J’ai écouté le dernier entretien de Laurent Alexandre sur Thinkerview. Il était flanqué d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, censé représenter une nouvelle génération face aux bouleversements de l’intelligence artificielle.
Ce qui m’a frappé n’est pas ce qu’ils ont dit sur l’IA, mais ce qu’ils ont révélé, malgré eux, de leur conception de l’intelligence.
Tout au long de l’entretien, il était question de QI, de performances cognitives, de capacités intellectuelles exceptionnelles (le vieux a aussi beaucoup parlé de sexualité mais c’est une autre affaire et c’était franchement immature – c’est-à-dire viriliste). Les deux parlaient d’individus ayant un QI de 150 ou 160 comme on parlerait de moteurs particulièrement puissants. L’intelligence semblait être réduite à une grandeur mesurable, quantifiable, comparable.
Or c’est précisément à ce moment-là que j’ai eu l’impression d’entendre un manque d’intelligence.
Car le moment le plus original de l’émission apparaît quand on leur demande s’ils lisent et écrivent de la poésie. Gêne des deux spécialistes : ils n’y connaissent rien. Mais rien de rien. Or la poésie, on le sait, ce n’est pas un domaine de l’art parmi les autres, c’est au contraire le coeur vibrant d’une langue, l’essence d’une littérature, donc une dimension incontournable de notre rapport au monde.
Comment peut-on parler d’intelligence tout en étant incapable d’apprécier la poésie ? Comment peut-on prétendre réfléchir à l’avenir de l’humanité sans s’intéresser aux imaginaires, aux récits, aux rythmes, aux symboles, et plus qu’aux simples symboles, aux différentes couches de significations dans un mot ? Être indifférent à la poésie, c’est se fermer à tout ce qui fait qu’un être humain n’est pas seulement une machine de traitement de l’information.
Toujours plus fort dans la bêtise, comment peut-on annoncer avec assurance ce qui se passera en 2100 sans intégrer les principales incertitudes de notre époque ? Et « incertitudes », c’est une façon de parler, car il y a quand même quelques certitudes auxquelles nous faisons face : le dérèglement climatique, les tensions géopolitiques, les guerres actuelles, les réarmements qui figurent les risques de conflits futurs, les pénuries d’eau, les limites énergétiques, les déséquilibres économiques, les conséquences du capitalisme financier mondialisé.
Toutes ces variables sont absentes des récits technologiques des deux Alexandre.
Ils nous expliquent ce que sera l’humanité dans soixante-quinze ans comme si les structures actuelles du monde étaient durables. Comme si les États-Unis allaient conserver indéfiniment leur position dominante. Comme si les rapports de puissance restaient stables, comme si la Chine n’avait pas déjà détrôné les Etats-Unis, bref comme si l’histoire s’était arrêtée et que seule l’IA allait continuer de manière exponentielle sa progression vertigineuse face à la limite et la lenteur de l’esprit humain.
Pour l’instant, je n’ai pas encore entendu quelqu’un parler d’IA avec assez d’intelligence pour que mon esprit limité et lent prenne du plaisir à l’écouter.
J’ai remarqué une étrange régularité dans le regard que les autres portent sur mes échecs et mes succès. J’en ai pris conscience récemment car ma vie n’a pas connu les échecs ni les réussites pendant quarante ans.
Voilà comment les choses se manifestent :
Lorsque quelque chose de bien m’arrive, ce n’est jamais vraiment grâce à moi.
Si j’ai partagé ma vie avec des femmes belles, intelligentes et empathiques, ce qui a toujours été le cas, on ne m’a jamais dit : « Tu dois avoir certaines qualités pour attirer de telles personnes. » La réaction est généralement tout autre. On se demande comment j’ai fait. Par quels prodiges j’ai pu séduire une créature de ce niveau. Quel stratagème j’ai employé, quel bagout j’ai développé, quelle faiblesse j’ai détectée pour qu’une telle femme accepte de vivre avec moi.
Comme s’il allait de soi qu’une femme exceptionnelle ne pouvait pas librement choisir et aimer un homme comme moi.
De même pour le travail. Si j’obtiens un poste intéressant ou correctement rémunéré, on m’explique presque toujours que cela tient à des circonstances extérieures. C’est grâce à telle rencontre, grâce à telle appartenance, grâce à telle origine, telle couleur de peau, telle conversion religieuse… Grâce à telle conjoncture favorable. On me parle de chance.
La chance est une explication extraordinairement commode. Elle permet de reconnaître un succès tout en évitant soigneusement d’en attribuer le mérite à celui qui en bénéficie.
En revanche, lorsqu’un malheur survient, le raisonnement s’inverse immédiatement.
Si je perds un emploi, alors il devient évident que j’ai commis une erreur. Si une institution me traite injustement, certains trouveront malgré tout une raison pour laquelle j’ai dû provoquer cette injustice. Si une histoire d’amour se termine mal, il doit forcément y avoir quelque chose que j’ai fait ou omis de faire. Ça doit être de ma faute.
Je me souviens d’un licenciement qui était pourtant une injustice manifeste. Je n’avais commis aucune faute professionnelle. Les faits étaient clairs. Pourtant, même parmi des collègues qui m’appréciaient, il n’était pas si facile d’entendre dire simplement : « Oui, ce qui lui arrive est injuste. »
Certains préféraient expliquer l’événement autrement. L’un se disait « désolé » pour ce qui m’arrivait mais se permettait de dire que j’avais « manqué de sagesse » avec celle qui me harcelait. Peut-être n’avais-je pas suffisamment anticipé. Il n’y avait pas de fumée sans feu.
Comme si le malheur devait toujours avoir un responsable identifiable, et de préférence la personne qui le subit.
J’ai observé le même phénomène dans les relations amoureuses avant mon mariage. Si je mettais fin à une relation, j’étais un salaud. Si c’est elle qui rompait avec moi, on ne la qualifiait pas de salope. On supposait volontiers que j’avais dû faire quelque chose qui avait poussé cette jeune femme à partir.
Dans un cas comme dans l’autre, la responsabilité me revenait.
Avec le temps, cette expérience répétée a fini par produire chez moi un effet de tranquillité. Je n’attends plus rien du jugement des autres.
S’il m’arrive un malheur, je sais qu’il sera probablement inutile de chercher une consolation fondée sur la reconnaissance de l’injustice subie. Beaucoup préféreront chercher ce que j’ai fait pour mériter mon sort.
S’il m’arrive un bonheur, inutile de chercher à partager ma joie, je sais qu’on trouvera une cause extérieure.
Au fond, cela simplifie beaucoup les choses.
On cesse progressivement de rechercher la validation extérieure. On apprend à examiner soi-même ses réussites et ses échecs. À reconnaître ses fautes lorsqu’elles existent. À reconnaître aussi les injustices lorsqu’elles se produisent. Sans attendre que le monde entier partage ce diagnostic.
Cette disposition a quelque chose de stoïcien.
Les stoïciens nous rappellent que nous ne maîtrisons ni la réputation, ni l’opinion d’autrui, ni même la manière dont les événements seront racontés après coup. Nous ne maîtrisons que notre propre jugement.
La sagesse précaire enseigne donc ce précepte en faisant payer très cher l’inscription à son académie : ne cherche pas la reconnaissance des cons. Laisse-les te prendre de haut. Ceux qui te jugent ne te valent pas.
Quand il retourne pour la deuxième fois sur le site de Bir Hima, dans la province de Najran, le sage est frappé par l’usage que faisaient ses ancêtres des pierres et des rochers. Ils n’écrivaient bien sûr pas n’importe où. Ils écrivaient déjà sur des pages blanches, des rouleaux et des marges.
Parfois ils couvraient des rochers qui étaient littéralement sur la route, tantôt au contraire, ils écrivaient des messages pour être lus de loin, et notamment par ceux qui étaient tentés d’emprunter certaines routes.
Mais surtout ils prenaient possession d’une véritable page, sur laquelle ils composaient des scènes et des messages écrits. La véritable origine du livre codex doit donc bien se trouver auprès de cet employé inconnu, ce clerc obscur qui n’est autre que le scribe du néolithique.
Je dis bien « employé », « scribe », car il y avait des professionnels de l’écriture et de la gravure. Je l’ai lu dans la littérature scientifique des archéologues assermentés. Les épigraphistes en question ne disent pas en revanche comment ils étaient rémunérés. Ni qui les rétribuaient.
Au fond de moi je doute de ce que je lis dans la littérature scientifique. Je doute que ces graveurs et ces écrivains publics étaient des professionnels. J’ai trop foi en l’humanité néolithique. J’idéalise même un peu les hommes du néolithique ; je les imagine coopératifs, rêveurs, apeurés, violents et nomades. Toujours en train de se cacher mais trop menacés par des bêtes sauvages pour se chercher des ennemis parmi les autres hommes.
Cette scène que je vous montre par les deux photos qui encadrent ce paragraphe, elle apparaît sur une bande de rocher qui se situe sur le côté gauche d’une entrée de piste. Les voyageurs passaient tous là et faisaient une pause. Ils regardaient cette scène de chasse comme on lit un roman, ou comme on regarde une vidéo : c’était à la fois divertissant et instructif.
Probablement, ces scènes de chasse permettaient de donner des informations sur le type de gibier présent dans la région et sur le type de tribus qu’on pourrait croiser.
C’était probablement une manière pour les hommes de construire une monde symbolique et reconnaissable dans une nature hostile. Une façon de dompter la nature et de l’apprivoiser en couvrant les murs de scènes où l’humain triomphe de l’animal.
Les gravures où un humain est juché sur un animal est l’image ultime de la fierté humaine. Avoir réussi à dompter un dromadaire et en faire son véhicule demandait tant d’efforts qu’il n’était pas rare de clamer cette victoire par des gravures destinées à braver le passage du temps.
Accompagner l’image d’un texte devait être le necplus ultra.
Ci-dessous, le texte est une suite de noms, je veux croire que ces noms renvoient à la bande de copains qui sont venus à bout du dressage d’un dromadaire sauvage. Mais la littérature scientifique finira par me donner tort et fournir de meilleures hypothèses.
Vous aurez remarqué dans ce billet la différence de lumière sur les rochers gravés que j’ai photographiés. Toutes les photos ont été prises entre 6 h 30 heures et 8 h30 du matin en avril 2026. Le soleil levant est donc assez bas et le niveau d’éclairage des gravures montre que les pages blanches faisaient face au soleil levant ou au contraire face au soleil couchant.
Le dromadaire que je place ci-dessous est clairement une œuvre du matin. C’est donc un rocher qui indique la direction de l’Est. Mon hypothèse est que ces rochers servent de boussole.
Avaient-ils besoin de boussole les hommes du néolithique ? Quand on vit dehors et qu’on nomadise, on sait où est l’est et l’ouest, on sait s’orienter. Mon hypothèse n’a donc vécu que le temps d’être énoncée.
Je voulais voir les maisons en terre au soleil couchant, mais le temps de me déplacer, la nuit était tombée d’un coup. J’ai dû me promener de nuit dans le village de Qabil et ce fut un enchantement.
Des chiens errants, dormant dans les champs et réveillés par mes pas, ont essayé de m’intimider. Mais dans le monde musulmans, les chiens se tiennent à carreau et ne s’aventurent pas trop près des êtres humains.
Ces maisons en terre ne sont pas toutes abandonnées. J’ai rencontré plusieurs propriétaires qui en étaient fiers et qui étaient prêts à investir de lourdes sommes pour les rénover.
Le ministre de la culture d’Arabie Saoudite a récemment déclaré que les maison vernaculaires devaient être considérées avec sérieux et que des subventions seraient débloquées pour un grand programme de rénovation.
Je me suis rapidement perdu et ne savais pas, au bout de deux heures de déambulation, comment retourner dans la ville moderne.
Je donnais rendez-vous à des véhicules près de telle ou telle mosquées mais toutes les voitures annulaient ces courses et me laissaient en plan. Comme si les chauffeurs avaient peur ou étaient incapables de venir me chercher.
Perdu pour perdu, j’ai quand même pris beaucoup de photos et me surprenais moi-même de la qualité des images que mon appareil pouvait réaliser en pleine nuit.
La technologie nous aide beaucoup dans nos efforts de rêverie et dans nos entreprises féeriques.
Comme je suis là en mission pour le ministère de la culture, je vais proposer au responsable des publications un « photo-essai » centré sur les maisons en terre et sur les chiens errants qui les gardent en bons cerbères bénévoles.
Les appels à la prière sont extrêmement doux à Najran. J’ai d’abord cru que c’était une spécificité de ce village enchanteur qui emprisonne ses visiteurs, dans le genre du pays des merveilles, mais l’ensemble de la ville de Najran fait résonner ses mêmes voix de muezzin, mélodieuses et somnolentes, comme des berceuses.
Je n’ai pas eu peur ce soir-là. Pourtant le sage précaire est un gros trouillard qui n’est jamais loin de pleurer dans les jupes de sa mère. J’étais seulement épuisé après trois heures de marche. Je voulais dormir. Peut-être manger un peu et dormir enfin.
Je raconterai un jour comment j’ai fini par m’en sortir, les souliers pleins de sables, de terre et de gravier.
J’ai découvert aujourd’hui un nouveau musée que l’Arabie saoudite vient d’inaugurer : le Black Gold Museum (BGM), un musée d’art contemporain entièrement consacré à l’or noir, le pétrole.
Installé dans une architecture spectaculaire signée Zaha Hadid, le musée s’inscrit dans un vaste complexe dédié aux questions énergétiques, à proximité du ministère de l’Énergie. Situé non loin de l’aéroport, il n’est ni central ni particulièrement ancré dans un tissu urbain vivant. Ce positionnement est révélateur : le musée semble s’adresser moins aux publics locaux ou scolaires qu’à un public international de passage.
Dès lors, une intuition s’impose : ce musée n’est pas un miroir, mais une plateforme. Il ne cherche pas tant à raconter une histoire nationale qu’à adresser un message au monde.
Le parcours est structuré en quatre grandes séquences, qui pourraient correspondre aux étapes d’une histoire d’amour entre l’homme et le pétrole : la rencontre, le rêve, le doute et la vision (la vision du futur, genre « et maintenant où allons-nous ? »).
ENCOUNTER
La première partie, la rencontre, est l’une des plus belles. Elle propose une approche méditative de la découverte du pétrole, de son origine, et de la manière dont l’humanité est entrée en relation avec cette matière. Les œuvres y sont d’une grande délicatesse, contemplatives et puissantes.
DREAM
Puis vient le rêve. Ici, le ton change radicalement : le pétrole devient promesse, moteur d’un imaginaire foisonnant. Couleurs acidulées, voitures, vitesse, plastique, expansion du modèle américain.
Tout un XXe siècle s’y déploie dans une forme d’ivresse visuelle. L’ensemble est séduisant, mais traversé d’une ironie discrète.
DOUBT
Le troisième espace, « le doute », constitue un véritable basculement. C’est un étage sombre, et le musée se mue en caverne étouffante. L’histoire d’amour se transforme en relation toxique : pollution, dépendance, finitude des ressources. Les œuvres sont dures, parfois violentes.
Et c’est là que le musée surprend profondément : il assume une lucidité critique forte. Le message est clair : les enjeux et les conséquences du pétrole ne sont pas esquivés.
VISION
Enfin, la « vision » au dernier étage vient clore le parcours. Plus apaisée, cette dernière section propose une réflexion ouverte sur l’avenir. Ni franchement optimiste ni totalement pessimiste, elle laisse le visiteur dans un état de suspension, invitant à penser plutôt qu’à conclure.
Le projet a été porté par un commissaire français, et s’inscrit dans une dynamique plus large incarnée par muséographes saoudiens déjà engagés dans le développement d’institutions culturelles majeures. Avec ce musée, comme avec le Musée de la Mer Rouge dont j’ai déjà parlé ici, se dessine un geste muséal radical, à la fois politique, éducatif et culturel.
Sortir du pétroleet des embouteillages
Le Black Gold Museum apparaît ainsi comme un outil puissant : un lieu de narration terrestre, qui concerne l’humanité entière, mais aussi un espace d’éducation pour les Saoudiens qui veulent développer leurs connaissances en art contemporain.
Et pourtant, en quittant le musée en fin de journée, une expérience très concrète vient prolonger la réflexion. Pris dans des embouteillages interminables pour rejoindre le centre-ville, deux heures pour parcourir quelques kilomètres, difficile de ne pas repenser à la partie du « doute », au premier étage du BGM. Difficile de ne pas songer à cette dépendance au pétrole, à ses conséquences, à son omniprésence, quand on fait du surplace environné par des milliers et des milliers de voitures faites et pensées pour être des bolides.
Et une question s’impose pour tous les visiteurs qui retournent à l’aéroport ou qui foncent dans les embouteillages sans fin : n’est-il pas temps, en effet, de changer de modèle ?
J’ai appris avec tristesse, via LinkedIn, le décès de François Moureau.
Il a compté dans mon parcours universitaire d’une manière très particulière. Je le connaissais grâce à son travail d’organisation du champs de la littérature des voyages : il avait fondé des collections de livres de qualité, imposé ce thème de recherche dans des colloques, et a créé le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV), toujours en vigueur aujourd’hui. Sans lui, il n’est pas certain que quelqu’un comme moi aurait décidé de faire une thèse de doctorat sur le récit de voyage.
J’avais donc souhaité que François Moureau soit l’examinateur externe de ma soutenance de thèse, et il avait accepté, faisant le déplacement de Paris jusqu’à Belfast avec une grande générosité.
Je garde de cette soutenance un souvenir joyeux : un moment d’échange sincère, exigeant et profondément respectueux. Il n’y avait aucune hostilité, mais au contraire beaucoup d’écoute, d’intérêt et de dialogue. Cela reste, encore aujourd’hui, l’un des plus beaux moments de ma carrière académique.
Nous étions, sur bien des sujets, en profond désaccord intellectuel et politique. Mon approche de cette littérature des voyages n’a rien à voir avec la sienne. Pourtant, cela n’a jamais empêché une relation empreinte d’estime et d’attention. Après la soutenance, il m’a ouvert plusieurs portes, m’invitant à participer à des colloques et à contribuer à des publications, notamment aux Presses de l’Université Paris-Sorbonne, éditeur qui héberge la meilleure collection (Imago Mundi) consacrée aux études sur la littérature viatique.
À chacune de ces occasions, j’ai pu constater l’affection et le respect que lui portaient ses collègues : chercheurs, professeurs, et même médecins. Il dégageait quelque chose de rare : un sens du collectif fait de bienveillance, d’humour, et d’une certaine malice, toujours au service de l’échange et de la richesse des recherches.
Je lui souhaite un repos bien mérité.
Mes pensées vont à son épouse, dont j’ai apprécié la grande gentillesse, ainsi qu’à toute sa famille.
C’est une ville que j’affectionne et pas seulement parce que la femme que j’aime y a vu le jour, puis y a passé sept ans de sa vie en pension, dans son collège et son lycée.
Bouarada est aussi une ville colorée et peinte.
La plupart des commerces a fait appel à des artistes peintres plutôt qu’à des vitrines industrielles, cela ajoute du charme aux promenades mercantiles.
J’aime qu’il n’y ait qu’un supermarché et une multitude de boutiques. Cela multiplie les devantures et les styles de peinture.
Les Tunisiens repeignent souvent et avec soin leurs murs. On voit de plus en plus de drapeaux palestiniens en dialogue avec le drapeau tunisien.
On pourrait vraiment faire des centaines de belles photos et entrer dans des détails intéressants.
Je ne me lasse pas de Bouarada.
Peugeot et minaret
Mes beaux-parents à la terrasse d’un café de Bouarada.
Dans une ferme, on n’apprend pas la morale : on l’observe à l’état brut.
À Ftiss, où habitent mes beaux-parents, où a grandi Hajer, on découvre une pédagogie silencieuse : celle de l’inégalité organisée, acceptée, fonctionnelle parmi les bêtes. Une sorte de traité vivant, sans théorie, sans discours, mais avec des plumes, des poils, des chaînes et des habitudes.
Les animaux sont assez nombreux malgré l’âge de mes beaux parents qui ne peuvent plus s’en occuper seuls. Leur fils Tarek, le seul qui soit resté au pays, partage avec moi un grand amour de la ferme. Dès que sa famille et son emploi de pilote d’hélicoptère le lui permettent, il vient à Ftiss et aide ses parents. Tarek adore les animaux et il ne laisse pas passer une année sans en acheter de nouveaux.
Les poules, d’abord. Elles sont nombreuses, affairées. Elles picorent du matin au soir, traversent les espaces, serpentent entre les oliviers et les arbres fruitiers. Leur territoire est vaste et ouvert puisqu’on les voit parfois hors de notre domaine, vers le lac salé qui borde le hameau dit « Nahed ». (Le hameau de la ferme familiale porte un nom qui est le dérivé du patronyme de ma femme, Nahdi). Une seule frontière pour les poules et les coqs : la cour intérieure de la fermette, qui leur est interdite. Une limite nette mais qu’elles franchissent tous les jours sans recevoir de punitions très humiliantes.
Les lapins, eux, incarnent une autre condition. Je ne les ai jamais vus hors de leur cage. Leur existence me paraît étriquée, réduite à quelques gestes répétés et beaucoup de ruminations. Mon beau-frère Tarek m’a demandé si je mangeais des lapins. Résultat des courses, cela fait deux jours que nous mangeons des plats cuisinés avec un lapin de la ferme : un couscous et une shakshouka. Selon mes critères leur vie semble moins douce que celle des poules mais l’alimentation des Nahdi me paraît excellente : beaucoup de légumes, des céréales et légumineuses, agrémentés d’une viande on ne peut plus locale.
Les brebis, les chèvres, les moutons composent une catégorie intermédiaire. Dans leur enclos, ils n’ont pas l’air particulièrement heureux. Et pourtant, deux fois par jour, un ami de Tarek vient en moto de Bou Arada pour s’en occuper. Il les mène paître au bord du lac salé, les fait marcher et respirer un peu d’air frais. Il les fait passer d’une écurie à une autre le temps de nettoyer leur lieu de vie et de remplacer la paille. Leur vie oscille entre contrainte et échappée. Elle n’est pas radieuse, mais elle n’est pas non plus une pure privation.
Quand j’ai égorgé l’une de ces chèvres, pour l’Aïd de 2017, j’ai senti un grand calme chez cette bête qui savait qu’elle était menée à l’abattoir. Tarek et un autre beau-frère la tenaient fermement et marchaient à ses côtés pour l’amener vers l’olivier où elle serait suspendue une fois tuée pour se vider de son sang. Nous fêtions alors le sacrifice d’Abraham, et c’est moi qui ai eu l’honneur de trancher la gorge de ce bel animal qui n’a pas démérité de son Créateur. Tarek avait affûté mon couteau et m’avait expliqué comment faire. C’était une sacrée expérience.
La ferme est aussi parcourue de pigeons, que mon beau-père adore. Ils étaient en cage autrefois, puis un soir de dispute, un de ses fils a ouvert les cages. Mon beau-père a été pris d’une grande fureur, qu’il a exprimée en quittant la ferme pour toujours. Quand il est revenu, quelques heures plus tard, les pigeons étaient toujours là eux aussi et ne sont jamais partis de la ferme de Ftiss.
Et puis il y a les chiens.
Quatre sentinelles, attachées à des points stratégiques. Leur mission est claire : aboyer, dissuader, pour protéger les poules. Ils sont les gardiens de la peur des autres. Leur territoire est minuscule, leur rôle immense.
Deux chiots ont récemment rejoint cette géographie. L’un clair, l’autre noir. Leur destin semble déjà tracé : une chaîne, un périmètre réduit, une vigilance permanente. C’est vers eux que mon attention se dirige.
Au début, je me contentais d’approcher. Un peu de nourriture, quelques gestes prudents pour qu’ils aboient moins et qu’ils ne me prennent pas pour un ennemi. Ils jouaient l’hostilité, comme on leur a appris. Mais ce n’était qu’un rôle. Très vite, la peur changeait de camp. À mesure que je m’approchais, ils reculaient, se cachaient, puis revenaient, intrigués.
Le petit chien noir, au bout du terrain, près de la limite de la propriété, est celui qui me trouble le plus. Il semble n’avoir presque jamais rencontré d’humain hors du cadre strict de sa fonction. Ma présence le désoriente profondément. Il oscille entre une excitation débordante et une crainte extrême. Il fuit, puis revient. Sa queue trahit une joie confuse que son corps ne sait pas encore habiter.
Alors je reste là, dans son périmètre, pour qu’il s’habitue à moi.
Je ne fais presque rien. Je me tiens immobile, à sa portée. Je deviens, pour lui, un événement olfactif.
Car c’est sans doute cela, leur véritable festin : les odeurs. Mes chaussures, mes mains, mes vêtements deviennent un territoire à explorer. Je ne suis pas un homme, encore moins un sage, je suis un animal nouveau, porteur d’un monde invisible. Mes chiens de garde reniflent, repartent, reviennent. Quelque chose se passe, que je ne comprends pas, mais que je pressens comme une forme d’élargissement de leur existence.
Je ne peux pas les détacher. Je ne peux pas leur offrir la course, ni le jeu. Alors je leur offre mes odeurs.
Et étrangement, ils ne me semblent pas malheureux. Tarek les a amenés ici et leur apporte toute sorte de restes. L’autre jour, quand il est venu nous chercher à l’aéroport, on est allé manger dans un restaurant de bord de route tenu par ses amis, et quand on lui a dit qu’on avait assez mangé, il a mis toute la viande grillé, le gras et les os dans un sac « pour les chiots de Ftiss ».
Ils sont là. Ils vivent dans ce cadre étroit, mais ils y déploient une intensité qui a sa légitimité. Peut-être que le bonheur ne se mesure pas uniquement en mètres carrés.
Comme Tarek est rentré chez lui, je lui ai envoyé une photo d’un chiot sur WhatsApp en lui demandant comment il s’appelait. « Bonjour mon frère, a répondu Tarek. Il n’a pas de nom, mais je t’invite à le nommer. Et je le garderai Enchallah. »
Plus tard il m’a écrit : « Alors il faut nommer les deux autres chiots en même temps et revenir par trois noms. Pour le noir je propose Abrag. »
Abrag, ça veut dire « noir » en arabe mais ce n’est pas le mot que j’ai appris en arabe standard. Hajer me dit qu’Abrag est à la fois un terme du dialecte tunisien et du registre de l’arabe littéraire…
Le petit chien clair, je pense le baptiser Billy, parce qu’il a une tête sympa et parce que je suis en train de lire Les Orphelins d’Eric Vuillard, sous-titré Une histoire de Billy the Kid. Je vais donner un nom de fugitif à cet animal joueur qui va rester enchaîné toute sa vie.
Et enfin il y a les chats.
Les chats sont les princes de ce royaume. Ils vont partout. Ils entrent dans la cour intérieure, circulent librement, s’installent où bon leur semble. Aucune chaîne, aucune limite visible. Ils incarnent une souveraineté tranquille et hautaine.
Face à eux, l’inégalité saute aux yeux.
Elle me serre un peu le cœur.
C’est pour eux qu’hier Hajer a acheté une saucisse spéciale pour chats. Ces connards ont tous les égards et je ne sais même pas s’ils chassent d’éventuelles souris. Si ça se trouve ils se bornent à être beaux, touffus et colorés.
Mais je comprends aussi que cette inégalité n’est ni accidentelle ni cruelle au sens simple. Elle est organisée selon des fonctions, des besoins de la famille humaine qui habite ici. Chaque animal occupe une place dans une économie vivante qui le dépasse.
La ferme n’est pas un système juste. C’est une unité de vie et de production qui fonctionne.
Et le sage précaire, fidèle à lui-même, oscille entre une légère fascination et une forme d’acceptation lucide : le monde ne distribue pas la liberté également, mais il offre à chacun, peut-être, une manière d’habiter ce qui lui est donné.
Dimanche dernier, l’Allemagne renouvelait une partie de ses exécutifs municipaux. Parmi les résultats marquants, celui de Munich retient l’attention. La capitale bavaroise, souvent perçue comme une exception politique dans une région conservatrice, a une nouvelle fois confirmé son statut à part.
La surprise vient de l’arrivée en tête d’un jeune candidat écologiste, Dominik Krause, qui devance les socialistes du SPD, historiquement bien implantés dans la ville, tandis que la CSU, pilier conservateur de la Bavière, se retrouve reléguée en troisième position. Arrivé deuxième du premier tour avec environ 30 % des voix pour les écologistes contre 35 % pour le maire sortant, Dominik Krause a créé la surprise en remontant son retard sur le socialiste Dieter Reiter et l’a écrasé au second tour. Le signal est clair : Munich continue de tracer sa propre trajectoire politique.
Ce résultat s’inscrit dans une réalité bien connue : la ville constitue depuis longtemps une enclave progressiste au sein d’un Land largement dominé par la droite chrétienne-démocrate. Une sorte d’îlot politique, où les équilibres diffèrent du reste de la Bavière.
Le parallèle est évident avec nos grandes villes française : Lyon par exemple, ville considérée comme bourgeoise, mais qui vient de réélire un maire écologiste le même jour que Krause à Munich, après avoir connu des mandats d’un socialiste pendant vingt ans, et avoir traversé un vingtième siècle dominé par Édouard Herriot qui incarnait le centre gauche en France.
Lyon et Munich, même combat.
Mais au-delà des chiffres, c’est la personnalité et les prises de position du candidat écologiste qui font lever les sourcils. Dominik Krause assume publiquement son identité en désignant son compagnon comme « l’homme de sa vie ».
Mais pour moi, le propos qui a particulièrement marqué sa campagne est sa critique de la célèbre fête de la bière de Munich, qu’il a qualifiée de « plus grand marché de drogue à ciel ouvert du monde ». Une déclaration provocatrice qui a le mérite de poser une question rarement abordée avec franchise. Une question bien plus tabou que l’homosexualité.
Car derrière la tradition, il y a une réalité que les spécialistes de santé publique rappellent régulièrement : la consommation d’alcool constitue un enjeu majeur, souvent minimisé. Elle touche profondément les individus, les familles, et plus largement la société. Pourtant, ce sujet reste interdit.
Pourquoi ? Parce que l’alcool bénéficie d’un statut particulier. À la fois produit culturel, moteur économique et élément central de nombreuses traditions, il échappe aux critiques qui visent d’autres drogues. Cette indulgence s’explique aussi par des considérations politiques : difficile de s’attaquer frontalement à un secteur ancré dans les habitudes et soutenu par des électorats influents.
C’est là que se dessine une forme d’hypocrisie. D’un côté, certains discours politiques pointent du doigt les trafics de drogues, souvent associés à des populations marginalisées ou immigrées. De l’autre, une tolérance persistante entoure l’alcool, pourtant responsable de dégâts considérables, mais produit et consommé dans des cadres socialement valorisés.
Dans la commune de l’université où travaille Hajer, le maire conservateur a été récemment arrêté par la police pour consommation et détention de drogues interdites. On n’aurait rien trouvé à redire s’il avait été intercepté ivre dans la rue et la maison pleine de bouteilles.
En osant interroger cette contradiction, même sans proposer de rupture radicale, Dominik Krause ouvre un espace de débat. Il ne s’agit pas de remettre en cause une tradition populaire comme la fête d’octobre, mais de questionner ce qu’elle représente et ce qu’elle masque.
Je suis toujours à Riyad, en Arabie saoudite, et le vol prévu pour mon retour en Europe a été annulé. Je pense donc à mon avenir en cherchant concrètement ce que je peux faire pour partir d’ici et rejoindre ma femme à Munich.
Bloqué loin de chez moi par la guerre, je pense automatiquement à la nécessité pour la sagesse précaire de fuir le monde pour aller faire un jardin. Toute cette agitation dans les aéroports, ces incertitudes, me ramènent à une intuition que j’ai depuis longtemps. Cela fait déjà depuis 2008 ou 2009 que j’évoque sur ce blog l’idée d’un affrontement majeur entre les États-Unis et la Chine. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous sommes entrés dans une phase de conflit mondial qui ne dit pas encore son nom, mais qui se manifeste par différentes zones de tension.
Dans ce contexte, les tensions entre l’Iran, les pays du Golfe, Israël et les États-Unis s’inscrivent dans un mouvement plus large. Et parmi les conséquences possibles, il y a des questions très concrètes comme l’accès à l’eau. De plus en plus de médias évoquent des difficultés d’approvisionnement en eau potable.
Tout cela renforce chez moi une conviction personnelle : il faut se recentrer sur ses proches et sur un ancrage territorial concret. Depuis plus de dix ans, j’ai acheté un terrain à Aiguebonne, dans les Cévennes, avec cette idée en tête. C’est un lieu isolé, mais accessible, avec de l’eau grâce à une source. Ce n’est pas un lieu de repli au sens défensif ou survivaliste.
L’idée n’est pas de se cacher ni de se préparer à affronter des ennemis. L’idée est de créer un espace de vie simple et beau, un lieu où l’on peut accueillir la famille et les amis. Il ne faut pas se crisper sur ce que l’on possède ni se refermer sur soi-même. Il faut au contraire construire quelque chose qui s’ouvre amplement sur ses affinités électives, cultiver un terrain, faire un jardin.
Un jardin, ce n’est pas seulement pour produire. C’est un espace de jeu, un lieu de respiration, un endroit où peuvent se développer l’amitié, les échanges et une certaine forme de vie commune. C’est une manière de rester humain dans un contexte qui peut devenir de plus en plus tendu. Je nous vois d’ici lire des livres à l’ombre de mes arbres fruitiers, composer des salades et des airs de guitare, nous baigner dans le bassin de mon terrain pour nous rafraichir pendant la canicule.
Je pense à tout cela aujourd’hui, interdit de mouvement, le jour de l’Aïd 2026.
En ce jour d’Aïd, je souhaite une bonne fête à tous les musulmans de la Précarité du Sage, ainsi qu’à tous ceux qui ne sont pas musulmans.
Et pour les Lyonnais qui ont vu perdre l’OL hier contre un club espagnol qui ne le méritait pas, je dirais simplement : consolez-vous en cultivant votre jardin.