Les Uqailat, voyageurs dans un monde conservateur

Toujours à Buraidah, j’ai visité le musée Al Uqailat, qui est l’un des musées les plus singuliers de la région de Qassim. Je dis « singuliers » plutôt que beau car ce n’est pas vraiment la qualité de sa muséographie qui m’a frappé. Le musée est assez pauvre dans sa collection, et même parfois franchement décevant pour quelqu’un comme moi qui se veut spécialiste des voyages, du nomadisme et des représentations des voyages dans l’art, la littérature et la philosophie.

Mais l’histoire qu’il raconte est fascinante : celle des Oqailat, une famille élargie, ou peut-être un réseau familial et commercial originaire de Qassim, qui a longtemps vécu dans une situation de pauvreté avant de faire fortune grâce au commerce réalisé en terre lointaine.

Transcription de l’arabe qui explique les différentes façons d’épeler ce nom : Mathaf Al ‘qiilat, qu’on peut traduire par Musée Al Uqailat. Après Al, il n’y a ni O ni U, mais seulement une demi-voyelle qu’on appelle ‘ain.

Les Oqailat sont en quelque sorte les grands voyageurs de Qassim. Ils ont parcouru l’Arabie, commerçant avec les différentes régions, puis sont partis beaucoup plus loin encore, jusqu’en Syrie, en Irak, en Égypte et dans d’autres pays. Certains disent être allés jusqu’en Amérique.

Leur fortune s’est construite par le déplacement, la capacité à aller voir ailleurs et à établir des relations avec d’autres mondes. C’est ce qui rend leur histoire particulièrement intéressante dans une région que l’on associe souvent, dans l’imaginaire saoudien, à une forme d’ultraconservatisme religieux et social. Les Oqailat racontent une autre possibilité : celle d’une société de Qassim ouverte sur le monde non pas nécessairement par la libéralisation des mœurs, mais par le voyage, le business, la curiosité et la circulation.

Le musée lui-même est installé dans une très jolie construction qui ressemble à une maison traditionnelle en terre. À l’intérieur se trouve un grand majlis (salon), avec ses tapis, où l’on s’assoit pour boire le café. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait. J’ai enlevé mes chaussures, je me suis installé sur le tapis et l’on m’a servi du café. J’y ai rencontré Zia, le directeur du musée régional de Qassim, mon collègue, qui était là avec sa femme Shahira. Nous avons parlé avec plusieurs membres de la tribu Oqailat : un grand-père, le père du fondateur du musée, son petit-fils, le fils du fondateur lui-même, ainsi que quelques autres hommes qui jouent manifestement un rôle dans l’accueil et la présentation du lieu.

Le musée prend une autre dimension quand on échange avec des gentilshommes saoudiens et qu’on partage le café arabe avec eux. On comprend qu’il ne s’agit pas vraiment d’un musée au sens où nous l’entendons habituellement. C’est plutôt une sorte d’archive familiale devenue monument communautaire. Il y a des centaines de photographies : des portraits d’hommes, accompagnés de leurs noms et de leurs fonctions, comme si la première mission du lieu était de conserver la mémoire précise de cette famille et de faire en sorte que chacun de ses membres puisse être identifié. Il y a aussi quantité de documents administratifs reproduits en grand format et présentés dans des vitrines. On les regarde, mais on ne sait pas très bien ce qu’il faut en penser. Il manque cette opération essentielle du musée qui consiste à transformer une archive en récit.

Le musée ressemble ainsi davantage à un cabinet de curiosités familial qu’à une véritable institution culturelle. Et surtout, il est constamment tourné vers la glorification de son fondateur. On trouve des films, des livres, des photographies qui le montrent sous toutes les coutures, en voyage, à cheval ou à dos de chameau, habillé en Syrien, dans différentes situations qui composent progressivement une sorte de légende personnelle. Le fondateur a notamment réalisé un film dans lequel on le voit entreprendre à dos de chameau le voyage entre Buraidah et Médine. Quelques semaines de voyage, des chameaux, le désert, et toutes les images attendues d’un tel récit à teneur héroïque. Il y a quelque chose de presque prophétique dans cette manière de se mettre soi-même en scène comme le dernier représentant d’une grande tradition du voyage.

Il y aurait là matière à un magnifique musée du voyage, du commerce et de la circulation des hommes dans la péninsule Arabique. Cela tombe bien, le ministère est censé travailler sur une institution mais elle se trouve dans une autre province, plus au nord, où je me suis rendu l’année dernière, celle de Tabuk.

Mon rôle de consultant pourra trouver une utilité dans une mise en contact et une préparation de coopération pour que les Uqailat trouvent leur place à Tabuk et fassent profiter notre commission des musées de leur capacité hors-norme au marketing et à l’autocélébration.

Car ce musée raconte beaucoup moins le voyage que le voyageur. Il raconte moins un phénomène historique qu’une famille qui veut conserver la mémoire de sa propre grandeur.

Et pourtant, paradoxalement, c’est précisément cette faiblesse muséographique qui me rend le lieu intéressant. Car le Mathaf Al ´qiilat devient lui-même un objet anthropologique. Il nous apprend quelque chose sur la manière dont une famille riche et importante choisit aujourd’hui de raconter son passé. Il nous montre comment la mémoire familiale peut chercher à devenir histoire collective pour l’ensemble de la région.

Les plus beaux objets du lieu sont d’ailleurs, à mes yeux, ceux auxquels le musée ne semble pas avoir consacré d’attention : les tapis sur lesquels nous marchons. Ce sont de très beaux tapis bédouins, traditionnels, avec une véritable qualité de matière, de coloris et de fabrication. Ils sont là, sous nos pieds, et nous les foulons pendant que nous regardons des photographies sans intérêt accrochées aux murs.

Après le café, le fils du fondateur nous a proposé de l’accompagner dans une ferme qu’il est en train de construire. Nous sommes partis en voiture. Il nous a montré différentes maisons ayant appartenu à son père, à son grand-père, et nous avons visité le chantier d’une nouvelle propriété. Pour l’instant, tout est construit en béton et en ciment, avant d’être recouvert d’une couche de terre destinée à lui donner une apparence plus traditionnelle. Il veut y installer un café et un autre petit musée. Le jardin est également en cours de création, avec quelques ouvriers venus du Bangladesh ou du Pakistan qui cultivent et aménagent le terrain.

Les Oqailat continuent à fabriquer leur propre mémoire, à consolider leur territoire, à créer des jardins et à imaginer de nouveaux espaces de sociabilité.

À Qassim, leur histoire introduit une autre figure que celle que l’on associe habituellement à la région. Il y a bien sûr l’image, très présente dans le reste du pays, d’un Qassim conservateur, religieux, austère, associé historiquement aux milieux les plus rigoristes et aux groupes liés à la police religieuse. Mais il existe aussi cette autre histoire : celle d’hommes qui partent, qui commercent, qui traversent les frontières, qui apprennent à connaître d’autres sociétés et qui reviennent avec de l’argent, et qui l’expose abondamment.

Les Oqailat ne sont évidemment pas des révolutionnaires. Leur ouverture sur le monde n’est pas une ouverture au sens moderne du terme, et il ne faut pas projeter sur eux nos catégories de liberté des mœurs, d’ouverture d’esprit, de « soif d’ailleurs » ou de toutes les bêtises du genre Festival du voyage : ce ne sont ni des hippies ni des contestataires.

En France, nos stars du voyage sont richissimes mais s’emploient à cacher leur fortune pour paraître poète aux semelles de vent. À Qassim, ils incarnent quelque chose d’autre : une forme d’ouverture produite par la mobilité certes, mais qui conduit surtout à une reconnaissance régionale dûe à la richesse matérielle.

Les derniers jours du Parti socialiste, d’Aurélien Bellanger : le roman d’une époque qui ne s’explique plus elle-même

Lu sur les plages de la Méditerranée pendant l’été 2026.

Paru en 2024 aux éditions du Seuil, Les derniers jours du Parti socialiste d’Aurélien Bellanger est un livre que je ne recommande pas, mais que je ne regrette pas d’avoir lu. Mais je ne saurais dire si je l’ai apprécié surtout pour l’avoir lu sur les plages de France et d’Italie… J’ai découvert cette année le bienfait du parasol, du sable et des bords de mer populaires.

Il s’agit d’un roman à clés consacré à la politique française contemporaine et, plus précisément, à la manière dont une partie du Parti socialiste a donné naissance à ce mouvement autoproclamé laïque et républicain, mais qui fut volontiers réactionnaire, et que l’on appelle aujourd’hui le Printemps républicain, rebaptisé dans le livre « le mouvement du 9 décembre ».

Le personnage central, Grémont, renvoie assez clairement à Laurent Bouvet, fondateur du Printemps républicain. C’est d’ailleurs l’un des principaux intérêts du livre. Connaissant mal cette figure intellectuelle et politique, j’ai apprécié d’entrer, même de façon romancée, dans un univers dont je ne connaissais que les échos médiatiques.

Autour de Grémont gravitent plusieurs personnages inspirés de figures bien réelles. Frayère évoque immédiatement Michel Onfray. Taillevent semble être un personnage composite mêlant Raphaël Enthoven, Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et peut-être d’autres encore. L’un des deux philosophes finit même par se présenter à l’élection présidentielle, ce qui ajoute au portrait quelques traits empruntés à Éric Zemmour. Quant à Emmanuel Macron, il apparaît sous le surnom du « chanoine ».

Le problème est que ces personnages demeurent largement désincarnés. Le roman est constitué d’interminables développements historiques, philosophiques et idéologiques qui étouffent le récit. Ces développements théoriques auraient pu être plus intéressants qu’un récit, c’était le cas des premiers romans de Michel Houellebecq, mais Bellanger n’a pas la même maestria dans cet exercice.

Le livre montre assez bien comment la laïcité peut devenir, chez certains de ses défenseurs, un discours essentiellement dirigé contre l’islam. Pourtant, Aurélien Bellanger ne semble jamais prendre véritablement position. On sent un écrivain hésitant, parfois séduit lui-même par les grands récits qu’il prétend analyser.

La nation, la République, la laïcité : ces concepts reviennent sans cesse, mais ils restent suspendus dans un univers abstrait, détaché des réalités concrètes. En définitive, le roman accompagne les débats d’une gauche devenue à la fois affairiste, sécuritaire et parfaitement compatible avec le capitalisme et le pacte racial, sans jamais vraiment les éclairer.

Je n’ai pas eu le sentiment de mieux comprendre l’époque après cette lecture. Aurélien Bellanger me donne plutôt l’impression d’un auteur qui se love dans le langage de son temps et qui en reproduit les codes en leur donnant une apparence de fiction.

Et pourtant, il y a un talent d’écriture et une sorte de suspens théorique. C’est même ce qui m’a conduit jusqu’à la dernière page.

Car les dernières pages constituent la partie la plus intéressante du livre. Elles prennent la forme d’un étrange épilogue que je ne suis pas certain d’avoir compris. On y découvre un texte rédigé par un personnage nommé Sauveterre, sorte de Michel Houellebecq qui aurait écrit les mémoires de Macron avant d’être tué par un policier l’ayant pris pour un islamiste. Sauveterre, le Houellebecq du roman, portait la barbe, ce qui explique la confusion du policier, qui lui finit par se suicider, rongé par le remord. Ce renversement des rôles, cette espèce d’attentat contre Charlie Hebdo inversé, est l’une des idées troublantes du roman mais qui n’est pas exploitée.

Parmi les papiers laissés par Sauveterre figure un manuscrit inachevé racontant l’histoire d’un régicide. Le meurtrier du roi, ou du président, trouve refuge dans un château où il finit par mener une existence paisible auprès d’une femme. Et c’est sur une image inattendue que se termine le livre : la chapelle en ruine du château est devenue une mosquée clandestine.

Cette dernière scène possède une puissance symbolique que le reste du roman n’atteint jamais. Elle laisse une impression étrange, mélancolique et ambiguë.

C’est peut-être cette image finale qui justifie, à elle seule, la lecture d’un livre qui relève davantage, à mes yeux, du travail d’un habile faiseur que de celui d’un écrivain.

Mes votes (4) : Les années Sarkozy ou le sentiment de l’impuissance politique

Suite de notre série de l’été 2026 qui vous suivra aussi longtemps que nos forêts françaises brûleront. Mes votes disséqués et racontés. Aujourd’hui, les années Sarkozy.

En 2007, je vis en Chine depuis trois ans.

Une dizaine d’années plus tôt, j’avais quitté la France pour m’installer en Irlande. Quand mon niveau d’anglais s’est avéré suffisant pour les usages que j’en faisais, c’est mon niveau de chinois qui me parut beaucoup trop limité.

Deux ans à Nankin, puis deux ans à Shanghai. On n’imagine pas combien la France était populaire au début du siècle. Les Chinois adoraient Jacques Chirac, grâce à l’intérêt qu’il portait pour les cultures asiatiques. Et son refus d’accompagner les Américains lors de la guerre du Golfe de 2003 a inspiré un grand respect aux peuples en développement.

C’est depuis la Chine que j’ai assisté à la campagne présidentielle de 2007. À l’université Fudan de Shanghai, j’avais des cours à enseigner qui étaient en lien avec la politique, la presse et les sciences sociales. Cette élection était pour mes étudiants et moi un terrain d’observation privilégié du système politique français.

Le sarkozysme à Shanghai, de bon matin

La Précarité du sage, 2007

Avec les étudiants, on a étudié tous les candidats, leur programme et leurs atouts, puis on a organisé une élection au sein de l’université. Mes partenaires du consulat de France à Shanghai n’aimaient pas trop cela car ils pensaient qu’il valait mieux ne jamais évoquer la démocratie, les droits de l’homme, la république et les élections.

C’était des abrutis, trop étroits d’esprit pour le monde tel qu’il va. Ils prennent l’autocensure pour de la prudence, et la couardise pour de la sagesse. Le sage précaire avait confiance dans l’intelligence des Chinois, plus que dans celle du monde diplomatique français. Mes étudiants ont voté en masse pour Sarkozy. Un de mes collègues aimait beaucoup son nez allongé : pour un asiatique, les nez longs ont quelque chose de séduisant…

J’ai voté pour Ségolène Royal aux deux tours.

Je crois que le traumatisme du 21 avril 2002 explique en grande partie ce choix. Cinq ans plus tôt, la gauche avait appris qu’aucune élection n’était acquise. Cette fois, il fallait éviter toute dispersion.

Je n’ai pourtant jamais pensé que la campagne de Ségolène Royal était une réussite. Mes amis anglais et irlandais m’ont souvent reproché ce jugement de ma part. À leurs yeux, critiquer sa campagne revenait à révéler une forme de sexisme très français. Or mon jugement n’avait rien à voir avec le fait qu’elle soit une femme.

Je trouvais simplement que son programme manquait de clarté et de cohérence. D’une certaine manière, le problème était déjà le même en 2002 avec Lionel Jospin avec en plus la honte de voir une classe politique se contenter de slogans. « Désir d’avenir », « La France présidente », « l’ordre juste », toutes ces conneries étaient censées suffire. La gauche centriste semblait avoir renoncé à proposer une véritable vision du monde.

Elle donnait parfois l’impression de ne vouloir qu’une seule chose : rassurer. Rassurer les marchés. Rassurer les acteurs économiques. Rassurer tous ceux qui craignaient un changement trop important : les épargnants, les retraités, les propriétaires, les fonctionnaires, les salariés, les cadres…

Mais une campagne électorale ne peut pas se limiter à une gestion raisonnable des affaires courantes. Il faut aussi donner envie.

Pendant ce temps, une personnalité occupait tout l’espace médiatique : Nicolas Sarkozy. Je me souviens des émeutes urbaines de 2005. J’étais déjà professeur en Chine. Mes étudiants voyaient à la télévision les images d’une France en flammes et me posaient des questions auxquelles il n’était pas facile de répondre.

Je ne disposais pas d’une grande diversité de sources d’information. Je suivais les événements de loin, avec le sentiment de regarder mon propre pays à travers un miroir déformant. C’est aussi à cette époque que j’ai commencé à écrire mon blog.

Je me suis alors retrouvé dans une situation étrange : j’essayais d’expliquer aux autres pourquoi je ne voulais pas voter pour Nicolas Sarkozy, et par l’écriture je tachais surtout de me l’expliquer à moi-même, c’est-à-dire de trouver les arguments les plus singuliers, les plus forts.

Je n’étais pas convaincu par l’accusation d’ultralibéralisme que beaucoup formulaient à son encontre. Ce n’était pas là que se situait, selon moi, le véritable problème. Ce qui me dérangeait profondément, c’était son rapport à l’autorité. Je me souviens notamment de ses déclarations sur l’école et sur la nécessité de rétablir l’autorité. J’avais le sentiment que le savoir, la connaissance et la culture occupaient une place secondaire dans sa vision du monde.

La discipline et l’ordre me semblaient devenir une fin en soi, ce qui était l’opposé de l’autorité, au sens philosophique du terme.

Je percevais chez lui une forme de mépris pour la culture. Quelques mois après son élection, son discours de Dakar a confirmé mon malaise. Entendre le président de la République déclarer que l’homme africain n’était pas suffisamment entré dans l’histoire m’a profondément choqué. Je n’y voyais pas une simple maladresse mais une faute politique et morale, donc une faute historique. Les débats faisaient rage sur mon blog.

Les années qui ont suivi n’ont fait que renforcer mon rejet.

Au fond, ce qui me gênait le plus n’était ni son programme économique ni ses réformes. C’était son manque de cohérence et son incarnation de la fonction présidentielle.

Comme beaucoup de Français, j’avais le sentiment de ne plus reconnaître mon pays dans cette manière d’exercer le pouvoir. Il y avait quelque chose de nerveux, d’agressif, de vulgaire, qui me semblait incompatible avec l’idée que je me faisais d’un représentant de la France.

Pendant ces années, j’ai commencé à éprouver un sentiment nouveau : l’impression que les élections françaises ne décidaient plus vraiment du cours de l’histoire. Nous suivions presque autant la politique américaine que la politique française. George W. Bush, la guerre en Irak, les grands bouleversements géopolitiques : tout semblait se jouer ailleurs.

La France, elle, était rentrée dans le rang, et redevenait un vassal soumis à l’Otan et aux États-Unis.

Avec le recul, les affaires judiciaires qui ont ensuite éclaté autour de Nicolas Sarkozy ont confirmé certaines intuitions que beaucoup d’entre nous avaient déjà à l’époque. Un sentiment de vivre dans un climat de corruption et de gabegie sans limite.

À partir de cette période, j’ai commencé à voter pour limiter les dégâts. Et à la fin du quinquennat de Sarkozy, j’étais content de voir Strauss-Khan écarté de la course, car ses frasques nous auraient plombé le moral encore davantage.

François Hollande et son caractère transparent était tout ce que je désirais pour mon pays fatigué, vieillissant et énervé.

Mes votes (3) : 2002, le vote écologiste et le séisme du 21 avril

À la fin du XXe siècle, je prends une décision importante juste après la victoire de la France à la coupe du monde de football : celle d’aller vivre dans un pays anglophone.

Après avoir travaillé au Musée d’art contemporain de Lyon et à la Biennale d’art contemporain, je fais un constat très simple : mon anglais est insuffisant, je ne comprends même pas les artistes américains qui nous expliquent leur travail en faisant des efforts pour parler lentement. Le déclic vient quand la géniale Ann Hamilton ne parvient pas à discuter avec moi, et que je suis dans l’incapacité de lui témoigner de mon admiration. Dans le monde qui s’annonce, je ne peux pas continuer ainsi.

Mon premier réflexe est de penser à Londres, puis je choisis Dublin quand mon ami Germain m’informe que sa fille a vécu une année dans la capitale irlandaise par amour pour la littérature de Beckett. Ce fut une révélation. Dublin me parut bien plus attractive que Londres, plus proche de Lyon dans le sens d’une capitale secondaire. C’est une ville à taille humaine, très littéraire en effet, plus pauvre aussi, dans le bon sens du terme : dans mon esprit, elle devait être moins dominée par la puissance économique. C’est également une ville profondément marquée par le catholicisme, ce qui m’intéresse pour des raisons obscures.

Je me lance dans toute entreprise avec l’idée que je risque d’échouer. Dans ce cas, je me dis qu’échouer sur les docks de Dublin a du charme.

J’y travaille d’abord dans la restauration, avant d’accepter des opportunités que l’enseignement m’offre : le lycée français d’Irlande cherche un professeur de philosophie et l’Alliance française un professeur d’histoire de l’art. Je suis recruté et je me régale. J’enseigne aussi la littérature dans un département de français à l’université, et le français pour architectes dans une école d’architecture de renom. C’est la belle vie.

Pendant ce temps, en France, Lionel Jospin termine son mandat de Premier ministre à la tête de la « gauche plurielle ».

À l’époque je pense que le bilan de la gauche plurielle est plutôt bon. Elle a réussi quelque chose que l’on croyait difficile : mener une politique sociale tout en conservant une crédibilité dans la gestion économique et budgétaire. Tout semblait réuni pour que Jospin accède naturellement à la présidence de la République.

Personne, ou presque, n’imaginait ce qui allait arriver. Au premier tour, je vote pour le candidat écologiste. Je ne vote pas ainsi pour sanctionner Jospin mais mon raisonnement est celui d’une coalition. Je considère que Jospin sera élu. La question n’est donc pas de savoir qui sera président, mais quels seront les rapports de force au sein de la future majorité.

À mes yeux, l’écologie est déjà devenue l’enjeu principal du XXIᵉ siècle. Je souhaite donc que les écologistes disposent du plus grand poids possible afin d’influencer les arbitrages du futur président.

Je vote écologiste pour forcer Jospin à mettre l’environnement au centre de ses préoccupations. C’était, me semblait-il, un calcul parfaitement raisonnable. Le 21 avril 2002 Le Pen est qualifié pour le second tour avec un score famélique. Tous mes petits calculs s’effondrent lamentablement.

Je me souviens moins de la colère que de la stupeur. Et, très vite, d’un sentiment de honte. Comment avions-nous pu en arriver là ?

Comme beaucoup d’autres électeurs, je me suis demandé si j’avais une part de responsabilité. Après tout, j’avais contribué à disperser les voix.

Avec les années, mon jugement est devenu plus nuancé. Oui, mon vote a participé à un résultat collectif. Mais non, ce ne sont pas les électeurs écologistes qui ont « fait perdre » Lionel Jospin. C’est d’abord Lionel Jospin qui a perdu lui-même. Sa campagne était catastrophique. Sans souffle, sans envie, sans capacité à mobiliser son propre électorat.

Dans une démocratie, on ne peut pas reprocher aux citoyens de voter conformément à leurs convictions. En revanche, on peut reprocher à un candidat de ne pas avoir su convaincre ceux dont il avait besoin.

Au second tour, je vote donc Jacques Chirac. Je ne me bouche pas le nez. Je ne vote pas pour son programme, mais je ne ressens pas non plus cette gêne dont beaucoup parlaient. À ce moment-là, la priorité est évidente : battre Jean-Marie Le Pen sur un gros score pour montrer au monde que la France est loin d’être raciste.

Cependant le 21 avril 2002 restera pour moi une date fondatrice et un traumatisme. Depuis ce jour-là, je ne vote plus selon mes convictions. Je suis devenu de droite à ce moment-là, c’est-à-dire socialiste.

Jérusalem, une ville qui n’appartient à personne ? À propos de la BD Histoire de Jérusalem de l’historien Vincent Lemire

C’est un très bel ouvrage, bien édité, une bande dessinée plutôt luxueuse dans les tons dorés et bleutés. Bleu comme le ciel de la Palestine, doré comme le dôme du Rocher.

L’ouvrage est le fruit du travail de l’historien Vincent Lemire, l’un des meilleurs spécialistes actuels de Jérusalem, mis en images par Christophe Gaultier, et mis en couleur par une troisième personne dont le nom n’apparaît bizarrement pas sur la couverture.

Je ne sais pas pourquoi, dans le monde de la BD, on considère comme auteur le mec qui écrit et celui qui dessine, mais pas celle qui colorie. À mon avis le coloriste est le plus important de tous… cela m’autorise donc à ne parler que de l’historien Vincent Lemire et à passer sous silence le travail visuel de L’Histoire de Jérusalem.

Il s’agit d’un véritable livre d’histoire dessiné. Dès les premières pages, le lecteur est accueilli par des cartes, des frises chronologiques et un riche appareil documentaire.

Mais ce qui fait surtout la force de ce livre, c’est sa méthode.

À presque chaque page, Vincent Lemire laisse parler les sources. Chroniqueurs antiques, voyageurs, pèlerins, souverains, historiens, politiciens, témoins directs : l’histoire est racontée à travers les textes de ceux qui l’ont vécue. Cette abondance de citations est remarquable. Lemire ne demande pas au lecteur de le croire, il lui donne les documents qui fondent son récit. Tous ces documents sont référencés dans une bibliographie en fin d’ouvrage.

Cette démarche est particulièrement visible lorsqu’il aborde les Croisades. Nous, Français, nous avons une image relativement bonne de ces campagnes militaires que nous avons livrées à partir du XIe siècle en terre sainte. Or, l’image des Francs qui ressort du livre est beaucoup plus dure car elle est fondée sur des sources non patriotes. Car ce ne sont pas seulement les chroniqueurs musulmans qui sont convoqués. Vincent Lemire cite également Guillaume de Tyr, Raoul de Caen ou Albert d’Aix. Les souffrances de la première croisade, les massacres et même les récits de cannibalisme pendant le siège de Ma’arrat al-Numan sont rapportés par des chroniqueurs francs eux-mêmes. Raoul de Caen écrit ainsi :

Les nôtres faisaient bouillir les païens dans des marmites ; ils fixaient les enfants sur des broches et les dévoraient grillés.

Albert d’Aix confirme ces épisodes de famine extrême. Quant au prince syrien Oussama ibn Munqidh, il raconte que, dans son enfance, on effrayait les enfants en leur disant : « Si tu n’es pas sage, les Francs viendront te dévorer tout cru. »

À l’inverse, les périodes de domination musulmane sont décrites sous un jour généralement plus favorable. Là encore, il ne s’agit pas d’une idéalisation : le livre rappelle les violences, les fanatismes ou les conflits internes lorsqu’ils existent. Mais il insiste surtout sur les politiques de coexistence mises en œuvre par plusieurs souverains.

Le cas de Saladin est emblématique. Après la reprise de Jérusalem par les musulmans en 1187, Saladin négocie avec les responsables francs, permet le départ des habitants contre rançon, prend en charge celle des plus pauvres et laisse le patriarche latin quitter la ville avec « tous ses trésors ». Surtout, Saladin encourage le retour des communautés qui avaient été marginalisées sous le royaume franc : les Juifs, notamment ceux réfugiés à Ashkelon, sont invités à revenir avec le soutien de son médecin personnel, le fameux philosophe Maïmonide ; les chrétiens orientaux retrouvent également leur place dans la ville alors qu’ils avaient été chassés par les catholiques francs.

Cette anecdote résume bien l’impression générale qui se dégage de l’ouvrage : les auteurs mettent régulièrement en avant les moments où Jérusalem est gouvernée comme une ville plurielle plutôt que comme le patrimoine exclusif d’une seule communauté.

Cette idée apparaît également dans les premières pages du livre.

Vincent Lemire rappelle que Jérusalem n’a pas été fondée par les Hébreux. Dans le récit biblique lui-même, Abraham vient à Jérusalem mais ne la fonde pas. Moïse n’y entre jamais. C’est David qui fait de la ville la capitale de son royaume et le centre du culte du Dieu d’Israël. Cette mise en perspective historique conduit à relativiser les récits qui présentent Jérusalem comme ayant toujours été juive depuis ses origines. C’est donc un livre qui prend position contre toute forme de suprématisme, et donc contre les fanatiques actuels qui soutiennent les exactions du gouvernement d’Israël.

La dernière partie de l’ouvrage, consacrée à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ, est tout aussi passionnante.

On y découvre les débuts du sionisme moderne à travers plusieurs témoignages, notamment celui d’Eliezer Ben-Yehuda puis de Theodor Herzl. En arrivant à Jérusalem en 1881, Ben-Yehuda découvre une ville très différente de celle qu’il imaginait. La majorité de la population est arabe, principalement musulmane. Son désarroi est manifeste. Dans Le Rêve traversé (1918), il écrit :

Peut-être que mon rêve d’une renaissance d’Israël sur la terre sainte, la terre de mes ancêtres, n’a aucune place dans le réel. Le réel, le concret, le voici : les citoyens du pays, ce sont ceux qui y habitent.

Cette citation vient d’une réflexion publiée après la déclaration Balfour de 1917 et à la fin de la Première Guerre mondiale, alors que le projet sioniste entre dans une nouvelle phase. Pourtant, Ben-Yehuda exprime un doute profond devant la réalité démographique et sociale qu’il découvre. Vincent Lemire résume admirablement l’enjeu de ce témoignage en écrivant qu’il est « précieux pour saisir la complexité des identités à Jérusalem en cette fin du XIXᵉ siècle ».

Au fond, c’est cette complexité que le livre ne cesse de mettre en scène. Aucune communauté ne peut prétendre incarner à elle seule l’histoire de Jérusalem. Toutes y ont laissé leur empreinte. Toutes s’y sont affrontées et y ont coexisté.

Cette idée éclaire la conclusion du livre.

Les auteurs évoquent plusieurs futurs possibles pour Jérusalem : une souveraineté exclusivement israélienne, la poursuite indéfinie du conflit, ou une forme de coexistence politique permettant à la ville de demeurer partagée, avec un statut particulier pour ses lieux les plus sensibles. Le narrateur de cette histoire, un vieil olivier qui accompagne le lecteur tout au long du livre, laisse clairement entendre sa préférence pour cette dernière option.

Vincent Lemire défend donc une certaine manière de comprendre Jérusalem. Son regard est celui d’un historien français, profondément marqué par l’idée que cette ville ne peut être réduite à un récit national unique. Sans masquer les violences commises par les pouvoirs successifs, il insiste davantage sur les moments de coexistence que sur les épisodes de persécution ; inversement, il montre avec insistance les divisions internes du christianisme et les dangers des souverainetés exclusives.

Plus qu’une histoire vulgarisée, Histoire de Jérusalem est une invitation à penser une ville qui, depuis quatre mille ans, échappe à tous ceux qui voudraient en faire la propriété exclusive d’un seul peuple, d’une seule religion ou d’une seule mémoire. C’est sans doute la leçon de courage qu’un savant peut se permettre de donner après le tournant de 2023.

La culture arabe met le voyage au cœur de sa civilisation

La grande leçon du livre de Houari Touati est peut-être la suivante : aucune civilisation n’a accordé au voyage une place aussi centrale que la civilisation arabo-musulmane médiévale.

Le voyage y est partout. Il structure la religion, la transmission du savoir, la formation des savants, la circulation des livres, l’apprentissage des langues et la quête de légitimité intellectuelle. Se déplacer n’est pas une activité marginale : c’est une condition de l’excellence.

Cette centralité explique l’émergence d’un phénomène culturel exceptionnel : la rihla. Le mot désigne à la fois le voyage et le récit de voyage. Plus qu’un simple thème littéraire, la rihla devient un genre reconnu à part entière, avec ses codes, ses attentes et ses chefs-d’œuvre.

Bien sûr, d’autres civilisations ont produit des récits de déplacement. Les Grecs avec Hérodote, les Romains, les Chinois ou les pèlerins médiévaux européens ont laissé des témoignages précieux. Mais ces textes restent généralement rattachés à des genres considérés comme plus nobles : l’histoire, la géographie ou la chronique.

Dans le monde arabe, au contraire, le récit de voyage acquiert progressivement une autonomie remarquable. Les œuvres d’Ibn Jubayr, d’Ibn Battûta et de nombreux autres auteurs témoignent de cette maturité littéraire.

On peut ainsi avancer que les Arabes ont été les véritables précurseurs du travel writing moderne, bien avant que les Britanniques n’en fassent l’un de leurs genres de prédilection. En ce sens, ils apparaissent comme les premiers à avoir reconnu pleinement le récit de voyage comme une forme littéraire autonome.

C’est peut-être là l’une des conclusions les plus stimulantes du livre de Houari Touati : le voyage n’est pas seulement un sujet de la civilisation arabo-musulmane. Il en est l’un des principes fondateurs.

2027-2037: le grand programme de mosquées estampillées Nouvelle France

Architecture en terre, avec une tour pour capter les vents et rafraîchir l’intérieur. Najran, avril 2026

Si j’étais en charge du programme présidentiel de La France Insoumise, j’inclurais un volet « Mosquées nouvelles » comme un des grands projets du quinquennat.

Le but de toutes ces mosquées, décidées sur la base du volontariat des communes, ne serait pas seulement pour mieux vivre avec nos compatriotes musulmans. L’objectif serait aussi esthétique, social, urbanistique, écologique et éducatif.

En voici les grandes lignes :

  1. Architecture en terre, en pierre, et en tout ce qu’on trouvera sur place pour inventer un style vernaculaire contemporain.
  2. Mettre la gestion de l’eau au centre des quartiers, pour faire les ablutions avant la prière, et réutiliser cette eau de purification pour arroser les jardins odorants et médicinaux qui accompagnent la vie des fidèles.
  3. L’eau sera aussi mise à disposition pour des bains et douches publiques. Optique de rafraîchissement du peuple ainsi que d’hygiène sociale pour les gens trop mal logés dans nos quartiers et nos bourgs.
  4. Construction d’ensembles urbains adaptés aux changements climatiques : tour des vents pour faire sortir l’air chaud par le haut et maîtriser la température, comme on le fait depuis des millénaires dans les pays chauds. Arbres, plantes, fleurs.
  5. La France deviendrait ici, sans tambour ni trompettes, sans tension ni conflit, mais avec un art consommé d’accueillir les fausses polémiques venues des identitaires racistes, la France deviendrait un modèle et un moteur pour tous les pays occidentaux qui se retrouvent avec des problématiques différentes qu’ils doivent gérer en même temps.
  6. Comment financer un tel grand projet ? Par un grand emprunt. Le projet n’aura aucun mal à trouver des investisseurs.

Pourquoi ai-je dit « programme de LFI » ? Tout simplement parce que pour le moment c’est le seul mouvement qui a su être clair sur la question de l’islamophobie et de l’immigration. Les autres partis naviguent à vue et n’ont pas réussi à se défaire d’un vieux fond raciste. Ils pensent perdre des électeurs s’ils défendent tout simplement le droit de nos frères musulmans. Tant pis pour eux, tant pis pour les libéraux de mon espèce qui sont contraints de mettre leur maigre espoir d’un pays meilleur dans la seule sociale-démocratie.

Retour sur l’affaire Guillaume Erner : que signifie l’apostrophe « On vous laisse parler tout seul » ?

Il faut écouter la très belle émission que Guillaume Erner a consacrée à Marc Bloch à l’occasion de son entrée au Panthéon. Pendant près de vingt minutes, l’émission est d’une grande qualité. Grâce à la présence de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, l’auditeur bénéficie d’une réflexion historique d’une rare intelligence. Nous avons la chance de compter parmi nous des historiens de cette stature, capables de faire revivre une œuvre, une époque et une pensée sans jamais céder à la facilité.

« On vous laisse parler tout seul », Boucheron à Erner

Marc Bloch apparaît dans toute sa complexité : immense historien, résistant, républicain, assassiné en 1944 après avoir été arrêté par la Gestapo avec la participation de collaborateurs français. Né dans une famille juive, il ne pratiquait pas sa religion et se définissait avant tout comme Français, profondément attaché à la République. Son identité juive relevait de son histoire familiale, non d’un engagement religieux ou politique.

Puis, à la toute fin de l’entretien, Guillaume Erner déplace brusquement la conversation vers un tout autre sujet : la résurgence contemporaine de l’antisémitisme et de la critique d’Israël. Selon lui, la haine des juifs prendrait aujourd’hui des formes nouvelles, notamment à travers l’usage de termes comme « sioniste » ou « génocidaire » dans les débats autour d’Israël.

C’est précisément à cet instant que, selon moi, l’émission perd de sa force intellectuelle pour devenir un simple bourbier médiatique. Le lien établi entre Marc Bloch et les polémiques contemporaines est artificiel. Rien, dans la vie ou l’œuvre de Bloch, ne justifie de l’enrôler dans les controverses actuelles sur Israël ou la critique des massacres commis en son nom. Faire du destin tragique du médiéviste Bloch un point d’appui pour commenter l’actualité politique me semble constituer une grave erreur de perspective.

Marc Bloch au Panthéon

Patrick Boucheron, avec beaucoup d’élégance, refuse d’entrer dans ce terrain. Avec sa collègue historienne Alya Aglan, impeccable elle aussi, il recentre constamment la discussion sur l’histoire de Marc Bloch. Le contraste est saisissant : d’un côté, la volonté de comprendre un homme et son époque ; de l’autre, la tentation de ramener cette histoire aux débats qui obsèdent un journaliste pro-Israël.

Alya Aglan, impeccable, peine à se faire entendre par Guillaume Erner

Le véritable enjeu est pourtant ailleurs. On peut condamner les crimes antisémites tout en critiquant la politique menée aujourd’hui par le gouvernement israélien, tout cela relève d’un débat politique et moral distinct. Assimiler ces critiques à des formes renouvelées d’antisémitisme obscurcit la compréhension de deux réalités qui méritent d’être pensées séparément.

C’est d’ailleurs ce que semble suggérer, en creux, la réaction de Patrick Boucheron : l’histoire exige de la rigueur, de la nuance et le refus des analogies hâtives. « On vous laisse parler tout seul », dit-il à un Erner qui voudrait, sinon un soutien à Israël, au moins une absence de soutien explicite à l’idéologie humaniste qui défend la dignité des Palestiniens.

Erner n’écoute plus que son obsession personnelle et perd pied. Le lendemain de cette émission que je qualifie d’historique, il invite Marine Le Pen et commet la faute professionnelle qui avait pour but de faire passer Mélenchon pour aussi antisémite que Jean-Marie Le Pen. Ce dérapage professionnel, il l’a fait sous le coup de la colère due à Patrick Boucheron qui lui a dit : « Vous êtes tout seul avec votre obsession pro-israélienne. Vous n’aurez pas le soutien des chercheurs et des historiens. On vous laisse parler tout seul, c’est-à-dire avec la poignée de fanatiques qui noyautent les plateaux télé. »

Erner sera sanctionné, mais pas comme je l’aurais voulu.

Cette émission mérite donc d’être écoutée, puis réécoutée. D’abord pour la magnifique leçon d’histoire que donnent Patrick Boucheron et Alya Aglan sur Marc Bloch, figure majeure de notre patrimoine intellectuel. Ensuite parce que sa conclusion offre, malgré elle, une réflexion sur les difficultés de notre époque : la tentation permanente de faire parler le passé au service des obsessions du présent, quitte à lui faire dire ce qu’il ne disait pas.

Chef-d’œuvre de Houari Touati : Islam et voyage au Moyen Âge

Red Sea Museum, Jeddah, Arabie Saoudite

Il est des livres qui nous accompagnent toute une vie. Pour moi, Islam et voyage au Moyen Âge de Houari Touati appartient à cette catégorie. Je l’ai étudié durant mes années de doctorat, entre 2008 et 2012, mais je ne l’ai jamais véritablement quitté. Voilà plus de vingt ans que je le consulte, le relis et y découvre sans cesse de nouvelles pistes de réflexion.

Publié en 2000, puis traduit en anglais, cet ouvrage occupe une place singulière dans l’historiographie. Là où beaucoup d’auteurs auraient consacré un livre supplémentaire aux exploits d’Ibn Battuta ou à la recension des grands voyageurs arabes, Houari Touati fait un choix beaucoup plus ambitieux : il s’intéresse au voyage lui-même comme fondement de la civilisation arabo-musulmane.

La grande force de ce livre est de montrer, chapitre après chapitre, que le voyage n’est pas seulement un thème littéraire ou une aventure individuelle. Il constitue une véritable structure intellectuelle, sociale et religieuse. Le déplacement est partout : dans la transmission du savoir, dans la religion, dans la linguistique, dans la quête de légitimité des savants et, bien sûr, dans la littérature.

Lorsque j’ai découvert cet ouvrage, je m’attendais à y rencontrer avant tout des explorateurs, des poètes et des écrivains voyageurs. Je cherchais les équivalents arabes de Marco Polo ou de Jean de Mandeville. Touati m’a appris que la réalité était infiniment plus riche. Le voyage n’est pas seulement l’affaire des aventuriers : il est au cœur même de l’épistémè de la civilisation arabo-musulmane.

C’est cette perspective qui fait de ce livre un véritable chef-d’œuvre. Plus qu’une histoire des voyageurs, c’est une histoire du voyage comme matrice culturelle.

Mes votes (2) : 1995-1997. Quand j’ai découvert la question sociale

Le sage précaire en travailleur social dandy, 1996

Je ne crois pas que l’on comprenne vraiment la misère en lisant des statistiques. On la comprend lorsqu’on rencontre ceux qui la vivent. Je connaissais plus ou moins la pauvreté, sans vouloir blesser mes parents, les fins de mois difficiles, mon père qui flirtait avec la faillite, le dépôt de bilan et même le suicide. Mais je ne connaissais pas la misère et ma famille pouvait toujours se projeter dans une société sociale-libérale.

Pour moi, la prise de conscience de la question sociale s’est faite à la fin des années 1990, pendant mon service militaire.

J’avais l’occasion d’effectuer ce service au centre social de la Condition des Soie, dans le célèbre quartier de la Croix-Rousse, à Lyon. J’y découvrais un monde que je connaissais mal car j’avais plutôt grandi à la campagne : celui des clochards et des familles qui ne tiennent que grâce aux associations, des personnes isolées, des travailleurs pauvres, de ceux qui vivent toujours au bord du précipice.

Je n’avais encore jamais mesuré concrètement ce que représentait ce tissu associatif dans un quartier qui tisse une toile d’araignée essentielle pour recueillir tous ceux qui tombent du système économique, de la famille, de la norme, du validisme ; ceux qui tombent dans la misère par manque de soutien, de structure mentale, d’entourage ou de joie.

Je compris alors une chose très simple : si ces associations venaient à disparaître, ou si les financements publics s’effondraient, ce ne seraient pas quelques activités qui cesseraient. Ce sont des milliers de vies qui basculeraient, et ce sont des villes entières qui pouvaient exploser de diverses manières : criminalité, émeutes, économie parallèle.

Il existe, dans un pays comme la France, une immense infrastructure de solidarité que l’on ne voit presque jamais. Des travailleurs sociaux, des bénévoles, des éducateurs, des associations de quartier, des centres sociaux. Tant que tout fonctionne à peu près, on oublie leur existence. Mais lorsqu’on les voit travailler au quotidien, on comprend qu’ils empêchent silencieusement une partie de la société de sombrer, et le reste de la société de profiter de la quiétude.

On ne parlait jamais de cela dans les médias. Si je connaissais un peu la pauvreté, je découvrais le désespoir social et la misère.

À la même époque, je lisais tous les jours Le Monde. J’avais le temps de lire un quotidien de manière suivie car je devais ouvrir la permanence d’Accueil Santé, une structure d’accès aux soins pour les plus démunis, affiliée au centre social. Le matin, il y avait rarement des gens à accueillir. Je me renseignais sur les débats économiques, les questions budgétaires, les politiques publiques. Le journal était à l’époque dirigé par Edwy Plenel et soutenait l’union de la gauche lors des élections législatives précipitées issues de la dissolution.

En 1997, la gauche plurielle arrive au pouvoir. Je vote encore dans la ville de mes parents, dans le nord Dauphiné, et cela me contrarie car l’est lyonnais est assez dominé par le racisme et les vieux politiciens de droite sans projets. Je ne me rappelle plus pour qui j’ai voté ; une candidate d’un des partis de la gauche plurielle, mais quelqu’un qui n’avait aucune chance d’être élue députée dans la circonscription où je votais.

Je ne suis pas un admirateur inconditionnel de Lionel Jospin mais il me donne le sentiment qu’un équilibre est possible entre justice sociale et responsabilité budgétaire.

Je suis jeune et je vote comme un vieux.