L’année dernière, ou l’année d’avant, si mes souvenirs sont exacts, j’avais entamé le Ramadan un peu comme on rate une marche dans l’escaier : sans préparation, sans élan intérieur, et avec cette impression d’accumuler les petits accidents. Je laissais tomber des objets. J’oubliais des choses. Je me cognais aux angles. C’était un début chaotique, mon corps et mon esprit n’avaient pas reçu l’information intime que nous entrions tous dans le mois sacré.
Cette année, rien de tel et je m’en réjouis. La géographie joue beaucoup : quand on se trouve en « terre d’islam », le ramadan est attendu avec joie et impatience car il correspond à un mois de quasi-congé pour les travailleurs et les écoliers. Je me trouve en mission en Arabie saoudite donc ce ramadan 2026 était plus facile à appréhender.
Depuis plusieurs jours, je me préparais. Comment se prépare-t-on au ramadan ? En se disposant intérieurement, en retournant plus régulièrement à la mosquée, et surtout en réintroduisant la prière quotidienne plusieurs fois par jours. La veille du ramadan, phénomène étrange, mon corps s’est réveillé naturellement à 4 heures du matin. Plutôt que de prendre cette insomnie pour un dérèglement, je me suis dit que c’était un signe envoyé par le Très-Haut. Hajer s’est moquée de moi : tu ne peux pas évoquer Dieu à propos de tout ce qui t’arrive.
Je me suis levé, je me suis fait un café, bu un grand verre d’eau, mangé un œuf. Silence. Puis, au moment même où je terminais, j’ai entendu le muezzin appeler à la première prière dans la mosquée du quartier. C’était comme une répétition générale du mois à venir : se lever avant l’aube, nourrir le corps avec simplicité, puis prier, éventuellement se rendormir, et recommencer le cycle. J’ai fait des ablutions, enfilé des vêtements appropriés, me suis coiffé du chapeau brodé omanais que je garde toujours avec moi et suis sorti en tongs rejoindre les rares fidèle à la mosquée.
Une mise en rythme douce, presque organique.
Le reste de la journée fut harmonieux et calme. À la moitié du jour, je fus frappé par le sommeil. Là encore, signe de Dieu, je pars à la mosquée la plus proche pour faire la prière de midi et m’allonger sur la moquette toute neuve. Ma sieste ne dure que quelques minutes.
En ce début de ramadan, comme j’ai du mal à travailler et que mes partenaires saoudiens sont eux aussi dans un état de torpeur, je lis pour accompagner cette torpeur plutôt que de faire du zèle. D’habitude je lis et approfondis une sourate du coran et écris quelques billets de blog sur mon interprétation du texte sacré. Cette année, qu’Allah me pardonne, je ne lis pas le coran en dehors des heures de prière. Pas un traité de spiritualité non plus, ni même un essai sur le jeûne : je lis Emmanuel Carrère. Plus précisément son dernier livre, Kolkhoze.
Kolkhoze raconte l’histoire de la mère de l’écrivain, Hélène Carrère d’Encausse, grande spécialiste du monde russe et soviétique. Le titre renvoie aux fermes collectives soviétiques, ces kolkhozes qui faisaient partie du paysage mental et idéologique de la famille Carrère.
Nous sommes, on en conviendra, très loin du Ramadan et du désert arabique.
Et pourtant.
On y apprend que la thèse de doctorat d’Hélène Carrère d’Encausse portait sur les musulmans du monde soviétique. Elle pensait que l’URSS éclaterait par le séparatisme des peuples d’Asie centrale, une hypothèse brillante mais qui ne s’est pas réalisée comme elle l’avait imaginée.
Il y a quelque chose d’ironique à lire, en plein jeûne, un livre sur les structures soviétiques, les fractures impériales et les démêlés familiaux d’une famille de bourgeois parisiens issus des pays de l’Est. Une lecture presque anti-spirituelle en apparence. Et pourtant, elle parle d’héritage, de transmission, d’identité, de croyance, sous d’autres formes. Je parlerai de Kolkhoze dans quelques jours, je ferai une critique du livre en bonne et due forme sur ce blog car il y a des choses à dire, et pas que de bonnes choses. Mais comme Emmanuel Carrère est devenu le meilleur écrivain de langue française dans les années 2000, un livre de lui, même partiellement raté, est un événement incontournable…
Retournons à nos moutons ; ces premiers jours n’ont donc rien de spectaculaire. Ce ramadan 2026 n’est ni mystique ni héroïque. Il est simplement plus harmonieux que celui que j’ai effectué en terre bavaroise.
Je suis fatigué, oui, un peu décalé probablement, mais pas en lutte.
Pour l’instant, je retourne à ma torpeur studieuse, à mi-chemin entre l’Ukraine et la Mecque.




















