Le véritable travail n’est pas toujours salarié : Le RSA pour tout le monde

En lisant un reportage de Mediapart consacré aux tensions entre le département du Finistère et certains allocataires du RSA, j’ai été frappé par plusieurs témoignages. On y découvre notamment des femmes diplômées de l’université qui ont fait un choix de vie radical : quitter le salariat pour « travailler dans l’agriculture ».

Leur activité ne leur permet pas encore de vivre entièrement de leur travail. Elles touchent donc le RSA, et j’imagine qu’elles complètent leurs revenus par la vente de leurs légumes sur les marchés et construisent, patiemment, à leur rythme et avec les limites de leurs formations, une activité agricole. Pourtant, le président du Conseil général et les avocats leur répondent qu’elles devraient tout simplement retourner dans le salariat.

Cette réponse révèle, en plus d’un positionnement inhumain dans le champs politique, une vision profondément réductrice du travail. Comme si le seul travail légitime était le travail salarié. Qui peut croire qu’une personne qui cultive la terre, produit une alimentation locale et tente de vivre de son activité n’apporte rien à la société ?

Dans le monde qui est déjà le nôtre, marqué par les sécheresses, les tensions autour de l’eau et les pollutions causées par une partie de l’agriculture industrielle, nous allons avoir besoin de beaucoup plus de maraîchers, de paysans et de petites exploitations agricoles. Nous aurons besoin de femmes et d’hommes capables de produire des fruits et des légumes près de chez nous, avec des méthodes respectueuses des sols et des ressources.

Cet imbécile de politicien breton ne fait que décourager celles et ceux qui ont déjà fait ce choix pour se faire bien voir par une population qui ne semble pas comprendre les enjeux de la vie sur terre.

Le titre et le chapeau de l’article de Mediapart

Le RSA devrait être considéré, dans ces situations, non comme une assistance mais comme un investissement collectif. Il permet à des personnes de construire des activités utiles qui ne trouvent pas immédiatement leur équilibre économique. Nous acceptons bien de soutenir des entreprises pendant leurs premières années et parfois même on dépense des milliards en pure perte, comme Hollande et Macron l’ont fait ; pourquoi refuser ce soutien à des travailleurs indépendants qui produisent un bien aussi essentiel que fruits et des légumes biologiques ?

Plus largement, cette affaire montre les limites de notre conception du travail. Nous continuons à croire que seul le salariat mérite reconnaissance et protection. Pourtant, des milliers de personnes accomplissent déjà un travail utile hors du salariat : agriculture, entretien des paysages, rénovation de bâtiments anciens, petits services de proximité, activités artisanales ou associatives. Ces activités créent de la valeur, mais pas toujours un salaire suffisant.

C’est pourquoi je pense que le RSA fonctionne de facto comme une sorte de revenu universel. Non pas pour rémunérer l’oisiveté, comme ses adversaires le prétendent souvent, mais pour donner à chacun la possibilité de développer des activités socialement utiles qui ne rentrent pas dans les cases traditionnelles de l’emploi officiel.

Le défi de notre siècle n’est pas de remettre tout le monde au bureau. Il est d’aider davantage de personnes à faire un travail qui a du sens, à repeupler nos villages et notre ruralité, à augmenter le nombre d’hectares de terre cultivées et à assainir nos sols, et à trouver des combines pour survivre avec les pénuries d’eau.

L’intelligence mécanique des penseurs humains de l’IA

J’ai écouté le dernier entretien de Laurent Alexandre sur Thinkerview. Il était flanqué d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, censé représenter une nouvelle génération face aux bouleversements de l’intelligence artificielle.

Ce qui m’a frappé n’est pas ce qu’ils ont dit sur l’IA, mais ce qu’ils ont révélé, malgré eux, de leur conception de l’intelligence.

Tout au long de l’entretien, il était question de QI, de performances cognitives, de capacités intellectuelles exceptionnelles (le vieux a aussi beaucoup parlé de sexualité mais c’est une autre affaire et c’était franchement immature – c’est-à-dire viriliste). Les deux parlaient d’individus ayant un QI de 150 ou 160 comme on parlerait de moteurs particulièrement puissants. L’intelligence semblait être réduite à une grandeur mesurable, quantifiable, comparable.

Or c’est précisément à ce moment-là que j’ai eu l’impression d’entendre un manque d’intelligence.

Car le moment le plus original de l’émission apparaît quand on leur demande s’ils lisent et écrivent de la poésie. Gêne des deux spécialistes : ils n’y connaissent rien. Mais rien de rien. Or la poésie, on le sait, ce n’est pas un domaine de l’art parmi les autres, c’est au contraire le coeur vibrant d’une langue, l’essence d’une littérature, donc une dimension incontournable de notre rapport au monde.

Comment peut-on parler d’intelligence tout en étant incapable d’apprécier la poésie ? Comment peut-on prétendre réfléchir à l’avenir de l’humanité sans s’intéresser aux imaginaires, aux récits, aux rythmes, aux symboles, et plus qu’aux simples symboles, aux différentes couches de significations dans un mot ? Être indifférent à la poésie, c’est se fermer à tout ce qui fait qu’un être humain n’est pas seulement une machine de traitement de l’information.

Toujours plus fort dans la bêtise, comment peut-on annoncer avec assurance ce qui se passera en 2100 sans intégrer les principales incertitudes de notre époque ? Et « incertitudes », c’est une façon de parler, car il y a quand même quelques certitudes auxquelles nous faisons face : le dérèglement climatique, les tensions géopolitiques, les guerres actuelles, les réarmements qui figurent les risques de conflits futurs, les pénuries d’eau, les limites énergétiques, les déséquilibres économiques, les conséquences du capitalisme financier mondialisé.

Toutes ces variables sont absentes des récits technologiques des deux Alexandre.

Ils nous expliquent ce que sera l’humanité dans soixante-quinze ans comme si les structures actuelles du monde étaient durables. Comme si les États-Unis allaient conserver indéfiniment leur position dominante. Comme si les rapports de puissance restaient stables, comme si la Chine n’avait pas déjà détrôné les Etats-Unis, bref comme si l’histoire s’était arrêtée et que seule l’IA allait continuer de manière exponentielle sa progression vertigineuse face à la limite et la lenteur de l’esprit humain.

Pour l’instant, je n’ai pas encore entendu quelqu’un parler d’IA avec assez d’intelligence pour que mon esprit limité et lent prenne du plaisir à l’écouter.

Présidentielle 2027 : pour qui voter ? Un petit test de plage

Maintenant que nous sommes entrés dans la campagne électorale pour l’élection présidentielle de 2027, chacun commence à se demander pour qui il votera.

Pour ma part, je ne crois pas que le meilleur critère soit la personnalité des candidats. Je n’ai aucune affection particulière pour les figures connues de la politique française. Les tempéraments, les styles, les petites phrases, tout cela me paraît secondaire.

La question fondamentale est peut-être la suivante : quel est le sens de l’histoire ? Quels sont les phénomènes qui semblent appelés à se développer dans les décennies qui viennent ? Quels sont les sujets véritablement porteurs d’avenir ? Et, à l’inverse, quels sont les faux problèmes, les combats d’arrière-garde ou les nostalgies réactionnaires qui prétendent arrêter le cours des choses ?

Ce qui compte, ce sont les problèmes que les uns et les autres identifient comme prioritaires, et surtout les solutions qu’ils proposent.

Pour répondre à cette question, je vous propose un petit test, à la manière des magazines d’été. Faites-le tranquillement, au bord d’une piscine, sur une plage ou dans un jardin.

Pour chacune des affirmations suivantes, choisissez l’une des quatre réponses :

A : cela va probablement arriver et c’est souhaitable.

B : cela va probablement arriver mais ce n’est pas souhaitable.

C : cela n’arrivera probablement pas, et c’est dommage car c’eût été souhaitable.

D : cela n’arrivera probablement pas et c’est tant mieux.

Le test

  1. En 2050, il ne fera pas plus chaud qu’aujourd’hui. Les sécheresses ne seront pas plus fréquentes. L’eau continuera de couler comme aujourd’hui et les vacances dans le sud de la France ou en Espagne se dérouleront comme elles se déroulent actuellement.
  2. En 2050, une poignée de milliardaires contrôleront, en plus des médias actuels, 90 % des éditeurs et la totalité des manuels scolaires.
  3. En 2050, la population française sera plus diverse qu’aujourd’hui et l’idée selon laquelle les Français d’origine africaine ne seraient pas pleinement français aura pratiquement disparu.
  4. En 2050, le taux de criminalité en France aura augmenté en proportion de la croissance de la population.
  5. Nous serons engagés dans une guerre mondiale ou dans un conflit international majeur.
  6. Le Proche-Orient sera en paix grâce à l’action d’Israël et à l’acceptation de son rôle par l’ensemble de ses voisins. On parlera de Pax Israelica.
  7. La Chine sera devenue la première puissance mondiale tout en évitant la confrontation cataclysmique promise avec les États-Unis.
  8. La natalité repartira fortement à la hausse et les Français reviendront durablement à trois enfants par femme.
  9. L’islam sera encore présenté comme l’un des principaux problèmes de la France par une majorité des commentateurs et responsables politiques présents dans les médias.
  10. Les prévisions du GIEC se seront révélées largement erronées. D’immenses réserves d’énergie fossile auront été découvertes et l’humanité sera entrée dans une nouvelle période de prospérité industrielle comparable à de nouvelles « Trente Glorieuses ».
  11. Les Français auront appris à vivre avec davantage de sobriété matérielle. Beaucoup cultiveront une partie de leur alimentation, disposeront d’un jardin et entretiendront un rapport plus direct avec la terre.
  12. Sans qu’une guerre nucléaire n’ait éclaté, des attaques de drones ou d’autres formes de sabotage auront rendu les centrales nucléaires beaucoup plus vulnérables et beaucoup plus contestées qu’aujourd’hui.
  13. La France ne sera plus un pays vieillissant. La pyramide des âges se sera inversée et l’Europe sera redevenue un continent jeune et dynamique.
  14. Le chômage aura pratiquement disparu. Les allocations chômage auront été fortement réduites et les retraites également, de sorte que de nombreuses personnes âgées de 70 ou 80 ans travailleront encore dans les commerces, les services ou l’agriculture, afin de palier le manque de main d’œuvre dû à la fin de l’immigration.
  15. La France sera redevenue blanche, chrétienne et familiale. Les gens iront tous à la messe le dimanche matin.
  16. La viande sera encore plus consommée qu’aujourd’hui grâce à des élevages gigantesques et industriels. Notre rapport aux animaux n’aura pas évolué d’ici 2050.
  17. Il sera interdit de critiquer l’action de l’Etat d’Israël, qui aura réussi à imposer son narratif aux pays européens, américains et africains.
  18. La Chine aura avalé Taïwan sans coup férir et règnera en maître sur les eaux de l’Extrême-orient.
  19. Les États-Unis auront connu une déflagration et ne vivront plus que grâce à un endettement devenu exponentiel.
  20. Bally Bagayoko entre au Panthéon, avec les honneurs dûs à un ancien president de la république qui a su rester populaire malgré une action jugée timorée.
  21. Une grande partie de l’Europe méridionale est recouverte de millions de panneaux solaires.
  22. La France s’est retirée de tous les territoires et départements d’outremer. La Kanaky est indépendante, les Caraïbes forment un pays confédérale de langue créole.
  23. L’Intelligence artificielle n’a pas opéré la révolution technologique que l’on prévoit aujourd’hui : les data centers ne peuvent fonctionner à du rationnement de l’eau, du rationnement des énergies fossiles et des révoltes populaires.
  24. Seuls les personnes les plus riches peuvent encore prendre l’avion.

La correction

Dites en commentaire combien vous avez de A, de B, de C et de D. Je vous révélerai le candidat qui sera le plus proche de votre façon de voir le monde.

La correction est en réalité très simple.

La politique est souvent présentée comme un affrontement de valeurs. Elle est aussi, et peut-être d’abord, un affrontement de diagnostics.

Le véritable clivage n’est pas entre optimistes et pessimistes. Il est entre ceux qui cherchent à préparer le pays au monde qui vient et ceux qui cherchent à restaurer le monde qui disparaît.

Le mérite des échecs, la chance des réussites

J’ai remarqué une étrange régularité dans le regard que les autres portent sur mes échecs et mes succès. J’en ai pris conscience récemment car ma vie n’a pas connu les échecs ni les réussites pendant quarante ans.

Voilà comment les choses se manifestent :

Lorsque quelque chose de bien m’arrive, ce n’est jamais vraiment grâce à moi.

Si j’ai partagé ma vie avec des femmes belles, intelligentes et empathiques, ce qui a toujours été le cas, on ne m’a jamais dit : « Tu dois avoir certaines qualités pour attirer de telles personnes. » La réaction est généralement tout autre. On se demande comment j’ai fait. Par quels prodiges j’ai pu séduire une créature de ce niveau. Quel stratagème j’ai employé, quel bagout j’ai développé, quelle faiblesse j’ai détectée pour qu’une telle femme accepte de vivre avec moi.

Comme s’il allait de soi qu’une femme exceptionnelle ne pouvait pas librement choisir et aimer un homme comme moi.

Lire aussi : Comment la jalousie s’est abattue sur moi

La Précarité du sage, 2022

De même pour le travail. Si j’obtiens un poste intéressant ou correctement rémunéré, on m’explique presque toujours que cela tient à des circonstances extérieures. C’est grâce à telle rencontre, grâce à telle appartenance, grâce à telle origine, telle couleur de peau, telle conversion religieuse… Grâce à telle conjoncture favorable. On me parle de chance.

La chance est une explication extraordinairement commode. Elle permet de reconnaître un succès tout en évitant soigneusement d’en attribuer le mérite à celui qui en bénéficie.

En revanche, lorsqu’un malheur survient, le raisonnement s’inverse immédiatement.

Si je perds un emploi, alors il devient évident que j’ai commis une erreur. Si une institution me traite injustement, certains trouveront malgré tout une raison pour laquelle j’ai dû provoquer cette injustice. Si une histoire d’amour se termine mal, il doit forcément y avoir quelque chose que j’ai fait ou omis de faire. Ça doit être de ma faute.

Je me souviens d’un licenciement qui était pourtant une injustice manifeste. Je n’avais commis aucune faute professionnelle. Les faits étaient clairs. Pourtant, même parmi des collègues qui m’appréciaient, il n’était pas si facile d’entendre dire simplement : « Oui, ce qui lui arrive est injuste. »

Certains préféraient expliquer l’événement autrement. L’un se disait « désolé » pour ce qui m’arrivait mais se permettait de dire que j’avais « manqué de sagesse » avec celle qui me harcelait. Peut-être n’avais-je pas suffisamment anticipé. Il n’y avait pas de fumée sans feu.

Comme si le malheur devait toujours avoir un responsable identifiable, et de préférence la personne qui le subit.

J’ai observé le même phénomène dans les relations amoureuses avant mon mariage. Si je mettais fin à une relation, j’étais un salaud. Si c’est elle qui rompait avec moi, on ne la qualifiait pas de salope. On supposait volontiers que j’avais dû faire quelque chose qui avait poussé cette jeune femme à partir.

Dans un cas comme dans l’autre, la responsabilité me revenait.

Avec le temps, cette expérience répétée a fini par produire chez moi un effet de tranquillité. Je n’attends plus rien du jugement des autres.

S’il m’arrive un malheur, je sais qu’il sera probablement inutile de chercher une consolation fondée sur la reconnaissance de l’injustice subie. Beaucoup préféreront chercher ce que j’ai fait pour mériter mon sort.

S’il m’arrive un bonheur, inutile de chercher à partager ma joie, je sais qu’on trouvera une cause extérieure.

Au fond, cela simplifie beaucoup les choses.

On cesse progressivement de rechercher la validation extérieure. On apprend à examiner soi-même ses réussites et ses échecs. À reconnaître ses fautes lorsqu’elles existent. À reconnaître aussi les injustices lorsqu’elles se produisent. Sans attendre que le monde entier partage ce diagnostic.

Cette disposition a quelque chose de stoïcien.

Les stoïciens nous rappellent que nous ne maîtrisons ni la réputation, ni l’opinion d’autrui, ni même la manière dont les événements seront racontés après coup. Nous ne maîtrisons que notre propre jugement.

La sagesse précaire enseigne donc ce précepte en faisant payer très cher l’inscription à son académie : ne cherche pas la reconnaissance des cons. Laisse-les te prendre de haut. Ceux qui te jugent ne te valent pas.

Paris champion d’Europe : Luis Enrique est au football ce que Mélenchon est à la politique

La deuxième victoire consécutive du Paris Saint-Germain dans la compétition la plus prestigieuse du football de clubs porte un nom : Luis Enrique.

Cette réussite permet un parallèle avec Jean-Luc Mélenchon. Les deux hommes évoluent dans des univers différents, mais ils présentent des caractéristiques communes et cela paraît tellement évident à la sagesse précaire que, probablement, cela demande explication et justification pour les lecteurs peu acclimatés à cette tournure de l’analyse précaire.

D’abord, Enrique et Mélenchon exercent un pouvoir très personnel. Dans les deux cas, il ne s’agit pas d’une autorité fondée sur le consensus ni la coercition. Ils dirigent et décident grâce à une autorité basée sur l’expertise. Mais avant tout ils imposent une ligne. Ils supportent mal la contestation dans les rangs. Cela leur vaut régulièrement des accusations d’autoritarisme.

Cette dimension autoritaire ne repose pas uniquement sur le tempérament. Elle s’appuie sur une compétence exceptionnelle. Luis Enrique possède une compréhension du football qui dépasse celle de la plupart de ses collègues. Mélenchon connaît les mécanismes de la politique française avec une précision comparable. Tous deux ont accumulé une expérience et une connaissance de leur domaine qui leur permettent souvent de voir avant les autres ce qui doit être fait.

Cette confiance dans leur propre jugement les conduit à pratiquer ce que l’on pourrait appeler des « purges ». Ils n’hésitent pas à se séparer de figures importantes lorsque celles-ci ne correspondent plus à leur projet ou quand ils sentent une odeur de sédition.

À La France Insoumise, Mélenchon a laissé partir des personnalités comme Alexis Corbière ou Raquel Garrido. Au Paris Saint-Germain, Luis Enrique a construit son équipe après les départs de Messi, Neymar puis Mbappé. Les stars sont remerciées car il ne peut y avoir qu’un capitaine.

Ces choix ont souvent été interprétés comme des démonstrations de pouvoir. Pourtant, lorsqu’ils sont fondés sur une véritable expertise, ils produisent parfois un effet de régénération. Une organisation découvre alors des ressources qu’elle ignorait elle-même.

Le cas d’Ousmane Dembélé est révélateur. Pendant des années, il a été considéré comme un joueur immense mais inachevé. Son potentiel semblait ne jamais se réaliser complètement. Sous la direction de Luis Enrique, il a atteint un niveau que peu imaginaient encore possible. À 28 ans, après plus d’une décennie de carrière professionnelle, il est devenu la référence mondiale à son poste puisqu’il a gagné le Ballon d’Or. Sa trajectoire semblait plafonner. Elle a finalement explosé.

Ce résultat ne s’explique pas par une simple discipline imposée d’en haut. Luis Enrique n’a pas transformé Dembélé en exécutant. Il a créé un cadre dans lequel son talent a pu s’exprimer avec une efficacité maximale.

On observe un phénomène comparable avec Manuel Bompard. Longtemps perçu comme un simple lieutenant de Mélenchon, il est progressivement devenu une figure politique à part entière. Ses interventions médiatiques montrent une maîtrise technique remarquable. Son profil de docteur en mathématiques, son sang-froid et sa capacité d’argumentation en ont fait l’un des meilleurs représentants de son mouvement.

Comme Dembélé au PSG, Bompard n’a pas été écrasé par l’autorité du chef. Il a été révélé par elle.

C’est peut-être là que se trouve le point commun le plus intéressant entre Luis Enrique et Mélenchon. Leur autorité n’a pas seulement pour fonction de contrôler. Elle sert aussi à sélectionner, à faire émerger et à renforcer.

Les départs de Garrido et de Corbière n’ont pas affaibli La France Insoumise. Les départs de Messi, Neymar et Mbappé n’ont pas affaibli le Paris Saint-Germain. Dans les deux cas, l’organisation est apparue plus cohérente, plus lisible et finalement plus performante.

Ce type de leadership suscite toujours des oppositions. Il choque les partisans d’un fonctionnement plus collégial. Il comporte également des risques évidents. Une erreur de jugement peut avoir des conséquences considérables lorsqu’autant de pouvoir est concentré entre les mains d’un seul homme.

Mais les résultats obligent à regarder les faits. Dans certains cas, une autorité très forte, lorsqu’elle est soutenue par une connaissance exceptionnelle du terrain, produit davantage qu’elle ne détruit. Elle remodèle une organisation, élimine certaines figures établies et fait apparaître des talents que personne n’attendait à ce niveau.

C’est pour cette raison que Luis Enrique est au football ce que Mélenchon est à la politique.

Hommage à Jean Guers

Les milles vies de l’Occitan | RTS

Le grand conteur occitan Jean Guers vient de mourir. Paix à son âme.

Pour honorer sa mémoire je vous propose en rediffusion ce documentaire que j’ai fait pour la RTS autour de la langue occitane en Cévennes. L’entretien avec Jean Guers venait clôturer mon reportage dans la région des Causses et du pays Viganais.

Il parle des grands poètes occitans qui ont créé la première littérature française au Moyen-âge et n’oublie pas, en passant, de rappeler ce qu’ils devaient à la culture arabo-andalouse.

RIP vieux troubadour.

Une phrase de Jérôme Ferrari

youtube.com/watch

J’aurais aimé vous mettre en exergue une citation de Jérôme Ferrari mais j’étais trop paresseux pour réécrire la longue phrase. Je l’ai donc enregistrée par la voix et ai collé ce document sonore sur une vidéo que j’ai faite pour l’occasion, au café de la Bibliothèque Nationale de la Bavière où je me trouve actuellement.

N’ayons pas peur des mots, je vous ai réservé une œuvre d’art totale, comprenant du texte, de l’image et du son. J’aurais pu inclure ce texte dans la vidéo mais je me suis retenu par souci de lisibilité et de clarté.

La phrase que je lis et que je filme n’est pas sans rappeler des éléments de la vie du sage précaire : la lecture de Thesiger, la pratique d’un arabe incertain, une déception tenace concernant les compatriotes de la sphère diplomatique, ainsi qu’une tendance à la prodigalité.

En revanche, ce que le sage précaire ne partage pas avec le narrateur de Ferrari est important et ne dois pas être dissimulé : il ne désire jamais devenir quelqu’un d’autre que lui-même, il n’imagine jamais s’intégrer à une population locale, il laisse les chauffeurs se plaindre de la pingrerie des autres sans broncher.

Retour à Bir Hima

Je retournais sur ce site archéologique de première importance pour trois raisons :

  1. Je voulais prendre de meilleures photos des gravures que j’avais déjà vues l’année dernière mais que j’avais photographiées avec négligence.
  2. Pour cela il me fallait être sur place soit en début soit en fin de journée, pour que la lumière ne soit pas trop crue.
  3. J’espérais faire un entretien avec Mohammed, un bédouin excellent et photogénique. Son image et son témoignage me semblaient adaptés à des contenus intéressants pour divers types de publications.

C’est donc cinq heures du matin que la voiture m’attendait à l’hôtel de Najran pour que je puisse profiter de Bir Hima.

Mais il était déjà trop tard car, arrivé à sept heures sur les premiers sites de gravures néolithiques, le soleil tapait déjà fort et la lumière n’avait pas ce coté doré que j’avais recherché.

De plus Mohammed n’était pas disponible ce jour-là et il m’envoya son fils Adil à la place. Ce dernier, tout juste diplômé de l’université de Najran, commençait à peine à s’intéresser au site archéologique qui avait occupé une grande partie de l’attention de son père. Il ne savait pas déchiffrer les inscriptions en langues mortes qui parsemaient les rochers.

En revanche, en plus d’être sympathique et très adapté aux voyageurs européens, il grimpait les parois avec facilité et rendait mes tentatives d’escalade moins poussives. Sa gaieté, ses encouragements et ses compliments me firent faire des miracles. « À ton âge, disait-il, c’est sûrement très dur de monter si haut sans assistance. Allez, encore un effort, c’est pour descendre que ça ca être chaud ! »

Maisons en terre à Najran : promenade nocturne

Je voulais voir les maisons en terre au soleil couchant, mais le temps de me déplacer, la nuit était tombée d’un coup. J’ai dû me promener de nuit dans le village de Qabil et ce fut un enchantement.

Des chiens errants, dormant dans les champs et réveillés par mes pas, ont essayé de m’intimider. Mais dans le monde musulmans, les chiens se tiennent à carreau et ne s’aventurent pas trop près des êtres humains.

Ces maisons en terre ne sont pas toutes abandonnées. J’ai rencontré plusieurs propriétaires qui en étaient fiers et qui étaient prêts à investir de lourdes sommes pour les rénover.

Le ministre de la culture d’Arabie Saoudite a récemment déclaré que les maison vernaculaires devaient être considérées avec sérieux et que des subventions seraient débloquées pour un grand programme de rénovation.

Je me suis rapidement perdu et ne savais pas, au bout de deux heures de déambulation, comment retourner dans la ville moderne.

Je donnais rendez-vous à des véhicules près de telle ou telle mosquées mais toutes les voitures annulaient ces courses et me laissaient en plan. Comme si les chauffeurs avaient peur ou étaient incapables de venir me chercher.

Perdu pour perdu, j’ai quand même pris beaucoup de photos et me surprenais moi-même de la qualité des images que mon appareil pouvait réaliser en pleine nuit.

La technologie nous aide beaucoup dans nos efforts de rêverie et dans nos entreprises féeriques.

Comme je suis là en mission pour le ministère de la culture, je vais proposer au responsable des publications un « photo-essai » centré sur les maisons en terre et sur les chiens errants qui les gardent en bons cerbères bénévoles.

Les appels à la prière sont extrêmement doux à Najran. J’ai d’abord cru que c’était une spécificité de ce village enchanteur qui emprisonne ses visiteurs, dans le genre du pays des merveilles, mais l’ensemble de la ville de Najran fait résonner ses mêmes voix de muezzin, mélodieuses et somnolentes, comme des berceuses.

Je n’ai pas eu peur ce soir-là. Pourtant le sage précaire est un gros trouillard qui n’est jamais loin de pleurer dans les jupes de sa mère. J’étais seulement épuisé après trois heures de marche. Je voulais dormir. Peut-être manger un peu et dormir enfin.

Je raconterai un jour comment j’ai fini par m’en sortir, les souliers pleins de sables, de terre et de gravier.

Des études dauphinoises en pleine Bavière

Dans la bibliothèque que je fréquente assidûment à Munich, j’aime bien passer par la salle de lecture des périodiques. On y trouve quantité de revues universitaires consacrées à la philosophie, à l’art, aux musées, à l’actualité, à la politique, aux sciences sociales et aux sciences en général. C’est un lieu où l’on circule facilement d’un savoir à l’autre et qui donne sur les arbres d’un vieux parc, en bordure du fameux English Garden.

Mais aujourd’hui, j’ai poussé mes pas vers des rayonnages où je n’étais encore jamais allé. J’y ai découvert toute une série de petites revues, bulletins et almanachs consacrés à des régions du monde assez inattendues, et notamment un grand nombre de publications dédiées à des coins de France qui, à première vue, ne me semblaient pas d’un intérêt universel ni même stratégique.

Jusqu’au moment où je suis tombé sur une revue intitulée Mémoires estrablinoises. Là, forcément, mon attention a été retenue.

Estrablin, pour moi, ce n’est pas d’abord un objet d’étude historique. C’est un souvenir très concret : celui des matchs de football que mon équipe disputait contre le club d’Estrablin. Dans les années 1980, nous partions le samedi après-midi en voiture ; parfois mon père nous accompagnait. D’autres fois, c’étaient eux qui venaient jouer sur le terrain de Saint-Just-Chaleyssin. On leur mettait des dérouillées, je ne vous dis que cela.

En découvrant cette revue au cœur d’une grande bibliothèque bavaroise, je me suis pris à espérer trouver un équivalent consacré à mon propre village des « mémoires chaleyssinoises », en quelque sorte. Mais rien du tout. Il n’y en a que pour Estrablin chez nos amis Bavarois !

Alors, avec une joie impure, je me suis souvenu de ce 12–2 que nous leur avions infligé en 1980. J’avais marqué deux buts d’anthologie.