2027-2037: le grand programme de mosquées estampillées Nouvelle France

Architecture en terre, avec une tour pour capter les vents et rafraîchir l’intérieur. Najran, avril 2026

Si j’étais en charge du programme présidentiel de La France Insoumise, j’inclurais un volet « Mosquées nouvelles » comme un des grands projets du quinquennat.

Le but de toutes ces mosquées, décidées sur la base du volontariat des communes, ne serait pas seulement pour mieux vivre avec nos compatriotes musulmans. L’objectif serait aussi esthétique, social, urbanistique, écologique et éducatif.

En voici les grandes lignes :

  1. Architecture en terre, en pierre, et en tout ce qu’on trouvera sur place pour inventer un style vernaculaire contemporain.
  2. Mettre la gestion de l’eau au centre des quartiers, pour faire les ablutions avant la prière, et réutiliser cette eau de purification pour arroser les jardins odorants et médicinaux qui accompagnent la vie des fidèles.
  3. L’eau sera aussi mise à disposition pour des bains et douches publiques. Optique de rafraîchissement du peuple ainsi que d’hygiène sociale pour les gens trop mal logés dans nos quartiers et nos bourgs.
  4. Construction d’ensembles urbains adaptés aux changements climatiques : tour des vents pour faire sortir l’air chaud par le haut et maîtriser la température, comme on le fait depuis des millénaires dans les pays chauds. Arbres, plantes, fleurs.
  5. La France deviendrait ici, sans tambour ni trompettes, sans tension ni conflit, mais avec un art consommé d’accueillir les fausses polémiques venues des identitaires racistes, la France deviendrait un modèle et un moteur pour tous les pays occidentaux qui se retrouvent avec des problématiques différentes qu’ils doivent gérer en même temps.
  6. Comment financer un tel grand projet ? Par un grand emprunt. Le projet n’aura aucun mal à trouver des investisseurs.

Pourquoi ai-je dit « programme de LFI » ? Tout simplement parce que pour le moment c’est le seul mouvement qui a su être clair sur la question de l’islamophobie et de l’immigration. Les autres partis naviguent à vue et n’ont pas réussi à se défaire d’un vieux fond raciste. Ils pensent perdre des électeurs s’ils défendent tout simplement le droit de nos frères musulmans. Tant pis pour eux, tant pis pour les libéraux de mon espèce qui sont contraints de mettre leur maigre espoir d’un pays meilleur dans la seule sociale-démocratie.

1926-2026 : La Grande Mosquée de Paris, un modèle

Il y a cent ans, le 15 juillet 1926, le gouvernement (républicain et laïque) de la troisième République inaugurait la Grande Mosquée de Paris. Loin de développer un discours de suspicion ou de ségrégation vis-à-vis des musulmans, l’État a fait le choix audacieux d’investir massivement dans un édifice somptueux pour intégrer l’islam et les musulmans au sein du discours républicain. Certes, cette initiative ne naissait pas d’un pur esprit de concorde universelle, mais d’une volonté de contrôle colonial et impérial visant à encadrer les sujets de l’empire. Cependant, face à cette ambition de maîtrise, les dirigeants de 1926 auraient pu adopter une attitude aussi étroite d’esprit que certains de nos « pseudo-républicains » d’aujourd’hui. Ils ne l’ont pas fait.

Cette histoire nous invite à trier le bon grain de l’ivraie. Au lieu de nourrir des discours de rejet systématique contre le voile (Retailleau) ou l’abaya (Attal), de publier des rapports vides de sens sur les Frères musulmans qui ne représentent rien en France ou de laisser des chercheurs se livrer à une diatribe haineuse contre l’islam (Ferghane Azihari), nous devrions nous inspirer de l’esprit de 1926. Il est temps d’opérer un tournant : celui d’une décision politique claire pour construire, dans toutes les villes de France, des mosquées dignes de ce nom. Il est temps que nos territoires se dotent de ce patrimoine architectural et spirituel.

Mais détrompez-vous, je vous vois venir ! Vous vous dites que je parle comme un musulman qui voudrait convertir son pays. Pas du tout, je n’ai rien d’un prosélyte et, surtout, je le disais déjà en 2010 que nos villes devaient se garnir de mosquées. Ce n’est pas quelque chose qui vient à l’esprit sans réflexion : j’ai toujours milité pour un urbanisme audacieux, et pour des villes plus colorées. Les mosquées que j’appelle de mes vœux ne sont pas seulement des lieux de culte, mais de vrais chefs d’œuvre qui se visitent et se photographient, qui utilisent l’eau à bon escient et aménagent de merveilleux jardins pour méditer et converser.

Lire aussi : Construisons des mosquées !

La Précarité du sage, 2010

À l’heure des canicules et des villes qui se végétalisent, la mosquée est le parfait projet d’architecture pour mettre en application toutes les recherches en cours sur la terre, l’eau, le vernaculaire et l’éco-construction.

Il faut cesser de parler de « leurs mosquées » comme d’un élément étranger, pour adopter enfin la même posture que pour nos cathédrales ou nos églises : dire « nos mosquées ». La Grande Mosquée de Paris, aujourd’hui, est indéniablement un patrimoine français. Elle accueille des centaines, voire des milliers de visiteurs chaque jour, qu’ils soient croyants ou non. Ces édifices embellissent nos villes, elles sont des lieux de vie et de rencontre. Leur multiplication faciliterait l’intégration réelle et permettrait aux musulmans de se sentir pleinement respectés chez eux.

Nous traversons actuellement une phase de régression qui a débuté dans les années 1990, marquée par les polémiques des « néo-philosophes » contre le voile des filles à l’école. Cette dérive a engendré de nombreux malentendus et une fracture sociale profonde. Cependant, il est temps de sortir de cette spirale. Nous devons revenir à une époque de concorde, de compréhension et d’intégration conquérante, en suivant l’exemple de ceux qui, il y a un siècle, ont compris que la laïcité ne s’oppose pas à la dignité des cultes.

Retour sur l’affaire Guillaume Erner : que signifie l’apostrophe « On vous laisse parler tout seul » ?

Il faut écouter la très belle émission que Guillaume Erner a consacrée à Marc Bloch à l’occasion de son entrée au Panthéon. Pendant près de vingt minutes, l’émission est d’une grande qualité. Grâce à la présence de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, l’auditeur bénéficie d’une réflexion historique d’une rare intelligence. Nous avons la chance de compter parmi nous des historiens de cette stature, capables de faire revivre une œuvre, une époque et une pensée sans jamais céder à la facilité.

« On vous laisse parler tout seul », Boucheron à Erner

Marc Bloch apparaît dans toute sa complexité : immense historien, résistant, républicain, assassiné en 1944 après avoir été arrêté par la Gestapo avec la participation de collaborateurs français. Né dans une famille juive, il ne pratiquait pas sa religion et se définissait avant tout comme Français, profondément attaché à la République. Son identité juive relevait de son histoire familiale, non d’un engagement religieux ou politique.

Puis, à la toute fin de l’entretien, Guillaume Erner déplace brusquement la conversation vers un tout autre sujet : la résurgence contemporaine de l’antisémitisme et de la critique d’Israël. Selon lui, la haine des juifs prendrait aujourd’hui des formes nouvelles, notamment à travers l’usage de termes comme « sioniste » ou « génocidaire » dans les débats autour d’Israël.

C’est précisément à cet instant que, selon moi, l’émission perd de sa force intellectuelle pour devenir un simple bourbier médiatique. Le lien établi entre Marc Bloch et les polémiques contemporaines est artificiel. Rien, dans la vie ou l’œuvre de Bloch, ne justifie de l’enrôler dans les controverses actuelles sur Israël ou la critique des massacres commis en son nom. Faire du destin tragique du médiéviste Bloch un point d’appui pour commenter l’actualité politique me semble constituer une grave erreur de perspective.

Marc Bloch au Panthéon

Patrick Boucheron, avec beaucoup d’élégance, refuse d’entrer dans ce terrain. Avec sa collègue historienne Alya Aglan, impeccable elle aussi, il recentre constamment la discussion sur l’histoire de Marc Bloch. Le contraste est saisissant : d’un côté, la volonté de comprendre un homme et son époque ; de l’autre, la tentation de ramener cette histoire aux débats qui obsèdent un journaliste pro-Israël.

Alya Aglan, impeccable, peine à se faire entendre par Guillaume Erner

Le véritable enjeu est pourtant ailleurs. On peut condamner les crimes antisémites tout en critiquant la politique menée aujourd’hui par le gouvernement israélien, tout cela relève d’un débat politique et moral distinct. Assimiler ces critiques à des formes renouvelées d’antisémitisme obscurcit la compréhension de deux réalités qui méritent d’être pensées séparément.

C’est d’ailleurs ce que semble suggérer, en creux, la réaction de Patrick Boucheron : l’histoire exige de la rigueur, de la nuance et le refus des analogies hâtives. « On vous laisse parler tout seul », dit-il à un Erner qui voudrait, sinon un soutien à Israël, au moins une absence de soutien explicite à l’idéologie humaniste qui défend la dignité des Palestiniens.

Erner n’écoute plus que son obsession personnelle et perd pied. Le lendemain de cette émission que je qualifie d’historique, il invite Marine Le Pen et commet la faute professionnelle qui avait pour but de faire passer Mélenchon pour aussi antisémite que Jean-Marie Le Pen. Ce dérapage professionnel, il l’a fait sous le coup de la colère due à Patrick Boucheron qui lui a dit : « Vous êtes tout seul avec votre obsession pro-israélienne. Vous n’aurez pas le soutien des chercheurs et des historiens. On vous laisse parler tout seul, c’est-à-dire avec la poignée de fanatiques qui noyautent les plateaux télé. »

Erner sera sanctionné, mais pas comme je l’aurais voulu.

Cette émission mérite donc d’être écoutée, puis réécoutée. D’abord pour la magnifique leçon d’histoire que donnent Patrick Boucheron et Alya Aglan sur Marc Bloch, figure majeure de notre patrimoine intellectuel. Ensuite parce que sa conclusion offre, malgré elle, une réflexion sur les difficultés de notre époque : la tentation permanente de faire parler le passé au service des obsessions du présent, quitte à lui faire dire ce qu’il ne disait pas.

Chef-d’œuvre de Houari Touati : Islam et voyage au Moyen Âge

Red Sea Museum, Jeddah, Arabie Saoudite

Il est des livres qui nous accompagnent toute une vie. Pour moi, Islam et voyage au Moyen Âge de Houari Touati appartient à cette catégorie. Je l’ai étudié durant mes années de doctorat, entre 2008 et 2012, mais je ne l’ai jamais véritablement quitté. Voilà plus de vingt ans que je le consulte, le relis et y découvre sans cesse de nouvelles pistes de réflexion.

Publié en 2000, puis traduit en anglais, cet ouvrage occupe une place singulière dans l’historiographie. Là où beaucoup d’auteurs auraient consacré un livre supplémentaire aux exploits d’Ibn Battuta ou à la recension des grands voyageurs arabes, Houari Touati fait un choix beaucoup plus ambitieux : il s’intéresse au voyage lui-même comme fondement de la civilisation arabo-musulmane.

La grande force de ce livre est de montrer, chapitre après chapitre, que le voyage n’est pas seulement un thème littéraire ou une aventure individuelle. Il constitue une véritable structure intellectuelle, sociale et religieuse. Le déplacement est partout : dans la transmission du savoir, dans la religion, dans la linguistique, dans la quête de légitimité des savants et, bien sûr, dans la littérature.

Lorsque j’ai découvert cet ouvrage, je m’attendais à y rencontrer avant tout des explorateurs, des poètes et des écrivains voyageurs. Je cherchais les équivalents arabes de Marco Polo ou de Jean de Mandeville. Touati m’a appris que la réalité était infiniment plus riche. Le voyage n’est pas seulement l’affaire des aventuriers : il est au cœur même de l’épistémè de la civilisation arabo-musulmane.

C’est cette perspective qui fait de ce livre un véritable chef-d’œuvre. Plus qu’une histoire des voyageurs, c’est une histoire du voyage comme matrice culturelle.

Mes votes (2) : 1995-1997. Quand j’ai découvert la question sociale

Le sage précaire en travailleur social dandy, 1996

Je ne crois pas que l’on comprenne vraiment la misère en lisant des statistiques. On la comprend lorsqu’on rencontre ceux qui la vivent. Je connaissais plus ou moins la pauvreté, sans vouloir blesser mes parents, les fins de mois difficiles, mon père qui flirtait avec la faillite, le dépôt de bilan et même le suicide. Mais je ne connaissais pas la misère et ma famille pouvait toujours se projeter dans une société sociale-libérale.

Pour moi, la prise de conscience de la question sociale s’est faite à la fin des années 1990, pendant mon service militaire.

J’avais l’occasion d’effectuer ce service au centre social de la Condition des Soie, dans le célèbre quartier de la Croix-Rousse, à Lyon. J’y découvrais un monde que je connaissais mal car j’avais plutôt grandi à la campagne : celui des clochards et des familles qui ne tiennent que grâce aux associations, des personnes isolées, des travailleurs pauvres, de ceux qui vivent toujours au bord du précipice.

Je n’avais encore jamais mesuré concrètement ce que représentait ce tissu associatif dans un quartier qui tisse une toile d’araignée essentielle pour recueillir tous ceux qui tombent du système économique, de la famille, de la norme, du validisme ; ceux qui tombent dans la misère par manque de soutien, de structure mentale, d’entourage ou de joie.

Je compris alors une chose très simple : si ces associations venaient à disparaître, ou si les financements publics s’effondraient, ce ne seraient pas quelques activités qui cesseraient. Ce sont des milliers de vies qui basculeraient, et ce sont des villes entières qui pouvaient exploser de diverses manières : criminalité, émeutes, économie parallèle.

Il existe, dans un pays comme la France, une immense infrastructure de solidarité que l’on ne voit presque jamais. Des travailleurs sociaux, des bénévoles, des éducateurs, des associations de quartier, des centres sociaux. Tant que tout fonctionne à peu près, on oublie leur existence. Mais lorsqu’on les voit travailler au quotidien, on comprend qu’ils empêchent silencieusement une partie de la société de sombrer, et le reste de la société de profiter de la quiétude.

On ne parlait jamais de cela dans les médias. Si je connaissais un peu la pauvreté, je découvrais le désespoir social et la misère.

À la même époque, je lisais tous les jours Le Monde. J’avais le temps de lire un quotidien de manière suivie car je devais ouvrir la permanence d’Accueil Santé, une structure d’accès aux soins pour les plus démunis, affiliée au centre social. Le matin, il y avait rarement des gens à accueillir. Je me renseignais sur les débats économiques, les questions budgétaires, les politiques publiques. Le journal était à l’époque dirigé par Edwy Plenel et soutenait l’union de la gauche lors des élections législatives précipitées issues de la dissolution.

En 1997, la gauche plurielle arrive au pouvoir. Je vote encore dans la ville de mes parents, dans le nord Dauphiné, et cela me contrarie car l’est lyonnais est assez dominé par le racisme et les vieux politiciens de droite sans projets. Je ne me rappelle plus pour qui j’ai voté ; une candidate d’un des partis de la gauche plurielle, mais quelqu’un qui n’avait aucune chance d’être élue députée dans la circonscription où je votais.

Je ne suis pas un admirateur inconditionnel de Lionel Jospin mais il me donne le sentiment qu’un équilibre est possible entre justice sociale et responsabilité budgétaire.

Je suis jeune et je vote comme un vieux.

Guillaume Erner doit-il être protégé de lui-même pour sauvegarder la qualité de l’information sur France Culture ?

De la notion de « déport éditorial »

Guillaume Erner est, à mes yeux, l’un des meilleurs journalistes de sa génération. Son sens de l’interview, sa capacité à faire dialoguer des points de vue opposés et ses qualités pédagogiques contribuent largement à l’intérêt de la matinale de France Culture. C’est précisément parce que j’apprécie son travail que je m’interroge aujourd’hui sur une difficulté récurrente qui a pris une dimension insupportable.

Guillaume Erner a lui-même consacré un livre à ce qu’il appelle sa « judéo-obsession ». Le terme est le sien. Il y décrit l’importance que prennent, dans son rapport au monde, les questions liées à la judéité, à Israël et à l’antisémitisme. Qu’un journaliste reconnaisse aussi lucidement une préoccupation personnelle est plutôt une qualité. Mais cette reconnaissance soulève une autre question : que se passe-t-il lorsque cette implication personnelle finit par interférer avec l’exercice du métier de journaliste ?

Ces dernières années, (le fameux tournant de 2023), plusieurs séquences m’ont donné le sentiment que cette frontière était poreuse. Je pense notamment à certaines interviews consacrées au conflit israélo-palestinien ou à ses prolongements dans le débat public français, où l’entretien semble se transformer en confrontation. Les échanges avec Francesca Albanese ou avec Patrick Boucheron ont, chacun à leur manière, nourri cette impression chez de nombreux auditeurs.

Plus récemment, la diffusion d’un montage truqué concernant un responsable politique accusé à tort d’être antisémite, finalement suivie d’excuses de Guillaume Erner pour un défaut de vérification, a rappelé a minima qu’un journaliste expérimenté pouvait commettre des erreurs lorsque la vigilance professionnelle faiblit. Le problème est que ce n’est pas une erreur, c’est plutôt une faute que la sagesse précaire décrète « faute professionnelle ».

Cette affaire du montage frauduleux qui diffamait Jean-Luc Mélenchon en est la preuve : il fallait aussi s’excuser auprès de Mélenchon et des gens de gauche pour cette diffamation. Cette faute professionnelle appelle une sanction, mais quelle sanction ?

Moi qui ne suis ni mélenchoniste ni même de gauche, je propose une solution de sagesse que je crois à la fois équilibrée et novatrice sur le plan du droit des journalistes.

Dans de nombreuses professions, des mécanismes existent pour gérer les conflits d’intérêts ou les conflits d’implication. Un magistrat peut se déporter lorsqu’il existe un doute sur son impartialité. Un expert peut être récusé s’il présente un conflit d’intérêts. Un chercheur est tenu de déclarer les liens susceptibles d’influencer ses travaux. Ces dispositifs ne constituent pas des condamnations morales ; ils visent à préserver la confiance dans l’institution.

Pourquoi ne pas imaginer un mécanisme comparable dans le journalisme ?

J’appelle cela, à titre provisoire, un « déport éditorial ». Lorsqu’un journaliste démontre, de manière répétée, une difficulté à maintenir la distance professionnelle requise sur un champ précis de l’actualité, il pourrait être décidé (idéalement avec son accord, mais dans ce cas d’espèce j’imagine même à son initiative) qu’il cesse temporairement de traiter ce domaine. Les sujets concernés seraient confiés à d’autres journalistes de la rédaction.

Une telle mesure serait infiniment moins lourde qu’une suspension ou qu’une éviction. Elle ne remettrait pas en cause les compétences générales de la personne concernée. Elle reconnaîtrait simplement qu’aucun journaliste n’est totalement imperméable à ses engagements, à son histoire personnelle ou à ses sensibilités.

Dans le cas de Guillaume Erner, cela signifierait qu’il continue pleinement son travail d’intervieweur et d’animateur de la matinale, tout en laissant à d’autres le traitement des questions directement liées à Israël, à la Palestine ou à l’antisémitisme. Rien ne l’empêcherait, en dehors de ses fonctions de journaliste de la matinale, d’exprimer ses analyses dans des livres, des conférences ou des tribunes, comme tout intellectuel.

Ce que je propose n’est en rien une censure, mais au contraire une organisation de l’espace public du débat pour que ceux qui sont garants de la pluralité ne soient pas gênés par leur propre biais.

Cette proposition ne repose pas non plus sur l’idée qu’un journaliste devrait être neutre au sens d’être dépourvu de convictions. Elle repose plutôt sur une exigence plus modeste mais essentielle : savoir reconnaître lorsqu’un sujet devient si personnel qu’il risque d’altérer la qualité du travail journalistique.

Le véritable enjeu n’est pas le cas individuel de Guillaume Erner. Il est de savoir si les médias de service public doivent se doter de procédures explicites permettant de gérer les situations où un biais personnel, quel qu’il soit, devient suffisamment manifeste pour fragiliser la confiance du public.

Prenez exemple sur les journalistes noirs et arabes qui présentent et animent des journaux ou des émissions de débat : ils redoublent de vigilance dès qu’un sujet s’approche du racisme. C’est ce qu’énonce est en droit d’attendre sur radio France.

Beigbeder : le musée des vanités littéraires des années 2020

Il faut l’admettre sans snobisme : Frédéric Beigbeder est un artisan de la forme. Son émission, Conversation à La Pérouse, est de la bonne ouvrage. Le son est cristallin, le ton maîtrisé, le rythme animé et l’animateur, ce grand couturier du marketing littéraire, manie l’humour avec la dextérité de celui qui doit éviter à tout prix d’être sérieux. Si l’on devait évaluer le produit (l’émission de télé) en tant que bien de consommation culturelle pure, c’est une sorte de chef-d’œuvre. On y rit, on s’amuse, on se laisse porter par ce flot de parole soyeuse. C’est du bon travail.

Mais c’est en même temps effroyable et méprisable.

Car ce qui se joue derrière ce décor si parfait, c’est la photographie glaçante d’un monde littéraire qui a perdu son âme pour ne garder que son portefeuille. L’émission est une vitrine brillante de gloires perdues. D’un côté, les géants du commerce, ces Amélie Nothomb ou Pierre Lemaitre, dont le talent est indéniable mais qui ont été transformés en marques, des produits de grande distribution prêts à être déballés. De l’autre, cette caste obscure et influente : les écrivains comme Christophe Oni-dit-Biot, les directeurs de collections, les juges de prix, les critiques littéraires, les directeurs de suppléments culturels, bref ces « médiateurs » qui ne valent pas par leurs écrits, mais par leur pouvoir de faire ou de défaitre les réputations dans ce petit Paris.

Lire aussi : Birmane, de Christophe Ono-Dit-Biot, un roman qui pose problème

La Précarité du sage, 2008

C’est ici que le paradoxe devient grinçant. L’émission est brillante, mais le milieu qu’elle célèbre est d’une stérilité affligeante. On y voit des gens qui ne parlent pas pour partager une pensée, mais pour confirmer leur appartenance à un club. Leurs livres ? Souvent secondaires, voire médiocres. Leur influence ? Décisive, car elle est celle du « entre-soi ». C’est une industrie qui ne produit pas de la littérature, mais de la visibilité. Elle vend de l’image, pas de l’art.

Regarder Beigbeder, c’est comme assister à une réception de la haute société où tout le monde salue tout le monde, où les compliments pleuvent comme des confettis, et où l’on se demande avec un certain malaise : « Mais qui est-ce, vraiment, et qu’ont-ils créé ? »

Et pourtant, il y a une utilité perverse à ce spectacle. Si ces mémoires-là sont vaines, elles sont précieuses pour les historiens. Dans 50 ans, quand on voudra comprendre comment le monde littéraire des années 2020 a sombré dans une forme de décadence élégante, où la qualité a été sacrifiée sur l’autel de la rentabilité et du réseau, on ouvrira cette émission. Elle servira de preuve. Une preuve de ce que l’on a perdu : la capacité à critiquer, à oser, à être imparfait.

Les émissions de Beigbeder sont donc une œuvre d’art magnifique du fait même qu’elles constituent un document d’archive accablant. C’est le portrait d’un milieu qui a réussi l’impossible : vendre de la culture en se garant contre tout risque, en s’abritant derrière un entre-soi bourgeois où l’on ne rencontre jamais que des échos de soi-même. Un plaisir visuel, mais une pauvreté spirituelle absolue. Et c’est peut-être cela, la plus grande honnêteté de l’émission : un écrivain qui n’invite que des gens qui pourraient lui être utiles ; des auteurs mondains qui se renvoient la balle et l’ascenseur.

Mes votes (1) 1988-1995 : L’Europe, ma patrie sentimentale

Mon premier vote ne fut ni un vote de droite, ni un vote de gauche. Ce fut un vote pour l’Europe. Si on me dit que j’ai alors voté comme tous les partis de droite capitalistes, libre-échangistes et bourgeois, je réponds que c’est vrai et que je n’en ai pas honte car je n’ai jamais prétendu être un communiste ni un révolutionnaire.

Ce qui est frappant, c’est que les raisons qui me poussaient à voter « oui » ne sont pas celles que l’on entendait le plus souvent. Je ne pensais ni monnaie unique, ni marché commun, ni compétitivité. Mon Europe était d’abord une Europe sentimentale et culturelle. C’était aussi une Europe du voyage et des promenades. L’Europe vagabonde pour reprendre le titre d’un beau livre de l’historien Daniel Roche.

L’Europe buissonnière pour faire écho à un autre sage précaire, alcoolique, parisien privilégié et anti-communiste : Antoine Blondin.

En 1992, j’ai vingt ans. Les Français sont appelés à se prononcer par référendum sur le traité de Maastricht. Je vote « oui » avec le sentiment de l’évidence.

Aujourd’hui encore, je voterais exactement de la même manière.

J’étais ouvrier ramoneur à temps partiel et étudiant en philosophie le reste du temps. C’était l’époque où je traversais le continent en auto-stop avec mon copain Ben, de Lyon à Nuremberg, puis de Nuremberg jusqu’à Heidelberg. Pour un Français qui étudie la philosophie, voyager en Allemagne est aussi important et formateur que pour un musulman faire le tour de la Kaaba à La Mecque.

C’était aussi le temps de mes voyages en Italie avec celle que j’aimais, en Lombardie parce que Pérouse me paraissait moins écrasant que Florence ou Rome. Pour un Français qui étudie l’art, voyager en Italie, etc.

L’Europe était devenue mon horizon naturel. Les frontières existaient encore, mais elles me semblaient déjà appartenir au passé.

Je me sentais chez moi aussi bien à Lyon qu’à Prague. Je découvrirai bientôt que le reste du monde m’est tout aussi familier, mais à cette époque, jeune homme en construction, je me crois bêtement occidental.

Très tôt, j’ai considéré que les États-nations étaient des constructions historiques appelées à perdre de leur importance. Ils avaient sans doute eu leur utilité après la révolution française, mais ils me semblaient appartenir au XIXᵉ siècle davantage qu’au XXIᵉ.

Je rêvais d’une Europe fédérale, beaucoup plus intégrée politiquement. Une Europe où les grandes décisions seraient prises en commun, tandis que les régions retrouveraient une vraie autonomie. Lyon est un ville qui s’est épanouie quand elle traitait avec Turin et Milan, et qui s’est rabougrie quand on a fermé les frontières et qu’elle devait se tourner vers Paris.

Pour un Lyonnais, Paris est une ville sympa et agréable, mais c’est une espèce de ville nouvelle, une Dubai française qui a peu de profondeur. Les Lyonnais ont plus de respect pour Marseille que pour Paris…

Aujourd’hui encore, je préférerais avoir comme dirigeants certains Espagnols, Irlandais et Scandinaves plutôt que Macron, Retailleau ou Hollande.

Cette conviction européenne ne m’a jamais quitté.

L’année suivante, en 1993, je vote pour le Parti socialiste aux législatives.

Ce n’est pas un vote d’adhésion. Je n’ai jamais cru au Parti socialiste. Je vois surtout un parti qui s’effondre, une gauche en très mauvaise posture, et je me dis qu’il faut malgré tout soutenir ceux qui sont en train de perdre plutôt que d’accompagner la victoire annoncée d’une droite dans laquelle je ne me reconnais pas malgré mes tendances libérales.

C’est un vote mélancolique pour une cause perdue d’avance, pour ne pas donner un sentiment de triomphe absolu à ceux qui utilisent déjà le racisme et les sentiments anti-pauvres pour gagner les élections.

En 1995, je vote Lionel Jospin au second tour. Je serais incapable de dire aujourd’hui pour qui j’avais voté au premier tour des présidentielles. J’apprécie chez Jospin la personnalité protestante, austère et honnête. Il ne fait pas rêver les gens et j’apprécie beaucoup qu’un responsable politique ne cherche pas à séduire. Je ne sais pas pourquoi des gens le traitent de con, quelque chose m’a encore échappé.

Avec le recul, je m’aperçois que ces premières années dessinent déjà les grandes lignes de toute ma vie politique. L’Europe comme horizon utopique. Une méfiance envers les discours nationaux étroits. Et des votes qui sont souvent moins des adhésions que des tentatives de rester fidèle à quelques convictions simples.

La suite de cette histoire commence quelques années plus tard, dans un centre social de Lyon, où je vais découvrir de manière beaucoup plus concrète ce que signifient les injustices sociales.

Mes votes (série de l’été). Pour qui j’ai voté depuis mes 18 ans

Depuis quelque temps, je me dis qu’il serait intéressant de raconter tous les votes de ma vie.

Pas pour distribuer des bons et des mauvais points. Pas non plus pour convaincre qui que ce soit de voter comme moi. Encore moins pour donner des leçons de cohérence, car la sagesse précaire proscrit l’injonction à la cohérence.

Je crois que l’on comprend mieux une personne en regardant le chemin qu’elle a parcouru que la photographie de ses opinions du moment.

J’ai rarement voté avec enthousiasme, ou alors je ne m’en souviens pas. Je n’ai jamais cru que des partis politiques allaient améliorer la situation du pays, de la région ou du continent. J’ai voté avec résignation, souvent. Par conviction parfois, mais plus souvent par stratégie. Pour empêcher une candidature jugée dangereuse ou pour qu’on se débarrasse d’un président qui nous faisait honte. Enfin une fois, il m’est arrivé de voter pour donner du poids à un courant plutôt qu’à un autre à l’intérieur d’une majorité.

Ceci est donc la série estivale de La Précarité du Sage. Tout l’été, votre blogueur préféré va explorer en maillot de bain fluo et lunettes noires cintrées les contextes historiques qui l’ont amené à glisser des bulletins de vote dans l’urne.

Je publierai si Dieu le veut un billet par élection majeure depuis mes 18 ans, c’est-à-dire depuis 1990.

En préparant cette série, je me suis aperçu qu’il existe, derrière ces votes successifs, un fil conducteur finalement assez solide malgré la précarité revendiquée de mes convictions et tendances. Certaines de mes opinions n’ont pratiquement jamais changé. Mon attachement à la construction européenne, par exemple. Ou encore l’idée que la solidarité sociale n’est pas un supplément d’âme mais une nécessité pragmatique pour qu’une société ne sombre pas dans le chaos. Ou enfin la conviction que les questions écologiques finiront toujours par s’imposer, qu’on le veuille ou non.

En revanche, ma confiance dans les partis politiques et dans le personnel politique a toujours été inexistante.

Je n’ai jamais été un militant. Je n’ai jamais adhéré à un parti. Je me suis toujours senti anarchiste de droite, libéral de tempérament, modéré dans mon républicanisme, et toujours heureux de fréquenter des amis qui représentent l’ensemble du spectre politique.

Cette série ne sera donc pas une histoire de la vie politique française. Ce sera plutôt une petite autobiographie intellectuelle d’un citoyen moyen qui pense que, pour la première fois, la présidentielle à venir peut changer les choses et placer la France à l’avant-garde de la vitalité sociale européenne.

Pour le dire autrement, j’aimerais faire comprendre comment on peut être de droite, conservateur et même un peu bourgeois, et voter pour La France Insoumise. Je vais essayer de vous expliquer pourquoi, quand on est de droite et qu’on ne veut pas perdre son patrimoine ni son épargne, il est préférable d’envoyer Jean-Luc Mélenchon à l’Élysée. Mais c’est une longue histoire et on y reviendra à la fin de l’été.

Le premier épisode commencera en 1992, avec mon premier vote : le référendum sur le traité de Maastricht. J’avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Je découvrais que mon premier bulletin de vote parlait déjà moins de la France que de l’Europe.

Je suis moins intelligent que vous, n’ayez pas peur de le penser

Je n’ai jamais passé de test de QI mais je suis certain que si j’en passais un, il serait assez faible, et je vais vous dire pourquoi.

D’abord parce que je suis lent. La rapidité d’analyse est paraît-il un des critères importants dans les tests de QI.

Quand on me pose une question, il m’arrive de répondre immédiatement, mais plus souvent je prends une pause avant de répondre. On prend ce silence pour de la bêtise alors que c’est simplement une forme de lenteur. Il m’arrive aussi de regarder la personne qui vient de parler plutôt que de répondre, car les mimiques des gens me fascinent plus que les réponses que je pourrais apporter.

Souvent je prends la parole après ce silence, non pour rebondir de manière appropriée mais pour commenter les paroles que la personne vient de prononcer : « Tiens, tu as dit can-can au lieu de commérage », « que veux-tu dire par … ? », « c’est marrant ce que tu viens de dire », etc. Et ma lenteur combinée à ce décalage dans la réponse fait immanquablement suspecter une forme de débilité, ou d’autisme.

Quand j’interagis, il m’arrive de réfléchir, de revenir sur ma réponse. Puis de me demander si je n’ai pas oublié quelque chose. Puis de considérer l’hypothèse selon laquelle la question était mal posée. Puis de soupçonner un piège, puis d’envisager qu’il puisse exister une autre manière de regarder le problème. Pendant ce temps-là, les autres ont répondu correctement et sont passés à autre chose.

Cette manie de réfléchir plusieurs fois à la même chose me fait perdre un temps considérable. Les gens convenablement intelligents, eux, savent immédiatement, et ne se posent pas de questions inutiles.

Deuxième indice de ma bêtise présumée : j’ai toujours été mauvais en mathématiques.

J’aimais bien les mathématiques mais cela n’a pas suffi. Or, non seulement je n’étais pas brillant avec les chiffres et les abstractions algébriques, mais en plus je me jetais dans la gueule du loup sans raison autre qu’une prise de risque stupide. À l’époque, en effet, les baccalauréats dits littéraires, les seuls que je voulais choisir car j’avais soif de philosophie, de lettres et d’art, pouvaient être A1 (philosophie et math), A2 (philo et langues) ou A3 (philo et art). J’ai choisi A1 alors que je me savais nul en maths. Je me mettais en danger sans nécessité, ce qui prouve certainement un certain manque de discernement.

Le jour de l’examen, j’ai obtenu une note si faible que j’aurais pu rater le bac bêtement si les autres disciplines ne m’avaient pas sauvé la mise.

N’importe qui doté d’un QI au-dessus de la moyenne aurait probablement fait un calcul d’efficacité pour essayer d’atteindre une mention honorable… Je ne sais vraiment pas ce que j’avais dans la tête.

Pourtant, depuis trente ans, je lis des livres de vulgarisation scientifique, d’épistémologie, je regarde des conférences et je passe mon temps à m’intéresser à des sujets scientifiques dont je ne comprends que la part narrative. La partie mathématique m’échappe tout à fait. Mais c’est ainsi, je ne suis pas doté d’un cerveau qui trouve les mathématiques ludiques et amusantes.

L’intelligence prend des formes étranges, c’est entendu, et je ne vais pas énumérer toutes les occurrences où la mienne a été prise en défaut. Il reste à faire un autoportrait de l’artiste en imbécile, sans exagération ni complaisance. Jean-Jacques Rousseau est celui qui s’est le plus approché de cette performance, et c’est la tâche de la sagesse précaire de l’accomplir tout à fait.