Mon site est bloqué sur Google

Depuis que ce blog n’est plus hébergé par lemonde.fr, il n’est plus référencé par Google. Autrefois, si vous tapiez mon nom sur le moteur de recherche, La Précarité du sage apparaissait automatiquement. Idem si vous saisissiez les mots clés « littérature de voyage », « Nicolas Bouvier », « sage précaire » ou même d’autres contenus plus discutables comme « femme nue » et « comment rompre sans se fâcher ».

Aujourd’hui la situation est grave. Vous pouvez écrire mon nom, mon prénom et le titre du blog, Google vous donnera de nombreuses et pertinentes suggestions sauf le blog lui-même.

En revanche les autres moteurs de recherche que j’ai essayés font leur office régulièrement ; Quant, Opera, Yahoo, Bing et Weibo renvoient à La Précarité du sage sans faire de manières.

Je ne peux pas imaginer que cela vienne d’une quelconque censure. J’ai peut-être effectué une mauvaise manipulation.

Je vis ce qu’on vivait à l’époque où le Web n’était pas encore dominé par les GAFA, et cela me donne un avant goût de ce que sera le Web après le quasi monopole de Google dans le traitement des informations.

Géologue

Shamsa est partie de Birket el-Maouz comme elle est apparue, en boulet de canon. Me laissant songeur sur la terre et le peuple d’Oman.

Dans sa voiture, sur le chemin du retour, elle m’a expliqué qu’elle était géologue de formation, et que c’est la raison pour laquelle elle a d’excellentes lumières sur le monde rural et sur le sol de son pays d’origine.

De naturel rêveur, j’imaginais qu’elle avait choisi cette voie des sciences de la terre par amour pour les paysages, pour la minéralité des montagnes multicolores qui peuplent le nord de l’Oman. Au fond, je pensais bêtement qu’elle avait élu cette science par amour de la poésie, ce qui est absurde car si c’est la poésie qu’elle avait aimée plus que tout (comme le sage précaire le prétend pour son propre compte), elle se serait directement inscrite en fac de lettres (choix que le sage précaire n’a pourtant pas fait malgré son attachement viscéral à la poésie !).

Ce sont ses parents qui l’ont convaincue d’étudier la géologie. Fraîchement débarqués en Amérique, ils ont à peine vu les changements qu’a connu l’Oman dans les années 1970, après la prise de pouvoir du sultan actuel, et ont réalisé combien le pétrole était en train de révolutionner l’économie du pays et la vie des gens.

Quand leur fille est née, au début des années 1980, ils se sont dit qu’elle travaillerait dans un secteur associé au pétrole, car ils étaient persuadés qu’elle retournerait au pays un jour. Eux-mêmes ont toujours désiré rentrer en Oman.

Shamsa a donc étudié sagement. Elle avoue n’avoir jamais été brillante en sciences, mais comme un diplôme en « pétrologie » ou en « géochimie » était le graal désiré par toute la famille, elle a grandi avec tout ce qui se faisait de publications en sciences vulgarisées, a bénéficié de tuteurs particuliers, de cours du soir et les parents ont même choisi stratégiquement d’aller habiter dans le Nouveau Mexique à cette fin. Cet Etat du sud des USA ressemble paraît-il aux paysages montagneux d’Oman et son université d’Etat est moins prestigieuse que d’autres, donc plus facile à intégrer selon eux.

Toute cette stratégie laisse peut-être à désirer mais elle a payé. Shamasa a fini par décrocher une licence (Bachelor of Sciences), en géologie dans la modeste New Mexico State University. C’est elle qui la désigne comme modeste, car la recherche n’y est pas vibrante, et que les rares étudiants qui veulent poursuivre leurs études vont tous faire un doctorat en Californie ou ailleurs.

Shamsa, elle, pensait plus à faire la fête qu’à se lancer dans de longues recherches. Sa licence lui a suffi pour trouver un bon travail dans la deuxième entreprise pétrolière du pays, Oman Oil Company.

Ce qu’elle y fait, dans cette compagnie pétrolière, elle n’a pas eu le temps de m’en parler car nous étions arrivés à Birket el-Mowz et qu’elle devait filer à Mascate. Tout ce que je sais, c’est qu’elle a parcouru les terres et les sous-sol de ce pays en long et en large et qu’elle a promis de m’en faire visiter quelques joyaux.

Sage précaire propriétaire

Je tiens à le dire avec force et en m’avançant pour prévenir toutes les critiques. Tout sage précaire que je suis, je ne crains pas d’être propriétaire, le cas échéant. La chose est faite, actée, notariée et payée : vous avez devant vous l’heureux propriétaire des parcelles 376 et 379 entre le Puech Sigal et La Rouvière. Une terre magnifique en pleine montagne, où coule une source d’eau pure. Une terre bénie des Dieux, baignée de soleil.

Terre, eau et soleil. Voilà ce que je viens d’acquérir et personne ne pourra m’en déloger. Je peux désormais faire face à la vie économique, me mettre en danger et narguer la précarité. Si le sort s’acharne sur moi et que je deviens clochard, j’aurai toujours cette terre où trouver refuge. Les Cévennes sont une terre de refuge : les protestants y ont résisté aux armées du roi, les hérétiques de tout poil y ont toujours trouvé une place. L’écrivain cévenol Jean Carrière l’a très bien compris, avec ses écrits sur les Etats-Unis et le Canada : les Cévennes sont l’Amérique des Français. Qui veut pratiquer un culte minoritaire, alternatif, librement et pacifiquement, trouvera sa place dans les rudes montagnes des Cévennes.

Ma terre est sauvage comme les sangliers qui la parcourent, mais elle est déjà empaysagée, car les hommes y ont cultivé l’oignon et la châtaigne autrefois. Il y reste des murs, des ruines de paysage humain. A moi de les remettre au jour.

Et je dis merde à tous ceux qui viennent me chier dans les bottes. Ceux qui me traitent de capitaliste au prétexte que je suis un « possédant », et que j’ai maintenant un « capital ». Ce que je possède est à la fois plus et moins qu’un capital. Ma terre est invendable, elle ne vaut rien en terme financier, mais elle est précieuse à un point tel qu’elle n’a pas de prix. Elle constitue juste un îlot de soleil et d’accueil dans un monde d’horreur économique.

Je les attends, ceux qui me disent que je ne suis pas si précaire que cela. Qui est sans domicile fixe depuis 2012 ? Qui vit de petits boulots en attendant de trouver une université qui veuille enfin de lui ? Qui se voit exclu de toute possibilité d’obtenir ne serait-ce qu’un logement digne ? Qui dort sous les ponts et dans les fossés ? Qui doit toute sa dignité à la solidarité familiale, amicale et nationale ? Qui est entièrement dépendant de l’hospitalité des autres ? Le sage précaire.

Le sage précaire préférerait ne pas être propriétaire. Le monde idéal est une société sans propriété privée. On aimerait dire à celui qui met un enclos autour d’une terre : « ceci n’est pas à toi, on ne possède pas la terre ». Dans le monde idéal, le sage précaire est nomade et va de parcelle en parcelle, sans exploiter bêtement un territoire plutôt qu’un autre.

Mais dans notre monde imparfait, il sécurise un petit espace dans la montagne où il pourra inviter sa famille, ses amis et son amoureuse. Et leur rendre un peu de l’hospitalité dont il a bénéficié.

Airbnb en Angleterre : visions politiques d’une logeuse insulaire

Comme il n’y a pas d’hôtels dans ce coin du Surrey, nous avons utilisé pour la première fois le service en ligne d’Air BnB, un site sur lequel des particuliers louent une chambre de leur propre maison, comme une auberge non conventionnée. C’est censé être moins cher que l’hôtellerie officielle, mais en Angleterre, tout est tellement onéreux qu’on ne s’en rend pas compte.

Le matin, la logeuse nous prépare un petit déjeuner avec des fruits frais (vous repasserez pour les gros breakfasts à l’anglaise, très chargés en cholestérol), et elle nous parle de choses et d’autres.

Elle nous apprend qu’il y a beaucoup trop d’écureils dans le quartier, et qu’ils saccagent tout. Qu’il y a aussi de nombreux renards sauvages, que les gens nourrissent pour qu’ils ne s’attaquent pas aux animaux domestiques. Que pour l’instant, les renards ne posent pas de problèmes sanitaires, mais qu’avec le tunnel sous la Manche, la rage va finir par s’introduire en Angleterre. Sooner or later, les maladies viendront d’Europe, c’est inévitable.

Elle commente la campagne électorale actuellement en cours au Royaume-Uni. Les conservateurs cherchent à niveler la société par le haut, en tâchant de tirer tout le monde vers leur niveau de fortune. Les travaillistes, de leur côté, cherchent à niveler par le bas, et voudraient rabaisser la population vers leur niveau de pauvreté. « Vous voyez, ils ont tous l’idée de niveler, c’est ainsi. Mais quitte à niveler, à mon avis, autant choisir d’élever les gens. » Notre logeuse est donc, par élimination, une conservatrice, et j’en conclus qu’elle va voter pour donner un deuxième mandat à David Cameron.

Elle analyse le phénomène xenophobe du parti UKIP (United Kingdom Independant Party) de la manière mesurée que peut prendre une personne insulaire. Le parti anti-européen a été infiltré par « des fascistes » après sa victoire aux dernières élections européennes, des fascistes qui déclarent des choses horribles, exploitées abusivement par les médias pour discréditer le parti de Nigel Farage (le président du UKIP, transfuge du parti conservateur). Ces extrêmistes ont dit qu’ils n’aimaient pas les Noirs, par exemple. Or, notre logeuse dit que cela n’est pas raciste pour un sou. « J’ai le droit d’avoir un problème avec telle ou telle nation. Par exemple, je peux dire que je n’aime pas les Français, c’est légal. Mais je ne peux pas dire qu’ils sentent tous l’ail, là c’est de la caricature, et c’est du racisme. » Si des responsables d’un parti politique déclarent qu’ils ont « un problème avec les nègres », du moment qu’il y a « des raisons pour cela », il ne devrait pas y avoir de tollé dans les médias.

Notre logeuse ne pense pas que le Royaume-uni devrait nécessairement quitter l’Europe. « Imaginez qu’on vive une période de guerre, comme la seconde guerre mondiale : on aurait besoin d’alliés européens pour nourrir tout le monde. » Si son pays y perd économiquement, car « l’Europe nous coûte davantage qu’elle ne nous rapporte », il est nécessaire de « rester amis » avec des pays européens pour des raisons politiques. « Vous comprenez, il n’y a pas que l’économie dans la vie. Il y a aussi la politique. »

Enfin, notre logeuse trouve qu’on s’acharne un peu trop sur le parti xénophobe de Nigel Farage, et qu’il y a plus d’idées intéressantes dans ce parti que la simple europhobie. Elle est d’accord avec le leader d’extrême-droite pour dire qu’il y a trop d’immigration en Angleterre.

Mon amoureuse, assise en face de moi, est une immigrée française. Elle fait la sourde oreille, comme une Anglaise, et mange très poliment ses céréales.

Gardons nos librairies et nos livres en papier

bal des ardents 1  Un commentateur nous dit que les librairies traditionnelles sont quand même préférables pour faire des découvertes. Je suis entièrement d’accord avec cela et j’en profite pour déclarer publiquement que je reste un grand amoureux des livres classiques, de ceux qui les vendent et de ceux qui les promeuvent en bibliothèque.

Quand un nouveau média apparaît, il n’est pas nécessaire qu’il évince les autres. Le cinéma n’a pas tué le théâtre. La photo n’a pas tué la peinture. Le disque n’a pas tué les concerts. De la même façon, rien ne tuera le papier, et rien ne tuera la librairie « en dur ».

Quelle que soit la progression de la lecture numérique, qui va s’accentuer énormément, nous continuerons de publier et d’acheter des livres en papier. Mais on peut espérer qu’ils seront de meilleure qualité, que seuls les produits inventifs sauront se faire une place. Les mauvais romans, par exemple, qui pullulent chez nos éditeurs et nos librairies, quelle nécessité de leur faire l’honneur d’un papier délicat et d’une reliure de qualité ?

Quelles librairies souffrent vraiment de la concurrence des librairies numériques ? Les grandes chaînes, comme la FNAC ou Virgin. Au Royaume-Uni, les grandes chaînes ferment les unes après les autres, il est vrai, mais la sagesse précaire n’a pas à pleurer la disparition des supermarchés de la culture.

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En revanche, ce qui continuera d’exister, ce sont les vraies bonnes librairies, qui font un travail de rencontres et de découvertes. Quand je me promène à Lyon, je ne manque pas de faire un tour dans la très belle librairie Le Bal des Ardents, au n° 17 de la rue Neuve (dans le 1er, entre l’opéra et la bourse). Et si j’en sors sans achat, c’est que je me suis lié les mains dans le dos, tel Ulysse séduit par le chant des Sirènes.

Aux dernières nouvelles, Le Bal des Ardents est une affaire qui marche, et qui est moins menacée par Amazon qu’elle ne l’était par les grandes enseignes du centre ville. Même chose pour la librairie Le Passage, que je connais moins, ou pour Raconte-moi la terre, qui me déçoit pourtant un peu dans ses choix et son offre.

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Les libraires, aujourd’hui, doivent avoir les reins solides, mais ils doivent surtout avoir du talent. Ils ne peuvent se contenter de poser des livres neufs sur des tables. Ils doivent apporter un supplément d’âme, et ceux qui réussiront à créer des espaces chaleureux, accueillants et stimulants, résisteront.

Prostitution et journalisme

Prostituées chinoises

Il est ironique de voir les pieux journalistes de Libération s’étonner devant le côté lugubre de la prostitution, car le journalisme moderne fonctionne sur un modèle économique assez proche de celui qui a amené Jade a accepté la brutalité sexuelle de DSK.

Peut-on penser sérieusement que les journalistes de Libération sont payés convenablement ? Qu’avec ce travail digne et prestigieux, ils sont en mesure de loger et nourrir leur famille ?

Prenez le cas du tout jeune homme qui a écrit le reportage sur les prostituées chinoises de Belleville (nord-est de Paris). Il est pigiste donc il est payé à l’article (lorsque celui est publié). Ce reportage lui a été payé moins de 400 euros, et lui a valu plus d’une semaine de travail. On n’infiltre pas un réseau de prostituées chinoises en quelques jours. Une rapide recherche sur internet montre que ce journaliste publie en moyenne un article par mois depuis moins d’un an, il gagne donc trop peu pour se loger à Paris. Vue la teneur de ses articles, il ne bouge guère de Paris, donc il réside chez ses parents, ou ses parents l’aident, ou il bénéficie d’un héritage.

En tout cas, comme la prostituée, sa vie va vite tourner au lugubre s’il ne se sort pas du journalisme avant l’âge de quarante ans.

Ouvrez n’importe quelle chaîne de télévision : le reportage en Afrique de quelques minutes, produit par l’AFP, a été payé 600 euros à un journaliste qui s’est débrouillé pour le transport, l’enquête, le logement, le tournage et le montage. On versera les mêmes émoluments pour un reportage réalisé à deux pas de la boîte de production.

Allumez la radio, le reportage qui vous tient en haleine pendant une heure a demandé des semaines de travail et a été payé 800 euros, sans prise en charge des frais de déplacement.

La question des frais de déplacement est essentielle car elle explique la centralisation de nos médias. Même les émissions de voyage finissent par multiplier les sujets centrés sur la capitale, non parce que c’est intéressant, mais parce que les journalistes ne peuvent plus dépenser la totalité de leur rémunération en frais de transport.

La rémunération des pigistes explique aussi pourquoi les enquêtes sont bâclées et pourquoi le journalisme ne peut plus honorer sa mission d’information : notre reporter de Libération n’a pas « infiltré » de réseaux chinois à Belleville, il s’est borné à prendre rendez-vous avec Médecins du Monde, et en un seul jour son article était virtuellement bouclé. L’association lui a montré ce qu’elle voulait, lui a fait rencontrer qui elle voulait. Ne restait plus au jeune homme, tout juste sorti de l’école, d’écrire pour donner l’impression d’une plongée au coeur des ténèbres urbaines.

prostituees

Alors, franchement, entre la prostituée du Carlton de Lille, qui n’était qu’une mère aimante poussée à bout, et le journaliste prêt à tout pour joindre les deux bouts, je ne vois pas de différence fondamentale. Le même délabrement moral et économique préside à leur destinée.

Les prostituées du Carlton avaient donc besoin d’argent ?

Après son jogging quotidien et sa douche, le sage précaire s’est rendu au Café de la Soierie pour prendre un café et connecter son téléphone au réseau wifi. Sur la première table de libre, deux journaux étaient pliés et attendaient le sage, comme s’il les avaient lui-même commandés : Le Progrès de Lyon et Libération, tous deux datés du jeudi 11 février 2015.

Ce matin, Libé propose sept pages sur la prostitution, en comptant la une. On sait que le sage précaire est intéressé par la question, lui qui tente en vain de gagner de l’argent en proposant des prestations sexuelles tarifées. (Les rares femmes qui veulent de son corps s’obstinent à en profiter gratuitement, ce qui est une insulte au droit du travail. Mais qui défend les droits de la sagesse précaire ? Qui s’en soucie ?) 

Neuf journalistes ont été sollicités pour réaliser ces sept pages. Six auteurs de texte et trois photographes. Mme Schwartzbrod pour l’éditorial, une « envoyée spéciale » à Lille, une correspondante à Stockholm, un certain A. Gé. relégué aux brèves, Sonya Faure pour le « décryptage » et un reporter resté à Paris. Toute la panoplie du journalisme est donc requis.

Les articles en question insistent lourdement sur le fait que la vie des prostituées n’est pas jolie jolie, qu’elles ont besoin d’argent et que c’est pour cette étrange raison qu’elles ont « vendu leur corps ». L’édito reprend cette formule impropre : vendre son corps. Pourtant, personne n’a acheté le corps de ces femmes, puisqu’aussi bien elles témoignent à Lille en qualité d’ « anciennes prostituées » qui aujourd’hui font autre chose de leur corps.

Les journalistes de Libé viennent de découvrir la précarité, avec effarement.  Ils réalisent soudain que les gens sont pauvres, que la misère existe aujourd’hui encore, et qu’on se sent poussé parfois à des extrémités. Mais cela ne semble les émouvoir que dans la mesure où les pauvres en viennent à se prostituer. Les précaires moins beaux, les hommes, les pauvres femmes moins attractives que les escorts du Carlton, n’ont même pas cette opportunité de gagner quelques centaines d’euros en échange de prestation sexuelle. Donc, nous tous, comme nous ne nous prostituons pas, notre pauvreté reste acceptable, voire enviable.

Marché du livre numérique : Lettres du Brésil

Lettres du brésil n°1

Suite du petit bilan de la mise en vente de Lettres du Brésil.

Il convient de faire un bilan au tout début, car plus tard d’autres facteurs interviendront. Dix jours après le lancement, il n’y a aucun phénomène de bouche à oreille. Il n’y a qu’un texte qui se présente devant le monde, et la réaction immédiate de quelques centaines d’acteurs potentiellement intéressés.

Comme on l’a dit hier, nous en sommes à 23 ventes, soit une moyenne de 2,3 par jour. On a vu combien cela était peu. Aujourd’hui, on va contempler le verre à moitié plein.

Une moyenne de deux ventes par jour peut être perçue comme une très belle moyenne. Imaginez qu’elle se maintienne pendant cent ans : cela fait 73 000 exemplaires vendus, c’est énorme ! Voyez, tout nuage a son liseré lumineux.

Plus sérieusement, il ne faut pas oublier que le livre numérique est très peu développé en France. Et que les livres, même en papier, se vendent de toute façon très mal. Il a fallu deux ans, par exemple, pour écouler les mille ou deux mille exemplaires de mon Voyage au pays des Travellers, malgré une couverture médiatique étonnamment bonne (le sujet était assez pointu mais l’intérêt pour l’Irlande est quand même bien ancré en France). Au fond, pour ce livre déjà, les ventes se sont faites sur une moyenne de deux exemplaires par jour, et ce n’est pas celui qui a le moins bien marché dans la maison d’édition.

Une autre chose est intéressante sur le marché frémissant des livres numériques. La librairie en ligne Amazon tient toute sorte de classements, et on peut voir en direct les variations des meilleures ventes. Or, il suffit de vendre vingt exemplaires d’un livre pour figurer une journée dans le le trio de tête en France. Mes Lettres du Brésil se sont retrouvées plusieurs fois n°1 des ventes dans la catégorie « Voyage », ou dans la catégorie « Brésil », grâce à l’exploit relatif d’avoir été achetées plus d’une fois dans une journée.

Enfin, il ne faut compter sur des succès fulgurants quand on écrit. Il convient, au contraire, de faire preuve de patience et de miser sur le long terme. Quand les gens prendront l’habitude de se promener avec leur bibliothèque dans leur poche, grâce aux technologie du numérique, ils viendront peut-être à vos oeuvres, si elles tiennent la distance.

Moralité : tout précaires que nous sommes, tout fragiles que soient nos travaux et nos jours, nous devons écrire chaque page comme si elle allait être lue plus tard, dans un métro ou un avion, sur un écran fin et glissant.

Lettres du Brésil et le marché, premier bilan

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Après dix jours de présence sur le marché, Lettres du Brésil mérite un petit bilan.

Les lecteurs de La Précarité du sage ayant été mis à contribution pour le titre, le mode de publication et la couverture de cet ouvrage, il est normal qu’ils soient tenus au courant de la petite cuisine interne.

Par où commencer ? Les ventes ? Si vous voulez : il y a eu 21 ou 22 ventes en dix jours. Cinq le premier jour, sept le deuxième, puis cela varie les autres jours, entre zéro et trois.

On peut penser que c’est très peu, compte tenu d’un prix très attractif, et du fait que ma présence sur internet (blog et réseaux sociaux) me permet d’informer des centaines de personnes de la parution du livre.

On peut penser que c’est beaucoup, aussi. On peut penser ce qu’on veut, au fond, et le sage précaire se réjouit d’un tel état de fait.

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Mais considérons dans un premier temps le verre à moitié vide. Je parlerai demain du verre à moitié plein (quel art du teasing, ma mère !).

Sous l’angle du relatif échec commercial, mon « récit de voyage balsamique » montre une moyenne de deux ventes par jour, ce qui est proche de zéro, mathématiquement. Pourtant, le livre ne partait pas de zéro, et l’annonce de sa parution ne tombait pas dans l’oreille d’un sourd : les milliers de personnes qui fréquentent ce blog chaque semaine aiment la lecture, a priori, donc l’information selon laquelle le blogueur publie un livre est ici bien ciblée. Nous sommes dans le même secteur d’activité ; ce n’est pas comme si j’annonçais la création de stages de mécanique auto. De plus, les lecteurs de LPDS ne sont pas foncièrement contre la création multimédia (sinon ils ne suivraient pas de blogs), par conséquent l’idée d’un livre numérique ne devait rebuter qu’une portion marginale de cette communauté.

Le canal entre le blog et le livre semble être constitué d’une tuyauterie passablement bouché.

Ensuite, ce petit livre, qui met en scène un dialogue entre un père et un fils, peut aussi intéresser les membres de la famille élargie. Or, cette famille compte une bonne centaine de personnes puisque mon père et ma mère sont issus d’énormes fratries. Mais on ne dénombre que quatre ou cinq personnes curieuses d’en savoir davantage. Là encore, le canal entre la famille et le livre s’avère un tuyau percé.

Le livre est plus que jamais une denrée fragile. Le chemin qui mène jusqu’au clic de la vente est un chemin tortueux et délicat. Un chemin obscur. Ce n’est peut-être même pas un chemin.

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Rappelons aussi que les Français ne sont pas encore très habitués à la liseuse électronique et au livre numérique. Quand je voyais les Chinois lire des livres sur leur téléphone, à Shanghai ou à Nankin, une réaction feutrée, en moi, s’offusquait, comme si j’étais toujours attaché au papier. Donc, oui, un livre qui se présente sur l’unique marché du numérique part avec un net désavantage.

Pour ce qui est du rejet d’Amazon, et du refus d’y acheter quoi que ce soit, je pense que c’est marginal. Je respecte ces scrupules, j’en avais moi-même avant de publier, mais je pense qu’il s’agit là surtout d’une posture morale et politique : ceux qui annoncent qu’ils boycottent Amazon, n’achèteraient pas le livre s’il était publié ailleurs.

Ce qu’il faut conclure, provisoirement, de la modestie des ventes, c’est que les livres se vendent peu, lentement et difficilement. Qu’il faut en prendre soin et se dire que chaque vente est une petite victoire. Si vous vous apprêtez à publier, permettez au sage précaire de vous donner un conseil : n’espérez pas obtenir un grand succès mais au contraire sachez être heureux d’entendre les éloges d’une seule personne. Quand vous en aurez dix, vous aurez la sensation d’être le roi du pétrole. Alors moi, avec mes vingt lecteurs, vous imaginez mon exultation.

 

Le Sage précaire apprend à fermer sa gueule

Il y a des gens qui détestent les cons. Pas moi. D’ailleurs, je ne sais pas les identifier. Je peux fréquenter quelqu’un pendant des années, sans savoir si c’est un con ou pas. Les autres m’en informent parfois.

Les difficultés relationnelles, le sage précaire les connaît plutôt avec une engeance spécifique : les supérieurs hiérarchiques.

Pas tous, notez, bien. J’ai connu de très bons chefs, sous l’autorité de qui j’ai travaillé des mois et des années sans l’ombre d’un nuage. Le vrai problème, en réalité, c’est l’incompétence de certains supérieurs hiérarchiques. Qu’ils aient de l’autorité sur moi, passe encore. Qu’ils soient stupides, ou incultes, admettons, ça ne me dérange pas. S’ils savent de quoi ils parlent, s’ils connaissent leur domaine d’activité, c’est déjà beaucoup et ça me convient amplement.

Mais trop souvent, ces individus se retrouvent en position de responsabilité sans le mériter, et détiennent un droit de vie ou de mort sociale qu’ils manipulent sans scrupule et sans lumière. Cet état de fait me rend nerveux, et je ne parviens pas à m’y soumettre. Ces mauvais chefs s’avèrent mal assurés dans leur gestion, peu sachant dans leurs approches, confus dans leurs ordres, malhabiles dans leurs feedbacks, ce qui les rend contradictoires dans un premier temps, difficiles à suivre, puis lâches dans un second, avant d’être expéditifs pour faire table rase. Et ils se débarrassent de vous comme si, par magie, d’autres collaborateurs leur apporteraient les compétences dont ils manquent.

Ce sont ces supérieurs qu’il faut savoir endurer pour réussir dans la vie. Je regarde autour de moi : nombre de mes amis ont le portefeuille bien rempli et dorment sur leur deux oreilles, grâce à leur capacité à avoir su se taire face à des supérieurs incapables. Ils en souffrent, mais savent souffrir en silence. C’est une force qu’ils ont, et que je contemple avec envie.

Autant le sage précaire aime travailler en équipe et s’entend bien avec ses égaux, autant il peut être chatouilleux avec celles et ceux qui ont du pouvoir. Pour des raisons purement pragmatiques, il vaudrait mieux s’écraser et laisser dire, mais c’est difficile pour moi. Le fait même qu’ils aient du pouvoir, c’est plus fort que moi, me conduit à les provoquer. C’est bizarre, cela doit correspondre à une maladie.

Un vieux problème avec l’autorité, qui a commencé dès l’école maternelle.

Mais cela doit finir. Résolution de la nouvelle année : le sage précaire va tâcher de fermer sa gueule avec les cons qui l’emploient.