Éric Zemmour n’aime pas la littérature française

L’extrême-droite se réarme avec force, et avec l’aide de médias complaisants et d’intellectuels coopérants et compatibles, elle impose ses mots, sa vision des choses et sa conception de l’ennemi à abattre. Nous l’avons vu en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, aux Philippines, en Europe orientale.

En France, cela prend un tour particulier. L’extrême-droite préempte l’amour de la France, de l’histoire et de la haute culture. Or je suis personnellement blessé d’entendre Eric Zemmour laisser croire qu’il aime la France et la littérature, et même qu’il incarne la France et sa culture. Selon moi, le meilleur antidote contre cette offensive politique est de pratiquer la littérature française.

Je voudrais montrer que ce que Zemmour aime, ce n’est ni la France ni sa littérature.

Premier point, première vidéo : il dit que Jacques Bainville est son écrivain préféré. Bainville (1879-1936) est un écrivain réactionnaire intéressant mais qui n’a pas apporté d’avancées significatives dans le champ littéraire. On peut aimer Bainville, cela ne me dérange pas, chacun ses goûts, mais que l’on considère ces quelques noms d’écrivains de la même génération : Paul Claudel né en 1868, Marcel Proust né en 1871, Paul Valéry né en 1871, Max Jacob né en 1876, Victor Ségalen né en 1878, Guillaume Apollinaire né en 1880, Blaise Cendrars né en 1887. N’en jetez plus.

Peut-on dire qu’on aime la littérature quand on préfère Jacques Bainville à Marcel Proust ? J’affirme que non. On a le droit de préférer un auteur d’extrême-droite, je ne me situe pas sur le terrain du droit. Ce qu’on aime dans ce cas-là c’est autre chose : une idée politique, une posture existentielle, une image, je ne sais pas, tout ce que l’on veut mais pas la littérature.

Deuxième point : il ne cite que des Français, prétendant par là n’aimer que la France. Quand on ne lit pas les grands auteurs des autres pays, c’est qu’on n’aime pas vraiment la littérature, et en particulier la littérature française. C’est comme si vous prétendiez aimer le football mais que vous ignoriez tout de Messi, de Ronaldo et de tous les championnats étrangers. Vous seriez juste un adorateur fanatique de votre équipe de village mais certainement pas un connaisseur.

Le sage précaire Youtubeur pour la littérature

Depuis que je me suis remis à écrire sur ce blog, j’ai remarqué que les gens avaient changé. Ils ne pratiquent pas l’internet de la même manière en 2021 qu’ils ne le faisaient en 2011. Il y a dix ans, ils lisaient et traînaient un peu sur les blogs. Aujourd’hui ils préfèrent regarder des vidéos. Ce n’est pas un mal, cela ne signifie pas qu’ils font moins d’efforts.

Au contraire, même. Il est étonnant de voir combien les gens (je n’ai pas de meilleur terme pour parler des gens) se sont mis à écouter des conférences, des entretiens-fleuve de plusieurs heures, des tables-rondes interminables avec des économistes qui débattent sur Marx et Schumpeter.

Bon, moi qui ai monté une chaîne YouTube depuis 2007, je ne vois pas pourquoi je ne me lancerais pas dans le bain des vidéos. Après tout, des vidéos j’en fais depuis quinze ans pour illustrer les billets de ce blog. Le nom de ma chaîne résonne d’une chanson de Bob Dylan. Vous vous souvenez de Like a Rolling Stone :

How does it feel? How does it feel

To be on your own

With no direction home

Like a complete unknown

Like a Rolling stone?

C’est l’histoire d’une fille qui tombe dans la précarité et qui n’a plus de domicile. J’aurais voulu baptiser ma chaîne « NoDirectionHome » mais il n’y avait pas assez de place, ou trop de lettres, alors j’ai enlevé « no ». Cela donne un sens exactement opposé à celui que je voulais donner au départ mais cela me plaisait. Le nomade que je suis, finalement, ne cesse de prendre à sa manière la direction du foyer, il n’arrête jamais de rentrer chez lui et de se chercher des « chez soi ».

Comme ces nouvelles vidéos parlent de langue française, de littérature française et de la façon de les enseigner, on peut dire que la chaîne mérite finalement son nom. Je parle depuis l’étranger et le vaste monde, mais à propos de ma langue natale et de ma littérature maternelle. Le sage précaire rentre chez lui.

Peut on évacuer la littérature de l’enseignement du français langue étrangère ?

Il faut comprendre qu’il y a des clans dans le domaine des langues étrangères. Des clans qui s’affrontent ou qui passent des alliances, des clans qui essaient de dominer les autres et qui luttent pour le pouvoir.

Voici grosso modo les forces en présence : la famille des « littéraires », les « linguistes », les « traducteurs » et les « éducateurs ».

La famille des « littéraires » comprend ceux qui enseignent et étudient la littérature, l’histoire, le théâtre, le cinéma, les idées, la philosophie, la politique, etc.

La famille des « linguistes » sont les scientifiques du lot, ils s’intéressent à la linguistique, la sociolinguistique, la psycholinguistique,etc.

La famille des « traducteurs » étudient à la fois les théories de la traduction et sa pratique.

La famille des « éducateurs » sont spécialistes de didactique des langues et viennent des sciences du langage. Ils se sont constitués en champs d’étude assez puissant et cherchent à dominer les départements de langues étrangères.

C’est en vertu des tensions entre ces clans que la littérature est parfois poussée sur le côté comme une vieillerie. Comme elle régnait dans les langues étrangères, la littérature ne voyait rien venir et se croyait la reine du bal. En réalité, certains aimeraient bien qu’on s’en débarrasse.

Il existe des langues que l’on étudie sans évoquer la littérature. Il paraît que l’allemand langue étrangère est de celles-là. Je parierai que le swahili et le Wolof sont aussi de celles-là, mais il faudrait voir cela de plus près.

Déjà, pour l’allemand, je trouve incroyable que l’on puisse l’étudier plusieurs années sans lire Goethe, Thomas Mann ou Kafka. Mais pour des langues comme le français, il me semble que vouloir exclure la littérature est un combat perdu d’avance.

La littérature en classe de FLE ? « C’est difficile ! »

Cela fait bientôt vingt ans que le sage précaire enseigne la littérature à des étudiants étrangers. Je n’en reviens pas moi-même. Ma vie a été si flottante que je n’imaginais pas pouvoir dire une phrase qui exprime une telle continuité.

Je n’ai pas enseigné la littérature tous les ans pendant vingt ans, il y a quand même des trous dans le gruyère, mais enfin, si je résume, voici les institutions qui m’ont payé pour cette activité, entre autres activités :

2001-2004 : Saint Patrick College, Dublin, Irlande.

2005-2006 : Université de Nankin, Chine.

2006-2008 : Université Fudan, Shanghai, Chine.

2011-2012 : Université Queen’s de Belfast, Royaume-Uni.

2015-2020 : Université de Nizwa, Sultanat d’Oman.

2021 – en cours : Université des études internationales de Jilin, Changchun, Chine.

Mon rôle pédagogique a beaucoup évolué dans ces diverses institutions. Parfois on me faisait confiance au point d’être en charge de construire le programme d’enseignement, de développer ce qu’on appelle le « curriculum », et à dans d’autres cas au contraire on me jugeait à peine capable d’animer un groupe de théâtre.

De même mon statut administratif a varié du tout ou tout. Dans certains cas, j’étais la cinquième roue du carrosse, dans d’autres j’étais carrément le chef du département.

Dans tous les cas, une chose ne change pas : enseigner la littérature française à des étudiants étrangers m’a mis en première ligne pour saisir ce que ressentent ces mêmes étudiants, leurs désirs, leurs peurs, leurs rejets ou leurs passions.

Or, comme la littérature est pour moi le plaisir des plaisirs, il m’a fallu des années pour ouvrir les yeux sur la réalité : les étudiants la trouvent « difficile ». Pour eux, pour la plupart d’entre eux, étudier des romans est un véritable calvaire.

Ici le sage précaire pourrait se faire mousser. Il le pourrait. Il pourrait rappeler qu’il a reçu des compliments qui lui disaient en substance : « Avant je trouvais les cours de littérature difficiles et ennuyeux mais avec vous j’ai compris que ça pouvait être amusant et intéressant. » L’un des compliments les plus beaux fut envoyé par une Chinoise : « pour la première fois j’ai réalisé qu’un poème de langue française pouvait être aussi beau qu’un poème chinois. » Et puis il y a celles qui me trouvaient beau et qui voulaient partager mon lit… non, ça c’était dans mon rêve seulement.

Je pourrais me vanter, donc, mais ce n’est pas mon genre.

Ce que je voudrais dire, ici, c’est qu’il y a un impensé dans l’enseignement des lettres dans le domaine du FLE (français langue étrangère). Comme c’est impensé, c’est désordonné et confus, c’est un embrouillamini que je vais tenter de dénouer. Cet angle mort concerne notamment le fait que la majorité des étudiants et des professeurs n’aiment pas la littérature alors même que nous, nous l’adorons. C’est cette distance entre des gens comme moi qui viennent avec leur amour de la lecture et des gens comme mes étudiants, que je voudrais essayer de comprendre.

La lecture est tellement consubstantielle à ma vie quotidienne que je ne pouvais pas saisir l’effroi qu’elle inspirait chez certains. Le livre est à mes yeux une créature si agréable, si chaleureuse, si amicale qu’il me fallut des années de patience pour accepter l’idée qu’il est un objet inerte pour beaucoup, voire une arme contondante, un poing fermé qui blesse. Pour de nombreuses personnes, le livre est une chose hostile.

Il y a un grand décalage entre ce que nous croyons faire en tant que passionnés de littérature, d’idées, de philosophie et d’art, et ce que nous faisons réellement au yeux des étudiants. De plus, il me semble qu’une forme d’hostilité envers les lettres est en train de croître au sein des formations d’enseignants elles-mêmes.

Alors puisque l’université se rapproche de l’entreprise, puisque le monde de l’éducation adopte les valeurs et les méthodes du management, le sage précaire parle comme un manager : il faut conduire un audit de la situation des lettres en contexte de langues étrangères, basé sur un benchmarking sans concession, pour élaborer dans un second temps un action plan qui rende l’enseignement de la littérature plus efficace.

Ou alors, solution alternative, on peut s’en foutre et gratter sa guitare en chantant du Brassens.

Les arts de la performance en classe de FLE

La vidéo ci-jointe est une petite présentation que j’ai faite pour une université qui demandait un exposé de trois minutes sur une technique d’enseignement « innovante ».

Dans le champs des langues étrangères, le terme d’innovation est centrale, je ne sais pas d’où cela vient ni pourquoi les gens se crispent là-dessus. En réalité c’est dans la gestion de la recherche en général qu’on met en avant l’innovation, mais il y a peu de réflexion sur ce qu’est l’innovation.

Souvent, en didactique des langues, on se dit qu’une « technique innovante » se doit d’être une programmation informatique, ou un logiciel, ou une plateforme numérique, enfin quelque chose qui fasse intervenir de manière décisive les nouvelles technologies.

Le sage précaire n’a rien contre les nouvelles technologies, au contraire : de tous les sages précaires du monde, il fut le premier à ouvrir un blog, en 2005. Il est aussi le premier YouTubeur de toute la galaxie dite « sagesse précaire, sagesse diluée et philosophie en vrac ».

En tant qu’enseignant j’utilise abondamment les techniques de l’information et de la communication (TICE), j’ai la chance d’être formé à ces machines au fur et à mesure de mes déplacements, et je m’en sers sans compter.

En revanche, s’il me faut dire ce que je fais d’innovant, je ne peux pas me faire passer pour un grand informaticien. De plus, je n’ai pas encore observé d’innovation intellectuelle dans l’usage des technologies. L’exercice de grammaire, que vous le fassiez sur une tablette, sur un cahier ou sur une ardoise, il reste le même exercice.

En définitive, on utilise les ordinateurs mais on n’a pas encore détecté d’amélioration du niveau de langue de nos étudiants depuis qu’ils utilisent des ordinateurs. Les TICE sont donc utiles et ne doivent pas être snobées, mais elles ne sont ni miraculeuses ni même indispensables. Je ne reviens pas sur les fameux cadres de la Silicon Valley qui mettent leurs enfants dans des écoles où l’on interdit les tablettes au profit des ardoises et des craies.

Alors après réflexion, je me suis dit que ce que j’ai fait de plus innovant ces dernières années, c’était peut-être ce qui paraît le plus antique, le plus archaïque : chanter, danser, jouer la comédie. Se produire en public. J’appelle cela « les arts de la performance » car il n’y a rien de tel que d’inscrire la langue que vous êtes en train d’apprendre dans une action publique où vous convoquez toute votre personne, où vous vous sentez jugé et scruté, une action où vous vous produisez physiquement et qui produit au final des applaudissements balsamiques. Votre performance vous a transformé intérieurement et extérieurement en un locuteur officiel de cette langue étrangère.

Olivier Rolin en Oman

Olivier Rolin parmi les roses de Jebel Akhdar, Oman

Je retiens deux choses du déjeuner à la résidence de France. La cuisine est excellentissime. De l’entrée au dessert, cela vaut largement les restaurants étoilés au guide Michelin de ma ville natale. Cela seul me motiverait à passer les concours de la fonction publique et à tenter une carrière diplomatique. D’autre part, l’extrême gentillesse non affectée d’Olivier Rolin. C’est pour lui que l’ambassadeur organise ce déjeuner avec quelques personnalités associées à la littérature française en Oman. Il m’avait confié dans une soirée précédente que l’écrivain allait bientôt venir.

Invité d’honneur, centre officiel de toutes les attentions de la république française, Olivier Rolin est celui qui est le plus à l’écoute autour de la table, qui s’intéresse le plus aux autres, à la vie des gens, à leurs activités et à leurs goûts. J’ai déjà raconté comment j’étais arrivé en retard à ce déjeuner et que l’écrivain avait des raisons légitimes d’être peu impressionné par le livre que je venais de faire paraître. Il ne m’en tint aucune rigueur, comme le montre l’histoire qui suit.

Nous sortons sur une espèce de terrasse car l’ambassadeur veut fumer une cigarette.

Je commets, comme à mon habitude, une bévue diplomatique. Tandis que l’ambassadeur me raconte de quoi parle le polar qu’il a publié aux éditions du Seuil, une intrigue qui se déroule à l’époque de la deuxième guerre du Golfe, je déclare que 2003 était la dernière année où l’on pouvait encore être fiers de notre diplomatie. C’était l’Amérique de George W. Bush en croisade contre l’Irak, et le président français Jacques Chirac s’y était opposé. Je le confirme ici, la voix de la France fut écoutée et respectée, occasionnant des tombereaux de haine et de mépris de la part des Américains. Cette position de la France était valable, cohérente et propice à ouvrir des brèches d’espoir parmi les nations arabes. De mon point de vue, ce que nous avons fait depuis en politique étrangère est un désastre, la guerre en Lybie étant peut-être le point le plus abyssal de notre déréliction.

L’Ambassadeur, tout de politesse et de raffinement, pense le contraire de moi. Il trouve que Villepin et Chirac ont été lourdauds dans cette affaire et que nous n’aurions pas dû être frontaux contre les États-Unis d’Amérique. Selon lui, nous n’avons pas empêché la guerre et nous n’avons rien gagné à jouer les justiciers donneurs de leçon.

« Nous nous sommes fait plaisir », c’est l’expression de l’ambassadeur, qui sera reprise telle quelle dans son polar. « On s’est fait plaisir mais ce n’est pas comme ça qu’on dirige les affaires étrangères. On aurait dû être moins catégoriques avec les Américains et, sans participer trop activement à leur guerre, les accompagner pour agir à la marge et améliorer les choses qui pouvaient être améliorées. » Je ne suis pas un diplomate, et de plus je suis invité en bonne compagnie, je ne vais pas contredire plus que de raison l’ambassadeur de mon pays, dans son propre palais, alors je ne discute pas et nous passons à un autre sujet : que faire avec notre hôte Olivier Rolin ?

Je propose de l’inviter dans mon oasis pour lui faire découvrir la Montagne verte dont le piémont n’est autre que mon jardin. D’habitude, les invités de marque restent dans les ors de la république, mais celui-là a des velléités de bourlingue. Ma proposition pourrait lui plaire. Une question restera alors à régler, comment conduire l’écrivain jusqu’à mon oasis et comment le ramener sain et sauf à la résidence de France ? Les voitures de fonction sont prises et le chauffeur employé par l’ambassade a déjà un emploi du temps chargé. N’écoutant que mon patriotisme et mon amour de la littérature, j’offre de venir chercher Olivier Rolin le soir de la conférence qu’il donnera à Mascate, de le faire dormir chez moi, et de le ramener ici dans ma vieille Toyota.

Le soir de ladite virée, j’arrive (encore une fois en retard) à la conférence. L’écrivain rencontre la communauté francophone de Mascate dans le musée franco-omanais. Ce musée est une maison du XIXe siècle où vivait le premier consul de France, au tout début des relations diplomatiques entre l’Oman et la France. François Mitterrand a transformé cette maison en musée dans les années 1990.

Quand la conférence se termine, la communauté francophone d’Oman, concentrée pour la plupart à Mascate, se salue et se souhaite le meilleur. Je retrouve Rolin flanqué de l’ambassadeur. Nous nous mettons au point pour l’excursion de notre invité et, toujours mû par mes instincts para-diplomatiques, je nous invite au dîner que l’ambassadeur a prévu de partager avec d’autres amis. Ce petit monde a la classe de ne pas me faire sentir que j’ai commis un nouvel impair.

Nous roulons les quelques heures qui nous séparent de ma maison, non sans rajouter une petite heure de route due à une erreur de direction à la sortie de la capitale. Le lendemain nous allons à la montagne pour faire la promenade des roses. Avril est certainement le meilleur moment de l’année pour visiter les montagnes d’Arabie : les fleurs que l’on cultive pour produit l’eau de rose sont en pleine floraison. On se promène sur des chemins escarpés qui dégagent une odeur de paradis.

Olivier Rolin le long d’un falaj, Jebel Akhdar, Oman

Olivier n’est plus tout jeune mais il tient une telle forme physique que je marche avec lui sans prendre plus de précautions que j’en prends habituellement avec mes compagnons randonneurs. Habillé d’un gilet sans manches agrémenté de poches de photographe sur une chemise de coton blanc à col Mao, d’une paire de pantalons en toile de lin et d’une casquette en toile grise, on reconnaît chez lui le voyageur qui a l’habitude de tous les climats et de tous les paysages. Ce que j’apprécie particulièrement, c’est l’élégance dont il fait preuve. C’est là que je prends des notes, car moi, on m’a toujours appris à porter les frusques les plus abominables lorsque je courais le risque de me salir. J’ai donc tendance à ressembler à un clochard en montagne et à un premier communiant dans un centre commercial.

Après notre randonnée, nous prenons un verre dans un bel hôtel construit au bord du canyon. La conversation d’Olivier m’enchante littéralement. Je pourrais rester des jours à l’entendre parler de son métier. En plus d’être un des grands écrivains de langue française, il est éditeur depuis quarante ans dans la prestigieuse maison du Seuil. Il me raconte des dizaines d’anecdotes qui sont pour lui des banalités et pour moi des révélations secrètes descendues tout droit de l’Olympe.

Tel auteur a été publié par Gallimard mais Philippe Sollers a dit ceci ou cela, de sorte que les cartes ont été rebattues. Un énoncé aussi élémentaire que celui-ci ouvre toute sorte de perspectives pour un amoureux des lettres qui ne connaît rien au monde de l’édition. En devisant avec Olivier, je prends conscience qu’à l’école nous étudions la littérature d’une manière trop étroite. Nous savons analyser des textes mais nous sommes ignorants de toutes les réalités sociales, humaines et économiques qui constituent l’industrie du livre. On devrait ajouter au programme de lettres du lycée une option production/édition qui éclairerait l’envers du décor magnifique que sont les mouvements culturels, les courants littéraires, la vie et les images des grands auteurs.

Comme Olivier sait que je suis un grand lecteur de Jean, il me parle de son petit frère avec ce même naturel plein de bienveillance. Il dit que Jean Rolin a rencontré, en P.O.L., un éditeur idéal pour lui. Un éditeur n’est jamais parfait pour n’importe quel auteur, il y a des rencontres qui font les bons duos. Lui-même, Olivier ne se serait pas senti forcément à l’aise chez P.O.L., ni, à l’autre bout de la chaîne, chez Gallimard. Malheureusement pour le petit frère, l’éditeur Paul Otchakosky-Laurens est mort, laissant la maison d’éditions dans la désolation. Je savais qu’il était mort, mon information était allée jusque-là, mais c’est mon hôte qui, dans la voiture, m’apprend que P.O.L. sera maintenant dirigé par Frédéric Boye ce qui nous conduit à parler de ce dernier.

C’est ainsi, en passant du coq à l’âne, que nous descendons de Jebel Akhdar pour retrouver mon épouse qui sort de l’université d’un pas de sénatrice. Nous prenons la route pour l’Ambassade de France où nous déposons Olivier, et continuons notre chemin, Hajer et moi, pour un petit week-end en amoureux au bord de la mer.

Hajer me demande de quoi on a parlé. Je ne sais plus, dis-je. J’ai été tellement émerveillé par la conversation fluide, simple et brillante de notre ami que je suis dans l’incapacité de faire un compte rendu synthétique et intelligent du véritable voyage que je viens de faire.

Jebel Akhdar, la « Montagne verte », Sultanat d’Oman

Si De Gaulle n’avait pas existé (3) : pas de guerres d’indépendance

La défaite de 1940 face à l’Allemagne nazie est moins grave, moins lourde de conséquences que les guerres d’indépendance que la France a menées en Afrique et en Asie. La preuve : nous nous sommes réconciliés avec l’Allemagne, mais nous ne parvenons pas à nous réconcilier avec nos frères africains.

Il aurait fallu donner l’indépendance à toutes les colonies françaises dès la fin de la deuxième guerre mondiale. Dès la capitulation de l’Allemagne, les gouvernements européens se tournent vers leurs frères d’armes africains et asiatiques et leur disent : « Vous vous êtes bien battus, nous nous sommes égarés dans des guerres qui ne vous concernaient pas, et pourtant vous avez tenu un rôle important dans nos rangs. Dorénavant, nous ne méritons plus de vous gouverner, soyez libres et souverains. Restons amis si vous le voulez, nous vous aiderons si vous en formulez le souhait. Une page est tournée et c’est à vous d’écrire la suivante. »

C’est le péché le plus grave de l’histoire de France : s’être accroché à notre empire colonial coûte que coûte, ne pas avoir compris que le monde avait changé, que le temps de la décolonisation était arrivé. Alors quand les Algériens sortirent leurs drapeaux à Sétif, dès 1945, certains Français pensèrent qu’il fallait écraser les velléités d’indépendance dans l’oeuf, alors qu’il était nécessaire de construire le monde d’après dans une Algérie algérienne et indépendante. Si l’on avait fait cela dès la sortie de la guerre, il n’y aurait eu aucune amertume entre nous, aucune problématique de type Harkis, aucune résistance de type Algérie française, aucun terrorisme. Cela est vrai pour le Vietnam aussi, aucune guerre d’Indochine, pas de Dien Bien Phu, etc.

Qu’est-ce qui nous empêchait de penser de la sorte, à part une limitation bien compréhensible de notre intelligence ? Le fait que les Français se croyaient des vainqueurs de la deuxième guerre mondiale, et qu’ils vivaient sur l’illusion qu’ils étaient souverains. Les gouvernements devaient donc gérer la pression des Français vivant dans les colonies qui exigeaient le retour de l’ordre ancien. Si le général de Gaulle n’avait pas existé, la France aurait regardé en face sa réalité de peuple dominé, dirigé par autrui, et n’aurait pas joué au grand dominateur.

Au contraire, si nous avions mis notre souveraineté entre les mains de l’empereur américain, ce qui fut fait après quelques décennies de déni, les diplomates yankees auraient fait comprendre aux Français des colonies que c’était fini, qu’ils pouvaient rester dans leur maison et sur leurs terres mais que dorénavant ils auraient la double nationalité, française/algérienne, française/indochinoise, etc. et qu’ils n’étaient plus les dirigeants. Les Américains auraient organisé les choses pour que les élites colonisées viennent se former en France et en Amérique, ils auraient fabriqué dès 1945 le néocolonialisme que nous connaissons aujourd’hui. Cela n’aurait pas été brillant à mon avis, mais surtout cela aurait évité les guerres d’indépendance qui ont été une calamité, une catastrophe pour tout le monde.

Si De Gaulle n’avait pas existé (2): fin de la souveraineté

1944, fin de la guerre en France, Paris libérée et un gouvernement est mis en place téléguidé par les États-Unis d’Amérique. Pas de général de Gaulle, donc les poches de résistance ne sont pas unifiées, elles sont elles aussi téléguidées par les Anglo-américains qui font ce qu’il faut pour évacuer les communistes et garder l’URSS aussi éloigné que possible de l’Europe de l’ouest.

La France est vaincue, comme l’Allemagne, et peut songer à se reconstruire économiquement sans se soucier de l’armée. Nous n’aurons pas la bombe atomique, nous ne siègerons pas au Conseil de sécurité, et nous pouvons nous consacrer au sport, au cinéma, à la gastronomie et à l’industrie grâce au plan Marshall.

Dès 1944, les Français savent qu’une page de leur histoire est tournée. Ils ne sont plus la grande nation qu’ils furent. Ils appartiennent à ce qu’on appelle le « monde libre » mais ils ne sont en rien souverains. Ils sont une annexe du bloc de l’ouest et ne cherchent pas à tenir tête au géant d’outre-Atlantique.

Pas de cinquième république, le système politique mis en place par les Alliés est fait pour que le pouvoir soit aussi faible que possible, et décentralisé. La France n’essaie pas de faire croire à quiconque qu’elle est une grande puissance et, à l’ombre de l’OTAN, le pays s’américanise tranquillement. Le pays mâche un chewing gum, la nation se gave de musique rock et de feuilletons télé, la France n’a d’yeux que pour les nouveaux maîtres. C’est ce qui nous est arrivés de toute façon, mais si De Gaulle n’avait pas existé, on aurait pas joué une comédie qui cachait cette réalité pendant plusieurs décennies.

Si De Gaulle n’avait pas existé (1) – Il n’y aurait pas eu de résistance

Et cela ne nous aurait pas manqué. La résistance, je n’ai rien contre, mais à parler franchement la sagesse précaire recommande de ne pas en abuser.

À quoi cela nous a-t-il servi d’avoir une résistance organisée depuis Londres, de 1940 à 1944 ? Cela n’a pesé en rien dans l’issue finale de la guerre qui a été gagnée par les Russes et les Américains, donc ce n’est qu’une question d’honneur et de symbole. Les résistants français ont « sauvé l’honneur ».

Mais ont-ils vraiment sauvé l’honneur de la France ? Aux yeux du monde entier, nous avons collaboré avec l’Allemagne nazie. Les vainqueurs, qui écrivent l’histoire, ne voient en nous qu’un peuple de lâches buveurs de vin. Les rares fois où la France dit non à l’empereur américain, comme ce fut le cas en 2002-2003 concernant l’invasion de l’Irak, la presse anglo-saxonne se déchaîne contre nous, non pas aux airs de : « Ah, ce pays des droits de l’homme qui dit non et se dresse fièrement pour défendre la justice », mais plutôt sur le mode suivant : « Voilà encore ces emmerdeurs qui se prennent pour des résistants et qui iront se coucher comme en 1940 dès qu’on mettra un peu de pression. »

Alors à quoi bon tous ces morts, tous ces martyrs, toute cette martyrologie lyonnaise ? L’auteur qui vous écrit ces quelques lignes est né à Lyon et a fréquenté une université appelée « Jean Moulin ». Soupir. À l’école, le sage précaire a dû apprendre par coeur un poème de Louis Aragon sur un prisonnier qui préfère souffrir mille morts plutôt que de donner un nom sous la torture. Je m’en souviens encore, c’est vous dire si cela m’a traumatisé :

Et si c’était à refaire

Je referais ce chemin

Une voix monte des fers

Et parle des lendemains

La maîtresse d’école, Mme Gallon, essayait de nous inculquer l’esprit de résistance. Bon Dieu, cela me faisait faire des cauchemars et depuis j’ai peur quand je vais dormir. Quand j’étais petit, je n’avais pas peur du loup, pas peur du noir, pas peur des cambrioleurs : j’avais peur de la guerre et de la torture de Klaus Barbie. Dans mon pauvre lit, je me promettais de ne jamais résister, de trahir père et mère pour qu’on ne me torture pas. Merci Louis Aragon, merci Mme Gallon, merci Klaus Barbie et merci De Gaulle.

Si De Gaulle n’avait pas existé, peut-être aurais-je été un enfant moins perturbé et un adulte moins névrosé.

Enfin, et ce n’est pas le moindre, l’absence de De Gaulle nous aurait débarrassé de l’idéal repoussant et cosmétique de la « résistance ». Chez nous, il suffit que quelques dizaines d’individus se regroupent pour les entendre vociférer : « Résistance ! » Et cela peut concerner n’importe quoi : le soutien à un homme politique, le rejet d’un projet de loi, le ras-le-bol vis-à-vis des mesures d’hygiène en temps d’épidémie.

Je ne connais pas de réflexe idéologique plus éculé, plus frelaté que cet esprit de résistance ; et il est si prégnant dans notre culture ambiante que même les vrais héros de la France libre se laissent piéger. Stephane Hessel s’est mis à encourager la jeunesse à s’indigner. Comme si les jeunes n’étaient pas naturellement des êtres bouffis d’indignation.

Moi, gamin, j’étais un professionnel de la résistance. Je résistais à tout ce qui pouvait me faire suer, et cela n’a pas fait de moi une personne meilleure. Sans De Gaulle, qui sait, j’aurais peut-être travaillé à l’école, j’aurais fait du solfège pour être un vrai musicien, j’aurais appris des langues étrangères, j’aurais musclé ce corps pour le rendre athlétique, et j’aurais eu une vision de l’histoire un peu moins biaisée.

La littérature de voyage en 2021. Un état des lieux de la critique francophone

Basée sur un colloque qui s’est tenu à la Sorbonne à l’automne 2019, la publication de La littérature de voyage aujourd’hui a pour objet de faire une photographie des études actuelles sur l’écriture géographique contemporaine. On y trouvera donc une tentative collective d’y voir un peu clair dans la production pléthorique des récits de voyage des années 2010-2020. Outre les auteurs que l’on verra analysés et disséqués, ce collectif permet surtout de réunir les grands noms de l’ « école francophone » de la critique en littérature viatique, école dont j’ai parlé récemment.

Que l’on considère les premiers noms de la liste des auteurs : la préface est écrite par Sarga Moussa et la conclusion par Philippe Antoine. Je peux me tromper mais à mes yeux, ces deux chercheurs sont les deux patrons de l’école francophone. Tous deux sont d’éminents dix-neuvièmistes, spécialistes de Chateaubriand, du romantisme et des voyageurs orientalistes. Tous deux tournent depuis plus de dix ans leurs regards sur des textes contemporains.

Les deux noms qui suivent sont les deux stars des études viatiques contemporaines : le britannique Charles Forsdick dont j’ai aussi parlé et que j’ai abondamment cité dans mes publications des années 2015. Leader de ce que j’ai appelé le « cercle de Liverpool », Forsdick traite ici de la littérature migrante. Cela lui permet de continuer l’analyse des courants littéraires français qu’il avait commencée il y a vingt ans : après avoir profondément critiqué la « littérature voyageuse » de Michel le Bris et compagnie, puis la « littérature monde » du même Le Bris, il sauve le festival de Saint-Malo in extremis en donnant une appréciation apparemment positive des derniers développements des « Étonnants voyageurs », capables de donner voix aux migrants, aux exilés et aux réfugiés.

La deuxième star est bien entendu Jean-Didier Urbain, ethnologue des voyages qui fut précurseur dès la fin des années 1980. Dans mes propres recherches, Urbain fut important car il m’ouvrit les yeux sur les fausses valeurs qui étaient les miennes et les fausses oppositions auxquelles je prêtais trop d’attention : le voyage contre le tourisme, le lointain contre le proche, le monde contre le moi, les vrais voyageurs contre les faux vacanciers, etc. Toutes ces conneries qu’il fallait déconstruire pour commencer à penser la littérature des voyages et la réévaluer. Sans Urbain, j’aurais beaucoup erré et me serais égaré, comme tous ceux qui déclarent ne pas aimer les récits de voyage alors même qu’ils ne font rien d’autre. Je me souviens très bien de ma première lecture de son grand opus, L’Idiot du voyage. Il cassait tellement les idoles auxquelles je croyais (la haine du tourisme, que je croyais nécessaire pour légitimer le « vrai » voyage) que je pestais comme un fanatique qui lirait Voltaire. Mon exemplaire de son Idiot du voyage est plein de notes rageuses que je prenais dans le train et dans lesquelles j’apostrophais le pauvre Urbain comme s’il était là, près de moi, à mettre en doute mes certitudes en chuchotant à mon oreille d’une voix ironique et diabolique. Combien de fois n’ai-je pas jeté son livre par terre, avant de le récupérer pour continuer ma lecture ? C’était le métier qui entrait.

Tous les autres noms présents dans ce volume sont importants, sauf le mien qui n’est là que par la grâce des cadres de l’école qui ont la générosité de faire une place à la sagesse précaire. Inutile, je pense, de dire combien je suis heureux et fier de participer à cette aventure éditoriale et universitaire. Toutes choses égales par ailleurs, c’est comme si j’enregistrais une chanson dans le même album que Georges Brassens, Léo Ferré, Anne Sylvestre et Renaud.