Ménage à trois à New York

Brooklyn, Photo de Mario Cuadros sur Pexels.com

Ménage à trois à New York est une très bonne lecture pour tous ceux qui aiment les femmes, les villes, les voyages, les histoires d’amour, d’amitié, et les histoires d’amitié qui se transforment en voyage.
Dans une prose très élégante car très simple et factuelle, Sophie Dujardin fait de la bonne littérature de voyage en ceci que le lecteur découvre New York à travers les yeux de la narratrice qui doit supporter deux compagnons aux caractères très tranchés. Il y a beaucoup de sentiments et d’intensité dans ces pages. Une tension amoureuse et érotique se trouve brouillée par une autre tension, plus contrariée avec un personnage exaspérant. Les relations drolatiques de ce trio de voyageurs (qui n’est pas un trouple mais qui pourrait y ressembler) permet de faire vivre ce récit et lui donne une folle jeunesse.

C’est un livre très court, écrit par quelqu’un qui ne se donne pas des airs d’écrivain, et cela est extrêmement rafraîchissant. Je le dis aux écrivains qui se prennent au sérieux, il y a des leçons à prendre auprès de Sophie Dujardin.

Faut-il publier chez L’Harmattan ?

Depuis que j’ai annoncé la parution de mon livre, en novembre 2021, j’ai reçu plusieurs questions de personnes en quête d’éditeur me demandant si les éditions de L’Harmattan proposaient une édition à compte d’auteur ou d’éditeur. Je comprends mieux pourquoi on me demande cela en lisant cet article du Monde selon lequel L’Harmattan profiterait des auteurs, ne leur verserait pas leurs droits d’auteur et les ferait même payer pour éditer leurs livres.

Je voudrais apporter ici mon modeste témoignage sur quelques points précis qui font polémique. Je n’ai pas fait d’enquête, cela est simplement mon vécu, et je rebondis ainsi sur les critiques avancées dans l’article du Monde que j’ai mentionné ci-dessus, et écrites dans la fiche Wikipedia de l’éditeur. Chemin faisant, je voudrais enfin répondre aux préjugés que je nourrissais moi-même à l’endroit de L’harmattan.

Sélection d’ouvrages. J’ai envoyé mon manuscrit par email en version électronique, je n’ai pas donc rien payé en termes d’impression. J’habitais en Oman et la pandémie mondiale autorisait de passer par des fichiers dématérialisés pour présenter les textes aux éditeurs. Comme je n’ai reçu de réponse positive que de L’Harmattan, j’ai signé avec cet éditeur. Je ne sais pas comment mon manuscrit a été sélectionné, mais je sais qu’il a été accueilli dans une collection spécialisée dans les livres de voyage, existant depuis 2010, et ne publiant qu’un ou deux livres par an, donc ce n’était pas incohérent.

On dit souvent que cet éditeur « publie tout et n’importe quoi », auquel cas je suggère de faire une expérience : envoyer un manuscrit sans queue ni tête, mal écrit et sans forme, et voyons ce qu’il en adviendra.

Cofinancement des frais de publication. Le contrat d’éditeur stipule en effet que l’auteur devra acheter, une fois le livre fabriqué, édité et publié, trente exemplaires du livre au prix réduit de 30 %. Cela m’a un peu surpris et même refroidi car c’est la première fois qu’un éditeur me demandait cela. J’ai finalement accepté et voici les coûts réels engendrés : 378 euros pour l’achat de mes trente livres, en plus des cinq exemplaires d’auteurs offerts. Je me retrouve donc avec 35 exemplaires de mon livre, que je paie une fois publiés. Comme son prix s’élève à 19 euros et que je l’ai payé 13 euros, il me faut vendre 20 livres pour me rembourser entièrement.

Je le répète pour mettre cela en perspective de ce qui est dit par les détracteurs. On lit que des auteurs se plaignent d’avoir dépensé des milliers d’euros pour voir leur livre publié. Ce n’est pas mon cas. Il me suffit aujourd’hui de vendre 20 livres et cette publication ne m’aura pas coûté un centime.

On peut refuser cela, je le comprends très bien. J’ai moi-même publié cinq ouvrages avant celui-ci sans rien dépenser, et certains éditeurs m’ont même payé pour le manuscrit. D’autres éditeurs m’ont versé des droits d’auteurs quand je vendais suffisamment. J’ai aussi publié plusieurs dizaines d’articles, de chapitres et de textes courts dans des revues sans avoir jamais participé aux frais. C’est donc une pratique rare que je ne recommande pas, mais il faut l’appréhender sans mentir : dans mon cas cette dépense s’est élevée à moins de 400 euros, et je déciderai si je veux vendre les livres que j’ai reçus ou si je choisis d’en faire cadeaux à celles et ceux qui sont intéressés par ce récit. Selon la qualité du livre et de l’éditeur, c’est en définitive une dépense que je juge raisonnable.

Le travail d’édition. La personne en charge de mon manuscrit ne m’a pas fait de suggestions d’éditeur, elle ne m’a pas conseillé sur le style ni sur le contenu de mon livre. En revanche, elle s’est penchée sur la correction du texte en utilisant des outils informatiques onéreux pour un auteur, type Antidote. S’il y a trop de fautes, elle renvoie le manuscrit à l’auteur pour qu’il revoie sa copie. Cela semble signifier qu’a minima cet éditeur ne publie pas « tout et n’importe quoi », et qu’il ne faut pas compter sur lui pour relire et corriger votre manuscrit.

J’en profite pour remercier ici tous ceux qui on donné de leur temps pour relire mon texte, le corriger et l’améliorer par leurs conseils judicieux. Que vous soyez écrivain reconnu, ingénieur à la retraite, ingénieur.e en activité, professeur admiré ou ami au grand coeur (et souvent vous cochez plusieurs de ces cases), soyez ici remercié et attendez-vous à recevoir très bientôt un exemplaire de Birkat al Mouz dédicacé.

La personne en charge m’a aussi conseillé sur la mise en page et elle a finalisé le manuscrit pour en faire un texte imprimable sur un document intermédiaire. Elle m’a enfin laissé lire les épreuves sur un document PDF pour que je puisse procéder aux dernières corrections (non pas directement sur le document mais en lui indiquant le lieu exact des corrections pour qu’elle les fasse elle-même). Ce travail-là ne se fait pas dans une édition à compte d’auteur.

La couverture. J’ai proposé une photo pour la couverture et ce sont les graphistes de l’éditeur qui ont jugé si la qualité de l’image était suffisamment bonne. De même, il y a eu des échanges entre la personne en charge du manuscrit, le service graphisme et moi-même, pour que la couverture soit satisfaisante.

La promotion, le marketing et la diffusion. Une fois que le livre est publié et annoncé sur le site de L’Harmattan, une dernière personne apparaît dans votre parcours pour vous aider à faire connaître votre ouvrage. Elle s’occupe de la promotion et vous pouvez lui demander d’envoyer des exemplaires en « service de presse » à des journalistes ou des influenceurs qui, on l’espère, feront un compte rendu de lecture et donneront envie à d’autres de vous lire.

Dans ce service de marketing, on vous propose de réaliser une vidéo de présentation qui pourra être diffusée sur les réseaux sociaux et autres sites, en plus du site de l’éditeur. Cette vidéo est réalisée avec le matériel et le personnel de l’éditeur sans frais pour l’auteur. Je ne l’ai pas encore faite, ni même pris contact avec le service en question, donc je ne peux rien dire de plus concernant cette vidéo, mais à l’époque de YouTube et d’Instagram, c’est un service appréciable.

Il y a enfin la possibilité d’organiser une « soirée » signature dans les locaux situés au centre de Paris, où l’on peut inviter quelques dizaines de personnes. Cela non plus, je ne l’ai pas encore fait, mais c’est un service que tous les éditeurs ne sont pas capables de rendre à leurs auteurs.

En définitive, je pense que le bilan général est plutôt positif. En ce qui me concerne, et pour être honnête, j’ai été agréablement surpris car je m’attendais à être traité sans égard dans une immense usine à gaz. J’ai au contraire eu la sensation d’être accueilli poliment dans une entreprise bénéficiaire qui a le sens du profit, et qui me donne des outils pour faire exister et rendre accessible un livre intéressant, attachant et peut-être même utile à certains égards. Je n’ignore pas que L’Harmattan est moins prestigieux que beaucoup d’éditeurs. Je n’ignore pas que pour un certain esprit snob très vivant chez les amateurs de livres, un petit éditeur éphémère vaudra toujours mieux que cette vieille boîte controversée. Cependant, mon expérience me pousse à déclarer qu’il n’y a aucune honte à publier là.

Vous ne ferez pas carrière grâce à L’Harmattan, mais votre carrière ne souffrira pas d’avoir publié chez L’Harmattan.

« Chef d’oeuvre », écrit le libraire

Dans la jolie librairie La Cavale, située dans le quartier Beaux-Arts de Montpellier, les libraires écrivent de petits mots personnels sur des fiches qu’ils coincent sur les livres qu’ils veulent recommander. Cela se fait de plus en plus. Sur La Plus secrète mémoire des hommes, de Mohamed Mbougar Sarr, la fiche est très vite lue. Voici ce que les libraires ont écrit :

Attention, chef d’oeuvre !

C’est court et je ne sais pas si le terme de chef d’oeuvre peut encore convaincre quiconque d’ouvrir un livre. C’est comme quand on dit d’un écrivain qu’il a « du talent, peut-être même du génie » (je tire cela du roman La Plus secrète mémoire des hommes). N’est-ce pas le signe le plus implacable que l’on n’a rien à dire sur un livre, ou un écrivain ?

Comme le libraire savait que c’était paresseux, et même un brin contre-productif, d’annoncer un chef d’oeuvre, il a ajouté, pour donner une dimension humaine et sympathique :

Nan, mais sérieux, c’est vrai.

Je ne sais pas ce qui m’a donné le moins envie de lire, entre la première et la deuxième partie de ce commentaire.

Le bois de chauffage dans les bois

Le bois coupé des forêts que j’entrepose chez Peter, janvier 2022

Comme notre appartement est en travaux, Hajer et moi vivons dans une maison que possèdent nos amis anglais, que je nommerai Patrick and Beatrice pour leur assurer l’anonymat.

Ils nous laissent l’usufruit de leur maison adossée à la colline d’Arrigas et que nous chauffons avec de belles flambées dans la cheminée du salon.

Tous les matins, donc, je monte dans la forêt équipé d’une scie et d’un sac solide pour ramasser du bois de chauffage. Je marche dans la belle campagne des Cévennes jusqu’à ce que je trouve des arbres morts et secs. Cela ne manque pas, je peux l’assurer, les forêts françaises regorgent de bois sec qui ne demande qu’à être ramassé. En effet, la plupart des gens qui se chauffent au bois achètent leurs bûches et se font livrer des stères à la fin de l’été pour préparer l’automne et l’hiver. Ils ne songent pas à aller se promener pour se fournir en énergie gratuite.

Je préfère la méthode ancienne, celle des contes de fées. Sortir dans les bois et glaner. J’ajoute à ce geste auguste les sciage pour ne pas avoir à traîner des troncs entiers. Cela me fait travailler les muscles car j’utilise tantôt le bras gauche, tantôt le bras droit. Pendant que je m’active dans les bois, je ressens aussi la satisfaction de celui qui fait une bonne oeuvre, en l’espèce nettoyer nos sous-bois des détritus qui pourraient prendre feu à la moindre étincelle et provoquer de terribles incendies.

En Oman, il y a encore quelques mois, je faisais mes exercices sportifs en courant sur la plage et en nageant dans l’océan. Aujourd’hui je joue au cache-cache avec les chasseurs et je fais le bûcheron au grand coeur pendant que mon épouse dort. La sagesse précaire s’adapte à tous les climats et à toutes les offres sportives.

Mbougar Sarr, un Prix Goncourt contre la fièvre identitaire

Mohamed Mbougar Sarr, 2021.

Très heureux de voir le prix Goncourt attribué à cet écrivain sénégalais que je ne connaissais pas.

Le Monde affirme qu’il faisait office de favori dans la liste des finalistes. Si cela est vrai, c’est certainement une question politique et idéologique.

Je n’en parlerai donc que sous un angle idéologique. Il était bon de célébrer un écrivain africain pour de nombreuses raisons.

La montée de l’extrême-droite actuelle se doit d’avoir des symboles forts pour contrer son offensive. En effet, ce qu’on voit apparaître avec les Zemmour, les Papacito, les hordes d’influenceurs qui s’autoproclament intellectuels et « défenseurs de la culture française », c’est la mouvance des identitaires. Ils pensent que la France est plus qu’une nation, qu’elle est une identité, c’est-à-dire la race blanche, la religion chrétienne, l’héritage gréco-latin, le pinard et le cochon. Pour eux, un musulman ne sera jamais français.

Pour la droite identitaire, il faut tourner le dos à l’Afrique, ce qui est une aberration du point de vue de la Francophonie, de l’économie, de la rencontre des peuples, des alliances à venir, etc.

Le prix Goncourt à un écrivain sénégalais affirme qu’un lecteur français sera toujours plus proche d’un écrivain noir que d’un polémiste blanc. Un amoureux de la langue française sera toujours du côté de Mohamed Mbougar Sarr.

Visa pour l’éternité, de Laurence Couquiaud

Visa pour l’éternité, de Laurence Couquiaud, Albin Michel, 2021.

Ce roman raconte l’histoire extraordinaire de ce consul japonais qui a offert des visas à des milliers de réfugiés juifs pendant la guerre.

On sait que de nombreux juifs d’Europe ont fui vers l’Amérique, mais on sait moins que l’Asie fut aussi une terre d’accueil. Shanghai bien sûr mais aussi le Japon, grâce à un diplomate japonais au destin romanesque, le consul Chiune Sugihara.

Publié chez Albin Michel, le roman de Laurence Couquiaud retrace le destin de plusieurs personnes qui ont trouvé refuge au Japon, grâce aux visas délivrés par ce consul. Les hasards de l’histoire ont transformé la vie de ce Japonais, ont fait de lui un héros et un juste.

Écrit en de brefs chapitres qui font penser à des scènes de cinéma ou de série télévisée, le récit de Laurence Couquiaud commence et se termine en Israël, où des survivants essaient de construire une vie de bonheur familial. On rencontre le fameux Chiune Sugihara dès la page 69 et on s’attache très vite très fort à ce personnage complexe, diplomate japonais amateur de voitures et de langues étrangères, en poste en Finlande puis en Lithuanie dans les années 1930 et 1940.

Une histoire d’amour entre deux réfugiés polonais se tresse dans le portrait géopolitique de la guerre et fait du livre un page turner vraiment crédible et parfaitement mélodramatique. Je vois d’ici son adaptation sur Netflix ou sur Prime Video avant la fin 2022.

J’ai découvert ce roman en rencontrant son auteure à l’université Paul-Valéry, à Montpellier. Les 21 et 22 octobre 2021, nous participions ensemble au colloque intitulé « Fuir les Nazis. Les exil béni de l’Asie ? », organisé par Philippe Wellnitz et Gérard Siary, pour le compte de l’Institut de Recherche Intersite Études Culturelles (IRIEC).

C’était un bien bel événement qui nous a permis, Hajer et moi, de prendre des vacances par rapport aux travaux que nous entreprenons dans notre appartement des Cévennes. Ce colloque était pour nous une véritable respiration pendant laquelle nous pensâmes à tout autre chose que cloison porteuse, chape de béton, poutres apparentes, plaques de plâtre et gravats.

Hajer fit une belle présentation sur un certain Ernst Heppner, qui fuit avec sa mère et vécut à Shanghai dans les années 1930. Moi, grâce à l’impulsion de Philippe Wellnitz qui me proposa ce sujet, j’ai parlé d’un pianiste juif ukrainien qui a vécu une grande histoire d’amour avec le Japon. Leo Sirota, virtuose et professeur, est allé s’exiler à Tokyo dès 1929, avant que les Nazis ne persécutent les juifs. Il y resta quinze ans, jusqu’après la guerre.

Le pianiste Leo Sirota avec sa femme et sa fille, en chaussettes, attentif à la musique japonaise

Il va sans dire que je me suis personnellement identifié à cet artiste qui est devenu enseignant et qui a trouvé son bonheur dans des pays lointains. Pour reprendre le titre du livre de Laurence Couquiaud, avoir la chance de vivre en Asie quelques années et y être bien accueilli, c’est un peu obtenir un visa pour l’éternité.

Marié depuis cinq ans

Ce mois-ci, le sage précaire et son épouse célèbrent leur cinquième anniversaire de mariage.

Cinq ans, ce n’est pas rien dans une vie. On en aura vécu des aventures, ma moitié et votre serviteur, depuis cinq ans. On en aura vu du pays.

Cinq ans, c’est une façon de compter, car selon notre livret de famille, nous ne sommes mariés que depuis moins longtemps. En septembre 2016, Hajer et moi avons célébré nos fiançailles et notre mariage coutumier, dans la famille et en présence d’un homme de foi qui nous a unis devant Dieu.

Il a fallu plus d’un an pour que notre union soit reconnue officiellement par un pays administré, connu des organisations internationales de type ONU.

La sagesse précaire n’a pas été inventée pour parler de sujets comme le mariage. La sagesse précaire, d’ordinaire, est faites pour traiter du célibat, du suicide, des littératures géographiques, des explorations de terrains vagues.

Mais c’est ainsi. Aujourd’hui, nous célébrons le mariage. Le bonheur existe aussi là, dans les institutions traditionnelles.

Je suis parti vagabond, je vous reviens capitaliste. Mon retour en France

Ce mois d’août marque ma réinstallation dans mon pays d’origine. J’étais parti célibataire, je reviens avec une épouse. J’avais quitté le territoire ouvrier ramoneur, je m’y rabiboche enseignant chercheur. J’étais diplômé de philosophie quand je me suis éloigné géographiquement de la communauté nationale, je la réintègre docteur ès lettres. J’avais émigré car je n’avais plus de place à Lyon, je remigre car j’ai un endroit où vivre dans une sous-préfecture d’Occitanie.

Le sage précaire est parti de France en 1998, dans une incertitude telle qu’il annonçait : « Je pars en Irlande : si je tiens plus de trois mois à l’étranger, ce sera un grand succès. » Cette déclaration, c’était le début de la sagesse.

J’ai quitté mon pays unilingue, j’y retourne polyglotte. Je rêvais de donjuanisme, j’ai trouvé le bonheur dans la monogamie. J’étais athée, je me retrouve pratiquant. Je ne possédais rien, je suis maintenant l’heureux propriétaire d’un petit appartement et d’une parcelle de terrain en montagne.

Combien de temps vais-je rester en France ? Qui le sait ? Si ma patrie n’a pas besoin de mes services, je serai peut-être obligé de repartir sur les routes pour offrir ma force de travail à d’autres. Pour l’heure, je respire enfin le doux air sec des Cévennes méridionales et je suis content.

Nuit à l’opéra et au palace. Le sultanat d’Oman sur un grand pied

Décor d’opéra, Royal Muscat Opera House, 2018

Quand on vit dans une oasis d’Oman, on ne manque de rien mais on aime passer des soirées et des matins en ville. Hajer et moi nous sommes mariés en 2016 alors nous sommes un jeune couple, quel que soit notre âge. Nous ne nous refusons rien car nous vivons avec la même insouciance que lorsque nous avions vingt ans, à la grande différence près qu’aujourd’hui nous pouvons nous offrir les petits plaisirs de la vie que je voyais comme un luxe inaccessible quand j’avais vingt ans.

Ce soir, nous couplons les deux péchés mignons de ma vie dispendieuse en passant la nuit à l’hôtel Chedi après avoir assisté à La Flûte enchantée à l’opéra de Mascate. Nous arrivons donc en début d’après-midi au palace pour jouir de notre chambre. Nous nous baignons et sirotons diverses boissons avant de nous préparer pour sortir. Ayant peu d’options vestimentaires, je suis prêt en quelques minutes et regarde la télévision pendant qu’Hajer entre dans la phase propédeutique de son apprêtement. 

Le Chedi Hotel, Mascate, 2018

Dans la voiture, Hajer respire calmement et se laisse habiter par sa fonction temporaire de princesse arabe. Elle sera perçue comme une personne venue du Liban ou de Syrie, elle parlera un arabe difficile à localiser. Elle ne va pas à l’opéra pour nouer des contacts ni pour élargir son cercle d’amis. De toute façon, c’est très simple : personne ne lui parlera tant qu’elle restera près de moi. Elle se servira de mon corps cravaté comme d’un bouclier mondain.

Nous voyons apparaître le grandiose opéra : une impressionnante construction en pierre blanche, agrégation de volumes cubiques qui se déplient dans l’espace. Éclairé dans la nuit, ce monument est puissant et s’intègre parfaitement à l’urbanisme volontariste de la capitale. Basse de taille, proche du sol et du niveau de la mer, blanche ou crème, élégante et ondulante aux affleurements des collines, la ville tient à garder sa sérénité. Elle ne veut pas imiter ses voisines Dubaï et Abu Dhabi. Plutôt que des gratte-ciel, Mascate voudrait se recouvrir de perles et de diamants qui s’étaleraient sur son corps voluptueux le long de la façade océanique.

La volonté d’éducation du pouvoir en place est évidente sur bien des points, mais la construction de l’opéra est sans doute la plus éclatante des démonstrations. Quand les pétrodollars ont permis au pays de sortir de la pauvreté, le sultan a décidé de laisser sa marque dans de grands travaux comme la Grande Mosquée. Il a eu aussi la sagesse de vouloir une grande maison dédiée à la musique et aux arts, en plus des inévitables temples administratifs et autres palais offerts à la police et à l’armée.

Diamant dont les Omanais peuvent être fiers, l’opéra est par essence élitiste mais pas à cause de ses tarifs. Ce soir, par exemple, les billets ont coûté moins de vingt euros. Une politique de subventions publiques assure l’accès à la grande musique pour tous. La programmation est relativement bonne : une alternance de musique arabe et de musique occidentale. De grandes voix du monde lyrique se déplacent, des productions de qualité viennent d’Europe. Des stars de la musique populaire aussi, ainsi que des soirées à thème plus ou moins pédagogiques.

De tous les spectacles auxquels nous avons assisté, Hajer a longtemps préféré La Fille du régiment de Donizetti, chanté en français par une troupe de Milan, tandis que mon cœur battait pour un concert du musicien saoudien dont j’ai parlé dès le début de ce récit, le chanteur et joueur de oud Abadi al Johar. Les opéras de Wagner ne nous ont pas enchantés malgré quelques voix impressionnantes, à cause de décors et de costumes kitsch. Ce palmarès a tenu jusqu’à la performance de Don Giovanni donnée par la troupe de l’Opéra de Lyon qui a mis notre couple d’accord pour l’élire comme notre meilleure soirée. 

Cette nuit, nous sommes particulièrement excités car nous allons découvrir la nouvelle salle de musique. Les travaux sont terminés depuis peu. Il s’agit d’une salle de musique plus intimiste, pouvant accueillir des orchestres de chambre. De plus, la production de La Flûte enchantée est mixte, paraît-il, comprenant des Omanais et des Allemands. 

Dans la salle de concert, les Omanais ne sont pas plus nombreux que les expatriés. Il faudra encore du temps pour l’opéra remplisse totalement son rôle de Maison de la culture pour la petite bourgeoisie omanaise. 

Retour au Chedi Hotel. Nous marchons la tête haute, comme si nous étions à notre place. Nous jouerons à ce jeu encore toute la journée de demain.

Le social et la foi : de la sourate 107

La courte sourate 107 articule la ferveur de la foi et la solidarité sociale. Je cite de mémoire la traduction de Mohammed Houlbad :

Au nom de Dieu, le doux, le miséricordieux

Regarde celui qui ne croit pas au Jugement dernier

C’est le même qui ne prend pas soin de l’orphelin

Malheur à celui qui prie

En pensant à autre chose

Qui prie avec ostentation

Et ne nourrit pas le pauvre.

Fin de la sourate.

Nulle part plus qu’ici la foi est décrite comme inséparable d’un progrès humanitaire. Prier pour la galerie n’est déjà pas glorieux, mais faire le dévot sans faire l’effort concret d’aider les pauvres est carrément considéré comme un péché grave. La versification de cette sourate tresse les deux thèmes de la sincérité du cœur et de la générosité de la main comme deux réalités inextricables. Qui prie avec application partagera son revenu avec la communauté, de manière quasiment automatique. Inversement, l’arrogance et l’avarice vont de pair, la tartufferie et la muflerie aussi, ainsi que la distraction et l’égoïsme.

Qui ne se concentre pas lorsqu’il prie (et l’on pense tous à autre chose pendant une prière, voire à des choses mauvaises), finira par laisser mourir son prochain. Les deux valeurs sont à mon avis interchangeable et peuvent se lire de multiples manières. Par exemple : celui qui ne fait pas d’effort pour combattre la misère finira en enfer, car son égoïsme économique est un signe manifeste que ses prières sont faites « en pensant à autre chose ».

Je suis très touché par cette sourate car je confesse être un homme dilué. Ma faculté de concentration n’est pas très grande et je dois m’y reprendre à plusieurs fois pour être vraiment connecté à ce que je fais. Je vais donner de ce pas de l’argent à des pauvres.