À la fin du XXe siècle, je prends une décision importante juste après la victoire de la France à la coupe du monde de football : celle d’aller vivre dans un pays anglophone.
Après avoir travaillé au Musée d’art contemporain de Lyon et à la Biennale d’art contemporain, je fais un constat très simple : mon anglais est insuffisant, je ne comprends même pas les artistes américains qui nous expliquent leur travail en faisant des efforts pour parler lentement. Le déclic vient quand la géniale Ann Hamilton ne parvient pas à discuter avec moi, et que je suis dans l’incapacité de lui témoigner de mon admiration. Dans le monde qui s’annonce, je ne peux pas continuer ainsi.
Mon premier réflexe est de penser à Londres, puis je choisis Dublin quand mon ami Germain m’informe que sa fille a vécu une année dans la capitale irlandaise par amour pour la littérature de Beckett. Ce fut une révélation. Dublin me parut bien plus attractive que Londres, plus proche de Lyon dans le sens d’une capitale secondaire. C’est une ville à taille humaine, très littéraire en effet, plus pauvre aussi, dans le bon sens du terme : dans mon esprit, elle devait être moins dominée par la puissance économique. C’est également une ville profondément marquée par le catholicisme, ce qui m’intéresse pour des raisons obscures.
Je me lance dans toute entreprise avec l’idée que je risque d’échouer. Dans ce cas, je me dis qu’échouer sur les docks de Dublin a du charme.
J’y travaille d’abord dans la restauration, avant d’accepter des opportunités que l’enseignement m’offre : le lycée français d’Irlande cherche un professeur de philosophie et l’Alliance française un professeur d’histoire de l’art. Je suis recruté et je me régale. J’enseigne aussi la littérature dans un département de français à l’université, et le français pour architectes dans une école d’architecture de renom. C’est la belle vie.
Pendant ce temps, en France, Lionel Jospin termine son mandat de Premier ministre à la tête de la « gauche plurielle ».
À l’époque je pense que le bilan de la gauche plurielle est plutôt bon. Elle a réussi quelque chose que l’on croyait difficile : mener une politique sociale tout en conservant une crédibilité dans la gestion économique et budgétaire. Tout semblait réuni pour que Jospin accède naturellement à la présidence de la République.
Personne, ou presque, n’imaginait ce qui allait arriver. Au premier tour, je vote pour le candidat écologiste. Je ne vote pas ainsi pour sanctionner Jospin mais mon raisonnement est celui d’une coalition. Je considère que Jospin sera élu. La question n’est donc pas de savoir qui sera président, mais quels seront les rapports de force au sein de la future majorité.
À mes yeux, l’écologie est déjà devenue l’enjeu principal du XXIᵉ siècle. Je souhaite donc que les écologistes disposent du plus grand poids possible afin d’influencer les arbitrages du futur président.
Je vote écologiste pour forcer Jospin à mettre l’environnement au centre de ses préoccupations. C’était, me semblait-il, un calcul parfaitement raisonnable. Le 21 avril 2002 Le Pen est qualifié pour le second tour avec un score famélique. Tous mes petits calculs s’effondrent lamentablement.
Je me souviens moins de la colère que de la stupeur. Et, très vite, d’un sentiment de honte. Comment avions-nous pu en arriver là ?
Comme beaucoup d’autres électeurs, je me suis demandé si j’avais une part de responsabilité. Après tout, j’avais contribué à disperser les voix.
Avec les années, mon jugement est devenu plus nuancé. Oui, mon vote a participé à un résultat collectif. Mais non, ce ne sont pas les électeurs écologistes qui ont « fait perdre » Lionel Jospin. C’est d’abord Lionel Jospin qui a perdu lui-même. Sa campagne était catastrophique. Sans souffle, sans envie, sans capacité à mobiliser son propre électorat.
Dans une démocratie, on ne peut pas reprocher aux citoyens de voter conformément à leurs convictions. En revanche, on peut reprocher à un candidat de ne pas avoir su convaincre ceux dont il avait besoin.
Au second tour, je vote donc Jacques Chirac. Je ne me bouche pas le nez. Je ne vote pas pour son programme, mais je ne ressens pas non plus cette gêne dont beaucoup parlaient. À ce moment-là, la priorité est évidente : battre Jean-Marie Le Pen sur un gros score pour montrer au monde que la France est loin d’être raciste.
Cependant le 21 avril 2002 restera pour moi une date fondatrice et un traumatisme. Depuis ce jour-là, je ne vote plus selon mes convictions. Je suis devenu de droite à ce moment-là, c’est-à-dire socialiste.








