Jours de suspens en Arabie saoudite

Boisson à l’hibiscus, version premium des cafés de Riyad

Je vis ma dernière mission avec le ministère en Arabie saoudite. Cela fait une semaine que j’ai rendu mon badge et mon ordinateur portable, une semaine que j’ai reçu mon visa de sortie définitive du territoire saoudien, et une semaine que je ne sais pas que faire.

J’attends mon argent et mon billet d’avion. J’étais un consultant auprès de sa majesté le président de l’autorité des musées, diffusant la sagesse précaire aux plus hautes sphères culturelles du Royaume, et il était temps que je reconfigure ma collaboration avec le monde muséal et universitaire d’Arabie saoudite.

Nous nous sommes très bien entendus mais je ne peux plus me permettre de me rendre si souvent dans le Golfe persique. Je dois me recentrer sur un triangle qui est suffisamment étendu : la France, l’Allemagne et la Tunisie.

En attendant, je meuble mes journées vides en m’obligeant à faire un peu de sport. Mais les pompes que je m’astreins à faire sont moins là pour me muscler que pour évacuer la tension intérieure qui monte en moi. La solitude et l’incertitude de mon départ, mêlées à des attaques guerrières qui atteignent l’aéroport où j’irai prendre l’avion, m’oppressent un peu.

Alors je mange trop et mal. Je grossis et je rêve de maladies dont je me crois atteint. Mes nuits ne sont pas belles alors la journée je me venge en marchant des heures et en faisant des centaines de pompes. Je ne peux plus faire de vélo car j’ai démonté ma bicyclette pour l’empaqueter et l’emporter avec moi à Munich. Et quand je marche, mes pauses et mes relais sont des cafés où je m’empoisonne avec des boissons sucrées et de la gastronomie de réconfort.

Marche, pompes, abdominaux et assouplissements.

Chocolat, hamburgers, frites, capuccino et jus de carcadet.

La sagesse précaire est suspendue entre ces deux extrêmes.

Comment le mouvement lycéen percute l’affaire Bardella pour changer l’histoire des idées

Denis Diderot

Je suis impressionné par les deux grands événements médiatiques et politiques de ce début octobre 2026. Je veux parler des manifestations lycéennes, des violences policières qui les accompagnent, et de l’affaire Bardella, dont on découvre des messages antisémites assez banals pour un homme d’extrême-droite.

Moi, j’étais lycéen dans les années 1980 et 90, et je n’ai jamais été antisémite, donc je suis peu concerné en propre par cette actualité. Mais dans mes souvenirs, il n’y avait aucun parti politique qui entrait en contact avec les lycéens.

Or La France Insoumise, aujourd’hui, démontre qu’elle est en train de réussir à faire cela, à entrer en résonance avec les espoirs et les angoisses des lycéens.

Par définition, la jeunesse ne fait jamais de révoltes avec des revendications rationnelles. Moi lycéen, lors du mouvement de 1990, je ne voulais pas discuter avec les adultes pour améliorer nos conditions de travail, je voulais seulement rejoindre les autres jeunes dans la rue et participer au bordel, à l’événement. Dans ma jeune conscience de sage précaire en devenir, je me disais : la jeunesse ne veut pas ceci ou cela, les adultes ne comprennent pas que la jeunesse veut juste se soulever. Les manifestations d’adolescents, ce sont des soulèvements beaucoup plus profonds que les manifs classiques. Ce sont des soulèvements vitaux, anarchistes, colériques et joyeux à la fois. C’est une volonté de désordre, une volonté de faire la fête aussi.

C’est pourquoi, d’habitude, les syndicats et les partis politiques ne les prennent pas au sérieux et ne les accompagnent pas, qu’ils essaient de les récupérer mais qu’ils ne réussissent pas à créer un vrai contact. Or cette année, j’ai l’impression que ça change.

Pour la première fois de toute ma vie, je vois des députés, des maires et des responsables politiques qui vont « au contact », qui parlent, qui refusent de condamner les jeunes et qui, au contraire, osent incriminer le pouvoir, l’État et la police. C’est exceptionnel.

Et on voit des scènes qui sont belles à pleurer. Des lycéens qui acclament le maire de leur ville, des lycéens qui chantent la Marseillaise avec un député, qui dansent avec des représentants d’un parti et qui prennent la parole en citant l’historien Jules Michelet… Étonnant.

Et un seul parti a réussi à opérer cette jonction : La France Insoumise.

On voit combien les autres partis sont largués quand on voit les socialistes, comme la présidente de la région où j’habite, Carole Delga, qui fait un message vidéo pour appeler au calme, en disant : « Voilà, ça coûte déjà trois millions, tous les dégâts que vous avez faits, chers lycéens, chères lycéennes. Pour votre avenir, il faut arrêter les violences. »

Cette façon de faire n’est pas sérieuse. Ce n’est ni en menaçant ni en appelant au calme qu’on réussit.

Même des centristes comme Alain Bauer disent que les seuls qui font de la politique en ce moment, ce sont les membres de LFI. Devant Sonia Mabrouk, journaliste vendue à la droite réactionnaire, qui le laisse parler… Mais que se passe-t-il ?

Bauer dit : quand il y a le feu, il ne faut pas entrer directement contre le feu. Il faut d’abord l’accompagner pour pouvoir le canaliser et l’amener quelque part. Et Sonia Mabrouk le laisse terminer sans l’interrompre.

Mais que se passe-t-il donc ?

Et puis quel rapport avec Jordan Bardella et ses propos antisémites ?

Le rapport, c’est que tous les médias qui travaillaient à criminaliser la gauche sont dans l’obligation de revoir leur logiciel. On ne peut plus accuser LFI d’être antisémite, ça n’a plus tellement de sens. Le gouvernement et l’ambassadeur d’Israël soutient Bardella et le RN dans cette épreuve ? Très bien, cela entérine l’idée qu’Israël ne défend pas la dignité des juifs mais nourrit un projet raciste. On savait tout cela, mais cette affaire permet de tout clarifier.

Et l’histoire des idées est en train de nous rattraper en pleine campagne présidentielle : les nouvelles figures de la politique française s’imposent à nous pour incarner la dialectique des grandes oppositions qui nous contraignent à choisir notre camp. Tu es avec Rima Hassan et la défense des Palestiniens, ou avec Bardella et le soutien anti-juif au grand Israël blanc.

Tu es avec les lycéens qui chantent et qui se moquent de nous, ou avec les policiers qui jouissent de dézinguer des islamo-gauchistes.

Tu es avec Bally Bagayoko qui protègent ses petits administrés, ou avec Sarah Knafo qui les traite de racailles et clame qu’ils ne seront jamais vraiment français.

Ceux qui essaient d’être dans la nuance, entre les deux, se font emporter par l’histoire des idées. Inutile de dire leur nom ; ils n’incarnent plus rien aujourd’hui.

Ici commence le royaume : Virgile Gémonet et Ibrahim Nahdi en opération à Riyad

Le livre est sorti il y a quelques semaines, et je n’ai pas encore eu l’occasion de le tenir entre mes mains. J’aurais pourtant quelques mots à en dire, puisque j’ai assisté en partie à son élaboration. Ici commence le royaume est d’abord un livre de photographies de Virgil Gémonet, accompagné d’un texte d’Ibrahim Nahdi. Deux hommes que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Riyad, et dont la collaboration m’a semblé peu probable mais dont le résultat est particulièrement intéressant.

Virgile Gémonet est un excellent artiste visuel et documentariste, doté d’une personnalité aussi chaleureuse qu’attachante. C’est un homme énergique, curieux, qui sait fouiller une ville et qui aime rencontrer des inconnus. Il sait se promener et regarder ; là où d’autres restent dans leur chambre d’hôtel où se limitent aux lieux culturels, lui sait chercher des détails auxquels personne ne prête attention, et il y trouve des images.

Riyad se prêtait bien à cet exercice. La capitale saoudienne reste une ville relativement peu connue et peu aimée. Elle n’a ni le pouvoir de fascination de Dubaï, ni l’harmonie de Mascate, ni l’opulence de Doha, ni la beauté historique des vieilles villes yéménites. Elle ne bénéficie pas non plus d’un imaginaire visuel aussi solidement établi que les grandes métropoles américaines, dont nous connaissons les rues avant même d’y avoir mis les pieds, tant le cinéma a façonné notre regard.

C’est précisément ce qui rend Riyad intéressante. On peut y arriver sans trop savoir ce qu’on est censé voir. La ville n’est pas encore enfermée dans une série de clichés qui en détermineraient à l’avance la perception. Elle attend, en quelque sorte, qu’un regard lui donne une forme. Pour un photographe, c’est une situation assez précieuse : il ne s’agit pas de sublimer une image connue mais de l’ « inventer », comme on invente un trésor.

Gémonet s’est livré à ce travail avec une grande liberté. Ses photographies explorent les visages, les lignes architecturales, les compositions géométriques, les matières et le grain de la couleur. Il joue avec les formes, les répétitions, les contrastes. Certaines images semblent se concentrer sur une ligne, d’autres sur une texture, d’autres sur la puissance des regards d’un visage voilé. Son travail de sérigraphie participe à cette recherche. Il ne s’agit pas simplement de photographier Riyad, de rapporter des souvenirs ou de documenter une ville en pleine transformation. Il s’agit de produire un regard.

C’est à partir de là qu’intervient Ibrahim Nahdi, dont le texte m’a dérouté, donc intéressé. Je reviendrai un jour plus longuement sur cet écrivain, dont j’aime autant la personnalité que la trajectoire. Ibrahim est francophone, anglophone et arabophone. Il écrit dans ces trois langues avec une aisance similaire. On pourrait le croire saoudien tant Riyad est au centre de son existence, et pourtant ses parents sont français et tunisiens. Il possède ainsi plusieurs héritages culturels, auxquels s’ajoute une connaissance intime de la société saoudienne. Cette pluralité n’est pas chez lui une affaire de théorie ou d’identité affichée : elle constitue sa manière d’habiter le monde.

J’ai moi-même assisté à une partie de la rencontre entre les deux hommes. Ibrahim avait rencontré Virgile dans un café de Riyad, et je les ai rejoints à cette occasion. Il y avait quelque chose d’assez réjouissant à voir ces deux personnalités, très différentes l’une de l’autre, chercher une manière de travailler ensemble. Ibrahim aurait pu se contenter de commenter les photographies, d’expliquer ce que l’on voit, de proposer une succession de textes correspondant aux différentes images. Il a choisi une autre voie.

Il s’est arrêté sur le prénom du photographe : Virgile. Et ce prénom lui a ouvert tout un espace littéraire.

Virgile, c’est d’abord le poète latin, l’auteur des Bucoliques et de l’Énéide. Mais c’est aussi le guide de Dante dans la Divine Comédie, celui qui accompagne le poète florentin à travers l’Enfer et le Purgatoire, avant que d’autres guides ne le conduisent au Paradis. Or, dans le Riyad d’aujourd’hui, les rôles se trouvent inversés : c’est Ibrahim qui accompagne Virgile dans la ville. L’écrivain devient le guide du photographe, et Riyad prend, avec un peu d’imagination, la place d’un nouvel au-delà à explorer.

Le rapprochement est amusant, et Ibrahim ne se prive pas de jouer avec lui. Comment ne pas penser à Abū al-ʿAlāʾ al-Maʿarrī, le grand écrivain arabe du XIe siècle, et à sa Risālat al-Ghufrān, l’Épître du pardon ? Dans ce texte extraordinaire, composé plusieurs siècles avant la Divine Comédie, le lecteur découvre lui aussi un voyage dans l’autre monde, où les figures de la tradition littéraire et religieuse sont mises en scène avec une liberté et une ironie remarquables. L’existence d’une influence directe sur Dante ne fait aucun doute pour Ibrahim Nahdi, qui en tire une méditation à érudite.

Il y a une autre dimension dans ce texte, qui commente plus discrètement les photos. Les images de Virgile procèdent volontiers par catégories : des lignes, des visages, des formes architecturales, des éléments urbains qui se répètent et se répondent. Le regard organise le réel, le découpe, le classe, cherche des régularités. Ibrahim a choisi de faire écho à cette démarche en inventant un narrateur qui, lui aussi, ne peut s’empêcher de classer le monde. Il invente des catégories, puis des sous-catégories, puis des subdivisions supplémentaires, appliquant à peu près à tout ce qui l’entoure une manie classificatoire qui confine à la folie.

Lorsque j’aurai enfin reçu l’ouvrage, je pourrai vous en montrer quelques photographies et vous en parler plus concrètement. En attendant, Ici commence le royaume mérite déjà que l’on s’y intéresse : pour le regard singulier que Virgile Gémonet pose sur Riyad, et pour la façon dont Ibrahim Nahdi transforme une promenade dans la capitale saoudienne en une petite aventure littéraire, entre Dante, al-Maʿarrī et la manie de vouloir mettre le monde en catégories.

Pour que la terminale devienne l’année de philosophie

Voici les résultats de mes réflexions pour résoudre les tensions de l’année de terminale : elle devrait être exclusivement consacrée à la philosophie, plutôt que de rajouter de la philosophie à un emploi du temps saturé.

On a devant nous une alternative : soit on évacue la philosophie, soit on lui laisse toute la place. Ma solution est limpide même si elle peut paraître loufoque : il faut supprimer la terminale pour en faire une classe de philosophie.

Je m’explique.

Je me souviens de mes propres classes, avec parfois trente-huit élèves, lorsque le cours se terminait à dix-huit heures. Il suffisait de regarder les visages des élèves pour comprendre que la philosophie serait peu étudiée pendant cette séance.

Il faut revoir les rythmes scolaires et notamment la réduction du nombre de disciplines enseignées.

En finir avec l’empilement des matières

J’avais fini par me convaincre que la philosophie serait nécessairement sacrifiée. J’étais tombé dans le piège que m’avaient tendu les néo-libéraux ; mettre une telle pression pour que, de guerre lasse, la philosophie disparaisse d’elle-même, ne se sentant plus respectée par personne.

Après tout, laisse-t-on entendre, lorsqu’il faut faire des économies de temps et d’argent, on commence par ce qui est le moins indispensable. Et je pleurais à l’idée que la philosophie était perçue comme dispensable.

J’étais prêt à sacrifier la philosophie au profit de disciplines supposément fondamentales : les mathématiques, les sciences, l’économie, la maîtrise de l’expression écrite et orale.

Et puis, en réfléchissant à cette question, je suis arrivé à une conclusion exactement inverse qui a tout éclairé.

Et si, au lieu de supprimer la philosophie en terminale, on supprimait toutes les autres matières pour ne conserver que la philosophie ?

La dernière année devrait être une année de retour critique sur l’ensemble de la scolarité

L’idée peut paraître extravagante à ceux qui ne connaisse pas la sagesse précaire ; elle est pourtant assez simple et efficace.

Lorsqu’un élève arrive en terminale, il a passé une douzaine d’années à étudier le français, les mathématiques, l’histoire, la géographie, les sciences, les langues et quantité d’autres disciplines. Il a appris à lire, à écrire, à calculer.

Bien sûr, il lui reste énormément à apprendre. Mais il a déjà acquis suffisamment de connaissances pour commencer à se poser une question essentielle : qu’est-ce que tout cela signifie ?

C’est précisément ce que devrait être la dernière année de l’enseignement secondaire. Non pas une année supplémentaire où l’on ajoute de nouvelles connaissances aux précédentes, où l’on termine à la hâte des programmes, mais une année consacrée à la réflexion sur tout ce qui a été appris.

Une année pour prendre du recul et pour comprendre les relations entre les savoirs. Pour examiner leurs fondements, leurs méthodes, leurs limites et leurs conséquences.

Une année où les esprits scientifiques font une pause au niveau des exercices de maths, et réfléchissent sur les mathématiques.

Il ne s’agirait donc plus de présenter la philosophie comme une matière parmi d’autres, en plus des autres, à laquelle on accorde quelques heures dans un emploi du temps en tension. Il s’agirait au contraire de faire de la philosophie le principe organisateur de la dernière année du lycée.

Les professeurs de sciences enseigneraient la philosophie des sciences

Il faudrait que les enseignants des différentes disciplines participent à cette année de philo, chacun à partir de sa formation et de son domaine de connaissance.

Les profs de physique, chimie et biologie feraient de l’épistémologie, et aideraient les élèves à réfléchir sur ce qu’est une connaissance scientifique, à la manière dont elle se construit, à la différence entre une hypothèse et une preuve, entre une corrélation et une causalité, etc.

Prenez certaines grandes questions de l’épistémologie : qu’est-ce qu’une expérience ? Qu’est-ce qui permet de réfuter une théorie ? Comment distinguer une connaissance scientifique d’une croyance ? Que signifie expliquer un phénomène ? Ça ne vous rappelle rien ? C’est le programme de philosophie de classe terminale depuis plus de cinquante ans ! Mais les profs de philo n’ont jamais le temps de consacrer à ces questions le temps qu’elles méritent. Dans cette refonte de notre lycée, les profs de sciences seront à même de faire ce retour critique sur leur propre discipline.

Les professeurs de mathématiques pourraient, de la même manière, préparer un cours réflexif. Qu’est-ce qu’une démonstration ? Que signifie dire qu’un raisonnement est nécessairement vrai ? Les objets mathématiques existent-ils indépendamment de nous, ou sont-ils des constructions de l’esprit ? Quelle relation y a-t-il entre les mathématiques et le monde physique ?

Les professeurs d’histoire prendraient un plaisir de dingue. Que signifie comprendre un événement historique ? L’histoire obéit-elle à des lois ? Peut-on juger le passé avec les catégories morales du présent ?

En géographie : qu’est-ce qu’un territoire ? Comment se construisent les frontières ? Quelle relation les sociétés entretiennent-elles avec leur environnement ? Comment penser les inégalités entre les espaces, les migrations, les villes ou les transformations du paysage ?

Quant au droit, à l’économie et aux sciences politiques, ils offriraient un terrain riche pour réfléchir à la justice, à la liberté, à l’autorité, à la propriété, à la démocratie et aux formes de la vie collective.

Je ne parle même pas des profs d’art et de lettres, les questions de poétique et d’esthétique étant un grand must de la classe terminale.

Il ne s’agirait pas de transformer artificiellement tous les enseignants en professeurs de philosophie. Il faudrait plutôt leur permettre de mobiliser la dimension réflexive de leur propre discipline, en travaillant avec des philosophes capables de les accompagner dans cette formation professionnelle.

Le professeur de philosophie aurait alors un rôle particulier dans chaque lycée. Il assurerait une sorte de tronc commun, aiderait à formuler les problèmes, ferait découvrir les grands textes et les traditions de la pensée, et veillerait à ce que les réflexions particulières puissent se rencontrer dans un espace intellectuel commun.

Il ne serait plus le professeur d’une matière isolée et surérogatoire, mais l’organisateur de cette année finale. Il piloterait cette année spéciale qui marque le passage des élèves à l’âge adulte.

Adieux pleins de joie et de retenue fatiguée

Dans cette photo de famille, on voit le petit chien pointer le bout de son museau, preuve que mon action conciliatrice a porté ses fruits. Il n’a plus peur de mes beaux-parents et s’approche pour être sur la photo lui aussi.

Cette semaine fut riche en émotions car l’état de santé de certaines personnes se dégradent. Alors oui, nous avons noué des liens d’autant plus forts qu’ils sont soulignés par une aide physique, corporelle, qui ne peut laisser l’âme indifférente.

Vous voyez sur cette photo, au-dessus de ce paragraphe, que la jeune voisine soutient mon beau-père car il lui est difficile de rester en équilibre debout.

Derrière nos sourires, il y a donc une vraie joie profonde de se retrouver et de s’être soutenus les uns les autres.

Car, on le dit beaucoup mais c’est vrai, quand on aide et qu’on se rend utile à quelqu’un, en réalité, c’est tout autant le soignant qui est aidé par le soigné.

De même que l’ethnologue Nastassja Martin refuse d’écrire qu’elle a été attaquée par un ours, mais qu’il y a eu un événement-rencontre entre une femme et un fauve, chacun laissant sa trace chez l’autre, de même, entre Youssef et le sage précaire, il y a eu rencontre et chacun laisse sa trace.

J’espère recevoir de mon beau-père un peu de sa joie de vivre, de sa faculté de danser et de chanter, de se tenir debout même quand il perd l’équilibre et la masse musculaire.

Ma belle-mère, elle, reste dans un état stationnaire, et elle aussi a appris à aider son mari pour manger ses yaourts. Le petit chien, on le voit, est déjà fidèle à sa nouvelle maîtresse, et si Dieu le veut, va apporter son aide à la famille.

Cette séance de photos était épuisante pour mes beaux-parents. Il n’y a pas eu de larmes à notre départ, car la fatigue était plus grande que la tristesse.

La passion qui dominait dans ces adieux était la retenue et l’appel de la sieste.

Croire aux fauves en Tunisie

Quand on passe quelques jours à la ferme de Ftiss, Tunisie, on est tellement loin de tout et coupés de toute connexion internet qu’on dort à poings fermés dès huit heures ou neuf heures du soir. On est réveillés par le muezzin et le coq avant le lever du soleil.

À Ftiss, la lecture est aussi une activité plus intense qu’ailleurs. J’ai d’abord cru que j’avais de la chance car c’était toujours de très bons livres que j’avais sous la main quand j’étais chez mes beaux-parents : J.-G. Ballard, E. Vuillard, E. Ferrante, J. Rolin, j’étais toujours verni. Jusqu’à ce que je m’aperçoive que c’est le lieu qui augmente la concentration et l’intensité de l’acte de lire.

Les sillons des champs de Ftiss, comme les lignes d’écriture d’un livre trop grand pour nous

Nastassja Martin est un nom qui est revenu trois fois dans ma vie cette semaine du 18 au 25 septembre. Son livre Croire aux fauves étaient dans ma valise de voyage en Tunisie. Une conférence lui était consacrée dans le colloque où nous nous illustrâmes Hajer et moi sur le campus d’Aix-Marseille. Enfin, le podcast de France culture consacré à Tristes Tropiques  lui faisait la part belle.

Cela m’a motivé à lire Croire aux fauves car, avec de telles coïncidences, c’est dur de ne pas y voir un signe du destin, quelque chose à ne pas rater.

Nastassja Martin est une ethnologue qui étudiait le peuple Even dans le Kamtchaka, la péninsule volcanique de Sibérie. En 2015, elle se retrouve face à un ours et l’ours l’attaque, lui croque le visage, la mâchoire avant de s’enfuir. L’ethnologue s’est défendue à l’aide d’un piolet d’alpinisme. Elle a cru mourir, elle a survécu par miracle et elle est restée défigurée. Le récit est une belle méditation sur la rencontre entre l’homme et la bête féroce. 

« L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. » (Croire aux fauves, p. 140)

Enfin un beau livre sur la Sibérie et sur la sauvagerie, nous qui n’avions que des proses faussement poétiques sur le lac Baïkal. On a de quoi en vouloir à nos médias qui tendent le micro à des cuistres, des peoples et des « fils de » plutôt qu’à de vrais auteurs qui ne se limitent à être de meilleurs écrivains que Sylvain Tesson : ils sont aussi de meilleurs voyageurs et, lorsqu’ils voyagent, plutôt que de fuir toute relation avec les gens pour boire de la vodka et remplir des carnets de poésie, savent parler des langues étrangères et savent créer des relations humaines.

Nastassja Martin nous relate de belles rencontres avec des femmes appartenant à ces peuples indigènes, sauf qu’elle appelle ces peuples des « collectifs autochtones ».

Un récit trop court pour une semaine de vacances dans une ferme pleine d’animaux domestiques, où les seuls fauves qui traînent sont effrayés par Billy the Kid, le chien attaché qui me lèche la main avec affection quand je m’approche. Un beau récit tellement court qu’on décide de ralentir la lecture et de garder les dix dernières pages pour la fin de semaine. Comme un gâteau que l’on fait durer pour que le plaisir ne disparaisse jamais.

Mes pauvres beaux-parents et notre destin d’infirmiers

Mon pauvre beau-père, que j’appelle « mon père » en arabe, abi , semble être atteint d’une maladie que je n’ose nommer, et ma belle-mère d’une maladie stable mais qui la rend dépendante depuis une dizaine d’années déjà.

Mon pauvre père ne se lève plus qu’avec difficulté et, lui qui était mon modèle de vie quand il chantait et dansait dans tous les mariages de la région, fait appel à moi pour manger.

Jour après jour, je suis requis pour faire des choses que je n’avais pas prévu de faire. Des corvées que je suis dans l’obligation de faire car on me met devant le fait accompli.

Tout lâche que je suis, en vertu des préceptes de la sagesse précaire qui préconise la plus grande pusillanimité devant les difficultés de la vie, je n’ai pas réussi à me dérober à mes responsabilités : ça a commencé avec les changements de chemises ou de manteau quand j’étais en voyage l’hiver dernier. Je ne pensais pas aller au-delà. Changer les vêtements de quelqu’un d’autre que mon épouse, je pouvais le faire sans vomir dans de strictes limites. Il fallait que ce soit en plein jour, les couches les plus extérieures de la tenue vestimentaire, en public et que l’action ne dure pas plus d’une minute. Après avoir aidé mon beau-père à enfiler ou retirer manteau et pull en laine, je pensais valoir le prix Nobel de la santé. 

Cette année, son handicap était plus grand et il avait du mal à manger sa soupe. Il y eut un moment où l’on me demanda de lui faire manger un yaourt. J’étais outré qu’on attende cela de moi mais je me suis exécuté car tout le monde était très occupé.  

Chaque fois que j’administrais un service de type infirmier, ou aide-soignant, je pensais que c’était la dernière fois, que je ne faisais cela que pour dépanner momentanément. Chaque jour pourtant j’avais de nouvelles tâches qui m’attendaient et qui me remplissaient d’effroi. 

Changer les vêtements en totalité, sous-vêtements inclus. Faire la toilette. Faire prendre une douche. Et même, horresco referens, aller aux toilettes… 

Moi qui suis un égoïste accompli face à la maladie et à la vieillesse, moi qui préfère mourir qu’affronter le moindre test médical, je n’ai pas le choix, je dois ouvrir les yeux devant la réalité.

Heureusement, Abi est une bonne nature, toujours agréable et reconnaissant, et trouve naturel que je l’aide, n’ayant d’autre ressource. Il n’y a donc aucune gêne chez lui, ce qui facilite mon action.

Funérailles chantées à Ftiss

Soleil levant, Ftiss, septembre 2026

La grand-mére de Hajer est décédée le jour où nous donnions une conférence dans un colloque à la fac d’Aix-Marseille. Un vendredi.

Un de ses oncles qui a fait le déplacement depuis l’Europe m’a dit : « Je suis venu dès hier car je pensais qu’elle mourrait un vendredi. Elle mérite de mourir un vendredi. J’ai dit à mon frère de ne pas rentrer en Amérique avant vendredi mais il ne m’a pas écouté. »

Nous sommes partis en Tunisie le lendemain matin, samedi, pour participer un peu aux funérailles. Quand nous sommes arrivés, la grand-mère était déjà en bière, dans le cimetière familial de Ftiss. On m’a autorisé à aller la voir avec Hajer, mais à condition de bien faire le rappel des « quatre réponses ». L’oncle de Hajer m’a expliqué que les hommes sont allés l’enterrer aujourd’hui et ont prononcé les paroles qui conviennent pour que l’âme de la défunte aille au paradis. Les anges, notamment, viendront lui poser quatre questions et les dernières paroles qui sont prononcées sur la tombe sont là pour aider son âme à répondre correctement à quatre questions : Combien y a-t-il de Dieux ? Qui est son messager ? Quelle est ta religion ? Quel est ton Livre saint ? Il faudra donc qu’on n’oublie pas avant de quitter le cimetière de bien dire en arabe : Il n’y a pas de dieu autre que Dieu, Mohammed est son messager, ma religion est l’islam, mon livre saint est le Coran. 

Etrange, me dit-on, de devoir rappeler ces réponses-là… Dieu qui voit tout serait donc susceptible d’oublier ce qui fut la foi de la grand-mère ?

Le soir, nous rejoignons la ferme de l’oncle Mohammed, décédé récemment lui aussi, où se déroule la veillée funéraire. Pendant que nous mangeons le couscous que l’on nous sert, résonnent les chants et les prières qui sont proférés collectivement quelque part dans la maison. C’est la deuxième fois que j’assiste à une veillée funèbre à Ftiss.

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Mort d’un enfant Nahdi

La Précarité du sage, août 2023

Dans l’encadrement de la porte du salon, je vois mon beau-père assis un peu avachi, probablement fatigué après quelques heures de chants et de psalmodie. J’ôte mes chaussures et vais m’asseoir près de lui. Pour éviter de montrer que je le remets d’aplomb, je le prends dans mes bras et le redresse discrètement. Prends des coussins et le cale, puis j’écoute les trois leaders de la soirée funéraire. Un jeune qui doit être un imam de Bou Arada, un vieux qui connaît bien le repertoire et un autre entre-deux-âges qui semble être apparenté au clan des Nehed, le nom de famille de Hajer.

Beaucoup des performances consistent en genres variés : des chants, des histoires rimées et reprises en chœur, des invocations, des récitations de sourates du coran et des prières. Ces chants ne sont pas de douces musiques doloristes. Ce sont au contraire des psalmodies fermement rythmées à voix très hautes pour être entendues par une âme fatiguée et désorientée qui vient de mourir et qui est sur le point de quitter son corps pour rejoindre l’administration du Créateur. Il s’agit de soutenir l’âme du mort dans son dernier effort, comme si le but de cette soirée n’était pas que la défunte « repose en paix », mais au contraire d’aider son âme à voyager jusqu’au Ciel. L’ambiance spirituelle est très fervente, mais fervente dans un sens propulsif. On se regroupe tous pour constituer un moteur mystique qui donne de l’élan à la grand-mère. Je sens aussi qu’il convient d’éloigner, grâce à nos voix éclatantes, les démons et les mauvais esprits qui auraient la mauvaise idée de traîner autour d’elle.

Quelques cousins de Hajer se chargent du service et servent des jus de fruit, des thés, des cafés, disposent des assiettes de dattes, de raisins et de sucre.

Ma sourate préférée est soudain récitée : Al Rahman. Pourquoi elle plutôt qu’une autre ? Probablement parce qu’elle propose une description concrète de la douce vie que le paradis réserve à ceux qui y sont acceptés. Mais alors que cette sourate est d’habitude extrêmement mélodieuse, d’autant plus mélodieuse qu’elle comporte un refrain, ce soir elle était psalmodiée au pas de charge, dans un rythme binaire et saccadé. Une fille de trois quatre ans vient solliciter l’attention de son père, qui la garde dans ses bras pendant qu’il écoute les chants. Je suis pris par un léger sentiment de tendresse amère et mes larmes me montent aux yeux en pensant à la femme de ma vie qui n’a pas pu avoir d’enfant. 

Vers la fin de la cérémonie, quelques femmes entrent dans le salon pour prier avec nous, ainsi que d’autres enfants. L’ambiance est détendue et les enfants de nos fermes apportent beaucoup de joie à notre assemblée. J’ai demandé à Hajer le lendemain ce que les femmes faisaient pendant que nous travaillions à sauver l’âme de l’ancêtre. « Nous discutions entre nous dans le salon des femmes. Moi, je n’avais pas grand-chose à dire, alors j’ai écouté les histoires de mes tantes. » Hamdoullah, que Dieu te protège dans Sa grande tendresse, toi la femme de mes rêves.

Les jours qui suivirent, chaque fois que je conduisais ma famille dans la voiture de location, je longeais le cimetière familial et m’exclamait « Ta mère ! » à Youssef. Ce dernier se lançait alors dans des invocations, et nous murmurions la Fatiha, la première sourate du coran, chacun pour soi-même.

Un petit chien tunisien sans prénom

D’ordinaire les chiens dans les fermes tunisiennes sont attachés et ont une fonction essentielle mais délétère : aboyer comme des fous dès qu’un étranger approche. Faire peur et éloigner les rôdeurs. Leur vie, vue de loin, semble vraiment misérable.

Mais à notre arrivée à Ftiss, mon beau-frère m’a dit que celui-ci n’avait pas vocation à être attaché. Il était là pour apporter de la vie au contraire, ce qui me réjouissait.

Nous avions parlé de cela la dernière fois. Les deux parents qui vivent dans la ferme n’ont pas seulement besoin d’aide à domicile et d’auxiliaire de vie, ils ont besoin de contact, d’échanges, de joie de vivre autour d’eux.

Or mon beau-père n’aimait pas trop les chiens et chassait celui-là quand il mettait la patte dans la cour intérieure. Le petit chien, par conséquent, avait peur de nous tous, et tendait à imiter les autres chiens qui, attachés à une corde, s’évertuaient à aboyer même quand il n’y avait aucun rôdeur à l’horizon.

J’ai donc essayé de l’apprivoiser, ce petit chien, et de lui donner un nom. Le problème est que le nom qui me venait était déjà pris par un de ceux qui sont attachés et que j’avais baptisé quand il était petit et que je lisais le dernier roman d’Eric Vuillard : Billy the Kid.

Je réussis à m’approcher de lui et un jour, victoire, il me lécha la main et accepta de se laisser prendre dans mes bras. Il tremblait un peu parce que pour lui, les humains sont des êtres méchants et toujours de mauvaise humeur.

Il n’était pas très confiant mais comme les chiens sont des anciens loups qui ont choisi le camp de l’homme il y a quelques centaines de milliers d’années, tout chien est par principe adoptable, domptable et domesticable en peu de temps.

Il ne résiste jamais aux hommes car il est par définition programmé pour se rendre utile aux hommes et à tout recevoir des hommes. C’est le choix que son ancêtre a fait, et aujourd’hui, il ne connaît pas d’autre salut que la vie humaine, avec ses bonheurs et ses détresses.

Son prénom ne s’accrochait pas sur lui. Je ne pouvais l’appeler que « petit chien ».

Quand je l’approchais de mon beau-père, il tremblait de tout son corps. Il fallait prendre un peu de temps pour que ces deux-là s’apprécient.

Je connais mon beau-père, il est de nature affective et trouve toujours de quoi rigoler. Au début, il ne comprenait pas l’intérêt de voir un chien dans l’espace domestique mais il n’a pas fallu beaucoup de jours pour qu’il fonde de tendresse pour la mignonnerie de ce petit regard espiègle et qui respire l’intelligence.

Voyage en Tunisie de septembre 2026

Depuis Marseille où Hajer et moi fêtions notre dixième anniversaire de mariage, la nouvelle nous parvint que la grand-mère venait de mourir. Nous partîmes aussi sec à Tunis pour assister aux funérailles.

Nous avons loué une voiture de marque indienne qui avait l’avantage d’être petite et légère, donc peu consommatrice d’essence, et assez élevée pour emprunter les pistes accidentées de Ftiss.

Voiture de la marque Mahindra louée à l’aéroport de Carthage.

Je raconterai une autre fois la veille funéraire car un tel événement mérite un chapitre à lui seul.

Nous sommes restés une semaine entière dans la ferme de Ftiss où, en 2016, Hajer et moi avons accepté de nous unir devant Dieu et devant les hommes. C’était donc un voyage impromptu qui aurait dû être prévu et organisé de longue date, comme si la grand-mère, en mourant, s’était mêlée de nous envoyer un signe : ne fêtez pas votre union à Marseille, petits mécréants, revenez immédiatement à Ftiss.

La semaine s’est déroulée sous le signe des animaux. J’ai beaucoup traîné avec les chiens. Ceux que j’avais baptisés lors de mon dernier passage, ont grandi et m’ont reconnu à l’odeur et à l’ouïe, c’était très impressionnant.

Un petit chien est apparu que mon beau-frère Tarek a introduit dans la famille. Il a décidé de ne pas attacher celui-ci pour en faire un compagnon aux vieux parents. Très bonne idée, sauf que la famille se méfie des chiens et tendent à les chasser quand ils entrent dans la cour intérieure de la ferme.

J’ai cherché toute la semaine à lui donner un nom mais je n’ai pas trouvé. Je n’étais convaincu par aucune de mes tentatives. J’ai quitté la ferme en l’appelant « le petit chien ».

Les autres animaux ne sont pas en reste. J’ai trouvé qu’en ces temps de difficultés économiques, les poules et les dindes se portaient comme des charmes. Les pintades en particulier m’ont impressionné par leur beauté ardoise et le goût délicieux que leur chair apporte à la chorba tunisienne : une soupe de tomate à l’orge ou à je ne sais quelle céréale.