Voter Macron au deuxième tour de la présidentielle, c’est une question de pari pascalien

Professions de foi des candidats Macron et Le Pen reçues dans ma boîte aux lettres, posées sur les documents que j’utilise en ce moment pour mon travail et mes loisirs.

Je n’ai pas peur de Marine Le Pen et je lis avec amusement les tribunes de ceux qui veulent encore faire croire que la France est au bord d’un grand danger si l’extrême-droite devait être au pouvoir.

Moi je voterai pour Emmanuel Macron en faisant le pari suivant : si Le Pen devient présidente et qu’en effet cela cause une catastrophe, je ne voudrais pas en porter la moindre responsabilité. Inversement, si c’est Macron qui passe, eh bien c’est la continuité et je veux bien en porter la responsabilité.

Par ailleurs, le monde voulu par Macron est socialement injuste, mais il est économiquement favorable aux sages précaires. Dans le monde dérégulé rêvé par Macron, les universités se débarrassent de leurs enseignants-chercheurs les moins motivés. Or, un sage précaire, qu’est-ce que c’est ? C’est un mercenaire qui, rentrant de promenade, parle aux universités le langage suivant : « Vous avez besoin de profs aux diplômes rutilants et aux recherches haut de gamme, me voilà. Nous pouvons négocier mon salaire dès maintenant et je suis opérationnel dès demain si vous doublez les émoluments que je perçois aujourd’hui. » Jusqu’à présent, cette technique de négociation n’a pas porté ses fruits, mais il n’est pas interdit de rêver.

Alors vous allez me dire : bon mais quel rapport avec le pari pascalien ?

Je ne saurais répondre à cette question.

Des bienfaits du Ramadan

Nous sommes au milieu de la deuxième semaine du Ramadan. Je rappelle que cette période de célébration musulmane se déroule sur un mois et qu’elle consiste notamment à jeûner du lever au coucher du soleil. Ni eau, ni nourriture, ni sexe.

C’est la première fois que je fais le Ramadan en Europe, c’est-à-dire dans un climat tempéré, et c’est un régal. Les premiers jours du jeûne, il faisait même froid, il neigeait, puis il a plu. Conditions idéales pour ne pas avoir trop soif.

Plus globalement, cette période de jeûne et de restriction est une bénédiction. J’ai l’impression que c’est une ascèse inventée pour moi tellement elle me convient et m’apporte ce dont j’ai besoin. Voici quelques-un des bienfaits qui me viennent à l’esprit.

Je me lève avant le lever du soleil pour manger un peu et boire, prendre mon café et faire une prière. Je suis donc en éveil complet lorsque le jour apparaît. Cela tombe bien : l’aube est mon heure préférée.

Jeûner rend mon corps plus léger et cela se remarque dans les randonnées en montagne. Je monte sans effort jusqu’au col de l’aigle ou au col de l’homme mort. Je ne vois pas le temps passer dans la montagne et je peux marcher des heures sans ressentir de fatigue. Le jeûne semble fonctionner comme un dopage.

Les prières se combinent à une lecture plus soutenue du Coran. Cette pratique a pour corollaire d’améliorer ma faculté de concentration en général. En conséquence de quoi je me suis remis à lire des livres et j’ai rouvert des chantiers d’écriture que j’avais laissés en jachère.

Le Ramadan libère aussi les journées de toutes ces pauses et ces dépenses que l’on croit obligatoires en temps ordinaire. Acheter de l’eau, un sandwich, se faire un petit en-cas, prévoir un déjeuner, tout cela est balayé. Cela fait comme un grand ménage dans la journée et vous libère du temps, de la disponibilité. Le Ramadan désencombre et allège mes journées.

Le soir, je prends d’autant plus de plaisir à ce petit dîner qui rompt le jeûne. Contrairement aux idées reçues, on ne se goinfre pas. J’ai la chance d’avoir une épouse qui mijote des plats succulents, mais même si je n’avais pas cette chance, un dîner rudimentaire à base de fruits et légumes, de céréales, de pain et de fromage, me ferait toucher du doigt le paradis.

Enfin le Ramadan me fait perdre du poids. Certains vont trouver cela superficiel, accessoire et anti-spirituel, mais c’est un effet collatéral qui compte à l’approche des beaux jours, quand on commence à songer aux plages et aux rivières. Le sage précaire exhibera un corps délesté de cinq kg de gras. En effet, je perds en moyenne huit kilos pendant le Ramadan et en reprends trois le mois suivant.

Allègement, concentration, densité et déploiement de temps.

Quand Éric Zemmour rejette l’art moderne, c’est la France qu’il méprise

Dans les émissions où il trône en majesté, Éric Zemmour explique doctement que l’art français est l’expression « du beau », et que le beau s’opposait au « moche ». Le beau, donc « l’art français », on peut le trouver chez des peintres comme Watteau, en revanche l’art moderne fait régner le « moche ».

Si la France est une nation qui a compté dans les arts c’est aussi pour ce qui s’y est passé de 1860 à 1940, c’est-à-dire le modernisme, les grands mouvements d’avant-garde et les inventions formelles des poètes, des romanciers et des plasticiens. Ce que rejette Zemmour, c’est ce qui fait précisément la grandeur de la France dans le domaine des arts.

Un exemple simple et précis : l’École de Paris. L’extrême-droite déteste l’École de Paris car il s’agit d’un ramassis d’immigrés venus de Russie, de Roumanie, d’Europe orientale, d’Espagne, d’Italie, etc. La grandeur de la France fut d’attirer tous ces gens diversement doués. De ce creuset sont sortis des chefs d’oeuvre éternels de Chagall, de Soutine, de Modigliani, de Brancusi. Les touristes du monde entier continuent de visiter Paris pour toucher du doigt l’atmosphère de Montmartre, à l’époque où l’immigré Picasso partageait un atelier avec le Gaulois Georges Braque.

Or, tout ceci qui fait la gloire de Paris, appartient à la catégorie du « moche » selon Zemmour, donc de l’art anti-français.

Conclusion : par amour de la France, je rejette Zemmour.

Pourquoi je voterai Jean-Luc Mélenchon alors que je ne suis même pas de gauche

Un sage précaire n’est jamais vraiment de gauche, il faut l’avouer. La sagesse précaire est même un mode de vie qui prospère dans les régimes ultra-libéraux, où l’on perd très vite un emploi pour en trouver un autre aussi vite, dans l’inquiétude de devenir pauvre et dans le plaisir de se trouver riche par moments. Ce monde injuste et inégalitaire, c’est le monde dans lequel des gens comme moi s’épanouissent. Et pourtant je m’apprête à soutenir la gauche.

Dans un billet écrit au printemps dernier, je reconnaissais avoir une attitude ambivalente vis-à-vis du leader de la France insoumise. Je disais que je ne soutenais pas Jean-Luc Mélenchon mais qu’il avait une capacité étonnante à fédérer des populations extrêmement éloignées les unes des autres. Un an plus tard, solennellement, je déclare que le dimanche 10 avril 2022, je voterai pour lui, si Dieu le veut.

Dans la situation actuelle, le choix est très facile à faire et je n’ai pas eu à tergiverser, n’appartenant à aucun parti. Comme je ne suis lié par aucune loyauté politique ou syndicale, je peux me décider le coeur léger pour n’importe quel candidat, à la différence de mes amis socialistes, communistes ou écologistes. Ces derniers savent que seul Jean-Luc Mélenchon possède une chance de se qualifier au second tour mais ne peuvent pas abandonner le candidat pour lequel ils se sont tant battus. Moi, je ne me suis battu pour personne.

Mes amis de droite, eux aussi, ont leurs problèmes de loyauté. Macron ou Pécresse ? Le Pen ou Zemmour ? Chacun ses problèmes.

Pourquoi voter pour le candidat Mélenchon et son programme « L’avenir en commun » ? Chacun ira de ses raisons, je ne suis pas sensible à tous les arguments ni à tous les points du programme, mais je suis déterminé à lui apporter mon suffrage pour quatre raisons précises.

D’abord sa qualité de meneur, car ce qu’il a fait à gauche est proprement extraordinaire depuis quinze ans. Ensuite sa volonté de trouver des projets immenses à mener, des trucs qui renvoient aux océans et à l’espace. J’apprécie qu’il cherche une application pratique à sa tendance lyrique et conquérante. Troisièmement, sa conversion à l’écologie, qui n’est peut-être pas sincère mais qui peut avoir des effets positifs sur l’environnement.

Enfin, et c’est pour moi le plus important, je suis sensible à sa volonté d’unir le peuple plutôt que d’attiser les tensions communautaires. Le nationalisme new look est effrayant car il revient à ses fondamentaux racistes. Il faut, en face du nationalisme, retourner aux fondamentaux de la social-démocratie.

  1. UN LEADERSHIP COLLECTIF
    1. Quoi qu’on dise de ses emportements et dérapages, Jean-Luc Mélenchon sait fédérer des gens pour travailler avec lui, il sait entraîner du monde malgré un tempérament que l’on dit soupe au lait.
    2. Il sait animer des équipes qui bossent. Il n’a pas forcément des idées et des opinions sur tout, mais il sait s’entourer de spécialistes, jeunes et vieux, qui produisent des idées et des solutions. Après, il assigne à son personnel politique de transformer ces idées en doctrine. En bref, c’est un bon professionnel de la politique.
    3. Il fait appel aux chercheurs, aux scientifiques et universitaires de son pays. Que ce soit pour les questions de l’environnement, de l’énergie, de l’armée, de l’économie ou des tensions sociales, ses idées viennent de ceux qui travaillent ces matières. Il ne pond pas ses idées autour d’une table avec trois communicants et deux cabinets de conseil.
  2. UNE PROJECTION VERS L’AVENIR
    1. Son programme veut lancer la France dans de grands projets fondés sur la science, la recherche et l’innovation. Or, c’est bien là qu’il faut investir.
    2. Il veut que nos ingénieurs inventent les techniques pour créer des centrales d’énergie propre, comme on le fit après guerre pour les centrales nucléaires. Or nous faisons face à un triple défi devant nous : sortir du nucléaire, réduire la pollution, ne plus être dépendant d’autres puissances.
    3. Mélenchon parle souvent de la mer et de l’espace. Des territoires immenses que nous délaissons. C’est quand même plus enthousiasmant a priori que l’idée de Start-up nation ou de nationalisme identitaire.
  3. UNE DEFENSE RECENTRÉE
    1. Mélenchon critique la présence militaire de la France en Afrique et cela me convient. Nous n’avons rien à faire en Afrique, sauf si les peuples africains nous demandent de l’aide ponctuellement. Tout montre au contraire que les Africains en ont ras-le-bol des Français. Dont acte.
    2. Je suis d’accord avec l’idée d’une France « non alignée » dans la perspective de la prochaine guerre mondiale. Les États-Unis voudront nous inclure dans leur grande alliance contre la Chine et la Russie et nous avons tout à perdre dans ce conflit, rien à gagner.
  4. UNE SOCIÉTÉ INCLUSIVE
    1. C’est le plus urgent à mes yeux. Arrêter d’incriminer les plus précaires d’entre nous.
    2. Laisser les musulmans tranquilles. Ne plus criminaliser le port du voile.
    3. Banaliser la diversité ethnique, cesser d’y voir une dégradation ou un danger.
    4. Traiter la sécurité comme une affaire de logistique et d’organisation, non comme une question de civilisation.
    5. Voir les gardiens de la paix comme des fonctionnaires qui doivent être bien rémunérés, bien formés et bien encadrés. Ne plus voir des forces de l’ordre commettre des violences en lieu et place du maintien de la sûreté. Rouer de coups un délinquant n’est pas une méthode pour lutter contre la délinquance.

Moi qui suis, en définitive, plutôt un libéral, qui ne participe jamais aux luttes sociales, je vais voter sans état d’âme pour le candidat de l’anti-libéralisme.

Le sage précaire quinquagénaire

Ce blog a été fondé alors que j’étais un trentenaire post-adolescent.

Aujourd’hui je fête mes cinquante ans. Cela n’est pas une occasion de réjouissance.

Ma chère épouse va tâcher de me rendre le sourire avec des attentions délicates.

En attendant, je vais prendre un chemin de randonnée et grimper la montagne jusqu’au col de l’Homme mort.

Si j’ai le temps, j’irai voir le pic de Saint-Guiral, ou piquer une tête au lac des Pises.

Qu’est-ce qu’un pauvre, en France, en 2022 ?

De même que le terme « riche », qui demeure mystérieux, de même celui de pauvre suscite des fantasmes. On imagine des hordes de miséreux en haillons et faisant la manche. Voyons ce qu’en dit L’Observatoire des inégalités : est pauvre quelqu’un qui perçoit la moitié moins que le revenu médian des Français. 918 euros net par mois.

Je rajouterai à ce chiffre objectif des éléments matériels, comme je l’ai fait avec les riches. En effet, quelqu’un qui possèderait des appartements et des voitures mais qui ne toucherait qu’un maigre salaire ne serait pas un pauvre. Inversement, on peut être pauvre et se faire une jolie vie, plein de bonheurs et de plaisirs gratuits. La question ici n’est pas de l’ordre du ressenti, ni de la qualité de vie.

À partir de quand est-on pauvre ? À partir du moment où son capital atteint un certain seuil négatif, un certain plancher, en ce qui concerne le logement et la mobilité. Est pauvre celui qui est « mal logé » (notion peu claire que je n’aime pas) et dans l’incapacité d’être complètement mobile.

Pour être pauvre il faut n’être pas propriétaire d’un seul logement ou être propriétaire de sa résidence principale seulement, et que le nombre de chambres à coucher soit inférieur au nombre d’enfants dans la famille. S’il vend son bien, me direz-vous, il obtiendra un pécule qui le sortira de la pauvreté, mais il se retrouvera sans possession, devra payer un loyer et retombera dans la pauvreté aussitôt.

Il lui est difficile de se mouvoir. Il ne peut payer l’abonnement aux transports en communs de sa ville, donc il fraude ou il limite ses déplacements. En milieu rural, s’il a un véhicule motorisé, il ne fait jamais le plein et limite ses déplacements pour ne pas dépenser trop d’argent en carburant.

Ses enfants, arrivés à l’âge adulte, ne reçoivent ni véhicule ni bien immobilier. Ils partent donc à zéro dans le monde de l’emploi.

Si vous ajoutez à cela un revenu de moins de 900 euros, alors vous avez un pauvre devant vous, car ses revenus ne lui permettront jamais d’améliorer la situation capitalistique décrite dans ce billet.

Le sage précaire jamais à sa place

Le sage précaire est un amateur, dans toutes ses entreprises. D’ailleurs, tous ses collègues lui disent qu’il n’est pas un vrai professionnel, et que ses bons résultats sont dûs à la « réussite du débutant ».

Les ouvriers me décrivent comme un intellectuel incapable de travailler de ses mains, tandis que les intellectuels me trouvent un peu trop physique et manuel pour être un des leurs.

Les professeurs, au lycée français d’Irlande, disaient que je n’étais pas un « vrai prof ». Les serveurs de restaurant non plus n’étaient pas convaincus de mes capacités. Où que je me tourne je sens bien que je ne suis pas à ma place car on m’affirme que je serais mieux adapté à une autre tâche.

Les fonctionnaires me voient comme un écrivain, les universitaires comme un aventurier, les écrivains comme un prof, les journalistes comme un chercheur, les producteurs comme un artiste, les artistes comme un universitaire, les chercheurs comme un ouvrier.

Chaque fois que je prétends à un poste ou une activité, il se trouve quelqu’un pour m’expliquer que ce n’est pas pour moi, ou que je ne suis pas fait pour le job. La dernière fois qu’on m’a fait ce triste coup, c’était pour un emploi dans la diplomatie. Pourtant, la diplomatie, représenter la France dans de superbes costumes bleu nuit, susurrer des compliments et serrer des mains délicates, j’étais persuadé que c’était mon truc.

Il me reste la sagesse précaire. Jusqu’à présent, personne ne m’a contesté le titre convoité de sage précaire.

Chanter Oman

La guitare et le chant sont un peu la marque de fabrique de la sagesse précaire. Quand les circonstances le permettent, le sage précaire sort son instrument et, à défaut de la charmer, amuse son auditoire par des moyens musicaux.

En classe, en conférence ou en réunion, le chant tend à étendre son domaine d’application. Le 25 février 2022, invité à la Médiathèque du Pays viganais pour présenter mon livre Birkat al Mouz, j’aurais aimé accompagner ma causerie de beaux airs de ‘Oud, mais je n’avais ni les moyens ni l’entregent de me procurer un tel service.

Comme j’avais promis au directeur de la médiathèque « des paroles, des images et de la musique », que ces promesses s’étaient déjà retrouvées imprimer sur les prospectus d’information, je n’avais plus d’autres choix que de produire la musique moi-même. La veille de la rencontre, j’ai demandé à mon frère s’il voulait bien m’accompagner à la flûte, ce qu’il accepta par générosité d’âme. J’ai déjà parlé de ce frère qui est à la fois musicien et paysan.

Une grande partie du public présent ce soir-là était venu pour lui autant que pour moi. Les gens le connaissent car il vend ses légumes tous les samedis au marché du Vigan. Il avait d’ailleurs fait une réclame incroyable pour ma soirée littéraire au milieu de ses carottes et de ses salades bio. Quand ses clients habituels me virent parler d’un livre sur Oman, ils pensèrent peut-être que c’était une famille d’originaux, comme on en croise dans les Cévennes. Mais quand ils virent leur paysan-maraîcher préféré marcher sur scène et jouer de la flûte avec aisance, ils arrondirent leurs yeux. Le lendemain, au marché, ils leur firent une deuxième ovation et exprimèrent leur admiration pour ses talents musicaux tout en louant la qualité de ses légumes et de son miel.

22022022

Nous sommes le 22 février 2022. Belle date.

22/02/2022

Des 2 et des 0. Cela fait comme un code qui se lit de droite à gauche et de gauche à droite.

22022022.

La dernière fois que nous avons vécu cela était le 11 janvier 1011. Il y a un gros millénaire.

La prochaine fois sera le 33 mars 3033. Autant dire que cela n’arrivera plus jamais.

Les Cévennes de Clara Dupont-Monod

Devant le pont sur la route de Vernes

Comme c’est un roman qui se déroule dans les Cévennes, où j’habite, j’ai décidé de sortir le livre de Clara Dupont-Monod en promenade dans la région et de le photographier dans les paysages qui l’ont inspirés.

Devant une Vierge par opposition au roman, qui narre une histoire de protestants.

S’adapter, le roman de Clara Dupont-Monod paru en 2021, est très bien écrit et mérite les éloges qui jonchent la presse et les réseaux sociaux, donc je ne reviendrai pas là-dessus. (En même temps, qu’un livre soit bien écrit, c’est un peu le minimum qu’on puisse exiger de lui.) Ce que je voudrais commenter, c’est le dispositif narratif qui est mis en place par l’auteure et qui ne fonctionne pas.

Le narrateur est pluriel, ce sont les pierres de la maison cévenole où la famille passe ses vacances, ou vit à l’année. Le statut de la maison n’est pas vraiment clair. Est-ce une maison secondaire pour des citadins ? La résidence principale d’une famille des Cévennes ? La maison d’un clan familial qui échoit à une de ces familles ? Beaucoup de choses sont laissées en suspens, mais le lecteur se dit que c’est normal puisque celles qui racontent l’histoire sont des pierres, et les pierres ne peuvent pas savoir grand-chose des questions de propriété familiale.

Nous, les pierres rousses de la cour, qui faisons ce récit, nous nous sommes attachés aux enfants.

S’adapter, p. 12.

Soit, l’histoire est racontée depuis le point de vue des pierres. C’est plutôt contraignant comme règle de départ, mais cela peut donner des choses intéressantes, comme le montrent l’OULIPO et tous les essais de littérature à programme. D’ailleurs, cette contrainte est rappelée deux pages plus tard.

De là nous perdons leur trace, car en ville, personne n’a besoin des pierres. Mais nous les imaginons garer leur voiture, racler avec soin leurs chaussures sur le long paillasson après les portes automatiques.

S’adapter, p. 16

Ah bon, les pierres imaginent ?

Ce qui me déplait n’est pas qu’elles soient capables d’imaginer puisque de toute façon elles étaient capables de raconter et que cela ne me choquait pas. Ce qui me dérange un peu c’est qu’à partir du moment où elles racontent même ce qui n’est pas dans leur champ de perception supposé, alors il n’y a plus de contrainte narrative et cet aspect du roman tombe à l’eau.

Donc les narratrices ne perdent finalement pas la trace des personnages, et elles raconteront les relations qui se tissent entre les membres de cette famille dans la maison et hors de la maison. Elles raconteront tout, en voiture, à l’école, en ville, car au fond elles ne sont pas des pierres rousses des Cévennes, mais un narrateur omniscient.

Pour reprendre les mots de la narratologie enseignée à l’école, le narrateur relève d’une focalisation zéro, alors qu’était annoncée dès la quatrième de couverture une focalisation externe assez originale.

Devant les ruches-troncs d’Arrigas.

C’est la raison pour laquelle je préfère éviter ce genre de procédé, ou de dispositif. J’écris à la première personne du singulier pour me protéger d’errements inévitablement scolaires.