Du théâtre arabe contemporain

Ce que l’on peut retirer des productions que l’on a vues sur scène du festival de théâtre d’Oman, c’est d’abord une étonnante créativité et vitalité de l’art dramatique dans ce pays. Il y a bel et bien, ce n’était pas évident, il fallait le montrer, une communauté assez importante pour faire masse dans la création théâtrale.

Des acteurs, des techniciens, des auteurs, des infrastructures, et même un public. Beaucoup de ce personnnel a suivi des formations à l’étranger, peut-être dans le monde arabe, on pense à l’Egypte, sans doute aussi en Angleterre et en France. On reconnaît l’influence de gens tels qu’Ariane Mnouchkine et Peter Brooks notamment. 

Et justement, la mention de ces monstres sacrés de la scène m’amène à dresser un constat provisoire de la créativité des arts de la scène en Oman : une théatralité proche de la danse, de la chorégraphie. Un gros travail sur la physicalité des comédiens et sur les mouvements collectifs dans l’espace. Beaucoup d’usage de la musique sur scène, mais le plus souvent une musique produite par les acteurs eux-mêmes, leurs voix, leurs pas, quelque fois une percussion.

On est donc très loin de ce que des esprits étroits auraient pu craindre :  une imitation cheap des spectacles à la mode, du kitsch télévisuel ou des reprises de comédies musicales sentimentales.

Avant et après les représentations, le festival organise des sessions de discussions et de tables rondes où discutent des critiques professionnels, des metteurs en scène et des politiques. Les thèmes abordés sont : la place des femmes dans le théâtre arabe, la création d’un répertoire original ou la constitution d’un public. Après les pièces, les critiques se réunissent pour procéder à des analyses à chaud et des discussions. Il paraît que les critiques arabes n’y vont pas de main morte et n’hésitent pas à exprimer leur déception, leur réserve ou leur enthousiasme.

Je n’ai pas assisté à toutes ses séances, mais je tâche de me rendre à un maximum de rendez-vous, parfois avec l’aide d’un interprète, parfois sans. La plupart du temps je ne comprends pas la communication verbale, alors je m’imprègne du non-verbal, l’ambiance, le ton, les réactions. Cela reste passionnant.

En écho à ce que j’ai écrit précédemment sur le Royal Opera House de Mascate et sur la musique classique en Oman,  on peut remarquer que les Omanais se développent avec méthode, sans fuir devant les investissements nécessaires, en se choisissant des partenaires internationaux, et dans un souci de cohérence. Ils donnent l’impression de penser au long terme et ne pas se suffire des subventions et des mannes passagères. On sent une volonté organisée derrière tout ceci, qui préside aussi à la création des universités et des autres structures culturelles.

Dernier exemple : la constitution officielle d’une branche arabe de l’association internationale des critiques de théâtre. Là encore, je trouve assez impressionnant que l’on ait l’intelligence de prendre au sérieux l’activité critique, même si la motivation politique est sans doute marketing. Reconnaître la légitimité d’un discours critique, fût-ce pour le divertissement, et donner les moyens matériel de sa diffusion, est toujours une attitude qu’il convient de saluer.

Festival de théâtre à Nizwa, Oman

Ce critique québécois m’apprend qu’ici, juste à côté de l’hôtel, se tenait un nouveau centre culturel, doté de salles de théâtre, de cafés, de bibliothèques, de lieux ludiques pour les enfants, et que ce nouveau complexe accueillait le sixième festival international de théâtre d’Oman.

J’étais très surpris, non seulement parce que personne ne m’en avait touché le moindre mot, mais aussi parce que j’avais toujours cru qu’il n’y avait pas de théâtre en Oman. Tout le monde m’a toujours dit que c’était un désert culturel.

Le soir même je me rends dans ce mystérieux centre culturel. Très impressionné, je note l’architecure arabe, les enfilades de jardins, les façades moucharabieh, la fraicheur et le calme qui se dégage de ce cloître. Une bibliothèque de toute beauté, avec des fauteuils et des moquettes qui donnent envie de se rouler dessus. Seuls les rayons visibles depuis le jardin sont garnis de livres. Le reste est vide.

Je croise Michel, mon ami critique, qui me présente à une charmante Suédoise francophone qui répond au doux nom de Margareta. Elle aussi critique de théâtre et des arts vivants. Dans une salle de spectacle modeste et modestement éclairée, nous assistons à une première pièce sans parole, qui tient plus de l’entraînement et de la performance physique qu’autre chose. Puis nous prenons un thé dans le café en plein air qui se tient sur une pelouse derrière le bâtiment. A côté de ce café, un petit théâtre de plein air pourrait accueillir de merveilleuses sessions musicales et poétiques. Je claque des doigts sur la scène, le son résonne et percute. Ici, il n’y aurait pas besoin de sonorisation : une guitare, un oud ou une cithare, une voix, deux voix, quelques percussions légères et picotantes, et le tour est joué.

A 19.30, nous sommes dirigés vers la grande salle de théâtre pour la performance de la soirée. Grande salle avec balcon, plusieurs étages, sièges très confortables, caméras de télévision, les Omanais ont fait les choses en grand.

Cela me paraît très étrange que cela soit construit ici, entre Berket el-Maouz et Nizwa, au milieu des montagnes. Sans doute une volonté de décentralisation, comme l’ouverture de mon université. Il faut rappeler que Nizwa est élue Capitale 2015 de la culture islamique, l’équivalent des capitales européennes de la culture. Sans doute y a-t-il eu des opportunités spécifiques de financement. En tout état de cause, c’est une belle réalisation qui j’espère ne fermera pas ses portes une fois le festival terminé. Avec les quelques universités que compte la ville, il nous est permis de rêver à une programmation continue et à des activités de rencontres, de débats, de spectacles et de recherches en tout genre.

La pièce à laquelle nous assistons est en arabe, mais un critique libanais francophone nous explique l’argument en gros. L’action se passe dans un village, où un insecte pénètre dans les plantes et menace la vie des palmiers, donc de l’économie du village. Lutte entre le bien et le mal dans le monde rural omanais. Question de l’acceptation ou non des idées venues d’ailleurs, de la dangerosité respective de se cloîtrer entre soi ou de s’ouvrir à l’autre.   

Les comédiens sont bons, même si je n’ai pas été ébloui. La mise en scène et la scénographie sont faites par des gens qui savent ce qu’ils font, qui ont de l’expérience du théâtre, mais qui sacrifient trop à l’exhibitionnisme. Ils cherchent trop à montrer tout ce qu’ils savent faire, en terme technique et en terme de jeu. Une volonté d’en mettre plein la vue qui est très compréhensible pour un théâtre national en pleine naissance.

Et toi, me direz-vous, toi sage précaire qui ne parle pas l’arabe, que foutais-tu donc là, à ne rien comprendre ?

Moi ? Mais moi, être entouré de gens charmants sans rien comprendre à ce qui se dit autour de moi, mais c’est toute l’histoire de ma vie.

Louis XIV et sultan Qabous

On entend un peu trop dire que l’Oman est un désert culturel. Peu de galeries d’art, peu de musées, peu ou pas de théâtre, une scène musicale exsangue, quelques cinémas où l’on mange des productions américaines et regarde du pop corn. Et au milieu de ce désert, aime-t-on disserter, cet opéra pour l’élite bourgeoise.

Le voyageur précaire est trop inquiet pour se satisfaire de ces grands traits confortables. D’abord l’opéra n’est pas hors de prix. On peut trouver des places pour 5 rials (12 euros), ce qui est possible grâce à un système de subventions publiques. Ces subventions ne faiblissent guère magré la crise économique qui touche les pays producteurs de pétrole. Il suffit de voir le nom des interprètes, compositeurs et metteurs en scène qui viennent se produire à Mascate ces derniers mois : Hélène Grimaud, Jonas Kaufmann, Turandot mis en scène par Zeffirelli, Hani Shaker, Abadi al Zohar, Sondra Radvanovsky. Belle programmation qui témoigne au moins un peu d’un réel respect d’un gouvernant pour son peuple.

Un projet de théâtre national est en cours de réalisation, et de nombreux événements culturels voient le jour, sous l’impulsion d’un ministère de la culture qui s’intitule plutôt ministère de l’héritage et du patrimoine. Bref, on note une politique culturelle et éducative impulsée principalement par le sultan en place.

Ces derniers temps, je faisais un cours sur la littérature du XVIIe siècle et notamment sur Molière. Les étudiantes voulant comprendre le rôle du roi Louis XIV dans le développement des arts et des lettres ont soudain trouvé cette question très concrète quand on a esquissé une comparaison avec le sultanat d’Oman : la stabilité exceptionnelle du pays (et l’importance de la stabilité en l’occurrence), la volonté de créer des académies et des universités, le mécénat d’Etat, la munificence des infrastructures scéniques où tout un chacun voit la trace et la grandeur du prince. Et surtout, une chose difficile à démontrer, la protection de certains artistes et certains spectacles contre la pression religieuse. Molière a dû sa survie et sa durabilité à la bienveillance du roi, de même que certaines productions de l’opéra de Mascate ont fait vainement l’objet des foudres de factions conservatrices du pays.

Les filles qui étudient à l’université de Nizwa sont alors très sensibles à ces arguments : ne doivent-elles pas leur place à l’université au bon vouloir du monarque ? Il paraît que leurs grand-mères sont illettrées. Et là encore, bien que mon université soit privée, la plupart de mes étudiantes sont bénéficiaires de bourses d’Etat, ce qui permet à des populations montagnardes un certain accès à l’enseignement supérieur.

Il faut se représenter ce qu’était l’Oman il y a à peine 45 ans. Un pays profondément divisé, instable et pauvre, tendu entre plusieurs seigneurs, où aucun souverain n’avait la légitimité de l’ensemble du territoire, et où la culture était vraiment le cadet des soucis de la société. Comme à l’époque de Louis XIV, c’est l’absolutisme d’un pouvoir qui a été la condition de possibilité d’une relative paix sociale et d’un développement éducatif de l’ensemble du peuple.

C’est alors que, au bord de la piscine où je décompresse et soigne mon corps d’athlète, je fais la rencontre d’un Québécois d’origine tunisienne. La soixantaine gaillarde et élégante, il est critique de théâtre et m’apprend qu’un festival international a lieu en ce moment, à grands frais, dans mon village de Berket el Maouz.

Un festival de théâtre ici ? Et personne n’en a rien dit au sage précaire ?

Enchantement du Oud

Les lecteurs de ce blog se souviennent peut-être que mes premiers pas en Oman on été baignés d’une musique enchanteresse. L’employé qui était venu me chercher à l’aéroport m’avait fait écouter un concert de toute beauté, constitué de trois voix qui venaient de tout le Moyen-Orient. J’avais seulement retenu que le chanteur principal, joueur de luth très célèbre, était d’Arabie Saoudite.

Plus tard, sur le campus de l’université de Nizwa, je cherchais cet employé pour qu’il me donne le nom de l’artiste. Plus ou moins par hasard je le retrouvais et lui demandais l’information. Il essaya d’écrire son nom en lettres romaines mais cela lui fut si difficile qu’il préféra abandonner. « Ecrivez le nom en arabe, ne vous inquiétez pas pour moi, je me le ferai traduire. » De retour à mon bureau, je fis traduire par mon collègue français d’origine tunisienne : il s’agissait d’Abadi Al Johar.

Pendant les semaines qui suivirent, j’accompagnais mes journées de travail de vidéos musicales. Abadi Johar et sa voix nasillarde, ses paroles osées, me paraissair être lointainement analogue à Bob Dylan, appartenant d’ailleurs à la même génération.

Ce soir, à l’Opéra de Mascate, en attendant l’entracte qui nous permettra d’entrer dans la salle de concert, je feuillette le programme de la soirée et que vois-je ? Abadi Johar en personne, ce soir sur la scène.

Je n’avais fait aucun effort pour savoir qui se produisait ce soir puisque je pensais n’y rien connaître en luth arabe, et la force de la coïncidence me saisit. J’essaie d’expliquer mon émotion à Shamsa mais mon histoire n’étant pas très relevée, elle fait seulement semblant de s’y intéresser.

La grande star entre sur scène sous les applaudissements nourris. Il semble clair qu’elle constitue le clou du spectacle. Un orchestre est en place, des cordes, des percussions, un clavier synthétique et une batterie au fond de la scène. Tout est fait pour soulager le vieux musicien et lui permettre de se reposer sur l’arrangement pléthorique.

Il joue d’abord un peu de oud et nous gratifie de quelques gammes. Le public applaudit soudain, au milieu des performances, ce qui doit être des moments de virtuosité particuliers. Assez rapidement, il laisse l’orchestre reprendre le dessus pour se cacher derrière. Il a l’attitude des stars, au rythme lent, à ne donner qu’un peu de lui-même. On l’a payé tellement cher pour qu’il se déplace qu’il tient à ne donner qu’un peu de son temps, et très peu de son énergie.

Le concert dure donc extrêmement peu. Quelques minutes, peut-être une demi heure, pas davantage. Quand la star se lève, tout le monde est surpris et n’applaudit qu’à peine. Abbadi s’attendait à une foule en délire, tout ce qu’il a est un applaudissement nourri. Musiciens de l’orchestre et soliste vedette attendaient des rappels triomphants, mais leur retour sur scène se fait dans un silence relatif.

Shamsa rigole. Elle aime ces moments d’improvisation et d’amateurisme éclairé.

Finalement, les musiciens de l’orchestre en ont assez et plient bagage pendant qu’Abbadi nous fait l’offrande d’une chanson seul au oud. Nous sommes dans le ravissement. Les musiciens passent et repassent sur scène, dévissent des trucs, referment leur boîte. C’est tout juste s’ils ne taillent pas une bavette pendant que le chanteur arabe déroule ses volutes et ses arabesques.

Le Royal Opera House, Mascate

Dans la voiture, Shamsa n’est plus du tout énervée. Elle me laisse conduire, pas tant parce que je suis un homme que parce qu’elle est une princesse. Elle respire calmement et se laisse habiter par sa fonction temporaire de princesse arabe. Ce soir, dans l’écrin de l’opéra, elle ne sera plus une Omanaise qui a vécu en Amérique, mais une espèce d’hybride arabe de haute fréquence. A part ses collègues et ses amis proches, personne ne la connaît dans cette ville, et elle a pris soin de ne pas se faire connaître. Son clan, ou sa tribu, sont des gens de la haute société qui font profession de ne pas suivre les us et coutumes de la classe moyenne.

Shamsa sera donc perçue comme une personne venue du Liban ou de Syrie, elle parlera un arabe difficile à localiser, et ne répondra jamais directement aux questions qu’on lui posera sur ses origines et son identité. Elle ne va pas à l’opéra pour nouer des contacts ni pour élargir son cercle d’amis, mais pour jouer la comédie, observer et en mettre plein la vue.

De toute façon, c’est très simple : personne ne lui parlera tant qu’elle restera près de moi, et elle compte se servir de mon corps cravaté comme un bouclier mondain. Elle s’est juste assurée que je porterais ce soir une tenue suffisamment élégante pour ne pas lui faire honte. Nous voyons apparaître le grandiose opéra : une impressionnante construction en pierre blanche, agrégation de volumes cubiques qui se déplient dans l’espace. Eclairé dans la nuit, ce monument est puissant et s’intègre parfaitement à l’urbanisme volontariste de la capitale d’Oman. Basse de taille, proche du sol et du niveau de la mer, blanche ou crème, élégante et ondulante aux affleurements des collines, la ville tient à garder sa taille humaine et sa sérénité. Elle ne veut pas imiter ses voisines postmodernes Dubai et Abu Dhabi. Plutôt que des gratte-ciel, Mascate voudrait se recouvrir de perles et de diamants qui s’étaleraient sur son corps voluptueux le long de la façade océanique.

C’est la volonté du Sultan Qabous, depuis son arrivée au pouvoir en 1970. Faire de l’Oman un pays éduqué, bien élevé, qui s’ouvrira à la modernité à son rythme, par le respect des traditions et de l’environnement. La volonté d’éducation du pouvoir en place est très évidente sur bien des points, mais la construction du Royal Opera House est sans doute la plus éclatante des démonstrations. Quand les pétrodollars ont permis au pays de sortir de la pauvreté, le sultan a décidé de laisser sa marque dans de grands travaux, et il a eu la sagesse de vouloir une grande maison dédiée à la musique et aux arts, en plus des inévitables mosquées que l’on se doit de construire par fidélité à la communauté des croyants.

Un diamant dans la ville dont tous les Omanais peuvent être fiers, l’opéra est évidemment élitiste, mais pas par ses tarifs. Ce soir, par exemple, les billets ont dû coûter moins de 10 euros. Une politique de subventions publiques assure l’accessibilité à la grande musique pour tous. La programmation est très bonne : une alternance de musique arabe et de musique occidentale. De grandes voix du monde lyrique se déplacent, des productions de qualité viennent d’Europe. Des stars de la musique populaire aussi, ainsi que des soirées à thème plus ou moins pédagogiques.

On retrouve cette attention à l’éducation du peuple dans les chaînes de radio. Le sultan a voulu que l’on crée Oman classique, que j’écoute tous les jours dans ma voiture. Non seulement la programmation est excellente, loin de se satisfaire d’une musique d’ascenseur qui enfilerait les tubes de musique classique comme des perles en plastique, mais les morceaux choisis sont accompagnés de commentaires en arabe et en anglais qui donnent la possibilité de se repérer dans l’histoire de la musique. Une radio pédagogique, en somme, qui parfois donne carrément des cours de musicologie, et qui témoigne d’un souci d’édification populaire presque émouvante à mes oreilles.

Arrivés au parking, nous sommes confiants sur le fait qu’on ne nous laissera pas entrer dans la salle de concert. Nous traînons sur l’esplanade minérale qui fait face à l’entrée. Des familles et des couples prennent des photos. Shamsa dit que l’architecture fait penser aux forts traditionnels d’Oman. Moi, je trouvais que la forme faisait plutôt penser à une mosquée un peu destructurée.

Ou plutôt, ce à quoi je pense quand je considère l’opéra, c’est à une pierre précieuse taillée et fermée sur elle-même. Un gros diamant crémeux, fait pour attirer les foules, mais qui garde son maximum d’énergie pour ceux qui entrent à l’intérieur. De fait, quand nous entrons, la lumière et les couleurs sont splendides. Ocres, moirées, satinées, elles baignent la démarche de Shamsa d’un velours doré.

Il faudra attendre l’entracte. Nous en profitons pour nous promener, tout seuls, dans les travées et le magnifique hall central du bâtiment. Comme souvent dans les opéras, un effort particulier est montré pour l’escalier central. Le tapis rouge est très agréable au pied et à l’oeil. Nous ne nous ennuyons pas à simplement regarder les détails décoratifs. Des plafonds richement ouvragés jusqu’aux carrelages, c’est un enchantement pour le visiteur d’un soir.

Le seul bémol, mais je n’en dis rien à mon amie, ce sont les toiles accrochées un peu partout. Des motifs orientalistes basés sur des photos d’Oman, des pêcheurs, des paysans, des Omanais de toutes classes qui dansent, qui chantent ou qui font le marché. Commandées à des artistes européens, ces toiles sont de vraies croûtes. On trouve les mêmes horreurs, imitées de Delacroix, de Géricault et de Fromentin, dans les hôtels particuliers du XVIe arrondissement de Paris rachetés par les émirs du Golfe. Leur manque de raffinement n’empêche pas d’apprécier le reste.

Nous nous promenons, ressortons, empruntons la galerie marchande de luxe, longeons les cafés et les boutiques de marques. Considérant encore l’architecture de l’extérieur, je peine à ranger l’opéra dans une catégorie claire et définitive. C’est un temple qui fait penser à l’Italie autant qu’à l’Arabie. Un décor d’opérette réussi, un peu kitsch mais avec de la tenue, de l’élégance, de la proportion, de la retenue. Je sens pousser sur ma face une moustache d’aristocrate austro-hongrois.

Je me dis que Shamsa est de ce point de vue infiniment adéquate à ces lieux. Elle se trouve elle aussi sur une ligne de fuite globalisée, harmonieuse et détonante, occidentalisée et arabisante. Une Sissi impératrice dans son décor naturel.

En retard à l’opéra de Mascate

Shamsa m’invite à l’opéra de Mascate. Elle a reçu des billets d’entrée pour le festival de luth qui a lieu en ce moment. Apparemment, il y a eu beaucoup de désistements à la dernière minute car le long weekend dont nous profitons en ce début décembre a été annoncé il y a quelques jours. Beaucoup de ceux qui avaient prévu d’aller à l’opéra ont décidé de partir à Dubai ou Dieu sait où.

Shamsa et moi sommes retenus respectivement à Mascate et à Birket el-Maouz pour des travaux à terminer. Moi de la recherche en littérature de voyage, elle de la géologie prospective. C’est beau la vie.

« Tu ne me parles jamais du sol omanais, de la géologie de ton pays…

– Fais pas chier. »

Nous échangeons harmonieusement en conduisant le quatre roues motrices de mon amie le long de la grande avenue Sultan Qaboos (tout ici s’appelle « Sultan Qaboos », l’université, la mosquée, la rue, le dispensaire de santé). L’avenue est décorée de couleurs propres à évoquer noël. Dans un pays musulman, c’est très étrange. S’il ne faisait pas doux, on se croirait dans une capitale européenne avec toutes ces guirlandes vertes, rouges et blanches.

En réalité il s’agit des célébrations de la fête nationale. On a revêtu la capitale et les voitures des couleurs du drapeau.  

Shamsa n’est pas encore allée à l’opéra de Mascate. Ce dernier n’a ouvert ses portes qu’en 2011 et elle n’est retournée en Oman que très récemment. Elle s’intéresse peu à la musique classique mais elle avait envie depuis son retour de visiter l’opéra et d’y passer une soirée. Ce soir, c’est l’occasion. Elle s’est habillée avec une élégance toute européenne, en ajoutant à se tenue noire et grise un voile qui couvre une chevelure nouée en chignon.

Nous arrivons en retard à l’opéra. J’évite de lui faire le moindre commentaire, mais moi, je peux le dire sur ce blog, j’étais prêt bien avant elle. Je tournais en rond dans son living room en feuilletant des livres de géologie, tandis qu’elle s’affairait entre sa chambre et sa salle de bains. Des livres publiés par la grande compagnie pétrolière du pays, Petroleum Development Oman (PDO). J’ai la vague impression que cette entreprise, sans doute le premier employeur du pays, se trouve à l’origine de toutes les productions culturelles qui peuvent exister sur le territoire.

Shamsa se préparait sans bruit, avec méthode, mais je la sentais nerveuse. Elle avait perdu une boucle d’oreille ou quelque chose. J’entendais, à ses pieds nus sur le carrelage, que tout n’allait pas aussi bien qu’elle le prétendait. Dans Oman’s Geological Heritage,  dont le nom d’auteur n’apparaît pas sur la couverture, je note des schémas impressionnants sur les différentes plaques techtoniques ayant par leurs mouvements et leurs frottements modelé la péninsule arabique. Le livre a beau être financé par PDO, il a l’air sérieux du point de vue scientifique et très beau du point de vue des photos de paysages minéraux.

« Pourquoi tu ne me parles jamais de la géologie de l’Oman ? Les formations, les roches, les sédimentations ?

– Laisse-moi tranquille. »

Oman se trouve au croisement de trois grandes plaques : la plaque indienne qui se balade vers le haut, la plaque eurasienne qui, elle, descend, si bien que leur collision crèe notamment la chaîne de l’Himalaya. Et à côté de la plaque indienne, la plaque arabique qui va dans la même direction que la plaque indienne (mais peut-être pas au même rythme, il faudra que je demande cela à Shamsa, un autre jour). Le détroit d’Ormuz, donc, qui se trouve entre l’Oman et l’Iran, est exactement un des points de rencontre entre la plaque eurasienne qui descend et la plaque arabe qui monte.

En parlant d’Eurasienne et d’Arabe qui monte, voilà Shamsa qui sort de la salle de bains auréolée d’un maquillage de princesse de cinéma, et de bijoux qui me font chavirer.

 

 

Pas d’image d’Oman

Il ne vous a pas échappé que j’écrivais mes billets sur le sultanat d’Oman sans montrer aucune photo. Il y a plusieurs raisons à cela.

D’abord, techniquement, je n’y arrive pas trop. Mes nouveaux ordinateurs ne se connectent pas facilement avec mes autres engins. Mais ce n’est pas la seule raison, ni même la principale.

Pour l’instant, j’aimerais demeurer sur le plan du verbe avec vous, concernant ce pays musulman. J’aimerais qu’on en reste à l’évocation sans nécessairement passer par la médiation de l’image.

L’art islamique est en effet une culture où l’image a un statut à part. Chez les Ibadites, il semble que l’image soit encore plus rare, les décorations plus austères que chez les musulmans majoritaires.

Quand je vois les montagnes autour de moi, je sais que des photos ne rendraient pas l’émotion que le voyageur ressent. Quand la voiture les contourne sur de longues routes sinueuses, et surtout quand je finis par grimper dessus pour voir enfin ce qu’elles recèlent de villages, de cultures, de terrasses, de verdures, d’aridité, d’irrigations et de canyon, ce sont les mots que je cherche, pas les images. Il se passe un choc émotif, et pour l’instant, ce sont les mots qui me manquent.

Premiers pas en Oman

Aéroport de Mascate, la capitale du pays. Il est deux heures du matin, je sors de l’avion un peu bouffi.

Un jeune homme au chapeau brodé et à la longue robe blanche m’attend, muni d’une pancarte en papier sur laquelle est écrit « University of Nizwa ». C’est un employé des ressources humaines de la fac. Il prend mon passeport et me dirige vers un guichet spécial, assez loin des autres voyageurs qui font la queue à la douane. Un fonctionnaire tamponne et remplit mon visa, qui arrivera à échéance le 19 août 2017.

Nous attendons le bagage de soute et prenons place dans la gigantesque voiture 4 roues motrices affrétée par l’université. Je ne suis jamais entré dans une voiture aussi grosse.

Pour m’offrir de l’eau et se payer un café, le jeune Omanais se gare à une boutique et klaxonne. Un jeune Indien, Bengali ou Pakistanais sort prendre la commande. La commande est passée dans sabir mêlé d’anglais d’arabe et d’une langue indienne.

Il m’explique qu’ici les Omanais ne travaillent pas dans les restaurants. En revanche, ils travaillent dans un certain nombre de services : les administrations, les corps régaliens, les taxis, les caisses de supermarchés. « Eux au moins ils travaillent, à la différence d’autres pays du Golfe ». Quand il va aux Emirats Arabes Unis, il est toujours surpris de voir les policiers venir d’Inde et ne même pas parler arabe.

Sur le trajet, il met de la musique. Une superbe musique de luth et de chant. C’est un chanteur saoudien de grand talent, dont les paroles sont très osées paraît-il, et dont les morceaux de bravoure au luth sont appréciés dans tout le monde arabe. J’entends trois voix dans cette chanson. La femme vient du Liban et le deuxième chanteur d’Iraq. Ils forment un trio de circonstance mais le principal chanteur, le compositeur, est bien le Saoudien. Je demande le nom de l’artiste, car je trouve la musique vraiment ravissante, mais je ne le note pas par écrit et je suis sûr de l’oublier. Ce sera l’occasion de lui redemander quand je croiserai mon chauffeur à l’université.

Il me vante l’Opéra royal de Mascate, ouvert en 2011. Un opéra magnifique avec une programmation de premier choix, tant pour les productions occidentales qu’arabes. Par contre, les hommes ne peuvent pas y entrer avec un chapeau comme le sien, brodé. Il convient de porter un chef constitué d’un foulard noué, plus formel.

Je sombre dans le sommeil et arrive à l’hôtel Safari à 4.00 du matin.

Laissez venir à moi les femmes savantes

Molière se moque des femmes qui ont des prétentions intellectuelles. Je regardais Les Femmes savantes avec Hélène, qui a des qualités intellectuelles indéniables. Molière peut dire ce qu’il veut, celles qu’il poursuit de ses moqueries étaient pour certaines de merveilleuses personnes qui ont beaucoup apporté à la culture française.

Tenez ! Quelques années avant et après la création des Femmes savantes (1672), Madame de Lafayette faisait paraître La Princesse de Montpensier et La Princesse de Clèves. C’est ainsi qu’une « Précieuse », sans faire de vague et gardant l’anonymat, révolutionnait l’art du roman pendant que la cour se gaussait de Bélise et de Philaminte.

Plus je fréquente des femmes docteurs, des femmes doctorantes, des femmes professeurs, des femmes scientifiques, plus j’aime les femmes en général et l’humanité tout entière. Ce que je trouve émouvant dans les personnages de Molière, c’est leur désir de savoir, de s’élever, d’être autre chose qu’une femme. Au fond, le plus ridicule des personnages, c’est le snob Trissotin, qui s’intéresse davantage à l’argent d’une éventuelle héritière à épouser qu’à la grandeur d’âme de la maisonnée où il s’incruste.

Alors je sais qu’il ne faut pas généraliser, mais la sagesse précaire est à deux doigts de décréter que :

1- Les femmes savantes sont sensuelles, sexy et douces au contact.

2- Elles sont drôles et piquantes.

3- Certaines d’entre elles savent même faire la cuisine (mais ce n’est pas la majorité de celles que la sagesse précaire soutient).

4- Vivre auprès de femmes intellectuelles aide à se sentir bien dans la vie, car elles apportent tout ce dont un sage précaire a besoin.

Nuits de Fourvière : Molière vu par les Deschiens

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La photo d’ouverture de ce billet vous paraît peut-être proche de celle qui ouvre le billet précédent ? Il faut croire que sur scène on aime les jambes des femmes et les rapports sexuels simulés. Il s’agit cette fois des Femmes savantes de Molière, mis en scène par Macha Makeieff, celle qui a géré avec son partenaire la troupe des Deschiens sur Canal plus et les nombreuses pièces produites par la compagnie Deschamps.

J’ai vu cette pièce grâce à Hélène qui travaille au théâtre de la Criée à Marseille, dirigé par la même Macha Makeieff. Hélène montait à Lyon pour voir la création de ces Femmes savantes et m’invitait à la rejoindre pour la soirée. Cela se passait au théâtre antique de Fourvière, sur les hauteurs gallo-romaines de Lyon, là où les Celtes autrefois sacrifiaient au rite du dieu Lug (je dis n’importe quoi).

Tous les étés, sur la colline de Fourvière, la ville de Lyon organise un festival au nom érotique et poétique : Les nuits de Fourvière. On dirait un poème de Nerval.

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De tout ce festival, je n’ai vu que Les femmes savantes, et ne l’ai pas regretté. Assis sur les gradins en pierre à côté d’Hélène, j’ai admiré les idées de mise en scène originales tandis que la nuit tombait et que les oiseaux faisaient des volutes entre nous et la scène.

On connaît l’histoire de ce classique : dans une famille tenue par un père un peu faible, les femmes sont de fortes têtes et veulent faire régner une ambiance intellectuelle. Des deux filles, l’une veut se marier et l’autre veut la convaincre que le mariage l’enchaînerait à un homme et dégraderait son statut de philosophe au profit d’un rôle de mère et d’épouse.

La mère de famille règne sur la maison avec une autorité castratrice et sa soeur est hébergée à l’année, appartenant elle aussi à la société des Précieuses. Son rôle est le plus comique : vieille fille sans beauté, elle est persuadée d’être courtisée par tous les jeunes homme qui, en fait, essaient de séduire les jeunes filles.

Au milieu de tout ce beau monde apparaît Trissotin, un poète qui écrit des vers sans grâce mais qui fait se pâmer les femmes savantes. Trissotin est naturellement une sorte d’hypocrite qui impose sa loi dans la maison par l’entremise des femmes qui sont sous son empire.

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Macha Makeief a fait de Trissotin un travesti, une espèce de Conchita Wurst sortie des années 1970. D’ailleurs, l’ensemble de la pièce est située dans les années 1970, pour jouer sur les ambiguïtés sexuelles de l’époque.