À l’aube des ventes aux enchères

Balzac à Buraidah : comment le sage précaire a échappé au destin du cousin Pons

Je vous écris de ma chambre d’hôtel, à Buraidah, capitale provinciale du royaume d’Arabie saoudite. J’ai quelques heures devant moi avant de repartir et, plutôt que de sortir, je lis. Ce qui est assez agréable, dans les voyages professionnels, ce sont ces quelques heures suspendues dans une chambre d’hôtel, lorsque l’on n’a plus rien à faire et que l’on peut enfin reprendre un livre laissé de côté. En l’occurrence, je lis Le Cousin Pons, de Balzac, et cette lecture m’amuse énormément.

J’avais évidemment une raison professionnelle de vouloir lire ce roman : Pons est collectionneur, et tout ce qui touche aux collectionneurs, aux collections, à la valeur des objets, à la manière dont une œuvre peut être reconnue ou au contraire méprisée m’intéresse particulièrement au moment de la vie où je travaille comme consultant dans le domaine des musées. Mais il y a autre chose dont je voulais vous parler ce matin. Plus j’avance dans le roman, plus je suis frappé de voir à quel point Balzac annonce Proust. Et même à quel point Proust semble parfois avoir repris chez lui certaines situations du Cousin Pons pour les développer, les analyser et les faire entrer dans son univers mondain.

Il y a notamment une scène qui m’a fait penser immédiatement au cercle des Verdurin. Pons, vieux musicien qui a perdu depuis longtemps l’aura qu’il avait pu avoir, est accueilli à dîner par des cousins d’une famille éloignée, qui le méprisent plus ou moins mais profitent de sa présence et de sa dépendance. Le vieux pique-assiette voudrait rendre la pareille en offrant un cadeau. Et comme il est collectionneur, il ne choisit pas n’importe quoi : il offre un éventail peint par Watteau, enfermé dans une boîte en ivoire d’une grande qualité.

La scène est extraordinaire parce que la personne à qui il offre ce cadeau ne sait même pas qui est Watteau. Pons est donc obligé de lui expliquer. Il raconte comment il a découvert l’objet chez des brocanteurs qui avaient vidé les greniers d’un château de province sans avoir la moindre idée de ce qu’ils avaient entre les mains. Il explique comment il a pu l’acheter pour presque rien. Il montre les détails, les matières, les pierres précieuses, raconte même comment il a lui-même nettoyé certaines parties de l’objet. Bref, il fait ce que font les collectionneurs lorsqu’ils sont devant quelqu’un qui ne voit pas ce qu’ils voient : ils expliquent.

Et c’est précisément ce qui rend la scène si émouvante. Pons ne donne pas seulement un objet. Il donne une partie de son savoir. Il donne son regard. Il donne sa passion. Il essaie de transmettre à cette femme quelque chose de ce qui constitue pour lui la beauté et la valeur d’une œuvre. Il ne prétend d’ailleurs pas avoir payé l’objet très cher : au contraire, sa joie vient aussi de l’avoir découvert, de l’avoir déniché, d’avoir été plus malin que les brocanteurs et d’avoir reconnu ce qu’eux-mêmes ne voyaient pas.

Balzac plus intéressant que Proust ?

Proust reprend quelque chose de cette situation dans À la recherche du temps perdu, mais il la transforme en une extraordinaire analyse des codes mondains. Je pense notamment à ces scènes où Charles Swann offre un cadeau à Mme Verdurin. Swann, qui connaît parfaitement les usages, offre quelque chose de très précieux en le présentant comme une petite chose, parce que la politesse consiste justement à ne pas souligner la valeur de ce que l’on donne. À l’inverse, le docteur Cottard, beaucoup moins au fait de ces codes, offre un bijou plus voyant et insiste sur son prix, sur la valeur de son cadeau, sur le fait qu’il a voulu faire quelque chose de particulièrement important pour son amie Mme Verdurin. Et celle-ci, naturellement, comprend tout de travers. Elle prend la grossièreté pour de la considération et la délicatesse pour de l’indifférence.

Proust fait donc de cette situation une petite machine à analyser la distinction sociale : savoir donner, savoir recevoir, savoir reconnaître la valeur d’un objet sans qu’on vous l’explique, savoir ne pas montrer que l’on sait.

Chez Balzac, pourtant, quelque chose m’émeut davantage parce que tout cela est beaucoup plus impur et moins analytique. Pons n’est pas Swann. Il n’est pas un grand seigneur. C’est un vieux musicien devenu précaire, un parasite plus ou moins toléré, qui dépend de l’hospitalité des autres et dont tout le monde se moque. Il est ridicule, démodé, parfois agaçant, certainement intéressé. Mais il est collectionneur et, dans cette scène, toutes ces dimensions apparaissent de manière un peu brouillonne.

Il offre un chef-d’œuvre à quelqu’un qui ne peut pas en comprendre la valeur. Il espère évidemment que ce cadeau va lui permettre de rendre la pareille à ceux qui l’invitent, et lui valoir de nombreux dîners en ville. Mais il fait aussi quelque chose de beaucoup plus généreux : il essaie de transmettre son savoir. Il devient, pendant quelques instants, professeur d’histoire de l’art. Il montre, explique, raconte, décrit. Il fait partager ce qu’il sait.

Et ce qui me plaît particulièrement, c’est que Balzac ne sépare jamais les motivations. Chez Pons, il y a l’égoïsme et la générosité, la mesquinerie et la passion, le vice de la gourmandise et le désir de transmettre, la petitesse sociale et la grandeur du regard porté sur les œuvres. Tout cela existe en même temps. Balzac ne purifie pas son personnage pour en faire un noble amateur d’art de type Charles Swann. Il le laisse être un pauvre type, un vieux parasite, un fin musicien sans succès, un collectionneur vain et passionné ; bref, un homme blessé.

La fin de la scène est terrible. Sa cousine finit par prendre le cadeau et sans le congédier, le maltraite de la façon la plus ignoble. Elle lui propose de manger le repas qu’il est venu quémander mais tout seul car elle doit partir. Il ne peut supporter cette humiliante proposition. Pons sort de chez elle et entend les domestiques se moquer de lui. Il est atteint au plus profond de lui-même. Ce qui vient de se passer n’est pas simplement un échec mondain. C’est une blessure infligée à tout ce qu’il avait essayé de donner : son objet, bien sûr, mais aussi son savoir, son goût, sa passion, et pas seulement son honneur.

C’est peut-être pour cela que cette scène me touche autant alors que je la lis ici, à Buraidah. Je travaille moi-même sur des musées, des collections et des objets auxquels il faut donner un contexte, une histoire, une valeur. Et je connais assez bien cette situation étrange dans laquelle on regarde quelque chose et où l’on sait que l’objet contient beaucoup plus que ce que voit celui qui se trouve à côté de vous. Il faut alors expliquer. Raconter. Donner les clés, trouver la bonne métaphore. Faire comprendre pourquoi cette chose, qui semble banale, est en réalité extraordinaire.

Mais je me reconnais aussi, avec un peu moins de plaisir, dans l’autre aspect du personnage. Pons est un homme qui va chez les autres, ce que j’ai fait pendant des années. Il dépend de leur hospitalité. Il s’invite, il accepte les invitations, il mange, il séjourne, il profite de la disponibilité des uns et des autres. Moi aussi, pendant longtemps, j’ai voyagé de cette manière et ne le regrette pas. J’ai connu les amis qui vous disent « viens donc chez nous », les canapés, les chambres d’amis, les invitations qui paraissent naturelles quand on a vingt ou trente ans et qui le deviennent moins lorsqu’on avance en âge. J’aurais pu devenir le cousin Pons si je n’avais pas cessé cette vie de célibataire. Mon mariage avec la femme la plus attractive qui soit m’a sauvé du ridicule balzacien.

Il y a un moment où il faut comprendre que ce qui était charmant chez le jeune voyageur précaire devient gênant chez le vieil amateur d’art et de philosophie.

La culture arabe met le voyage au cœur de sa civilisation

La grande leçon du livre de Houari Touati est peut-être la suivante : aucune civilisation n’a accordé au voyage une place aussi centrale que la civilisation arabo-musulmane médiévale.

Le voyage y est partout. Il structure la religion, la transmission du savoir, la formation des savants, la circulation des livres, l’apprentissage des langues et la quête de légitimité intellectuelle. Se déplacer n’est pas une activité marginale : c’est une condition de l’excellence.

Cette centralité explique l’émergence d’un phénomène culturel exceptionnel : la rihla. Le mot désigne à la fois le voyage et le récit de voyage. Plus qu’un simple thème littéraire, la rihla devient un genre reconnu à part entière, avec ses codes, ses attentes et ses chefs-d’œuvre.

Bien sûr, d’autres civilisations ont produit des récits de déplacement. Les Grecs avec Hérodote, les Romains, les Chinois ou les pèlerins médiévaux européens ont laissé des témoignages précieux. Mais ces textes restent généralement rattachés à des genres considérés comme plus nobles : l’histoire, la géographie ou la chronique.

Dans le monde arabe, au contraire, le récit de voyage acquiert progressivement une autonomie remarquable. Les œuvres d’Ibn Jubayr, d’Ibn Battûta et de nombreux autres auteurs témoignent de cette maturité littéraire.

On peut ainsi avancer que les Arabes ont été les véritables précurseurs du travel writing moderne, bien avant que les Britanniques n’en fassent l’un de leurs genres de prédilection. En ce sens, ils apparaissent comme les premiers à avoir reconnu pleinement le récit de voyage comme une forme littéraire autonome.

C’est peut-être là l’une des conclusions les plus stimulantes du livre de Houari Touati : le voyage n’est pas seulement un sujet de la civilisation arabo-musulmane. Il en est l’un des principes fondateurs.

L’origine des récits de voyage arabes

Lorsque l’on évoque les récits de voyage, on pense souvent aux marchands, aux explorateurs ou aux conquérants. Marco Polo voyage pour le commerce, Hérodote pour l’enquête historique. Pourtant, l’histoire des récits de voyage arabes suit une trajectoire différente.

L’une des thèses les plus fascinantes développées par Houari Touati dans Islam et Voyage au moyen -âge est que les premiers récits de voyage arabes sont étroitement liés à la science et à la religion. Ils ne naissent pas d’abord de la curiosité géographique ou du commerce, mais de la quête du savoir.

Les premiers grammairiens arabes en offrent un exemple remarquable. À partir du VIIIe siècle, alors que l’arabe devient la grande langue religieuse et culturelle de l’Islam, il devient nécessaire d’en fixer les règles et d’en préserver la pureté. Les savants entreprennent alors de longs voyages vers les régions désertiques afin de rencontrer les tribus bédouines, réputées conserver l’arabe le plus authentique.

Or ces voyages doivent être attestés. Les linguistes racontent donc leurs itinéraires, les populations rencontrées, les difficultés traversées et les enseignements recueillis. Sans le chercher nécessairement, ils produisent ainsi une véritable littérature de voyage.

Cette idée est passionnante : les récits de voyage arabes trouvent en partie leur origine dans la recherche scientifique. Le voyage devient une méthode d’acquisition du savoir et une preuve de compétence intellectuelle. Avant même les grands voyageurs célèbres, ce sont les savants qui ont contribué à faire du déplacement un objet d’écriture.

La rihla, le voyage, devient alors aussi la rihla, le récit du voyage. Cette fusion entre expérience vécue et transmission du savoir constitue l’une des originalités majeures de la culture arabe médiévale.

Les écrivains de gauche sont-ils meilleurs que les écrivains de droite ?

Les médias répètent que les écrivains de droite sont meilleurs que ceux de gauche. Cela chagrine des lecteurs qui viennent frapper à la porte des bureaux de La Précarité du sage en quête de sens et de réponse.

Dans un premier temps je les rassure en leur disant que la droite n’est pas l’enfer. Puis je vois qu’ils veulent des réponses plus combattives. Et d’abord ils veulent être rassurés, car cela les angoisse d’imaginer que la gauche ne produirait que des mauvais écrivains, peu talentueux car trop idéologiques. Confusément ils se disent avec raison que si une idéologie éteint ou étouffe l’art, elle ne peut postuler à l’amélioration des conditions de vie des masses.

Alors je vous offre ce petit vadémécum pour votre gouverne. Ce qui suit a vocation à rassurer et rasséréner mes lecteurs de gauche.

N’écoutez pas les médias, amis progressistes, et restez sur vos fondamentaux. Quand les penseurs de plateaux télé vous impressionnent avec du name dropping, rappelez-leur que Voltaire, Rousseau et Diderot étaient de gauche et cela leur fermera le caquet. Victor Hugo lui-même a commencé comme poète conservateur, mais il a tranquillement glissé vers un engagement de plus en plus progressiste. En situation de mondanité, sortez-leur des romanciers :

Tolstoï, Vallès, Kafka, Beckett, Chamson, G.-B. Shaw, D.H. Lawrence, Malraux (celui des années 1930), Gide, Henry Miller, de Beauvoir, Sartre et Camus.

Des poètes : Breton, Neruda, Artaud, Char, Aragon.

Des dramaturges : Tchekhov, Dario Fo, Bernard Marie Koltès.

Les essayistes, ce n’est même pas la peine d’y réfléchir, ils sont trop nombreux à être critiques des rapports aux injustices en place.

Proust lui-même, je ne le classe pas parmi les écrivains de gauche mais je ne dirais rien si on le classait parmi les progressistes au sens large du terme, parce qu’il était en faveur d’une société plus juste pour les minorités (notamment les juifs et les homosexuels). Ses moqueries du peuple sont bien réelles mais elles ne viennent pas d’un mépris de classe selon moi. Au contraire, le rire déclenché par les errances syntaxiques des gens de la classe ouvrière fait écho à celui, bien plus féroce, des bourgeois puis de la haute société.

Proust Für Alle

La Précarité du sage, 2023

Cela dit, Proust est de droite dans le sens où l’organisation financière de la société de son temps lui convient parfaitement. Il y trouve son intérêt, un peu comme le sage précaire un siècle plus tard.

Car moi, je l’ai déjà dit, je me sens de droite. Je me rends bien compte que ce monde est injuste, et je veux bien le réformer pour davantage de justice, mais je préfère rester dans ce monde cruel et libéral car j’ai les armes pour m’en sortir.

Je ne devrais donc pas me réjouir de cette réalité : les écrivains de gauche sont en effet « meilleurs » que ceux de droite. Vous êtes contents ?

Moi je préférerais que les meilleurs écrivains soient comme moi, libéraux et égoïstes. Cela ne me fait pas plaisir, je vous assure, je ne fais vraiment pas cela de gaieté de cœur.

1926-2026 : La Grande Mosquée de Paris, un modèle

Il y a cent ans, le 15 juillet 1926, le gouvernement (républicain et laïque) de la troisième République inaugurait la Grande Mosquée de Paris. Loin de développer un discours de suspicion ou de ségrégation vis-à-vis des musulmans, l’État a fait le choix audacieux d’investir massivement dans un édifice somptueux pour intégrer l’islam et les musulmans au sein du discours républicain. Certes, cette initiative ne naissait pas d’un pur esprit de concorde universelle, mais d’une volonté de contrôle colonial et impérial visant à encadrer les sujets de l’empire. Cependant, face à cette ambition de maîtrise, les dirigeants de 1926 auraient pu adopter une attitude aussi étroite d’esprit que certains de nos « pseudo-républicains » d’aujourd’hui. Ils ne l’ont pas fait.

Cette histoire nous invite à trier le bon grain de l’ivraie. Au lieu de nourrir des discours de rejet systématique contre le voile (Retailleau) ou l’abaya (Attal), de publier des rapports vides de sens sur les Frères musulmans qui ne représentent rien en France ou de laisser des chercheurs se livrer à une diatribe haineuse contre l’islam (Ferghane Azihari), nous devrions nous inspirer de l’esprit de 1926. Il est temps d’opérer un tournant : celui d’une décision politique claire pour construire, dans toutes les villes de France, des mosquées dignes de ce nom. Il est temps que nos territoires se dotent de ce patrimoine architectural et spirituel.

Mais détrompez-vous, je vous vois venir ! Vous vous dites que je parle comme un musulman qui voudrait convertir son pays. Pas du tout, je n’ai rien d’un prosélyte et, surtout, je le disais déjà en 2010 que nos villes devaient se garnir de mosquées. Ce n’est pas quelque chose qui vient à l’esprit sans réflexion : j’ai toujours milité pour un urbanisme audacieux, et pour des villes plus colorées. Les mosquées que j’appelle de mes vœux ne sont pas seulement des lieux de culte, mais de vrais chefs d’œuvre qui se visitent et se photographient, qui utilisent l’eau à bon escient et aménagent de merveilleux jardins pour méditer et converser.

Lire aussi : Construisons des mosquées !

La Précarité du sage, 2010

À l’heure des canicules et des villes qui se végétalisent, la mosquée est le parfait projet d’architecture pour mettre en application toutes les recherches en cours sur la terre, l’eau, le vernaculaire et l’éco-construction.

Il faut cesser de parler de « leurs mosquées » comme d’un élément étranger, pour adopter enfin la même posture que pour nos cathédrales ou nos églises : dire « nos mosquées ». La Grande Mosquée de Paris, aujourd’hui, est indéniablement un patrimoine français. Elle accueille des centaines, voire des milliers de visiteurs chaque jour, qu’ils soient croyants ou non. Ces édifices embellissent nos villes, elles sont des lieux de vie et de rencontre. Leur multiplication faciliterait l’intégration réelle et permettrait aux musulmans de se sentir pleinement respectés chez eux.

Nous traversons actuellement une phase de régression qui a débuté dans les années 1990, marquée par les polémiques des « néo-philosophes » contre le voile des filles à l’école. Cette dérive a engendré de nombreux malentendus et une fracture sociale profonde. Cependant, il est temps de sortir de cette spirale. Nous devons revenir à une époque de concorde, de compréhension et d’intégration conquérante, en suivant l’exemple de ceux qui, il y a un siècle, ont compris que la laïcité ne s’oppose pas à la dignité des cultes.

Beigbeder : le musée des vanités littéraires des années 2020

Il faut l’admettre sans snobisme : Frédéric Beigbeder est un artisan de la forme. Son émission, Conversation à La Pérouse, est de la bonne ouvrage. Le son est cristallin, le ton maîtrisé, le rythme animé et l’animateur, ce grand couturier du marketing littéraire, manie l’humour avec la dextérité de celui qui doit éviter à tout prix d’être sérieux. Si l’on devait évaluer le produit (l’émission de télé) en tant que bien de consommation culturelle pure, c’est une sorte de chef-d’œuvre. On y rit, on s’amuse, on se laisse porter par ce flot de parole soyeuse. C’est du bon travail.

Mais c’est en même temps effroyable et méprisable.

Car ce qui se joue derrière ce décor si parfait, c’est la photographie glaçante d’un monde littéraire qui a perdu son âme pour ne garder que son portefeuille. L’émission est une vitrine brillante de gloires perdues. D’un côté, les géants du commerce, ces Amélie Nothomb ou Pierre Lemaitre, dont le talent est indéniable mais qui ont été transformés en marques, des produits de grande distribution prêts à être déballés. De l’autre, cette caste obscure et influente : les écrivains comme Christophe Oni-dit-Biot, les directeurs de collections, les juges de prix, les critiques littéraires, les directeurs de suppléments culturels, bref ces « médiateurs » qui ne valent pas par leurs écrits, mais par leur pouvoir de faire ou de défaitre les réputations dans ce petit Paris.

Lire aussi : Birmane, de Christophe Ono-Dit-Biot, un roman qui pose problème

La Précarité du sage, 2008

C’est ici que le paradoxe devient grinçant. L’émission est brillante, mais le milieu qu’elle célèbre est d’une stérilité affligeante. On y voit des gens qui ne parlent pas pour partager une pensée, mais pour confirmer leur appartenance à un club. Leurs livres ? Souvent secondaires, voire médiocres. Leur influence ? Décisive, car elle est celle du « entre-soi ». C’est une industrie qui ne produit pas de la littérature, mais de la visibilité. Elle vend de l’image, pas de l’art.

Regarder Beigbeder, c’est comme assister à une réception de la haute société où tout le monde salue tout le monde, où les compliments pleuvent comme des confettis, et où l’on se demande avec un certain malaise : « Mais qui est-ce, vraiment, et qu’ont-ils créé ? »

Et pourtant, il y a une utilité perverse à ce spectacle. Si ces mémoires-là sont vaines, elles sont précieuses pour les historiens. Dans 50 ans, quand on voudra comprendre comment le monde littéraire des années 2020 a sombré dans une forme de décadence élégante, où la qualité a été sacrifiée sur l’autel de la rentabilité et du réseau, on ouvrira cette émission. Elle servira de preuve. Une preuve de ce que l’on a perdu : la capacité à critiquer, à oser, à être imparfait.

Les émissions de Beigbeder sont donc une œuvre d’art magnifique du fait même qu’elles constituent un document d’archive accablant. C’est le portrait d’un milieu qui a réussi l’impossible : vendre de la culture en se garant contre tout risque, en s’abritant derrière un entre-soi bourgeois où l’on ne rencontre jamais que des échos de soi-même. Un plaisir visuel, mais une pauvreté spirituelle absolue. Et c’est peut-être cela, la plus grande honnêteté de l’émission : un écrivain qui n’invite que des gens qui pourraient lui être utiles ; des auteurs mondains qui se renvoient la balle et l’ascenseur.

Mes votes (1) 1988-1995 : L’Europe, ma patrie sentimentale

Mon premier vote ne fut ni un vote de droite, ni un vote de gauche. Ce fut un vote pour l’Europe. Si on me dit que j’ai alors voté comme tous les partis de droite capitalistes, libre-échangistes et bourgeois, je réponds que c’est vrai et que je n’en ai pas honte car je n’ai jamais prétendu être un communiste ni un révolutionnaire.

Ce qui est frappant, c’est que les raisons qui me poussaient à voter « oui » ne sont pas celles que l’on entendait le plus souvent. Je ne pensais ni monnaie unique, ni marché commun, ni compétitivité. Mon Europe était d’abord une Europe sentimentale et culturelle. C’était aussi une Europe du voyage et des promenades. L’Europe vagabonde pour reprendre le titre d’un beau livre de l’historien Daniel Roche.

L’Europe buissonnière pour faire écho à un autre sage précaire, alcoolique, parisien privilégié et anti-communiste : Antoine Blondin.

En 1992, j’ai vingt ans. Les Français sont appelés à se prononcer par référendum sur le traité de Maastricht. Je vote « oui » avec le sentiment de l’évidence.

Aujourd’hui encore, je voterais exactement de la même manière.

J’étais ouvrier ramoneur à temps partiel et étudiant en philosophie le reste du temps. C’était l’époque où je traversais le continent en auto-stop avec mon copain Ben, de Lyon à Nuremberg, puis de Nuremberg jusqu’à Heidelberg. Pour un Français qui étudie la philosophie, voyager en Allemagne est aussi important et formateur que pour un musulman faire le tour de la Kaaba à La Mecque.

C’était aussi le temps de mes voyages en Italie avec celle que j’aimais, en Lombardie parce que Pérouse me paraissait moins écrasant que Florence ou Rome. Pour un Français qui étudie l’art, voyager en Italie, etc.

L’Europe était devenue mon horizon naturel. Les frontières existaient encore, mais elles me semblaient déjà appartenir au passé.

Je me sentais chez moi aussi bien à Lyon qu’à Prague. Je découvrirai bientôt que le reste du monde m’est tout aussi familier, mais à cette époque, jeune homme en construction, je me crois bêtement occidental.

Très tôt, j’ai considéré que les États-nations étaient des constructions historiques appelées à perdre de leur importance. Ils avaient sans doute eu leur utilité après la révolution française, mais ils me semblaient appartenir au XIXᵉ siècle davantage qu’au XXIᵉ.

Je rêvais d’une Europe fédérale, beaucoup plus intégrée politiquement. Une Europe où les grandes décisions seraient prises en commun, tandis que les régions retrouveraient une vraie autonomie. Lyon est un ville qui s’est épanouie quand elle traitait avec Turin et Milan, et qui s’est rabougrie quand on a fermé les frontières et qu’elle devait se tourner vers Paris.

Pour un Lyonnais, Paris est une ville sympa et agréable, mais c’est une espèce de ville nouvelle, une Dubai française qui a peu de profondeur. Les Lyonnais ont plus de respect pour Marseille que pour Paris…

Aujourd’hui encore, je préférerais avoir comme dirigeants certains Espagnols, Irlandais et Scandinaves plutôt que Macron, Retailleau ou Hollande.

Cette conviction européenne ne m’a jamais quitté.

L’année suivante, en 1993, je vote pour le Parti socialiste aux législatives.

Ce n’est pas un vote d’adhésion. Je n’ai jamais cru au Parti socialiste. Je vois surtout un parti qui s’effondre, une gauche en très mauvaise posture, et je me dis qu’il faut malgré tout soutenir ceux qui sont en train de perdre plutôt que d’accompagner la victoire annoncée d’une droite dans laquelle je ne me reconnais pas malgré mes tendances libérales.

C’est un vote mélancolique pour une cause perdue d’avance, pour ne pas donner un sentiment de triomphe absolu à ceux qui utilisent déjà le racisme et les sentiments anti-pauvres pour gagner les élections.

En 1995, je vote Lionel Jospin au second tour. Je serais incapable de dire aujourd’hui pour qui j’avais voté au premier tour des présidentielles. J’apprécie chez Jospin la personnalité protestante, austère et honnête. Il ne fait pas rêver les gens et j’apprécie beaucoup qu’un responsable politique ne cherche pas à séduire. Je ne sais pas pourquoi des gens le traitent de con, quelque chose m’a encore échappé.

Avec le recul, je m’aperçois que ces premières années dessinent déjà les grandes lignes de toute ma vie politique. L’Europe comme horizon utopique. Une méfiance envers les discours nationaux étroits. Et des votes qui sont souvent moins des adhésions que des tentatives de rester fidèle à quelques convictions simples.

La suite de cette histoire commence quelques années plus tard, dans un centre social de Lyon, où je vais découvrir de manière beaucoup plus concrète ce que signifient les injustices sociales.

Mes votes (série de l’été). Pour qui j’ai voté depuis mes 18 ans

Depuis quelque temps, je me dis qu’il serait intéressant de raconter tous les votes de ma vie.

Pas pour distribuer des bons et des mauvais points. Pas non plus pour convaincre qui que ce soit de voter comme moi. Encore moins pour donner des leçons de cohérence, car la sagesse précaire proscrit l’injonction à la cohérence.

Je crois que l’on comprend mieux une personne en regardant le chemin qu’elle a parcouru que la photographie de ses opinions du moment.

J’ai rarement voté avec enthousiasme, ou alors je ne m’en souviens pas. Je n’ai jamais cru que des partis politiques allaient améliorer la situation du pays, de la région ou du continent. J’ai voté avec résignation, souvent. Par conviction parfois, mais plus souvent par stratégie. Pour empêcher une candidature jugée dangereuse ou pour qu’on se débarrasse d’un président qui nous faisait honte. Enfin une fois, il m’est arrivé de voter pour donner du poids à un courant plutôt qu’à un autre à l’intérieur d’une majorité.

Ceci est donc la série estivale de La Précarité du Sage. Tout l’été, votre blogueur préféré va explorer en maillot de bain fluo et lunettes noires cintrées les contextes historiques qui l’ont amené à glisser des bulletins de vote dans l’urne.

Je publierai si Dieu le veut un billet par élection majeure depuis mes 18 ans, c’est-à-dire depuis 1990.

En préparant cette série, je me suis aperçu qu’il existe, derrière ces votes successifs, un fil conducteur finalement assez solide malgré la précarité revendiquée de mes convictions et tendances. Certaines de mes opinions n’ont pratiquement jamais changé. Mon attachement à la construction européenne, par exemple. Ou encore l’idée que la solidarité sociale n’est pas un supplément d’âme mais une nécessité pragmatique pour qu’une société ne sombre pas dans le chaos. Ou enfin la conviction que les questions écologiques finiront toujours par s’imposer, qu’on le veuille ou non.

En revanche, ma confiance dans les partis politiques et dans le personnel politique a toujours été inexistante.

Je n’ai jamais été un militant. Je n’ai jamais adhéré à un parti. Je me suis toujours senti anarchiste de droite, libéral de tempérament, modéré dans mon républicanisme, et toujours heureux de fréquenter des amis qui représentent l’ensemble du spectre politique.

Cette série ne sera donc pas une histoire de la vie politique française. Ce sera plutôt une petite autobiographie intellectuelle d’un citoyen moyen qui pense que, pour la première fois, la présidentielle à venir peut changer les choses et placer la France à l’avant-garde de la vitalité sociale européenne.

Pour le dire autrement, j’aimerais faire comprendre comment on peut être de droite, conservateur et même un peu bourgeois, et voter pour La France Insoumise. Je vais essayer de vous expliquer pourquoi, quand on est de droite et qu’on ne veut pas perdre son patrimoine ni son épargne, il est préférable d’envoyer Jean-Luc Mélenchon à l’Élysée. Mais c’est une longue histoire et on y reviendra à la fin de l’été.

Le premier épisode commencera en 1992, avec mon premier vote : le référendum sur le traité de Maastricht. J’avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Je découvrais que mon premier bulletin de vote parlait déjà moins de la France que de l’Europe.

Je suis moins intelligent que vous, n’ayez pas peur de le penser

Je n’ai jamais passé de test de QI mais je suis certain que si j’en passais un, il serait assez faible, et je vais vous dire pourquoi.

D’abord parce que je suis lent. La rapidité d’analyse est paraît-il un des critères importants dans les tests de QI.

Quand on me pose une question, il m’arrive de répondre immédiatement, mais plus souvent je prends une pause avant de répondre. On prend ce silence pour de la bêtise alors que c’est simplement une forme de lenteur. Il m’arrive aussi de regarder la personne qui vient de parler plutôt que de répondre, car les mimiques des gens me fascinent plus que les réponses que je pourrais apporter.

Souvent je prends la parole après ce silence, non pour rebondir de manière appropriée mais pour commenter les paroles que la personne vient de prononcer : « Tiens, tu as dit can-can au lieu de commérage », « que veux-tu dire par … ? », « c’est marrant ce que tu viens de dire », etc. Et ma lenteur combinée à ce décalage dans la réponse fait immanquablement suspecter une forme de débilité, ou d’autisme.

Quand j’interagis, il m’arrive de réfléchir, de revenir sur ma réponse. Puis de me demander si je n’ai pas oublié quelque chose. Puis de considérer l’hypothèse selon laquelle la question était mal posée. Puis de soupçonner un piège, puis d’envisager qu’il puisse exister une autre manière de regarder le problème. Pendant ce temps-là, les autres ont répondu correctement et sont passés à autre chose.

Cette manie de réfléchir plusieurs fois à la même chose me fait perdre un temps considérable. Les gens convenablement intelligents, eux, savent immédiatement, et ne se posent pas de questions inutiles.

Deuxième indice de ma bêtise présumée : j’ai toujours été mauvais en mathématiques.

J’aimais bien les mathématiques mais cela n’a pas suffi. Or, non seulement je n’étais pas brillant avec les chiffres et les abstractions algébriques, mais en plus je me jetais dans la gueule du loup sans raison autre qu’une prise de risque stupide. À l’époque, en effet, les baccalauréats dits littéraires, les seuls que je voulais choisir car j’avais soif de philosophie, de lettres et d’art, pouvaient être A1 (philosophie et math), A2 (philo et langues) ou A3 (philo et art). J’ai choisi A1 alors que je me savais nul en maths. Je me mettais en danger sans nécessité, ce qui prouve certainement un certain manque de discernement.

Le jour de l’examen, j’ai obtenu une note si faible que j’aurais pu rater le bac bêtement si les autres disciplines ne m’avaient pas sauvé la mise.

N’importe qui doté d’un QI au-dessus de la moyenne aurait probablement fait un calcul d’efficacité pour essayer d’atteindre une mention honorable… Je ne sais vraiment pas ce que j’avais dans la tête.

Pourtant, depuis trente ans, je lis des livres de vulgarisation scientifique, d’épistémologie, je regarde des conférences et je passe mon temps à m’intéresser à des sujets scientifiques dont je ne comprends que la part narrative. La partie mathématique m’échappe tout à fait. Mais c’est ainsi, je ne suis pas doté d’un cerveau qui trouve les mathématiques ludiques et amusantes.

L’intelligence prend des formes étranges, c’est entendu, et je ne vais pas énumérer toutes les occurrences où la mienne a été prise en défaut. Il reste à faire un autoportrait de l’artiste en imbécile, sans exagération ni complaisance. Jean-Jacques Rousseau est celui qui s’est le plus approché de cette performance, et c’est la tâche de la sagesse précaire de l’accomplir tout à fait.