Pour que la terminale devienne l’année de philosophie

Voici les résultats de mes réflexions : l’année de terminale devrait être exclusivement consacrée à la philosophie, plutôt que de rajouter de la philosophie à un emploi du temps saturé.

On a devant nous une alternative : soit on évacue la philosophie, soit on lui laisse toute la place. Ma solution est limpide même si elle peut paraître loufoque : il faut supprimer la terminale pour en faire une classe de philosophie.

Je m’explique.

Je me souviens de mes propres classes, avec parfois trente-huit élèves, lorsque le cours se terminait à dix-huit heures. Il suffisait de regarder les visages pour comprendre qu’on ne pouvait faire cours.

Il faut revoir les rythmes scolaires et notamment la réduction du nombre de disciplines enseignées.

En finir avec l’empilement des matières

J’avais fini par me convaincre que la philosophie serait nécessairement sacrifiée. Après tout, lorsqu’il faut faire des économies de temps, d’argent et de moyens, on commence généralement par ce qui semble le moins indispensable. Et je pleurais à l’idée que la philosophie était perçue comme dispensable.

J’étais prêt à sacrifier la philosophie au profit de disciplines supposément fondamentales : le français, les mathématiques, les sciences, la maîtrise de l’expression écrite et orale.

Et puis, en réfléchissant à cette question, je suis arrivé à une conclusion exactement inverse qui a tout éclairé

Et si, au lieu de supprimer la philosophie en terminale, on supprimait toutes les autres matières pour ne conserver que la philosophie ?

La dernière année devrait être une année de retour critique sur l’ensemble de la scolarité

L’idée peut paraître extravagante à ceux qui ne connaisse pas la sagesse précaire ; elle est pourtant assez simple.

Lorsqu’un élève arrive en terminale, il a passé une douzaine d’années à étudier le français, les mathématiques, l’histoire, la géographie, les sciences, les langues et quantité d’autres disciplines. Il a appris à lire, à écrire, à calculer, à connaître les grandes périodes de l’histoire, à comprendre les principes de la physique, de la biologie ou des sciences économiques.

Bien sûr, il lui reste énormément à apprendre. Mais il a déjà acquis suffisamment de connaissances pour commencer à se poser une question qui me semble essentielle : qu’est-ce que tout cela signifie ?

C’est précisément ce que devrait être la dernière année de l’enseignement secondaire. Non pas une année supplémentaire où l’on ajoute de nouvelles connaissances aux précédentes, où l’on termine à la hâte des programmes et où l’on prépare une série d’épreuves, mais une année consacrée à la réflexion sur tout ce qui a été appris.

Une année pour prendre du recul et pour comprendre les relations entre les savoirs. Pour examiner leurs fondements, leurs méthodes, leurs limites et leurs conséquences.

Une année où même les esprits scientifiques font une pause au niveau des exercices de maths, et réfléchissent sur les mathématiques.

Il ne s’agirait donc plus de faire de la philosophie une matière parmi d’autres, à laquelle on accorde quelques heures dans un emploi du temps déjà saturé. Il s’agirait de faire de la philosophie le principe organisateur de la dernière année du lycée.

Les professeurs de sciences enseigneraient la philosophie des sciences

Une telle transformation ne consisterait évidemment pas à demander à un professeur de philosophie de prendre en charge, à lui seul, toutes les questions que les élèves pourraient se poser. Ce serait même exactement le contraire.

Il faudrait que les enseignants des différentes disciplines participent à cette année de philo, chacun à partir de sa formation et de son domaine de connaissance.

Les professeurs de sciences ne consacreraient plus l’essentiel de leur enseignement à poursuivre un programme de physique, de chimie ou de biologie. Ils feraient de l’épistémologie, et aideraient en cela les élèves à réfléchir sur ce qu’est une connaissance scientifique, à la manière dont elle se construit, à la différence entre une hypothèse et une preuve, entre une corrélation et une causalité, etc.

On pourrait reprendre certaines grandes questions de l’épistémologie : qu’est-ce qu’une expérience ? Qu’est-ce qui permet de réfuter une théorie ? Comment distinguer une connaissance scientifique d’une croyance ? Que signifie expliquer un phénomène ? Ça ne vous rappelle rien ? C’est le programme de philosophie de classe terminale depuis plus de cinquante ans ! Mais on n’a jamais le temps de consacrer à ces questions le temps qu’elles méritent. Dans cette refonte de notre lycée, les professeurs de sciences seront à même de faire ce retour critique sur leur propre discipline.

Les professeurs de mathématiques pourraient, de la même manière, préparer un cours réflexif. Qu’est-ce qu’une démonstration ? Que signifie dire qu’un raisonnement est nécessairement vrai ? Les objets mathématiques existent-ils indépendamment de nous, ou sont-ils des constructions de l’esprit ? Quelle relation y a-t-il entre les mathématiques et le monde physique ?

Les professeurs d’histoire prendraient un plaisir de dingue. Que signifie comprendre un événement historique ? L’histoire obéit-elle à des lois ? Peut-on juger le passé avec les catégories morales du présent ?

En géographie : qu’est-ce qu’un territoire ? Comment se construisent les frontières ? Quelle relation les sociétés entretiennent-elles avec leur environnement ? Comment penser les inégalités entre les espaces, les migrations, les villes ou les transformations du paysage ?

Quant au droit, à l’économie et aux sciences politiques, ils offriraient un terrain riche pour réfléchir à la justice, à la liberté, à l’autorité, à la propriété, à la démocratie et aux formes de la vie collective.

Il ne s’agirait pas de transformer artificiellement tous les enseignants en professeurs de philosophie. Il faudrait plutôt leur permettre de mobiliser la dimension réflexive de leur propre discipline, en travaillant avec des philosophes capables de les accompagner.

Le professeur de philosophie aurait alors un rôle particulier dans chaque lycée. Il assurerait une sorte de tronc commun, aiderait à formuler les problèmes, ferait découvrir les grands textes et les traditions de la pensée, et veillerait à ce que les réflexions particulières puissent se rencontrer dans un espace intellectuel commun.

Il ne serait plus le professeur d’une matière isolée. Il serait l’un des organisateurs de cette année finale.

Une pause pour préparer aux formations supérieures

Il faudra bien sûr que cette année reste compatible avec les exigences des études supérieures. Cela demandera de repenser les modalités du baccalauréat et les liens entre le lycée et l’université.

Et cette nouvelle organisation me paraît beaucoup plus apte à susciter des transmissions entre les lycées et les universités, les écoles d’ingénieurs et les classes préparatoires.

Adieux pleins de joie et de retenue fatiguée

Dans cette photo de famille, on voit le petit chien pointer le bout de son museau, preuve que mon action conciliatrice a porté ses fruits. Il n’a plus peur de mes beaux-parents et s’approche pour être sur la photo lui aussi.

Cette semaine fut riche en émotions car l’état de santé de certaines personnes se dégradent. Alors oui, nous avons noué des liens d’autant plus forts qu’ils sont soulignés par une aide physique, corporelle, qui ne peut laisser l’âme indifférente.

Vous voyez sur cette photo, au-dessus de ce paragraphe, que la jeune voisine soutient mon beau-père car il lui est difficile de rester en équilibre debout.

Derrière nos sourires, il y a donc une vraie joie profonde de se retrouver et de s’être soutenus les uns les autres.

Car, on le dit beaucoup mais c’est vrai, quand on aide et qu’on se rend utile à quelqu’un, en réalité, c’est tout autant le soignant qui est aidé par le soigné.

De même que l’ethnologue Nastassja Martin refuse d’écrire qu’elle a été attaquée par un ours, mais qu’il y a eu un événement-rencontre entre une femme et un fauve, chacun laissant sa trace chez l’autre, de même, entre Youssef et le sage précaire, il y a eu rencontre et chacun laisse sa trace.

J’espère recevoir de mon beau-père un peu de sa joie de vivre, de sa faculté de danser et de chanter, de se tenir debout même quand il perd l’équilibre et la masse musculaire.

Ma belle-mère, elle, reste dans un état stationnaire, et elle aussi a appris à aider son mari pour manger ses yaourts. Le petit chien, on le voit, est déjà fidèle à sa nouvelle maîtresse, et si Dieu le veut, va apporter son aide à la famille.

Cette séance de photos était épuisante pour mes beaux-parents. Il n’y a pas eu de larmes à notre départ, car la fatigue était plus grande que la tristesse.

La passion qui dominait dans ces adieux était la retenue et l’appel de la sieste.

Croire aux fauves en Tunisie

Quand on passe quelques jours à la ferme de Ftiss, Tunisie, on est tellement loin de tout et coupés de toute connexion internet qu’on dort à poings fermés dès huit heures ou neuf heures du soir. On est réveillés par le muezzin et le coq avant le lever du soleil.

À Ftiss, la lecture est aussi une activité plus intense qu’ailleurs. J’ai d’abord cru que j’avais de la chance car c’était toujours de très bons livres que j’avais sous la main quand j’étais chez mes beaux-parents : J.-G. Ballard, E. Vuillard, E. Ferrante, J. Rolin, j’étais toujours verni. Jusqu’à ce que je m’aperçoive que c’est le lieu qui augmente la concentration et l’intensité de l’acte de lire.

Les sillons des champs de Ftiss, comme les lignes d’écriture d’un livre trop grand pour nous

Nastassja Martin est un nom qui est revenu trois fois dans ma vie cette semaine du 18 au 25 septembre. Son livre Croire aux fauves étaient dans ma valise de voyage en Tunisie. Une conférence lui était consacrée dans le colloque où nous nous illustrâmes Hajer et moi sur le campus d’Aix-Marseille. Enfin, le podcast de France culture consacré à Tristes Tropiques  lui faisait la part belle.

Cela m’a motivé à lire Croire aux fauves car, avec de telles coïncidences, c’est dur de ne pas y voir un signe du destin, quelque chose à ne pas rater.

Nastassja Martin est une ethnologue qui étudiait le peuple Even dans le Kamtchaka, la péninsule volcanique de Sibérie. En 2015, elle se retrouve face à un ours et l’ours l’attaque, lui croque le visage, la mâchoire avant de s’enfuir. L’ethnologue s’est défendue à l’aide d’un piolet d’alpinisme. Elle a cru mourir, elle a survécu par miracle et elle est restée défigurée. Le récit est une belle méditation sur la rencontre entre l’homme et la bête féroce. 

« L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. » (Croire aux fauves, p. 140)

Enfin un beau livre sur la Sibérie et sur la sauvagerie, nous qui n’avions que des proses faussement poétiques sur le lac Baïkal. On a de quoi en vouloir à nos médias qui tendent le micro à des cuistres, des peoples et des « fils de » plutôt qu’à de vrais auteurs qui ne se limitent à être de meilleurs écrivains que Sylvain Tesson : ils sont aussi de meilleurs voyageurs et, lorsqu’ils voyagent, plutôt que de fuir toute relation avec les gens pour boire de la vodka et remplir des carnets de poésie, savent parler des langues étrangères et savent créer des relations humaines.

Nastassja Martin nous relate de belles rencontres avec des femmes appartenant à ces peuples indigènes, sauf qu’elle appelle ces peuples des « collectifs autochtones ».

Un récit trop court pour une semaine de vacances dans une ferme pleine d’animaux domestiques, où les seuls fauves qui traînent sont effrayés par Billy the Kid, le chien attaché qui me lèche la main avec affection quand je m’approche. Un beau récit tellement court qu’on décide de ralentir la lecture et de garder les dix dernières pages pour la fin de semaine. Comme un gâteau que l’on fait durer pour que le plaisir ne disparaisse jamais.

Mes pauvres beaux-parents et notre destin d’infirmiers

Mon pauvre beau-père, que j’appelle « mon père » en arabe, abi , semble être atteint d’une maladie que je n’ose nommer, et ma belle-mère d’une maladie stable mais qui la rend dépendante depuis une dizaine d’années déjà.

Mon pauvre père ne se lève plus qu’avec difficulté et, lui qui était mon modèle de vie quand il chantait et dansait dans tous les mariages de la région, fait appel à moi pour manger.

Jour après jour, je suis requis pour faire des choses que je n’avais pas prévu de faire. Des corvées que je suis dans l’obligation de faire car on me met devant le fait accompli.

Tout lâche que je suis, en vertu des préceptes de la sagesse précaire qui préconise la plus grande pusillanimité devant les difficultés de la vie, je n’ai pas réussi à me dérober à mes responsabilités : ça a commencé avec les changements de chemises ou de manteau quand j’étais en voyage l’hiver dernier. Je ne pensais pas aller au-delà. Changer les vêtements de quelqu’un d’autre que mon épouse, je pouvais le faire sans vomir dans de strictes limites. Il fallait que ce soit en plein jour, les couches les plus extérieures de la tenue vestimentaire, en public et que l’action ne dure pas plus d’une minute. Après avoir aidé mon beau-père à enfiler ou retirer manteau et pull en laine, je pensais valoir le prix Nobel de la santé. 

Cette année, son handicap était plus grand et il avait du mal à manger sa soupe. Il y eut un moment où l’on me demanda de lui faire manger un yaourt. J’étais outré qu’on attende cela de moi mais je me suis exécuté car tout le monde était très occupé.  

Chaque fois que j’administrais un service de type infirmier, ou aide-soignant, je pensais que c’était la dernière fois, que je ne faisais cela que pour dépanner momentanément. Chaque jour pourtant j’avais de nouvelles tâches qui m’attendaient et qui me remplissaient d’effroi. 

Changer les vêtements en totalité, sous-vêtements inclus. Faire la toilette. Faire prendre une douche. Et même, horresco referens, aller aux toilettes… 

Moi qui suis un égoïste accompli face à la maladie et à la vieillesse, moi qui préfère mourir qu’affronter le moindre test médical, je n’ai pas le choix, je dois ouvrir les yeux devant la réalité.

Heureusement, Abi est une bonne nature, toujours agréable et reconnaissant, et trouve naturel que je l’aide, n’ayant d’autre ressource. Il n’y a donc aucune gêne chez lui, ce qui facilite mon action.

Funérailles chantées à Ftiss

Soleil levant, Ftiss, septembre 2026

La grand-mére de Hajer est décédée le jour où nous donnions une conférence dans un colloque à la fac d’Aix-Marseille. Un vendredi.

Un de ses oncles qui a fait le déplacement depuis l’Europe m’a dit : « Je suis venu dès hier car je pensais qu’elle mourrait un vendredi. Elle mérite de mourir un vendredi. J’ai dit à mon frère de ne pas rentrer en Amérique avant vendredi mais il ne m’a pas écouté. »

Nous sommes partis en Tunisie le lendemain matin, samedi, pour participer un peu aux funérailles. Quand nous sommes arrivés, la grand-mère était déjà en bière, dans le cimetière familial de Ftiss. On m’a autorisé à aller la voir avec Hajer, mais à condition de bien faire le rappel des « quatre réponses ». L’oncle de Hajer m’a expliqué que les hommes sont allés l’enterrer aujourd’hui et ont prononcé les paroles qui conviennent pour que l’âme de la défunte aille au paradis. Les anges, notamment, viendront lui poser quatre questions et les dernières paroles qui sont prononcées sur la tombe sont là pour aider son âme à répondre correctement à quatre questions : Combien y a-t-il de Dieux ? Qui est son messager ? Quelle est ta religion ? Quel est ton Livre saint ? Il faudra donc qu’on n’oublie pas avant de quitter le cimetière de bien dire en arabe : Il n’y a pas de dieu autre que Dieu, Mohammed est son messager, ma religion est l’islam, mon livre saint est le Coran. 

Etrange, me dit-on, de devoir rappeler ces réponses-là… Dieu qui voit tout serait donc susceptible d’oublier ce qui fut la foi de la grand-mère ?

Le soir, nous rejoignons la ferme de l’oncle Mohammed, décédé récemment lui aussi, où se déroule la veillée funéraire. Pendant que nous mangeons le couscous que l’on nous sert, résonnent les chants et les prières qui sont proférés collectivement quelque part dans la maison. C’est la deuxième fois que j’assiste à une veillée funèbre à Ftiss.

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Mort d’un enfant Nahdi

La Précarité du sage, août 2023

Dans l’encadrement de la porte du salon, je vois mon beau-père assis un peu avachi, probablement fatigué après quelques heures de chants et de psalmodie. J’ôte mes chaussures et vais m’asseoir près de lui. Pour éviter de montrer que je le remets d’aplomb, je le prends dans mes bras et le redresse discrètement. Prends des coussins et le cale, puis j’écoute les trois leaders de la soirée funéraire. Un jeune qui doit être un imam de Bou Arada, un vieux qui connaît bien le repertoire et un autre entre-deux-âges qui semble être apparenté au clan des Nehed, le nom de famille de Hajer.

Beaucoup des performances consistent en genres variés : des chants, des histoires rimées et reprises en chœur, des invocations, des récitations de sourates du coran et des prières. Ces chants ne sont pas de douces musiques doloristes. Ce sont au contraire des psalmodies fermement rythmées à voix très hautes pour être entendues par une âme fatiguée et désorientée qui vient de mourir et qui est sur le point de quitter son corps pour rejoindre l’administration du Créateur. Il s’agit de soutenir l’âme du mort dans son dernier effort, comme si le but de cette soirée n’était pas que la défunte « repose en paix », mais au contraire d’aider son âme à voyager jusqu’au Ciel. L’ambiance spirituelle est très fervente, mais fervente dans un sens propulsif. On se regroupe tous pour constituer un moteur mystique qui donne de l’élan à la grand-mère. Je sens aussi qu’il convient d’éloigner, grâce à nos voix éclatantes, les démons et les mauvais esprits qui auraient la mauvaise idée de traîner autour d’elle.

Quelques cousins de Hajer se chargent du service et servent des jus de fruit, des thés, des cafés, disposent des assiettes de dattes, de raisins et de sucre.

Ma sourate préférée est soudain récitée : Al Rahman. Pourquoi elle plutôt qu’une autre ? Probablement parce qu’elle propose une description concrète de la douce vie que le paradis réserve à ceux qui y sont acceptés. Mais alors que cette sourate est d’habitude extrêmement mélodieuse, d’autant plus mélodieuse qu’elle comporte un refrain, ce soir elle était psalmodiée au pas de charge, dans un rythme binaire et saccadé. Une fille de trois quatre ans vient solliciter l’attention de son père, qui la garde dans ses bras pendant qu’il écoute les chants. Je suis pris par un léger sentiment de tendresse amère et mes larmes me montent aux yeux en pensant à la femme de ma vie qui n’a pas pu avoir d’enfant. 

Vers la fin de la cérémonie, quelques femmes entrent dans le salon pour prier avec nous, ainsi que d’autres enfants. L’ambiance est détendue et les enfants de nos fermes apportent beaucoup de joie à notre assemblée. J’ai demandé à Hajer le lendemain ce que les femmes faisaient pendant que nous travaillions à sauver l’âme de l’ancêtre. « Nous discutions entre nous dans le salon des femmes. Moi, je n’avais pas grand-chose à dire, alors j’ai écouté les histoires de mes tantes. » Hamdoullah, que Dieu te protège dans Sa grande tendresse, toi la femme de mes rêves.

Les jours qui suivirent, chaque fois que je conduisais ma famille dans la voiture de location, je longeais le cimetière familial et m’exclamait « Ta mère ! » à Youssef. Ce dernier se lançait alors dans des invocations, et nous murmurions la Fatiha, la première sourate du coran, chacun pour soi-même.

Un petit chien tunisien sans prénom

D’ordinaire les chiens dans les fermes tunisiennes sont attachés et ont une fonction essentielle mais délétère : aboyer comme des fous dès qu’un étranger approche. Faire peur et éloigner les rôdeurs. Leur vie, vue de loin, semble vraiment misérable.

Mais à notre arrivée à Ftiss, mon beau-frère m’a dit que celui-ci n’avait pas vocation à être attaché. Il était là pour apporter de la vie au contraire, ce qui me réjouissait.

Nous avions parlé de cela la dernière fois. Les deux parents qui vivent dans la ferme n’ont pas seulement besoin d’aide à domicile et d’auxiliaire de vie, ils ont besoin de contact, d’échanges, de joie de vivre autour d’eux.

Or mon beau-père n’aimait pas trop les chiens et chassait celui-là quand il mettait la patte dans la cour intérieure. Le petit chien, par conséquent, avait peur de nous tous, et tendait à imiter les autres chiens qui, attachés à une corde, s’évertuaient à aboyer même quand il n’y avait aucun rôdeur à l’horizon.

J’ai donc essayé de l’apprivoiser, ce petit chien, et de lui donner un nom. Le problème est que le nom qui me venait était déjà pris par un de ceux qui sont attachés et que j’avais baptisé quand il était petit et que je lisais le dernier roman d’Eric Vuillard : Billy the Kid.

Je réussis à m’approcher de lui et un jour, victoire, il me lécha la main et accepta de se laisser prendre dans mes bras. Il tremblait un peu parce que pour lui, les humains sont des êtres méchants et toujours de mauvaise humeur.

Il n’était pas très confiant mais comme les chiens sont des anciens loups qui ont choisi le camp de l’homme il y a quelques centaines de milliers d’années, tout chien est par principe adoptable, domptable et domesticable en peu de temps.

Il ne résiste jamais aux hommes car il est par définition programmé pour se rendre utile aux hommes et à tout recevoir des hommes. C’est le choix que son ancêtre a fait, et aujourd’hui, il ne connaît pas d’autre salut que la vie humaine, avec ses bonheurs et ses détresses.

Son prénom ne s’accrochait pas sur lui. Je ne pouvais l’appeler que « petit chien ».

Quand je l’approchais de mon beau-père, il tremblait de tout son corps. Il fallait prendre un peu de temps pour que ces deux-là s’apprécient.

Je connais mon beau-père, il est de nature affective et trouve toujours de quoi rigoler. Au début, il ne comprenait pas l’intérêt de voir un chien dans l’espace domestique mais il n’a pas fallu beaucoup de jours pour qu’il fonde de tendresse pour la mignonnerie de ce petit regard espiègle et qui respire l’intelligence.

Voyage en Tunisie de septembre 2026

Depuis Marseille où Hajer et moi fêtions notre dixième anniversaire de mariage, la nouvelle nous parvint que la grand-mère venait de mourir. Nous partîmes aussi sec à Tunis pour assister aux funérailles.

Nous avons loué une voiture de marque indienne qui avait l’avantage d’être petite et légère, donc peu consommatrice d’essence, et assez élevée pour emprunter les pistes accidentées de Ftiss.

Voiture de la marque Mahindra louée à l’aéroport de Carthage.

Je raconterai une autre fois la veille funéraire car un tel événement mérite un chapitre à lui seul.

Nous sommes restés une semaine entière dans la ferme de Ftiss où, en 2016, Hajer et moi avons accepté de nous unir devant Dieu et devant les hommes. C’était donc un voyage impromptu qui aurait dû être prévu et organisé de longue date, comme si la grand-mère, en mourant, s’était mêlée de nous envoyer un signe : ne fêtez pas votre union à Marseille, petits mécréants, revenez immédiatement à Ftiss.

La semaine s’est déroulée sous le signe des animaux. J’ai beaucoup traîné avec les chiens. Ceux que j’avais baptisés lors de mon dernier passage, ont grandi et m’ont reconnu à l’odeur et à l’ouïe, c’était très impressionnant.

Un petit chien est apparu que mon beau-frère Tarek a introduit dans la famille. Il a décidé de ne pas attacher celui-ci pour en faire un compagnon aux vieux parents. Très bonne idée, sauf que la famille se méfie des chiens et tendent à les chasser quand ils entrent dans la cour intérieure de la ferme.

J’ai cherché toute la semaine à lui donner un nom mais je n’ai pas trouvé. Je n’étais convaincu par aucune de mes tentatives. J’ai quitté la ferme en l’appelant « le petit chien ».

Les autres animaux ne sont pas en reste. J’ai trouvé qu’en ces temps de difficultés économiques, les poules et les dindes se portaient comme des charmes. Les pintades en particulier m’ont impressionné par leur beauté ardoise et le goût délicieux que leur chair apporte à la chorba tunisienne : une soupe de tomate à l’orge ou à je ne sais quelle céréale.

Le désastre des tests PISA : la solution pour remonter la pente

Ce n’est pas très difficile et, d’ailleurs, c’est probablement bénéfique pour nos chers adolescents : il suffit de préparer les tests PISA en eux-mêmes plutôt que croire naïvement que les tests évaluent fidèlement le vrai niveau de nos élèves. Un test évalue toujours la capacité à réussir ce test même, et pas grand chose d’autre.

Moi si vous me faites passer sans préparation un test d’intelligence ou de psychologie, je risque bien de passer pour un débile ou un autiste. En revanche si je connais à l’avance le type de questions auxquelles répondre, je me préparerai un peu avec le recul nécessaire et je passerai (tout aussi frauduleusement) pour un homme équilibré et d’une intelligence moyenne.

Comprenez une chose. Les tests sont inventés pour évaluer le niveau des gens dans un domaine en particulier. L’esprit est donc le suivant : pour réussir les tests de langue anglaise, eh bien pratiquons l’anglais, lisons et conversons dans la langue de Shakespeare. Le test viendra sanctionner notre niveau réel. Mais c’est une illusion.

Il y a une croyance dans le fait que les tests, les examens et les concours reflètent fidèlement le « niveau » (traduisez l’intelligence) dans telle ou telle discipline. En réalité ceux qui ont de bonnes notes aux examens sont ceux qui ont été entraînés aux attentes de ces examens là, exactement, et pas un autre.

Pour avoir participé à l’élaboration de tests de langue française, j’ai vu que les étudiants étaient souvent déstabilisés par le test lui-même et non par la langue française.

Bref, formons et payons grassement des enseignants spécialisés dans les « tests pisa » et le niveau des Français de 15 ans verra sa courbe remonter pour aller vers nos amis Chinois, qui appliquent exactement la méthode que je viens de vous présenter.

Un téléphone dans une classe de philo

Mes élèves me paraissaient intelligents et intéressés mais en manque de concentration. Il m’a fallu deux ou trois séances de cours pour diagnostiquer que quelque chose clochait chez mes élèves, par rapport à ceux à qui j’avais enseigné dix ans plus tôt.

J’ai pensé que le fautif principal était le téléphone portable et les réseaux sociaux, mais peut-être allais-je trop vite en besogne. Je me souviens de conversations où il se disait que les pratiques numériques des enfants affectaient leur santé mentale.

Ce qui m’intriguait, c’était la fatigue mentale des élèves français. Non seulement ils devaient faire beaucoup d’exercices de math et de sciences le soir à la maison, mais leur cerveau était constamment sollicité par des milliers d’images et d’informations qu’il fallait traiter nuit et jour. J’avais devant moi trente-cinq à quarante individus épuisés, la mémoire saturée.

Leur attachement à leur téléphone était pathologique et fusionnel. Un jour une élève regarda son écran alors que c’était explicitement interdit. Je lui confisque le plus doucement possible son engin et le pose sur mon bureau, sans interrompre mon cours. La jeune femme ne m’écoute plus, elle fond en larmes lentement et toutes les camarades veulent lui porter secours. Mon cours est ruiné. Les élèves auront tout oublié de ce qui fut abordé ce jour-là. C’était un cours pour rien.

Claude Iverné dans un taxi saoudien

Quel bonheur de travailler sur des œuvres d’art, des récits et des théories.

Je n’en reviens toujours pas que l’on puisse être privilégié au point de s’occuper d’images, de mots, de recherches et de visions.

Je rejoignais des amis au restaurant et devais leur rendre ces publications du photographe Claude Iverné. Avant de me séparer de ces livres, je les ai lus et feuilletés une dernière fois.

Iverné est un grand voyageur et un excellent connaisseur du Soudan. Il est en train de coopérer avec les musées d’Arabie Saoudite donc l’avenir dira s’il documentera le royaume avec la même profondeur que le pays africain.

Il m’a raconté comment, au milieu du chemin de la vie, il a tout quitté, la mode, les paillettes et Paris, pour aller dans un des pays les déshérités du monde et s’y installer durablement.

Depuis son retour en France, Iverné a créé des structures de recherche, d’archives et de publication, afin de faire plus de lumière sur le Soudan.

Et la lumière, un coup d’œil sur les images que je partage ici suffit pour se convaincre qu’il s’y connaît.