se soulevaient pour recouvrer le droit de se diriger par eux-mêmes, où toutes les puissances coloniales commençaient à refluer, les Nations unies légitimaient un événement contraire à cette immense vague. Ici, en Palestine, des Blancs s’imposeront et prendront de la terre, puis ils en occuperont tant qu’ils voudront.

Voilà pourquoi il y a « deux mesures » chaque fois qu’il y a « deux poids » : l’impérialisme de Poutine n’a pas le même poids, à nos yeux, que celui de Sharon. Il y a quelque chose de scandaleux, d’incompréhensible, à voir ces nouveaux venus en Terre-sainte écraser ceux qui habitaient là, au nom même du livre sacré qui a contribué à fonder l’Europe de l’humanisme.

Que veulent ceux qui veulent la paix ?

Hier matin, sur la terrasse paisible du Café de la Soierie, à Lyon, je profitais d’un moment de solitude pour lire Libération. Mon vieux quartier de la Croix-Rousse a bien changé. D’ouvrier, il est devenu bobo, et même le vieux canis de mon adolescence est abonné à ce journal de libéraux. Marek Halter y publiait une tribune pour la paix.

Marek Halter, donc, veut la paix en Israël.

Il dit qu’il veut la paix.

Bon.

Il écrit aux Palestiniens et aux Israéliens : « Parlez-vous! » « Surmontez vos désaccords ! », comme si le conflit israélo-palestinien n’était qu’une brouille entre deux forces égales qui pourraient faire un pas l’un vers l’autre avec un peu de bonne volonté. Il crie sa colère et son indignation : mais pourquoi préférez-vous la guerre à la paix ? Comme si des gens voulaient la guerre par amour de la destruction.

Le chef de l’ONU en appelle aussi au cessez-le-feu, avec un air atterré, de même que le chef des USA, et le chef de ceci et celui de cela. Les chefs ont beau jeu de dire qu’ils veulent la paix. Cela ne mange pas de pain, et surtout, cela dispense de dire quelle option on préfèrerait : retrait des territoires occupés ? Achèvement de la colonisation ? Création d’un Etat palestinien ? Création d’un seul Etat multiconfessionnel ? Pérennité du status quo actuel ? Tous ces projets de paix sont possibles, et tous mécontenteraient une majorité d’acteurs locaux.

Le pape lui-même d’y aller d’un discours lénifiant sur les « Bambini » (le pape parle en italien, c’est toujours plus mignon que… plus mignon que quoi, plus mignon que rien, je crains de dire une bêtise) : « Bambini morti. Bambini mutilati. Bambini orfani. Bambini che non sanno sorridere. Fermatevi. » Arrêtez-vous, arrêtez de tuer ces enfants, dit le pape François, avec son accent argentin. Soit. Mais que veut-il vraiment ? Si Israël retient son bras musclé, que se passera-t-il ?

Le réalisme d’Israël face l’angélisme international

"Jews and Arabs refuse to be enemies". Page Facebook
« Jews and Arabs refuse to be enemies ». Page Facebook

 

Les musulmans et les juifs peuvent-ils vivre ensemble ? C’est ce que veulent prouver des couples mixtes qui exhibent leur amour tolérant sur les réseaux sociaux. Et tous de s’enthousiasmer pour cet activisme cul-cul. Regardez ce message d’espoir, dit-on dans les médias. Pour répondre au « conflit » israélo-paestinien, rien de tel que des images d’amour, de paix et d’enfants.

Comme par hasard, ce mouvement porte un nom curieux : « Jews and Arabs refuse to be enemies« . Pourquoi le mot d’Arabe plutôt que celui de musulman ?

Tout cela dégoûte le sage précaire. Non pas que les gens s’aiment et s’unissent. Au contraire, la sagesse précaire encourage fortement les unions et les aventures sentimentales de toute espèce. Ce qui est dégoûtant, c’est de laisser planer l’idée que les juifs et les musulmans se détestent à cause de leurs différences culturelles, et que c’est à cause de l’intolérance qu’ils font exploser des bombes.

La vérité est que juifs et musulmans peuvent parfaitement vivre ensemble, et l’ont toujours fait. Si les Palestiniens se révoltent, ce n’est pas par haine du juif, mais parce qu’ils sont traités avec injustice. Si l’armée israélienne pilonne Gaza, ce n’est pas par haine du musulman (ou de l’Arabe), mais par une volonté de domination raisonnée et hégémonique.

Nous ne sommes pas devant un « conflit » égalitaire où des gens se battent par haine de l’autre. Nous ne sommes pas vraiment devant un conflit. Nous sommes devant un Etat surarmé qui dicte sa loi à des gens sans armée, sans Etat, sans ressource et sans droit. Quand la France et l’Allemagne se font la guerre, c’est un conflit. Quand Tsahal bombarde la bande de Gaza, c’est un régime qui déploie son pouvoir.

La droite israélienne a un projet froid, rationnel et déterminé : écraser les Palestiniens, au mépris du droit international, et imposer le grand Israël par la force et la colonisation. Si on donnait le droit de vote aux musulmans, c’en serait fini de l’Etat hébreux, donc on leur retire tous les droits. Et dès qu’ils se soulèvent, on envoie les chars. Il n’y a pas de haine là-dedans, juste un calcul implacable.

La droite israélienne met en pratique la doctrine du réalisme politique. Peu importe le droit, seule compte la force. On impose un état de fait, par tous les moyens, puis, avec le temps, cet état de fait deviendra un droit reconnu. Il suffit d’attendre et surtout d’être vainqueurs. Aujourd’hui, par exemple, plus personne ne conteste sérieusement la domination de Paris sur les régions françaises. Cela s’est fait par la force et la violence, au cours des siècles, et aujourd’hui, tout le monde se sent fier de sa région tout en reconnaissant l’existence d’une nation française. La force a triomphé et a fini par imposer un état de droit.

En Israël, ceux qui ont le pouvoir sont d’extrême-droite. Ils sont prêt à assumer une situation d’apartheid dans leur pays. Ils pensent que c’est le prix à payer pour assurer la pérennité d’un Etat juif. S’il faut en passer par l’oppression d’un peuple conquis et colonisé, ainsi en sera-t-il. Mais ce ne sera pas par haine. Ce sera seulement par souci d’aller au bout de la logique coloniale qui a présidé à la création de l’Etat d’Israël.

Que valent, au regard de ceci, ces pauvres couples qui clament leur respect mutuel ? Qu’est-ce que ça peut faire aux Palestiniens de savoir que l’on peut se marier avec un juif ? De son côté, le défenseur du grand Israël doute-t-il un seul instant qu’on puisse tomber amoureux d’un musulman ? Il s’en fiche royalement, pour lui, la question n’est nullement sentimentale.

Ils peuvent très bien « vivre ensemble », la seule question est : vivre ensemble oui, mais dans quel Etat, quelle nation ? Et qui aura des droits, et qui en sera dépourvu ?

Le droit, dit le réaliste (Nietzsche en l’occurrence), est un privilège que je m’octroie, par la force, sur le dos d’un autre.

Je suis allé voir le spectacle de Dieudonné

Il fallait bien se faire une idée, après le délire médiatique de l’hiver dernier. Jamais un comique n’avait attiré une telle haine et provoqué une telle levée de bouclier.

De passage à Paris, j’ai réservé une place au théâtre de la Main d’or pour voir Asu Zoa, le dernier spectacle de Dieudonné en date. C’est une expérience que je recommande à tout le monde, que l’on ne regrette pas. Depuis le charme du passage parisien, qui rappelle les textes de Walter Benjamin, jusqu’au dernier geste du spectacle, percutant et bouleversant.

Le soir de la représentation, je ne suis pas en avance et la charmante caissière me dit qu’elle ne prend pas les cartes bleues, qu’elle m’attend si je vais retirer de l’argent liquide sur le faubourg Saint-Antoine. Quand j’entre dans la salle, je ne vois nulle part où m’asseoir, elle est remplie à ras bord, d’un public magnifique. Très mélangé, l’auditoire contient de nombreux noirs, de nombreux arabes et de nombreux blancs. Parmi tous ces gens, je crois repérer des hipsters à chapeau (comme moi), des beaufs, des bourges, des intellectuels, des banlieusards, des gens des cités, des bobos. Des gens qui se poussent pour se faire une place, dans une impeccable bonne éducation. Les gens se saluent avec cordialité et douceur. Nulle part ailleurs, n’est visible une telle diversité sociale et culturelle. Je ne ressens aucune tension, communautaire ou autre.

Dieudonné entre sur scène et glisse quelques quenelles sous des applaudissements nourris. Il a grossi et est assez mal fagoté. Il m’a l’air plutôt fatigué. Il porte une chemise raide et épaisse, un pantalon baggy et une paire de baskets. Toujours ces cheveux courts et cette barbe qui lui donnent l’apparence de musulman de banlieue.

Le mur du spectacle précédent est toujours sur scène. Elément de décor d’un spectacle interdit par les autorités de la république, le mur n’a pas d’utilité scénographique. Il est peut-être là pour rappeler la violence dont l’artiste est victime. C’est un mur du souvenir.

Puis Dieudonné se lance dans un spectacle sans temps mort. Il passe d’un sketch à l’autre avec un art consommé de la transition. Tout est très bien écrit, parfaitement calibré. Et les gens rient à se tenir les côtes. A côté de moi, un grand noir très costaud rit de bon cœur, en particulier aux blagues concernant les Africains, l’esclavagisme et les Antillais.

Dieudonné commence par nous, le public. Il rappelle que tout a été fait pour nous inciter à ne pas venir. Quelque part, le plan a été mal exécuté, ou mal conçu, puisque les amateurs viennent voir Dieudonné par centaines de milliers. On a beau faire peser sur eux la suspicion qu’ils seraient peut-être racistes, rien n’y fait. Le comédien rappelle qu’on le traite de nazi dans les médias, alors il les prend aux mots et essaie vainement de se mettre dans la peau d’un nazi.

Nous rions parce que l’humoriste est drôle.

« Hitler raciste ? Pas plus que nos présidents. » Dieudonné raconte alors que le président Hollande serait revenu récemment sur la question de l’esclavage dans l’histoire de France. Que c’était bien regrettable, une histoire bien tragique, mais qu’aucune compensation financière ne serait envisageable.

Dieudonné joue au con, feint la déception et laisse un silence s’installer. Puis il déchire le silence par un grand rire africain, qui emballe la salle.

Tout Dieudonné est dans ce grand rire joyeux et satirique. Un grand rire qui balaie tout sur son passage, l’hypocrisie des dirigeants et l’amnésie des blancs. Moi, en tant que blanc issu d’une nation colonisatrice, j’ai aimé ce rire et j’ai ri avec Dieudonné. J’ai senti que c’était un rire de générosité, non un ricanement de vengeance. Dieudonné nous disait : « Rions ensemble de cette tragédie et de tout ce bordel. » Rions plutôt que de pleurer éternellement.

Je n’avais jamais expérimenté auparavant un rire de cette qualité. Un rire de réconciliation.

Il termine le spectacle sur un thème important, dans lequel il excelle : le cancer. Il parvient à nous faire pleurer de rire avec cette maladie qui nous a tous touchés de manière directe ou indirecte. Je ne sais pas comment il a fait, c’est comme un tour de magie.

Il rend hommage à un jeune homme décédé récemment, un jeune homme atteint d’un terrible cancer et qui a voulu glisser des quenelles sur scène, dans ce théâtre même. Un jeune homme espiègle qui voulait rire une dernière fois, et qui adressait son geste irrévérencieux à toute la terre, à Dieu, à l’absurdité de la vie. Je ne sais toujours pas comment il s’y est pris, mais nous riions à gorge déployée face au souvenir de ce jeune homme qui avait reçu tellement de traitements chimiothérapiques qu’il en était devenu « radioactif ».

Dieudonné, lui, termine et résume son spectacle en faisant ce geste absurde, et en le soulignant d’une déclaration inattendue : « Une quenelle dans le fion de la peur ! »

Parler de massacres dans l’herbe tendre

 

J’ai cette fois loué une voiture et suis allé chercher Peter dans sa maison secondaire, sise sur les hauteurs d’Arrigas, à une vingtaine de kilomètres du Vigan, dans la direction du causse.

Peter est un jeune retraité de l’université. Anglais de naissance, il a enseigné la littérature française toute sa vie dans des universités britanniques. Spécialiste de l’entre-deux-guerres, il a consacré un livre de deux tomes à André Chamson, bien après avoir acheté cette maison dans les Cévennes. Je l’ai rencontré à Belfast, il enseignait précisément dans l’université où je faisais ma thèse. Nous ne manquions pas une occasion de parler un peu de cette région de France à laquelle nous nous sentions liés d’une manière ou d’une autre.

Mais c’est la lecture de Chamson, dans les années 1960, qui lui a fait connaître les Cévennes, où il n’a mis les pieds que vingt ans plus tard. Lui plaisent les paysage, mais aussi la rudesse, l’esprit de résistance aux pensées dominantes, et l’anticonformisme. C’est donc tout naturellement que j’ai voulu enregistrer un entretien avec Peter, dans le cadre de mes documentaires radiophoniques sur les Cévennes.

Vous ai-je dit que la sagesse précaire était aussi une maison de production radiophonique ?

Stèle commémorant les Camisards

Quel meilleur endroit, pour réaliser cet entretien, que la tombe d’André Chamson ? Sur la route sinueuse qui nous y mène, nous tombons sur un monument en mémoire des camisards, ces combattants protestants qui luttèrent contre les dragons de Louis XIV.

Chose remarquable, cette plaque a été érigée en 1942. En pleine occupation allemande. Peter tend à penser que c’est là l’oeuvre des collaborateurs au pouvoir, soucieux d’attirer les suffrages de la population locale. Moi, je pencherais plutôt pour une sorte d’acte cryptique de résistance. Ceux qui allaient former le maquis Aigoual-Cévennes auraient posé là une stèle apparemment apolitique, mais qui appelait à l’insoumission.

Plaque de 1942 commémorant les rebelles de 1742

Nous continuons la route et arrivons près du col de la Lusette. Deux familles pique-niquent à l’ombre d’un pin, à côté de la tombe de Chamson. Je les interviewe eux aussi, car le sage précaire ne recule devant rien. Ils avouent n’avoir rien à dire sur l’écrivain, mais le connaître de réputation. Ils viennent là surtout parce que ce petit coin de paradis est ignoré de tous, à part de quelques randonneurs qui ne font que passer.

Peter et moi nous asseyons dans l’herbe épaisse, à l’ombre d’un autre pin. De sa belle voix, douce et grave, il raconte les relations entre Malraux et Chamson. Il révèle que le cévenol entretenait des rapports ambivalents avec les femmes, progressiste dans certains romans, mysogine dans d’autres, et carrément sexiste à l’académie française. Surtout, Peter parle du passage douloureux qui a mené Chamson du pacifisme causé par la grande guerre (et qui a conduit à la parution de Roux le Bandit, en 1925), à l’anti-fascisme combattant des années 30.

Petit à petit, nous avons refait le monde de l’entre-deux-guerres, devisant sur les différents mouvements politiques de l’époque, sur Mein Kampf, sur le mystère des trois grands conflits européens (1870, 1914 et 1939) et leur éventuel enchaînement.

J’ai fini par poser le micro sur l’herbe pour profiter pleinement de la fraicheur du moment, du bon air de l’altitude et de ce qui vaut la peine d’être discuté un beau jour d’été entre deux intellectuels courtois et libéraux : des massacres, de la haine et du désir de destruction.

C’est longtemps après l’heure du déjeuner que nous sommes redescendus à Arrigas, et avons retrouvé Barbara, la charmante épouse de Peter, qui nous avait préparé un repas. Je me suis confondu en excuses, ce retard était de ma faute. Barbara me pardonna instantanément.

On peut dire ce qu’on veut sur les universités, mais il y a une douceur de vivre chez les universitaires qui n’a pas grand chose à envier à la précarité des sages.