Jérusalem, une ville qui n’appartient à personne ? À propos de la BD Histoire de Jérusalem de l’historien Vincent Lemire

C’est un très bel ouvrage, bien édité, une bande dessinée plutôt luxueuse dans les tons dorés et bleutés. Bleu comme le ciel de la Palestine, doré comme le dôme du Rocher.

L’ouvrage est le fruit du travail de l’historien Vincent Lemire, l’un des meilleurs spécialistes actuels de Jérusalem, mis en images par Christophe Gaultier, et mis en couleur par une troisième personne dont le nom n’apparaît bizarrement pas sur la couverture.

Je ne sais pas pourquoi, dans le monde de la BD, on considère comme auteur le mec qui écrit et celui qui dessine, mais pas celle qui colorie. À mon avis le coloriste est le plus important de tous… cela m’autorise donc à ne parler que de l’historien Vincent Lemire et à passer sous silence le travail visuel de L’Histoire de Jérusalem.

Il s’agit d’un véritable livre d’histoire dessiné. Dès les premières pages, le lecteur est accueilli par des cartes, des frises chronologiques et un riche appareil documentaire.

Mais ce qui fait surtout la force de ce livre, c’est sa méthode.

À presque chaque page, Vincent Lemire laisse parler les sources. Chroniqueurs antiques, voyageurs, pèlerins, souverains, historiens, politiciens, témoins directs : l’histoire est racontée à travers les textes de ceux qui l’ont vécue. Cette abondance de citations est remarquable. Lemire ne demande pas au lecteur de le croire, il lui donne les documents qui fondent son récit. Tous ces documents sont référencés dans une bibliographie en fin d’ouvrage.

Cette démarche est particulièrement visible lorsqu’il aborde les Croisades. Nous, Français, nous avons une image relativement bonne de ces campagnes militaires que nous avons livrées à partir du XIe siècle en terre sainte. Or, l’image des Francs qui ressort du livre est beaucoup plus dure car elle est fondée sur des sources non patriotes. Car ce ne sont pas seulement les chroniqueurs musulmans qui sont convoqués. Vincent Lemire cite également Guillaume de Tyr, Raoul de Caen ou Albert d’Aix. Les souffrances de la première croisade, les massacres et même les récits de cannibalisme pendant le siège de Ma’arrat al-Numan sont rapportés par des chroniqueurs francs eux-mêmes. Raoul de Caen écrit ainsi :

Les nôtres faisaient bouillir les païens dans des marmites ; ils fixaient les enfants sur des broches et les dévoraient grillés.

Albert d’Aix confirme ces épisodes de famine extrême. Quant au prince syrien Oussama ibn Munqidh, il raconte que, dans son enfance, on effrayait les enfants en leur disant : « Si tu n’es pas sage, les Francs viendront te dévorer tout cru. »

À l’inverse, les périodes de domination musulmane sont décrites sous un jour généralement plus favorable. Là encore, il ne s’agit pas d’une idéalisation : le livre rappelle les violences, les fanatismes ou les conflits internes lorsqu’ils existent. Mais il insiste surtout sur les politiques de coexistence mises en œuvre par plusieurs souverains.

Le cas de Saladin est emblématique. Après la reprise de Jérusalem par les musulmans en 1187, Saladin négocie avec les responsables francs, permet le départ des habitants contre rançon, prend en charge celle des plus pauvres et laisse le patriarche latin quitter la ville avec « tous ses trésors ». Surtout, Saladin encourage le retour des communautés qui avaient été marginalisées sous le royaume franc : les Juifs, notamment ceux réfugiés à Ashkelon, sont invités à revenir avec le soutien de son médecin personnel, le fameux philosophe Maïmonide ; les chrétiens orientaux retrouvent également leur place dans la ville alors qu’ils avaient été chassés par les catholiques francs.

Cette anecdote résume bien l’impression générale qui se dégage de l’ouvrage : les auteurs mettent régulièrement en avant les moments où Jérusalem est gouvernée comme une ville plurielle plutôt que comme le patrimoine exclusif d’une seule communauté.

Cette idée apparaît également dans les premières pages du livre.

Vincent Lemire rappelle que Jérusalem n’a pas été fondée par les Hébreux. Dans le récit biblique lui-même, Abraham vient à Jérusalem mais ne la fonde pas. Moïse n’y entre jamais. C’est David qui fait de la ville la capitale de son royaume et le centre du culte du Dieu d’Israël. Cette mise en perspective historique conduit à relativiser les récits qui présentent Jérusalem comme ayant toujours été juive depuis ses origines. C’est donc un livre qui prend position contre toute forme de suprématisme, et donc contre les fanatiques actuels qui soutiennent les exactions du gouvernement d’Israël.

La dernière partie de l’ouvrage, consacrée à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ, est tout aussi passionnante.

On y découvre les débuts du sionisme moderne à travers plusieurs témoignages, notamment celui d’Eliezer Ben-Yehuda puis de Theodor Herzl. En arrivant à Jérusalem en 1881, Ben-Yehuda découvre une ville très différente de celle qu’il imaginait. La majorité de la population est arabe, principalement musulmane. Son désarroi est manifeste. Dans Le Rêve traversé (1918), il écrit :

Peut-être que mon rêve d’une renaissance d’Israël sur la terre sainte, la terre de mes ancêtres, n’a aucune place dans le réel. Le réel, le concret, le voici : les citoyens du pays, ce sont ceux qui y habitent.

Cette citation vient d’une réflexion publiée après la déclaration Balfour de 1917 et à la fin de la Première Guerre mondiale, alors que le projet sioniste entre dans une nouvelle phase. Pourtant, Ben-Yehuda exprime un doute profond devant la réalité démographique et sociale qu’il découvre. Vincent Lemire résume admirablement l’enjeu de ce témoignage en écrivant qu’il est « précieux pour saisir la complexité des identités à Jérusalem en cette fin du XIXᵉ siècle ».

Au fond, c’est cette complexité que le livre ne cesse de mettre en scène. Aucune communauté ne peut prétendre incarner à elle seule l’histoire de Jérusalem. Toutes y ont laissé leur empreinte. Toutes s’y sont affrontées et y ont coexisté.

Cette idée éclaire la conclusion du livre.

Les auteurs évoquent plusieurs futurs possibles pour Jérusalem : une souveraineté exclusivement israélienne, la poursuite indéfinie du conflit, ou une forme de coexistence politique permettant à la ville de demeurer partagée, avec un statut particulier pour ses lieux les plus sensibles. Le narrateur de cette histoire, un vieil olivier qui accompagne le lecteur tout au long du livre, laisse clairement entendre sa préférence pour cette dernière option.

Vincent Lemire défend donc une certaine manière de comprendre Jérusalem. Son regard est celui d’un historien français, profondément marqué par l’idée que cette ville ne peut être réduite à un récit national unique. Sans masquer les violences commises par les pouvoirs successifs, il insiste davantage sur les moments de coexistence que sur les épisodes de persécution ; inversement, il montre avec insistance les divisions internes du christianisme et les dangers des souverainetés exclusives.

Plus qu’une histoire vulgarisée, Histoire de Jérusalem est une invitation à penser une ville qui, depuis quatre mille ans, échappe à tous ceux qui voudraient en faire la propriété exclusive d’un seul peuple, d’une seule religion ou d’une seule mémoire. C’est sans doute la leçon de courage qu’un savant peut se permettre de donner après le tournant de 2023.

2027-2037: le grand programme de mosquées estampillées Nouvelle France

Architecture en terre, avec une tour pour capter les vents et rafraîchir l’intérieur. Najran, avril 2026

Si j’étais en charge du programme présidentiel de La France Insoumise, j’inclurais un volet « Mosquées nouvelles » comme un des grands projets du quinquennat.

Le but de toutes ces mosquées, décidées sur la base du volontariat des communes, ne serait pas seulement pour mieux vivre avec nos compatriotes musulmans. L’objectif serait aussi esthétique, social, urbanistique, écologique et éducatif.

En voici les grandes lignes :

  1. Architecture en terre, en pierre, et en tout ce qu’on trouvera sur place pour inventer un style vernaculaire contemporain.
  2. Mettre la gestion de l’eau au centre des quartiers, pour faire les ablutions avant la prière, et réutiliser cette eau de purification pour arroser les jardins odorants et médicinaux qui accompagnent la vie des fidèles.
  3. L’eau sera aussi mise à disposition pour des bains et douches publiques. Optique de rafraîchissement du peuple ainsi que d’hygiène sociale pour les gens trop mal logés dans nos quartiers et nos bourgs.
  4. Construction d’ensembles urbains adaptés aux changements climatiques : tour des vents pour faire sortir l’air chaud par le haut et maîtriser la température, comme on le fait depuis des millénaires dans les pays chauds. Arbres, plantes, fleurs.
  5. La France deviendrait ici, sans tambour ni trompettes, sans tension ni conflit, mais avec un art consommé d’accueillir les fausses polémiques venues des identitaires racistes, la France deviendrait un modèle et un moteur pour tous les pays occidentaux qui se retrouvent avec des problématiques différentes qu’ils doivent gérer en même temps.
  6. Comment financer un tel grand projet ? Par un grand emprunt. Le projet n’aura aucun mal à trouver des investisseurs.

Pourquoi ai-je dit « programme de LFI » ? Tout simplement parce que pour le moment c’est le seul mouvement qui a su être clair sur la question de l’islamophobie et de l’immigration. Les autres partis naviguent à vue et n’ont pas réussi à se défaire d’un vieux fond raciste. Ils pensent perdre des électeurs s’ils défendent tout simplement le droit de nos frères musulmans. Tant pis pour eux, tant pis pour les libéraux de mon espèce qui sont contraints de mettre leur maigre espoir d’un pays meilleur dans la seule sociale-démocratie.

L’intelligence mécanique des penseurs humains de l’IA

J’ai écouté le dernier entretien de Laurent Alexandre sur Thinkerview. Il était flanqué d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, censé représenter une nouvelle génération face aux bouleversements de l’intelligence artificielle.

Ce qui m’a frappé n’est pas ce qu’ils ont dit sur l’IA, mais ce qu’ils ont révélé, malgré eux, de leur conception de l’intelligence.

Tout au long de l’entretien, il était question de QI, de performances cognitives, de capacités intellectuelles exceptionnelles (le vieux a aussi beaucoup parlé de sexualité mais c’est une autre affaire et c’était franchement immature – c’est-à-dire viriliste). Les deux parlaient d’individus ayant un QI de 150 ou 160 comme on parlerait de moteurs particulièrement puissants. L’intelligence semblait être réduite à une grandeur mesurable, quantifiable, comparable.

Or c’est précisément à ce moment-là que j’ai eu l’impression d’entendre un manque d’intelligence.

Car le moment le plus original de l’émission apparaît quand on leur demande s’ils lisent et écrivent de la poésie. Gêne des deux spécialistes : ils n’y connaissent rien. Mais rien de rien. Or la poésie, on le sait, ce n’est pas un domaine de l’art parmi les autres, c’est au contraire le coeur vibrant d’une langue, l’essence d’une littérature, donc une dimension incontournable de notre rapport au monde.

Comment peut-on parler d’intelligence tout en étant incapable d’apprécier la poésie ? Comment peut-on prétendre réfléchir à l’avenir de l’humanité sans s’intéresser aux imaginaires, aux récits, aux rythmes, aux symboles, et plus qu’aux simples symboles, aux différentes couches de significations dans un mot ? Être indifférent à la poésie, c’est se fermer à tout ce qui fait qu’un être humain n’est pas seulement une machine de traitement de l’information.

Toujours plus fort dans la bêtise, comment peut-on annoncer avec assurance ce qui se passera en 2100 sans intégrer les principales incertitudes de notre époque ? Et « incertitudes », c’est une façon de parler, car il y a quand même quelques certitudes auxquelles nous faisons face : le dérèglement climatique, les tensions géopolitiques, les guerres actuelles, les réarmements qui figurent les risques de conflits futurs, les pénuries d’eau, les limites énergétiques, les déséquilibres économiques, les conséquences du capitalisme financier mondialisé.

Toutes ces variables sont absentes des récits technologiques des deux Alexandre.

Ils nous expliquent ce que sera l’humanité dans soixante-quinze ans comme si les structures actuelles du monde étaient durables. Comme si les États-Unis allaient conserver indéfiniment leur position dominante. Comme si les rapports de puissance restaient stables, comme si la Chine n’avait pas déjà détrôné les Etats-Unis, bref comme si l’histoire s’était arrêtée et que seule l’IA allait continuer de manière exponentielle sa progression vertigineuse face à la limite et la lenteur de l’esprit humain.

Pour l’instant, je n’ai pas encore entendu quelqu’un parler d’IA avec assez d’intelligence pour que mon esprit limité et lent prenne du plaisir à l’écouter.

L’Abandon, un film qui exhibe son antiracisme mais qui échoue à expliquer la mort d’un professeur

L’Abandon, sous-titré Les 11 derniers jours de Samuel Paty, est un film de Vincent Garenq avec Antoine Reinhardt et Emmanuel Berco. Il revient sur l’affaire qui a inévitablement marqué et bouleversé la France : celle de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie assassiné après avoir été la cible d’une campagne de dénonciation et de désinformation à la suite d’un cours sur la liberté d’expression utilisant des caricatures de Charlie Hebdo.

J’ai regardé ce film avec intérêt avec ma mère. Je passais quelques jours avec elle à Villefontaine et nous avons marché dans la cité HLM où elle habite, jusqu’au cinéma Le Fellini, qui fait preuve d’une belle longévité. Dans la salle, des profs à la retraite, la crème de la crème.

Malgré la gravité du sujet, le film se regarde sans difficulté et possède une dimension pédagogique indéniable. Il n’y a même quasiment que cela (exception faite de l’excellence des comédiens), de la pédagogie. On sent que le réalisateur avance comme un professeur dans sa salle de classe, avec une grande prudence. Le film cherche manifestement à éviter toute récupération politique ou toute accusation de stigmatisation d’une communauté.

Cette intention se traduit par la représentation d’une grande diversité de personnages français « issus de l’immigration », majoritairement montrés comme des individus doux, raisonnables, respectueux et bienveillants. Le scénario insiste ainsi sur le fait que les tensions et les dérives ne concernent qu’un nombre très limité de personnes. Parmi les personnages à l’origine de la polémique figure notamment l’élève dont le mensonge déclenche une partie de l’engrenage, ainsi que quelques militants qui alimentent la controverse. Mais le film prend soin de montrer que la plupart des acteurs de cette histoire ne souhaitent ni violence ni tension.

L’un des choix les plus marquants du film concerne le meurtrier lui-même. Celui-ci demeure une silhouette, presque une ombre. Il apparaît peu, parle peu, et le spectateur n’a pratiquement aucun accès à sa psychologie ou à son parcours. Le film semble suggérer l’influence de l’isolement et des réseaux sociaux, mais sans véritablement approfondir la question. Comme si cela n’en valait pas la peine.

C’est peut-être là que se situe, à mes yeux, la principale limite de l’œuvre. Alors que les mécanismes de la polémique sont largement développés, le processus qui conduit à l’assassinat reste dans l’ombre. Or il n’y a qu’un assassin, contrairement à ce que laissent croire les condamnations à de lourdes peines de ceux qui ont harcelé le malheureux professeur.

Ce que j’ai aimé, c’est que personne ne veut la mort de Samuel Paty, à part le criminel lui-même. Même ceux qui protestent contre le professeur, à tort car ils basent leur opinion sur le mensonge de la jeune fille, ils ne disent rien qui conduise au passage à l’acte du meurtrier gavé de vidéos de Daesh. Il n’existe aucune continuité (dans le film, s’entend) entre les paroles de l’islamiste qui prétend mener la campagne anti-Paty sur les réseaux et la mise à mort de ce dernier.

Plus généralement, je trouve qu’on peut s’identifier avec tous les personnages (sauf le meurtrier). Le film met en scène l’abandon de Paty, et beaucoup disent que ses collègues qui se sont désolidarisés de lui sont des lâches et des salauds. Mais moi, je les comprends, ses collègues. Je ne sais pas comment j’aurais agi dans la circonstance, je pense que j’aurais cherché à aider et protéger Paty, mais je sais aussi que j’aurais trouvé inappropriée l’une des caricatures, et jugé étrange que des élèves aient été invités à quitter la salle de classe quelques instants pendant le cours. Ce sont des choses qui ne se font pas et qui posent des problèmes éthiques et déontologiques.

Mais évidemment ça ne mérite pas d’être harcelé, ni même d’être sanctionné. Et encore moins d’être assassiné.

Et c’est sur ce bloc obscur que l’interprétation du film achoppe. Rien ne justifie ce crime et il est atroce de juger les gens à l’aune de cette tragique conclusion. Car ce meurtre ne vient pas en conclusion d’un enchaîne d’événements, mais comme un irruption d’un élément étranger survenu de nulle part.

Un autre film pourrait sans doute explorer davantage la dimension meurtrière et tenter de comprendre comment un individu en vient à commettre un tel acte.

Mais nos pays ne sont pas encore prêts à faire un effort pour comprendre les motivations des djihadistes. Nos pays sont, à cette minute, surtout occupés à comprendre comment et pourquoi on devient néo-nazi, suprémaciste blanc et/ou masculiniste féminicide. Les musulmans qui tuent, on n’est pas prêts à essayer de comprendre le mécanisme qui les mène à cette folie, car j’imagine qu’on les considère comme déjà contaminés par une religion encline aux châtiments les plus cruels.

Au final, L’Abandon remplit une partie de sa mission pédagogique. Il met en valeur la qualité humaine et professionnelle de Samuel Paty et montre combien les questions du « débat d’idées », de la « liberté d’expression » et du « rôle de l’école », semblent vaines et à côté de la plaque devant la pulsion de mort d’un déséquilibré qui peut s’en prendre à un Dominique Bernard l’année suivante, sans alibi polémique d’aucune sorte.

Mon malaise vient donc d’une banale prise de conscience : le film souligne une évidence essentielle mais qui n’avait pas besoin d’être rappelée, tellement elle fait consensus : aucun désaccord, aucune polémique et aucune erreur éventuelle ne peuvent jamais justifier la mort d’un homme, et d’ailleurs, on ne saura rien de ce qui a motivé celle de Samuel Paty.

Hommage à Jean Guers

Les milles vies de l’Occitan | RTS

Le grand conteur occitan Jean Guers vient de mourir. Paix à son âme.

Pour honorer sa mémoire je vous propose en rediffusion ce documentaire que j’ai fait pour la RTS autour de la langue occitane en Cévennes. L’entretien avec Jean Guers venait clôturer mon reportage dans la région des Causses et du pays Viganais.

Il parle des grands poètes occitans qui ont créé la première littérature française au Moyen-âge et n’oublie pas, en passant, de rappeler ce qu’ils devaient à la culture arabo-andalouse.

RIP vieux troubadour.

Pourquoi écrivait-on tant sur les parois de l’Arabie antique ?

Bir Hima, province de Najran, Arabie saoudite, photo prise en avril 2026

Pourquoi écrivait-on tant sur les parois de cette ancienne destination désertique ? À force de voir et de photographier des inscriptions antiques, dans une langue qui ne connaissaient pas encore l’alphabet arabe, j’en viens à me dire que nos ancêtres étaient de grands bavards.

Alors pourquoi écrivait-on il y a 2000 ans dans la région de Najran ? Pour Christian Robin, archéologue du CNRS, ces écritures gravées dans l’Arabia Petra sont à prendre comme des documents.

Ces documents commémorent des rituels et la fin de travaux de construction, déterminent des droits ou des limites, décrètent des lois, reproduisent des formules de protection, nomment des propriétaires de sépultures, etc.

Christian Julien Robin, Langues et Inscriptions, dans Routes d’Arabie, Musée du Louvre, 2010.

Mais Robin classifie deux ou trois types d’inscriptions, selon les articles qu’il a publiés. Il y a les « textes sophistiqués » et les « graffitis ». Entre les deux, dans certaines publications, il intercale une troisième catégorie de textes « incisés sur des bâtonnets de bois ». En revanche, prévient-il, il ne faut pas s’attendre à lire des romans :

Aucun texte littéraire n’a survécu à part la poésie arabe pré-islamique du VIe siècle.

Ibid.

Si j’en crois Robin, tout ce qui est écrit sur le site de Bir Hima, au nord de Najran, relève donc du graffitis. Admettons. Mais j’en doute et vous allez comprendre pourquoi.

Le texte qui précède et qui suit, que j’ai photographié début 2025, comporte des lignes nombreuses et remarquablement droites. Son texte n’est pas superficiel : c’est une chronique historique qui commémore le siège que le roi juif Joseph a fait subir au peuple chrétien de Najran en 522 après J.C. On n’est pas vraiment dans le domaine du graffiti, là.

Moi je garde la conviction qu’il reste beaucoup de choses à découvrir. D’ailleurs, Robin le dit lui-même quelque part, ces graffitis ne manquent pas d’intérêt pour l’honnête homme :

C’est la catégorie la plus originale et la plus surprenante. Ils se comptent en effet par centaines de milliers en Arabie Saoudite, principalement dans la région de Najran.

C. Robin, « Arabie : Archéologie et Histoire à la veille de l’islam », dans L’islam dans l’Antiquité tardive, Rabat, 2019.

Il n’en dira pas davantage mais ces deux adjectifs, « original » et « surprenant », sont assez excitants pour faire naître des vocations.

L’usage des rocs comme des pages et des pages comme des boussoles

Quand il retourne pour la deuxième fois sur le site de Bir Hima, dans la province de Najran, le sage est frappé par l’usage que faisaient ses ancêtres des pierres et des rochers. Ils n’écrivaient bien sûr pas n’importe où. Ils écrivaient déjà sur des pages blanches, des rouleaux et des marges.

Parfois ils couvraient des rochers qui étaient littéralement sur la route, tantôt au contraire, ils écrivaient des messages pour être lus de loin, et notamment par ceux qui étaient tentés d’emprunter certaines routes.

Mais surtout ils prenaient possession d’une véritable page, sur laquelle ils composaient des scènes et des messages écrits. La véritable origine du livre codex doit donc bien se trouver auprès de cet employé inconnu, ce clerc obscur qui n’est autre que le scribe du néolithique.

Je dis bien « employé », « scribe », car il y avait des professionnels de l’écriture et de la gravure. Je l’ai lu dans la littérature scientifique des archéologues assermentés. Les épigraphistes en question ne disent pas en revanche comment ils étaient rémunérés. Ni qui les rétribuaient.

Au fond de moi je doute de ce que je lis dans la littérature scientifique. Je doute que ces graveurs et ces écrivains publics étaient des professionnels. J’ai trop foi en l’humanité néolithique. J’idéalise même un peu les hommes du néolithique ; je les imagine coopératifs, rêveurs, apeurés, violents et nomades. Toujours en train de se cacher mais trop menacés par des bêtes sauvages pour se chercher des ennemis parmi les autres hommes.

Cette scène que je vous montre par les deux photos qui encadrent ce paragraphe, elle apparaît sur une bande de rocher qui se situe sur le côté gauche d’une entrée de piste. Les voyageurs passaient tous là et faisaient une pause. Ils regardaient cette scène de chasse comme on lit un roman, ou comme on regarde une vidéo : c’était à la fois divertissant et instructif.

Probablement, ces scènes de chasse permettaient de donner des informations sur le type de gibier présent dans la région et sur le type de tribus qu’on pourrait croiser.

C’était probablement une manière pour les hommes de construire une monde symbolique et reconnaissable dans une nature hostile. Une façon de dompter la nature et de l’apprivoiser en couvrant les murs de scènes où l’humain triomphe de l’animal.

Les gravures où un humain est juché sur un animal est l’image ultime de la fierté humaine. Avoir réussi à dompter un dromadaire et en faire son véhicule demandait tant d’efforts qu’il n’était pas rare de clamer cette victoire par des gravures destinées à braver le passage du temps.

Accompagner l’image d’un texte devait être le nec plus ultra.

Ci-dessous, le texte est une suite de noms, je veux croire que ces noms renvoient à la bande de copains qui sont venus à bout du dressage d’un dromadaire sauvage. Mais la littérature scientifique finira par me donner tort et fournir de meilleures hypothèses.

Vous aurez remarqué dans ce billet la différence de lumière sur les rochers gravés que j’ai photographiés. Toutes les photos ont été prises entre 6 h 30 heures et 8 h30 du matin en avril 2026. Le soleil levant est donc assez bas et le niveau d’éclairage des gravures montre que les pages blanches faisaient face au soleil levant ou au contraire face au soleil couchant.

Le dromadaire que je place ci-dessous est clairement une œuvre du matin. C’est donc un rocher qui indique la direction de l’Est. Mon hypothèse est que ces rochers servent de boussole.

Avaient-ils besoin de boussole les hommes du néolithique ? Quand on vit dehors et qu’on nomadise, on sait où est l’est et l’ouest, on sait s’orienter. Mon hypothèse n’a donc vécu que le temps d’être énoncée.

Grande émotion au Black Gold Museum, le musée du pétrole d’Arabie Saoudite

J’ai découvert aujourd’hui un nouveau musée que l’Arabie saoudite vient d’inaugurer : le Black Gold Museum (BGM), un musée d’art contemporain entièrement consacré à l’or noir, le pétrole.

Installé dans une architecture spectaculaire signée Zaha Hadid, le musée s’inscrit dans un vaste complexe dédié aux questions énergétiques, à proximité du ministère de l’Énergie. Situé non loin de l’aéroport, il n’est ni central ni particulièrement ancré dans un tissu urbain vivant. Ce positionnement est révélateur : le musée semble s’adresser moins aux publics locaux ou scolaires qu’à un public international de passage.

Dès lors, une intuition s’impose : ce musée n’est pas un miroir, mais une plateforme. Il ne cherche pas tant à raconter une histoire nationale qu’à adresser un message au monde.

Le parcours est structuré en quatre grandes séquences, qui pourraient correspondre aux étapes d’une histoire d’amour entre l’homme et le pétrole : la rencontre, le rêve, le doute et la vision (la vision du futur, genre « et maintenant où allons-nous ? »).

ENCOUNTER

La première partie, la rencontre, est l’une des plus belles. Elle propose une approche méditative de la découverte du pétrole, de son origine, et de la manière dont l’humanité est entrée en relation avec cette matière. Les œuvres y sont d’une grande délicatesse, contemplatives et puissantes.

DREAM

Puis vient le rêve. Ici, le ton change radicalement : le pétrole devient promesse, moteur d’un imaginaire foisonnant. Couleurs acidulées, voitures, vitesse, plastique, expansion du modèle américain.

Tout un XXe siècle s’y déploie dans une forme d’ivresse visuelle. L’ensemble est séduisant, mais traversé d’une ironie discrète.

DOUBT

Le troisième espace, « le doute », constitue un véritable basculement. C’est un étage sombre, et le musée se mue en caverne étouffante. L’histoire d’amour se transforme en relation toxique : pollution, dépendance, finitude des ressources. Les œuvres sont dures, parfois violentes.

Et c’est là que le musée surprend profondément : il assume une lucidité critique forte. Le message est clair : les enjeux et les conséquences du pétrole ne sont pas esquivés.

VISION

Enfin, la « vision » au dernier étage vient clore le parcours. Plus apaisée, cette dernière section propose une réflexion ouverte sur l’avenir. Ni franchement optimiste ni totalement pessimiste, elle laisse le visiteur dans un état de suspension, invitant à penser plutôt qu’à conclure.

Le projet a été porté par un commissaire français, et s’inscrit dans une dynamique plus large incarnée par muséographes saoudiens déjà engagés dans le développement d’institutions culturelles majeures. Avec ce musée, comme avec le Musée de la Mer Rouge dont j’ai déjà parlé ici, se dessine un geste muséal radical, à la fois politique, éducatif et culturel.

Sortir du pétrole et des embouteillages

Le Black Gold Museum apparaît ainsi comme un outil puissant : un lieu de narration terrestre, qui concerne l’humanité entière, mais aussi un espace d’éducation pour les Saoudiens qui veulent développer leurs connaissances en art contemporain.

Et pourtant, en quittant le musée en fin de journée, une expérience très concrète vient prolonger la réflexion. Pris dans des embouteillages interminables pour rejoindre le centre-ville, deux heures pour parcourir quelques kilomètres, difficile de ne pas repenser à la partie du « doute », au premier étage du BGM. Difficile de ne pas songer à cette dépendance au pétrole, à ses conséquences, à son omniprésence, quand on fait du surplace environné par des milliers et des milliers de voitures faites et pensées pour être des bolides.

Et une question s’impose pour tous les visiteurs qui retournent à l’aéroport ou qui foncent dans les embouteillages sans fin : n’est-il pas temps, en effet, de changer de modèle ?

Thuburbo Majus, les couronnes de fleurs et mes complexes sur l’antiquité

Tout près de la ferme de Ftiss se trouve une des grandes villes de l’empire romain. Je ne manque pas de rendre visite à ces ruines augustes quand je séjourne chez mes beaux-parents.

Les temples sont nombreux et massifs. Celui du Capitole, avec ses belles colonnes intactes, était probablement situé au centre de la ville, à la différence du site archéologique actuel qui le place très proche de l’entrée.

Hajer téléphone avec son père qui lui demande d’acheter du pain, en marchant dans les fleurs en direction du temple du Capitole

Une dizaine de milliers de personnes vivaient à Tuburbo Majus à son apogée, au IIe siècle de notre ère. Mais ce chiffre ne comptabilise pas selon moi les milliers de paysans et artisans divers qui devaient peupler les environs, jusqu’au lac salé qui borde la ferme de mes beaux-parents.

Bas-relief de Venus, selon le guide touristique

On a choisi de prendre un guide pour cette visite. Mal nous en a pris, il a raconté des bobards, n’a pas su répondre à toutes mes questions, il a bâclé sa visite en une demi-heure alors qu’il avait annoncé une heure, et il ne s’est pas interdit de lancer plusieurs remarques inappropriées.

Dès qu’un bas-relief représentait une femme, il disait que c’était Vénus. Les inscriptions latines, il prétendait les lire alors qu’il répétait des informations qu’il avait appris par cœur.

Les remarques inappropriées concernaient notre couple. Il exigeait qu’Hajer reste avec nous et nous suivent au pas alors qu’elle désirait plutôt papillonner et prendre des photos où bon lui semblait. « La femme doit suivre l’homme » disait-il « pour plaisanter ». Je lui ai dit sans plaisanter qu’il pouvait la laisser en paix et cesser de lui donner des ordres.

Il n’hésitait pas non plus à émettre des jugements de valeur et de goût parfaitement déplacés : « Vous avez de la chance madame, vous avez un beau mari, qui a de beaux yeux et une belle barbe. » On se passe de vos commentaires, monsieur le médiateur. Contentez-vous de nous donner des informations exactes et inspirées, et d’échanger avec nous sur l’antiquité de notre région tunisienne.

Je sais ce que recouvrent ces compliments qui me sont parfois adressés : entre Hajer et moi, il y a une différence d’âge de quinze ans, en plus de quoi elle fait plus jeune que ses 39 ans. Des inconnus peuvent penser, en voyant ma « belle barbe », que je suis de la génération du père d’Hajer, alors que j’ai l’âge de son frère aîné.

Quand ce guide touristique a compris que nous étions un couple, à cause de nos gestes, nos paroles ou tout ce qui pouvait trahir une forme de complicité nuptiale entre Hajer et moi, il en a rajouté dans le champs lexical de l’amour et des affinités électives. Cela m’a énervé.

Moi, quand j’entends dire que je suis beau, j’entends que je suis vieux et bien conservé pour mon âge.

Les averses nous ont sauvés. Le guide voulait se mettre à l’abri alors qu’Hajer et moi voulions continuer de nous promener, même sous la pluie. Nous l’avons remercié, l’avons grassement rémunéré et sommes demeurés tout seuls entre les ruines augustes de Thuburbo Majus.

C’était la première escapade qu’Hajer se permettait depuis une semaine qu’elle s’occupait de ses parents à Ftiss.

Grâce à ce printemps pluvieux, le nord de la Tunisie se couvre de fleurs sauvages et nous avons fait des bouquets, des couronnes et des bijoux de fleurs des champs.

Colonnes de porphyre

Bou Arada, ville-couleur de l’intérieur tunisien

C’est une ville que j’affectionne et pas seulement parce que la femme que j’aime y a vu le jour, puis y a passé sept ans de sa vie en pension, dans son collège et son lycée.

Bouarada est aussi une ville colorée et peinte.

La plupart des commerces a fait appel à des artistes peintres plutôt qu’à des vitrines industrielles, cela ajoute du charme aux promenades mercantiles.

J’aime qu’il n’y ait qu’un supermarché et une multitude de boutiques. Cela multiplie les devantures et les styles de peinture.

Les Tunisiens repeignent souvent et avec soin leurs murs. On voit de plus en plus de drapeaux palestiniens en dialogue avec le drapeau tunisien.

On pourrait vraiment faire des centaines de belles photos et entrer dans des détails intéressants.

Je ne me lasse pas de Bouarada.

Peugeot et minaret
Mes beaux-parents à la terrasse d’un café de Bouarada.
Un vestige romain dans le jardin du commissariat