Mon dernier jour en Arabie saoudite…

… si Dieu le veut

Je vous écris depuis l’appartement de fonction que j’avais à Riyad pour pouvoir vivre et dormir lors de mes nombreuses missions en Arabie saoudite pour le compte du ministère de la Culture. Mes valises sont faites et j’attends Mohammed qui me conduira à la gare. Je tente d’éviter l’aéroport de Riyad, pour cause de bombardement yéménite, et je me rends donc en train dans la charmante ville de Buraidah, afin de me rendre à Munich dans quelques jours.

J’ai abandonné un certain nombre de choses accumulées pendant les trois ans de ma collaboration avec le ministère, et j’ai eu le plaisir d’en faire cadeaux à deux personnes qui me sont chères, dont j’ai trop peu parlé sur ce blog.

D’abord Mohammed, qui est un de mes grands amis et qui me soutient admirablement. Parfois, il me conduit, parfois il m’aide dans mes démarches. Il m’assiste et reçoit de ma part un peu d’argent. Et Sharifa, qui a elle aussi joué un rôle positif et souriant dans des tâches de la vie quotidienne.

Aujourd’hui, ils sont revenus tous les deux et se sont servi parmi tous les objets que j’ai dû acheter et que j’ai eu la flemme de vendre. Il y avait toutes sortes de choses pour la cuisine, le linge, le couchage : une myriade d’objets pour chacun.

La guitare que j’ai achetée ici, j’ai décidé de la garder et d’essayer de la prendre avec moi en Europe. Je crois qu’elle est de relativement bonne qualité.

Je me retrouve maintenant assez déprimé, mais uniquement parce que, pour moi, les déménagements sont des moments très stressants. Devoir mettre ses affaires en ordre et tout organiser, cela me chagrine beaucoup. Mais il est évident que ce sont aussi des moments extrêmement importants : ils permettent justement de remettre les choses en ordre, de se débarrasser de ce qui n’est pas nécessaire, de s’alléger et de partir le cœur un peu plus léger. C’est donc un stress positif, une déprime passagère qui est bonne pour la santé… cathartique en quelque sorte.

Surtout, nous avons rempli la voiture de Mohammed avec tous ces objets que j’ai donné. Je ne savais même pas qu’ils pouvaient intéresser quelqu’un. J’étais surpris et heureux de voir que d’autres personnes les désiraient. Voir notamment le sourire de Sharifa dans la voiture de Mohammed, au moment où ils sont partis, m’a réchauffé le cœur.

Elle me disait : « Oui, ça, ça pourrait être bien pour une de mes filles. Ça, ça pourrait être bien pour mon mari. Ça, oui, ça non… »

Mohammed, lui, a décidé de prendre beaucoup de choses, mais pas pour sa propre famille, car je connais son appartement, il est déjà complètement équipé. Il y vit avec ses enfants, sa belle-fille et ses petits-enfants. Sa femme est décédée l’an dernier. Il vit donc dans une situation familiale assez complète.

Mohammed va surtout redistribuer les choses qu’il a prises chez moi à sa propre communauté, ou à des gens qu’il considère comme étant dans le besoin. Cela le remplit de joie et lui donne un statut de pouvoir disposer d’un ensemble d’objets à distribuer comme des cadeaux.

Cela m’a fait encore une fois penser au chef nambikwara chez Lévi-Strauss, dont l’un des rôles principaux est précisément de distribuer des cadeaux.

Cela me remonte donc le moral de voir que des choses que j’ai accumulées soient utiles à des gens qui sont peut-être dans le besoin, peut-être pas, mais auprès desquels elles vont en tout cas circuler. Elles vont rejoindre les communautés du sous-continent indien ou d’Afrique, puisque Sharifa est érythréenne et Mohammed pakistanais.

Ibrahim Nahdi à Riyad, et son roman à venir

J’ai pris un café avec Ibrahim dans un établissement de la rue Tahlia, qui est pour nous une sorte de quartier général. Nous nous y retrouvons une fois par mois pour faire le point sur la situation de la culture, des affaires internationales et des problèmes familiaux.

Ibrahim Nahdi est un intellectuel arabe assez typique des intellectuels arabe que j’imagine : très féru de lectures abstraites, jamais méprisant pour la religion mais assez libéral dans sa pratique de l’islam, et en même temps très poétique dans son expression.

Il veut me demander quelque chose de délicat. « C’est peut-être la dernière fois que je te vois en Arabie. Je suis en train d’écrire un roman et un de mes personnages te ressemble beaucoup. »

Cela me paraît plus flatteur que délicat. Le sage précaire aurait donc inspiré un auteur arabe ? Même si le personnage est un sale type dans le roman, je suis preneur et ravi.

« Es-tu d’accord pour que mon personnage s’appelle Guillaume ? » Je suis parfaitement d’accord, avec plaisir.

« Tu ne m’en voudras pas, même s’il est un peu risible par moments ? »

Un peu risible ?

« Un peu original. Un genre de mec français qui fait du vélo à Riyad, alors qu’il a plus de 50 ans et qu’il fait plus de 50 degrés. »

Ah, risible dans ce sens…

Franchement, Ibrahim, risible dans tous les sens que tu veux. Fais de moi le personnage que tu veux. Si penser à moi t’inspire un personnage intéressant, même s’il est négatif et antipathique, je ne t’en voudrai jamais.

Bientôt sur les tables de vos librairies, donc, un roman francophone saoudien où la sagesse précaire aura une place de choix.

Ici commence le royaume : Virgile Gémonet et Ibrahim Nahdi en opération à Riyad

Le livre est sorti il y a quelques semaines, et je n’ai pas encore eu l’occasion de le tenir entre mes mains. J’aurais pourtant quelques mots à en dire, puisque j’ai assisté en partie à son élaboration. Ici commence le royaume est d’abord un livre de photographies de Virgil Gémonet, accompagné d’un texte d’Ibrahim Nahdi. Deux hommes que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Riyad, et dont la collaboration m’a semblé peu probable mais dont le résultat est particulièrement intéressant.

Virgile Gémonet est un excellent artiste visuel et documentariste, doté d’une personnalité aussi chaleureuse qu’attachante. C’est un homme énergique, curieux, qui sait fouiller une ville et qui aime rencontrer des inconnus. Il sait se promener et regarder ; là où d’autres restent dans leur chambre d’hôtel où se limitent aux lieux culturels, lui sait chercher des détails auxquels personne ne prête attention, et il y trouve des images.

Riyad se prêtait bien à cet exercice. La capitale saoudienne reste une ville relativement peu connue et peu aimée. Elle n’a ni le pouvoir de fascination de Dubaï, ni l’harmonie de Mascate, ni l’opulence de Doha, ni la beauté historique des vieilles villes yéménites. Elle ne bénéficie pas non plus d’un imaginaire visuel aussi solidement établi que les grandes métropoles américaines, dont nous connaissons les rues avant même d’y avoir mis les pieds, tant le cinéma a façonné notre regard.

C’est précisément ce qui rend Riyad intéressante. On peut y arriver sans trop savoir ce qu’on est censé voir. La ville n’est pas encore enfermée dans une série de clichés qui en détermineraient à l’avance la perception. Elle attend, en quelque sorte, qu’un regard lui donne une forme. Pour un photographe, c’est une situation assez précieuse : il ne s’agit pas de sublimer une image connue mais de l’ « inventer », comme on invente un trésor.

Gémonet s’est livré à ce travail avec une grande liberté. Ses photographies explorent les visages, les lignes architecturales, les compositions géométriques, les matières et le grain de la couleur. Il joue avec les formes, les répétitions, les contrastes. Certaines images semblent se concentrer sur une ligne, d’autres sur une texture, d’autres sur la puissance des regards d’un visage voilé. Son travail de sérigraphie participe à cette recherche. Il ne s’agit pas simplement de photographier Riyad, de rapporter des souvenirs ou de documenter une ville en pleine transformation. Il s’agit de produire un regard.

C’est à partir de là qu’intervient Ibrahim Nahdi, dont le texte m’a dérouté, donc intéressé. Je reviendrai un jour plus longuement sur cet écrivain, dont j’aime autant la personnalité que la trajectoire. Ibrahim est francophone, anglophone et arabophone. Il écrit dans ces trois langues avec une aisance similaire. On pourrait le croire saoudien tant Riyad est au centre de son existence, et pourtant ses parents sont français et tunisiens. Il possède ainsi plusieurs héritages culturels, auxquels s’ajoute une connaissance intime de la société saoudienne. Cette pluralité n’est pas chez lui une affaire de théorie ou d’identité affichée : elle constitue sa manière d’habiter le monde.

J’ai moi-même assisté à une partie de la rencontre entre les deux hommes. Ibrahim avait rencontré Virgile dans un café de Riyad, et je les ai rejoints à cette occasion. Il y avait quelque chose d’assez réjouissant à voir ces deux personnalités, très différentes l’une de l’autre, chercher une manière de travailler ensemble. Ibrahim aurait pu se contenter de commenter les photographies, d’expliquer ce que l’on voit, de proposer une succession de textes correspondant aux différentes images. Il a choisi une autre voie.

Il s’est arrêté sur le prénom du photographe : Virgile. Et ce prénom lui a ouvert tout un espace littéraire.

Virgile, c’est d’abord le poète latin, l’auteur des Bucoliques et de l’Énéide. Mais c’est aussi le guide de Dante dans la Divine Comédie, celui qui accompagne le poète florentin à travers l’Enfer et le Purgatoire, avant que d’autres guides ne le conduisent au Paradis. Or, dans le Riyad d’aujourd’hui, les rôles se trouvent inversés : c’est Ibrahim qui accompagne Virgile dans la ville. L’écrivain devient le guide du photographe, et Riyad prend, avec un peu d’imagination, la place d’un nouvel au-delà à explorer.

Le rapprochement est amusant, et Ibrahim ne se prive pas de jouer avec lui. Comment ne pas penser à Abū al-ʿAlāʾ al-Maʿarrī, le grand écrivain arabe du XIe siècle, et à sa Risālat al-Ghufrān, l’Épître du pardon ? Dans ce texte extraordinaire, composé plusieurs siècles avant la Divine Comédie, le lecteur découvre lui aussi un voyage dans l’autre monde, où les figures de la tradition littéraire et religieuse sont mises en scène avec une liberté et une ironie remarquables. L’existence d’une influence directe sur Dante ne fait aucun doute pour Ibrahim Nahdi, qui en tire une méditation à érudite.

Il y a une autre dimension dans ce texte, qui commente plus discrètement les photos. Les images de Virgile procèdent volontiers par catégories : des lignes, des visages, des formes architecturales, des éléments urbains qui se répètent et se répondent. Le regard organise le réel, le découpe, le classe, cherche des régularités. Ibrahim a choisi de faire écho à cette démarche en inventant un narrateur qui, lui aussi, ne peut s’empêcher de classer le monde. Il invente des catégories, puis des sous-catégories, puis des subdivisions supplémentaires, appliquant à peu près à tout ce qui l’entoure une manie classificatoire qui confine à la folie.

Lorsque j’aurai enfin reçu l’ouvrage, je pourrai vous en montrer quelques photographies et vous en parler plus concrètement. En attendant, Ici commence le royaume mérite déjà que l’on s’y intéresse : pour le regard singulier que Virgile Gémonet pose sur Riyad, et pour la façon dont Ibrahim Nahdi transforme une promenade dans la capitale saoudienne en une petite aventure littéraire, entre Dante, al-Maʿarrī et la manie de vouloir mettre le monde en catégories.

Pour que la terminale devienne l’année de philosophie

Voici les résultats de mes réflexions pour résoudre les tensions de l’année de terminale : elle devrait être exclusivement consacrée à la philosophie, plutôt que de rajouter de la philosophie à un emploi du temps saturé.

On a devant nous une alternative : soit on évacue la philosophie, soit on lui laisse toute la place. Ma solution est limpide même si elle peut paraître loufoque : il faut supprimer la terminale pour en faire une classe de philosophie.

Je m’explique.

Je me souviens de mes propres classes, avec parfois trente-huit élèves, lorsque le cours se terminait à dix-huit heures. Il suffisait de regarder les visages des élèves pour comprendre que la philosophie serait peu étudiée pendant cette séance.

Il faut revoir les rythmes scolaires et notamment la réduction du nombre de disciplines enseignées.

En finir avec l’empilement des matières

J’avais fini par me convaincre que la philosophie serait nécessairement sacrifiée. J’étais tombé dans le piège que m’avaient tendu les néo-libéraux ; mettre une telle pression pour que, de guerre lasse, la philosophie disparaisse d’elle-même, ne se sentant plus respectée par personne.

Après tout, laisse-t-on entendre, lorsqu’il faut faire des économies de temps et d’argent, on commence par ce qui est le moins indispensable. Et je pleurais à l’idée que la philosophie était perçue comme dispensable.

J’étais prêt à sacrifier la philosophie au profit de disciplines supposément fondamentales : les mathématiques, les sciences, l’économie, la maîtrise de l’expression écrite et orale.

Et puis, en réfléchissant à cette question, je suis arrivé à une conclusion exactement inverse qui a tout éclairé.

Et si, au lieu de supprimer la philosophie en terminale, on supprimait toutes les autres matières pour ne conserver que la philosophie ?

La dernière année devrait être une année de retour critique sur l’ensemble de la scolarité

L’idée peut paraître extravagante à ceux qui ne connaisse pas la sagesse précaire ; elle est pourtant assez simple et efficace.

Lorsqu’un élève arrive en terminale, il a passé une douzaine d’années à étudier le français, les mathématiques, l’histoire, la géographie, les sciences, les langues et quantité d’autres disciplines. Il a appris à lire, à écrire, à calculer.

Bien sûr, il lui reste énormément à apprendre. Mais il a déjà acquis suffisamment de connaissances pour commencer à se poser une question essentielle : qu’est-ce que tout cela signifie ?

C’est précisément ce que devrait être la dernière année de l’enseignement secondaire. Non pas une année supplémentaire où l’on ajoute de nouvelles connaissances aux précédentes, où l’on termine à la hâte des programmes, mais une année consacrée à la réflexion sur tout ce qui a été appris.

Une année pour prendre du recul et pour comprendre les relations entre les savoirs. Pour examiner leurs fondements, leurs méthodes, leurs limites et leurs conséquences.

Une année où les esprits scientifiques font une pause au niveau des exercices de maths, et réfléchissent sur les mathématiques.

Il ne s’agirait donc plus de présenter la philosophie comme une matière parmi d’autres, en plus des autres, à laquelle on accorde quelques heures dans un emploi du temps en tension. Il s’agirait au contraire de faire de la philosophie le principe organisateur de la dernière année du lycée.

Les professeurs de sciences enseigneraient la philosophie des sciences

Il faudrait que les enseignants des différentes disciplines participent à cette année de philo, chacun à partir de sa formation et de son domaine de connaissance.

Les profs de physique, chimie et biologie feraient de l’épistémologie, et aideraient les élèves à réfléchir sur ce qu’est une connaissance scientifique, à la manière dont elle se construit, à la différence entre une hypothèse et une preuve, entre une corrélation et une causalité, etc.

Prenez certaines grandes questions de l’épistémologie : qu’est-ce qu’une expérience ? Qu’est-ce qui permet de réfuter une théorie ? Comment distinguer une connaissance scientifique d’une croyance ? Que signifie expliquer un phénomène ? Ça ne vous rappelle rien ? C’est le programme de philosophie de classe terminale depuis plus de cinquante ans ! Mais les profs de philo n’ont jamais le temps de consacrer à ces questions le temps qu’elles méritent. Dans cette refonte de notre lycée, les profs de sciences seront à même de faire ce retour critique sur leur propre discipline.

Les professeurs de mathématiques pourraient, de la même manière, préparer un cours réflexif. Qu’est-ce qu’une démonstration ? Que signifie dire qu’un raisonnement est nécessairement vrai ? Les objets mathématiques existent-ils indépendamment de nous, ou sont-ils des constructions de l’esprit ? Quelle relation y a-t-il entre les mathématiques et le monde physique ?

Les professeurs d’histoire prendraient un plaisir de dingue. Que signifie comprendre un événement historique ? L’histoire obéit-elle à des lois ? Peut-on juger le passé avec les catégories morales du présent ?

En géographie : qu’est-ce qu’un territoire ? Comment se construisent les frontières ? Quelle relation les sociétés entretiennent-elles avec leur environnement ? Comment penser les inégalités entre les espaces, les migrations, les villes ou les transformations du paysage ?

Quant au droit, à l’économie et aux sciences politiques, ils offriraient un terrain riche pour réfléchir à la justice, à la liberté, à l’autorité, à la propriété, à la démocratie et aux formes de la vie collective.

Je ne parle même pas des profs d’art et de lettres, les questions de poétique et d’esthétique étant un grand must de la classe terminale.

Il ne s’agirait pas de transformer artificiellement tous les enseignants en professeurs de philosophie. Il faudrait plutôt leur permettre de mobiliser la dimension réflexive de leur propre discipline, en travaillant avec des philosophes capables de les accompagner dans cette formation professionnelle.

Le professeur de philosophie aurait alors un rôle particulier dans chaque lycée. Il assurerait une sorte de tronc commun, aiderait à formuler les problèmes, ferait découvrir les grands textes et les traditions de la pensée, et veillerait à ce que les réflexions particulières puissent se rencontrer dans un espace intellectuel commun.

Il ne serait plus le professeur d’une matière isolée et surérogatoire, mais l’organisateur de cette année finale. Il piloterait cette année spéciale qui marque le passage des élèves à l’âge adulte.

Adieux pleins de joie et de retenue fatiguée

Dans cette photo de famille, on voit le petit chien pointer le bout de son museau, preuve que mon action conciliatrice a porté ses fruits. Il n’a plus peur de mes beaux-parents et s’approche pour être sur la photo lui aussi.

Cette semaine fut riche en émotions car l’état de santé de certaines personnes se dégradent. Alors oui, nous avons noué des liens d’autant plus forts qu’ils sont soulignés par une aide physique, corporelle, qui ne peut laisser l’âme indifférente.

Vous voyez sur cette photo, au-dessus de ce paragraphe, que la jeune voisine soutient mon beau-père car il lui est difficile de rester en équilibre debout.

Derrière nos sourires, il y a donc une vraie joie profonde de se retrouver et de s’être soutenus les uns les autres.

Car, on le dit beaucoup mais c’est vrai, quand on aide et qu’on se rend utile à quelqu’un, en réalité, c’est tout autant le soignant qui est aidé par le soigné.

De même que l’ethnologue Nastassja Martin refuse d’écrire qu’elle a été attaquée par un ours, mais qu’il y a eu un événement-rencontre entre une femme et un fauve, chacun laissant sa trace chez l’autre, de même, entre Youssef et le sage précaire, il y a eu rencontre et chacun laisse sa trace.

J’espère recevoir de mon beau-père un peu de sa joie de vivre, de sa faculté de danser et de chanter, de se tenir debout même quand il perd l’équilibre et la masse musculaire.

Ma belle-mère, elle, reste dans un état stationnaire, et elle aussi a appris à aider son mari pour manger ses yaourts. Le petit chien, on le voit, est déjà fidèle à sa nouvelle maîtresse, et si Dieu le veut, va apporter son aide à la famille.

Cette séance de photos était épuisante pour mes beaux-parents. Il n’y a pas eu de larmes à notre départ, car la fatigue était plus grande que la tristesse.

La passion qui dominait dans ces adieux était la retenue et l’appel de la sieste.

Mes pauvres beaux-parents et notre destin d’infirmiers

Mon pauvre beau-père, que j’appelle « mon père » en arabe, abi , semble être atteint d’une maladie que je n’ose nommer, et ma belle-mère d’une maladie stable mais qui la rend dépendante depuis une dizaine d’années déjà.

Mon pauvre père ne se lève plus qu’avec difficulté et, lui qui était mon modèle de vie quand il chantait et dansait dans tous les mariages de la région, fait appel à moi pour manger.

Jour après jour, je suis requis pour faire des choses que je n’avais pas prévu de faire. Des corvées que je suis dans l’obligation de faire car on me met devant le fait accompli.

Tout lâche que je suis, en vertu des préceptes de la sagesse précaire qui préconise la plus grande pusillanimité devant les difficultés de la vie, je n’ai pas réussi à me dérober à mes responsabilités : ça a commencé avec les changements de chemises ou de manteau quand j’étais en voyage l’hiver dernier. Je ne pensais pas aller au-delà. Changer les vêtements de quelqu’un d’autre que mon épouse, je pouvais le faire sans vomir dans de strictes limites. Il fallait que ce soit en plein jour, les couches les plus extérieures de la tenue vestimentaire, en public et que l’action ne dure pas plus d’une minute. Après avoir aidé mon beau-père à enfiler ou retirer manteau et pull en laine, je pensais valoir le prix Nobel de la santé. 

Cette année, son handicap était plus grand et il avait du mal à manger sa soupe. Il y eut un moment où l’on me demanda de lui faire manger un yaourt. J’étais outré qu’on attende cela de moi mais je me suis exécuté car tout le monde était très occupé.  

Chaque fois que j’administrais un service de type infirmier, ou aide-soignant, je pensais que c’était la dernière fois, que je ne faisais cela que pour dépanner momentanément. Chaque jour pourtant j’avais de nouvelles tâches qui m’attendaient et qui me remplissaient d’effroi. 

Changer les vêtements en totalité, sous-vêtements inclus. Faire la toilette. Faire prendre une douche. Et même, horresco referens, aller aux toilettes… 

Moi qui suis un égoïste accompli face à la maladie et à la vieillesse, moi qui préfère mourir qu’affronter le moindre test médical, je n’ai pas le choix, je dois ouvrir les yeux devant la réalité.

Heureusement, Abi est une bonne nature, toujours agréable et reconnaissant, et trouve naturel que je l’aide, n’ayant d’autre ressource. Il n’y a donc aucune gêne chez lui, ce qui facilite mon action.

Black Gold Museum, le catalogue du musée

Le Black Gold Museum, qui vient d’ouvrir ses portes à Riyad, m’occupe beaucoup en ce moment, à la fois pour des raisons professionnelles et, plus personnellement, parce que je prends beaucoup de plaisir à travailler sur l’analyse des œuvres et la médiation culturelle pour rendre les visites enrichissantes pour tout le monde.

Comme tout musée qui se respecte, il est accompagné d’un livre institutionnel, un catalogue qui en rassemble les œuvres, les réflexions et les principales lignes de force. J’ai enfin pu en obtenir une copie. Ce n’est pas si simple : le livre n’est pas encore officiellement sorti, et pour diverses raisons administratives, il n’est pas encore accessible dans les librairies. Je peux donc en faire ici, en quelque sorte, une lecture en avant-première.

Et je dois dire que je suis très enthousiaste. C’est d’abord un très gros livre, remarquablement produit, avec de très belles photographies de l’ensemble des œuvres de la collection. Mais ce qui m’intéresse ici, ce sont les contributions qui l’accompagnent : plusieurs essais qui permettent de prendre un peu de recul par rapport aux œuvres et de réfléchir à ce que peut être un musée consacré aux relations entre l’art contemporain et le pétrole.

Il y a notamment un très bel essai de Laura Ingebold, professeure à l’Université de Berne et spécialiste de l’art contemporain dans son rapport au pétrole. Ce sujet n’est pas si fréquent, et son texte est particulièrement intéressant parce qu’il ne se contente pas de commenter les œuvres du Black Gold Museum. Elle convoque également des artistes et des œuvres qui ne figurent pas dans la collection. C’est précisément ce qui me plaît : son texte ouvre le musée au lieu de l’enfermer dans sa propre collection. Il permet de faire respirer les œuvres, de les replacer dans une histoire plus vaste et de montrer que le BGM, aussi riche soit-il, n’épuise évidemment pas les recherches, les interrogations et les relations complexes qui se sont nouées entre l’art contemporain et le pétrole.

Photo du Tapline de George Steinmetz

Le catalogue comprend également plusieurs textes consacrés au cinéma et à la photographie. Tous ne me paraissent pas avoir été écrits à partir d’une connaissance aussi précise de la collection. Certains donnent l’impression d’avoir été conçus un peu à côté du musée, voire d’être des textes déjà existants que l’on aurait remis en circulation à cette occasion. C’est une faiblesse, sans doute, mais elle ne me paraît pas suffisante pour remettre en cause l’intérêt général de l’ensemble.

Il y a d’ailleurs une autre caractéristique du livre dont je ne sais pas très bien s’il faut la considérer comme une qualité ou comme un défaut (spoiler alert, je pencherais finalement pour la qualité). Une place importante est accordée à l’histoire du pétrole lui-même : son économie, son extraction, ses techniques, son rôle dans la transformation du monde contemporain.

On se retrouve par moment dans l’impression fausse qu’il s’agit d’un musée d’histoire du pétrole ou d’un musée des sciences et techniques, alors que le Black Gold Museum est avant tout un musée d’art contemporain. Mais, là encore, je trouve cette extension du propos plutôt stimulante. Elle enrichit la réflexion et donne au livre une ampleur qui dépasse largement le simple catalogue d’une collection.

Car c’est cela qui me plaît le plus dans cet ouvrage : il ne cherche pas à tout faire entrer dans un cadre parfaitement étanche. Il part dans plusieurs directions, au risque d’une certaine confusion. Mais cette confusion ne me dérange pas. Elle me semble même, dans une certaine mesure, réjouissante. Le livre fait le pari de la richesse, de la recherche, de la multiplicité des approches. Il ne cherche pas à être trop propre, trop parfaitement ordonné, trop institutionnel au mauvais sens du terme. Il accepte qu’un sujet comme celui-ci déborde de tous les côtés.

Et il n’est pas très grave, à mes yeux, que certaines choses soient un peu débraillées ou que l’on ne sache pas très bien où commence et où finit le sujet. Il y a d’ailleurs aussi une certaine confusion dans le musée lui-même, mais j’y reviendrai.

VIP malgré moi à la Cité des Dattes de Qassim

Il était bientôt dix-neuf heures, j’avais faim, et je n’avais pas mangé depuis longtemps. Après une journée de réunions et de visites, ce dont j’avais envie, très simplement, c’était d’aller au restaurant avec mes amis, de manger quelque chose de bon et de discuter tranquillement. Mais nous avions encore à visiter la foire aux dattes. Et il faut parfois savoir sacrifier son appétit aux nécessités de la diplomatie culturelle.

Car nous avons un petit problème, au ministère de la Culture : nous sommes parfois des personnalités sans l’avoir demandé.

Je veux dire par là que, lorsque nous arrivons quelque part en tant que représentants de la Commission des musées, nous ne sommes plus tout à fait des visiteurs ordinaires. Nous pouvons devenir, sans même l’avoir voulu, une sorte de VIP. Et c’est particulièrement vrai lorsque nous sommes accompagnés par quelqu’un de la famille qui a créé l’événement.

Hier soir, le fils du fondateur du festival, Abdulaziz, fils du docteur Khaled, nous a vus arriver et a été manifestement très heureux de nous accueillir. À partir de ce moment-là, nous avons été pris dans une sorte de réseau d’affection dont il était assez difficile de sortir.

Nous sommes allés d’un stand à l’autre. On nous a fait goûter des choses absolument délicieuses. Les dattes étaient partout : dans le chocolat, dans les biscuits, dans les gâteaux, dans les desserts, sous des formes que je n’avais jamais imaginées. Tout ce qui peut être préparé avec une datte semble l’avoir été ici.

C’est délicieux mais c’est aussi extrêmement sucré. Et pour quelqu’un qui, comme le sage précaire, essaie de perdre quelques kilos afin de conserver un semblant de corps athlétique, ce n’était probablement pas la meilleure soirée de l’année.

Mais il y avait surtout cette hospitalité qui ne vous laisse pas le choix. On vous tend quelque chose, vous goûtez. On vous propose un café, vous acceptez. On vous fait asseoir, vous vous asseyez. On vous donne une boîte, vous la prenez. Puis une autre. Et une autre encore.

À un moment, je remarque quelque chose qui pourrait peut-être plaire à mon épouse. Je demande combien ça coûte. La question semble incongrue. On me répond en me donnant le produit. Je demande le prix d’une autre chose : même réponse. On me tend un sac avec les produits dedans.

Et puis, au détour de la foire, nous découvrons le studio du Tamercast. Le nom est évidemment un jeu de mots : tamer, la datte, et podcast. Un petit espace a été installé pour enregistrer des entretiens avec les visiteurs et les personnalités du festival. On me demande de m’asseoir et de participer.

Pourquoi pas, dis-je, mais surtout ne dites pas que je représente le ministère car si Sa Majesté apprend que j’ai parlé en son nom sans en avoir l’autorisation expresse, je vais en payer un prix considérable. Ici, je ne représente rien d’autre que moi et les projets dans lesquels je suis embarqué.

Je me retrouve donc devant une caméra, en train d’expliquer pourquoi le festival des dattes de Buraidah est une expérience extraordinaire.

Puis j’entends le journaliste parler de moi en arabe et me présenter comme un écrivain français célèbre. J’opine du chef, car La Précarité du Sage est en effet un phénomène de société dans mon pays d’origine. Par contre, je commence à avoir chaud quand il explique que je suis un expert international des musées. Non que cela choque ma modestie, car je mérite autant de compliments que n’importe qui, mais cela pourrait me mettre dans la mouise si des membres du gouvernement venaient à voir cette vidéo.

Enfin c’est de la sueur froid qui me coule dans le dos quand j’entends les mots « haut responsable du ministère de la Culture ».

Se casser à Qassim

Me voilà donc parti pour quelques jours dans la province de Qassim.

Je me suis « cassé à Qassim ». Ce mauvais jeu de mots est une manière de répondre à cette double manie littéraire qui consiste à multiplier les allitérations et à chercher un autre mot que « voyage ».

Moi, je suis avocat de garder le mot voyage et de lui donner toute sa force. Je ne vois pas très bien pourquoi nous devrions prêter à ce mot une dimension particulièrement aristocratique, bourgeoise, romantique ou économiquement privilégiée. Il est d’abord une affaire de chemin et de déplacement. Selon les dictionnaires étymologiques que j’ai consultés dans les années 2000, cents mot vient du vieux français « veage », prendre la route pour raison professionnelle. Pendant des siècles, on a voyagé pour le plaisir et parce qu’il fallait gagner sa vie.

Pour ma part, c’est précisément ainsi que je voyage en Arabie saoudite. Je vais à La Mecque pour des raisons spirituelles, lorsque je veux remercier le Créateur de l’univers d’avoir créé l’univers. En dehors de cela, mes voyages sont liés au travail. Je pars parce que j’ai une réunion, une visite, un musée à découvrir, un projet à suivre, des collègues à rencontrer.

Et cette fois-ci, je suis particulièrement heureux de me casser à Qassim.

Qassim est l’une des grandes provinces du centre de l’Arabie saoudite, connue notamment pour ses palmeraies et ses dattes. C’est aussi la province de mon ami et collègue Zia, qui travaille avec nous au ministère de la Culture et qui est chargé de l’institution muséale appelée à se développer dans la capitale régionale, Buraidah.

C’est donc un déplacement professionnel mais c’est aussi quelques jours de plaisir. Quelques jours pour retrouver des amis, découvrir la région avec eux, visiter ses musées, comprendre son histoire et, accessoirement, manger beaucoup plus de dattes que ne le recommande probablement n’importe quel nutritionniste compétent.

Les Uqailat, voyageurs dans un monde conservateur

Toujours à Buraidah, j’ai visité le musée Al Uqailat, qui est l’un des musées les plus singuliers de la région de Qassim. Je dis « singuliers » plutôt que beau car ce n’est pas vraiment la qualité de sa muséographie qui m’a frappé. Le musée est assez pauvre dans sa collection, et même parfois franchement décevant pour quelqu’un comme moi qui se veut spécialiste des voyages, du nomadisme et des représentations des voyages dans l’art, la littérature et la philosophie.

Mais l’histoire qu’il raconte est fascinante : celle des Oqailat, une famille élargie, ou peut-être un réseau familial et commercial originaire de Qassim, qui a longtemps vécu dans une situation de pauvreté avant de faire fortune grâce au commerce réalisé en terre lointaine.

Transcription de l’arabe qui explique les différentes façons d’épeler ce nom : Mathaf Al ‘qiilat, qu’on peut traduire par Musée Al Uqailat. Après Al, il n’y a ni O ni U, mais seulement une demi-voyelle qu’on appelle ‘ain.

Les Oqailat sont en quelque sorte les grands voyageurs de Qassim. Ils ont parcouru l’Arabie, commerçant avec les différentes régions, puis sont partis beaucoup plus loin encore, jusqu’en Syrie, en Irak, en Égypte et dans d’autres pays. Certains disent être allés jusqu’en Amérique.

Leur fortune s’est construite par le déplacement, la capacité à aller voir ailleurs et à établir des relations avec d’autres mondes. C’est ce qui rend leur histoire particulièrement intéressante dans une région que l’on associe souvent, dans l’imaginaire saoudien, à une forme d’ultraconservatisme religieux et social. Les Oqailat racontent une autre possibilité : celle d’une société de Qassim ouverte sur le monde non pas nécessairement par la libéralisation des mœurs, mais par le voyage, le business, la curiosité et la circulation.

Le musée lui-même est installé dans une très jolie construction qui ressemble à une maison traditionnelle en terre. À l’intérieur se trouve un grand majlis (salon), avec ses tapis, où l’on s’assoit pour boire le café. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait. J’ai enlevé mes chaussures, je me suis installé sur le tapis et l’on m’a servi du café. J’y ai rencontré Zia, le directeur du musée régional de Qassim, mon collègue, qui était là avec sa femme Shahira. Nous avons parlé avec plusieurs membres de la tribu Oqailat : un grand-père, le père du fondateur du musée, son petit-fils, le fils du fondateur lui-même, ainsi que quelques autres hommes qui jouent manifestement un rôle dans l’accueil et la présentation du lieu.

Le musée prend une autre dimension quand on échange avec des gentilshommes saoudiens et qu’on partage le café arabe avec eux. On comprend qu’il ne s’agit pas vraiment d’un musée au sens où nous l’entendons habituellement. C’est plutôt une sorte d’archive familiale devenue monument communautaire. Il y a des centaines de photographies : des portraits d’hommes, accompagnés de leurs noms et de leurs fonctions, comme si la première mission du lieu était de conserver la mémoire précise de cette famille et de faire en sorte que chacun de ses membres puisse être identifié. Il y a aussi quantité de documents administratifs reproduits en grand format et présentés dans des vitrines. On les regarde, mais on ne sait pas très bien ce qu’il faut en penser. Il manque cette opération essentielle du musée qui consiste à transformer une archive en récit.

Le musée ressemble ainsi davantage à un cabinet de curiosités familial qu’à une véritable institution culturelle. Et surtout, il est constamment tourné vers la glorification de son fondateur. On trouve des films, des livres, des photographies qui le montrent sous toutes les coutures, en voyage, à cheval ou à dos de chameau, habillé en Syrien, dans différentes situations qui composent progressivement une sorte de légende personnelle. Le fondateur a notamment réalisé un film dans lequel on le voit entreprendre à dos de chameau le voyage entre Buraidah et Médine. Quelques semaines de voyage, des chameaux, le désert, et toutes les images attendues d’un tel récit à teneur héroïque. Il y a quelque chose de presque prophétique dans cette manière de se mettre soi-même en scène comme le dernier représentant d’une grande tradition du voyage.

Il y aurait là matière à un magnifique musée du voyage, du commerce et de la circulation des hommes dans la péninsule Arabique. Cela tombe bien, le ministère est censé travailler sur une institution mais elle se trouve dans une autre province, plus au nord, où je me suis rendu l’année dernière, celle de Tabuk.

Mon rôle de consultant pourra trouver une utilité dans une mise en contact et une préparation de coopération pour que les Uqailat trouvent leur place à Tabuk et fassent profiter notre commission des musées de leur capacité hors-norme au marketing et à l’autocélébration.

Car ce musée raconte beaucoup moins le voyage que le voyageur. Il raconte moins un phénomène historique qu’une famille qui veut conserver la mémoire de sa propre grandeur.

Et pourtant, paradoxalement, c’est précisément cette faiblesse muséographique qui me rend le lieu intéressant. Car le Mathaf Al ´qiilat devient lui-même un objet anthropologique. Il nous apprend quelque chose sur la manière dont une famille riche et importante choisit aujourd’hui de raconter son passé. Il nous montre comment la mémoire familiale peut chercher à devenir histoire collective pour l’ensemble de la région.

Les plus beaux objets du lieu sont d’ailleurs, à mes yeux, ceux auxquels le musée ne semble pas avoir consacré d’attention : les tapis sur lesquels nous marchons. Ce sont de très beaux tapis bédouins, traditionnels, avec une véritable qualité de matière, de coloris et de fabrication. Ils sont là, sous nos pieds, et nous les foulons pendant que nous regardons des photographies sans intérêt accrochées aux murs.

Après le café, le fils du fondateur nous a proposé de l’accompagner dans une ferme qu’il est en train de construire. Nous sommes partis en voiture. Il nous a montré différentes maisons ayant appartenu à son père, à son grand-père, et nous avons visité le chantier d’une nouvelle propriété. Pour l’instant, tout est construit en béton et en ciment, avant d’être recouvert d’une couche de terre destinée à lui donner une apparence plus traditionnelle. Il veut y installer un café et un autre petit musée. Le jardin est également en cours de création, avec quelques ouvriers venus du Bangladesh ou du Pakistan qui cultivent et aménagent le terrain.

Les Oqailat continuent à fabriquer leur propre mémoire, à consolider leur territoire, à créer des jardins et à imaginer de nouveaux espaces de sociabilité.

À Qassim, leur histoire introduit une autre figure que celle que l’on associe habituellement à la région. Il y a bien sûr l’image, très présente dans le reste du pays, d’un Qassim conservateur, religieux, austère, associé historiquement aux milieux les plus rigoristes et aux groupes liés à la police religieuse. Mais il existe aussi cette autre histoire : celle d’hommes qui partent, qui commercent, qui traversent les frontières, qui apprennent à connaître d’autres sociétés et qui reviennent avec de l’argent, et qui l’expose abondamment.

Les Oqailat ne sont évidemment pas des révolutionnaires. Leur ouverture sur le monde n’est pas une ouverture au sens moderne du terme, et il ne faut pas projeter sur eux nos catégories de liberté des mœurs, d’ouverture d’esprit, de « soif d’ailleurs » ou de toutes les bêtises du genre Festival du voyage : ce ne sont ni des hippies ni des contestataires.

En France, nos stars du voyage sont richissimes mais s’emploient à cacher leur fortune pour paraître poète aux semelles de vent. À Qassim, ils incarnent quelque chose d’autre : une forme d’ouverture produite par la mobilité certes, mais qui conduit surtout à une reconnaissance régionale dûe à la richesse matérielle.