Mes votes (2) : 1995-1997. Quand j’ai découvert la question sociale

Le sage précaire en travailleur social dandy, 1996

Je ne crois pas que l’on comprenne vraiment la misère en lisant des statistiques. On la comprend lorsqu’on rencontre ceux qui la vivent. Je connaissais plus ou moins la pauvreté, sans vouloir blesser mes parents, les fins de mois difficiles, mon père qui flirtait avec la faillite, le dépôt de bilan et même le suicide. Mais je ne connaissais pas la misère et ma famille pouvait toujours se projeter dans une société sociale-libérale.

Pour moi, la prise de conscience de la question sociale s’est faite à la fin des années 1990, pendant mon service militaire.

J’avais l’occasion d’effectuer ce service au centre social de la Condition des Soie, dans le célèbre quartier de la Croix-Rousse, à Lyon. J’y découvrais un monde que je connaissais mal car j’avais plutôt grandi à la campagne : celui des clochards et des familles qui ne tiennent que grâce aux associations, des personnes isolées, des travailleurs pauvres, de ceux qui vivent toujours au bord du précipice.

Je n’avais encore jamais mesuré concrètement ce que représentait ce tissu associatif dans un quartier qui tisse une toile d’araignée essentielle pour recueillir tous ceux qui tombent du système économique, de la famille, de la norme, du validisme ; ceux qui tombent dans la misère par manque de soutien, de structure mentale, d’entourage ou de joie.

Je compris alors une chose très simple : si ces associations venaient à disparaître, ou si les financements publics s’effondraient, ce ne seraient pas quelques activités qui cesseraient. Ce sont des milliers de vies qui basculeraient, et ce sont des villes entières qui pouvaient exploser de diverses manières : criminalité, émeutes, économie parallèle.

Il existe, dans un pays comme la France, une immense infrastructure de solidarité que l’on ne voit presque jamais. Des travailleurs sociaux, des bénévoles, des éducateurs, des associations de quartier, des centres sociaux. Tant que tout fonctionne à peu près, on oublie leur existence. Mais lorsqu’on les voit travailler au quotidien, on comprend qu’ils empêchent silencieusement une partie de la société de sombrer, et le reste de la société de profiter de la quiétude.

On ne parlait jamais de cela dans les médias. Si je connaissais un peu la pauvreté, je découvrais le désespoir social et la misère.

À la même époque, je lisais tous les jours Le Monde. J’avais le temps de lire un quotidien de manière suivie car je devais ouvrir la permanence d’Accueil Santé, une structure d’accès aux soins pour les plus démunis, affiliée au centre social. Le matin, il y avait rarement des gens à accueillir. Je me renseignais sur les débats économiques, les questions budgétaires, les politiques publiques. Le journal était à l’époque dirigé par Edwy Plenel et soutenait l’union de la gauche lors des élections législatives précipitées issues de la dissolution.

En 1997, la gauche plurielle arrive au pouvoir. Je vote encore dans la ville de mes parents, dans le nord Dauphiné, et cela me contrarie car l’est lyonnais est assez dominé par le racisme et les vieux politiciens de droite sans projets. Je ne me rappelle plus pour qui j’ai voté ; une candidate d’un des partis de la gauche plurielle, mais quelqu’un qui n’avait aucune chance d’être élue députée dans la circonscription où je votais.

Je ne suis pas un admirateur inconditionnel de Lionel Jospin mais il me donne le sentiment qu’un équilibre est possible entre justice sociale et responsabilité budgétaire.

Je suis jeune et je vote comme un vieux.

Guillaume Erner doit-il être protégé de lui-même pour sauvegarder la qualité de l’information sur France Culture ?

2ème titre possible : De la notion de « déport éditorial » pour les journalistes confrontés à un « conflit d’implication »

Guillaume Erner est, à mes yeux, l’un des meilleurs journalistes de sa génération. Son sens de l’interview, sa capacité à faire dialoguer des points de vue opposés et ses qualités pédagogiques contribuent largement à l’intérêt de la matinale de France Culture. C’est précisément parce que j’apprécie son travail que je m’interroge aujourd’hui sur une difficulté récurrente qui a pris une dimension insupportable.

Guillaume Erner a lui-même consacré un livre à ce qu’il appelle sa « judéo-obsession ». Le terme est le sien. Il y décrit l’importance que prennent, dans son rapport au monde, les questions liées à la judéité, à Israël et à l’antisémitisme. Qu’un journaliste reconnaisse aussi lucidement une préoccupation personnelle est plutôt une qualité. Mais cette reconnaissance soulève une autre question : que se passe-t-il lorsque cette implication personnelle finit par interférer avec l’exercice du métier de journaliste ?

Ces dernières années, (le fameux tournant de 2023), plusieurs séquences m’ont donné le sentiment que cette frontière était poreuse. Je pense notamment à certaines interviews consacrées au conflit israélo-palestinien ou à ses prolongements dans le débat public français, où l’entretien semble se transformer en confrontation. Les échanges avec Francesca Albanese ou avec Patrick Boucheron ont, chacun à leur manière, nourri cette impression chez de nombreux auditeurs.

Plus récemment, la diffusion d’un montage truqué concernant un responsable politique accusé à tort d’être antisémite, finalement suivie d’excuses de Guillaume Erner pour un défaut de vérification, a rappelé a minima qu’un journaliste expérimenté pouvait commettre des erreurs lorsque la vigilance professionnelle faiblit. Le problème est que ce n’est pas une erreur, c’est plutôt une faute que la sagesse précaire décrète « faute professionnelle ».

Cette affaire du montage frauduleux qui diffamait Jean-Luc Mélenchon en est la preuve : il fallait aussi s’excuser auprès de Mélenchon et des gens de gauche pour cette diffamation. Cette faute professionnelle appelle une sanction, mais quelle sanction ?

Moi qui ne suis ni mélenchoniste ni même de gauche, je propose une solution de sagesse que je crois à la fois équilibrée et novatrice sur le plan du droit des journalistes.

Dans de nombreuses professions, des mécanismes existent pour gérer les conflits d’intérêts ou les conflits d’implication. Un magistrat peut se déporter lorsqu’il existe un doute sur son impartialité. Un expert peut être récusé s’il présente un conflit d’intérêts. Un chercheur est tenu de déclarer les liens susceptibles d’influencer ses travaux. Ces dispositifs ne constituent pas des condamnations morales ; ils visent à préserver la confiance dans l’institution.

Pourquoi ne pas imaginer un mécanisme comparable dans le journalisme ?

J’appelle cela, à titre provisoire, un « déport éditorial ». Lorsqu’un journaliste démontre, de manière répétée, une difficulté à maintenir la distance professionnelle requise sur un champ précis de l’actualité, il pourrait être décidé (idéalement avec son accord, mais dans ce cas d’espèce j’imagine même à son initiative) qu’il cesse temporairement de traiter ce domaine. Les sujets concernés seraient confiés à d’autres journalistes de la rédaction.

Une telle mesure serait infiniment moins lourde qu’une suspension ou qu’une éviction. Elle ne remettrait pas en cause les compétences générales de la personne concernée. Elle reconnaîtrait simplement qu’aucun journaliste n’est totalement imperméable à ses engagements, à son histoire personnelle ou à ses sensibilités.

Dans le cas de Guillaume Erner, cela signifierait qu’il continue pleinement son travail d’intervieweur et d’animateur de la matinale, tout en laissant à d’autres le traitement des questions directement liées à Israël, à la Palestine ou à l’antisémitisme. Rien ne l’empêcherait, en dehors de ses fonctions de journaliste de la matinale, d’exprimer ses analyses dans des livres, des conférences ou des tribunes, comme tout intellectuel.

Ce que je propose n’est en rien une censure, mais au contraire une organisation de l’espace public du débat pour que ceux qui sont garants de la pluralité ne soient pas gênés par leur propre biais.

Cette proposition ne repose pas non plus sur l’idée qu’un journaliste devrait être neutre au sens d’être dépourvu de convictions. Elle repose plutôt sur une exigence plus modeste mais essentielle : savoir reconnaître lorsqu’un sujet devient si personnel qu’il risque d’altérer la qualité du travail journalistique.

Le véritable enjeu n’est pas le cas individuel de Guillaume Erner. Il est de savoir si les médias de service public doivent se doter de procédures explicites permettant de gérer les situations où un biais personnel, quel qu’il soit, devient suffisamment manifeste pour fragiliser la confiance du public.

Prenez exemple sur les journalistes noirs et arabes qui présentent et animent des journaux ou des émissions de débat : ils redoublent de vigilance dès qu’un sujet s’approche du racisme. C’est ce qu’énonce est en droit d’attendre sur radio France.

Beigbeder : le musée des vanités littéraires des années 2020

Il faut l’admettre sans snobisme : Frédéric Beigbeder est un artisan de la forme. Son émission, Conversation à La Pérouse, est de la bonne ouvrage. Le son est cristallin, le ton maîtrisé, le rythme animé et l’animateur, ce grand couturier du marketing littéraire, manie l’humour avec la dextérité de celui qui doit éviter à tout prix d’être sérieux. Si l’on devait évaluer le produit (l’émission de télé) en tant que bien de consommation culturelle pure, c’est une sorte de chef-d’œuvre. On y rit, on s’amuse, on se laisse porter par ce flot de parole soyeuse. C’est du bon travail.

Mais c’est en même temps effroyable et méprisable.

Car ce qui se joue derrière ce décor si parfait, c’est la photographie glaçante d’un monde littéraire qui a perdu son âme pour ne garder que son portefeuille. L’émission est une vitrine brillante de gloires perdues. D’un côté, les géants du commerce, ces Amélie Nothomb ou Pierre Lemaitre, dont le talent est indéniable mais qui ont été transformés en marques, des produits de grande distribution prêts à être déballés. De l’autre, cette caste obscure et influente : les écrivains comme Christophe Oni-dit-Biot, les directeurs de collections, les juges de prix, les critiques littéraires, les directeurs de suppléments culturels, bref ces « médiateurs » qui ne valent pas par leurs écrits, mais par leur pouvoir de faire ou de défaitre les réputations dans ce petit Paris.

Lire aussi : Birmane, de Christophe Ono-Dit-Biot, un roman qui pose problème

La Précarité du sage, 2008

C’est ici que le paradoxe devient grinçant. L’émission est brillante, mais le milieu qu’elle célèbre est d’une stérilité affligeante. On y voit des gens qui ne parlent pas pour partager une pensée, mais pour confirmer leur appartenance à un club. Leurs livres ? Souvent secondaires, voire médiocres. Leur influence ? Décisive, car elle est celle du « entre-soi ». C’est une industrie qui ne produit pas de la littérature, mais de la visibilité. Elle vend de l’image, pas de l’art.

Regarder Beigbeder, c’est comme assister à une réception de la haute société où tout le monde salue tout le monde, où les compliments pleuvent comme des confettis, et où l’on se demande avec un certain malaise : « Mais qui est-ce, vraiment, et qu’ont-ils créé ? »

Et pourtant, il y a une utilité perverse à ce spectacle. Si ces mémoires-là sont vaines, elles sont précieuses pour les historiens. Dans 50 ans, quand on voudra comprendre comment le monde littéraire des années 2020 a sombré dans une forme de décadence élégante, où la qualité a été sacrifiée sur l’autel de la rentabilité et du réseau, on ouvrira cette émission. Elle servira de preuve. Une preuve de ce que l’on a perdu : la capacité à critiquer, à oser, à être imparfait.

Les émissions de Beigbeder sont donc une œuvre d’art magnifique du fait même qu’elles constituent un document d’archive accablant. C’est le portrait d’un milieu qui a réussi l’impossible : vendre de la culture en se garant contre tout risque, en s’abritant derrière un entre-soi bourgeois où l’on ne rencontre jamais que des échos de soi-même. Un plaisir visuel, mais une pauvreté spirituelle absolue. Et c’est peut-être cela, la plus grande honnêteté de l’émission : un écrivain qui n’invite que des gens qui pourraient lui être utiles ; des auteurs mondains qui se renvoient la balle et l’ascenseur.

Mes votes (1) 1988-1995 : L’Europe, ma patrie sentimentale

Mon premier vote ne fut ni un vote de droite, ni un vote de gauche. Ce fut un vote pour l’Europe. Si on me dit que j’ai alors voté comme tous les partis de droite capitalistes, libre-échangistes et bourgeois, je réponds que c’est vrai et que je n’en ai pas honte car je n’ai jamais prétendu être un communiste ni un révolutionnaire.

Ce qui est frappant, c’est que les raisons qui me poussaient à voter « oui » ne sont pas celles que l’on entendait le plus souvent. Je ne pensais ni monnaie unique, ni marché commun, ni compétitivité. Mon Europe était d’abord une Europe sentimentale et culturelle. C’était aussi une Europe du voyage et des promenades. L’Europe vagabonde pour reprendre le titre d’un beau livre de l’historien Daniel Roche.

L’Europe buissonnière pour faire écho à un autre sage précaire, alcoolique, parisien privilégié et anti-communiste : Antoine Blondin.

En 1992, j’ai vingt ans. Les Français sont appelés à se prononcer par référendum sur le traité de Maastricht. Je vote « oui » avec le sentiment de l’évidence.

Aujourd’hui encore, je voterais exactement de la même manière.

J’étais ouvrier ramoneur à temps partiel et étudiant en philosophie le reste du temps. C’était l’époque où je traversais le continent en auto-stop avec mon copain Ben, de Lyon à Nuremberg, puis de Nuremberg jusqu’à Heidelberg. Pour un Français qui étudie la philosophie, voyager en Allemagne est aussi important et formateur que pour un musulman faire le tour de la Kaaba à La Mecque.

C’était aussi le temps de mes voyages en Italie avec celle que j’aimais, en Lombardie parce que Pérouse me paraissait moins écrasant que Florence ou Rome. Pour un Français qui étudie l’art, voyager en Italie, etc.

L’Europe était devenue mon horizon naturel. Les frontières existaient encore, mais elles me semblaient déjà appartenir au passé.

Je me sentais chez moi aussi bien à Lyon qu’à Prague. Je découvrirai bientôt que le reste du monde m’est tout aussi familier, mais à cette époque, jeune homme en construction, je me crois bêtement occidental.

Très tôt, j’ai considéré que les États-nations étaient des constructions historiques appelées à perdre de leur importance. Ils avaient sans doute eu leur utilité après la révolution française, mais ils me semblaient appartenir au XIXᵉ siècle davantage qu’au XXIᵉ.

Je rêvais d’une Europe fédérale, beaucoup plus intégrée politiquement. Une Europe où les grandes décisions seraient prises en commun, tandis que les régions retrouveraient une vraie autonomie. Lyon est un ville qui s’est épanouie quand elle traitait avec Turin et Milan, et qui s’est rabougrie quand on a fermé les frontières et qu’elle devait se tourner vers Paris.

Pour un Lyonnais, Paris est une ville sympa et agréable, mais c’est une espèce de ville nouvelle, une Dubai française qui a peu de profondeur. Les Lyonnais ont plus de respect pour Marseille que pour Paris…

Aujourd’hui encore, je préférerais avoir comme dirigeants certains Espagnols, Irlandais et Scandinaves plutôt que Macron, Retailleau ou Hollande.

Cette conviction européenne ne m’a jamais quitté.

L’année suivante, en 1993, je vote pour le Parti socialiste aux législatives.

Ce n’est pas un vote d’adhésion. Je n’ai jamais cru au Parti socialiste. Je vois surtout un parti qui s’effondre, une gauche en très mauvaise posture, et je me dis qu’il faut malgré tout soutenir ceux qui sont en train de perdre plutôt que d’accompagner la victoire annoncée d’une droite dans laquelle je ne me reconnais pas malgré mes tendances libérales.

C’est un vote mélancolique pour une cause perdue d’avance, pour ne pas donner un sentiment de triomphe absolu à ceux qui utilisent déjà le racisme et les sentiments anti-pauvres pour gagner les élections.

En 1995, je vote Lionel Jospin au second tour. Je serais incapable de dire aujourd’hui pour qui j’avais voté au premier tour des présidentielles. J’apprécie chez Jospin la personnalité protestante, austère et honnête. Il ne fait pas rêver les gens et j’apprécie beaucoup qu’un responsable politique ne cherche pas à séduire. Je ne sais pas pourquoi des gens le traitent de con, quelque chose m’a encore échappé.

Avec le recul, je m’aperçois que ces premières années dessinent déjà les grandes lignes de toute ma vie politique. L’Europe comme horizon utopique. Une méfiance envers les discours nationaux étroits. Et des votes qui sont souvent moins des adhésions que des tentatives de rester fidèle à quelques convictions simples.

La suite de cette histoire commence quelques années plus tard, dans un centre social de Lyon, où je vais découvrir de manière beaucoup plus concrète ce que signifient les injustices sociales.

Mes votes (série de l’été). Pour qui j’ai voté depuis mes 18 ans

Depuis quelque temps, je me dis qu’il serait intéressant de raconter tous les votes de ma vie.

Pas pour distribuer des bons et des mauvais points. Pas non plus pour convaincre qui que ce soit de voter comme moi. Encore moins pour donner des leçons de cohérence, car la sagesse précaire proscrit l’injonction à la cohérence.

Je crois que l’on comprend mieux une personne en regardant le chemin qu’elle a parcouru que la photographie de ses opinions du moment.

J’ai rarement voté avec enthousiasme, ou alors je ne m’en souviens pas. Je n’ai jamais cru que des partis politiques allaient améliorer la situation du pays, de la région ou du continent. J’ai voté avec résignation, souvent. Par conviction parfois, mais plus souvent par stratégie. Pour empêcher une candidature jugée dangereuse ou pour qu’on se débarrasse d’un président qui nous faisait honte. Enfin une fois, il m’est arrivé de voter pour donner du poids à un courant plutôt qu’à un autre à l’intérieur d’une majorité.

Ceci est donc la série estivale de La Précarité du Sage. Tout l’été, votre blogueur préféré va explorer en maillot de bain fluo et lunettes noires cintrées les contextes historiques qui l’ont amené à glisser des bulletins de vote dans l’urne.

Je publierai si Dieu le veut un billet par élection majeure depuis mes 18 ans, c’est-à-dire depuis 1990.

En préparant cette série, je me suis aperçu qu’il existe, derrière ces votes successifs, un fil conducteur finalement assez solide malgré la précarité revendiquée de mes convictions et tendances. Certaines de mes opinions n’ont pratiquement jamais changé. Mon attachement à la construction européenne, par exemple. Ou encore l’idée que la solidarité sociale n’est pas un supplément d’âme mais une nécessité pragmatique pour qu’une société ne sombre pas dans le chaos. Ou enfin la conviction que les questions écologiques finiront toujours par s’imposer, qu’on le veuille ou non.

En revanche, ma confiance dans les partis politiques et dans le personnel politique a toujours été inexistante.

Je n’ai jamais été un militant. Je n’ai jamais adhéré à un parti. Je me suis toujours senti anarchiste de droite, libéral de tempérament, modéré dans mon républicanisme, et toujours heureux de fréquenter des amis qui représentent l’ensemble du spectre politique.

Cette série ne sera donc pas une histoire de la vie politique française. Ce sera plutôt une petite autobiographie intellectuelle d’un citoyen moyen qui pense que, pour la première fois, la présidentielle à venir peut changer les choses et placer la France à l’avant-garde de la vitalité sociale européenne.

Pour le dire autrement, j’aimerais faire comprendre comment on peut être de droite, conservateur et même un peu bourgeois, et voter pour La France Insoumise. Je vais essayer de vous expliquer pourquoi, quand on est de droite et qu’on ne veut pas perdre son patrimoine ni son épargne, il est préférable d’envoyer Jean-Luc Mélenchon à l’Élysée. Mais c’est une longue histoire et on y reviendra à la fin de l’été.

Le premier épisode commencera en 1992, avec mon premier vote : le référendum sur le traité de Maastricht. J’avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Je découvrais que mon premier bulletin de vote parlait déjà moins de la France que de l’Europe.

Je suis moins intelligent que vous, n’ayez pas peur de le penser

Je n’ai jamais passé de test de QI mais je suis certain que si j’en passais un, il serait assez faible, et je vais vous dire pourquoi.

D’abord parce que je suis lent. La rapidité d’analyse est paraît-il un des critères importants dans les tests de QI.

Quand on me pose une question, il m’arrive de répondre immédiatement, mais plus souvent je prends une pause avant de répondre. On prend ce silence pour de la bêtise alors que c’est simplement une forme de lenteur. Il m’arrive aussi de regarder la personne qui vient de parler plutôt que de répondre, car les mimiques des gens me fascinent plus que les réponses que je pourrais apporter.

Souvent je prends la parole après ce silence, non pour rebondir de manière appropriée mais pour commenter les paroles que la personne vient de prononcer : « Tiens, tu as dit can-can au lieu de commérage », « que veux-tu dire par … ? », « c’est marrant ce que tu viens de dire », etc. Et ma lenteur combinée à ce décalage dans la réponse fait immanquablement suspecter une forme de débilité, ou d’autisme.

Quand j’interagis, il m’arrive de réfléchir, de revenir sur ma réponse. Puis de me demander si je n’ai pas oublié quelque chose. Puis de considérer l’hypothèse selon laquelle la question était mal posée. Puis de soupçonner un piège, puis d’envisager qu’il puisse exister une autre manière de regarder le problème. Pendant ce temps-là, les autres ont répondu correctement et sont passés à autre chose.

Cette manie de réfléchir plusieurs fois à la même chose me fait perdre un temps considérable. Les gens convenablement intelligents, eux, savent immédiatement, et ne se posent pas de questions inutiles.

Deuxième indice de ma bêtise présumée : j’ai toujours été mauvais en mathématiques.

J’aimais bien les mathématiques mais cela n’a pas suffi. Or, non seulement je n’étais pas brillant avec les chiffres et les abstractions algébriques, mais en plus je me jetais dans la gueule du loup sans raison autre qu’une prise de risque stupide. À l’époque, en effet, les baccalauréats dits littéraires, les seuls que je voulais choisir car j’avais soif de philosophie, de lettres et d’art, pouvaient être A1 (philosophie et math), A2 (philo et langues) ou A3 (philo et art). J’ai choisi A1 alors que je me savais nul en maths. Je me mettais en danger sans nécessité, ce qui prouve certainement un certain manque de discernement.

Le jour de l’examen, j’ai obtenu une note si faible que j’aurais pu rater le bac bêtement si les autres disciplines ne m’avaient pas sauvé la mise.

N’importe qui doté d’un QI au-dessus de la moyenne aurait probablement fait un calcul d’efficacité pour essayer d’atteindre une mention honorable… Je ne sais vraiment pas ce que j’avais dans la tête.

Pourtant, depuis trente ans, je lis des livres de vulgarisation scientifique, d’épistémologie, je regarde des conférences et je passe mon temps à m’intéresser à des sujets scientifiques dont je ne comprends que la part narrative. La partie mathématique m’échappe tout à fait. Mais c’est ainsi, je ne suis pas doté d’un cerveau qui trouve les mathématiques ludiques et amusantes.

L’intelligence prend des formes étranges, c’est entendu, et je ne vais pas énumérer toutes les occurrences où la mienne a été prise en défaut. Il reste à faire un autoportrait de l’artiste en imbécile, sans exagération ni complaisance. Jean-Jacques Rousseau est celui qui s’est le plus approché de cette performance, et c’est la tâche de la sagesse précaire de l’accomplir tout à fait.

Le véritable travail n’est pas toujours salarié : Le RSA pour tout le monde

En lisant un reportage de Mediapart consacré aux tensions entre le département du Finistère et certains allocataires du RSA, j’ai été frappé par plusieurs témoignages. On y découvre notamment des femmes diplômées de l’université qui ont fait un choix de vie radical : quitter le salariat pour « travailler dans l’agriculture ».

Leur activité ne leur permet pas encore de vivre entièrement de leur travail. Elles touchent donc le RSA, et j’imagine qu’elles complètent leurs revenus par la vente de leurs légumes sur les marchés et construisent, patiemment, à leur rythme et avec les limites de leurs formations, une activité agricole. Pourtant, le président du Conseil général et les avocats leur répondent qu’elles devraient tout simplement retourner dans le salariat.

Cette réponse révèle, en plus d’un positionnement inhumain dans le champs politique, une vision profondément réductrice du travail. Comme si le seul travail légitime était le travail salarié. Qui peut croire qu’une personne qui cultive la terre, produit une alimentation locale et tente de vivre de son activité n’apporte rien à la société ?

Dans le monde qui est déjà le nôtre, marqué par les sécheresses, les tensions autour de l’eau et les pollutions causées par une partie de l’agriculture industrielle, nous allons avoir besoin de beaucoup plus de maraîchers, de paysans et de petites exploitations agricoles. Nous aurons besoin de femmes et d’hommes capables de produire des fruits et des légumes près de chez nous, avec des méthodes respectueuses des sols et des ressources.

Cet imbécile de politicien breton ne fait que décourager celles et ceux qui ont déjà fait ce choix pour se faire bien voir par une population qui ne semble pas comprendre les enjeux de la vie sur terre.

Le titre et le chapeau de l’article de Mediapart

Le RSA devrait être considéré, dans ces situations, non comme une assistance mais comme un investissement collectif. Il permet à des personnes de construire des activités utiles qui ne trouvent pas immédiatement leur équilibre économique. Nous acceptons bien de soutenir des entreprises pendant leurs premières années et parfois même on dépense des milliards en pure perte, comme Hollande et Macron l’ont fait ; pourquoi refuser ce soutien à des travailleurs indépendants qui produisent un bien aussi essentiel que fruits et des légumes biologiques ?

Plus largement, cette affaire montre les limites de notre conception du travail. Nous continuons à croire que seul le salariat mérite reconnaissance et protection. Pourtant, des milliers de personnes accomplissent déjà un travail utile hors du salariat : agriculture, entretien des paysages, rénovation de bâtiments anciens, petits services de proximité, activités artisanales ou associatives. Ces activités créent de la valeur, mais pas toujours un salaire suffisant.

C’est pourquoi je pense que le RSA fonctionne de facto comme une sorte de revenu universel. Non pas pour rémunérer l’oisiveté, comme ses adversaires le prétendent souvent, mais pour donner à chacun la possibilité de développer des activités socialement utiles qui ne rentrent pas dans les cases traditionnelles de l’emploi officiel.

Le défi de notre siècle n’est pas de remettre tout le monde au bureau. Il est d’aider davantage de personnes à faire un travail qui a du sens, à repeupler nos villages et notre ruralité, à augmenter le nombre d’hectares de terre cultivées et à assainir nos sols, et à trouver des combines pour survivre avec les pénuries d’eau.

L’intelligence mécanique des penseurs humains de l’IA

J’ai écouté le dernier entretien de Laurent Alexandre sur Thinkerview. Il était flanqué d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, censé représenter une nouvelle génération face aux bouleversements de l’intelligence artificielle.

Ce qui m’a frappé n’est pas ce qu’ils ont dit sur l’IA, mais ce qu’ils ont révélé, malgré eux, de leur conception de l’intelligence.

Tout au long de l’entretien, il était question de QI, de performances cognitives, de capacités intellectuelles exceptionnelles (le vieux a aussi beaucoup parlé de sexualité mais c’est une autre affaire et c’était franchement immature – c’est-à-dire viriliste). Les deux parlaient d’individus ayant un QI de 150 ou 160 comme on parlerait de moteurs particulièrement puissants. L’intelligence semblait être réduite à une grandeur mesurable, quantifiable, comparable.

Or c’est précisément à ce moment-là que j’ai eu l’impression d’entendre un manque d’intelligence.

Car le moment le plus original de l’émission apparaît quand on leur demande s’ils lisent et écrivent de la poésie. Gêne des deux spécialistes : ils n’y connaissent rien. Mais rien de rien. Or la poésie, on le sait, ce n’est pas un domaine de l’art parmi les autres, c’est au contraire le coeur vibrant d’une langue, l’essence d’une littérature, donc une dimension incontournable de notre rapport au monde.

Comment peut-on parler d’intelligence tout en étant incapable d’apprécier la poésie ? Comment peut-on prétendre réfléchir à l’avenir de l’humanité sans s’intéresser aux imaginaires, aux récits, aux rythmes, aux symboles, et plus qu’aux simples symboles, aux différentes couches de significations dans un mot ? Être indifférent à la poésie, c’est se fermer à tout ce qui fait qu’un être humain n’est pas seulement une machine de traitement de l’information.

Toujours plus fort dans la bêtise, comment peut-on annoncer avec assurance ce qui se passera en 2100 sans intégrer les principales incertitudes de notre époque ? Et « incertitudes », c’est une façon de parler, car il y a quand même quelques certitudes auxquelles nous faisons face : le dérèglement climatique, les tensions géopolitiques, les guerres actuelles, les réarmements qui figurent les risques de conflits futurs, les pénuries d’eau, les limites énergétiques, les déséquilibres économiques, les conséquences du capitalisme financier mondialisé.

Toutes ces variables sont absentes des récits technologiques des deux Alexandre.

Ils nous expliquent ce que sera l’humanité dans soixante-quinze ans comme si les structures actuelles du monde étaient durables. Comme si les États-Unis allaient conserver indéfiniment leur position dominante. Comme si les rapports de puissance restaient stables, comme si la Chine n’avait pas déjà détrôné les Etats-Unis, bref comme si l’histoire s’était arrêtée et que seule l’IA allait continuer de manière exponentielle sa progression vertigineuse face à la limite et la lenteur de l’esprit humain.

Pour l’instant, je n’ai pas encore entendu quelqu’un parler d’IA avec assez d’intelligence pour que mon esprit limité et lent prenne du plaisir à l’écouter.

Présidentielle 2027 : pour qui voter ? Un petit test de plage

Maintenant que nous sommes entrés dans la campagne électorale pour l’élection présidentielle de 2027, chacun commence à se demander pour qui il votera.

Pour ma part, je ne crois pas que le meilleur critère soit la personnalité des candidats. Je n’ai aucune affection particulière pour les figures connues de la politique française. Les tempéraments, les styles, les petites phrases, tout cela me paraît secondaire.

La question fondamentale est peut-être la suivante : quel est le sens de l’histoire ? Quels sont les phénomènes qui semblent appelés à se développer dans les décennies qui viennent ? Quels sont les sujets véritablement porteurs d’avenir ? Et, à l’inverse, quels sont les faux problèmes, les combats d’arrière-garde ou les nostalgies réactionnaires qui prétendent arrêter le cours des choses ?

Ce qui compte, ce sont les problèmes que les uns et les autres identifient comme prioritaires, et surtout les solutions qu’ils proposent.

Pour répondre à cette question, je vous propose un petit test, à la manière des magazines d’été. Faites-le tranquillement, au bord d’une piscine, sur une plage ou dans un jardin.

Pour chacune des affirmations suivantes, choisissez l’une des quatre réponses :

A : cela va probablement arriver et c’est souhaitable.

B : cela va probablement arriver mais ce n’est pas souhaitable.

C : cela n’arrivera probablement pas, et c’est dommage car c’eût été souhaitable.

D : cela n’arrivera probablement pas et c’est tant mieux.

Le test

  1. En 2050, il ne fera pas plus chaud qu’aujourd’hui. Les sécheresses ne seront pas plus fréquentes. L’eau continuera de couler comme aujourd’hui et les vacances dans le sud de la France ou en Espagne se dérouleront comme elles se déroulent actuellement.
  2. En 2050, une poignée de milliardaires contrôleront, en plus des médias actuels, 90 % des éditeurs et la totalité des manuels scolaires.
  3. En 2050, la population française sera plus diverse qu’aujourd’hui et l’idée selon laquelle les Français d’origine africaine ne seraient pas pleinement français aura pratiquement disparu.
  4. En 2050, le taux de criminalité en France aura augmenté en proportion de la croissance de la population.
  5. Nous serons engagés dans une guerre mondiale ou dans un conflit international majeur.
  6. Le Proche-Orient sera en paix grâce à l’action d’Israël et à l’acceptation de son rôle par l’ensemble de ses voisins. On parlera de Pax Israelica.
  7. La Chine sera devenue la première puissance mondiale tout en évitant la confrontation cataclysmique promise avec les États-Unis.
  8. La natalité repartira fortement à la hausse et les Français reviendront durablement à trois enfants par femme.
  9. L’islam sera encore présenté comme l’un des principaux problèmes de la France par une majorité des commentateurs et responsables politiques présents dans les médias.
  10. Les prévisions du GIEC se seront révélées largement erronées. D’immenses réserves d’énergie fossile auront été découvertes et l’humanité sera entrée dans une nouvelle période de prospérité industrielle comparable à de nouvelles « Trente Glorieuses ».
  11. Les Français auront appris à vivre avec davantage de sobriété matérielle. Beaucoup cultiveront une partie de leur alimentation, disposeront d’un jardin et entretiendront un rapport plus direct avec la terre.
  12. Sans qu’une guerre nucléaire n’ait éclaté, des attaques de drones ou d’autres formes de sabotage auront rendu les centrales nucléaires beaucoup plus vulnérables et beaucoup plus contestées qu’aujourd’hui.
  13. La France ne sera plus un pays vieillissant. La pyramide des âges se sera inversée et l’Europe sera redevenue un continent jeune et dynamique.
  14. Le chômage aura pratiquement disparu. Les allocations chômage auront été fortement réduites et les retraites également, de sorte que de nombreuses personnes âgées de 70 ou 80 ans travailleront encore dans les commerces, les services ou l’agriculture, afin de palier le manque de main d’œuvre dû à la fin de l’immigration.
  15. La France sera redevenue blanche, chrétienne et familiale. Les gens iront tous à la messe le dimanche matin.
  16. La viande sera encore plus consommée qu’aujourd’hui grâce à des élevages gigantesques et industriels. Notre rapport aux animaux n’aura pas évolué d’ici 2050.
  17. Il sera interdit de critiquer l’action de l’Etat d’Israël, qui aura réussi à imposer son narratif aux pays européens, américains et africains.
  18. La Chine aura avalé Taïwan sans coup férir et règnera en maître sur les eaux de l’Extrême-orient.
  19. Les États-Unis auront connu une déflagration et ne vivront plus que grâce à un endettement devenu exponentiel.
  20. Bally Bagayoko entre au Panthéon, avec les honneurs dûs à un ancien president de la république qui a su rester populaire malgré une action jugée timorée.
  21. Une grande partie de l’Europe méridionale est recouverte de millions de panneaux solaires.
  22. La France s’est retirée de tous les territoires et départements d’outremer. La Kanaky est indépendante, les Caraïbes forment un pays confédérale de langue créole.
  23. L’Intelligence artificielle n’a pas opéré la révolution technologique que l’on prévoit aujourd’hui : les data centers ne peuvent fonctionner à du rationnement de l’eau, du rationnement des énergies fossiles et des révoltes populaires.
  24. Seuls les personnes les plus riches peuvent encore prendre l’avion.

La correction

Dites en commentaire combien vous avez de A, de B, de C et de D. Je vous révélerai le candidat qui sera le plus proche de votre façon de voir le monde.

La correction est en réalité très simple.

La politique est souvent présentée comme un affrontement de valeurs. Elle est aussi, et peut-être d’abord, un affrontement de diagnostics.

Le véritable clivage n’est pas entre optimistes et pessimistes. Il est entre ceux qui cherchent à préparer le pays au monde qui vient et ceux qui cherchent à restaurer le monde qui disparaît.

L’Abandon, un film qui exhibe son antiracisme mais qui échoue à expliquer la mort d’un professeur

L’Abandon, sous-titré Les 11 derniers jours de Samuel Paty, est un film de Vincent Garenq avec Antoine Reinhardt et Emmanuel Berco. Il revient sur l’affaire qui a inévitablement marqué et bouleversé la France : celle de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie assassiné après avoir été la cible d’une campagne de dénonciation et de désinformation à la suite d’un cours sur la liberté d’expression utilisant des caricatures de Charlie Hebdo.

J’ai regardé ce film avec intérêt avec ma mère. Je passais quelques jours avec elle à Villefontaine et nous avons marché dans la cité HLM où elle habite, jusqu’au cinéma Le Fellini, qui fait preuve d’une belle longévité. Dans la salle, des profs à la retraite, la crème de la crème.

Malgré la gravité du sujet, le film se regarde sans difficulté et possède une dimension pédagogique indéniable. Il n’y a même quasiment que cela (exception faite de l’excellence des comédiens), de la pédagogie. On sent que le réalisateur avance comme un professeur dans sa salle de classe, avec une grande prudence. Le film cherche manifestement à éviter toute récupération politique ou toute accusation de stigmatisation d’une communauté.

Cette intention se traduit par la représentation d’une grande diversité de personnages français « issus de l’immigration », majoritairement montrés comme des individus doux, raisonnables, respectueux et bienveillants. Le scénario insiste ainsi sur le fait que les tensions et les dérives ne concernent qu’un nombre très limité de personnes. Parmi les personnages à l’origine de la polémique figure notamment l’élève dont le mensonge déclenche une partie de l’engrenage, ainsi que quelques militants qui alimentent la controverse. Mais le film prend soin de montrer que la plupart des acteurs de cette histoire ne souhaitent ni violence ni tension.

L’un des choix les plus marquants du film concerne le meurtrier lui-même. Celui-ci demeure une silhouette, presque une ombre. Il apparaît peu, parle peu, et le spectateur n’a pratiquement aucun accès à sa psychologie ou à son parcours. Le film semble suggérer l’influence de l’isolement et des réseaux sociaux, mais sans véritablement approfondir la question. Comme si cela n’en valait pas la peine.

C’est peut-être là que se situe, à mes yeux, la principale limite de l’œuvre. Alors que les mécanismes de la polémique sont largement développés, le processus qui conduit à l’assassinat reste dans l’ombre. Or il n’y a qu’un assassin, contrairement à ce que laissent croire les condamnations à de lourdes peines de ceux qui ont harcelé le malheureux professeur.

Ce que j’ai aimé, c’est que personne ne veut la mort de Samuel Paty, à part le criminel lui-même. Même ceux qui protestent contre le professeur, à tort car ils basent leur opinion sur le mensonge de la jeune fille, ils ne disent rien qui conduise au passage à l’acte du meurtrier gavé de vidéos de Daesh. Il n’existe aucune continuité (dans le film, s’entend) entre les paroles de l’islamiste qui prétend mener la campagne anti-Paty sur les réseaux et la mise à mort de ce dernier.

Plus généralement, je trouve qu’on peut s’identifier avec tous les personnages (sauf le meurtrier). Le film met en scène l’abandon de Paty, et beaucoup disent que ses collègues qui se sont désolidarisés de lui sont des lâches et des salauds. Mais moi, je les comprends, ses collègues. Je ne sais pas comment j’aurais agi dans la circonstance, je pense que j’aurais cherché à aider et protéger Paty, mais je sais aussi que j’aurais trouvé inappropriée l’une des caricatures, et jugé étrange que des élèves aient été invités à quitter la salle de classe quelques instants pendant le cours. Ce sont des choses qui ne se font pas et qui posent des problèmes éthiques et déontologiques.

Mais évidemment ça ne mérite pas d’être harcelé, ni même d’être sanctionné. Et encore moins d’être assassiné.

Et c’est sur ce bloc obscur que l’interprétation du film achoppe. Rien ne justifie ce crime et il est atroce de juger les gens à l’aune de cette tragique conclusion. Car ce meurtre ne vient pas en conclusion d’un enchaîne d’événements, mais comme un irruption d’un élément étranger survenu de nulle part.

Un autre film pourrait sans doute explorer davantage la dimension meurtrière et tenter de comprendre comment un individu en vient à commettre un tel acte.

Mais nos pays ne sont pas encore prêts à faire un effort pour comprendre les motivations des djihadistes. Nos pays sont, à cette minute, surtout occupés à comprendre comment et pourquoi on devient néo-nazi, suprémaciste blanc et/ou masculiniste féminicide. Les musulmans qui tuent, on n’est pas prêts à essayer de comprendre le mécanisme qui les mène à cette folie, car j’imagine qu’on les considère comme déjà contaminés par une religion encline aux châtiments les plus cruels.

Au final, L’Abandon remplit une partie de sa mission pédagogique. Il met en valeur la qualité humaine et professionnelle de Samuel Paty et montre combien les questions du « débat d’idées », de la « liberté d’expression » et du « rôle de l’école », semblent vaines et à côté de la plaque devant la pulsion de mort d’un déséquilibré qui peut s’en prendre à un Dominique Bernard l’année suivante, sans alibi polémique d’aucune sorte.

Mon malaise vient donc d’une banale prise de conscience : le film souligne une évidence essentielle mais qui n’avait pas besoin d’être rappelée, tellement elle fait consensus : aucun désaccord, aucune polémique et aucune erreur éventuelle ne peuvent jamais justifier la mort d’un homme, et d’ailleurs, on ne saura rien de ce qui a motivé celle de Samuel Paty.