Débloqué : le sage précaire enfin dans de beaux draps en Europe

Tandis que les attaques iraniennes s’intensifient sur l’Arabie saoudite, j’ai pu quitter le territoire et m’envoler vers Paris, où j’ai attendu une journée entière avant de prendre un avion pour Munich.

Dans une librairie de l’aéroport Charles-de-Gaulle, j’ai quelques emplettes roboratives, telles que le Terre des hommes illustré dont j’ai parlé dans le billet précédent, les derniers ouvrages de Julian Barnes, de Jérôme Ferrari et de Gaspard Koening.

À Munich j’ai découvert une pratique qui m’a estomaqué : comme les vélos sont trop nombreux dans les résidences, les concierges leur mettent des pastilles rouges et annoncent à tous les habitants que dans quelques mois, les vélos qui ont toujours une pastilles rouges seront enlevés et mis au rebut.

J’ai fait moi-même l’essai : les bicyclettes sont non seulement abandonnées mais elles sont même détachées, leur antivol ayant été retiré pour faciliter la tâche du Hausmeister. Les bécanes sont purement et simplement offertes à la population. Servez-vous avant qu’elles partent à la casse. Et personne ne les vole.

Je n’ai jamais vu ça nulle part au monde.

Aujourd’hui, président Trump annonce avoir commencé de très bonnes conversations avec le régime iranien et fait espérer que le conflit pourrait entrer dans une phase de désescalade.

Si notre espoir de paix est suspendu à la parole de ce président, c’est que nous sommes dans de bien beaux draps. A propos de draps, pour ma part, je me réjouis d’avoir trouvé refuge auprès de ma blonde. Ils peuvent bien nous confiner ou nous bloquer autant qu’ils le veulent, maintenant, je suis sauvé.

Une modernité devenue nostalgie : relire Terre des hommes, de Saint-Ex

On lit dans La Pluralité des mondes (Presses de la Sorbonne, 2017) que Saint-Exupéry a beaucoup inspiré la littérature géographique existentialiste, et que Sartre « élabore une théorie du voyage moderne sous le coup de l’émotion que lui procure la lecture de Terre des hommes ».

Je n’ai pas beaucoup parlé de Saint-Exupéry dans mes travaux de recherche car il meurt pendant la Deuxième Guerre mondiale, et il n’appartient donc pas à cette deuxième moitié du XXe siècle sur laquelle j’ai surtout travaillé dans La Pluralité des mondes. Je me suis occupé précisément d’élaborer une histoire du genre Voyage à partir de 1945, car c’était la période la moins étudiée dans la recherche en lettres et en art.

Malgré tout, j’ai inclu Terre des hommes dans mon livre, même s’il ne fait pas partie de mon corpus principal, précisément pour l’influence qu’il a exercé sur Sartre. J’ai fait commencer cette histoire contemporaine des récits de voyage avec Sartre et ses copains, et c’est la lecture de Terre des hommes qui l’a conduit à articuler sa propre pratique du voyage avec une philosophie générale de la conscience et des classes sociales.

Aujourd’hui, lire Terre des hommes demande un effort malgré la simplicité du style d’écriture. Il faut essayer de retrouver ce que le livre avait d’inouï en 1939. Il y avait là une modernité surprenante. Il faut se remettre dans l’idée que presque personne ne savait à la fois piloter des avions et écrire des livres. Ce simple fait a éberlué le lectorat français.

C’est pourquoi il faut savoir pardonner à Saint-Exupéry certaines formules un peu naïves. Ce n’est pas comme grand écrivain qu’il faut d’abord le lire, mais comme quelqu’un qui a su se placer au plus près de son époque : modernité des moteurs, de la vitesse, des technologies, et même des techniques d’écriture.

En 2025, Gallimard a publié une très belle édition, illustrée par Riyad Sattouf. Les illustrations sont délicieuses, mais elles produisent un effet paradoxal. Elles nous éloignent encore davantage du caractère choquant qu’avait le livre au moment de sa parution. Là où il y avait de l’ultra-modernité, on perçoit désormais quelque chose de décoratif, et surtout de nostalgique.

Le livre nous renvoie à une époque ancienne, une époque où l’on pouvait encore rencontrer des nomades sous des tentes. Nous sommes donc très loin de la charge de modernité qui était la sienne à l’origine.

Il n’empêche : cette édition reste un objet à relire et à feuilleter. Mais peut-être pour un plaisir régressif, un plaisir au premier degré. Autrement dit, pour une expérience qui est exactement l’inverse des doubles niveaux de conscience que Sartre reconnaissait dans l’écriture de Saint-Exupéry.

Bloqué à Riyad le jour de l’Aïd

Je suis toujours à Riyad, en Arabie saoudite, et le vol prévu pour mon retour en Europe a été annulé. Je pense donc à mon avenir en cherchant concrètement ce que je peux faire pour partir d’ici et rejoindre ma femme à Munich.

Bloqué loin de chez moi par la guerre, je pense automatiquement à la nécessité pour la sagesse précaire de fuir le monde pour aller faire un jardin. Toute cette agitation dans les aéroports, ces incertitudes, me ramènent à une intuition que j’ai depuis longtemps. Cela fait déjà depuis 2008 ou 2009 que j’évoque sur ce blog l’idée d’un affrontement majeur entre les États-Unis et la Chine. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous sommes entrés dans une phase de conflit mondial qui ne dit pas encore son nom, mais qui se manifeste par différentes zones de tension.

Dans ce contexte, les tensions entre l’Iran, les pays du Golfe, Israël et les États-Unis s’inscrivent dans un mouvement plus large. Et parmi les conséquences possibles, il y a des questions très concrètes comme l’accès à l’eau. De plus en plus de médias évoquent des difficultés d’approvisionnement en eau potable.

Tout cela renforce chez moi une conviction personnelle : il faut se recentrer sur ses proches et sur un ancrage territorial concret. Depuis plus de dix ans, j’ai acheté un terrain à Aiguebonne, dans les Cévennes, avec cette idée en tête. C’est un lieu isolé, mais accessible, avec de l’eau grâce à une source. Ce n’est pas un lieu de repli au sens défensif ou survivaliste.

L’idée n’est pas de se cacher ni de se préparer à affronter des ennemis. L’idée est de créer un espace de vie simple et beau, un lieu où l’on peut accueillir la famille et les amis. Il ne faut pas se crisper sur ce que l’on possède ni se refermer sur soi-même. Il faut au contraire construire quelque chose qui s’ouvre amplement sur ses affinités électives, cultiver un terrain, faire un jardin.

Un jardin, ce n’est pas seulement pour produire. C’est un espace de jeu, un lieu de respiration, un endroit où peuvent se développer l’amitié, les échanges et une certaine forme de vie commune. C’est une manière de rester humain dans un contexte qui peut devenir de plus en plus tendu. Je nous vois d’ici lire des livres à l’ombre de mes arbres fruitiers, composer des salades et des airs de guitare, nous baigner dans le bassin de mon terrain pour nous rafraichir pendant la canicule.

Je pense à tout cela aujourd’hui, interdit de mouvement, le jour de l’Aïd 2026.

En ce jour d’Aïd, je souhaite une bonne fête à tous les musulmans de la Précarité du Sage, ainsi qu’à tous ceux qui ne sont pas musulmans.

Et pour les Lyonnais qui ont vu perdre l’OL hier contre un club espagnol qui ne le méritait pas, je dirais simplement : consolez-vous en cultivant votre jardin.

Nous sommes tous les enfants de Gaza

Il y a des phrases qui dérangent par leur contenu et qui interpellent la sagesse précaire par ce qu’elles révèlent. « Nous sommes tous les enfants de Gaza » est de celles-là. Elle a résonné dans une salle municipale de Saint-Denis, reprise par une jeunesse vibrante et consciente. C’était sa manière, dimanche dernier, de célébrer la victoire au premier tour du maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko. Et aussitôt, une partie du commentaire médiatique s’est crispée, comme si cette parole disait autre chose qu’un simple et puissant élan de solidarité.

Ce qui frappe d’abord, c’est le contraste. D’un côté, un fait démocratique simple : une ville élit un maire. De l’autre, une mise en récit dramatique : « Saint-Denis est tombé entre les mains de La France Insoumise ». Comme si le choix des urnes devenait une chute, voire une faute. Le langage n’est jamais neutre. Il façonne les perceptions, il suggère des peurs. Ici, il trahit une difficulté à accepter qu’une alternance politique, portée par une population diverse et jeune, puisse être autre chose qu’une menace.

Les journalistes insistent sur le fait qu’un nombre très limité d’électeurs s’est déplacé pour élire Bagayoko, ce qui insinue que la légitimité du nouvel édile laisse à désirer. Ils n’avaient pas fait ce commentaire quand Saint-Denis « tombait » entre les mains d’un socialiste avec encore moins d’électeurs en 2014 et en 2020. Quand un Français élu est d’origine africaine, de couleur noire et appartenant à une gauche plus sincère que le Parti socialiste (qui a tant trahi notre pays), la suspicion des journalistes se dresse immédiatement. Et la hargne commence.

Puis vient cette phrase, ce chant : « Nous sommes tous les enfants de Gaza », clamée au sein de l’Hôtel de Ville. Et là encore, l’incompréhension domine. On feint de croire qu’il s’agirait d’un désintérêt pour la France, d’un détournement de la citoyenneté. « Êtes-vous le maire de Gaza, demande Apolline de Malherbe, ou de Saint-Denis ? » Comme si la solidarité internationale annulait l’ancrage local. Comme si l’empathie pour les Palestiniens était une trahison du peuple français.

Mais l’histoire des mobilisations dit exactement l’inverse.

Dire « Nous sommes tous des enfants de Gaza », c’est s’inscrire dans une tradition politique et morale ancienne. C’est faire écho à ces slogans qui ont traversé les décennies : message d’affection pour une ville blessée (« Ich bin ein Berliner), des étudiants proclamant leur solidarité avec un camarade expulsé (« nous sommes tous des juifs allemands »), des foules dénonçant une guerre lointaine au nom de principes universels (« Paix au Vietnam »). À chaque fois, il ne s’agit pas de fuir son pays, mais de l’interroger, de le pousser à être à la hauteur de ses propres valeurs.

Ce que certains décrivent comme une fracture est peut-être, en réalité, une évolution. Une jeunesse qui ne cloisonne pas ses indignations. Une génération qui comprend que le monde est interdépendant, que la souffrance d’un territoire n’est pas étrangère à notre humanité commune. Il ne s’agit pas de « voter pour la Palestine », mais de refuser l’indifférence et de rejeter le soutien à un État guerrier et suprémaciste que nos médias cherchent à imposer.

Il y a aussi, dans ce « cri » (comme le désigne Mme de Malherbe, car pour ses oreilles, cet appel n’est pas du langage articulé), une réaction à un sentiment d’étouffement. Lorsque certaines réalités semblent disparaître du débat public, lorsqu’un conflit s’éloigne des écrans ou n’apparaît qu’à travers des filtres prudents, alors la parole se fait plus forte. Crier devient une manière de rappeler les consciences et de refuser l’oubli.

Réduire cela à une dérive ou à une forme d’hostilité envers la France est non seulement simpliste, mais aussi profondément injuste. Car ce que l’on entend, dans ces voix, ce n’est pas le rejet d’un pays. C’est une manière de dire : être citoyen, ce n’est pas seulement appartenir, c’est aussi regarder le monde et prendre position.

Il y a, enfin, quelque chose de profondément positif dans cette scène. Une mairie qui devient un lieu d’expression. Une jeunesse qui s’empare de la parole. Un moment de ferveur qui, loin d’être violent, est traversé par une forme de lyrisme politique. Cette capacité à s’émouvoir, à se sentir concerné, à refuser la passivité, c’est peut-être l’un des signes les plus vivants d’une démocratie. Il se trouve qu’un seul parti a décidé de suivre cette ligne-là, et de soutenir les manifestations pro-palestiniennes depuis des années. Ce parti reçoit donc des tombereaux d’excréments de la part du monde télévisuel, et se fait insulter en permanence. En toute logique, La France Insoumise récolte aussi les fruits de sa stratégie politique et fait élire des maires dans plusieurs villes de France.

« Nous sommes tous les enfants de Gaza » ne dit pas que l’on oublie Saint-Denis ou la République. Elle dit que l’on élargit le cercle et qu’en effet beaucoup de jeunes sont venus à la politique à cause de ce qui se passe à Gaza, à cause de l’indifférence révoltante devant les morts d’enfants palestiniens. Les militants de Saint-Denis refusent de hiérarchiser les vies, et ils clament ainsi que, de même, il ne faut pas hiérarchiser les Français en raison de leur pigment de peau, de leur religion ou de leurs opinions.

Devant les plateaux de télévision qui voient de la haine et de l’antisémitisme dans ce slogan, les jeunes militants de Saint-Denis rappellent simplement que, face à la souffrance, la réponse la plus humaine et la plus républicaine reste encore la solidarité.

Sous un ciel incertain : chronique d’une promenade ordinaire devenue alerte aérienne

Hier soir, après le seul repas de ma journée en cette période de jeûne, je suis sorti prendre l’air pour faciliter la digestion. Une marche tranquille, avec un objectif simple : vérifier si le magasin de réparation de vélos était encore ouvert. Mon pneu crevé attend depuis plusieurs jours, et je nourrissais l’espoir d’enfin régler ce détail de mes transports.

La ville semblait calme. Puis une détonation a retenti dans le ciel. Un bruit sourd mais puissant, sans suite immédiate. Un grand boum, suspendu dans l’air, sans origine visible ni explication évidente. Autour de moi, les regards se sont levés. Mais il n’y avait ni cris, ni panique ; juste une attention collective.

Quelques instants plus tard, une lumière est apparue dans le ciel. Un point brillant en mouvement, que j’ai d’abord pris pour un feu d’artifice. Je me suis dit que c’était des jeunes qui fêtaient en avance la fin du Ramadan. Pourtant, quelque chose n’allait pas. Ce n’était ni festif, ni attendu. Les jeunes autour de moi semblaient inquiets, comme s’ils craignaient que cette chose éclate au-dessus de nous et fasse pleuvoir des débris. Leur nervosité m’a gagné. Par réflexe, je me suis légèrement mis à l’abri tout en continuant d’avancer. Pourquoi fêterait-on l’Aid alors que le Ramadan a encore un jour devant lui ?

La lumière a fini par s’éteindre. Puis, après quelques secondes de silence, une nouvelle détonation a résonné. C’est à ce moment-là que le doute s’est installé : feu d’artifice ? Drone ? Incident militaire ? Dans le contexte actuel, la question n’avait rien d’absurde.

Pourtant, la rue ne basculait pas dans la peur. Les gens regardaient le ciel, attendaient, observaient. Une tension diffuse, mais contenue. Comme si personne ne savait vraiment quoi penser ni quoi faire.

Puis quelques gouttes de pluie sont tombées. Un détail anodin mais suffisant pour me convaincre de rentrer. Tout en fin de compte conspirait à écourter cette promenade.

C’est en chemin que mon téléphone a retenti. Pas une notification ordinaire : une alarme gouvernementale, stridente, impossible à ignorer. Le message était clair : menace aérienne en cours, rester chez soi ou dans un lieu sûr, loin des portes et des fenêtres.

Heureusement, je n’étais pas loin de mon logement. Une fois à l’intérieur, j’ai fermé les portes des chambres donnant sur la rue et me suis installé dans le salon. Puis les alertes ont commencé à se succéder. Tantôt rassurantes, la menace est passée, tantôt alarmantes, restez à l’abri.

Ce va-et-vient d’informations fragmentaires laisse un étrange sentiment. Celui d’être au cœur d’un événement sans vraiment en comprendre les contours. L’information circule peu, ou mal. Je finis par m’endormir sans être vraiment inquiet.

Aujourd’hui, il ne me reste plus qu’à patienter. Attendre un vol retour vers Munich, prévu vendredi ou samedi, du moins, en théorie. Car lui aussi a déjà été reporté, modifié, incertain ; comme tout le reste.

Les derniers jours du Ramadan

Il y a, dans les derniers jours du Ramadan, une fatigue particulière. Elle n’est pas brutale, elle s’installe lentement, comme une marée qui monte. On la connaît, on l’a déjà vécue, mais elle surprend toujours un peu lorsqu’elle s’impose.

Pendant presque tout le mois, j’avais trouvé mon rythme d’exercices physiques pour me maintenir en forme. Une centaine de pompes, une centaine d’abdominaux, des assouplissements, et cette heure de vélo quotidienne pour aller travailler et rentrer. Un équilibre simple. J’en étais satisfait, non pas comme d’une performance, mais comme d’une discipline tenue.

Or, depuis deux jours, quelque chose a cédé.

Hier, je n’ai pas fait de sport. À la place, j’ai marché jusqu’au travail. Une ou deux heures de marche, plus lentes, plus diffuses, comme si le corps cherchait une autre manière de continuer sans rompre totalement avec l’effort. Aujourd’hui, c’est encore différent : je n’ai rien fait. À l’heure où j’écris, pas une seule pompe. Une hésitation persiste : me forcer un peu, maintenir le fil, ou accepter cette pause et aller simplement faire quelques courses pour préparer un plat chaleureux pour ce soir et demain, peut-être un plat tunisien qu’Hajer m’a enseigné.

Je pense en particulier à un délicieux ragoût de viande d’agneau mijotée dans une sauce tomate avec des petits pois et des cœur d’artichauts. J’y ajouterai probablement des carottes et des pommes de terre. C’est le fameux Jilbenna (جلْبانة).

Mais au fond, le fait le plus marquant n’est pas là. C’est la fatigue.

Une fatigue dense et agréable. Hier, elle m’a rattrapé d’une manière inhabituelle : assis à mon bureau, en train de relire et corriger un article sur la politique des musées destiné à la presse arabe, je me suis endormi. Littéralement endormi, devant l’ordinateur. Cela ne m’arrive jamais.

C’est peut-être cela, la vérité des derniers jours du Ramadan : un ralentissement imposé, une forme de dépouillement. Le corps lâche un peu, l’énergie se retire, et il reste une autre forme d’abandon que l’on peut toujours espérer voir interprétée comme une chose spirituelle.

D’habitude, c’est à ce moment-là que je cesse d’écrire sur ce blog. Aujourd’hui, j’écris justement pour traverser cette fatigue, pour en laisser une trace. Comme un témoignage modeste : celui d’un corps qui tient tout le mois, puis qui, à la fin, demande simplement à être reposé.

Municipales 2026 : la politique existe encore, loin des plateaux de télévision

Je n’ai pas pu voter au premier tour des municipales cette année. Comme beaucoup de Français à l’étranger, je regarde la campagne et les résultats à distance. Pour ma part, je suis toujours bloqué en Arabie saoudite, où nous approchons d’ailleurs de la fin du Ramadan. Cette situation donne un certain recul : on observe la vie politique française comme à travers une vitre, avec une impression étrange de proximité et d’éloignement à la fois.

Ce que l’on remarque pourtant très nettement, comme tout le monde, c’est la percée intéressante de la France insoumise. Et ce qui m’étonne toujours, c’est le travail absolument considérable que ce mouvement mène depuis des années. Car c’est peut-être le seul parti qui ait vraiment décidé de sortir de la stratégie devenue classique : se battre pour capter les suffrages de la minorité de citoyens qui vote encore.

Il se passe quelque chose d’assez inédit. Nous voyons un mouvement politique constamment attaqué dans les médias, régulièrement insulté, discrédité, accusé d’antisémitisme ou présenté comme infréquentable par une grande partie de l’écosystème médiatique et qui, malgré tout cela, continue à élargir son électorat.

Il y a là une sorte de mystère apparent. Mais ce mystère s’explique probablement par une chose très simple : le travail de terrain.

Au moins sur ce point, c’est plutôt réjouissant. Cela rappelle qu’il existe une vie politique en dehors des médias. Les grands médias peuvent encore imposer une partie du récit public, bien sûr. Depuis le début de la démocratie moderne en France, disons depuis la Révolution française, la classe bourgeoise a toujours réussi à organiser un système qui protège ses intérêts et limite l’accès réel d’une partie des citoyens aux décisions politiques.

Mais cette capacité à imposer un récit n’est peut-être plus aussi totale qu’autrefois.

Ce qui est intéressant aussi, c’est l’évolution du discours de certains commentateurs médiatiques. Prenons un exemple très représentatif : celui de Pascal Praud sur CNews. Il parle régulièrement d’une catégorie de personnes dans laquelle beaucoup de lecteurs de ce blog se reconnaîtront peut-être : ce que l’on pourrait appeler les « intellectuels précaires ».

Pendant longtemps, le discours était très simple : les diplômés qui votent à gauche seraient des ratés, des gens incapables de réussir, animés par le ressentiment et désireux de « renverser la table » parce qu’ils ne seraient pas à la hauteur du monde réel.

Mais à force d’en parler ce discours s’est affiné.

Ces dernières semaines, le mépris brut a un peu reculé. Il ne dit plus simplement que ces gens sont nuls. Il décrit plutôt une réalité sociale : des personnes diplômées, souvent bac+5, qui gagnent 1 500 ou 2 000 euros par mois et qui n’acceptent plus cette situation.

Et la liste des professions qu’il évoque est éloquente : journalistes, professeurs, universitaires, chercheurs, artistes… mais aussi magistrats, avocats, médecins.

Autrement dit, ce ne sont pas des marginaux incapables de travailler. Ce sont des gens qui exercent des métiers essentiels au fonctionnement de la société. En réalité, ce qu’il décrit, parfois sans s’en rendre compte, c’est une large partie de la population française qui subit un phénomène de paupérisation.

C’est probablement là une des clés de l’évolution politique actuelle.

De plus en plus de personnes diplômées, insérées dans la vie professionnelle, constatent que leur niveau de vie stagne ou recule. Non pas parce qu’elles seraient « des ratés », mais parce que le coût de la vie est devenu extrêmement lourd et que la structure économique ne récompense plus leur travail comme auparavant.

Dans ce contexte, un parti qui insiste sur la notion de programme, qui met en avant des propositions concrètes plutôt que de simples éléments de langage, peut finir par rencontrer un écho.

C’est évidemment très irritant pour une grande partie du système médiatique et politique, habitué à une politique de communication, de petites phrases et de plateaux télévisés.

Mais on peut aussi y voir quelque chose de plus intéressant : une forme de retour de la politique.

À cela s’ajoute un autre phénomène : une participation un peu plus forte de groupes sociaux qui se sentent mal considérés dans la société française, par exemple une partie des musulmans, et qui votent pour la seule formation politique qui ne les méprisent pas.

Ces municipales révèlent au moins une chose : derrière les récits médiatiques, il existe un pays réel, traversé par des transformations sociales profondes.

Et la plus importante de ces transformations est peut-être celle-ci : la paupérisation ne concerne plus seulement certaines catégories marginalisées. Elle touche désormais une grande partie du corps social qui n’en peut plus.

Ormuz 2026

On parle beaucoup du détroit d’Ormuz en ces temps de guerre illégale dans le Golfe persique et à l’occasion de l’agression atroce de l’Iran, initiée par Israël et les États-Unis. Ormuz revient comme un refrain : passage stratégique, goulet d’étranglement du commerce mondial, théâtre potentiel de confrontation. On évoque alors des chiffres, des flux, des tankers, des menaces. On imagine un espace saturé de métal, de surveillance et de pétrole.

Et pourtant, pour moi, Ormuz n’a jamais été cela.

Quand je pense à Ormuz, je pense d’abord à la province de Musandam, ce fragment d’Oman accroché à la pointe de la péninsule arabique, faisant face aux côtes iraniennes. C’était l’un des endroits que nous aimions le plus, Hajer et moi, dans les premières années de notre mariage au Sultanat d’Oman.

Rien ne correspondait à l’image attendue.

L’eau, d’abord. D’une clarté presque irréelle. Une transparence si parfaite qu’elle défiait la perception. Je me souviens d’une photographie que je ne peux pas publier car mon épouse ne m’en donne pas l’autorisation : elle fait la planche dans le détroit, elle est allongée sur l’eau, immobile, et l’image donne l’illusion qu’elle flotte dans l’air. Le corps suspendu, détaché de toute pesanteur liquide. Comme si la mer elle-même s’était effacée.

Puis il y avait les sorties en mer. Nous prenions des boutres pour nous éloigner des côtes, et là s’ouvrait un monde que l’on n’associe jamais à Ormuz : coraux aux couleurs vives, poissons éclatants, dauphins surgissant à la proue. Un paradis discret et naturel, à rebours de toutes les cartes stratégiques.

Ce contraste m’a toujours frappé : comment un lieu aussi chargé symboliquement peut-il être, dans le même temps, un espace d’une telle pureté ?

Peut-être est-ce précisément cette tension qui m’a conduit vers un autre Ormuz, plus intérieur celui-là : celui du roman Ormuz de Jean Rolin.

Je l’ai lu, relu et étudié. C’est un texte étrange, presque déroutant. L’histoire d’un homme qui tente de traverser le détroit à la nage, geste absurde, démesuré, voué à l’échec. À mesure qu’il progresse, la traversée devient moins un exploit physique qu’une dérive existentielle. Et cette scène, presque irréelle, où il s’allume une cigarette au milieu de l’eau, comme si le monde avait perdu toute cohérence, reste gravée en moi.

On comprend alors que la traversée ne mène nulle part. Ou plutôt qu’elle mène à une forme de dissolution du moi, du fait notamment que l’auteur se subdivise en deux personnages : un narrateur qui est censé écrire le reportage de l’exploit du second. Le héros qui doit nager disparaît. On ne sait plus qui traverse quoi.

Ce roman, étonnamment étudié dans le champ de la recherche littéraire, m’a accompagné pendant des années, notamment dans le cadre de mon propre travail. Il a nourri La pluralité des mondes, puis s’est retrouvé, de manière plus diffuse, dans mon livre sur Oman, Birkat al Mouz.

Dans le dernier chapitre de Birkat Al Mouz, intitulé « la guerre », j’essayais déjà de capter quelque chose de cette montée en tension dans la région du Golfe. Depuis les plages de Musandam, on apercevait au loin les silhouettes des destroyers. Présences silencieuses. Le paradis n’était pas intact : il était traversé par une ligne de fracture invisible.

Ce chapitre était construit comme un contrepoint : d’un côté, la montée des tensions géopolitiques ; de l’autre, une guerre plus intime, celle que nous menions dans notre vie quotidienne, Hajer et moi, dans les structures administratives où nous évoluions. J’y décrivais comment un couple se forme aussi dans l’épreuve, dans des combats souvent perdus d’avance. Deux échelles, deux conflits, un même motif : se battre et supporter la défaite.

Ormuz, au fond, n’est peut-être que cela.

Un lieu de passage, au sens le plus profond. Passage des navires, bien sûr, mais aussi passage entre les mondes : entre le visible et l’invisible, entre la beauté et la menace, entre l’intime et le politique. Un lieu où les contraires ne s’annulent pas mais coexistent, parfois dans une tension insoutenable.

Aujourd’hui, alors que l’actualité s’en empare à nouveau, je ne peux m’empêcher de penser que ce que l’on dit d’Ormuz est incomplet. On en fait un symbole stratégique, un point de contrôle, un enjeu militaire. Mais on oublie qu’il est aussi un lieu où l’eau est si claire qu’elle donne l’illusion de l’air.

Et où, peut-être, certains continuent de nager sans jamais vraiment atteindre l’autre rive.

La nuit du ramadan

La nuit dernière, je me suis réveillé vers deux heures du matin. Cela m’arrive souvent pendant le ramadan. Mon rythme de sommeil change complètement.

Comme beaucoup de gens ici, je prends mon unique repas de la journée au moment de l’appel à la prière du coucher du soleil, la prière du maghreb. Après cette rupture du jeûne, je mange tranquillement, puis je lis quelques pages. Parfois je vais prier à la mosquée. Je parle un peu avec Hajer, qui est restée en Allemagne. Je lui dis souvent que je vais la rappeler bientôt… et, la plupart du temps, je m’endors avant d’avoir tenu ma promesse.

Pendant le ramadan, je m’endors parfois très tôt. La digestion de cet unique repas demande tant d’efforts à mon corps qu’il me met en stand by et éteint la lumière pour travailler tranquillement. Or ma nuit normale ne dépasse guère six heures. Résultat : vers deux heures ou deux heures et demie du matin, je suis parfaitement réveillé lorsque je me suis endormi vers 20 h 30.

Cette nuit-là, au lieu de rester chez moi, j’ai décidé de sortir. Car pendant le ramadan, une ville arabo-musulmane est beaucoup plus vivante la nuit que le jour.

Dès que l’on met le pied dans la rue, on le sent immédiatement. Les cafés sont ouverts, les restaurants aussi. De nombreux petits magasins et même certains supermarchés continuent leur activité. La lumière est douce, l’air est plus frais, et la ville possède une énergie très particulière.

Je suis parti marcher dans le quartier ouvrier de Umm al-Hamam.

La promenade a duré plus de deux heures.

Il y avait une vie tranquille dans les rues, une activité calme, jamais bruyante. Des gens assis devant les cafés, quelques familles attablées dans les restaurants, des groupes d’ouvriers discutant doucement autour d’un thé.

Ce qui m’a frappé le plus, ce sont les livreurs de pain. Beaucoup de Pakistanais transportaient d’impressionnantes piles de pains ronds, des galettes empilées sur leurs bras ou dans des caisses. Ils allaient probablement approvisionner des cantines, des petites échoppes ou préparer les repas de l’aube pour les ouvriers qui vivent ensemble dans les foyers.

Il y avait aussi de bonnes odeurs de nourriture dans l’air.

Du riz, du poulet grillé, des sauces épicées.

Je suis passé devant plusieurs restaurants. J’aurais pu me commander un petit dîner. Mais curieusement, la tentation n’était pas très forte. Je me suis dit que je n’avais pas vraiment envie de manger du poulet et du riz au milieu de la nuit. Alors j’ai continué à marcher.

Finalement, ce quartier d’Umm al-Hamam que je connais surtout pendant la journée s’est révélé extrêmement agréable la nuit.

Une ville calme, éclairée et conciliante.

Vers quatre heures et demie, je suis rentré chez moi.

Je me suis préparé un café. Non par gourmandise, mais par prudence : je savais que la journée sans caféine serait longue.

Pendant que je buvais, j’ai entendu l’appel à la prière de l’aube.

C’était le moment de faire une petite prière, puis d’aller prendre une douche.

Et enfin de me recoucher.

Le ramadan a cela de particulier : il transforme les jours et les nuits. Il déplace la vie.

Ramadan, mois suspendu

Nous arrivons vers la fin du ramadan. Comme chaque année, ce mois de jeûne est un moment de grande joie, presque un bonheur simple et profond. Le ramadan agit comme une parenthèse dans le temps, une période où la vie change de rythme.

Pourtant, cette année, je ressens aussi une forme de regret. J’ai moins prié que d’habitude. Les journées ont été remplies autrement, et je n’ai pas retrouvé la même intensité spirituelle que lors des premières années de mon chemin vers l’islam. À cette époque-là, tout était nouveau, brûlant, et je pratiquais une ascèse conforme aux préceptes de la sagesse précaire. Je passais des heures à lutter contre la soif et la faim, mais aussi à lire le Coran, à méditer longuement, au point de divaguer légèrement.

Je me souviens de longues promenades après mes lectures, où je réfléchissais et rêvassais dans l’oasis où nous habitions. Je passais aussi beaucoup de temps dans les mosquées. Parfois par recherche religieuse, par désir d’apprendre, de comprendre. Parfois aussi, je l’avoue, pour échapper à ce qui était pour moi la véritable épreuve du jeûne : la soif. L’absence d’eau avait quelque chose de presque torturant, et la mosquée offrait un refuge silencieux où le temps semblait passer plus doucement.

Cette année, l’expérience a été différente. Moins intense sur le plan spirituel peut-être, mais marquée par un autre type de bonheur, plus discret. Le ramadan transforme la vie quotidienne d’une manière étouffée et étoffée. Toute la journée, le monde semble se purifier du bruit permanent de la consommation.

Mais ce qui me frappe le plus, c’est le rythme du travail.

Du fait des circonstances et de la guerre qui m’empêche de quitter la région, je passe mes journées dans les bureaux du ministère ici en Arabie saoudite. Et pendant le ramadan, l’atmosphère y est méconnaissable. Un calme très particulier s’installe, comme si toute l’administration était recouverte d’une grande couverture ouateuse. Personne ne hausse la voix. Les conversations sont lentes, feutrées.

Les gens arrivent tard. Beaucoup repartent très tôt. Les couloirs sont silencieux, les réunions rares, et même les urgences semblent attendre la fin du mois sacré pour se manifester.

En réalité, dans de nombreux pays arabo-musulmans, le ramadan ressemble à un mois de quasi-vacances. Bien sûr, les bureaux restent ouverts, les administrations continuent de fonctionner, mais tout se fait à un rythme différent. Il y a les vacances officielles, quelques semaines par an, puis quelques jours supplémentaires offerts par la nation. Et puis il y a ce mois particulier, ce mois suspendu.

Le ramadan devient alors une sorte de respiration collective.

Pour celui qui travaille dans le monde arabe, c’est une expérience presque unique : un mois où la pression se relâche, où les journées se déroulent avec moins de tension, où l’on accepte collectivement que l’énergie soit ailleurs. Les corps sont fatigués, les esprits sont tournés vers l’attente du coucher du soleil. Journées de patience.

C’est peut-être cela, finalement, le véritable miracle discret du ramadan. Au-delà du jeûne, au-delà de la spiritualité personnelle, il y a cette transformation sociale : un ralentissement général, une suspension du tumulte habituel.

Et même si je regrette parfois de ne pas avoir retrouvé cette ferveur intense de mes débuts, je me dis qu’il y a dans ce calme collectif une autre forme de bénédiction.

Une bénédiction douce.

Comme un édredon posé sur le monde.