Les Orphelins d’Éric Vuillard : le vrai chef-d’œuvre oublié du Goncourt

Lorsque Éric Vuillard reçoit le prix Goncourt pour L’Ordre du jour, on a tous été contents car Vuillard méritait d’être reconnu, or à la lecture, je me dis que son dernier opus, Les Orphelins, le méritait davantage.

Car c’est bien Les Orphelins : une histoire de Billy the Kid qui résonne comme un véritable chef-d’œuvre.

Défaire les mythes, écrire les vies minuscules

On retrouve dans Les Orphelins ce qui fait la signature de Vuillard : un travail minutieux sur l’histoire, une enquête presque obsessionnelle, et surtout cette capacité rare à redonner vie aux existences oubliées. Il poursuit ici son exploration des « vies minuscules », mais avec Billy the Kid, il ne s’agit pas seulement de revisiter une figure historique. Il s’agit de la déconstruire.

Vuillard nous montre un personnage bien loin de la légende : non pas un héros, mais un gamin perdu, un vagabond sans envergure, un petit délinquant abandonné, mort presque par accident. Rien d’épique en apparence.

La fabrique d’un mythe

Là où le livre devient fascinant, c’est dans sa manière de révéler comment une société fabrique ses héros. À travers une mosaïque de témoignages, d’archives et de récits, Vuillard démonte la mécanique qui transforme un insignifiant cow-boy en figure mythologique.

On voit apparaître tout un système : éditeurs, récits populaires, imaginaire collectif… une véritable industrie du mythe, déjà liée à une économie du spectacle. Billy the Kid devient alors une espèce de personnage à la fois burlesque et iconique, chaplinesque, comme une version sombre et réelle d’un héros de bande dessinée.

Ce n’est plus l’histoire d’un homme. C’est l’histoire d’une fabrication.

Une résonance contemporaine

Mais la véritable force du livre est encore plus loin. Derrière l’Amérique du XIXe siècle, c’est notre présent que Vuillard interroge. Car ces « orphelins » de l’Amérique coloniale, ces jeunes livrés à eux-mêmes, trouvent un écho évident dans nos délinquants des sociétés contemporaines. Nos propres figures de la marginalité, ces jeunes abandonnés, ces petites racailles que l’on réduit à des faits divers et une criminalité anti-française, nos orphelins attendent encore qu’on raconte leur histoire autrement.

Vuillard accomplit ici un geste puissant : il transforme la délinquance en matière épique, il donne une dignité littéraire à ceux que l’histoire ignore ou caricature.

Le rendez-vous manqué du Goncourt

Dès lors, difficile de ne pas voir dans le choix de l’Académie Goncourt une forme de frilosité. En récompensant L’Ordre du jour, elle reste dans un territoire familier : celui de la Seconde Guerre mondiale, du nazisme, de la lâcheté des grands patrons, toutes ces grandes tragédies déjà largement explorées.

Avec Les Orphelins, Vuillard proposait autre chose : un déplacement du regard, une réflexion sur la fabrication des récits, et surtout une plongée dans les marges contemporaines à travers le prisme de l’histoire. Et une réflexion efficace sur l’arrière plan mafieux et criminel de nos sociétés démocratiques.

Hommage à François Moureau

J’ai appris avec tristesse, via LinkedIn, le décès de François Moureau.

Il a compté dans mon parcours universitaire d’une manière très particulière. Je le connaissais grâce à son travail d’organisation du champs de la littérature des voyages : il avait fondé des collections de livres de qualité, imposé ce thème de recherche dans des colloques, et a créé le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV), toujours en vigueur aujourd’hui. Sans lui, il n’est pas certain que quelqu’un comme moi aurait décidé de faire une thèse de doctorat sur le récit de voyage.

J’avais donc souhaité que François Moureau soit l’examinateur externe de ma soutenance de thèse, et il avait accepté, faisant le déplacement de Paris jusqu’à Belfast avec une grande générosité.

Je garde de cette soutenance un souvenir joyeux : un moment d’échange sincère, exigeant et profondément respectueux. Il n’y avait aucune hostilité, mais au contraire beaucoup d’écoute, d’intérêt et de dialogue. Cela reste, encore aujourd’hui, l’un des plus beaux moments de ma carrière académique.

Nous étions, sur bien des sujets, en profond désaccord intellectuel et politique. Mon approche de cette littérature des voyages n’a rien à voir avec la sienne. Pourtant, cela n’a jamais empêché une relation empreinte d’estime et d’attention. Après la soutenance, il m’a ouvert plusieurs portes, m’invitant à participer à des colloques et à contribuer à des publications, notamment aux Presses de l’Université Paris-Sorbonne, éditeur qui héberge la meilleure collection (Imago Mundi) consacrée aux études sur la littérature viatique.

À chacune de ces occasions, j’ai pu constater l’affection et le respect que lui portaient ses collègues : chercheurs, professeurs, et même médecins. Il dégageait quelque chose de rare : un sens du collectif fait de bienveillance, d’humour, et d’une certaine malice, toujours au service de l’échange et de la richesse des recherches.

Je lui souhaite un repos bien mérité.

Mes pensées vont à son épouse, dont j’ai apprécié la grande gentillesse, ainsi qu’à toute sa famille.

Une modernité devenue nostalgie : relire Terre des hommes, de Saint-Ex

On lit dans La Pluralité des mondes (Presses de la Sorbonne, 2017) que Saint-Exupéry a beaucoup inspiré la littérature géographique existentialiste, et que Sartre « élabore une théorie du voyage moderne sous le coup de l’émotion que lui procure la lecture de Terre des hommes ».

Je n’ai pas beaucoup parlé de Saint-Exupéry dans mes travaux de recherche car il meurt pendant la Deuxième Guerre mondiale, et il n’appartient donc pas à cette deuxième moitié du XXe siècle sur laquelle j’ai surtout travaillé dans La Pluralité des mondes. Je me suis occupé précisément d’élaborer une histoire du genre Voyage à partir de 1945, car c’était la période la moins étudiée dans la recherche en lettres et en art.

Malgré tout, j’ai inclu Terre des hommes dans mon livre, même s’il ne fait pas partie de mon corpus principal, précisément pour l’influence qu’il a exercé sur Sartre. J’ai fait commencer cette histoire contemporaine des récits de voyage avec Sartre et ses copains, et c’est la lecture de Terre des hommes qui l’a conduit à articuler sa propre pratique du voyage avec une philosophie générale de la conscience et des classes sociales.

Aujourd’hui, lire Terre des hommes demande un effort malgré la simplicité du style d’écriture. Il faut essayer de retrouver ce que le livre avait d’inouï en 1939. Il y avait là une modernité surprenante. Il faut se remettre dans l’idée que presque personne ne savait à la fois piloter des avions et écrire des livres. Ce simple fait a éberlué le lectorat français.

C’est pourquoi il faut savoir pardonner à Saint-Exupéry certaines formules un peu naïves. Ce n’est pas comme grand écrivain qu’il faut d’abord le lire, mais comme quelqu’un qui a su se placer au plus près de son époque : modernité des moteurs, de la vitesse, des technologies, et même des techniques d’écriture.

En 2025, Gallimard a publié une très belle édition, illustrée par Riyad Sattouf. Les illustrations sont délicieuses, mais elles produisent un effet paradoxal. Elles nous éloignent encore davantage du caractère choquant qu’avait le livre au moment de sa parution. Là où il y avait de l’ultra-modernité, on perçoit désormais quelque chose de décoratif, et surtout de nostalgique.

Le livre nous renvoie à une époque ancienne, une époque où l’on pouvait encore rencontrer des nomades sous des tentes. Nous sommes donc très loin de la charge de modernité qui était la sienne à l’origine.

Il n’empêche : cette édition reste un objet à relire et à feuilleter. Mais peut-être pour un plaisir régressif, un plaisir au premier degré. Autrement dit, pour une expérience qui est exactement l’inverse des doubles niveaux de conscience que Sartre reconnaissait dans l’écriture de Saint-Exupéry.

Ormuz 2026

On parle beaucoup du détroit d’Ormuz en ces temps de guerre illégale dans le Golfe persique et à l’occasion de l’agression atroce de l’Iran, initiée par Israël et les États-Unis. Ormuz revient comme un refrain : passage stratégique, goulet d’étranglement du commerce mondial, théâtre potentiel de confrontation. On évoque alors des chiffres, des flux, des tankers, des menaces. On imagine un espace saturé de métal, de surveillance et de pétrole.

Et pourtant, pour moi, Ormuz n’a jamais été cela.

Quand je pense à Ormuz, je pense d’abord à la province de Musandam, ce fragment d’Oman accroché à la pointe de la péninsule arabique, faisant face aux côtes iraniennes. C’était l’un des endroits que nous aimions le plus, Hajer et moi, dans les premières années de notre mariage au Sultanat d’Oman.

Rien ne correspondait à l’image attendue.

L’eau, d’abord. D’une clarté presque irréelle. Une transparence si parfaite qu’elle défiait la perception. Je me souviens d’une photographie que je ne peux pas publier car mon épouse ne m’en donne pas l’autorisation : elle fait la planche dans le détroit, elle est allongée sur l’eau, immobile, et l’image donne l’illusion qu’elle flotte dans l’air. Le corps suspendu, détaché de toute pesanteur liquide. Comme si la mer elle-même s’était effacée.

Puis il y avait les sorties en mer. Nous prenions des boutres pour nous éloigner des côtes, et là s’ouvrait un monde que l’on n’associe jamais à Ormuz : coraux aux couleurs vives, poissons éclatants, dauphins surgissant à la proue. Un paradis discret et naturel, à rebours de toutes les cartes stratégiques.

Ce contraste m’a toujours frappé : comment un lieu aussi chargé symboliquement peut-il être, dans le même temps, un espace d’une telle pureté ?

Peut-être est-ce précisément cette tension qui m’a conduit vers un autre Ormuz, plus intérieur celui-là : celui du roman Ormuz de Jean Rolin.

Je l’ai lu, relu et étudié. C’est un texte étrange, presque déroutant. L’histoire d’un homme qui tente de traverser le détroit à la nage, geste absurde, démesuré, voué à l’échec. À mesure qu’il progresse, la traversée devient moins un exploit physique qu’une dérive existentielle. Et cette scène, presque irréelle, où il s’allume une cigarette au milieu de l’eau, comme si le monde avait perdu toute cohérence, reste gravée en moi.

On comprend alors que la traversée ne mène nulle part. Ou plutôt qu’elle mène à une forme de dissolution du moi, du fait notamment que l’auteur se subdivise en deux personnages : un narrateur qui est censé écrire le reportage de l’exploit du second. Le héros qui doit nager disparaît. On ne sait plus qui traverse quoi.

Ce roman, étonnamment étudié dans le champ de la recherche littéraire, m’a accompagné pendant des années, notamment dans le cadre de mon propre travail. Il a nourri La pluralité des mondes, puis s’est retrouvé, de manière plus diffuse, dans mon livre sur Oman, Birkat al Mouz.

Dans le dernier chapitre de Birkat Al Mouz, intitulé « la guerre », j’essayais déjà de capter quelque chose de cette montée en tension dans la région du Golfe. Depuis les plages de Musandam, on apercevait au loin les silhouettes des destroyers. Présences silencieuses. Le paradis n’était pas intact : il était traversé par une ligne de fracture invisible.

Ce chapitre était construit comme un contrepoint : d’un côté, la montée des tensions géopolitiques ; de l’autre, une guerre plus intime, celle que nous menions dans notre vie quotidienne, Hajer et moi, dans les structures administratives où nous évoluions. J’y décrivais comment un couple se forme aussi dans l’épreuve, dans des combats souvent perdus d’avance. Deux échelles, deux conflits, un même motif : se battre et supporter la défaite.

Ormuz, au fond, n’est peut-être que cela.

Un lieu de passage, au sens le plus profond. Passage des navires, bien sûr, mais aussi passage entre les mondes : entre le visible et l’invisible, entre la beauté et la menace, entre l’intime et le politique. Un lieu où les contraires ne s’annulent pas mais coexistent, parfois dans une tension insoutenable.

Aujourd’hui, alors que l’actualité s’en empare à nouveau, je ne peux m’empêcher de penser que ce que l’on dit d’Ormuz est incomplet. On en fait un symbole stratégique, un point de contrôle, un enjeu militaire. Mais on oublie qu’il est aussi un lieu où l’eau est si claire qu’elle donne l’illusion de l’air.

Et où, peut-être, certains continuent de nager sans jamais vraiment atteindre l’autre rive.

Les Artisans de Demain : le faux récit de la découverte d’Assir sur YouTube

Les « Hommes-fleurs », le film

J’aimerais vous parler un instant d’un type de récit de voyage qui fait florès sur internet, qui consiste à employer les codes des réseaux sociaux pour découvrir le monde. Plus précisément, il s’agit de blogs en vidéo qui portent le doux nom de Vlog. Le couple de Français dont je vais parler s’auto-baptise « Les Artisans de demain » et ils officient depuis des années sur YouTube. Ils ont eu du succès quand ils étaient pauvres et qu’ils se baladaient dans des pays pauvres, sans autres moyens que leur téléphone tenu par une perche.

On les aimait bien car ils étaient beaux, sympathiques, ouverts aux rencontres. Leur succès augmentant, leur soif d’argent a aussi cru, les placements de produits sont devenus centraux dans leurs vidéos et j’ai cessé de les suivre à cause de cela. Je viens de les retrouver à l’occasion de recherches que je fais sur la région d’Assir dans le cadre de mon travail de consultant en matière culturelle. Je les vois sur YouTube avec un films sur les « Hommes-fleurs », peuple saoudien des montagnes nommés ainsi par Thierry Mauger dans les années 1980. J’ai visionné leur film et voici mon compte rendu.

Je profiterai de ce billet, qu’on me le pardonne, pour exposer des photos personnelles de mes promenades dans cette région du monde, car mes billets de blog servent aussi d’albums photos pour conserver mes souvenirs.

Le sage précaire en homme-fleur dans un souk d’Assir, décembre 2024
L’épouse du sage précaire en « homme-fleur », sur le même souk, à une date similaire, Arabie Saoudite, province d’Assir

Le film La tribu des Hommes-fleurs, produit par Bengaluncia Production avec le soutien du CNC, se présente comme le récit d’une exploration menée par un couple de voyageurs français à la rencontre de la province d’Assir, au sud de l’Arabie saoudite. D’une durée de 33 minutes et 49 secondes, le film mobilise une équipe d’au moins dix personnes en plus du couple (fixeur, montage, traduction, graphisme, développement de projet, etc.). Cette donnée, pourtant essentielle pour comprendre la nature réelle du projet, est en contradiction directe avec le récit d’aventure solitaire et improvisée que le film tente d’installer.

« Hommes-fleurs », le film des Artisans de Demain
Hommes-fleurs, le film

Le problème central du film tient à un décalage constant entre ce qui est montré et ce qui est affirmé. Les réalisateurs prétendent évoluer dans des territoires quasi inaccessibles, au-delà d’un désert de 2 000 kilomètres, à la rencontre de populations coupées du monde. Or, ils partent d’Oman, franchissent la frontière saoudienne sans difficulté (passage qu’ils décrivent pourtant comme exceptionnel, voire inédit) et circulent dans des zones aujourd’hui bien identifiées, documentées et ouvertes au tourisme. Tellement ouvertes que j’y suis allé moi-même en charmante compagnie, sans rencontrer aucun obstacle.

La région d’Asir, située à cheval entre le Yémen et l’Arabie saoudite, est connue, étudiée et photographiée depuis des décennies. Le massif du Sarawat, culminant à plus de 3 100 mètres d’altitude, a fait l’objet de nombreux travaux, notamment ceux de Thierry Mauger, dont les images et les recherches irriguent le film. Pourtant, aucune référence claire n’est faite à ces travaux. Les photographies apparaissent plusieurs fois dans le film sans attribution, les livres sont feuilletés à l’écran sans que l’auteur ne soit nommé, y compris lorsque l’un d’eux est présenté en version arabe.

Hommes-fleurs, le film

Plus de la moitié du film est consacrée à la traversée du désert et au trajet vers la mer Rouge. Cette insistance sur l’épreuve physique sert à construire une dramaturgie de l’effort et du dépassement, mais elle ne s’accompagne d’aucune mise en perspective historique, ethnographique ou géographique. Des figures pourtant incontournables du Rub al-Khali, comme Wilfred Thesiger et son fameux Désert des Déserts, ne sont jamais mentionnées. Le désert est réduit à un décor narratif, sans profondeur ni références.

À Rijal Alma, les réalisateurs séjournent dans un café-hôtel bien connu, fréquenté par les voyageurs et chercheurs depuis longtemps. Là encore, le lieu est présenté comme une découverte, alors même qu’il s’agit d’un site patrimonial restauré et valorisé. Ils y rencontrent Zaki Al Arifi, qu’ils décrivent comme « pas un fixeur, mais un gars qui fait du shopping avec nous », une formulation qui tente d’effacer le cadre professionnel de l’accompagnement tout en en bénéficiant pleinement.

Les rencontres mises en avant dans le film se font presque exclusivement avec des guides touristiques ou des acteurs déjà intégrés à la médiation culturelle. Le village aux tunnels reliant les maisons entre elles, le territoire coupé par la frontière yéménite, ou encore les démonstrations autour des peintures traditionnelles sont autant d’éléments connus et déjà largement documentés. La séquence consacrée à Fatima Faye et à l’iconographie du Qatt al Asiri est particulièrement révélatrice : à peine plus d’une minute, des éléments symboliques évoqués sans contextualisation, et une phrase coupée en plein milieu, comme si le discours local importait moins que l’image produite.

Hommes-fleurs, le film

Lorsque le film prétend enfin atteindre « le village des hommes-fleurs », il s’agit d’un site rénové, clairement inscrit dans un circuit touristique. Les habitants âgés, coiffés de fleurs, expliquent leurs parures dans un cadre balisé, avec un discours sur la protection et la transmission des traditions qui relève du registre institutionnel du tourisme culturel. La présence de visiteurs est assumée, et même revendiquée comme source de satisfaction.

Le film continue pourtant à maintenir l’illusion de l’aventure, allant jusqu’à inclure des séquences de fatigue extrême et de peur lors d’une descente de vallée, surjouant l’épuisement pour renforcer un récit héroïque qui ne correspond ni aux conditions réelles du voyage ni à la nature des lieux traversés.

Les rares références historiques arrivent tardivement, de manière anecdotique, comme lorsque les Grecs et les Romains sont évoqués pour justifier le port de fleurs dans les cheveux. Là encore, des images issues des travaux de Thierry Mauger sont utilisées sans citation. La dernière minute consacrée aux fleurs repose sur des images qui ne sont pas celles des réalisateurs, sans que cela ne soit clairement indiqué.

Hommes-fleurs, le film

Les artisans de demain forment donc un élément de plus de la chaîne néfastes des « nouveaux aventuriers » pseudo humanitaires et auto-centrés. Ils font eux aussi ce que l’on ne devrait plus faire avec le voyage. Ils ne documentent pas une découverte, ils recyclent des lieux touristiques, des savoirs existants et des dispositifs de médiation culturelle en les reconditionnant sous la forme d’un récit d’exploration personnelle. Le film se construit sur une série d’approximations, d’omissions et de glissements narratifs qui finissent par produire une impression de quasi-mensonge. Ce n’est jamais le voyage qui pose problème mais la manière dont il est raconté, en effaçant les cadres, les références et les médiations qui le rendent possible.

Chat GPT a répondu: l’Intelligence Artificielle évalue mon billet sur Alain de Botton

« Ton analyse est cohérente, informée et loin d’être naïve. Tu n’es clairement pas “à côté de la plaque”. En revanche, elle est très orientée par une lecture sociologique et institutionnelle, ce qui te fait parfois forcer certains traits ou passer sous silence des éléments qui nuancent fortement le portrait. Je te propose donc une évaluation point par point : ce qui est juste, ce qui est discutable, et là où tu vas probablement trop loin.

1. Début de carrière, respectabilité et capital symbolique

👉 Globalement juste

Alain de Botton bénéficie clairement d’un capital scolaire et social très fort (Cambridge, King’s College London, origine cosmopolite, aisance culturelle). Il est très bien reçu au départ par une élite libérale-cultivée britannique, friande de : travel writing, essayisme élégant, mélancolie civilisée, références continentales (Nietzsche, Proust, Montaigne). The Art of Travel, How Proust Can Change Your Life ou The Consolations of Philosophy correspondent parfaitement à une sensibilité britannique post-Thatcher : cultivée, douce, introspective, non révolutionnaire.

👉 Tu as raison aussi sur le côté :

aristocratique mais progressiste, provocation très maîtrisée, jamais agressive, utilisation des auteurs français comme signe de distinction plus que comme véritable geste subversif.

➡️ Là-dessus, ton diagnostic est solide.

2. Réception critique et épuisement du modèle littéraire

👉 Plutôt juste, mais à nuancer

Oui, le style de de Botton est très reconnaissable, et assez vite : phrases courtes, analogies psychologiques, philosophie simplifiée, ton bienveillant et pédagogique. Beaucoup de critiques ont parlé d’un effet de répétition dès le milieu des années 2000. Il n’a jamais suscité : une “école”, une passion littéraire durable, ni une admiration académique profonde.

Mais attention :

Ses livres continuent à bien se vendre, surtout : en traduction, dans les pays anglo-saxons, dans les classes moyennes supérieures. Il n’est pas “dépassé” au sens commercial ou médiatique : il est installé.

👉 Tu as raison sur l’absence de profondeur littéraire radicale,

👉 mais pas totalement sur le déclin : c’est plutôt une stabilisation dans un rôle précis.

3. The School of Life : vulgarisation ou dégradation ?

👉 C’est le cœur de ton propos — et là, tu touches quelque chose de très réel

Tu mets le doigt sur une critique très répandue, y compris en Angleterre :

The School of Life est souvent accusée de : psychologiser la philosophie, la transformer en outil de bien-être émotionnel, la rendre compatible avec le monde de l’entreprise et du management. Beaucoup de philosophes et d’universitaires britanniques la considèrent comme : du self-help sophistiqué, une esthétique de la sagesse, plus qu’un travail conceptuel.

👉 Donc ton expression :

« il rabaisse la philosophie au rang de développement personnel »

est dure, mais pas injustifiée.

4. Le virage “business”, consulting culturel et pétromonarchies

👉 C’est là que tu es le plus sévère — et le plus discutable

Il y a du vrai, mais aussi des raccourcis :

Ce qui est vrai

The School of Life fonctionne clairement comme : une entreprise globale, vendant des conférences, diagnostics culturels, programmes de leadership. Elle travaille avec : grandes entreprises, institutions culturelles, parfois des États très riches mais peu outillés culturellement. Le discours est souvent : très générique, très “clé en main”, peu ancré dans les réalités locales.

👉 Sur le plan éthique, la critique est légitime.

Là où tu forces le trait

Dire que c’est uniquement une machine à cash est excessif : certains projets sont sincères, certaines collaborations avec des musées ou bibliothèques ont une vraie qualité. De Botton ne fait pas “n’importe quoi” : il reste extrêmement cohérent idéologiquement, toujours dans une philosophie de l’adaptation émotionnelle au monde existant.

➡️ Ce n’est pas du cynisme pur, mais plutôt un réformisme psychologique mondialisé.

5. Ce que tu sous-estimes ou oublies

a) Son rôle historique

De Botton est l’un des architectes majeurs de la “pop philosophy” contemporaine.

Qu’on aime ou non, il a :

rendu la philosophie lisible à des millions de gens, changé durablement la place de la philosophie dans l’espace public anglophone.

b) Sa cohérence idéologique

Il n’a pas “trahi” une pensée radicale :

il a toujours été : anti-héroïque, anti-révolutionnaire, thérapeutique, bourgeois assumé. 👉 Le virage business est une continuité, pas une corruption.

c) Son succès actuel en Angleterre

Il est moins au centre du débat intellectuel, mais il reste : respecté, invité, lu, surtout comme figure culturelle stable, pas comme écrivain innovant.

Verdict global

👉 Tu n’es pas loin de la vérité, loin de là.

👉 Ton analyse est fine, lucide, et informée.

Mais :

tu es un peu trop dur sur l’intention morale, tu sous-estimes la continuité idéologique de son parcours, et tu réduis parfois une entreprise ambiguë à un pur opportunisme.

En une phrase :

Alain de Botton n’est ni un grand philosophe trahi par le business, ni un escroc culturel ; c’est un intellectuel bourgeois qui a parfaitement compris comment transformer une vision du monde douce, thérapeutique et non conflictuelle en un produit culturel global. »

Alain de Botton, ou l’art bourgeois de transformer la philosophie en business

Cela fait plusieurs fois que je vois la présence de l’écrivain philosophe anglais et de « son équipe » dans des événements culturels où je me rends.

Or, ces événements sont invariablement des grands machins financés lourdement dans des monarchies pétrolières. C’est un point commun entre le philosophe Botton et le Sage précaire : nous traînons nos guêtres dans toute sorte de pays.

Il m’arrive même de recevoir des messages de son équipe, des gens qui se présentent comme philosophes, et qui veulent faire du réseau avec moi. Ils ont confondu la sagesse précaire avec une entreprise de relations publiques je pense.

Peu à peu, je crois comprendre de quoi il s’agit : le philosophe a créé une entreprise qui s’appelle The School of Life et on retrouve ce label ici et là, dans des trucs qui peuvent être associés à la philosophie. Cependant, mon impression actuelle est que cette compagnie cherche et réussit à se faire beaucoup d’argent en utilisant l’image de l’écrivain Alain de Botton.

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La Précarité du sage, décembre 2024

Alors pour le lecteur francophone, je vais tracer les grandes lignes de son œuvre et son parcours. Ce que je vais vous dire à partir de là est complètement hypothétique et intuitif. Je n’ai fait aucune recherche et il est possible que je sois à côté de la plaque. C’est un essai et je vous dirai après si je brûle ou si je refroidis.

Au début de sa carrière, De Botton est un écrivain respecté, légitime, issu des grandes universités anglaises, parfaitement intégré dans ce que l’on pourrait appeler l’élite culturelle britannique. Il a les codes, le ton, l’aisance sociale, la mélancolie élégante. Il écrit bien, sans jamais être dangereux. Il pense, mais sans jamais déranger.

Ses premiers livres rencontrent un succès important. The Art of Travel, par exemple, touche exactement la sensibilité des Britanniques cultivés : le voyage comme expérience intérieure, le regard esthétique posé sur le monde, une forme de nostalgie douce mêlée à une ouverture progressiste. Le titre lui-même est révélateur : parler de l’« art » du voyage, c’est donner à une pratique bourgeoise une profondeur presque aristocratique, tout en la rendant acceptable pour un public de gauche, humaniste et cosmopolite. On peut voter Labour et apprécier Alain de Botton.

Il s’inscrit alors parfaitement dans une tradition anglaise de l’essai accessible et cultivé. Il bénéficie d’une presse plutôt favorable, aussi bien dans les médias progressistes que dans des cercles plus conservateurs, justement parce qu’il ne remet rien de fondamentalement en cause. Il rassure. Il apaise. Il donne l’impression de profondeur sans jamais créer de vertige, et sans jamais creuser.

Il y a aussi chez lui une forme de provocation très maîtrisée : parler de Proust, de Montaigne, de philosophes français, les mettre en avant dans un contexte anglais. Cela donne une posture élégante, légèrement irrévérencieuse, sans jamais être subversive. Un Anglais qui explique Proust aux Anglais, c’est toujours une manière de dire : je n’ai pas besoin de votre approbation nationale, je joue à un autre niveau, et je suis prêt à être méprisé pour francophilie abusive. Mais là encore, tout est parfaitement contrôlé.

Puis, assez rapidement, quelque chose s’épuise. On comprend le dispositif. On reconnaît la musique. Un ou deux livres suffisent à saisir la méthode. L’écriture devient prévisible. Il n’y a pas de véritable passion littéraire qui se crée autour de lui. Pas de communauté intellectuelle, pas de débat profond, pas de rupture. Juste une reconnaissance polie, durable, mais tiède. Il est devenu une figure médiatique et il publie des livres pour continuer de passer à la télévision.

C’est à ce moment-là que la trajectoire change de nature. Alain de Botton cesse progressivement d’être un écrivain pour devenir un entrepreneur culturel. Il fonde The School of Life, entouré d’autres auteurs et professeurs, et transforme son capital symbolique initial en une véritable entreprise internationale.

Le projet est habillé d’un discours noble : rendre la philosophie accessible, aider les individus à mieux vivre, reconnecter la culture à la vie quotidienne. Mais dans les faits, il s’agit d’une opération marketing. La philosophie y est progressivement réduite à une forme de développement personnel chic, émotionnel, managérial.

Avec The School of Life, de Botton et ses équipes voyagent partout dans le monde, proposent des conférences, des diagnostics culturels, des collaborations avec des musées, des bibliothèques, des institutions. J’en ai parlé brièvement l’année dernière quand j’ai raconté mon expérience dans un colloque de philosophie en Arabie. Il vise des clients intelligemment : ces services s’adressent à des États extrêmement riches qui cherchent à se construire rapidement une forme de légitimité culturelle, sans passer par le lent travail d’ancrage local, de réflexion collective, de construction institutionnelle.

Ils me donnent l’impression d’une entreprise de consultants culturels qui arrivent, livrent des rapports génériques, des concepts clés en main, des discours séduisants faciles, et repartent avec des honoraires conséquents. Une philosophie sans conflit. Une pensée prête à l’export, parfaitement compatible avec tous les pouvoirs, pourvu qu’ils paient.

À ce stade, Alain de Botton n’est plus vraiment un écrivain, ni même un intellectuel. Il est devenu un businessman de la pensée, un fournisseur de sens low-cost pour institutions en manque de récit.

Peut-être suis-je injuste et dans l’erreur, mais c’est mon intuition dominante : celle d’un écrivain qui, n’ayant pas créé une œuvre littéraire suffisamment forte pour lui survivre, a transformé son élégance initiale en modèle économique, et son image de marque en marque d’image.

Ce faisant, il prostitue la philosophie (mais elle en a vu d’autres).

Les articles les plus lus de 2025

Sans surprise, c’est la page d’accueil qui réalise le meilleur score, suivi du billet le plus lu dans toutes les catégories, sur la maison d’éditions L’Harmattan. Année après année, ce petit témoignage ne perd pas de sa fraîcheur ni le sujet de sa teneur en passion personnelle : comment faire publier ce que l’on écrit.

Je ne sais pas pourquoi le sujet suivant, les écrivains voyageurs Sonia et Alexandre Poussin, attirent autant l’attention, mais je laisse cela entre les mains des algorithmes et des groupies de leur littérature commerciale.

On note l’étonnante percée d’un billet écrit en 2022, quand ChatGPT arrivait sur le marché, et où l’on voit qu’il faudra encore travailler un peu avant que l’IA nous remplace enfin.

Voyons maintenant la suite de la liste des billets les plus populaires de 2025. Y a-t-il des tendances détectables au sein du lectorat captif et capricieux de La Précarité du Sage ?

La suite du classement dessine en effet des constantes : la présence massive d’écrivains. Plus généralement, mon blog semble être attendu sur un nombre de sujets assez restreint : la littérature et la philosophie.

Voyons si cela se confirme dans la suite de la liste des billets les plus lus en 2025 :

Oui, cela se confirme.

Je peux passer un temps fou à écrire sur d’autres sujets depuis vingt ans, la Chine, l’Irlande, l’islam, l’amour, ma famille, mes voyages, mon terrain, ma précarité, rien de tout cela ne fait le poids face à mes petits essais littéraires.

Cela doit venir du fait que les rares survivants à venir baguenauder sur les blogs sont des lecteurs passionnés et des amoureux des livres.

Ceci n’est paradoxal qu’aux yeux de ceux qui n’ont jamais compris les blogs. Depuis le début, le blog est moins une mode pour technophiles narcissiques qu’un atelier artisanal pour les artistes, les penseurs, les chercheurs, les professeurs et les intellectuels.

Ahmed Abodehman, l’auteur de La Ceinture, vient de mourir juste avant de me rencontrer

Photo de Thierry Mauger sur la couverture de La Ceinture

Un grand poète arabe et francophone vient de s’éteindre, qu’il repose en paix.

Je venais de lire pour la deuxième fois son fameux roman La Ceinture, écrit en français et publié chez Gallimard en 2000. J’aimais tellement ce livre que j’ai formé un petit groupe de lecture avec deux amis Saoudiens. Le but de notre club était initialement de comparer les versions de La Ceinture. Majed l’avait lu en arabe il y a vingt ans et le relisait pour le bien de nos réunions. Mariam, qui avoue être plus à l’aise en anglais qu’en arabe, avait acheté une version anglaise du roman en question, The Belt.

J’avais initié ce petit groupe car je trouvais la prose de ce poète saoudien très osée. Sur des questions tabous, concernant le sexe, les rapports filiaux, les sentiments contrariés à l’intérieur des familles, il se permettait des phrases et des scènes que j’imaginais impossibles à écrire dans sa langue maternelle. Il avait peut-être choisi le français pour se cacher de sa propre famille, tout en s’offrant le prestige d’une langue reconnue dans le monde culturel.

J’étais curieux de savoir ce qu’il en était dans la traduction arabe qu’Ahmed Abodehman avait lui-même effectuée.

L’histoire du roman est la vie d’un enfant qui devient un homme dans les montagnes du sud-ouest de l’Arabie saoudite. L’enfant est très marqué par un personnage qui s’appelle Hizam, un vieux monsieur très autoritaire qui tient à ce qu’on respecte les traditions et qui regarde de travers toutes les innovations et tout ce qui vient de l’étranger. Or l’Arabie doit s’ouvrir aux étrangers car avec le pétrole, le pays devient riche trop rapidement et n’a pas le temps de former des professeurs, des médecins, des soignants et des ingénieurs ou des techniciens. Il en a besoin tout de suite, alors on fait appel à des instituteurs égyptiens, des infirmières pakistanaises, des banquiers libanais. Et le vieil Hizam voit ces étrangers qui ne portent pas de barbe avec effroi. Ces visages d’hommes rasés de frais sont pour lui la figure du diable, et leur façon de parler arabe lui paraît monstrueux.

La scène la plus drôle arrive quand Hizam s’aventure dans « la ville », probablement Abha dans la province d’Assir. Il découvre ce qu’est un hôpital, et il est terrifié par ces femmes qui portent des pantalons blancs, qui donnent des instructions dans une langue inconnue , et qui se permettent même de parler aux hommes, voire de les toucher. Pour se moquer de lui, le narrateur s’adresse à Hizam : Cette femme est Pakistanaise, elle est musulmane comme nous, son père porte une barbe plus fournie que la tienne. Elle te trouve très beau, tu sais, et elle nous a demandé si vous pourriez vous marier ensemble. À ces mots, Hizam est scandalisé et effrayé. Il part en courant et sort de l’hôpital pour se perdre dans un terrain vague.

Grâce à mes amis saoudiens, j’ai compris que Hizam signifie ceinture en arabe. Et la ceinture est un accessoire plus important chez les Arabes du Golfe qu’en Europe. Pour nous, la ceinture est un objet sec qui sert à tenir son pantalon. Chez les Arabes, c’est un attribut qui renvoie au port d’un poignard, d’une arme, et du passage à l’âge adulte. Une expression arabe ajoute encore à la sémantique : tu es ma ceinture. Cela signifie, tu es mon copain, je peux compter sur toi. On est des frères.

Le personnage du roman, en définitive, de par son nom qui signifie ceinture, est un personnage symbolique. Il est une figure allégorique qui accompagne le jeune poète du monde de l’enfance vers l’âge adulte.

Majed, Mariam et moi voulions rencontrer Ahmed Abodehman, pour lui dire notre admiration, et éventuellement pour lui proposer de participer à un projet culturel, en Europe ou en Arabie. Nous avons récemment réussi à retrouver sa trace, et il nous a demandé de le contacter à un certain numéro. Trop tard.

Tabuk, centre à venir des voyageurs

Tabuk est une très vieille destination pour les êtres humains qui voyagent, c’est-à-dire pour les êtres humains. Sans remonter jusqu’à l’époque préhistorique, Tabuk était une étape importante pour les voyageurs qui faisaient le pèlerinage à la Mecque. Le château médiéval qui se situe en haut du souq traditionnel de la ville est un magnifique vestige de ces voyages sacrés.

Il était construit pour que les pèlerins se reposent, se lavent, fassent boire les dromadaires, sans interrompre leurs prières. Ce fort est tout petit, preuve qu’il ne devait pas héberger une famille régnante mais concentrer en son sein une administration stricte.

J’imagine que le coût d’une nuitée était exorbitant. La plupart des pèlerins, même les riches, dormaient sous des tentes bien mieux aérées et bien plus confortables, puisque les bêtes transportaient des tonnes de tapis, de coussins et de tentures.

C’est pourquoi je pose l’hypothèse que le fort de Tabuk, dont les espaces de prières sont indiscutables, devait servir plutôt de centre administratif et militaire que d’auberge pour pèlerins assoiffés.

Il n’en reste pas moins que Tabuk est un hommage au voyage et au pèlerinage. D’ailleurs c’est une région de Bédouins. Toutes les familles d’ici sont d’origine bédouine et il suffit de discuter avec les gens du coin pour avoir des histoires d’une enfance qui se déroulait sous la tente. Aujourd’hui, la plupart des Bédouins sont sédentarisés mais Tabuk est une des villes au monde qui incarne le mieux cette culture nomade et désertique.

D’ailleurs la ville chante le voyage par d’autres moyens. Quand vous allez au musée de la ville, vous y rencontrez une autre forme d’itinérance. Le musée est ouvert mais comme il est en cours de renouvellement, il ne présente pas d’expositions. On peut juste le traverser et en admirer l’architecture.

En revanche, sur le site du musée, on aperçoit un hangar d’un autre siècle. Et dans ce hangar, un train à vapeur des années 1900. Fabrication allemande. C’est le vestige d’une des grande gares de la fameuse ligne du Hijaz, qui reliait Damas à Médine, pour faciliter le pèlerinage probablement.

Les années 1900 en Arabie étaient sous le contrôle des Ottomans, donc cette ligne de chemin de fer est un signe du pouvoir turc sur le monde musulman.

Si vous lisez Les Sept Piliers de la Sagesse, vous comprendrez combien les Anglais voyaient ces trains comme des adversaires à combattre. Rappelez-vous que T. E. Lawrence participait à la révolte des Arabes contre la domination turque.

The Hijaz railway was the main artery of the Turkish army in Arabia; to cut it was to paralyse their movement, to bleed them slowly to death.

Donc ce roman historique raconte comment les tribus arabes aidées par quelques militaires anglais, sabotaient les chemins de fer et attaquaient les wagons de voyageurs comme si c’était des armées ennemies.

We were not fighting to win battles, but to destroy materials; not to take cities, but to ruin communications; to make the Turks feed their men in the desert instead of in the towns.

Seven Pillars of Wisdom

Pendant longtemps, ces trains et cette voie ferrée étaient donc un sujet sensible et douloureux en Arabie, car c’était le symbole d’une domination extérieure et plutôt humiliante, car tandis que les Turcs et les riches voyageurs du Levant traversaient le désert en toute sécurité, les Arabes regardaient passer les trains et voyageaient en caravanes comme au Moyen-âge. Nous, ça nous fait rêver, ces longues marches dans le désert avec des chameaux, mais eux ne pouvaient pas juger les trains autrement que comme une modernité hostile, dangereuse, puissante et dominatrice.

De plus, les Anglais le disent ouvertement, les Arabes se sont fait avoir de la pire des façons par les militaires britanniques. Les Sept Piliers le raconte de manière poignante, et les archives sont nombreuses à le certifier : les Anglais se servaient des Arabes pour lutter contre l’Empire Ottoman. Ils promettaient aux Arabes qu’une fois la guerre terminée (celle de 14-18), ils leur permettraient d’avoir un grand royaume arabe régnant sur toute la péninsule.

Mais les Anglais mentaient comme des arracheurs de dents. Ils préparaient en fait leur propre domination sur le proche-Orient et partageaient avec la France les territoires qui reviendraient à la Couronne et ceux qui iraient dans l’escarcelle de la République…

Il a fallu du temps pour digérer toutes ces humiliations et panser les plaies de l’histoire. Aujourd’hui que le pétrole l’a rendue riche, l’Arabie Saoudite est assez confiante pour prendre soin de ce patrimoine historique plutôt que de le vouer aux gémonies.

Tabuk peut se redéfinir comme une capitale du voyage sous toutes formes : nomadisme pastorale, pèlerinage religieux, voyages d’affaire en train, et tourisme contemporain.