Le social et la foi : de la sourate 107

La courte sourate 107 articule la ferveur de la foi et la solidarité sociale. Je cite de mémoire la traduction de Mohammed Houlbad :

Au nom de Dieu, le doux, le miséricordieux

Regarde celui qui ne croit pas au Jugement dernier

C’est le même qui ne prend pas soin de l’orphelin

Malheur à celui qui prie

En pensant à autre chose

Qui prie avec ostentation

Et ne nourrit pas le pauvre.

Fin de la sourate.

Nulle part plus qu’ici la foi est décrite comme inséparable d’un progrès humanitaire. Prier pour la galerie n’est déjà pas glorieux, mais faire le dévot sans faire l’effort concret d’aider les pauvres est carrément considéré comme un péché grave. La versification de cette sourate tresse les deux thèmes de la sincérité du cœur et de la générosité de la main comme deux réalités inextricables. Qui prie avec application partagera son revenu avec la communauté, de manière quasiment automatique. Inversement, l’arrogance et l’avarice vont de pair, la tartufferie et la muflerie aussi, ainsi que la distraction et l’égoïsme.

Qui ne se concentre pas lorsqu’il prie (et l’on pense tous à autre chose pendant une prière, voire à des choses mauvaises), finira par laisser mourir son prochain. Les deux valeurs sont à mon avis interchangeable et peuvent se lire de multiples manières. Par exemple : celui qui ne fait pas d’effort pour combattre la misère finira en enfer, car son égoïsme économique est un signe manifeste que ses prières sont faites « en pensant à autre chose ».

Je suis très touché par cette sourate car je confesse être un homme dilué. Ma faculté de concentration n’est pas très grande et je dois m’y reprendre à plusieurs fois pour être vraiment connecté à ce que je fais. Je vais donner de ce pas de l’argent à des pauvres.


Le joli bureau hypocrite

Le bureau du sage précaire, Birkat al Mouz, Oman

Dans l’oasis où nous habitions, j’ai pris une des pièces de notre maison pour en faire un bureau.

Vous me direz que c’est là un rêve de bourgeois et je vous répondrai que vous avez raison. Même les sages précaires ont des rêves de bourgeois.

Alors que je lis, en général, allongé voire avachi sur des lits et des canapés informes, quand je rêvasse je me vois élégamment assis dans des fauteuils, en robe de chambre, plongé des heures durant dans des lectures profondes. Je n’ai jamais eu de robe de chambre et ne sais même pas dans quelles circonstances les porter. Ni pourquoi. Dans mes rêveries, il n’est pas rare que je fume une pipe ou un cigare alors que je ne fume plus depuis des années.

Même scénario concernant les meubles du bureau, la vie de chercheur et d’écrivain. Alors que j’ai écrit la plupart de mes livres dans des positions acrobatiques, je me rêve sagement assis à une belle table de travail.

Mon modèle en l’occurrence est Claude Lévi-Strauss. Un entretien télévisé des année 1970 le montre dans son bureau, chez lui, entouré de ses livres et ses disques. Le bureau lui-même, le meuble, est une vieille table en bois sculpté par un artisan d’un peuple autochtone d’Amérique.

Je me suis donc acheté ce meuble en bois et la chaise rembourrée qui lui est associée. Malheureusement, la table a plus souvent servi de débarras. Dans la réalité, une table fonctionne chez moi comme un plan sur lequel je pose des trucs au lieu de les ranger. Inévitablement, la poussière s’accumule et il m’est impossible de travailler sur le bureau. Je prends alors ordinateur, carnets et livres, et pars écrire au café.

Devenir propriétaire quand on est précaire

Hier, le notaire d’une petite ville des Cévennes m’a envoyé un courriel pour me dire enfin la somme exacte que je devais envoyer à son office pour devenir l’heureux propriétaire d’un appartement dans cette charmante sous-préfecture du Gard.

Je lisais à ce moment là Dans le désert de Julien Blanc-Gras, au café Caribou du centre commercial de Mascate. J’ai fini mon chapitre et mon cappuccino, puis me suis dirigé calmement vers la branche de Bank Muscat la plus proche.

En procédant à ce virement bancaire, je vidais toutes les économies qui se trouvaient sur mon compte en banque. En effet, ce compte était exclusivement lié à mon emploi à l’université de Nizwa. Il correspond à l’argent que j’ai gagné pendant cinq ans, de 2015 à 2020. Pendant cette période, j’ai vécu sans me priver de rien. En puisant dans ce compte, je me suis logé, j’ai acheté une voiture, j’ai visité les paysages les plus remarquables d’Arabie, je me suis nourri, je me suis marié, j’ai fait des voyages avec ma chère et tendre, je ne me suis rien refusé.

Au bout de cinq ans, mon employeur m’a remercié pour de sombres raisons que je raconterai en temps et en heure. Ce compte en banque cessa donc d’être approvisionné, mais il n’était pas à zéro, il restait un résidu. Or, transférer cet argent sur mon compte courant français eût coûté très cher en commission bancaire.

Le hasard fit bien les choses. Mon frère cévenol que les lecteurs de La Précarité du sage connaissent bien, m’informa qu’un appartement intéressant était en vente dans sa petite ville. Je l’ai acheté sans le visiter, faisant une confiance aveugle à mon frère. L’appartement est vieux, mais il a du « potentiel », et il possède une belle terrasse en bordure du parc des châtaigniers.

J’y ferai cet été quelques travaux de rénovation et le tour sera joué. Le but de cette entreprise n’est pas de vivre à partir de maintenant en Cévennes, mais d’être enfin propriétaire de quelque chose que je pourrai appeler « chez moi ». Mettre un toit sur ma tête au cas où tout s’effondrerait, où je n’aurais plus de travail, où l’on me chasserait de partout.

Le sage précaire devient propriétaire, cela le rend un peu moins précaire, donc un peu moins sage.

Ce qui me plaît dans cette transaction, ce sont les vases communiquant exactement entre mon compte omanais et celui du notaire français. Aucun endettement, aucun enrichissement. Je dépense tout l’argent gagné pendant cette expérience de cinq ans et je tourne la page. Il ne me reste rien en Oman que des souvenirs, et comme par magie, les clés d’un logement modeste m’attendent en France.

La persistance des symptômes du COVID 19

Il y a 27 jours que j’ai commencé à ressentir les symptômes du COVID 19, donc j’ai été contaminé il y plus d’un mois. Je voulais vous tenir informés car je reçois presque tous les jours des messages de gens bienveillants, connus ou inconnus, qui me demandent de confirmer que :

  1. Je suis vivant.
  2. Je suis guéri.
  3. Je ne suis plus déprimé.
  4. Je ne suis plus travaillé par le virus.
  5. Je n’ai pas pris de décisions catastrophiques dues à ma dépression.
  6. Ma femme va bien.
  7. Elle me supporte encore.
  8. Je lui ai offert un cadeau digne de son dévouement.
  9. Je dors bien, ni trop ni trop peu.
  10. Nous continuons de nous protéger de l’épidémie qui fait rage en Oman.

Réponse : oui, oui, si un peu, si, non, oui, j’espère, non pas encore, oui, oui.

La vérité est que je continue de ressentir quelques symptômes, comme une traînée de maladie. Un inconfort au niveau de la poitrine, un moral qui n’est pas au beau fixe, des difficultés à retrouver le niveau sportif qui était le mien auparavant.

Je cours moins car je suis essoufflé beaucoup plus tôt qu’il y a un mois. Je fais cent pompes quand j’en faisais allègrement cent cinquante. La chaleur de juin en Oman n’est pas étranger à cela sans doute.

Le sommeil est aussi un domaine affecté par le virus. Je dors plus tard qu’avant. Depuis la maladie, quand je me réveille il fait plein jour, il est 7.30 et j’ai l’impression de faire la grasse matinée. Je ressens des picotements, des fourmis dans les mains au réveil.

Pour ce qui est de la pharmacopée, je ne prends plus de paracetamol depuis le 16ème jour des symptômes, mais je continue de prendre de la vitamine C, de la vitamine D, du Zinc et du Ginseng. Un ami m’a trouvé de l’hydroxychloroquine, j’en ai pris pendant 8 jours et j’ai arrêté sur le conseil de mon épouse.

En revanche, je suis fier d’annoncer que je n’ai manqué à aucune de mes obligations professionnelles. Mes étudiants, mon administration et mes collaborateurs n’ont pas eu à souffrir le moins du monde de ma traversée du COVID 19. Des vacances universitaires étaient opportunément apparues les jours où je n’aurais pas pu travailler.

Pour résumer, je suis guéri mais le virus ne m’a pas lâché. À moins que mes symptômes persistants soient des effets psychosomatiques, auquel cas tant mieux, je peux me débrouiller avec mon âme récalcitrante.

Un ballet automobile autour d’un arbre

Hier, à la nuit tombante, nous sommes allés voir le margousier le plus intéressant de Seeb. Il est seul sur une grand place vide, dont je ne sais pas si elle est un terrain vague ou un espace volontairement vide, pour faire respirer ledit margousier.

Les enfants jouent non loin, et le long des maisons, les femmes et les hommes prennent le frais relatif de la fin de journée, assis par terre sur des tapis où ils se servent du thé.

Cet arbre m’a plu au premier regard, quand je l’ai découvert lors de promenades hasardeuses. Nous venions de déménager à Seeb et je découvrais mon quartier à pied et en voiture, en me laissant porter dans les méandres des vieilles rues. Ce sont les arbres qui m’ont de suite intéressé. Ce sont les arbres qui m’ont parlé de l’histoire de ma ville.

Celui-là, par exemple, il me parut grand et majestueux. J’ai senti immédiatement qu’on le respectait, voire qu’on le vénérait, ou plutôt qu’on l’avait vénéré et qu’il était aujourd’hui à la retraite. Mais je crains qu’il souffre. Non de la sécheresse, car pour être aussi vieux il a dû plonger ses racines dans une terre riche, mais des maltraitances humaines. Des branches sont cassées autour de lui. Des clous lui ont été plantés dans l’écorce.

Souvent, mes joggings et mes promenades me mènent à lui et je ressens quelque chose près de lui. À l’aube, il m’arrive de grimper sur son tronc et de me reposer sur une branche. Qu’est-ce que je ressens exactement ? Je ne saurais le dire.

Malade du Covid 19, je me forçais à faire des promenades le soir et/ou le matin. Plusieurs fois, j’ai dépassé mes forces et mon énergie pour marcher jusqu’à ce margousier qui m’apaisait. Les femmes assises sur les tapis devant leur maison me regardaient. Je n’osais leur dire bonjour ni les regarder, pour ne pas les gêner. Je touchais l’arbre magnifique sans savoir pourquoi. Je n’allais pas jusqu’à l’étreindre mais j’y collais mon dos endolori. Dire que l’arbre me revigorait serait exagéré. Ce qui est vrai est que je suis attiré vers cet arbre, par cet arbre, que je vais le voir intentionnellement, et que je ne sais pas pourquoi.

Il est appréciable que les communautés humaines l’aient laissé là, au milieu de nulle part, depuis plus de cent ans. J’ai déjà dit combien cette essence d’arbre était précieuse et médicinale dans le sous-continent indien, nul doute que celui-ce en particulier jouait un rôle de pharmacie collective tandis que tous les autres, à Seeb, appartiennent clairement à une habitation privée.

Pourquoi tant d’acharnement contre Jean-Luc Mélenchon ?

J.-L. Mélenchon : « Je pense à ces milliers d’hommes venus de si loin pour libérer la France des nazis. Des troupes des différentes colonies, et beaucoup, beaucoup, beaucoup sont morts dans la prise de la colline. » Marseille, mai 2021.

On peut se demander ce qui leur prend, à tous, de taper si fort sur Jean-Luc Mélenchon. Le seul qui ait subi une telle animosité contre lui dans l’histoire récente fut Jean-Marie Le Pen dans les années 1980 et 1990. Moi-même, j’avoue que j’avais peur de Le Pen à l’époque.

Cette unanimité fait réfléchir. Mélenchon doit faire peur, mais pourquoi fait-il peur ? Pourquoi lui préférer François Ruffin, Adrien Quatennens ou tout autre figure de la gauche ? Pourquoi tant de gens ont peur d’un vieil homme littéraire qui n’a pas de bons sondages, qui n’a pas commis d’autres crimes que de hausser la voix quand des hommes lui interdisaient d’entrer dans ses propres locaux, un vieil homme franc-maçon, ancien professeur, député de la nation ?

Que peut-on craindre d’un homme comme lui ? Au point pour le philosophe Raphael Einthoven d’aller dire que Le Pen lui est préférable ? Au point pour l’autre philosophe (Ô ma France, pays des intellectuels) Michel Onfray de le traiter d’homme malade et « condensé de pathologies » ? Au point pour le pouvoir en place de le traiter d' »ennemi de la République »…

Je ne sais pas si Mélenchon ferait un bon président et je ne sais pas si je voterai pour lui. D’ailleurs, je ne sais plus pour qui j’ai voté au premier tour de la présidentielle de 2017. Et le sage précaire n’a que peu d’appétence pour l’Assemblée constituante voulue par la France insoumise ; pas davantage pour l’usine à gaz que sera sans doute la sixième république. Mais la sagesse précaire n’a pas peur de Jean-Luc Mélenchon, ceci est une chose certaine. La sagesse précaire n’appelle pas à voter, la sagesse précaire s’en fout, mais elle aime bien écouter les gens qui ont quelque chose à dire, à droite, à gauche, au centre, et parmi toutes les religions. La sagesse précaire a plus peur des racistes, des suprématistes, des délinquants, des voleurs, des évadés fiscaux, des prédateurs économiques, que des populistes lyriques qui appellent à la réconciliation nationale.

Alors voici mon hypothèse. Mélenchon fait peur car il est le seul en France à posséder un art rhétorique capable de faire vibrer une corde sensible chez des populations très variées. Si ces populations se mettaient soudain à voter, et personne ne peut être sûr qu’elles ne le feront pas, cela ferait bouger les lignes de manière irréversible.

Jean-Luc Mélenchon est le seul orateur capable de se faire entendre par des ouvriers, des chômeurs, des profs, des fonctionnaires, des intellectuels et surtout aussi des immigrés, des musulmans et des gens originaires d’Afrique. Personne d’autre ne sait faire cela aujourd’hui en France. Et tout ce petit monde mis bout à bout fait largement 50 % de Français.

Alors il est certain que si l’on pouvait « se débarrasser » de Mélenchon « le plus vite possible » (dixit une ancienne ministre de François Hollande), il y aurait moins de risque qu’une jonction apparaisse entre les différents mouvements sociaux, les différentes luttes pour le respect et la reconnaissance, les différents combats des pauvres gens et les différentes soifs de dignité.

Un symptôme inattendu du Covid 19 : la dépression

J’arrive au seizième jour de symptôme, donc je suis presque guéri.

S’il y a un symptôme auquel je ne m’attendais pas et qui tarde à s’évanouir, c’est la déprime et les idées noires.

C’est bien simple, pendant cette longue période de COVID 19, j’ai beaucoup broyé de noir. Tout m’était pénible à supporter, sauf mon épouse qui s’est occupée de moi de manière magistrale, et toute bonne nouvelle était transformée dans mon esprit en mauvaise nouvelle.

J’avais à disposition Netflix et aucune série n’a eu grâce à mes yeux. Moi qui suis bon public, prêt à rire, à m’enthousiasmer, à m’émouvoir pour un peu n’importe quoi du moment que c’est bien écrit et bien joué, je n’arrivais pas à supporter un seul épisode et je trouvais que tout était mal écrit. J’essayais de me divertir avec les site de partage de vidéos, et là aussi je trouvais tout fade et sans humour. J’y retournais tous le jours en me disant que les fameux algorithmes allaient bien finir par me conseiller des vidéos spécialement formatées pour moi. Que nenni, il n’y avait que des daubes sans intérêt qui ne m’ont pas fait sourire une seconde.

Au milieu de ma maladie, je reçois une offre d’emploi d’une belle institution universitaire de Paris à laquelle j’avais postulé. Comme ce n’était pas le boulot que j’espérais, j’ai pris cela comme une catastrophe et une humiliation. Vous m’offrez ce job à la con à moi, le grand sage précaire que tout le monde devrait s’arracher ? Vous me prenez pour quoi ? Après quelques jours de réflexion dépressive, j’ai décliné l’offre en essayant de rester poli.

Plus tard, un grand éditeur parisien m’écrivait pour accepter mon manuscrit sur le sultanat d’Oman. Voilà qui aurait dû me réjouir, mais non, j’ai pris cela pour une terrible nouvelle et j’ai eu le réflexe de leur envoyer un refus tonitruant. Vous vous croyez assez bien pour mon manuscrit ? Non mais pour qui vous vous prenez ? Je sentais que ma carrière était foutue et que ce que j’écrivais n’avait décidément plus aucune valeur. Il fallait que j’arrête d’écrire, voilà la vérité, l’âpre vérité. Heureusement, mon épouse m’a calmé et m’a convaincu de ne prendre aucune décision, sur aucun sujet, jusqu’à ce que je sorte de cette maladie.

J’ai broyé un noir considérable. Je trouvais que ma vie était pourrie de A à Z, que rien de ce que j’avais fait ne valait un kopeck. Mon avenir me paraissait sans intérêt et très sombre.

Alors je me suis remis au sport, sans plaisir, mais dans un but rationnellement calculé : si je parviens à courir, nager et marcher pendant une heure matin et soir, et si je fais suffisamment de pompes sur la plage, normalement, mon cerveau sera contraint à produire cet endorphine qui me fait défaut et qui me fait voir la vie en noir.

Je dis « sans plaisir » mais ce n’est pas vrai. C’est toujours avec un certain plaisir que je me rends sur la plage et que je m’amuse dans les vagues. Je cours peu et suis rapidement essoufflé. Les pompes, je n’en faisais pas plus de cinquante il y a trois jours et je retrouve le rythme de cent par jour depuis hier. Je sens que cette stratégie commence à porter ses fruits. Je suis toujours déprimé mais la vie reprends des couleurs.

Je n’ai pas encore donné ma réponse à l’éditeur mais je sens que je vais me laisser faire.

Hier, j’ai donné une conférence sur l’écriture féminine du voyage, lors d’une Journée d’étude organisée par l’Université de Côte d’Azur. Ma performance ne cassa pas trois pattes à un canard mais, curieusement, elle m’a remonté un peu le moral. Elle m’a confirmé dans l’intuition que travailler sur les oeuvres viatiques de Chantal Thomas, de Catherine Cusset, de Laure Murat, de Sophie Calle et quelques autres était une très bonne idée, très joyeuse, très porteuse et très riche de bonheurs à venir. Une idée grosse de publications aussi.

Comme dans un poème de Victor Hugo, le sage précaire retrouve progressivement les couleurs de la vie.

Mon expérience du Covid 19 à la moitié du chemin

J’entre aujourd’hui dans le septième jour de symptômes du Covid 19.

C’est une maladie assez pénible car on ne sait pas comment en parler. Les effets que le virus produit sur le corps ressemblent un peu à une grippe mais il y a beaucoup de sensations d’inconfort qu’on ne sait pas comment décrire. Et puis ça change beaucoup d’un patient l’autre. Moi c’est beaucoup la tête qui tourne, une sensation désagréable au niveau de la cage thoracique mais sans réelle difficulté pour respirer.

Tout a commencé mardi matin. Il n’y avait plus de café à la maison, mon épouse me propose que l’on sorte pour prendre un petit-déjeuner dans le quartier piéton d’Al Mouj avant de commencer nos cours en ligne. Je lui annonce que je ressens un début de fièvre mais je mets cela sur le compte de l’absence de café. Je suis tellement intoxiqué que lorsque je bois mon café noir, je pense aller mieux. Le lendemain, mercredi dernier, je comprends que j’ai la grippe. C’est jeudi matin au réveil, à cause d’un mal de gorge qui vient d’apparaître, que je soupçonne le Covid. Nous allons faire le test dans le Drive Thru de l’aéroport de Mascate. Cela coûte 19 rials (40 euros).

En fait, je pense à mon ami Asim qui a été malade avant moi et qui m’a raconté comment ça s’était passé. Je compare ce qui m’arrive avec son récit, et c’est sous son influence que je pense avoir été infecté. Il me dit que pour lui ça a duré 16 jours.

Mon ami Ben aussi l’a eu, mais Ben habite au Congo, alors je me dis que le virus n’est pas le même. Nous devons avoir des variants différents en Oman et au Congo.

J’ai pris un petit carnet et ai couché mes principaux symptômes ainsi que les étapes principales de ce qui m’arrivait. Je notais aussi les heures où j’avalais un comprimé de Paracetamol pour évaluer l’évolution de la maladie, je ne voulais pas dépasser les 3 grammes. Je voulais savoir aussi combien de temps l’effet d’un cachet durait sur moi. Jusqu’à présent, en ce qui me concerne, ce sont des périodes de 5 à 6 heures.

Quand le verdict tombe, nous transformons notre vie quotidienne. Je me confine dans la chambre d’amis tandis que mon épouse, qui, par chance, n’est pas contaminée, désinfecte le reste de notre appartement.

Tous les jours, malgré la fièvre et les vertiges, je sors me promener soir et matin en m’assurant de ne croiser personne.

Jour cinq, on croit tenir le bon bout et sortir du tunnel quand la maladie repart dans une phase plus profonde. Sensation que le virus vous travaille intérieurement, en lâchant des étages différents de sa fusée. Asim m’avait dit que la période la plus critique avait débuté pour lui à partir du cinquième jour. C’est vrai que les nuits 5 et 6 sont assez pénibles, sans beaucoup de sommeil, et avec pas mal de toux et de transpiration, et un grand inconfort.

Heureusement, cette maladie ne m’a pas empêché de travailler, car c’est la période des examens finaux pour certaines classes. Il faut corriger des centaines de copies, et envoyer les notes aux administrations.

Aujourd’hui, jour 7, je ne suis pas en bonne forme, j’ai des courbatures, la tête qui tourne et un dos douloureux, mais j’ai vaguement la sensation que c’est le début de la fin, que j’ai passé le moment le plus difficile la nuit dernière. Attention, c’est peut-être une ruse de ce virus. En effet, ce n’est pas la première fois que j’ai cette sensation d’en avoir bientôt fini. Il est préférable de se mettre en tête que je n’en suis qu’à la moitié et qu’il faut repartir au combat pour une deuxième semaine.

Le sage précaire Youtubeur pour la littérature

Depuis que je me suis remis à écrire sur ce blog, j’ai remarqué que les gens avaient changé. Ils ne pratiquent pas l’internet de la même manière en 2021 qu’ils ne le faisaient en 2011. Il y a dix ans, ils lisaient et traînaient un peu sur les blogs. Aujourd’hui ils préfèrent regarder des vidéos. Ce n’est pas un mal, cela ne signifie pas qu’ils font moins d’efforts.

Au contraire, même. Il est étonnant de voir combien les gens (je n’ai pas de meilleur terme pour parler des gens) se sont mis à écouter des conférences, des entretiens-fleuve de plusieurs heures, des tables-rondes interminables avec des économistes qui débattent sur Marx et Schumpeter.

Bon, moi qui ai monté une chaîne YouTube depuis 2007, je ne vois pas pourquoi je ne me lancerais pas dans le bain des vidéos. Après tout, des vidéos j’en fais depuis quinze ans pour illustrer les billets de ce blog. Le nom de ma chaîne résonne d’une chanson de Bob Dylan. Vous vous souvenez de Like a Rolling Stone :

How does it feel? How does it feel

To be on your own

With no direction home

Like a complete unknown

Like a Rolling stone?

C’est l’histoire d’une fille qui tombe dans la précarité et qui n’a plus de domicile. J’aurais voulu baptiser ma chaîne « NoDirectionHome » mais il n’y avait pas assez de place, ou trop de lettres, alors j’ai enlevé « no ». Cela donne un sens exactement opposé à celui que je voulais donner au départ mais cela me plaisait. Le nomade que je suis, finalement, ne cesse de prendre à sa manière la direction du foyer, il n’arrête jamais de rentrer chez lui et de se chercher des « chez soi ».

Comme ces nouvelles vidéos parlent de langue française, de littérature française et de la façon de les enseigner, on peut dire que la chaîne mérite finalement son nom. Je parle depuis l’étranger et le vaste monde, mais à propos de ma langue natale et de ma littérature maternelle. Le sage précaire rentre chez lui.

Peut on évacuer la littérature de l’enseignement du français langue étrangère ?

Il faut comprendre qu’il y a des clans dans le domaine des langues étrangères. Des clans qui s’affrontent ou qui passent des alliances, des clans qui essaient de dominer les autres et qui luttent pour le pouvoir.

Voici grosso modo les forces en présence : la famille des « littéraires », les « linguistes », les « traducteurs » et les « éducateurs ».

La famille des « littéraires » comprend ceux qui enseignent et étudient la littérature, l’histoire, le théâtre, le cinéma, les idées, la philosophie, la politique, etc.

La famille des « linguistes » sont les scientifiques du lot, ils s’intéressent à la linguistique, la sociolinguistique, la psycholinguistique,etc.

La famille des « traducteurs » étudient à la fois les théories de la traduction et sa pratique.

La famille des « éducateurs » sont spécialistes de didactique des langues et viennent des sciences du langage. Ils se sont constitués en champs d’étude assez puissant et cherchent à dominer les départements de langues étrangères.

C’est en vertu des tensions entre ces clans que la littérature est parfois poussée sur le côté comme une vieillerie. Comme elle régnait dans les langues étrangères, la littérature ne voyait rien venir et se croyait la reine du bal. En réalité, certains aimeraient bien qu’on s’en débarrasse.

Il existe des langues que l’on étudie sans évoquer la littérature. Il paraît que l’allemand langue étrangère est de celles-là. Je parierai que le swahili et le Wolof sont aussi de celles-là, mais il faudrait voir cela de plus près.

Déjà, pour l’allemand, je trouve incroyable que l’on puisse l’étudier plusieurs années sans lire Goethe, Thomas Mann ou Kafka. Mais pour des langues comme le français, il me semble que vouloir exclure la littérature est un combat perdu d’avance.