Cruising au soleil couchant, Seeb

Quand nous n’avons pas l’énergie d’aller nager dans la mer, parce qu’il fait trop chaud et que nous sommes de gros flemmards, Hajer et moi partons au hasard des rues, à pied ou en voiture.

Parfois, Hajer sort son téléphone et, possédée par je ne sais quel génie intérieur, elle filme ce qu’elle voit, surtout quand le soleil couchant se trouve dans notre ligne de mire. Ce sont de rares moments où l’on se dit que l’on pourrait faire des reportages de ouf, si nous nous y mettions.

Nous ne filmons pas la plupart des choses que nous voyons, encore moins les gens que nous rencontrons. Et pourtant Dieu sait qu’ils méritent d’être vus et entendus.

L’art de la promenade en voiture nous vient de la culture américaine, c’est pourquoi on utilise des mots anglais pour la décrire, le « cruising ». En Irlande, mes amis dublinois m’avaient introduit à ce passe-temps philosophique de rouler pour rouler. L’écrivain-philosophe Bruce Bégout a publié plusieurs livres de littérature géographique en Amérique dans lesquels il parle du « cruising« . Or, ici en Oman, les Indiens ont introduit un nouveau terme : « roaming« . On peut donc dire que mon épouse et moi roamions à Seeb. Ce n’est pas très heureux, comme expression.

Nous nous faisions systématiquement klaxonner car nous étions trop lents, trop contemplatifs. N’oublions pas qu’ici, en juin 2021, l’épidémie du COVID 19 est repartie à la hausse et que le gouvernement a instauré un nouveau couvre feu à 20h00. Nombreux sont les automobilistes qui voulaient rentrer chez eux avant l’heure fatidique et ne supportaient pas les touristes comme nous. Alors à partir de 19h00, le roaming sur la corniche n’est plus possible, pollué qu’il est par une armée de citoyens qui respectent la loi.

Recherches sur la littérature de voyage : l’école francophone

Les spécialistes de la littérature de voyage ne sont pas extrêmement nombreux mais ils forment une petite communauté universitaire très intéressante à observer. Je précise d’emblée que je fais partie moi-même de cette communauté, donc mes paroles n’ont rien d’objectif. Cette petite analyse m’amuse d’autant plus que j’ai essayé de cartographier l’équivalent britannique de cette approche française. J’avais montré qu’il existait une « école de Nottingham » et un « cercle de Liverpool ». J’étais très satisfait de mes catégories qui m’ont valu quelques remarques. Par conséquent, pour caractériser l’approche française de la littérature de voyage, je vais essayer le terme d’ « école francophone ».

Je ne peux pas annexer le nom d’une institution ni d’une ville pour la raison que la revue principale est affiliée à Clermont-Ferrant, comme l’est Philippe Antoine, l’un des fondateurs de ce courant, bien que le centre de recherche soit affilié à la Sorbonne. D’ailleurs, s’il n’y avait pas eu ce décentrement, on aurait pu parler d’une « école de Paris » puisque la collection de livres la plus importante fait partie des Presses de l’Université Paris-Sorbonne, et que d’importantes figures de ce groupe de chercheurs travaillent à Paris : François Moureau est une huile de la Sorbonne, Sarga Moussa est affilié au CNRS et Gilles Louÿs à Nanterre. On est donc passé à deux doigts d’une centralisation commode. Au contraire, on peut parler aujourd’hui d’une belle décentralisation. Regardez le comité de rédaction de notre revue, Viatica : outre Clermont-Ferrand, se distinguent l’université de Picardie avec Anne Duprat, l’École normale supérieure de Lyon avec Liouba Bischoff, l’université de Lorraine avec Alain Guyot, etc. Et je ne parle pas d’autres figures marquantes telles qu’Odile Garnier de Nice, Daniel Lançon de Grenoble ou Sylvie Requemora-Gros d’Aix-Marseille. C’est donc la France tout entière qui est concernée par cette « école francophone ».

Beaucoup plus que la France, évidemment, c’est pourquoi je ne l’appelle pas « l’école française ». C’est l’ensemble de la francophonie qui s’exprime ici puisque la place de la Suisse et du Canada est incontournable quand on évoque la littérature des voyages. Je ne pense pas aux éternels écrivains suisses que l’on sort du chapeau chaque fois que l’on invoque le récit de voyage, Ella Maillart et Nicolas Bouvier, mais bien des chercheurs, car dans ce domaine aussi les universités suisses, canadiennes, belges, sont souvent en avance sur la recherche hexagonale. Le suisse Adrien Pasquali a écrit un livre de référence en 1997 peu avant de disparaître. Roland Le Huenen a longtemps enseigné à Toronto et a écrit les premiers grands articles qui ont marqué notre champ de recherche, Roland Le Huenen qui est décédé il y a peu et à qui la revue Viatica rend un vibrant hommage dans son huitième numéro.

Je trouve cela beau, cette constitution d’une communauté de chercheurs qui se souvient, qui fonde des traditions et qui ouvre ses rangs à des jeunes pour vivifier la pensée et faire place à l’innovation. Cette communauté se manifeste dans plusieurs espaces symboliques comme des rencontres, des collections spécialisées chez des éditeurs universitaires, des revues ou des laboratoires. Les principaux animateurs de cette communauté organisent fréquemment des colloques nationaux et internationaux qui se concrétisent parfois dans des publications. On peut bien sûr mentionner le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV) fondé par François Moureau dans les années 1980, la collection « Imago Mundi » chez Sorbonne Université Presses, où j’ai eu le bonheur de publier ma Pluralité des mondes, la revue Viatica fondée en 2014 et les colloques réguliers dont celui de 2012 où j’ai participé pour la première fois sans avoir clairement conscience de la cohérence idéologique de cette communauté vivante et affectueuse envers ses aînés.

Pour rendre justice à mes petits efforts, je me permets de relever que j’ai quand même tenté de poser des jalons dans un billet de 2012, d’une comparaison entre la critique britannique du travel writing et son équivalent francophone. Certes, je me limitais dans ce minuscule article à montrer qu’en France et au Canada on faisait encore grand cas des écrivains voyageurs médiévaux à la différence des études britanniques et que cela avait de réelles conséquences idéologiques. Cela reste maigre mais il faut un début un tout et je reste persuadé que nous devrions nous pencher sérieusement sur une cartographie des diverses approches théoriques sur la littérature des voyages, pays par pays, langue par langue. Que font les Allemands par exemple ? Comment étudient-ils les écrivains voyageurs de langue allemande ? Je pose cette question à tous les universitaires d’outre-Rhin que je croise dans les colloques et mes voyages, et n’ai jamais reçu de réponses satisfaisantes. Que font les Polonais quand ils étudient Jean Potoski, Andrzej Stasiuk et Ryszard Kapuscinski ?Le but de cette cartographie, selon moi, ne serait pas de fusionner toutes les approches, mais de prendre conscience de nos impensés, nos angles morts, nos divergences et nos convergences, et au final de muscler certaines tendances critiques, voire de passer des alliances de circonstance sur tel sujet, telle notion, comme des tribus de guerriers nomades.

En attendant que lumière soit faite sur l’Europe de la littérature viatique, recentrons-nous sur cette myriade de textes et de rencontres en langue française. Les générations s’y croisent, de frais doctorants pas encore trentenaires côtoient des fringants retraités, des livres passionnants ont été publiés. Quelque chose est en train de se passer qui vaut le détour.

Jean Rolin et les pétunias dans le Golfe persique

Les villes côtières du Golfe persique peuvent être très belles. Mascate, par exemple, est pleine de charme. Une des choses qui me plaît le plus dans la capitale d’Oman est la végétation, les fleurs et les arbres cultivés en bord de route. Autour des rond-points, s’étendent en étoile de véritables parcs avec des pelouses impeccables et des arbres remarquables, certains anciens et tous plantés avec soin, voire avec science.

L’écrivain Jean Rolin, qui est allé dans le Golfe au début du siècle pour écrire son récit Ormuz, se moque dans une vidéo tournée chez son éditeur P.O.L. de tous les pétunias qui ont été plantés dans les villes de cette région. Pour lui, il s’agit d’un gâchis épouvantable. De la minute 8’28 à 9’20, Rolin s’amuse de ces pétunias pour conclure que cela relève d’une « vision caricaturale du monde dans lequel on vit et de celui dans lequel on pourrait être amené à vivre ».

S’il n’y avait que des pétunias, je serais d’accord pour me moquer avec le grand écrivain, mais ce que l’on trouve comme plantes est bien plus divers en Oman. Et surtout, une information d’importance doit être apportée : contrairement à ce que l’on pourrait penser, les autorités omanaises n’utilisent pas d’eau potable pour ces parcs et ces jardins, ni n’épuisent les nappes phréatiques du pays. Les autorités ont mis en place un réseau de stations d’épuration, ainsi que de désalinisation de l’eau de mer, et c’est dans ces ondes à peine dépolluées que l’on puise pour arroser ces milliers de pétunias. Je tiens cette information d’ingénieurs hydrauliques français qui travaillent en Oman.

Quand vous viendrez vous promener en Oman, ne soyez pas surpris par la magnificence des fleurs et des essences. Au contraire, ayez foi dans le fait que, malgré la chaleur des longs été, peut-être verrons-nous pousser de véritables forêts dans l’Arabie heureuse.

Chinois de Liverpool

C’est bien simple, depuis que je suis en Angleterre, je mange chinois. Ce n’est pas que je fuie la nouriture anglaise, bien au contraire, je cours après les frites et les filets de morue, mais je n’ai pas le choix, ce que je vois de plus appétissant, et même de seuls restaurants dans mes prix, ce sont les buffets chinois.
Je mentirais si je disais que cela ne me réjouit pas intimement et ne me ramène pas à de délicieux souvenir dans mon pays d’adoption.
A Liverpool, comme à Manchester, un quartier chinois expose une belle arche colorée et propose au promeneur toutes sortes de restaurants ouverts toute la journée. Pour six livres (à peu près 100 yuan RMB), on peut manger à volonté.
La coquetterie anglaise va jusqu’à traduire les noms de rue en chinois. Je dis que c’est de la coquetterie car, let’s face it, les Chinois savent lire l’anglais, ils n’ont nullement besoin de traduction. Ce signalement est fait en direction des Occidentaux, pour leur montrer que Liverpool a évolué depuis l’infâme et lucrative époque du commerce triangulaire, de la traite des esclaves et du colonialisme.
Par ailleurs, les Chinois, et le mandarin, c’est classe, cela fait ouvert sur le monde, presque lettré. Il n’y a pas de quartier africain, (qui ferait classe aussi, notez bien.) 

Des maisons dispersées dans le désert

Depuis ma maison, je vois presque l’université. Je vois en fait les projecteurs du théâtre en plein air, où se mettent en scène les remises de diplômes quand il fait plus frais.

Ces projecteurs font office de boussole dans mes pérégrinations. Car les rues et les routes en Oman fonctionnent de manière  arbitraire. On trace une rue qui passe entre les maisons, puis la route s’arrête abruptement et l’on continue de marcher sur une piste, voire sur la rocaille du désert.

Certaines rues mènent quelque part, certaines rues ne mènent nulle part.

Je marche pour aller à la fac.

Je marche pour rentrer à la maison.

Je n’ai pas encore trouvé la routine, l’itinéraire répété. Chaque trajet prend des tours et des détours différents. Parfois je m’égare et vois ma maison à cent mètres, derrière moi alors que je la croyais devant. Les maisons sont entourées d’un mur qui crée la distinction nette entre le public et le privé, entre l’intime et le désert.

Je marche dans un espace indéfini, indéterminé, entre les maisons, et ce sont elles que je regarde pour me repérer. L’espace est ainsi traversé de pistes virtuelles et les rares piétons passent entre les blocs-maisons disséminés comme au hasard.

Ce matin, je crois avoir trouvé la ligne presque droite qui mène de ma porte à mon bureau. Je vais tâcher de la retrouver ce soir et je vous tiens au courant.

Bilan du printemps 2015. L’appartement de Ben

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Le printemps 2015 fut studieux et laborieux pour le sage précaire. Les journées étaient douces et lumineuses dans l’appartement de Ben, qui m’en avait laissé les clés avant de partir au Tchad où il travaillait.

Dans la banlieue orientale de Lyon, le sage était plus précaire que jamais. Il gagnait sa vie par des travaux manuels la plupart du temps. De temps en temps, un article ou une conférence rappelait au précaire qu’il était un sage avant tout.

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L’appartement de Ben avait été acheté l’été précédent, en 2014, et nécessitait quelques travaux de rafraîchissement. L’heureux propriétaire fit appel à moi pour les mener à bien, ce qui fut une réelle bénédiction. J’étais logé gratuitement dans le lieu même où je devais peindre, tapisser et gratter. C’était d’un confort que peu d’ouvriers connaissent. Et quand on sait le coût des loyers en France, on comprend que l’avantage en nature que cela représentait dépassait même le salaire que mon ami avait généreusement consenti à me verser.

Le fils aîné de Ben étant étudiant à Lyon, nous partagions l’appartement dans une colocation quasi familiale. Ce gamin est né il y a vingt ans parmi nous, de parents étudiants en philosophie, et je m’occupais de lui bien avant qu’il sache parler, qu’il se fasse constamment l’avocat du diable et qu’il lise Nietzsche malgré mes vaines interdictions. Je me plais à penser que je suis un père spirituel pour lui, sévère, juste et implacable, une sorte de maître à penser dans la précarité des choses.

Je convoque toute ma science pédagogique pour l’orienter de la façon la plus nuancée qu’il m’est possible : « Lire Nietzsche n’est pas bon pour des jeunes morveux de ton espèce ; ça les rend cons et prétentieux ». Autant que je m’en souvienne, il n’a jamais suivi mes conseils avisés.

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(C’est la même rengaine avec son père, je tiens à le consigner ici, publiquement et officiellement. Benoît s’obstine à lire de vieux romans de Daphné du Maurier alors qu’il n’a pas encore lu Le Royaume d’Emmanuel Carrère. Et en Cévennes je suis obligé de lui mettre en main les oeuvres de Jean Carrière pour qu’il détourne un peu les yeux des livres jaunis de Charles Morgan qu’il a dû chiner chez ses parents. Non mais je le demande à tous mes lecteurs, qui lit encore Charles Morgan ?)

Fréquenter mon colocataire de 20 ans, c’était donc un peu voyager dans le temps pour le sage précaire. S’il avait la mémoire de sa petite enfance, le fils de Ben se souviendrait que ma compétence éducative se bornait consciencieusement à boire des verres de Mâcon avec son père qui promenait l’enfant sur le plateau de la Croix-Rousse.

Devenu adulte, ce grand échalas était irrésistiblement attiré par une des chambres à coucher que j’avais cru mienne. A chaque fois que je revenais à l’appartement il l’avait réinvestie en mon absence. Je décidais d’élire l’autre chambre, et tout rentra dans l’ordre. Il partait étudier le droit et la politique internationale tandis que moi, débonnaire, je couvrais de papier peint le couloir ou repeignais le plafond.

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J’étais heureux dans l’appartement de Ben. Le matin j’ouvrais les volets et admirais la lumière sur le canal de Jonage. Je chaussais mes souliers de sport et courais une petite heure le long de l’eau. Une demie-heure à contre-courant, et une demie-heure dans le sens du courant. Au retour, en sueur, je me douchais et travaillait quelques heures sur le manuscrit en cours.

C’est seulement quand mon esprit avait besoin de se reposer de son labeur d’écriture et de recherche que je reprenais le chantier de la rénovation de l’appartement. C’était évidemment l’équilibre entre les tâches manuelles et l’exercice intellectuel qui me rendait  heureux.

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J’envoyais à Ben des photos de l’avancée des travaux. Ecrasé de chaleur à N’Djamena, il accueillait ces clichés avec émotion. Ce n’est pas tant la qualité de mon travail, qualité toute relative, qui l’émouvait, que de repenser à sa propriété où la fraîcheur et l’élévation régnaient.

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Nuits de Fourvière : Molière vu par les Deschiens

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La photo d’ouverture de ce billet vous paraît peut-être proche de celle qui ouvre le billet précédent ? Il faut croire que sur scène on aime les jambes des femmes et les rapports sexuels simulés. Il s’agit cette fois des Femmes savantes de Molière, mis en scène par Macha Makeieff, celle qui a géré avec son partenaire la troupe des Deschiens sur Canal plus et les nombreuses pièces produites par la compagnie Deschamps.

J’ai vu cette pièce grâce à Hélène qui travaille au théâtre de la Criée à Marseille, dirigé par la même Macha Makeieff. Hélène montait à Lyon pour voir la création de ces Femmes savantes et m’invitait à la rejoindre pour la soirée. Cela se passait au théâtre antique de Fourvière, sur les hauteurs gallo-romaines de Lyon, là où les Celtes autrefois sacrifiaient au rite du dieu Lug (je dis n’importe quoi).

Tous les étés, sur la colline de Fourvière, la ville de Lyon organise un festival au nom érotique et poétique : Les nuits de Fourvière. On dirait un poème de Nerval.

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De tout ce festival, je n’ai vu que Les femmes savantes, et ne l’ai pas regretté. Assis sur les gradins en pierre à côté d’Hélène, j’ai admiré les idées de mise en scène originales tandis que la nuit tombait et que les oiseaux faisaient des volutes entre nous et la scène.

On connaît l’histoire de ce classique : dans une famille tenue par un père un peu faible, les femmes sont de fortes têtes et veulent faire régner une ambiance intellectuelle. Des deux filles, l’une veut se marier et l’autre veut la convaincre que le mariage l’enchaînerait à un homme et dégraderait son statut de philosophe au profit d’un rôle de mère et d’épouse.

La mère de famille règne sur la maison avec une autorité castratrice et sa soeur est hébergée à l’année, appartenant elle aussi à la société des Précieuses. Son rôle est le plus comique : vieille fille sans beauté, elle est persuadée d’être courtisée par tous les jeunes homme qui, en fait, essaient de séduire les jeunes filles.

Au milieu de tout ce beau monde apparaît Trissotin, un poète qui écrit des vers sans grâce mais qui fait se pâmer les femmes savantes. Trissotin est naturellement une sorte d’hypocrite qui impose sa loi dans la maison par l’entremise des femmes qui sont sous son empire.

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Macha Makeief a fait de Trissotin un travesti, une espèce de Conchita Wurst sortie des années 1970. D’ailleurs, l’ensemble de la pièce est située dans les années 1970, pour jouer sur les ambiguïtés sexuelles de l’époque.

Plusieurs films dans la même balade à vélo

Un vélo qui s’ennuyait dans un garage de Villefontaine rigole et scintille désormais sur les hauteurs de Villeurbanne. Un jour qu’il faisait trop chaud pour courir et pour écrire, le sage précaire a décidé d’aller voir plusieurs films dans des salles de cinéma distancées les unes des autres sur la commune de Lyon, et de faire tous les trajets à vélo pour faire quand même un peu d’exercice.

Pour aller à l’Institut Lumière, rue du Premier film (8ème arrdt), il me fallait passer par le parc Blandan. Ancienne caserne militaire, je découvre ce qu’ils en ont fait. Pas mal du tout ces herbages, cet art du jardin un peu déstructuré, un peu urbain, un peu prairie et herbes folles. Bon, j’apprécie l’urbanisme doux que les Lyonnais veulent développer dans leur vieille cité industrielle.

On arrive à l’Institut Lumière, pour découvrir que tout a changé par rapport aux années 1990. De mon temps, les salles de cinéma se trouvaient dans le château lui-même (une demeure néo-je-ne-sais-quoi, datant des année 1900, avec des tourelles et une polychromie due aux différentes pierres de l’édifice). Aujourd’hui les salles sont dans l’ancien hangar qui a vu naître le cinéma. Au fond du jardin.

Je paie ma place et m’installe dans les sièges hyper confortables de l’Institut. Il y a un festival Orson Welles. Je me rends compte en cours de route que, finalement, je n’aime pas trop Orson Welles. Son Macbeth, après plusieurs visions, je peux dire que je n’aime pas. J’ai même eu la révélation que je n’aimais pas tellement Shakespeare non plus. Je suis trop vieux pour me mentir à moi-même. D’accord pour les comédies de Shakespeare, mais ses tragédies métaphysiques et brumeuses, c’est trop de drame pour le sage précaire.

Trop d’ambiance sombre, trop de fausse profondeur, trop de prophéties. Trop de crimes, trop de sorcières, trop de costumes ridicules.

Trop de chaos, de guerres, de folie, de bruit et de fureur.

Il faut être un peu adolescent pour être impressionné par tout ce cirque. Le sage précaire, qui est un éternel quadragénaire, préférera toujours Racine. (Le soir même, de retour à Villeurbanne, il pendra un exemplaire de Britannicus et dès la première scène, des les premières tirades d’Agripine, il sera conquis, ravi, emporté). Avec Racine, j’ai l’impression de me baigner dans une eau claire. Avec Shakespeare, de ramper dans la boue.

Repris mon vélo pour suivre le cours Gambetta jusqu’au Rhône, que j’ai longé jusqu’à la rue Berthelot, où l’on retrouve le cinéma Comoedia. Je vais voir Trois souvenirs de ma jeunesse, d’Arnaud Despléchin. Beaucoup trop long, et beaucoup trop adolescent là aussi. Trop de drague inexperte, trop de fantasmes masculins, trop de filles objets. Le sage précaire prend alors conscience qu’il n’aime pas énormément Despléchin, mais c’est un sentiment plus facilement avouable avec Despléchin qu’avec Shakespeare ou Orson Welles.

Pour rentrer au quartier de la soie, à Villeurbanne, il faut emprunter une longue rue qui d’abord s’appelle Félix Faure, puis Jean Jaurès et enfin Léon Blum.

Faure, Jaurès, Blum : du président de la république « qui se croyait César et qui ne fut que Pompée », jusqu’au héros du Front populaire, on se balade dans l’histoire de la république, du centre modéré jusqu’à la gauche triomphante. C’est cette balade à vélo qui aura été la plus grande émotion esthétique de la journée, en définitive. Comme quoi, il ne faut jamais douter de rien.

Ainsi parle le sage précaire.

Belfast et Charlie hebdo : une affaire de réputation

Une petite polémique agite un peu l’université de Belfast où j’ai fait ma thèse. Un débat, ou un symposium, était prévu en juin sur Charlie Hebdo, et a été « annulé » par la hiérarchie, pour deux raisons : la sécurité et la « réputation » de l’université.

La « réputation », on croit rêver. Qu’est-ce qu’on s’en fout de la réputation, je vous le demande.

D’habitude, ce genre de nouvelle n’intéresse personne et l’administration poursuit son office avec l’aveuglement dont elle est coutumière. Cette fois-ci, on ne sait pourquoi, cela a créé des remous, et le sage précaire s’en félicite.

L’écrivain Robert McLiam Wilson a dit dans un tweet qu’il n’était pas très fier de sa ville natale, et qu’il était au contraire « BEYOND proud » d’écrire dans les colonnes de l’hebdomadaire satirique. Ses romans Ripley Bogle et Eureka Street se déroulaient partiellement à Belfast et ont assuré à l’auteur une très grande affection de la part des lecteurs francophones et anglophones. Il séjourne à Paris depuis des années et semble avoir beaucoup de mal à écrire de nouveaux livres. Il exprimait déjà dans ses romans une espèce de mépris pour la grande institution universitaire de sa province natale. Ripley Bogle raconte l’histoire d’un pauvre catholique né dans les ghettos ouest de la ville, et qui réussit à intégrer Cambridge, comme par miracle, avant de sombrer dans la clochardise à Londres. Toute évocation de Queen’s university of Belfast est chez lui accompagnée de moquerie ou de dédain. Dans ses écrits de fiction, de « non-fiction » ou dans ses interviews,  on note une même prise de distance méprisante. L’affaire de l’annulation du débat sur Charlie lui donne une nouvelle occasion pour railler cette université « provinciale » et « étroite d’esprit ».

Les réseaux sociaux ont pris le relais de l’information, la presse anglaise aussi, puis la presse française. C’est la hiérarchie de l’université Queen’s qui a dû être choquée. D’habitude, elle étouffe la liberté d’expression en silence, ou elle intimide les personnels en catimini ; il est rarissime que l’on fasse la publicité de ses méfaits. J’imagine d’ici la panique qui s’est emparée de certains bureaux de University Square. La réputation de leur temple, qu’ils voulaient protéger, était en train de voler en éclat en révélant une nature craintive, brutale avec les faibles, courbée devant d’obscures puissances.

J’avais raillé moi aussi, en d’autres temps, l’étrange arrogance de cette institution nord-irlandaise qui voulait se faire plus grosse qu’un boeuf. J’avais aussi écrit sur le malaise qui me serrait le coeur devant l’auto-satisfaction qu’elle mettait en scène. Elle voulait de toute force jouer dans la cour des grands et procédait à de multiples décisions plutôt navrantes pour la liberté d’expression et pour l’éthique de la recherche.

Depuis l’annonce de l’annulation, et le tweet de McLiam Wilson, j’entends plusieurs membres du personnel sortir du bois et avouer tout haut leur désaccord avec leur hiérarchie. Cela fait plaisir de voir des enseignants chercheurs prendre enfin le risque de se faire taper sur les doigts. On ne se rend pas assez compte que les carrières universitaires sont des choses fragiles, qu’on peut être bloqués à cause d’une prise de position, d’une inimitié ou même d’un écrit jugé inapproprié.

Un autre écrivain de Belfast (qui en compte une myriade, il faut le préciser, car Belfast est une ville hautement littéraire, tout à fait à la hauteur de l’Irlande tout entière et même du Royaume-Uni), Glenn Paterson, s’est aussi décidé à prendre position, tout en précisant un fait important : il gagne sa vie en enseignant à Queen’s, car les écrivains ne peuvent pas vivre de leur plume. Donc écrire sur un blog qu’il se désolidarise de sa hiérarchie, même à propos d’un événement mineur, c’est prendre un vrai risque pour lui.

Au final, c’est un beau couac de communication que vient de nous offrir l’université, un couac qui va entacher précisément sa précieuse réputation.

Rénover au soleil

Les mains et le corps encore tremblants des soubresauts de la route dans son vieux camion commercial, le sage précaire s’est réfugié dans un bel appartement de Villeurbanne, en bordure du boulevard périphérique de Lyon.

Fatigué par sa mission de chauffeur publicitaire, il a trouvé un second souffle dans une autre activité manuelle : décoller le papier peint, poncer, plâtrer les trous, peindre les plafonds, nettoyer les sols, enduire les murs de colle et de papier neuf, etc. De même qu’on guérit un chagrin par un nouvel amour, de même, le travailleur précaire récupère en changeant de labeur. Et en enfilant un bleu de chauffe de couleur différente.

Des jours et des jours que je travaille dans cet appartement, au quinzième étage d’une résidence du quartier Carré de Soie.

Le matin à l’aube, j’ouvre les volets de ma chambre et la beauté de la vue me prend toujours par surprise : le soleil levant sur l’un des paysages les plus émouvants de la banlieue lyonnaise : le vieux cimetière de Cusset, le canal de Jonage, la centrale hydraulique « Belle époque » d’EDF, les tours de Vaux-en-Velin, le chemin de Grandclément, et tout au loin… Tout au loin, je ne sais plus, mais des collines et des nuages.

– Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
– J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages!

 Le soir, après la douche, délassement au salon ouvert sur le grand ouest. Les baies vitrées de cet appartement très seventies donnent sur les réticules du boulevard périphérique, sur les tours de la Part-Dieu et sur toute la plaine de la presqu’île. On distingue très nettement la basilique de Fourvière sur fond de colline, et l’horizon est barré par les monts du Lyonnais et le massif du Pilat.

Le soleil se couche et inonde le ciel d’un rougeoiement qui évacue toute lassitude dans le coeur du sage précaire.