Quel bonheur de travailler sur des œuvres d’art, des récits et des théories.
Je n’en reviens toujours pas que l’on puisse être privilégié au point de s’occuper d’images, de mots, de recherches et de visions.
Je rejoignais des amis au restaurant et devais leur rendre ces publications du photographe Claude Iverné. Avant de me séparer de ces livres, je les ai lus et feuilletés une dernière fois.
Iverné est un grand voyageur et un excellent connaisseur du Soudan. Il est en train de coopérer avec les musées d’Arabie Saoudite donc l’avenir dira s’il documentera le royaume avec la même profondeur que le pays africain.
Il m’a raconté comment, au milieu du chemin de la vie, il a tout quitté, la mode, les paillettes et Paris, pour aller dans un des pays les déshérités du monde et s’y installer durablement.
Depuis son retour en France, Iverné a créé des structures de recherche, d’archives et de publication, afin de faire plus de lumière sur le Soudan.
Et la lumière, un coup d’œil sur les images que je partage ici suffit pour se convaincre qu’il s’y connaît.
Le travail sur les catalogues de musée dans lequel je suis investi depuis quelques années me réjouit d’autant plus que, de retour dans mon logement cévenol, j’ai fouillé un peu dans ma bibliothèque et retrouvé les catalogues des expositions et des biennales d’art contemporain auxquelles j’ai travaillé dans les années 1990. J’étais estomaqué. Je suis bien contraint de le reconnaître : nous ne jouons pas dans la même catégorie, nous les Lyonnais de la Biennale de 1997, et nous les Saoudiens des musées de 2026.
Je me souviens d’avoir été déjà relativement déçu par ces livres à l’époque de ma carrière lyonnaise. Je les trouvais parfois pauvres, malgré les moyens considérables qui étaient engagés dans les grandes expositions internationales d’art contemporain.
Je pense en particulier du livre qui accompagnait la monographie de l’artiste américaine Ann Hamilton. Cette exposition sur trois étages m’avait bouleversé et j’avais développé de nombreuses théories à force de faire des visites guidées pour les publics de tous les âges. Le catalogue, en regard, était pauvre et prétentieux. Le conservateur, Thierry Raspail, s’était contenté de faire appel à de présumés spécialistes, profs de fac ou journalistes, pour écrire des essais abscons sans force. J’avais été meurtri.
Mais, trente ans plus tard, la comparaison est devenue presque vertigineuse. Les catalogues que l’on produit aujourd’hui en Arabie Saoudite, même lorsqu’ils présentent des défauts, même lorsqu’on peut discuter certains choix éditoriaux ou scientifiques, sont infiniment plus ambitieux. Ils sont plus riches, plus documentés, beaucoup mieux imprimés et, surtout, réalisés avec un niveau de professionnalisme qui me frappe.
Alors, sur mes étagères et en feuilletant mes vieux catalogues du siècle dernier, je mesure le chemin parcouru. Il ne s’agit pas d’une question de papier, de photographie ou de qualité d’impression. Je songe à une autre conception du livre de musée que nous devons mettre en place : plus ambitieuse, plus internationale, plus soucieuse de produire autour d’une collection un véritable espace de recherche et de réflexion.
Nous fûmes au Vigan, dans notre demeure cévenole, et nous étions sur la route pour aller à Munich, dans notre demeure bavaroise.
Vers la frontière entre l’Autriche et l’Allemagne, nous voyons sur un panneau de route une main qui nous demande de nous arrêter. Une sorte de panneau officiel, mais avec un étrange air de sens interdit : une main devant nous qui nous dit clairement « Stop, falsch ».
Hajer elle-même, qui est pourtant une très bonne germanophone, ne comprend pas vraiment ce que cela veut dire. Alors nous échafaudons des hypothèses.
Peut-être que cela signifie : « Arrêtez, c’est une erreur ». Ou bien : « S’arrêter est une erreur ».
D’après moi, c’est un petit peu ça que ça voulait dire. Ne jamais s’arrêter de peur de tout voir s’écrouler.
Stop, Falsch. Quel étrange panneau.
Hajer a eu une autre interprétation, nettement plus géopolitique :
« N’allez pas plus loin, vous vous retrouveriez en Allemagne, ce qui représente une erreur manifeste. »
Nous n’avons pas encore tranché, mais les services de la sagesse précaire vous tiendront informés des développements éventuels de la situation interprétative.
C’est un très bel ouvrage, bien édité, une bande dessinée plutôt luxueuse dans les tons dorés et bleutés. Bleu comme le ciel de la Palestine, doré comme le dôme du Rocher.
L’ouvrage est le fruit du travail de l’historien Vincent Lemire, l’un des meilleurs spécialistes actuels de Jérusalem, mis en images par Christophe Gaultier, et mis en couleur par une troisième personne dont le nom n’apparaît bizarrement pas sur la couverture.
Je ne sais pas pourquoi, dans le monde de la BD, on considère comme auteur le mec qui écrit et celui qui dessine, mais pas celle qui colorie. À mon avis le coloriste est le plus important de tous… cela m’autorise donc à ne parler que de l’historien Vincent Lemire et à passer sous silence le travail visuel de L’Histoire de Jérusalem.
Il s’agit d’un véritable livre d’histoire dessiné. Dès les premières pages, le lecteur est accueilli par des cartes, des frises chronologiques et un riche appareil documentaire.
Mais ce qui fait surtout la force de ce livre, c’est sa méthode.
À presque chaque page, Vincent Lemire laisse parler les sources. Chroniqueurs antiques, voyageurs, pèlerins, souverains, historiens, politiciens, témoins directs : l’histoire est racontée à travers les textes de ceux qui l’ont vécue. Cette abondance de citations est remarquable. Lemire ne demande pas au lecteur de le croire, il lui donne les documents qui fondent son récit. Tous ces documents sont référencés dans une bibliographie en fin d’ouvrage.
Cette démarche est particulièrement visible lorsqu’il aborde les Croisades. Nous, Français, nous avons une image relativement bonne de ces campagnes militaires que nous avons livrées à partir du XIe siècle en terre sainte. Or, l’image des Francs qui ressort du livre est beaucoup plus dure car elle est fondée sur des sources non patriotes. Car ce ne sont pas seulement les chroniqueurs musulmans qui sont convoqués. Vincent Lemire cite également Guillaume de Tyr, Raoul de Caen ou Albert d’Aix. Les souffrances de la première croisade, les massacres et même les récits de cannibalisme pendant le siège de Ma’arrat al-Numan sont rapportés par des chroniqueurs francs eux-mêmes. Raoul de Caen écrit ainsi :
Les nôtres faisaient bouillir les païens dans des marmites ; ils fixaient les enfants sur des broches et les dévoraient grillés.
Albert d’Aix confirme ces épisodes de famine extrême. Quant au prince syrien Oussama ibn Munqidh, il raconte que, dans son enfance, on effrayait les enfants en leur disant : « Si tu n’es pas sage, les Francs viendront te dévorer tout cru. »
À l’inverse, les périodes de domination musulmane sont décrites sous un jour généralement plus favorable. Là encore, il ne s’agit pas d’une idéalisation : le livre rappelle les violences, les fanatismes ou les conflits internes lorsqu’ils existent. Mais il insiste surtout sur les politiques de coexistence mises en œuvre par plusieurs souverains.
Le cas de Saladin est emblématique. Après la reprise de Jérusalem par les musulmans en 1187, Saladin négocie avec les responsables francs, permet le départ des habitants contre rançon, prend en charge celle des plus pauvres et laisse le patriarche latin quitter la ville avec « tous ses trésors ». Surtout, Saladin encourage le retour des communautés qui avaient été marginalisées sous le royaume franc : les Juifs, notamment ceux réfugiés à Ashkelon, sont invités à revenir avec le soutien de son médecin personnel, le fameux philosophe Maïmonide ; les chrétiens orientaux retrouvent également leur place dans la ville alors qu’ils avaient été chassés par les catholiques francs.
Cette anecdote résume bien l’impression générale qui se dégage de l’ouvrage : les auteurs mettent régulièrement en avant les moments où Jérusalem est gouvernée comme une ville plurielle plutôt que comme le patrimoine exclusif d’une seule communauté.
Cette idée apparaît également dans les premières pages du livre.
Vincent Lemire rappelle que Jérusalem n’a pas été fondée par les Hébreux. Dans le récit biblique lui-même, Abraham vient à Jérusalem mais ne la fonde pas. Moïse n’y entre jamais. C’est David qui fait de la ville la capitale de son royaume et le centre du culte du Dieu d’Israël. Cette mise en perspective historique conduit à relativiser les récits qui présentent Jérusalem comme ayant toujours été juive depuis ses origines. C’est donc un livre qui prend position contre toute forme de suprématisme, et donc contre les fanatiques actuels qui soutiennent les exactions du gouvernement d’Israël.
La dernière partie de l’ouvrage, consacrée à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ, est tout aussi passionnante.
On y découvre les débuts du sionisme moderne à travers plusieurs témoignages, notamment celui d’Eliezer Ben-Yehuda puis de Theodor Herzl. En arrivant à Jérusalem en 1881, Ben-Yehuda découvre une ville très différente de celle qu’il imaginait. La majorité de la population est arabe, principalement musulmane. Son désarroi est manifeste. Dans Le Rêve traversé (1918), il écrit :
Peut-être que mon rêve d’une renaissance d’Israël sur la terre sainte, la terre de mes ancêtres, n’a aucune place dans le réel. Le réel, le concret, le voici : les citoyens du pays, ce sont ceux qui y habitent.
Cette citation vient d’une réflexion publiée après la déclaration Balfour de 1917 et à la fin de la Première Guerre mondiale, alors que le projet sioniste entre dans une nouvelle phase. Pourtant, Ben-Yehuda exprime un doute profond devant la réalité démographique et sociale qu’il découvre. Vincent Lemire résume admirablement l’enjeu de ce témoignage en écrivant qu’il est « précieux pour saisir la complexité des identités à Jérusalem en cette fin du XIXᵉ siècle ».
Au fond, c’est cette complexité que le livre ne cesse de mettre en scène. Aucune communauté ne peut prétendre incarner à elle seule l’histoire de Jérusalem. Toutes y ont laissé leur empreinte. Toutes s’y sont affrontées et y ont coexisté.
Cette idée éclaire la conclusion du livre.
Les auteurs évoquent plusieurs futurs possibles pour Jérusalem : une souveraineté exclusivement israélienne, la poursuite indéfinie du conflit, ou une forme de coexistence politique permettant à la ville de demeurer partagée, avec un statut particulier pour ses lieux les plus sensibles. Le narrateur de cette histoire, un vieil olivier qui accompagne le lecteur tout au long du livre, laisse clairement entendre sa préférence pour cette dernière option.
Vincent Lemire défend donc une certaine manière de comprendre Jérusalem. Son regard est celui d’un historien français, profondément marqué par l’idée que cette ville ne peut être réduite à un récit national unique. Sans masquer les violences commises par les pouvoirs successifs, il insiste davantage sur les moments de coexistence que sur les épisodes de persécution ; inversement, il montre avec insistance les divisions internes du christianisme et les dangers des souverainetés exclusives.
Plus qu’une histoire vulgarisée, Histoire de Jérusalem est une invitation à penser une ville qui, depuis quatre mille ans, échappe à tous ceux qui voudraient en faire la propriété exclusive d’un seul peuple, d’une seule religion ou d’une seule mémoire. C’est sans doute la leçon de courage qu’un savant peut se permettre de donner après le tournant de 2023.
Architecture en terre, avec une tour pour capter les vents et rafraîchir l’intérieur. Najran, avril 2026
Si j’étais en charge du programme présidentiel de La France Insoumise, j’inclurais un volet « Mosquées nouvelles » comme un des grands projets du quinquennat.
Le but de toutes ces mosquées, décidées sur la base du volontariat des communes, ne serait pas seulement pour mieux vivre avec nos compatriotes musulmans. L’objectif serait aussi esthétique, social, urbanistique, écologique et éducatif.
En voici les grandes lignes :
Architecture en terre, en pierre, et en tout ce qu’on trouvera sur place pour inventer un style vernaculaire contemporain.
Mettre la gestion de l’eau au centre des quartiers, pour faire les ablutions avant la prière, et réutiliser cette eau de purification pour arroser les jardins odorants et médicinaux qui accompagnent la vie des fidèles.
L’eau sera aussi mise à disposition pour des bains et douches publiques. Optique de rafraîchissement du peuple ainsi que d’hygiène sociale pour les gens trop mal logés dans nos quartiers et nos bourgs.
Construction d’ensembles urbains adaptés aux changements climatiques : tour des vents pour faire sortir l’air chaud par le haut et maîtriser la température, comme on le fait depuis des millénaires dans les pays chauds. Arbres, plantes, fleurs.
La France deviendrait ici, sans tambour ni trompettes, sans tension ni conflit, mais avec un art consommé d’accueillir les fausses polémiques venues des identitaires racistes, la France deviendrait un modèle et un moteur pour tous les pays occidentaux qui se retrouvent avec des problématiques différentes qu’ils doivent gérer en même temps.
Comment financer un tel grand projet ? Par un grand emprunt. Le projet n’aura aucun mal à trouver des investisseurs.
Pourquoi ai-je dit « programme de LFI » ? Tout simplement parce que pour le moment c’est le seul mouvement qui a su être clair sur la question de l’islamophobie et de l’immigration. Les autres partis naviguent à vue et n’ont pas réussi à se défaire d’un vieux fond raciste. Ils pensent perdre des électeurs s’ils défendent tout simplement le droit de nos frères musulmans. Tant pis pour eux, tant pis pour les libéraux de mon espèce qui sont contraints de mettre leur maigre espoir d’un pays meilleur dans la seule sociale-démocratie.
Le sage précaire en travailleur social dandy, 1996
Je ne crois pas que l’on comprenne vraiment la misère en lisant des statistiques. On la comprend lorsqu’on rencontre ceux qui la vivent. Je connaissais plus ou moins la pauvreté, sans vouloir blesser mes parents, les fins de mois difficiles, mon père qui flirtait avec la faillite, le dépôt de bilan et même le suicide. Mais je ne connaissais pas la misère et ma famille pouvait toujours se projeter dans une société sociale-libérale.
Pour moi, la prise de conscience de la question sociale s’est faite à la fin des années 1990, pendant mon service militaire.
J’avais l’occasion d’effectuer ce service au centre social de la Condition des Soie, dans le célèbre quartier de la Croix-Rousse, à Lyon. J’y découvrais un monde que je connaissais mal car j’avais plutôt grandi à la campagne : celui des clochards et des familles qui ne tiennent que grâce aux associations, des personnes isolées, des travailleurs pauvres, de ceux qui vivent toujours au bord du précipice.
Je n’avais encore jamais mesuré concrètement ce que représentait ce tissu associatif dans un quartier qui tisse une toile d’araignée essentielle pour recueillir tous ceux qui tombent du système économique, de la famille, de la norme, du validisme ; ceux qui tombent dans la misère par manque de soutien, de structure mentale, d’entourage ou de joie.
Je compris alors une chose très simple : si ces associations venaient à disparaître, ou si les financements publics s’effondraient, ce ne seraient pas quelques activités qui cesseraient. Ce sont des milliers de vies qui basculeraient, et ce sont des villes entières qui pouvaient exploser de diverses manières : criminalité, émeutes, économie parallèle.
Il existe, dans un pays comme la France, une immense infrastructure de solidarité que l’on ne voit presque jamais. Des travailleurs sociaux, des bénévoles, des éducateurs, des associations de quartier, des centres sociaux. Tant que tout fonctionne à peu près, on oublie leur existence. Mais lorsqu’on les voit travailler au quotidien, on comprend qu’ils empêchent silencieusement une partie de la société de sombrer, et le reste de la société de profiter de la quiétude.
On ne parlait jamais de cela dans les médias. Si je connaissais un peu la pauvreté, je découvrais le désespoir social et la misère.
À la même époque, je lisais tous les jours Le Monde. J’avais le temps de lire un quotidien de manière suivie car je devais ouvrir la permanence d’Accueil Santé, une structure d’accès aux soins pour les plus démunis, affiliée au centre social. Le matin, il y avait rarement des gens à accueillir. Je me renseignais sur les débats économiques, les questions budgétaires, les politiques publiques. Le journal était à l’époque dirigé par Edwy Plenel et soutenait l’union de la gauche lors des élections législatives précipitées issues de la dissolution.
En 1997, la gauche plurielle arrive au pouvoir. Je vote encore dans la ville de mes parents, dans le nord Dauphiné, et cela me contrarie car l’est lyonnais est assez dominé par le racisme et les vieux politiciens de droite sans projets. Je ne me rappelle plus pour qui j’ai voté ; une candidate d’un des partis de la gauche plurielle, mais quelqu’un qui n’avait aucune chance d’être élue députée dans la circonscription où je votais.
Je ne suis pas un admirateur inconditionnel de Lionel Jospin mais il me donne le sentiment qu’un équilibre est possible entre justice sociale et responsabilité budgétaire.
L’Abandon, sous-titré Les 11 derniers jours de Samuel Paty, est un film de Vincent Garenq avec Antoine Reinhardt et Emmanuel Berco. Il revient sur l’affaire qui a inévitablement marqué et bouleversé la France : celle de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie assassiné après avoir été la cible d’une campagne de dénonciation et de désinformation à la suite d’un cours sur la liberté d’expression utilisant des caricatures de Charlie Hebdo.
J’ai regardé ce film avec intérêt avec ma mère. Je passais quelques jours avec elle à Villefontaine et nous avons marché dans la cité HLM où elle habite, jusqu’au cinéma Le Fellini, qui fait preuve d’une belle longévité. Dans la salle, des profs à la retraite, la crème de la crème.
Malgré la gravité du sujet, le film se regarde sans difficulté et possède une dimension pédagogique indéniable. Il n’y a même quasiment que cela (exception faite de l’excellence des comédiens), de la pédagogie. On sent que le réalisateur avance comme un professeur dans sa salle de classe, avec une grande prudence. Le film cherche manifestement à éviter toute récupération politique ou toute accusation de stigmatisation d’une communauté.
Cette intention se traduit par la représentation d’une grande diversité de personnages français « issus de l’immigration », majoritairement montrés comme des individus doux, raisonnables, respectueux et bienveillants. Le scénario insiste ainsi sur le fait que les tensions et les dérives ne concernent qu’un nombre très limité de personnes. Parmi les personnages à l’origine de la polémique figure notamment l’élève dont le mensonge déclenche une partie de l’engrenage, ainsi que quelques militants qui alimentent la controverse. Mais le film prend soin de montrer que la plupart des acteurs de cette histoire ne souhaitent ni violence ni tension.
L’un des choix les plus marquants du film concerne le meurtrier lui-même. Celui-ci demeure une silhouette, presque une ombre. Il apparaît peu, parle peu, et le spectateur n’a pratiquement aucun accès à sa psychologie ou à son parcours. Le film semble suggérer l’influence de l’isolement et des réseaux sociaux, mais sans véritablement approfondir la question. Comme si cela n’en valait pas la peine.
C’est peut-être là que se situe, à mes yeux, la principale limite de l’œuvre. Alors que les mécanismes de la polémique sont largement développés, le processus qui conduit à l’assassinat reste dans l’ombre. Or il n’y a qu’un assassin, contrairement à ce que laissent croire les condamnations à de lourdes peines de ceux qui ont harcelé le malheureux professeur.
Ce que j’ai aimé, c’est que personne ne veut la mort de Samuel Paty, à part le criminel lui-même. Même ceux qui protestent contre le professeur, à tort car ils basent leur opinion sur le mensonge de la jeune fille, ils ne disent rien qui conduise au passage à l’acte du meurtrier gavé de vidéos de Daesh. Il n’existe aucune continuité (dans le film, s’entend) entre les paroles de l’islamiste qui prétend mener la campagne anti-Paty sur les réseaux et la mise à mort de ce dernier.
Plus généralement, je trouve qu’on peut s’identifier avec tous les personnages (sauf le meurtrier). Le film met en scène l’abandon de Paty, et beaucoup disent que ses collègues qui se sont désolidarisés de lui sont des lâches et des salauds. Mais moi, je les comprends, ses collègues. Je ne sais pas comment j’aurais agi dans la circonstance, je pense que j’aurais cherché à aider et protéger Paty, mais je sais aussi que j’aurais trouvé inappropriée l’une des caricatures, et jugé étrange que des élèves aient été invités à quitter la salle de classe quelques instants pendant le cours. Ce sont des choses qui ne se font pas et qui posent des problèmes éthiques et déontologiques.
Mais évidemment ça ne mérite pas d’être harcelé, ni même d’être sanctionné. Et encore moins d’être assassiné.
Et c’est sur ce bloc obscur que l’interprétation du film achoppe. Rien ne justifie ce crime et il est atroce de juger les gens à l’aune de cette tragique conclusion. Car ce meurtre ne vient pas en conclusion d’un enchaîne d’événements, mais comme un irruption d’un élément étranger survenu de nulle part.
Un autre film pourrait sans doute explorer davantage la dimension meurtrière et tenter de comprendre comment un individu en vient à commettre un tel acte.
Mais nos pays ne sont pas encore prêts à faire un effort pour comprendre les motivations des djihadistes. Nos pays sont, à cette minute, surtout occupés à comprendre comment et pourquoi on devient néo-nazi, suprémaciste blanc et/ou masculiniste féminicide. Les musulmans qui tuent, on n’est pas prêts à essayer de comprendre le mécanisme qui les mène à cette folie, car j’imagine qu’on les considère comme déjà contaminés par une religion encline aux châtiments les plus cruels.
Au final, L’Abandon remplit une partie de sa mission pédagogique. Il met en valeur la qualité humaine et professionnelle de Samuel Paty et montre combien les questions du « débat d’idées », de la « liberté d’expression » et du « rôle de l’école », semblent vaines et à côté de la plaque devant la pulsion de mort d’un déséquilibré qui peut s’en prendre à un Dominique Bernard l’année suivante, sans alibi polémique d’aucune sorte.
Mon malaise vient donc d’une banale prise de conscience : le film souligne une évidence essentielle mais qui n’avait pas besoin d’être rappelée, tellement elle fait consensus : aucun désaccord, aucune polémique et aucune erreur éventuelle ne peuvent jamais justifier la mort d’un homme, et d’ailleurs, on ne saura rien de ce qui a motivé celle de Samuel Paty.
La vague de chaleur historique de mai 2026 gagne aussi l’Allemagne et c’est en masse que les Munichois prennent leur belle auto pour se tremper les miches dans l’eau froide de leurs lacs.
Le sage précaire est très Allemand en ceci qu’il préfère les lacs de montagne aux bords de mer. Rien n’est plus romantique ni plus rafraîchissant que l’eau turquoise et les camaïeux mentholés des Alpes bavaroises.
Ce jour-là, nous étions si nombreux à nous rendre à Eibsee que nous avons dû supporter des embouteillages aux abords du parking officiel du lac. Notre patience a été bien récompensée car la randonnée de 7,5 kilomètres qui fait le tour du lac permet aux vacanciers de disparaître, et les plages sont si nombreuses, l’eau si fraîche et le spectacle si éblouissant que le sage précaire et sa moitié eurent la sensation d’être partis depuis une semaine.
Je ne sais pas vraiment comment nommer l’endroit où je me sentais emprisonné. Des maisons en terre, plus ou moins abandonnées. Un village, peut-être. Ou quelque chose qui en avait été un, avant de glisser lentement hors de toute définition. Ce que je sais, en revanche, c’est que je n’y trouvais aucune sortie.
J’avais tenté la solution la plus simple : commander un taxi. Sur l’application, tout semblait limpide. Je donnais rendez-vous près d’une mosquée identifiable sur la carte. Mais aucun chauffeur ne venait.
Alors j’ai décidé de marcher.
Plutôt que de reprendre la longue route qui m’avait amené jusque-là, j’ai choisi ce qui me semblait être un raccourci vers le boulevard périphérique de Najran. Sur la carte, des routes s’y dessinaient clairement. Dans la réalité, elles disparaissaient dès que je faisais quelques pas. Tout était bloqué, interrompu. Par moments, je devais traverser des terrains vagues, marcher à travers champ.
Puis il y a eu ce premier talus.
Assez haut pour me faire hésiter, mais pas assez pour m’arrêter. De l’autre côté, pensais-je, la route ne devait plus être loin. Les phares des voitures au loin me donnaient cette illusion rassurante : encore quelques pas, et j’y serais.
En haut, j’ai découvert une étendue vide devant moi.
En regardant une carte de Najran, on distingue très bien cette bande qui traverse la ville : le Wadi Najran. Chez nous, on parlerait d’un fleuve ou d’une rivière. Ici, c’est une sorte de lit asséché, une terre creusée pour accueillir l’eau quand elle vient, parfois violemment, avant de disparaître à nouveau.
Ce que je prenais pour un champ était en réalité le Wadi Najran.
Je m’y suis engagé. Une centaine de mètres, peut-être plus. Une traversée silencieuse, dans une terre meuble, encore légèrement humide. Mes chaussures se sont peu à peu remplies de sable et de gravier, devenant lourdes.
De l’autre côté du lit de wadi, un second talus. Plus haut. Je l’ai escaladé avec effort, espérant enfin atteindre la route. Mais en haut, rien. Les voitures passaient, proches, visibles, accessibles, mais séparées de moi par des grillages, des murs, des constructions de chantier. Comme si tout avait été conçu pour empêcher précisément ce que j’essayais de faire : sortir.
Je suis redescendu dans le wadi. Des chauve-souris volaient près de moi sans hostilité. J’ai traversé le wadi et suis remonté ailleurs sur un autre talus. Tenté d’autres approches. Chaque fois, la même logique : une route visible mais inaccessible. Un pont trop haut. Des piliers infranchissables. Des clôtures surgies de nulle part.
À un moment, j’ai pensé à L’Île de béton, chef d’œuvre de l’écrivain britannique J.G. Ballard. Cette histoire d’hommes et de femmes coincés dans un espace enclavé, entouré d’infrastructures modernes, mais dont il est presque impossible de s’échapper. Une robinsonnade urbaine, sèche, sans mer, et avec les rapports de force et de domination perturbantes qui polluent la vie des hommes.
Il n’y avait pas de panique en moi, pas vraiment, mais il y avait quand même la question de savoir si j’avais peur ou non. Quand on se pose ce genre de question, c’est que la peur s’est quand même installée. Je commençais à ressentir une inquiétude diffuse. Le temps passait. Il était presque minuit. Je marchais depuis six ou sept heures, avec peu de sommeil dans les jambes.
Les chiens ne m’attaquaient toujours pas. Je ne les voyais pas toujours, mais je les entendais. Leurs aboiements portaient dans l’espace vide du wadi. Par endroits, de grands trous parsemaient le sol, comme des terriers ou des cavités creusées par on ne sait quels animaux. Je faisais attention où je posais le pied.
Je continuais pourtant. Aller vers la route. Revenir. Essayer encore.
Finalement, sans trop savoir comment, j’ai bifurqué entre quelques maisons. Probablement des passages non officiels, des chemins qui n’étaient pas censés être empruntés. Mais cette fois, cela a fonctionné.
Une route enfin.
Mon téléphone tenait encore. Le réseau aussi. J’ai relancé l’application, commandé un taxi, et cette fois, il est venu.
Je suis monté sans un mot, laissant derrière moi le wadi, les talus, les chiens, et cette étrange impression d’avoir été, pendant quelques heures, coincé dans un espace qui refusait toute sortie.
J’ai découvert aujourd’hui un nouveau musée que l’Arabie saoudite vient d’inaugurer : le Black Gold Museum (BGM), un musée d’art contemporain entièrement consacré à l’or noir, le pétrole.
Installé dans une architecture spectaculaire signée Zaha Hadid, le musée s’inscrit dans un vaste complexe dédié aux questions énergétiques, à proximité du ministère de l’Énergie. Situé non loin de l’aéroport, il n’est ni central ni particulièrement ancré dans un tissu urbain vivant. Ce positionnement est révélateur : le musée semble s’adresser moins aux publics locaux ou scolaires qu’à un public international de passage.
Dès lors, une intuition s’impose : ce musée n’est pas un miroir, mais une plateforme. Il ne cherche pas tant à raconter une histoire nationale qu’à adresser un message au monde.
Le parcours est structuré en quatre grandes séquences, qui pourraient correspondre aux étapes d’une histoire d’amour entre l’homme et le pétrole : la rencontre, le rêve, le doute et la vision (la vision du futur, genre « et maintenant où allons-nous ? »).
ENCOUNTER
La première partie, la rencontre, est l’une des plus belles. Elle propose une approche méditative de la découverte du pétrole, de son origine, et de la manière dont l’humanité est entrée en relation avec cette matière. Les œuvres y sont d’une grande délicatesse, contemplatives et puissantes.
DREAM
Puis vient le rêve. Ici, le ton change radicalement : le pétrole devient promesse, moteur d’un imaginaire foisonnant. Couleurs acidulées, voitures, vitesse, plastique, expansion du modèle américain.
Tout un XXe siècle s’y déploie dans une forme d’ivresse visuelle. L’ensemble est séduisant, mais traversé d’une ironie discrète.
DOUBT
Le troisième espace, « le doute », constitue un véritable basculement. C’est un étage sombre, et le musée se mue en caverne étouffante. L’histoire d’amour se transforme en relation toxique : pollution, dépendance, finitude des ressources. Les œuvres sont dures, parfois violentes.
Et c’est là que le musée surprend profondément : il assume une lucidité critique forte. Le message est clair : les enjeux et les conséquences du pétrole ne sont pas esquivés.
VISION
Enfin, la « vision » au dernier étage vient clore le parcours. Plus apaisée, cette dernière section propose une réflexion ouverte sur l’avenir. Ni franchement optimiste ni totalement pessimiste, elle laisse le visiteur dans un état de suspension, invitant à penser plutôt qu’à conclure.
Le projet a été porté par un commissaire français, et s’inscrit dans une dynamique plus large incarnée par muséographes saoudiens déjà engagés dans le développement d’institutions culturelles majeures. Avec ce musée, comme avec le Musée de la Mer Rouge dont j’ai déjà parlé ici, se dessine un geste muséal radical, à la fois politique, éducatif et culturel.
Sortir du pétroleet des embouteillages
Le Black Gold Museum apparaît ainsi comme un outil puissant : un lieu de narration terrestre, qui concerne l’humanité entière, mais aussi un espace d’éducation pour les Saoudiens qui veulent développer leurs connaissances en art contemporain.
Et pourtant, en quittant le musée en fin de journée, une expérience très concrète vient prolonger la réflexion. Pris dans des embouteillages interminables pour rejoindre le centre-ville, deux heures pour parcourir quelques kilomètres, difficile de ne pas repenser à la partie du « doute », au premier étage du BGM. Difficile de ne pas songer à cette dépendance au pétrole, à ses conséquences, à son omniprésence, quand on fait du surplace environné par des milliers et des milliers de voitures faites et pensées pour être des bolides.
Et une question s’impose pour tous les visiteurs qui retournent à l’aéroport ou qui foncent dans les embouteillages sans fin : n’est-il pas temps, en effet, de changer de modèle ?