Six fois une heure sur Tristes tropiques

Il n’y a que France culture qui nous offre ce genre de cadeaux. Six heures de radio sur un livre. Pas n’importe lequel, un des livres du XXe siècle que je préfère : Tristes tropiques, de Claude Lévi-Strauss.

Des heures de radio produites en 2026, à propos d’un ouvrage publié en 1955. Le pied intégral.

Beaucoup d’archives de haute qualité, des archives qui font rêver le sage précaire plus que n’importe quoi d’autre.

D’abord la voix du grand Claude Lévi-Strauss lui-même. On l’entend à toutes les époques et c’est toujours un régal. Mais on entend aussi sa femme Monique, celle qui a relu et commenté les pages de Tristes tropiques. J’ai adoré l’entendre parler avec joie des éclats de rire que le texte provoquait chez elle, et du fait qu’elle ne couchait sur le papier que ses commentaires négatifs, ce qu’il fallait changer ou supprimer.

Grand regret en revanche de ne jamais entendre la voix de l’épouse qui, elle, vivait au Brésil avec Claude et voyageait avec lui. J’entends depuis longtemps parler de cette Dina Lévi-Strauss, elle aussi « philosophe », elle aussi intéressée à l’idée de devenir ethnologue pour fuir le côté trop abstrait de la philosophie. Dina semble avoir eu pas mal d’importance dans les aventures du grand homme, beaucoup d’influence sur sa pensée et son écriture, un impact certain sur la faisabilité des voyages de mission en forêt amazonienne, un rôle indéniable sur sa carrière, et pourtant on ne l’entend jamais dans ces six heures de documentaire radiophonique.

Je reviendrai sur Dina, qui a repris son nom de jeune fille après son divorce, pour redevenir philosophe. Tout ce que j’ai envie d’en dire à cette minute, c’est que nous travaillions à ce moment-là sur une conférence consacrée à Thierry Mauger, et que nous essayions de faire une place à Danielle, l’une des épouses du photographe qui lui a ouvert les portes du riche monde féminin de l’Arabie du sud. Nous reparlerons de tout ceci.

Dans ces six heures de radio, on entend aussi Jean Malaurie, l’éditeur explorateur de la collection « Terre humaine » qui a accueilli Tristes tropiques, et tant d’autres intervenants passionnants. On entend tel et telle, on en entend des vertes et des pas mûres.

On entend surtout la voix et l’intelligence de Nastassja Martin, l’ethnologue française qui s’est fait bouffer par un ours en Sibérie et qui a écrit un très beau livre pour essayer de comprendre ce qui lui est arrivé. Ce qu’elle dit de Tristes tropiques est passionnant car on sent qu’elle n’a pas lu ce livre d’une manière détachée. Pour elle comme pour moi, cette lecture a été une révélation qui a changé le cours de l’existence. Elle est devenue ethnologue sous le coup de cette lecture. Le sage précaire, lui, a préféré devenir chef, leader charismatique et dictateur dubitatif.

 

Ibrahim Nahdi à Riyad, et son roman à venir

J’ai pris un café avec Ibrahim dans un établissement de la rue Tahlia, qui est pour nous une sorte de quartier général. Nous nous y retrouvons une fois par mois pour faire le point sur la situation de la culture, des affaires internationales et des problèmes familiaux.

Ibrahim Nahdi est un intellectuel arabe assez typique des intellectuels arabe que j’imagine : très féru de lectures abstraites, jamais méprisant pour la religion mais assez libéral dans sa pratique de l’islam, et en même temps très poétique dans son expression.

Il veut me demander quelque chose de délicat. « C’est peut-être la dernière fois que je te vois en Arabie. Je suis en train d’écrire un roman et un de mes personnages te ressemble beaucoup. »

Cela me paraît plus flatteur que délicat. Le sage précaire aurait donc inspiré un auteur arabe ? Même si le personnage est un sale type dans le roman, je suis preneur et ravi.

« Es-tu d’accord pour que mon personnage s’appelle Guillaume ? » Je suis parfaitement d’accord, avec plaisir.

« Tu ne m’en voudras pas, même s’il est un peu risible par moments ? »

Un peu risible ?

« Un peu original. Un genre de mec français qui fait du vélo à Riyad, alors qu’il a plus de 50 ans et qu’il fait plus de 50 degrés. »

Ah, risible dans ce sens…

Franchement, Ibrahim, risible dans tous les sens que tu veux. Fais de moi le personnage que tu veux. Si penser à moi t’inspire un personnage intéressant, même s’il est négatif et antipathique, je ne t’en voudrai jamais.

Bientôt sur les tables de vos librairies, donc, un roman francophone saoudien où la sagesse précaire aura une place de choix.

Jours de suspens en Arabie saoudite

Boisson à l’hibiscus, version premium des cafés de Riyad

Je vis ma dernière mission avec le ministère en Arabie saoudite. Cela fait une semaine que j’ai rendu mon badge et mon ordinateur portable, une semaine que j’ai reçu mon visa de sortie définitive du territoire saoudien, et une semaine que je ne sais pas que faire.

J’attends mon argent et mon billet d’avion. J’étais un consultant auprès de sa majesté le président de l’autorité des musées, diffusant la sagesse précaire aux plus hautes sphères culturelles du Royaume, et il était temps que je reconfigure ma collaboration avec le monde muséal et universitaire d’Arabie saoudite.

Nous nous sommes très bien entendus mais je ne peux plus me permettre de me rendre si souvent dans le Golfe persique. Je dois me recentrer sur un triangle qui est suffisamment étendu : la France, l’Allemagne et la Tunisie.

En attendant, je meuble mes journées vides en m’obligeant à faire un peu de sport. Mais les pompes que je m’astreins à faire sont moins là pour me muscler que pour évacuer la tension intérieure qui monte en moi. La solitude et l’incertitude de mon départ, mêlées à des attaques guerrières qui atteignent l’aéroport où j’irai prendre l’avion, m’oppressent un peu.

Alors je mange trop et mal. Je grossis et je rêve de maladies dont je me crois atteint. Mes nuits ne sont pas belles alors la journée je me venge en marchant des heures et en faisant des centaines de pompes. Je ne peux plus faire de vélo car j’ai démonté ma bicyclette pour l’empaqueter et l’emporter avec moi à Munich. Et quand je marche, mes pauses et mes relais sont des cafés où je m’empoisonne avec des boissons sucrées et de la gastronomie de réconfort.

Marche, pompes, abdominaux et assouplissements.

Chocolat, hamburgers, frites, capuccino et jus de carcadet.

La sagesse précaire est suspendue entre ces deux extrêmes.

Le désastre des tests PISA : la solution pour remonter la pente

Ce n’est pas très difficile et, d’ailleurs, c’est probablement bénéfique pour nos chers adolescents : il suffit de préparer les tests PISA en eux-mêmes plutôt que croire naïvement que les tests évaluent fidèlement le vrai niveau de nos élèves. Un test évalue toujours la capacité à réussir ce test même, et pas grand chose d’autre.

Moi si vous me faites passer sans préparation un test d’intelligence ou de psychologie, je risque bien de passer pour un débile ou un autiste. En revanche si je connais à l’avance le type de questions auxquelles répondre, je me préparerai un peu avec le recul nécessaire et je passerai (tout aussi frauduleusement) pour un homme équilibré et d’une intelligence moyenne.

Comprenez une chose. Les tests sont inventés pour évaluer le niveau des gens dans un domaine en particulier. L’esprit est donc le suivant : pour réussir les tests de langue anglaise, eh bien pratiquons l’anglais, lisons et conversons dans la langue de Shakespeare. Le test viendra sanctionner notre niveau réel. Mais c’est une illusion.

Il y a une croyance dans le fait que les tests, les examens et les concours reflètent fidèlement le « niveau » (traduisez l’intelligence) dans telle ou telle discipline. En réalité ceux qui ont de bonnes notes aux examens sont ceux qui ont été entraînés aux attentes de ces examens là, exactement, et pas un autre.

Pour avoir participé à l’élaboration de tests de langue française, j’ai vu que les étudiants étaient souvent déstabilisés par le test lui-même et non par la langue française.

Bref, formons et payons grassement des enseignants spécialisés dans les « tests pisa » et le niveau des Français de 15 ans verra sa courbe remonter pour aller vers nos amis Chinois, qui appliquent exactement la méthode que je viens de vous présenter.

À l’aube des ventes aux enchères

Balzac à Buraidah : comment le sage précaire a échappé au destin du cousin Pons

Je vous écris de ma chambre d’hôtel, à Buraidah, capitale provinciale du royaume d’Arabie saoudite. J’ai quelques heures devant moi avant de repartir et, plutôt que de sortir, je lis. Ce qui est assez agréable, dans les voyages professionnels, ce sont ces quelques heures suspendues dans une chambre d’hôtel, lorsque l’on n’a plus rien à faire et que l’on peut enfin reprendre un livre laissé de côté. En l’occurrence, je lis Le Cousin Pons, de Balzac, et cette lecture m’amuse énormément.

J’avais évidemment une raison professionnelle de vouloir lire ce roman : Pons est collectionneur, et tout ce qui touche aux collectionneurs, aux collections, à la valeur des objets, à la manière dont une œuvre peut être reconnue ou au contraire méprisée m’intéresse particulièrement au moment de la vie où je travaille comme consultant dans le domaine des musées. Mais il y a autre chose dont je voulais vous parler ce matin. Plus j’avance dans le roman, plus je suis frappé de voir à quel point Balzac annonce Proust. Et même à quel point Proust semble parfois avoir repris chez lui certaines situations du Cousin Pons pour les développer, les analyser et les faire entrer dans son univers mondain.

Il y a notamment une scène qui m’a fait penser immédiatement au cercle des Verdurin. Pons, vieux musicien qui a perdu depuis longtemps l’aura qu’il avait pu avoir, est accueilli à dîner par des cousins d’une famille éloignée, qui le méprisent plus ou moins mais profitent de sa présence et de sa dépendance. Le vieux pique-assiette voudrait rendre la pareille en offrant un cadeau. Et comme il est collectionneur, il ne choisit pas n’importe quoi : il offre un éventail peint par Watteau, enfermé dans une boîte en ivoire d’une grande qualité.

La scène est extraordinaire parce que la personne à qui il offre ce cadeau ne sait même pas qui est Watteau. Pons est donc obligé de lui expliquer. Il raconte comment il a découvert l’objet chez des brocanteurs qui avaient vidé les greniers d’un château de province sans avoir la moindre idée de ce qu’ils avaient entre les mains. Il explique comment il a pu l’acheter pour presque rien. Il montre les détails, les matières, les pierres précieuses, raconte même comment il a lui-même nettoyé certaines parties de l’objet. Bref, il fait ce que font les collectionneurs lorsqu’ils sont devant quelqu’un qui ne voit pas ce qu’ils voient : ils expliquent.

Et c’est précisément ce qui rend la scène si émouvante. Pons ne donne pas seulement un objet. Il donne une partie de son savoir. Il donne son regard. Il donne sa passion. Il essaie de transmettre à cette femme quelque chose de ce qui constitue pour lui la beauté et la valeur d’une œuvre. Il ne prétend d’ailleurs pas avoir payé l’objet très cher : au contraire, sa joie vient aussi de l’avoir découvert, de l’avoir déniché, d’avoir été plus malin que les brocanteurs et d’avoir reconnu ce qu’eux-mêmes ne voyaient pas.

Balzac plus intéressant que Proust ?

Proust reprend quelque chose de cette situation dans À la recherche du temps perdu, mais il la transforme en une extraordinaire analyse des codes mondains. Je pense notamment à ces scènes où Charles Swann offre un cadeau à Mme Verdurin. Swann, qui connaît parfaitement les usages, offre quelque chose de très précieux en le présentant comme une petite chose, parce que la politesse consiste justement à ne pas souligner la valeur de ce que l’on donne. À l’inverse, le docteur Cottard, beaucoup moins au fait de ces codes, offre un bijou plus voyant et insiste sur son prix, sur la valeur de son cadeau, sur le fait qu’il a voulu faire quelque chose de particulièrement important pour son amie Mme Verdurin. Et celle-ci, naturellement, comprend tout de travers. Elle prend la grossièreté pour de la considération et la délicatesse pour de l’indifférence.

Proust fait donc de cette situation une petite machine à analyser la distinction sociale : savoir donner, savoir recevoir, savoir reconnaître la valeur d’un objet sans qu’on vous l’explique, savoir ne pas montrer que l’on sait.

Chez Balzac, pourtant, quelque chose m’émeut davantage parce que tout cela est beaucoup plus impur et moins analytique. Pons n’est pas Swann. Il n’est pas un grand seigneur. C’est un vieux musicien devenu précaire, un parasite plus ou moins toléré, qui dépend de l’hospitalité des autres et dont tout le monde se moque. Il est ridicule, démodé, parfois agaçant, certainement intéressé. Mais il est collectionneur et, dans cette scène, toutes ces dimensions apparaissent de manière un peu brouillonne.

Il offre un chef-d’œuvre à quelqu’un qui ne peut pas en comprendre la valeur. Il espère évidemment que ce cadeau va lui permettre de rendre la pareille à ceux qui l’invitent, et lui valoir de nombreux dîners en ville. Mais il fait aussi quelque chose de beaucoup plus généreux : il essaie de transmettre son savoir. Il devient, pendant quelques instants, professeur d’histoire de l’art. Il montre, explique, raconte, décrit. Il fait partager ce qu’il sait.

Et ce qui me plaît particulièrement, c’est que Balzac ne sépare jamais les motivations. Chez Pons, il y a l’égoïsme et la générosité, la mesquinerie et la passion, le vice de la gourmandise et le désir de transmettre, la petitesse sociale et la grandeur du regard porté sur les œuvres. Tout cela existe en même temps. Balzac ne purifie pas son personnage pour en faire un noble amateur d’art de type Charles Swann. Il le laisse être un pauvre type, un vieux parasite, un fin musicien sans succès, un collectionneur vain et passionné ; bref, un homme blessé.

La fin de la scène est terrible. Sa cousine finit par prendre le cadeau et sans le congédier, le maltraite de la façon la plus ignoble. Elle lui propose de manger le repas qu’il est venu quémander mais tout seul car elle doit partir. Il ne peut supporter cette humiliante proposition. Pons sort de chez elle et entend les domestiques se moquer de lui. Il est atteint au plus profond de lui-même. Ce qui vient de se passer n’est pas simplement un échec mondain. C’est une blessure infligée à tout ce qu’il avait essayé de donner : son objet, bien sûr, mais aussi son savoir, son goût, sa passion, et pas seulement son honneur.

C’est peut-être pour cela que cette scène me touche autant alors que je la lis ici, à Buraidah. Je travaille moi-même sur des musées, des collections et des objets auxquels il faut donner un contexte, une histoire, une valeur. Et je connais assez bien cette situation étrange dans laquelle on regarde quelque chose et où l’on sait que l’objet contient beaucoup plus que ce que voit celui qui se trouve à côté de vous. Il faut alors expliquer. Raconter. Donner les clés, trouver la bonne métaphore. Faire comprendre pourquoi cette chose, qui semble banale, est en réalité extraordinaire.

Mais je me reconnais aussi, avec un peu moins de plaisir, dans l’autre aspect du personnage. Pons est un homme qui va chez les autres, ce que j’ai fait pendant des années. Il dépend de leur hospitalité. Il s’invite, il accepte les invitations, il mange, il séjourne, il profite de la disponibilité des uns et des autres. Moi aussi, pendant longtemps, j’ai voyagé de cette manière et ne le regrette pas. J’ai connu les amis qui vous disent « viens donc chez nous », les canapés, les chambres d’amis, les invitations qui paraissent naturelles quand on a vingt ou trente ans et qui le deviennent moins lorsqu’on avance en âge. J’aurais pu devenir le cousin Pons si je n’avais pas cessé cette vie de célibataire. Mon mariage avec la femme la plus attractive qui soit m’a sauvé du ridicule balzacien.

Il y a un moment où il faut comprendre que ce qui était charmant chez le jeune voyageur précaire devient gênant chez le vieil amateur d’art et de philosophie.

La culture arabe met le voyage au cœur de sa civilisation

La grande leçon du livre de Houari Touati est peut-être la suivante : aucune civilisation n’a accordé au voyage une place aussi centrale que la civilisation arabo-musulmane médiévale.

Le voyage y est partout. Il structure la religion, la transmission du savoir, la formation des savants, la circulation des livres, l’apprentissage des langues et la quête de légitimité intellectuelle. Se déplacer n’est pas une activité marginale : c’est une condition de l’excellence.

Cette centralité explique l’émergence d’un phénomène culturel exceptionnel : la rihla. Le mot désigne à la fois le voyage et le récit de voyage. Plus qu’un simple thème littéraire, la rihla devient un genre reconnu à part entière, avec ses codes, ses attentes et ses chefs-d’œuvre.

Bien sûr, d’autres civilisations ont produit des récits de déplacement. Les Grecs avec Hérodote, les Romains, les Chinois ou les pèlerins médiévaux européens ont laissé des témoignages précieux. Mais ces textes restent généralement rattachés à des genres considérés comme plus nobles : l’histoire, la géographie ou la chronique.

Dans le monde arabe, au contraire, le récit de voyage acquiert progressivement une autonomie remarquable. Les œuvres d’Ibn Jubayr, d’Ibn Battûta et de nombreux autres auteurs témoignent de cette maturité littéraire.

On peut ainsi avancer que les Arabes ont été les véritables précurseurs du travel writing moderne, bien avant que les Britanniques n’en fassent l’un de leurs genres de prédilection. En ce sens, ils apparaissent comme les premiers à avoir reconnu pleinement le récit de voyage comme une forme littéraire autonome.

C’est peut-être là l’une des conclusions les plus stimulantes du livre de Houari Touati : le voyage n’est pas seulement un sujet de la civilisation arabo-musulmane. Il en est l’un des principes fondateurs.

L’origine des récits de voyage arabes

Lorsque l’on évoque les récits de voyage, on pense souvent aux marchands, aux explorateurs ou aux conquérants. Marco Polo voyage pour le commerce, Hérodote pour l’enquête historique. Pourtant, l’histoire des récits de voyage arabes suit une trajectoire différente.

L’une des thèses les plus fascinantes développées par Houari Touati dans Islam et Voyage au moyen -âge est que les premiers récits de voyage arabes sont étroitement liés à la science et à la religion. Ils ne naissent pas d’abord de la curiosité géographique ou du commerce, mais de la quête du savoir.

Les premiers grammairiens arabes en offrent un exemple remarquable. À partir du VIIIe siècle, alors que l’arabe devient la grande langue religieuse et culturelle de l’Islam, il devient nécessaire d’en fixer les règles et d’en préserver la pureté. Les savants entreprennent alors de longs voyages vers les régions désertiques afin de rencontrer les tribus bédouines, réputées conserver l’arabe le plus authentique.

Or ces voyages doivent être attestés. Les linguistes racontent donc leurs itinéraires, les populations rencontrées, les difficultés traversées et les enseignements recueillis. Sans le chercher nécessairement, ils produisent ainsi une véritable littérature de voyage.

Cette idée est passionnante : les récits de voyage arabes trouvent en partie leur origine dans la recherche scientifique. Le voyage devient une méthode d’acquisition du savoir et une preuve de compétence intellectuelle. Avant même les grands voyageurs célèbres, ce sont les savants qui ont contribué à faire du déplacement un objet d’écriture.

La rihla, le voyage, devient alors aussi la rihla, le récit du voyage. Cette fusion entre expérience vécue et transmission du savoir constitue l’une des originalités majeures de la culture arabe médiévale.

Les écrivains de gauche sont-ils meilleurs que les écrivains de droite ?

Les médias répètent que les écrivains de droite sont meilleurs que ceux de gauche. Cela chagrine des lecteurs qui viennent frapper à la porte des bureaux de La Précarité du sage en quête de sens et de réponse.

Dans un premier temps je les rassure en leur disant que la droite n’est pas l’enfer. Puis je vois qu’ils veulent des réponses plus combattives. Et d’abord ils veulent être rassurés, car cela les angoisse d’imaginer que la gauche ne produirait que des mauvais écrivains, peu talentueux car trop idéologiques. Confusément ils se disent avec raison que si une idéologie éteint ou étouffe l’art, elle ne peut postuler à l’amélioration des conditions de vie des masses.

Alors je vous offre ce petit vadémécum pour votre gouverne. Ce qui suit a vocation à rassurer et rasséréner mes lecteurs de gauche.

N’écoutez pas les médias, amis progressistes, et restez sur vos fondamentaux. Quand les penseurs de plateaux télé vous impressionnent avec du name dropping, rappelez-leur que Voltaire, Rousseau et Diderot étaient de gauche et cela leur fermera le caquet. Victor Hugo lui-même a commencé comme poète conservateur, mais il a tranquillement glissé vers un engagement de plus en plus progressiste. En situation de mondanité, sortez-leur des romanciers :

Tolstoï, Vallès, Kafka, Beckett, Chamson, G.-B. Shaw, D.H. Lawrence, Malraux (celui des années 1930), Gide, Henry Miller, de Beauvoir, Sartre et Camus.

Des poètes : Breton, Neruda, Artaud, Char, Aragon.

Des dramaturges : Tchekhov, Dario Fo, Bernard Marie Koltès.

Les essayistes, ce n’est même pas la peine d’y réfléchir, ils sont trop nombreux à être critiques des rapports aux injustices en place.

Proust lui-même, je ne le classe pas parmi les écrivains de gauche mais je ne dirais rien si on le classait parmi les progressistes au sens large du terme, parce qu’il était en faveur d’une société plus juste pour les minorités (notamment les juifs et les homosexuels). Ses moqueries du peuple sont bien réelles mais elles ne viennent pas d’un mépris de classe selon moi. Au contraire, le rire déclenché par les errances syntaxiques des gens de la classe ouvrière fait écho à celui, bien plus féroce, des bourgeois puis de la haute société.

Proust Für Alle

La Précarité du sage, 2023

Cela dit, Proust est de droite dans le sens où l’organisation financière de la société de son temps lui convient parfaitement. Il y trouve son intérêt, un peu comme le sage précaire un siècle plus tard.

Car moi, je l’ai déjà dit, je me sens de droite. Je me rends bien compte que ce monde est injuste, et je veux bien le réformer pour davantage de justice, mais je préfère rester dans ce monde cruel et libéral car j’ai les armes pour m’en sortir.

Je ne devrais donc pas me réjouir de cette réalité : les écrivains de gauche sont en effet « meilleurs » que ceux de droite. Vous êtes contents ?

Moi je préférerais que les meilleurs écrivains soient comme moi, libéraux et égoïstes. Cela ne me fait pas plaisir, je vous assure, je ne fais vraiment pas cela de gaieté de cœur.

1926-2026 : La Grande Mosquée de Paris, un modèle

Il y a cent ans, le 15 juillet 1926, le gouvernement (républicain et laïque) de la troisième République inaugurait la Grande Mosquée de Paris. Loin de développer un discours de suspicion ou de ségrégation vis-à-vis des musulmans, l’État a fait le choix audacieux d’investir massivement dans un édifice somptueux pour intégrer l’islam et les musulmans au sein du discours républicain. Certes, cette initiative ne naissait pas d’un pur esprit de concorde universelle, mais d’une volonté de contrôle colonial et impérial visant à encadrer les sujets de l’empire. Cependant, face à cette ambition de maîtrise, les dirigeants de 1926 auraient pu adopter une attitude aussi étroite d’esprit que certains de nos « pseudo-républicains » d’aujourd’hui. Ils ne l’ont pas fait.

Cette histoire nous invite à trier le bon grain de l’ivraie. Au lieu de nourrir des discours de rejet systématique contre le voile (Retailleau) ou l’abaya (Attal), de publier des rapports vides de sens sur les Frères musulmans qui ne représentent rien en France ou de laisser des chercheurs se livrer à une diatribe haineuse contre l’islam (Ferghane Azihari), nous devrions nous inspirer de l’esprit de 1926. Il est temps d’opérer un tournant : celui d’une décision politique claire pour construire, dans toutes les villes de France, des mosquées dignes de ce nom. Il est temps que nos territoires se dotent de ce patrimoine architectural et spirituel.

Mais détrompez-vous, je vous vois venir ! Vous vous dites que je parle comme un musulman qui voudrait convertir son pays. Pas du tout, je n’ai rien d’un prosélyte et, surtout, je le disais déjà en 2010 que nos villes devaient se garnir de mosquées. Ce n’est pas quelque chose qui vient à l’esprit sans réflexion : j’ai toujours milité pour un urbanisme audacieux, et pour des villes plus colorées. Les mosquées que j’appelle de mes vœux ne sont pas seulement des lieux de culte, mais de vrais chefs d’œuvre qui se visitent et se photographient, qui utilisent l’eau à bon escient et aménagent de merveilleux jardins pour méditer et converser.

Lire aussi : Construisons des mosquées !

La Précarité du sage, 2010

À l’heure des canicules et des villes qui se végétalisent, la mosquée est le parfait projet d’architecture pour mettre en application toutes les recherches en cours sur la terre, l’eau, le vernaculaire et l’éco-construction.

Il faut cesser de parler de « leurs mosquées » comme d’un élément étranger, pour adopter enfin la même posture que pour nos cathédrales ou nos églises : dire « nos mosquées ». La Grande Mosquée de Paris, aujourd’hui, est indéniablement un patrimoine français. Elle accueille des centaines, voire des milliers de visiteurs chaque jour, qu’ils soient croyants ou non. Ces édifices embellissent nos villes, elles sont des lieux de vie et de rencontre. Leur multiplication faciliterait l’intégration réelle et permettrait aux musulmans de se sentir pleinement respectés chez eux.

Nous traversons actuellement une phase de régression qui a débuté dans les années 1990, marquée par les polémiques des « néo-philosophes » contre le voile des filles à l’école. Cette dérive a engendré de nombreux malentendus et une fracture sociale profonde. Cependant, il est temps de sortir de cette spirale. Nous devons revenir à une époque de concorde, de compréhension et d’intégration conquérante, en suivant l’exemple de ceux qui, il y a un siècle, ont compris que la laïcité ne s’oppose pas à la dignité des cultes.