Lire, ne pas lire. La littérature de Mohamed Mbougar Sarr

Le roman sur ma liseuse

Le roman qui a obtenu le prix Goncourt 2021 est très intéressant et fort bien écrit mais j’avoue avoir dû me forcer pour le lire jusqu’au bout. Passée la joie de voir un Sénégalais remporter le plus beau prix littéraire de France, il fallait rendre le seul hommage valable que l’on peut rendre à un auteur, le lire.

L’histoire de La plus secrète mémoire des hommes a été souvent racontée dans les médias, il s’agit d’une enquête sur l’oeuvre et le destin d’un auteur africain nommé Elimane qui, ayant publié à Paris un roman extraordinaire, a connu la disgrâce et la honte quand il fut accusé de plagiat. L’indignité fit fuir Elimane, lui fit rompre ses attaches, et le narrateur de ce roman de 2021 tâche de retrouver des lambeaux d’existence.

Les chapitres les plus intéressants à mes yeux sont ceux qui racontent la vie des intellectuels africains exilés en France, angoissés mais rigolards, parlant de cul et de littérature, espérant du sexe, de l’amour et de la gloire. Ce groupe ressemble à toutes les bandes d’étudiants, en tout cas celle que je formais avec mes amis à Lyon dans les années 1990.

Les belles pages sur la diaspora d’écrivains noirs font écho à ce billet que j’avais écrit en 2010 sur Célestin Monga, un autre écrivain africain francophone qui affichait complaisamment son dédain pour la France post-coloniale, et qui décrivait les occupations des Africains de Paris comme « un plaisir dégoûtant ». Mbougar Sarr ne tombe heureusement pas dans ces travers stéréotypés.

En revanche, tout l’aspect romanesque de ce Goncourt m’est passé par dessus de la tête. Cela est peut-être dû à ma relation contrariée avec la fiction, je n’ai pas pu m’intéresser à ce personnage de romancier maudit, ni à ses amis, ni à ses ennemis, ni à ses amours. Je ne croyais pas un instant à la vraisemblance d’un roman si exceptionnel qu’il possède des pouvoirs surnaturels. Je n’ai pas non plus trouvé d’intérêt à la présence de Witold Gombrowicz, dont j’aime les livres mais dont la participation fictionnelle à ce roman m’a semblé vaine. Ce genre de choses m’ont paru être du ressort de l’imagination d’un romancier qui cherche à faire avancer son histoire.

En lisant La plus secrète mémoire des hommes, je me disais que la fiction avait quelque chose de trop facile, que je préférais définitivement la littérature du réel. Ou plutôt, je me suis aperçu que la fiction est extrêmement exigeante, qu’il ne suffit pas de décréter qu’un personnage est comme ceci ou comme cela pour qu’il existe vraiment. La modalité de la fiction, au fond, n’est pas une liberté. On ne fait pas ce qu’on veut avec l’imaginaire, et surtout, on n’accroche pas un lecteur avec des annonces de sensations. Il ne suffit pas de dire cent fois « nous avons fait l’amour » pour donner de la sensualité à son histoire. En ce qui me concerne, j’aurais préféré une enquête à la première personne sur l’auteur malien qui a inspiré le personnage d’Elimane. Il s’appelait Yambo Ouologuem et son livre incriminé fut Le Devoir de violence.

Le livre de Mbougar Sarr, de toute façon, ne se présente pas comme un livre dont la diégèse est palpitante. L’auteur rejoue la pièce du génie littéraire qui, comme Flaubert, veut écrire sur rien et aspire à un livre qui ne tienne que par la force de son style. Je cite Mbougar Sarr :

Un grand livre ne parle jamais que de rien, et pourtant, tout y est.

Des phrases de ce type, il y en a des brassées dans son roman, je peux en offrir d’autres en piochant presque au hasard :

Il se peut qu’au fond chaque écrivain ne porte qu’un seul livre essentiel, une oeuvre fondamentale à écrire, entre deux vides.

Les clichés sont aussi innombrables concernant les intellectuels africains et la reconnaissance qu’ils cherchent à obtenir en France :

Elimane voulait devenir blanc, et on lui rappelé que non seulement il ne l’était pas, mais encore qu’il ne le deviendrait jamais malgré tout son talent. Il a donné tous les gages culturels de la blanchité ; on ne l’en a que mieux renvoyé à sa négreur. Il maîtrisait peut-être l’Europe mieux que les Européens. Et où a-t-il fini ? Dans l’anonymat, la disparition, l’effacement.

Il est très amusant de lire des phrases prophétiques où l’écrivain sénégalais reproche par avance aux journalistes qu’on s’intéresse à lui pour sa nationalité et sa couleur de peau davantage que pour ce qu’il écrit vraiment :

Ce qui l’a chagriné, c’est que vous ne l’ayez pas vu comme écrivain, mais comme phénomène médiatique, comme nègre d’exception, comme champ de bataille idéologique. Dans vos articles, peu ont parlé du texte, de son écriture, de sa création.

C’est juste et je plaide coupable. C’est bel et bien comme cela que j’ai parlé de Mohamed Mbougar Sarr. Voici d’autres citations sur le même thème dans d’autres chapitres :

Est-ce qu’on parle de littérature, de valeur esthétique, ou est-ce qu’on parle des gens, de leur bronzage, de leur voix, de leur âge (…) Est-ce qu’on parle de l’écriture ou de l’identité, du style ou des écrans médiatiques qui dispensent d’en avoir un ?

W. est le premier romancier noir à recevoir tel prix ou à entrer dans telle académie : lisez son livre, forcément fabuleux.

C’est assez bien vu car, en effet, j’aurais abandonné la lecture de La plus secrète mémoire des hommes si je n’avais rien su de son auteur, ou si j’avais pensé que c’était un trentenaire appartenant au même groupe ethnique que moi. Je me serais dit : « Ok, encore un mec qui n’est pas sorti du XXe siècle. »

Finalement, ce roman se veut une réflexion sur l’écriture, mais une écriture vue par le prisme des manuels scolaires, environnée d’un champ sémantique appartenant à une autre époque : « livre, oeuvre, chef d’oeuvre, littérature, écrire, pureté, création, talent, génie. » Cela appartient aux préoccupations de l’académie Goncourt, dont le prix qu’elle décerne était d’avant-garde au sortir du XIXe siècle. Raison pour laquelle vous aurez fréquemment l’impression de lire un ouvrage qui n’a pas besoin de vous.

À la réflexion, je me demande si cela n’explique pas pourquoi les journalistes spécialisés n’ont pas eu grand-chose à dire de ce livre à part de vagues remarques expéditives du type : « c’est un texte admirable » (France Culture), et pourquoi les libraires sont tout aussi désarmés et laudatifs en même temps, affirmant que c’était « un chef d’oeuvre », et rien d’autre.

Les derniers mots d’un roman sont aussi importants que la première phrase. À mes yeux, la façon dont on finit un livre est encore plus révélatrice que la manière dont on l’ouvre. Proust termine la Recherche avec le mot « temps ». Lévi-Strauss conclut Tristes tropiques par un clin d’oeil qu’un homme échange « avec un chat ». Giono clôture Colline avec le mot « herbe », Camus La Peste avec « cité heureuse », Joyce Ulysses avec « Yes ». Voici les derniers mots de notre roman qui, je vous rassure, ne dévoile nullement je ne sais quel suspens :

Les derniers mots du roman

son fantôme, en s’avançant vers moi, murmurera les termes de la terrible alternative existentielle qui fut le dilemme de sa vie ; l’alternative devant laquelle hésite le coeur de toute personne hantée par la littérature : écrire, ne pas écrire.

Le lecteur du XXIe siècle accompagnera peut-être cette dernière page avec, en écho, une alternative équivalente : lire, ne pas lire.

Birkat al Mouz, le livre est paru

Le livre est paru ces jours-ci aux éditions de L’Harmattan.

Il peut se lire comme un récit de voyage ou de séjour au sultanat d’Oman.

Ce que je n’écris pas sur la quatrième de couverture, néanmoins, c’est qu’il peut se lire aussi comme une romance. Chaque chapitre correspond à une année : de 2015 à 2020, un chapitre par an. Mais si on y regarde de plus près, la structure correspond aussi aux étapes principales d’une histoire d’amour.

Chapitre 1 : Solitude du narrateur et donjuanisme vain.

Chapitre 2 : Rencontre, coup de foudre et stratégies de séduction.

Chapitre 3 : Voyage de noce à Mascate.

Chapitre 4 : Vie conjugale dans l’oasis.

Chapitre 5 : Le couple comme machine de guerre.

Le livre paraît opportunément un mois avant les fêtes de fin d’année 2021. Des palmiers au pied des sapins.

Voyager en philosophe, sous la direction de Liouba Bischoff

Voyager en philosophe, sous la direction de Liouba Bischoff

Cet ouvrage collectif est basé sur un colloque qui s’est tenu à l’École Normale Supérieure de Lyon l’année dernière. Voyager en Philosophe a pour but de faire la lumière sur ce qu’est devenu la tradition du « voyage philosophique » à partir du XIXe siècle.

D’après Liouba Bischoff, le voyage philosophique était un genre en vogue aux XVII et XVIIIe siècles et connut une sorte de déclin avec le romantisme qui fit de la littérature de voyage un genre autonome, plus introspectif et plus personnel. Mais ce livre qu’elle dirige « se propose d’interroger le devenir du voyage philosophe à partir du XIXe siècle et les formes de sa résurgence, à la fois du côté de la littérature et de la philosophie, dans un esprit de dialogue entre les disciplines » (quatrième de couverture).

C’est exactement cela que l’on trouve dans Voyager en philosophe. Des articles de chercheurs en philosophie et de chercheurs en littérature qui se penchent sur Nietzsche, Thoreau, les phénoménologues, Sartre, Lévi-Strauss, Maldiney, Foucault, le groupe Tel Quel, jusqu’au philosophe voyageur contemporain Bruce Bégout. (Les liens hypertextes ci-contre ne renvoient pas auxdits articles car il convient d’acheter le livre, mais à des billets que j’ai écrits sur ces auteurs et leur relation au voyage le long de ce blog.)

L’introduction est exquise, comme tout ce qu’écrit Liouba Bischoff. L’article de Raphaël Piguet sur la frontière dans Tristes tropiques et dans L’Usage du monde, se lit tellement bien qu’il nous donne envie de lire Plotin, c’est assez dire. L’article que j’ai signé explore la dimension philosophiques des oeuvres viatiques de Sylvain Tesson, d’Antonin Potoski et de Bruce Bégout.

Les trois noms que je viens de citer, Bischoff, Piguet et Thouroude, incarnent à leur façon l’école francophone des chercheurs en littérature viatique. La plupart des autres contributeurs n’ont pas l’habitude de se confronter à l’idée de voyage concret, à la géographie terrestre ni l’écriture spécifiquement viatique. Ils apportent donc un regard neuf, frais et parfois inattendu sur un genre qui ne demande qu’à redevenir philosophique.

Le climax de ce collectif est évidemment l’entretien final avec Bruce Bégout. Liouba Bischoff et Jérémy Romero l’interrogent sur vingt-cinq belles pages de réflexion. Le philosophe médite sur le sens du voyage et sur l’écriture d’une littérature géographique aujourd’hui. En ce qui concerne sa propre oeuvre, Bégout décrit ses livres comme « des microbiographies d’architecture, non des récits de vie » : « Je suis à l’écoute des ponts, des pylônes, ce sont eux qui me susurrent ce que l’époque dit d’elle-même et fait d’elle-même. »

Enfin, cela pourra paraître secondaire, et même un peu mesquin, mais j’ai été charmé par le fait que Bruce Bégout partage mes goûts littéraires sur le plan des littératures de voyage. On sait qu’une de mes batailles concerne le corpus et la délimitation du corpus, sa valorisation et la constitution d’une certaine échelle de valeur. Je rejette depuis des années l’idée d’une « littérature voyageuse » vague, exotique, apolitique et déshistoricisée, qui ferait rêver les foules avec des concepts vides comme l’autre, l’ailleurs, la liberté ou le « désir de monde ». Au contraire, je m’évertue à faire comprendre qu’il y a des tendances contradictoires dans le genre Voyage, avec des réactionnaires d’un côté qui écrivent du sous Bouvier et jouent les aventuriers explorateurs, et de l’autre des écrivains plus en prise avec la réalité du monde et de la littérature. Je me heurte souvent à des murs d’incompréhension malgré des publications où j’explique les choses en détail. Or, Voyager en philosophe me rassure sur le fait que je ne suis plus seul. Quelle ne fut pas ma satisfaction de lire chez Bruce Bégout une appréciation franche d’auteurs comme Jean Rolin, Philippe Vasset, Olivier Rolin et Patrick Deville, par opposition à une écriture frelatée, incarnée par Sylvain Tesson et la mode des « écrivains-voyageurs » de Michel Le Bris. Sans le dire explicitement, Bégout trace une ligne de démarcation au même endroit que moi.

Quand vous lirez ce livre, il vous viendra de nombreuses idées de voyages philosophiques et de philosophes voyageurs des XXe et XXIe siècles. Vous penserez à Benjamin, à Heidegger, à Deleuze et Guattari, à Glissant, à de nombreux penseurs européens et extra-européens. Et vous aurez alors compris combien ce volume est riche et bien pensé.

De vieux livres de voyage

Une vieille édition de L’Appel du Hoggar

Parmi les surprises de mon retour en France, je découvre des livres abandonnés dans des greniers et des garages en sous-sol, des choses qui proviennent de je ne sais quelle famille, quel héritage.

L’un de ceux qui m’a fait le plus plaisir de sortir d’un carton fut cette édition ancienne d’un livre de voyage : L’Appel du Hoggar de Roger Frison-Roche. Si je ne m’abuse, ce récit fut le premier livre du célèbre montagnard, publié en 1936, quelques années avant son best-seller Premier de cordée.

L’exemplaire que j’ai trouvé n’est pas une édition originale, malheureusement, c’est une deuxième édition, et le livre est assez abîmé. J’aimerais le faire réparer par un relieur mais je ne suis pas certain que la qualité médiocre du papier permette de faire des miracles.

Je l’ai lu dès mon retour en France, quelques jours après avoir atterri à Lyon. C’est écrit dans une langue simple et directe, sans effet de style. Ma lecture fut trop rapide pour que je comprenne ce qui a pu faire le succès du livre. Peut-être simplement l’évocation de cette région montagneuse d’Algérie qui était peu connue à l’époque et qui était chargée de mystère.

Vous imaginez sans peine la joie qui fut la mienne de tomber sur un tel petit trésor de littérature géographique.

Se faire fouiller par une queue charbonneuse. Quand Sylvain Tesson fait du Houellebecq

On ne se lasse pas des citations de ce prince des voyageurs, grand écrivain encensé par tous nos journaux et nos chaînes de télévision. Quand Sylvain Tesson écrivit S’abandonner à vivre, recueil de nouvelles paru en 2014, des critiques le louèrent avec clairvoyance. Florilège.

Réaliste, cynique, spirituel, clairvoyant. En deux mots : brillant et réjouissant. 

Rabanne

Je retiens de ce recueil une ode à la fraternité.

Bernie_29

On sent chez l’auteur (…) une volonté de pointer et dénoncer les inégalités de toutes sortes. 

Unhomosapiens

Dans S’abandonner à vivre, on peut relever des perles qu’il serait dommage de passer sous silence car elles démontrent l’humanisme et la finesse d’observation de Sylvain Tesson.

Dans la nouvelle L’exil, il raconte la migration d’un Africain qui tente sa chance à Paris. Le narrateur souligne courageusement que le pauvre réfugié est aidé par des bénévoles qui ne sont pas toujours motivés par les meilleures intentions :

«  L’association Droit au mouvement lui proposa gratuitement des leçons de français. On lui détailla les subtilités du système juridique où toutes les lois pouvaient se contourner. »

L’exil

Tesson est une conscience qui nous ouvre les yeux sur une réalité que, sans lui, nous serions incapables de percevoir. Il y aurait donc des associations qui, sous couvert d’aide humanitaire, grugent et contournent les lois ? Quelle puissance la littérature peut avoir, parfois.

L’écrivain réactionnaire ne s’arrête pas en si bon chemin. Il nous fait pénétrer à l’intérieur de ces associations malfaisantes qui prétendent aider les plus pauvres d’entre nous. Avec lucidité et sans concession, il n’hésite pas à tracer le portrait de femmes machiavéliques qui ont le mauvais goût de n’être ni riches, ni belles, ni jeunes, et de vouloir quand même aider leur prochain. Avec un talent rare et une prose précieuse, Tesson décrit le malaise que ressent le migrant vis-à-vis de ces bonnes Samaritaines islamo-gauchistes :

Des femmes blanches entre deux âges, légèrement bedonnantes, portant des lunettes rouges et des cheveux courts, parfois teints, l’aidaient du mieux qu’elles le pouvaient. Il ne les aimait pas beaucoup, elles se parlaient très sèchement mais se montraient extrêmement prévenantes avec lui. Elles tiraient fierté de l’aide qu’elles lui apportaient. Elles l’écoeuraient vaguement mais il n’osait rien dire.

L’exil

Quelle audace. Qu’il faut de courage pour faire preuve d’un esprit aussi incorrect politiquement. Une belle « ode à la fraternité » en effet, pour reprendre le commentaire cité en haut de cette page.

Tesson ne manque pas de courage, c’est même un homme téméraire qui affronte les affres de l’humanitaire. Pas du tout inspiré par des conversations de Café du commerce, le moraliste voyageur sonde la nature humaine pour débusquer les désirs cachés, les mobiles inconscients des personnages :

Lors des réunions elles balançaient entre l’affection maternelle à l’égard de ces jeunes exilés et le désir de se faire fouiller sur le coin de la table par l’une de ces queues charbonneuses.

L’exil

On dirait du Houellebecq.

Dans le désert avec Julien Blanc-Gras

Station service d’Izki, sultanat d’Oman. Photo d’Antonin Potoski

Dans le désert (2017) se présente comme un récit de voyage intéressant à plus d’un titre. Je cite la présentation de l’éditeur Au Diable Vauvert :

Du Qatar à Oman, en passant par Dubaï et Bahreïn, Julien Blanc-Gras nous guide dans un nouveau monde…

Ceci est un peu mensonger. À la lecture, il apparaît que c’est principalement du Qatar qu’il est question. Au Bahrein, le voyageur ne peut pas entrer faute de visa. Le sultanat d’Oman est à peine évoqué, quelques pages à la toute fin du livre.

Je confesse que c’est la mention d’Oman qui m’avait donné envie de lire ce livre. Julien Blanc-Gras étant célèbre, véritable chouchou des journalistes du Masque et la Plume, j’étais alléché. Je voulais savoir comment un auteur à succès allait aborder Mascate, et si j’allais apprendre quelque chose. Las, Dans le désert n’aborde, à propos d’Oman, que la Péninsule de Musandam, où se trouve le détroit d’Ormuz.

Le but du récit est d’aller voir les Qatariens de plus près pour les laver des stéréotypes de milliardaires qui leur collent à la peau. Blanc-Gras est un professionnel du reportage, il rencontre donc des gens qu’on ne rencontrerait pas tous les jours, mais qu’apprend-on sur le Qatar ? Dans ce livre, pas grand-chose. On ne sort pas des préjugés que l’on a déjà en tête avant même d’y avoir mis le pied.

Quelques pages sur les Émirats arabe unis qui pourraient avoir leur place dans un magazine de voyage.

Enfin quelques pages en Oman, à Khasab plus particulièrement, sans doute parce que l’écrivain n’avait pas le temps d’aller plus loin. Il fallait cocher la case « Oman ». Un clin d’oeil à Ormuz de Jean Rolin lorsque Blanc-Gras écrit :

C’est officiellement un bout du monde. Je ne peux pas vraiment aller plus loin, à moins de tenter de rejoindre l’Iran à la nage.

Il faut attendre les trois dernières pages du livre pour voir quelque chose d’inhabituel. Le narrateur se laisse inviter par un marinier dans son village. On va aller, grâce à l’écrivain-voyageur, dans l’un de ces petits hameaux accrochés « au pied d’une falaise ». Voilà qui est nouveau car ces villageois n’invitent pas souvent des étrangers. On n’en saura rien car l’auteur arrête ici son histoire.

Cela demeure un petit livre facile à lire, plaisant, parfois un peu drôle mais dont il ne faut pas exagérer la drôlerie.

Après le récit, l’auteur remercie l’Institut français pour lui avoir fait bénéficier d’une bourse d’écriture, ainsi que la Fondation Jean-Félicien Gacha pour son « concours » dans l’écriture du livre. C’est le problème des écrivains professionnels : ils gagnent leur vie avec les livres, par conséquent ils vont à la chasse aux subventions, restent très peu de temps dans les territoires explorés et produisent le plus vite possible des livres assez peu originaux.

Cruising au soleil couchant, Seeb

Quand nous n’avons pas l’énergie d’aller nager dans la mer, parce qu’il fait trop chaud et que nous sommes de gros flemmards, Hajer et moi partons au hasard des rues, à pied ou en voiture.

Parfois, Hajer sort son téléphone et, possédée par je ne sais quel génie intérieur, elle filme ce qu’elle voit, surtout quand le soleil couchant se trouve dans notre ligne de mire. Ce sont de rares moments où l’on se dit que l’on pourrait faire des reportages de ouf, si nous nous y mettions.

Nous ne filmons pas la plupart des choses que nous voyons, encore moins les gens que nous rencontrons. Et pourtant Dieu sait qu’ils méritent d’être vus et entendus.

L’art de la promenade en voiture nous vient de la culture américaine, c’est pourquoi on utilise des mots anglais pour la décrire, le « cruising ». En Irlande, mes amis dublinois m’avaient introduit à ce passe-temps philosophique de rouler pour rouler. L’écrivain-philosophe Bruce Bégout a publié plusieurs livres de littérature géographique en Amérique dans lesquels il parle du « cruising« . Or, ici en Oman, les Indiens ont introduit un nouveau terme : « roaming« . On peut donc dire que mon épouse et moi roamions à Seeb. Ce n’est pas très heureux, comme expression.

Nous nous faisions systématiquement klaxonner car nous étions trop lents, trop contemplatifs. N’oublions pas qu’ici, en juin 2021, l’épidémie du COVID 19 est repartie à la hausse et que le gouvernement a instauré un nouveau couvre feu à 20h00. Nombreux sont les automobilistes qui voulaient rentrer chez eux avant l’heure fatidique et ne supportaient pas les touristes comme nous. Alors à partir de 19h00, le roaming sur la corniche n’est plus possible, pollué qu’il est par une armée de citoyens qui respectent la loi.

Eric Zemmour prend nos ancêtres français pour des cons

La France est inséparable de ses voisins et les historiens qui pensent qu’autrefois les peuples étaient clos sur eux-mêmes font fausse route. Les origines de la France, par exemple, sont en lien assez direct avec l’histoire européenne de l’islam : la littérature française n’avait pas commencé à exister que l’Espagne et le Portugal parlaient déjà arabe, que des régions françaises avaient déjà été islamisées et que les seigneurs francs avaient mené des batailles contre tous les voisins, dont des chefs de guerre de musulmans. On a passé aussi des alliances avec des chefs de guerre musulmans, que ces derniers fussent arabes, berbères ou européens.

En débat face à Jack Lang qui dirige l’Institut du monde arabe, Éric Zemmour se lance dans des contre-vérités crasses concernant la langue et la culture arabe. Il assène l’idée selon laquelle l’arabe est une « langue de chanson » mais pas une « langue de science et de culture ». Il mentionne l’historien Sylvain Gouguenheim qui avait écrit contre toute évidence que la culture européenne médiévale ne devait rien aux savants du monde islamique. Puis il cite Ernest Renan qui, au XIXe siècle, développait des idées d’un racisme épouvantable. Renan étant justement abondamment cité par l’historien français faute de références récentes (voir cet article de Guillaume Dye pour approfondir « l’affaire Gouguenheim »)

Tout ce petit monde, Renan, Gouguenheim et Zemmour, rejoint l’armée des xénophobes qui désirent ardemment que l’Europe fût autarcique et n’ait connu aucun échange avec la civilisation islamique qui était pourtant vibrante, là, juste à côté de chez nous, en Espagne, en Sicile, dans les Balkans. Tout indique que nous étions proches des musulmans, que nos sociétés étaient poreuses, pour des raisons géographiques et musicales, pour des raisons médicales ou des raisons de campagnes militaires. Car même nos guerres sont des signes de communauté de vie. Les musulmans et les chrétiens se faisaient la guerre, tranquilles, comme tous les voisins. Nos guerres contre les musulmans n’ont rien à envier aux guerres inlassables entre les Français et les Anglais, les Bourguignons et les Armagnac. D’ailleurs, en Espagne, les musulmans se faisaient aussi la guerre entre eux, et les chrétiens étaient fréquemment des alliés de tel ou tel chef musulman. Enfin, on partageait énormément de choses. Il n’est pas jusqu’à Denis de Rougemont qui, dans L’Amour et l’Occident, fait naître dans la poésie arabe la nouvelle façon de parler des Cathares qui mèneront les Occitans à créer le Fin’amor et l’amour courtois.

Ce qu’ils ont en commun, Renan, Goughenheim et Zemmour, est de n’être formé ni en arabe ni en islamologie, ni en histoire du monde islamique… À la lettre, ils n’y connaissent rien. Leur talent consiste à impressionner des shampouineuses abonnées à Valeurs Actuelles. Ils sont des idéologues qui nient la réalité simple que les Européens doivent beaucoup à la culture arabe. Se battre pour prouver le contraire est vraiment une perte de temps.

Basé sur des mensonges de pseudo-historiens, Zemmour dit que l’islam a permis la traduction de textes scientifiques et mathématiques mais qu’il refusait la philosophie grecque car le savoir philosophique « contesterait le Coran et le Dieu unique. » Certes, il faut être stupide pour penser de la sorte puisque le Coran est un texte ouvert à la science et à la réflexion personnelle, mais surtout, il faut vouloir à tout prix fermer les yeux sur le réel. Il faut n’avoir jamais ouvert un livre d’Averroès, d’Avicenne, d’Al Farabi, de Ghazali, et de centaines d’autres philosophes arabes qui commentaient notamment le De l’âme d’Aristote.

Bon, mais en quoi cela heurte-t-il le coeur d’un patriote français ? En ceci que lorsqu’on aime la France, on aime se représenter que les créateurs français ont eu l’intelligence de voir ce qui se faisait à côté de chez eux et ont eu le goût d’imiter les voisins pour acquérir de nouveaux savoir-faire. Cette aberration historique d’une culture européenne étanche à la culture islamique voisine n’est pas un signe d’amour de la culture européenne, bien au contraire. Pendant sept siècles, l’Espagne était musulmane et s’en portait bien, sept siècles de vie plus développée qu’en France, sept siècles de paix relative et de prospérité plus manifeste qu’en France. Et pendant ces sept siècles, nous n’aurions eu aucun échange avec nos voisins ibériques ? Nous n’aurions été au courant de rien, nous nous serions bouchés les oreilles et aurions tout fait pour rester dans l’obscurité qui était la nôtre ? Quelle fierté française en effet.

Nous savons que cela est faux, qu’il y a eu de nombreux échanges, mais même si nous ne le savions pas, ce serait méprisant pour l’esprit français que d’imaginer que nos ancêtres vivaient en contigüité avec une civilisation supérieure et n’en retiraient rien, ne s’y intéressaient pas, ne nourrissaient aucune curiosité et qu’ils prenaient gloire à rester sourds et aveugles aux avancées culturelles, technologiques, architecturales et culturelles des Andalous.

Éric Zemmour, l’idéologue chéri de l’extrême-droite, est tellement obsédé par sa haine des Arabes qu’il est prêt à tous les mensonges et toutes les perversités rhétoriques pour les exclure du roman national. Il veut croire que Napoléon méprisait les Arabes lorsqu’il cherchait à se faire accepter d’eux, que François 1er n’aimait pas l’arabe au moment même où il ouvrait une chaire d’arabe au Collège de France. Il faut pourtant que les Français qui gardent un bon fond se méfient de ce prophète de malheur. Si vous aimez la France, ne la réduisez pas à un peuple sans ouverture d’esprit, sans capacité d’apprécier ce qui se fait à côté de lui. Aimer la France, c’est préférer imaginer que les Français étaient de fins observateurs plutôt que des autistes rejouant éternellement des farces racistes.

Éric Zemmour n’aime pas la littérature française

L’extrême-droite se réarme avec force, et avec l’aide de médias complaisants et d’intellectuels coopérants et compatibles, elle impose ses mots, sa vision des choses et sa conception de l’ennemi à abattre. Nous l’avons vu en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, aux Philippines, en Europe orientale.

En France, cela prend un tour particulier. L’extrême-droite préempte l’amour de la France, de l’histoire et de la haute culture. Or je suis personnellement blessé d’entendre Eric Zemmour laisser croire qu’il aime la France et la littérature, et même qu’il incarne la France et sa culture. Selon moi, le meilleur antidote contre cette offensive politique est de pratiquer la littérature française.

Je voudrais montrer que ce que Zemmour aime, ce n’est ni la France ni sa littérature.

Premier point, première vidéo : il dit que Jacques Bainville est son écrivain préféré. Bainville (1879-1936) est un écrivain réactionnaire intéressant mais qui n’a pas apporté d’avancées significatives dans le champ littéraire. On peut aimer Bainville, cela ne me dérange pas, chacun ses goûts, mais que l’on considère ces quelques noms d’écrivains de la même génération : Paul Claudel né en 1868, Marcel Proust né en 1871, Paul Valéry né en 1871, Max Jacob né en 1876, Victor Ségalen né en 1878, Guillaume Apollinaire né en 1880, Blaise Cendrars né en 1887. N’en jetez plus.

Peut-on dire qu’on aime la littérature quand on préfère Jacques Bainville à Marcel Proust ? J’affirme que non. On a le droit de préférer un auteur d’extrême-droite, je ne me situe pas sur le terrain du droit. Ce qu’on aime dans ce cas-là c’est autre chose : une idée politique, une posture existentielle, une image, je ne sais pas, tout ce que l’on veut mais pas la littérature.

Deuxième point : il ne cite que des Français, prétendant par là n’aimer que la France. Quand on ne lit pas les grands auteurs des autres pays, c’est qu’on n’aime pas vraiment la littérature, et en particulier la littérature française. C’est comme si vous prétendiez aimer le football mais que vous ignoriez tout de Messi, de Ronaldo et de tous les championnats étrangers. Vous seriez juste un adorateur fanatique de votre équipe de village mais certainement pas un connaisseur.

La littérature de voyage en 2021. Un état des lieux de la critique francophone

Basée sur un colloque qui s’est tenu à la Sorbonne à l’automne 2019, la publication de La littérature de voyage aujourd’hui a pour objet de faire une photographie des études actuelles sur l’écriture géographique contemporaine. On y trouvera donc une tentative collective d’y voir un peu clair dans la production pléthorique des récits de voyage des années 2010-2020. Outre les auteurs que l’on verra analysés et disséqués, ce collectif permet surtout de réunir les grands noms de l’ « école francophone » de la critique en littérature viatique, école dont j’ai parlé récemment.

Que l’on considère les premiers noms de la liste des auteurs : la préface est écrite par Sarga Moussa et la conclusion par Philippe Antoine. Je peux me tromper mais à mes yeux, ces deux chercheurs sont les deux patrons de l’école francophone. Tous deux sont d’éminents dix-neuvièmistes, spécialistes de Chateaubriand, du romantisme et des voyageurs orientalistes. Tous deux tournent depuis plus de dix ans leurs regards sur des textes contemporains.

Les deux noms qui suivent sont les deux stars des études viatiques contemporaines : le britannique Charles Forsdick dont j’ai aussi parlé et que j’ai abondamment cité dans mes publications des années 2015. Leader de ce que j’ai appelé le « cercle de Liverpool », Forsdick traite ici de la littérature migrante. Cela lui permet de continuer l’analyse des courants littéraires français qu’il avait commencée il y a vingt ans : après avoir profondément critiqué la « littérature voyageuse » de Michel le Bris et compagnie, puis la « littérature monde » du même Le Bris, il sauve le festival de Saint-Malo in extremis en donnant une appréciation apparemment positive des derniers développements des « Étonnants voyageurs », capables de donner voix aux migrants, aux exilés et aux réfugiés.

La deuxième star est bien entendu Jean-Didier Urbain, ethnologue des voyages qui fut précurseur dès la fin des années 1980. Dans mes propres recherches, Urbain fut important car il m’ouvrit les yeux sur les fausses valeurs qui étaient les miennes et les fausses oppositions auxquelles je prêtais trop d’attention : le voyage contre le tourisme, le lointain contre le proche, le monde contre le moi, les vrais voyageurs contre les faux vacanciers, etc. Toutes ces conneries qu’il fallait déconstruire pour commencer à penser la littérature des voyages et la réévaluer. Sans Urbain, j’aurais beaucoup erré et me serais égaré, comme tous ceux qui déclarent ne pas aimer les récits de voyage alors même qu’ils ne font rien d’autre. Je me souviens très bien de ma première lecture de son grand opus, L’Idiot du voyage. Il cassait tellement les idoles auxquelles je croyais (la haine du tourisme, que je croyais nécessaire pour légitimer le « vrai » voyage) que je pestais comme un fanatique qui lirait Voltaire. Mon exemplaire de son Idiot du voyage est plein de notes rageuses que je prenais dans le train et dans lesquelles j’apostrophais le pauvre Urbain comme s’il était là, près de moi, à mettre en doute mes certitudes en chuchotant à mon oreille d’une voix ironique et diabolique. Combien de fois n’ai-je pas jeté son livre par terre, avant de le récupérer pour continuer ma lecture ? C’était le métier qui entrait.

Tous les autres noms présents dans ce volume sont importants, sauf le mien qui n’est là que par la grâce des cadres de l’école qui ont la générosité de faire une place à la sagesse précaire. Inutile, je pense, de dire combien je suis heureux et fier de participer à cette aventure éditoriale et universitaire. Toutes choses égales par ailleurs, c’est comme si j’enregistrais une chanson dans le même album que Georges Brassens, Léo Ferré, Anne Sylvestre et Renaud.