Mes votes (3) : 2002, le vote écologiste et le séisme du 21 avril

À la fin du XXe siècle, je prends une décision importante juste après la victoire de la France à la coupe du monde de football : celle d’aller vivre dans un pays anglophone.

Après avoir travaillé au Musée d’art contemporain de Lyon et à la Biennale d’art contemporain, je fais un constat très simple : mon anglais est insuffisant, je ne comprends même pas les artistes américains qui nous expliquent leur travail en faisant des efforts pour parler lentement. Le déclic vient quand la géniale Ann Hamilton ne parvient pas à discuter avec moi, et que je suis dans l’incapacité de lui témoigner de mon admiration. Dans le monde qui s’annonce, je ne peux pas continuer ainsi.

Mon premier réflexe est de penser à Londres, puis je choisis Dublin quand mon ami Germain m’informe que sa fille a vécu une année dans la capitale irlandaise par amour pour la littérature de Beckett. Ce fut une révélation. Dublin me parut bien plus attractive que Londres, plus proche de Lyon dans le sens d’une capitale secondaire. C’est une ville à taille humaine, très littéraire en effet, plus pauvre aussi, dans le bon sens du terme : dans mon esprit, elle devait être moins dominée par la puissance économique. C’est également une ville profondément marquée par le catholicisme, ce qui m’intéresse pour des raisons obscures.

Je me lance dans toute entreprise avec l’idée que je risque d’échouer. Dans ce cas, je me dis qu’échouer sur les docks de Dublin a du charme.

J’y travaille d’abord dans la restauration, avant d’accepter des opportunités que l’enseignement m’offre : le lycée français d’Irlande cherche un professeur de philosophie et l’Alliance française un professeur d’histoire de l’art. Je suis recruté et je me régale. J’enseigne aussi la littérature dans un département de français à l’université, et le français pour architectes dans une école d’architecture de renom. C’est la belle vie.

Pendant ce temps, en France, Lionel Jospin termine son mandat de Premier ministre à la tête de la « gauche plurielle ».

À l’époque je pense que le bilan de la gauche plurielle est plutôt bon. Elle a réussi quelque chose que l’on croyait difficile : mener une politique sociale tout en conservant une crédibilité dans la gestion économique et budgétaire. Tout semblait réuni pour que Jospin accède naturellement à la présidence de la République.

Personne, ou presque, n’imaginait ce qui allait arriver. Au premier tour, je vote pour le candidat écologiste. Je ne vote pas ainsi pour sanctionner Jospin mais mon raisonnement est celui d’une coalition. Je considère que Jospin sera élu. La question n’est donc pas de savoir qui sera président, mais quels seront les rapports de force au sein de la future majorité.

À mes yeux, l’écologie est déjà devenue l’enjeu principal du XXIᵉ siècle. Je souhaite donc que les écologistes disposent du plus grand poids possible afin d’influencer les arbitrages du futur président.

Je vote écologiste pour forcer Jospin à mettre l’environnement au centre de ses préoccupations. C’était, me semblait-il, un calcul parfaitement raisonnable. Le 21 avril 2002 Le Pen est qualifié pour le second tour avec un score famélique. Tous mes petits calculs s’effondrent lamentablement.

Je me souviens moins de la colère que de la stupeur. Et, très vite, d’un sentiment de honte. Comment avions-nous pu en arriver là ?

Comme beaucoup d’autres électeurs, je me suis demandé si j’avais une part de responsabilité. Après tout, j’avais contribué à disperser les voix.

Avec les années, mon jugement est devenu plus nuancé. Oui, mon vote a participé à un résultat collectif. Mais non, ce ne sont pas les électeurs écologistes qui ont « fait perdre » Lionel Jospin. C’est d’abord Lionel Jospin qui a perdu lui-même. Sa campagne était catastrophique. Sans souffle, sans envie, sans capacité à mobiliser son propre électorat.

Dans une démocratie, on ne peut pas reprocher aux citoyens de voter conformément à leurs convictions. En revanche, on peut reprocher à un candidat de ne pas avoir su convaincre ceux dont il avait besoin.

Au second tour, je vote donc Jacques Chirac. Je ne me bouche pas le nez. Je ne vote pas pour son programme, mais je ne ressens pas non plus cette gêne dont beaucoup parlaient. À ce moment-là, la priorité est évidente : battre Jean-Marie Le Pen sur un gros score pour montrer au monde que la France est loin d’être raciste.

Cependant le 21 avril 2002 restera pour moi une date fondatrice et un traumatisme. Depuis ce jour-là, je ne vote plus selon mes convictions. Je suis devenu de droite à ce moment-là, c’est-à-dire socialiste.

Jérusalem, une ville qui n’appartient à personne ? À propos de la BD Histoire de Jérusalem de l’historien Vincent Lemire

C’est un très bel ouvrage, bien édité, une bande dessinée plutôt luxueuse dans les tons dorés et bleutés. Bleu comme le ciel de la Palestine, doré comme le dôme du Rocher.

L’ouvrage est le fruit du travail de l’historien Vincent Lemire, l’un des meilleurs spécialistes actuels de Jérusalem, mis en images par Christophe Gaultier, et mis en couleur par une troisième personne dont le nom n’apparaît bizarrement pas sur la couverture.

Je ne sais pas pourquoi, dans le monde de la BD, on considère comme auteur le mec qui écrit et celui qui dessine, mais pas celle qui colorie. À mon avis le coloriste est le plus important de tous… cela m’autorise donc à ne parler que de l’historien Vincent Lemire et à passer sous silence le travail visuel de L’Histoire de Jérusalem.

Il s’agit d’un véritable livre d’histoire dessiné. Dès les premières pages, le lecteur est accueilli par des cartes, des frises chronologiques et un riche appareil documentaire.

Mais ce qui fait surtout la force de ce livre, c’est sa méthode.

À presque chaque page, Vincent Lemire laisse parler les sources. Chroniqueurs antiques, voyageurs, pèlerins, souverains, historiens, politiciens, témoins directs : l’histoire est racontée à travers les textes de ceux qui l’ont vécue. Cette abondance de citations est remarquable. Lemire ne demande pas au lecteur de le croire, il lui donne les documents qui fondent son récit. Tous ces documents sont référencés dans une bibliographie en fin d’ouvrage.

Cette démarche est particulièrement visible lorsqu’il aborde les Croisades. Nous, Français, nous avons une image relativement bonne de ces campagnes militaires que nous avons livrées à partir du XIe siècle en terre sainte. Or, l’image des Francs qui ressort du livre est beaucoup plus dure car elle est fondée sur des sources non patriotes. Car ce ne sont pas seulement les chroniqueurs musulmans qui sont convoqués. Vincent Lemire cite également Guillaume de Tyr, Raoul de Caen ou Albert d’Aix. Les souffrances de la première croisade, les massacres et même les récits de cannibalisme pendant le siège de Ma’arrat al-Numan sont rapportés par des chroniqueurs francs eux-mêmes. Raoul de Caen écrit ainsi :

Les nôtres faisaient bouillir les païens dans des marmites ; ils fixaient les enfants sur des broches et les dévoraient grillés.

Albert d’Aix confirme ces épisodes de famine extrême. Quant au prince syrien Oussama ibn Munqidh, il raconte que, dans son enfance, on effrayait les enfants en leur disant : « Si tu n’es pas sage, les Francs viendront te dévorer tout cru. »

À l’inverse, les périodes de domination musulmane sont décrites sous un jour généralement plus favorable. Là encore, il ne s’agit pas d’une idéalisation : le livre rappelle les violences, les fanatismes ou les conflits internes lorsqu’ils existent. Mais il insiste surtout sur les politiques de coexistence mises en œuvre par plusieurs souverains.

Le cas de Saladin est emblématique. Après la reprise de Jérusalem par les musulmans en 1187, Saladin négocie avec les responsables francs, permet le départ des habitants contre rançon, prend en charge celle des plus pauvres et laisse le patriarche latin quitter la ville avec « tous ses trésors ». Surtout, Saladin encourage le retour des communautés qui avaient été marginalisées sous le royaume franc : les Juifs, notamment ceux réfugiés à Ashkelon, sont invités à revenir avec le soutien de son médecin personnel, le fameux philosophe Maïmonide ; les chrétiens orientaux retrouvent également leur place dans la ville alors qu’ils avaient été chassés par les catholiques francs.

Cette anecdote résume bien l’impression générale qui se dégage de l’ouvrage : les auteurs mettent régulièrement en avant les moments où Jérusalem est gouvernée comme une ville plurielle plutôt que comme le patrimoine exclusif d’une seule communauté.

Cette idée apparaît également dans les premières pages du livre.

Vincent Lemire rappelle que Jérusalem n’a pas été fondée par les Hébreux. Dans le récit biblique lui-même, Abraham vient à Jérusalem mais ne la fonde pas. Moïse n’y entre jamais. C’est David qui fait de la ville la capitale de son royaume et le centre du culte du Dieu d’Israël. Cette mise en perspective historique conduit à relativiser les récits qui présentent Jérusalem comme ayant toujours été juive depuis ses origines. C’est donc un livre qui prend position contre toute forme de suprématisme, et donc contre les fanatiques actuels qui soutiennent les exactions du gouvernement d’Israël.

La dernière partie de l’ouvrage, consacrée à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ, est tout aussi passionnante.

On y découvre les débuts du sionisme moderne à travers plusieurs témoignages, notamment celui d’Eliezer Ben-Yehuda puis de Theodor Herzl. En arrivant à Jérusalem en 1881, Ben-Yehuda découvre une ville très différente de celle qu’il imaginait. La majorité de la population est arabe, principalement musulmane. Son désarroi est manifeste. Dans Le Rêve traversé (1918), il écrit :

Peut-être que mon rêve d’une renaissance d’Israël sur la terre sainte, la terre de mes ancêtres, n’a aucune place dans le réel. Le réel, le concret, le voici : les citoyens du pays, ce sont ceux qui y habitent.

Cette citation vient d’une réflexion publiée après la déclaration Balfour de 1917 et à la fin de la Première Guerre mondiale, alors que le projet sioniste entre dans une nouvelle phase. Pourtant, Ben-Yehuda exprime un doute profond devant la réalité démographique et sociale qu’il découvre. Vincent Lemire résume admirablement l’enjeu de ce témoignage en écrivant qu’il est « précieux pour saisir la complexité des identités à Jérusalem en cette fin du XIXᵉ siècle ».

Au fond, c’est cette complexité que le livre ne cesse de mettre en scène. Aucune communauté ne peut prétendre incarner à elle seule l’histoire de Jérusalem. Toutes y ont laissé leur empreinte. Toutes s’y sont affrontées et y ont coexisté.

Cette idée éclaire la conclusion du livre.

Les auteurs évoquent plusieurs futurs possibles pour Jérusalem : une souveraineté exclusivement israélienne, la poursuite indéfinie du conflit, ou une forme de coexistence politique permettant à la ville de demeurer partagée, avec un statut particulier pour ses lieux les plus sensibles. Le narrateur de cette histoire, un vieil olivier qui accompagne le lecteur tout au long du livre, laisse clairement entendre sa préférence pour cette dernière option.

Vincent Lemire défend donc une certaine manière de comprendre Jérusalem. Son regard est celui d’un historien français, profondément marqué par l’idée que cette ville ne peut être réduite à un récit national unique. Sans masquer les violences commises par les pouvoirs successifs, il insiste davantage sur les moments de coexistence que sur les épisodes de persécution ; inversement, il montre avec insistance les divisions internes du christianisme et les dangers des souverainetés exclusives.

Plus qu’une histoire vulgarisée, Histoire de Jérusalem est une invitation à penser une ville qui, depuis quatre mille ans, échappe à tous ceux qui voudraient en faire la propriété exclusive d’un seul peuple, d’une seule religion ou d’une seule mémoire. C’est sans doute la leçon de courage qu’un savant peut se permettre de donner après le tournant de 2023.

2027-2037: le grand programme de mosquées estampillées Nouvelle France

Architecture en terre, avec une tour pour capter les vents et rafraîchir l’intérieur. Najran, avril 2026

Si j’étais en charge du programme présidentiel de La France Insoumise, j’inclurais un volet « Mosquées nouvelles » comme un des grands projets du quinquennat.

Le but de toutes ces mosquées, décidées sur la base du volontariat des communes, ne serait pas seulement pour mieux vivre avec nos compatriotes musulmans. L’objectif serait aussi esthétique, social, urbanistique, écologique et éducatif.

En voici les grandes lignes :

  1. Architecture en terre, en pierre, et en tout ce qu’on trouvera sur place pour inventer un style vernaculaire contemporain.
  2. Mettre la gestion de l’eau au centre des quartiers, pour faire les ablutions avant la prière, et réutiliser cette eau de purification pour arroser les jardins odorants et médicinaux qui accompagnent la vie des fidèles.
  3. L’eau sera aussi mise à disposition pour des bains et douches publiques. Optique de rafraîchissement du peuple ainsi que d’hygiène sociale pour les gens trop mal logés dans nos quartiers et nos bourgs.
  4. Construction d’ensembles urbains adaptés aux changements climatiques : tour des vents pour faire sortir l’air chaud par le haut et maîtriser la température, comme on le fait depuis des millénaires dans les pays chauds. Arbres, plantes, fleurs.
  5. La France deviendrait ici, sans tambour ni trompettes, sans tension ni conflit, mais avec un art consommé d’accueillir les fausses polémiques venues des identitaires racistes, la France deviendrait un modèle et un moteur pour tous les pays occidentaux qui se retrouvent avec des problématiques différentes qu’ils doivent gérer en même temps.
  6. Comment financer un tel grand projet ? Par un grand emprunt. Le projet n’aura aucun mal à trouver des investisseurs.

Pourquoi ai-je dit « programme de LFI » ? Tout simplement parce que pour le moment c’est le seul mouvement qui a su être clair sur la question de l’islamophobie et de l’immigration. Les autres partis naviguent à vue et n’ont pas réussi à se défaire d’un vieux fond raciste. Ils pensent perdre des électeurs s’ils défendent tout simplement le droit de nos frères musulmans. Tant pis pour eux, tant pis pour les libéraux de mon espèce qui sont contraints de mettre leur maigre espoir d’un pays meilleur dans la seule sociale-démocratie.

Retour sur l’affaire Guillaume Erner : que signifie l’apostrophe « On vous laisse parler tout seul » ?

Il faut écouter la très belle émission que Guillaume Erner a consacrée à Marc Bloch à l’occasion de son entrée au Panthéon. Pendant près de vingt minutes, l’émission est d’une grande qualité. Grâce à la présence de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, l’auditeur bénéficie d’une réflexion historique d’une rare intelligence. Nous avons la chance de compter parmi nous des historiens de cette stature, capables de faire revivre une œuvre, une époque et une pensée sans jamais céder à la facilité.

« On vous laisse parler tout seul », Boucheron à Erner

Marc Bloch apparaît dans toute sa complexité : immense historien, résistant, républicain, assassiné en 1944 après avoir été arrêté par la Gestapo avec la participation de collaborateurs français. Né dans une famille juive, il ne pratiquait pas sa religion et se définissait avant tout comme Français, profondément attaché à la République. Son identité juive relevait de son histoire familiale, non d’un engagement religieux ou politique.

Puis, à la toute fin de l’entretien, Guillaume Erner déplace brusquement la conversation vers un tout autre sujet : la résurgence contemporaine de l’antisémitisme et de la critique d’Israël. Selon lui, la haine des juifs prendrait aujourd’hui des formes nouvelles, notamment à travers l’usage de termes comme « sioniste » ou « génocidaire » dans les débats autour d’Israël.

C’est précisément à cet instant que, selon moi, l’émission perd de sa force intellectuelle pour devenir un simple bourbier médiatique. Le lien établi entre Marc Bloch et les polémiques contemporaines est artificiel. Rien, dans la vie ou l’œuvre de Bloch, ne justifie de l’enrôler dans les controverses actuelles sur Israël ou la critique des massacres commis en son nom. Faire du destin tragique du médiéviste Bloch un point d’appui pour commenter l’actualité politique me semble constituer une grave erreur de perspective.

Marc Bloch au Panthéon

Patrick Boucheron, avec beaucoup d’élégance, refuse d’entrer dans ce terrain. Avec sa collègue historienne Alya Aglan, impeccable elle aussi, il recentre constamment la discussion sur l’histoire de Marc Bloch. Le contraste est saisissant : d’un côté, la volonté de comprendre un homme et son époque ; de l’autre, la tentation de ramener cette histoire aux débats qui obsèdent un journaliste pro-Israël.

Alya Aglan, impeccable, peine à se faire entendre par Guillaume Erner

Le véritable enjeu est pourtant ailleurs. On peut condamner les crimes antisémites tout en critiquant la politique menée aujourd’hui par le gouvernement israélien, tout cela relève d’un débat politique et moral distinct. Assimiler ces critiques à des formes renouvelées d’antisémitisme obscurcit la compréhension de deux réalités qui méritent d’être pensées séparément.

C’est d’ailleurs ce que semble suggérer, en creux, la réaction de Patrick Boucheron : l’histoire exige de la rigueur, de la nuance et le refus des analogies hâtives. « On vous laisse parler tout seul », dit-il à un Erner qui voudrait, sinon un soutien à Israël, au moins une absence de soutien explicite à l’idéologie humaniste qui défend la dignité des Palestiniens.

Erner n’écoute plus que son obsession personnelle et perd pied. Le lendemain de cette émission que je qualifie d’historique, il invite Marine Le Pen et commet la faute professionnelle qui avait pour but de faire passer Mélenchon pour aussi antisémite que Jean-Marie Le Pen. Ce dérapage professionnel, il l’a fait sous le coup de la colère due à Patrick Boucheron qui lui a dit : « Vous êtes tout seul avec votre obsession pro-israélienne. Vous n’aurez pas le soutien des chercheurs et des historiens. On vous laisse parler tout seul, c’est-à-dire avec la poignée de fanatiques qui noyautent les plateaux télé. »

Erner sera sanctionné, mais pas comme je l’aurais voulu.

Cette émission mérite donc d’être écoutée, puis réécoutée. D’abord pour la magnifique leçon d’histoire que donnent Patrick Boucheron et Alya Aglan sur Marc Bloch, figure majeure de notre patrimoine intellectuel. Ensuite parce que sa conclusion offre, malgré elle, une réflexion sur les difficultés de notre époque : la tentation permanente de faire parler le passé au service des obsessions du présent, quitte à lui faire dire ce qu’il ne disait pas.

Mes votes (2) : 1995-1997. Quand j’ai découvert la question sociale

Le sage précaire en travailleur social dandy, 1996

Je ne crois pas que l’on comprenne vraiment la misère en lisant des statistiques. On la comprend lorsqu’on rencontre ceux qui la vivent. Je connaissais plus ou moins la pauvreté, sans vouloir blesser mes parents, les fins de mois difficiles, mon père qui flirtait avec la faillite, le dépôt de bilan et même le suicide. Mais je ne connaissais pas la misère et ma famille pouvait toujours se projeter dans une société sociale-libérale.

Pour moi, la prise de conscience de la question sociale s’est faite à la fin des années 1990, pendant mon service militaire.

J’avais l’occasion d’effectuer ce service au centre social de la Condition des Soie, dans le célèbre quartier de la Croix-Rousse, à Lyon. J’y découvrais un monde que je connaissais mal car j’avais plutôt grandi à la campagne : celui des clochards et des familles qui ne tiennent que grâce aux associations, des personnes isolées, des travailleurs pauvres, de ceux qui vivent toujours au bord du précipice.

Je n’avais encore jamais mesuré concrètement ce que représentait ce tissu associatif dans un quartier qui tisse une toile d’araignée essentielle pour recueillir tous ceux qui tombent du système économique, de la famille, de la norme, du validisme ; ceux qui tombent dans la misère par manque de soutien, de structure mentale, d’entourage ou de joie.

Je compris alors une chose très simple : si ces associations venaient à disparaître, ou si les financements publics s’effondraient, ce ne seraient pas quelques activités qui cesseraient. Ce sont des milliers de vies qui basculeraient, et ce sont des villes entières qui pouvaient exploser de diverses manières : criminalité, émeutes, économie parallèle.

Il existe, dans un pays comme la France, une immense infrastructure de solidarité que l’on ne voit presque jamais. Des travailleurs sociaux, des bénévoles, des éducateurs, des associations de quartier, des centres sociaux. Tant que tout fonctionne à peu près, on oublie leur existence. Mais lorsqu’on les voit travailler au quotidien, on comprend qu’ils empêchent silencieusement une partie de la société de sombrer, et le reste de la société de profiter de la quiétude.

On ne parlait jamais de cela dans les médias. Si je connaissais un peu la pauvreté, je découvrais le désespoir social et la misère.

À la même époque, je lisais tous les jours Le Monde. J’avais le temps de lire un quotidien de manière suivie car je devais ouvrir la permanence d’Accueil Santé, une structure d’accès aux soins pour les plus démunis, affiliée au centre social. Le matin, il y avait rarement des gens à accueillir. Je me renseignais sur les débats économiques, les questions budgétaires, les politiques publiques. Le journal était à l’époque dirigé par Edwy Plenel et soutenait l’union de la gauche lors des élections législatives précipitées issues de la dissolution.

En 1997, la gauche plurielle arrive au pouvoir. Je vote encore dans la ville de mes parents, dans le nord Dauphiné, et cela me contrarie car l’est lyonnais est assez dominé par le racisme et les vieux politiciens de droite sans projets. Je ne me rappelle plus pour qui j’ai voté ; une candidate d’un des partis de la gauche plurielle, mais quelqu’un qui n’avait aucune chance d’être élue députée dans la circonscription où je votais.

Je ne suis pas un admirateur inconditionnel de Lionel Jospin mais il me donne le sentiment qu’un équilibre est possible entre justice sociale et responsabilité budgétaire.

Je suis jeune et je vote comme un vieux.

Guillaume Erner doit-il être protégé de lui-même pour sauvegarder la qualité de l’information sur France Culture ?

De la notion de « déport éditorial »

Guillaume Erner est, à mes yeux, l’un des meilleurs journalistes de sa génération. Son sens de l’interview, sa capacité à faire dialoguer des points de vue opposés et ses qualités pédagogiques contribuent largement à l’intérêt de la matinale de France Culture. C’est précisément parce que j’apprécie son travail que je m’interroge aujourd’hui sur une difficulté récurrente qui a pris une dimension insupportable.

Guillaume Erner a lui-même consacré un livre à ce qu’il appelle sa « judéo-obsession ». Le terme est le sien. Il y décrit l’importance que prennent, dans son rapport au monde, les questions liées à la judéité, à Israël et à l’antisémitisme. Qu’un journaliste reconnaisse aussi lucidement une préoccupation personnelle est plutôt une qualité. Mais cette reconnaissance soulève une autre question : que se passe-t-il lorsque cette implication personnelle finit par interférer avec l’exercice du métier de journaliste ?

Ces dernières années, (le fameux tournant de 2023), plusieurs séquences m’ont donné le sentiment que cette frontière était poreuse. Je pense notamment à certaines interviews consacrées au conflit israélo-palestinien ou à ses prolongements dans le débat public français, où l’entretien semble se transformer en confrontation. Les échanges avec Francesca Albanese ou avec Patrick Boucheron ont, chacun à leur manière, nourri cette impression chez de nombreux auditeurs.

Plus récemment, la diffusion d’un montage truqué concernant un responsable politique accusé à tort d’être antisémite, finalement suivie d’excuses de Guillaume Erner pour un défaut de vérification, a rappelé a minima qu’un journaliste expérimenté pouvait commettre des erreurs lorsque la vigilance professionnelle faiblit. Le problème est que ce n’est pas une erreur, c’est plutôt une faute que la sagesse précaire décrète « faute professionnelle ».

Cette affaire du montage frauduleux qui diffamait Jean-Luc Mélenchon en est la preuve : il fallait aussi s’excuser auprès de Mélenchon et des gens de gauche pour cette diffamation. Cette faute professionnelle appelle une sanction, mais quelle sanction ?

Moi qui ne suis ni mélenchoniste ni même de gauche, je propose une solution de sagesse que je crois à la fois équilibrée et novatrice sur le plan du droit des journalistes.

Dans de nombreuses professions, des mécanismes existent pour gérer les conflits d’intérêts ou les conflits d’implication. Un magistrat peut se déporter lorsqu’il existe un doute sur son impartialité. Un expert peut être récusé s’il présente un conflit d’intérêts. Un chercheur est tenu de déclarer les liens susceptibles d’influencer ses travaux. Ces dispositifs ne constituent pas des condamnations morales ; ils visent à préserver la confiance dans l’institution.

Pourquoi ne pas imaginer un mécanisme comparable dans le journalisme ?

J’appelle cela, à titre provisoire, un « déport éditorial ». Lorsqu’un journaliste démontre, de manière répétée, une difficulté à maintenir la distance professionnelle requise sur un champ précis de l’actualité, il pourrait être décidé (idéalement avec son accord, mais dans ce cas d’espèce j’imagine même à son initiative) qu’il cesse temporairement de traiter ce domaine. Les sujets concernés seraient confiés à d’autres journalistes de la rédaction.

Une telle mesure serait infiniment moins lourde qu’une suspension ou qu’une éviction. Elle ne remettrait pas en cause les compétences générales de la personne concernée. Elle reconnaîtrait simplement qu’aucun journaliste n’est totalement imperméable à ses engagements, à son histoire personnelle ou à ses sensibilités.

Dans le cas de Guillaume Erner, cela signifierait qu’il continue pleinement son travail d’intervieweur et d’animateur de la matinale, tout en laissant à d’autres le traitement des questions directement liées à Israël, à la Palestine ou à l’antisémitisme. Rien ne l’empêcherait, en dehors de ses fonctions de journaliste de la matinale, d’exprimer ses analyses dans des livres, des conférences ou des tribunes, comme tout intellectuel.

Ce que je propose n’est en rien une censure, mais au contraire une organisation de l’espace public du débat pour que ceux qui sont garants de la pluralité ne soient pas gênés par leur propre biais.

Cette proposition ne repose pas non plus sur l’idée qu’un journaliste devrait être neutre au sens d’être dépourvu de convictions. Elle repose plutôt sur une exigence plus modeste mais essentielle : savoir reconnaître lorsqu’un sujet devient si personnel qu’il risque d’altérer la qualité du travail journalistique.

Le véritable enjeu n’est pas le cas individuel de Guillaume Erner. Il est de savoir si les médias de service public doivent se doter de procédures explicites permettant de gérer les situations où un biais personnel, quel qu’il soit, devient suffisamment manifeste pour fragiliser la confiance du public.

Prenez exemple sur les journalistes noirs et arabes qui présentent et animent des journaux ou des émissions de débat : ils redoublent de vigilance dès qu’un sujet s’approche du racisme. C’est ce qu’énonce est en droit d’attendre sur radio France.

L’intelligence mécanique des penseurs humains de l’IA

J’ai écouté le dernier entretien de Laurent Alexandre sur Thinkerview. Il était flanqué d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, censé représenter une nouvelle génération face aux bouleversements de l’intelligence artificielle.

Ce qui m’a frappé n’est pas ce qu’ils ont dit sur l’IA, mais ce qu’ils ont révélé, malgré eux, de leur conception de l’intelligence.

Tout au long de l’entretien, il était question de QI, de performances cognitives, de capacités intellectuelles exceptionnelles (le vieux a aussi beaucoup parlé de sexualité mais c’est une autre affaire et c’était franchement immature – c’est-à-dire viriliste). Les deux parlaient d’individus ayant un QI de 150 ou 160 comme on parlerait de moteurs particulièrement puissants. L’intelligence semblait être réduite à une grandeur mesurable, quantifiable, comparable.

Or c’est précisément à ce moment-là que j’ai eu l’impression d’entendre un manque d’intelligence.

Car le moment le plus original de l’émission apparaît quand on leur demande s’ils lisent et écrivent de la poésie. Gêne des deux spécialistes : ils n’y connaissent rien. Mais rien de rien. Or la poésie, on le sait, ce n’est pas un domaine de l’art parmi les autres, c’est au contraire le coeur vibrant d’une langue, l’essence d’une littérature, donc une dimension incontournable de notre rapport au monde.

Comment peut-on parler d’intelligence tout en étant incapable d’apprécier la poésie ? Comment peut-on prétendre réfléchir à l’avenir de l’humanité sans s’intéresser aux imaginaires, aux récits, aux rythmes, aux symboles, et plus qu’aux simples symboles, aux différentes couches de significations dans un mot ? Être indifférent à la poésie, c’est se fermer à tout ce qui fait qu’un être humain n’est pas seulement une machine de traitement de l’information.

Toujours plus fort dans la bêtise, comment peut-on annoncer avec assurance ce qui se passera en 2100 sans intégrer les principales incertitudes de notre époque ? Et « incertitudes », c’est une façon de parler, car il y a quand même quelques certitudes auxquelles nous faisons face : le dérèglement climatique, les tensions géopolitiques, les guerres actuelles, les réarmements qui figurent les risques de conflits futurs, les pénuries d’eau, les limites énergétiques, les déséquilibres économiques, les conséquences du capitalisme financier mondialisé.

Toutes ces variables sont absentes des récits technologiques des deux Alexandre.

Ils nous expliquent ce que sera l’humanité dans soixante-quinze ans comme si les structures actuelles du monde étaient durables. Comme si les États-Unis allaient conserver indéfiniment leur position dominante. Comme si les rapports de puissance restaient stables, comme si la Chine n’avait pas déjà détrôné les Etats-Unis, bref comme si l’histoire s’était arrêtée et que seule l’IA allait continuer de manière exponentielle sa progression vertigineuse face à la limite et la lenteur de l’esprit humain.

Pour l’instant, je n’ai pas encore entendu quelqu’un parler d’IA avec assez d’intelligence pour que mon esprit limité et lent prenne du plaisir à l’écouter.

L’Abandon, un film qui exhibe son antiracisme mais qui échoue à expliquer la mort d’un professeur

L’Abandon, sous-titré Les 11 derniers jours de Samuel Paty, est un film de Vincent Garenq avec Antoine Reinhardt et Emmanuel Berco. Il revient sur l’affaire qui a inévitablement marqué et bouleversé la France : celle de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie assassiné après avoir été la cible d’une campagne de dénonciation et de désinformation à la suite d’un cours sur la liberté d’expression utilisant des caricatures de Charlie Hebdo.

J’ai regardé ce film avec intérêt avec ma mère. Je passais quelques jours avec elle à Villefontaine et nous avons marché dans la cité HLM où elle habite, jusqu’au cinéma Le Fellini, qui fait preuve d’une belle longévité. Dans la salle, des profs à la retraite, la crème de la crème.

Malgré la gravité du sujet, le film se regarde sans difficulté et possède une dimension pédagogique indéniable. Il n’y a même quasiment que cela (exception faite de l’excellence des comédiens), de la pédagogie. On sent que le réalisateur avance comme un professeur dans sa salle de classe, avec une grande prudence. Le film cherche manifestement à éviter toute récupération politique ou toute accusation de stigmatisation d’une communauté.

Cette intention se traduit par la représentation d’une grande diversité de personnages français « issus de l’immigration », majoritairement montrés comme des individus doux, raisonnables, respectueux et bienveillants. Le scénario insiste ainsi sur le fait que les tensions et les dérives ne concernent qu’un nombre très limité de personnes. Parmi les personnages à l’origine de la polémique figure notamment l’élève dont le mensonge déclenche une partie de l’engrenage, ainsi que quelques militants qui alimentent la controverse. Mais le film prend soin de montrer que la plupart des acteurs de cette histoire ne souhaitent ni violence ni tension.

L’un des choix les plus marquants du film concerne le meurtrier lui-même. Celui-ci demeure une silhouette, presque une ombre. Il apparaît peu, parle peu, et le spectateur n’a pratiquement aucun accès à sa psychologie ou à son parcours. Le film semble suggérer l’influence de l’isolement et des réseaux sociaux, mais sans véritablement approfondir la question. Comme si cela n’en valait pas la peine.

C’est peut-être là que se situe, à mes yeux, la principale limite de l’œuvre. Alors que les mécanismes de la polémique sont largement développés, le processus qui conduit à l’assassinat reste dans l’ombre. Or il n’y a qu’un assassin, contrairement à ce que laissent croire les condamnations à de lourdes peines de ceux qui ont harcelé le malheureux professeur.

Ce que j’ai aimé, c’est que personne ne veut la mort de Samuel Paty, à part le criminel lui-même. Même ceux qui protestent contre le professeur, à tort car ils basent leur opinion sur le mensonge de la jeune fille, ils ne disent rien qui conduise au passage à l’acte du meurtrier gavé de vidéos de Daesh. Il n’existe aucune continuité (dans le film, s’entend) entre les paroles de l’islamiste qui prétend mener la campagne anti-Paty sur les réseaux et la mise à mort de ce dernier.

Plus généralement, je trouve qu’on peut s’identifier avec tous les personnages (sauf le meurtrier). Le film met en scène l’abandon de Paty, et beaucoup disent que ses collègues qui se sont désolidarisés de lui sont des lâches et des salauds. Mais moi, je les comprends, ses collègues. Je ne sais pas comment j’aurais agi dans la circonstance, je pense que j’aurais cherché à aider et protéger Paty, mais je sais aussi que j’aurais trouvé inappropriée l’une des caricatures, et jugé étrange que des élèves aient été invités à quitter la salle de classe quelques instants pendant le cours. Ce sont des choses qui ne se font pas et qui posent des problèmes éthiques et déontologiques.

Mais évidemment ça ne mérite pas d’être harcelé, ni même d’être sanctionné. Et encore moins d’être assassiné.

Et c’est sur ce bloc obscur que l’interprétation du film achoppe. Rien ne justifie ce crime et il est atroce de juger les gens à l’aune de cette tragique conclusion. Car ce meurtre ne vient pas en conclusion d’un enchaîne d’événements, mais comme un irruption d’un élément étranger survenu de nulle part.

Un autre film pourrait sans doute explorer davantage la dimension meurtrière et tenter de comprendre comment un individu en vient à commettre un tel acte.

Mais nos pays ne sont pas encore prêts à faire un effort pour comprendre les motivations des djihadistes. Nos pays sont, à cette minute, surtout occupés à comprendre comment et pourquoi on devient néo-nazi, suprémaciste blanc et/ou masculiniste féminicide. Les musulmans qui tuent, on n’est pas prêts à essayer de comprendre le mécanisme qui les mène à cette folie, car j’imagine qu’on les considère comme déjà contaminés par une religion encline aux châtiments les plus cruels.

Au final, L’Abandon remplit une partie de sa mission pédagogique. Il met en valeur la qualité humaine et professionnelle de Samuel Paty et montre combien les questions du « débat d’idées », de la « liberté d’expression » et du « rôle de l’école », semblent vaines et à côté de la plaque devant la pulsion de mort d’un déséquilibré qui peut s’en prendre à un Dominique Bernard l’année suivante, sans alibi polémique d’aucune sorte.

Mon malaise vient donc d’une banale prise de conscience : le film souligne une évidence essentielle mais qui n’avait pas besoin d’être rappelée, tellement elle fait consensus : aucun désaccord, aucune polémique et aucune erreur éventuelle ne peuvent jamais justifier la mort d’un homme, et d’ailleurs, on ne saura rien de ce qui a motivé celle de Samuel Paty.

Akim Omiri éteint ses accusateurs : les Français débattent tranquillement

youtube.com/watch

Une émission de radio filmée a été envahie par des militants qui se revendiquent pour le respect des juifs. Ils protestent contre une émission qu’ils jugent antisémite.

Eux-mêmes, les manifestants, se disent juifs, et l’animateur de l’émission incriminée est musulman, d’origine algérienne. Chouette, une confrontation juifs contre arabes, la France n’attendait que cela : du grabuge, de la bagarre, des mecs de banlieue qui viennent en découdre avec des feuj aux cris d’Allah Akbar… du miel pour l’extrême-droite.

Ce qui s’est passé se voit sur la vidéo que je poste : l’animateur invite la représentante du groupe insurgé à venir s’asseoir et à s’expliquer. On assiste à un échange courtois, contradictoire, parfois amusant, et par une déroute totale des accusateurs qui finissent par sortir dans le calme car ils n’ont pas reçu la violence et l’antisémitisme qu’ils étaient venus chercher.

J’en tire deux enseignements :

1. Les gens de gauche ne sont pas aussi stupides ni aussi racistes qu’on le prétend dans les beaux quartiers parisiens.

2. Depuis le 7 octobre 2023 et la vengeance cruelle d’Israël, le monde a changé et les arguments pro-sionistes ne portent plus. Fini le temps de Dieudonné où il suffisait de proférer des mensonges toute la journée sur les plateaux de télé pour convaincre une majorité de Français de rejeter telle ou telle figure médiatique.

Il y a vingt ans, je me devais de défendre Dieudonné contre les mensonges, mais aujourd’hui les menaces du système pro-israélien ne font plus peur à personne. Les tirades de Caroline Fourest n’impressionnent plus personne, les tweets injurieux de Raphaël Enthoven ne font rire personne, les accusations d’antisémitisme relayées tous les jours sur toutes les chaînes des médias n’empêchent plus personne de voter quand même à gauche.

Lire aussi : « C’est fini »/ La bascule du 7 octobre 203

La Précarité du sage, janvier 2024

Conclusion

Ce qui m’intéresse et m’émeut dans cette vidéo, ce n’est pas la dévitalisation du camp pro-massacre, ni l’échec manifeste du projet visant à faire l’amalgame entre juifs et Israël. Ce qui me plaît c’est la douceur des échanges que l’on voit sur la vidéo. La courtoisie et l’élégance d’Akim Omiri. On sent qu’il pourrait devenir ami avec la brave jeune femme qui proteste et qui n’a pas été préparée par les bons avocats.

C’est le retour de la conversation à la française qui supplante les simples invectives, les rouleaux compresseurs financés par des milliardaires, les insultes proférées sans contradictions et sans arrêts contre la gauche.

J’en suis ému car, pour un Français qui passe la plupart de sa vie à l’étranger, ça fait du bien d’avoir des raisons d’être fier de sa culture.

Les Orphelins d’Éric Vuillard : le vrai chef-d’œuvre oublié du Goncourt

Lorsque Éric Vuillard reçoit le prix Goncourt pour L’Ordre du jour, on a tous été contents car Vuillard méritait d’être reconnu, or à la lecture, je me dis que son dernier opus, Les Orphelins, le méritait davantage.

Car c’est bien Les Orphelins : une histoire de Billy the Kid qui résonne comme un véritable chef-d’œuvre.

Défaire les mythes, écrire les vies minuscules

On retrouve dans Les Orphelins ce qui fait la signature de Vuillard : un travail minutieux sur l’histoire, une enquête presque obsessionnelle, et surtout cette capacité rare à redonner vie aux existences oubliées. Il poursuit ici son exploration des « vies minuscules », mais avec Billy the Kid, il ne s’agit pas seulement de revisiter une figure historique. Il s’agit de la déconstruire.

Vuillard nous montre un personnage bien loin de la légende : non pas un héros, mais un gamin perdu, un vagabond sans envergure, un petit délinquant abandonné, mort presque par accident. Rien d’épique en apparence.

La fabrique d’un mythe

Là où le livre devient fascinant, c’est dans sa manière de révéler comment une société fabrique ses héros. À travers une mosaïque de témoignages, d’archives et de récits, Vuillard démonte la mécanique qui transforme un insignifiant cow-boy en figure mythologique.

On voit apparaître tout un système : éditeurs, récits populaires, imaginaire collectif… une véritable industrie du mythe, déjà liée à une économie du spectacle. Billy the Kid devient alors une espèce de personnage à la fois burlesque et iconique, chaplinesque, comme une version sombre et réelle d’un héros de bande dessinée.

Ce n’est plus l’histoire d’un homme. C’est l’histoire d’une fabrication.

Une résonance contemporaine

Mais la véritable force du livre est encore plus loin. Derrière l’Amérique du XIXe siècle, c’est notre présent que Vuillard interroge. Car ces « orphelins » de l’Amérique coloniale, ces jeunes livrés à eux-mêmes, trouvent un écho évident dans nos délinquants des sociétés contemporaines. Nos propres figures de la marginalité, ces jeunes abandonnés, ces petites racailles que l’on réduit à des faits divers et une criminalité anti-française, nos orphelins attendent encore qu’on raconte leur histoire autrement.

Vuillard accomplit ici un geste puissant : il transforme la délinquance en matière épique, il donne une dignité littéraire à ceux que l’histoire ignore ou caricature.

Le rendez-vous manqué du Goncourt

Dès lors, difficile de ne pas voir dans le choix de l’Académie Goncourt une forme de frilosité. En récompensant L’Ordre du jour, elle reste dans un territoire familier : celui de la Seconde Guerre mondiale, du nazisme, de la lâcheté des grands patrons, toutes ces grandes tragédies déjà largement explorées.

Avec Les Orphelins, Vuillard proposait autre chose : un déplacement du regard, une réflexion sur la fabrication des récits, et surtout une plongée dans les marges contemporaines à travers le prisme de l’histoire. Et une réflexion efficace sur l’arrière plan mafieux et criminel de nos sociétés démocratiques.