Jérusalem, une ville qui n’appartient à personne ? À propos de la BD Histoire de Jérusalem de l’historien Vincent Lemire

C’est un très bel ouvrage, bien édité, une bande dessinée plutôt luxueuse dans les tons dorés et bleutés. Bleu comme le ciel de la Palestine, doré comme le dôme du Rocher.

L’ouvrage est le fruit du travail de l’historien Vincent Lemire, l’un des meilleurs spécialistes actuels de Jérusalem, mis en images par Christophe Gaultier, et mis en couleur par une troisième personne dont le nom n’apparaît bizarrement pas sur la couverture.

Je ne sais pas pourquoi, dans le monde de la BD, on considère comme auteur le mec qui écrit et celui qui dessine, mais pas celle qui colorie. À mon avis le coloriste est le plus important de tous… cela m’autorise donc à ne parler que de l’historien Vincent Lemire et à passer sous silence le travail visuel de L’Histoire de Jérusalem.

Il s’agit d’un véritable livre d’histoire dessiné. Dès les premières pages, le lecteur est accueilli par des cartes, des frises chronologiques et un riche appareil documentaire.

Mais ce qui fait surtout la force de ce livre, c’est sa méthode.

À presque chaque page, Vincent Lemire laisse parler les sources. Chroniqueurs antiques, voyageurs, pèlerins, souverains, historiens, politiciens, témoins directs : l’histoire est racontée à travers les textes de ceux qui l’ont vécue. Cette abondance de citations est remarquable. Lemire ne demande pas au lecteur de le croire, il lui donne les documents qui fondent son récit. Tous ces documents sont référencés dans une bibliographie en fin d’ouvrage.

Cette démarche est particulièrement visible lorsqu’il aborde les Croisades. Nous, Français, nous avons une image relativement bonne de ces campagnes militaires que nous avons livrées à partir du XIe siècle en terre sainte. Or, l’image des Francs qui ressort du livre est beaucoup plus dure car elle est fondée sur des sources non patriotes. Car ce ne sont pas seulement les chroniqueurs musulmans qui sont convoqués. Vincent Lemire cite également Guillaume de Tyr, Raoul de Caen ou Albert d’Aix. Les souffrances de la première croisade, les massacres et même les récits de cannibalisme pendant le siège de Ma’arrat al-Numan sont rapportés par des chroniqueurs francs eux-mêmes. Raoul de Caen écrit ainsi :

Les nôtres faisaient bouillir les païens dans des marmites ; ils fixaient les enfants sur des broches et les dévoraient grillés.

Albert d’Aix confirme ces épisodes de famine extrême. Quant au prince syrien Oussama ibn Munqidh, il raconte que, dans son enfance, on effrayait les enfants en leur disant : « Si tu n’es pas sage, les Francs viendront te dévorer tout cru. »

À l’inverse, les périodes de domination musulmane sont décrites sous un jour généralement plus favorable. Là encore, il ne s’agit pas d’une idéalisation : le livre rappelle les violences, les fanatismes ou les conflits internes lorsqu’ils existent. Mais il insiste surtout sur les politiques de coexistence mises en œuvre par plusieurs souverains.

Le cas de Saladin est emblématique. Après la reprise de Jérusalem par les musulmans en 1187, Saladin négocie avec les responsables francs, permet le départ des habitants contre rançon, prend en charge celle des plus pauvres et laisse le patriarche latin quitter la ville avec « tous ses trésors ». Surtout, Saladin encourage le retour des communautés qui avaient été marginalisées sous le royaume franc : les Juifs, notamment ceux réfugiés à Ashkelon, sont invités à revenir avec le soutien de son médecin personnel, le fameux philosophe Maïmonide ; les chrétiens orientaux retrouvent également leur place dans la ville alors qu’ils avaient été chassés par les catholiques francs.

Cette anecdote résume bien l’impression générale qui se dégage de l’ouvrage : les auteurs mettent régulièrement en avant les moments où Jérusalem est gouvernée comme une ville plurielle plutôt que comme le patrimoine exclusif d’une seule communauté.

Cette idée apparaît également dans les premières pages du livre.

Vincent Lemire rappelle que Jérusalem n’a pas été fondée par les Hébreux. Dans le récit biblique lui-même, Abraham vient à Jérusalem mais ne la fonde pas. Moïse n’y entre jamais. C’est David qui fait de la ville la capitale de son royaume et le centre du culte du Dieu d’Israël. Cette mise en perspective historique conduit à relativiser les récits qui présentent Jérusalem comme ayant toujours été juive depuis ses origines. C’est donc un livre qui prend position contre toute forme de suprématisme, et donc contre les fanatiques actuels qui soutiennent les exactions du gouvernement d’Israël.

La dernière partie de l’ouvrage, consacrée à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ, est tout aussi passionnante.

On y découvre les débuts du sionisme moderne à travers plusieurs témoignages, notamment celui d’Eliezer Ben-Yehuda puis de Theodor Herzl. En arrivant à Jérusalem en 1881, Ben-Yehuda découvre une ville très différente de celle qu’il imaginait. La majorité de la population est arabe, principalement musulmane. Son désarroi est manifeste. Dans Le Rêve traversé (1918), il écrit :

Peut-être que mon rêve d’une renaissance d’Israël sur la terre sainte, la terre de mes ancêtres, n’a aucune place dans le réel. Le réel, le concret, le voici : les citoyens du pays, ce sont ceux qui y habitent.

Cette citation vient d’une réflexion publiée après la déclaration Balfour de 1917 et à la fin de la Première Guerre mondiale, alors que le projet sioniste entre dans une nouvelle phase. Pourtant, Ben-Yehuda exprime un doute profond devant la réalité démographique et sociale qu’il découvre. Vincent Lemire résume admirablement l’enjeu de ce témoignage en écrivant qu’il est « précieux pour saisir la complexité des identités à Jérusalem en cette fin du XIXᵉ siècle ».

Au fond, c’est cette complexité que le livre ne cesse de mettre en scène. Aucune communauté ne peut prétendre incarner à elle seule l’histoire de Jérusalem. Toutes y ont laissé leur empreinte. Toutes s’y sont affrontées et y ont coexisté.

Cette idée éclaire la conclusion du livre.

Les auteurs évoquent plusieurs futurs possibles pour Jérusalem : une souveraineté exclusivement israélienne, la poursuite indéfinie du conflit, ou une forme de coexistence politique permettant à la ville de demeurer partagée, avec un statut particulier pour ses lieux les plus sensibles. Le narrateur de cette histoire, un vieil olivier qui accompagne le lecteur tout au long du livre, laisse clairement entendre sa préférence pour cette dernière option.

Vincent Lemire défend donc une certaine manière de comprendre Jérusalem. Son regard est celui d’un historien français, profondément marqué par l’idée que cette ville ne peut être réduite à un récit national unique. Sans masquer les violences commises par les pouvoirs successifs, il insiste davantage sur les moments de coexistence que sur les épisodes de persécution ; inversement, il montre avec insistance les divisions internes du christianisme et les dangers des souverainetés exclusives.

Plus qu’une histoire vulgarisée, Histoire de Jérusalem est une invitation à penser une ville qui, depuis quatre mille ans, échappe à tous ceux qui voudraient en faire la propriété exclusive d’un seul peuple, d’une seule religion ou d’une seule mémoire. C’est sans doute la leçon de courage qu’un savant peut se permettre de donner après le tournant de 2023.

La culture arabe met le voyage au cœur de sa civilisation

La grande leçon du livre de Houari Touati est peut-être la suivante : aucune civilisation n’a accordé au voyage une place aussi centrale que la civilisation arabo-musulmane médiévale.

Le voyage y est partout. Il structure la religion, la transmission du savoir, la formation des savants, la circulation des livres, l’apprentissage des langues et la quête de légitimité intellectuelle. Se déplacer n’est pas une activité marginale : c’est une condition de l’excellence.

Cette centralité explique l’émergence d’un phénomène culturel exceptionnel : la rihla. Le mot désigne à la fois le voyage et le récit de voyage. Plus qu’un simple thème littéraire, la rihla devient un genre reconnu à part entière, avec ses codes, ses attentes et ses chefs-d’œuvre.

Bien sûr, d’autres civilisations ont produit des récits de déplacement. Les Grecs avec Hérodote, les Romains, les Chinois ou les pèlerins médiévaux européens ont laissé des témoignages précieux. Mais ces textes restent généralement rattachés à des genres considérés comme plus nobles : l’histoire, la géographie ou la chronique.

Dans le monde arabe, au contraire, le récit de voyage acquiert progressivement une autonomie remarquable. Les œuvres d’Ibn Jubayr, d’Ibn Battûta et de nombreux autres auteurs témoignent de cette maturité littéraire.

On peut ainsi avancer que les Arabes ont été les véritables précurseurs du travel writing moderne, bien avant que les Britanniques n’en fassent l’un de leurs genres de prédilection. En ce sens, ils apparaissent comme les premiers à avoir reconnu pleinement le récit de voyage comme une forme littéraire autonome.

C’est peut-être là l’une des conclusions les plus stimulantes du livre de Houari Touati : le voyage n’est pas seulement un sujet de la civilisation arabo-musulmane. Il en est l’un des principes fondateurs.

L’Islam et le voyage : Hégire, pèlerinage, hadiths. Quand la tradition se fonde sur des voyageurs

Je continue ici ma petite réflexion inspirée par la lecture du beau livre de Houari Touati, Islam et Voyage au moyen-âge, paru en 2000.

Ce livre n’a pas été suffisamment pris en considération par la recherche en littérature viatique. Il est abondamment cité par les historiens, les anthropologues et les politiques, mais pas assez par ceux qui font profession d’élaborer le savoir sur la littérature des voyages.

L’importance du voyage dans l’Islam apparaît dès les origines de la religion.

Le calendrier musulman lui-même commence avec un déplacement : la Hijra, ou Hégire. Cette migration du Prophète et de ses compagnons de La Mecque vers Médine constitue l’événement fondateur à partir duquel les musulmans comptent les années. Autrement dit, le temps islamique commence par un voyage. D’ailleurs quand on parle de quelqu’un converti à l’islam, les Arabes disent « il a voyagé vers l’islam ». N’est-ce pas plus mignon et moins inquiétant que ce terme sec de converti ?

À cela s’ajoute naturellement le pèlerinage à La Mecque, l’un des cinq piliers de l’Islam. Pendant des siècles, des millions de croyants ont parcouru des milliers de kilomètres pour accomplir ce devoir religieux. Ces déplacements ont contribué à relier les différentes régions du monde musulman et à faire circuler les idées, les savoirs et les pratiques.

Mais le rôle du voyage ne s’arrête pas là. Il est également au cœur de la transmission de la tradition prophétique. Les grands collecteurs de hadiths, tels que Bukhari, ont consacré une part considérable de leur vie à voyager. Ils parcouraient l’immense espace musulman afin de rencontrer des témoins, d’interroger des transmetteurs et de comparer les versions des récits attribués au Prophète.

La valeur d’un hadith dépendait en partie de la solidité de sa chaîne de transmission. Cette vérification impliquait des enquêtes patientes, des déplacements incessants et la rencontre de nombreux informateurs. Ainsi, la tradition musulmane s’est construite grâce à un vaste réseau de voyageurs-savants.

Comme le montre Houari Touati, le voyage n’est donc pas un simple décor de l’histoire religieuse de l’Islam. Il est l’un des mécanismes essentiels de la production, de la validation et de la transmission du savoir religieux.

Chef-d’œuvre de Houari Touati : Islam et voyage au Moyen Âge

Red Sea Museum, Jeddah, Arabie Saoudite

Il est des livres qui nous accompagnent toute une vie. Pour moi, Islam et voyage au Moyen Âge de Houari Touati appartient à cette catégorie. Je l’ai étudié durant mes années de doctorat, entre 2008 et 2012, mais je ne l’ai jamais véritablement quitté. Voilà plus de vingt ans que je le consulte, le relis et y découvre sans cesse de nouvelles pistes de réflexion.

Publié en 2000, puis traduit en anglais, cet ouvrage occupe une place singulière dans l’historiographie. Là où beaucoup d’auteurs auraient consacré un livre supplémentaire aux exploits d’Ibn Battuta ou à la recension des grands voyageurs arabes, Houari Touati fait un choix beaucoup plus ambitieux : il s’intéresse au voyage lui-même comme fondement de la civilisation arabo-musulmane.

La grande force de ce livre est de montrer, chapitre après chapitre, que le voyage n’est pas seulement un thème littéraire ou une aventure individuelle. Il constitue une véritable structure intellectuelle, sociale et religieuse. Le déplacement est partout : dans la transmission du savoir, dans la religion, dans la linguistique, dans la quête de légitimité des savants et, bien sûr, dans la littérature.

Lorsque j’ai découvert cet ouvrage, je m’attendais à y rencontrer avant tout des explorateurs, des poètes et des écrivains voyageurs. Je cherchais les équivalents arabes de Marco Polo ou de Jean de Mandeville. Touati m’a appris que la réalité était infiniment plus riche. Le voyage n’est pas seulement l’affaire des aventuriers : il est au cœur même de l’épistémè de la civilisation arabo-musulmane.

C’est cette perspective qui fait de ce livre un véritable chef-d’œuvre. Plus qu’une histoire des voyageurs, c’est une histoire du voyage comme matrice culturelle.

Jérôme Ferrari à Abu Dhabi : le désert intérieur des expatriés

Woman holding a book titled 'Jérôme Ferrari À Son Image' with a city skyline and waterfront behind her
Image générée par une IA connectée à ce blog. Le paysage en arrière-plan est supposé être Abu Dhabi

Il y a chez Jérôme Ferrari une manière très particulière de faire dériver le réel vers la fable religieuse. Pas un fantastique au sens strict, mais une zone d’incertitude où les êtres cessent progressivement d’être simplement eux-mêmes.

J’ai tellement aimé Très brève théorie de l’enfer (Actes Sud, 2025) que je le garde dans mon sac et le relis par moments pour la simple délectation des longues phrases sinueuses qui sont pour moi des gâteaux à la crème. Le lecteur s’installe dans ces longues phrases comme en un véhicule confortable et ne comprend pas toujours quelle route il a emprunté pour en arriver à tel ou tel point d’arrivée. C’est jouissif.

Dans ce roman situé en partie Abu Dhabi, tout semble d’abord relever de l’autofiction : un professeur expatrié au lycée français, une épouse algérienne, une petite fille qui porte un nom étrange, la vie suspendue et artificielle des expatriés du Golfe. Puis quelque chose se déplace imperceptiblement.

Le mariage, que l’on croyait fondé sur l’amour, apparaît peu à peu comme traversé par d’autres motivations, plus troubles et ambiguës. Et la femme elle-même devient une figure presque surnaturelle. Au début du roman, elle a les yeux bleus ; plus tard, ils deviennent noirs. Comme si elle cessait d’être un personnage psychologique pour devenir une présence. Un djinn, ou un cauchemar.

Ferrari ne force jamais cet aspect. Il le laisse monter lentement dans le texte, à travers ces phrases inspirées qui produisent des mouvements de lumière sur une surface.

Et pourtant, le roman progresse par fragments très courts : de petits chapitres composé comme des tableaux. L’action importe moins que les visions successives qui composent une méditation sur l’exil, le désir, la culpabilité et les formes contemporaines de servitude.

L’autre grande figure du livre est d’ailleurs la nounou migrante, venue d’un pays pauvre, peut-être le Bangladesh, l’Inde ou l’Éthiopie. Elle aussi est séparée de son propre enfant, resté au pays. Elle gagne sa vie en s’occupant des enfants des autres. Le roman touche alors quelque chose de profondément troublant : la marchandisation de l’amour maternel dans les sociétés d’expatriation du Golfe.

Ce qui aurait pu devenir un simple roman sociologique se transforme chez Ferrari en une suite de visions mélancoliques, parfois drôles, souvent d’une poésie grave et mystique.

En découvrant ensuite plusieurs entretiens de l’auteur sur France Culture, j’ai appris que ce livre s’inscrivait dans une trilogie consacrée aux voyageurs : d’abord les touristes en Corse, puis les expatriés du Golfe, avant un troisième volume annoncé autour de Wilfred Thesiger.

Et c’est sans doute là que le projet m’est venu d’écrire à Ferrari : faire se rencontrer le tourisme contemporain, l’expatriation mondialisée et la grande figure classique de l’explorateur du désert est une idée grandiose, mais je ne peux le laisser advenir sans offrir mon expertise sur Thesiger en Arabie saoudite et en Oman. Sans mon aide, Jérôme Ferrari court vers de déplorables déconvenues.

L’usage des rocs comme des pages et des pages comme des boussoles

Quand il retourne pour la deuxième fois sur le site de Bir Hima, dans la province de Najran, le sage est frappé par l’usage que faisaient ses ancêtres des pierres et des rochers. Ils n’écrivaient bien sûr pas n’importe où. Ils écrivaient déjà sur des pages blanches, des rouleaux et des marges.

Parfois ils couvraient des rochers qui étaient littéralement sur la route, tantôt au contraire, ils écrivaient des messages pour être lus de loin, et notamment par ceux qui étaient tentés d’emprunter certaines routes.

Mais surtout ils prenaient possession d’une véritable page, sur laquelle ils composaient des scènes et des messages écrits. La véritable origine du livre codex doit donc bien se trouver auprès de cet employé inconnu, ce clerc obscur qui n’est autre que le scribe du néolithique.

Je dis bien « employé », « scribe », car il y avait des professionnels de l’écriture et de la gravure. Je l’ai lu dans la littérature scientifique des archéologues assermentés. Les épigraphistes en question ne disent pas en revanche comment ils étaient rémunérés. Ni qui les rétribuaient.

Au fond de moi je doute de ce que je lis dans la littérature scientifique. Je doute que ces graveurs et ces écrivains publics étaient des professionnels. J’ai trop foi en l’humanité néolithique. J’idéalise même un peu les hommes du néolithique ; je les imagine coopératifs, rêveurs, apeurés, violents et nomades. Toujours en train de se cacher mais trop menacés par des bêtes sauvages pour se chercher des ennemis parmi les autres hommes.

Cette scène que je vous montre par les deux photos qui encadrent ce paragraphe, elle apparaît sur une bande de rocher qui se situe sur le côté gauche d’une entrée de piste. Les voyageurs passaient tous là et faisaient une pause. Ils regardaient cette scène de chasse comme on lit un roman, ou comme on regarde une vidéo : c’était à la fois divertissant et instructif.

Probablement, ces scènes de chasse permettaient de donner des informations sur le type de gibier présent dans la région et sur le type de tribus qu’on pourrait croiser.

C’était probablement une manière pour les hommes de construire une monde symbolique et reconnaissable dans une nature hostile. Une façon de dompter la nature et de l’apprivoiser en couvrant les murs de scènes où l’humain triomphe de l’animal.

Les gravures où un humain est juché sur un animal est l’image ultime de la fierté humaine. Avoir réussi à dompter un dromadaire et en faire son véhicule demandait tant d’efforts qu’il n’était pas rare de clamer cette victoire par des gravures destinées à braver le passage du temps.

Accompagner l’image d’un texte devait être le nec plus ultra.

Ci-dessous, le texte est une suite de noms, je veux croire que ces noms renvoient à la bande de copains qui sont venus à bout du dressage d’un dromadaire sauvage. Mais la littérature scientifique finira par me donner tort et fournir de meilleures hypothèses.

Vous aurez remarqué dans ce billet la différence de lumière sur les rochers gravés que j’ai photographiés. Toutes les photos ont été prises entre 6 h 30 heures et 8 h30 du matin en avril 2026. Le soleil levant est donc assez bas et le niveau d’éclairage des gravures montre que les pages blanches faisaient face au soleil levant ou au contraire face au soleil couchant.

Le dromadaire que je place ci-dessous est clairement une œuvre du matin. C’est donc un rocher qui indique la direction de l’Est. Mon hypothèse est que ces rochers servent de boussole.

Avaient-ils besoin de boussole les hommes du néolithique ? Quand on vit dehors et qu’on nomadise, on sait où est l’est et l’ouest, on sait s’orienter. Mon hypothèse n’a donc vécu que le temps d’être énoncée.

Les Orphelins d’Éric Vuillard : le vrai chef-d’œuvre oublié du Goncourt

Lorsque Éric Vuillard reçoit le prix Goncourt pour L’Ordre du jour, on a tous été contents car Vuillard méritait d’être reconnu, or à la lecture, je me dis que son dernier opus, Les Orphelins, le méritait davantage.

Car c’est bien Les Orphelins : une histoire de Billy the Kid qui résonne comme un véritable chef-d’œuvre.

Défaire les mythes, écrire les vies minuscules

On retrouve dans Les Orphelins ce qui fait la signature de Vuillard : un travail minutieux sur l’histoire, une enquête presque obsessionnelle, et surtout cette capacité rare à redonner vie aux existences oubliées. Il poursuit ici son exploration des « vies minuscules », mais avec Billy the Kid, il ne s’agit pas seulement de revisiter une figure historique. Il s’agit de la déconstruire.

Vuillard nous montre un personnage bien loin de la légende : non pas un héros, mais un gamin perdu, un vagabond sans envergure, un petit délinquant abandonné, mort presque par accident. Rien d’épique en apparence.

La fabrique d’un mythe

Là où le livre devient fascinant, c’est dans sa manière de révéler comment une société fabrique ses héros. À travers une mosaïque de témoignages, d’archives et de récits, Vuillard démonte la mécanique qui transforme un insignifiant cow-boy en figure mythologique.

On voit apparaître tout un système : éditeurs, récits populaires, imaginaire collectif… une véritable industrie du mythe, déjà liée à une économie du spectacle. Billy the Kid devient alors une espèce de personnage à la fois burlesque et iconique, chaplinesque, comme une version sombre et réelle d’un héros de bande dessinée.

Ce n’est plus l’histoire d’un homme. C’est l’histoire d’une fabrication.

Une résonance contemporaine

Mais la véritable force du livre est encore plus loin. Derrière l’Amérique du XIXe siècle, c’est notre présent que Vuillard interroge. Car ces « orphelins » de l’Amérique coloniale, ces jeunes livrés à eux-mêmes, trouvent un écho évident dans nos délinquants des sociétés contemporaines. Nos propres figures de la marginalité, ces jeunes abandonnés, ces petites racailles que l’on réduit à des faits divers et une criminalité anti-française, nos orphelins attendent encore qu’on raconte leur histoire autrement.

Vuillard accomplit ici un geste puissant : il transforme la délinquance en matière épique, il donne une dignité littéraire à ceux que l’histoire ignore ou caricature.

Le rendez-vous manqué du Goncourt

Dès lors, difficile de ne pas voir dans le choix de l’Académie Goncourt une forme de frilosité. En récompensant L’Ordre du jour, elle reste dans un territoire familier : celui de la Seconde Guerre mondiale, du nazisme, de la lâcheté des grands patrons, toutes ces grandes tragédies déjà largement explorées.

Avec Les Orphelins, Vuillard proposait autre chose : un déplacement du regard, une réflexion sur la fabrication des récits, et surtout une plongée dans les marges contemporaines à travers le prisme de l’histoire. Et une réflexion efficace sur l’arrière plan mafieux et criminel de nos sociétés démocratiques.

Une modernité devenue nostalgie : relire Terre des hommes, de Saint-Ex

On lit dans La Pluralité des mondes (Presses de la Sorbonne, 2017) que Saint-Exupéry a beaucoup inspiré la littérature géographique existentialiste, et que Sartre « élabore une théorie du voyage moderne sous le coup de l’émotion que lui procure la lecture de Terre des hommes ».

Je n’ai pas beaucoup parlé de Saint-Exupéry dans mes travaux de recherche car il meurt pendant la Deuxième Guerre mondiale, et il n’appartient donc pas à cette deuxième moitié du XXe siècle sur laquelle j’ai surtout travaillé dans La Pluralité des mondes. Je me suis occupé précisément d’élaborer une histoire du genre Voyage à partir de 1945, car c’était la période la moins étudiée dans la recherche en lettres et en art.

Malgré tout, j’ai inclu Terre des hommes dans mon livre, même s’il ne fait pas partie de mon corpus principal, précisément pour l’influence qu’il a exercé sur Sartre. J’ai fait commencer cette histoire contemporaine des récits de voyage avec Sartre et ses copains, et c’est la lecture de Terre des hommes qui l’a conduit à articuler sa propre pratique du voyage avec une philosophie générale de la conscience et des classes sociales.

Aujourd’hui, lire Terre des hommes demande un effort malgré la simplicité du style d’écriture. Il faut essayer de retrouver ce que le livre avait d’inouï en 1939. Il y avait là une modernité surprenante. Il faut se remettre dans l’idée que presque personne ne savait à la fois piloter des avions et écrire des livres. Ce simple fait a éberlué le lectorat français.

C’est pourquoi il faut savoir pardonner à Saint-Exupéry certaines formules un peu naïves. Ce n’est pas comme grand écrivain qu’il faut d’abord le lire, mais comme quelqu’un qui a su se placer au plus près de son époque : modernité des moteurs, de la vitesse, des technologies, et même des techniques d’écriture.

En 2025, Gallimard a publié une très belle édition, illustrée par Riyad Sattouf. Les illustrations sont délicieuses, mais elles produisent un effet paradoxal. Elles nous éloignent encore davantage du caractère choquant qu’avait le livre au moment de sa parution. Là où il y avait de l’ultra-modernité, on perçoit désormais quelque chose de décoratif, et surtout de nostalgique.

Le livre nous renvoie à une époque ancienne, une époque où l’on pouvait encore rencontrer des nomades sous des tentes. Nous sommes donc très loin de la charge de modernité qui était la sienne à l’origine.

Il n’empêche : cette édition reste un objet à relire et à feuilleter. Mais peut-être pour un plaisir régressif, un plaisir au premier degré. Autrement dit, pour une expérience qui est exactement l’inverse des doubles niveaux de conscience que Sartre reconnaissait dans l’écriture de Saint-Exupéry.

Ormuz 2026

On parle beaucoup du détroit d’Ormuz en ces temps de guerre illégale dans le Golfe persique et à l’occasion de l’agression atroce de l’Iran, initiée par Israël et les États-Unis. Ormuz revient comme un refrain : passage stratégique, goulet d’étranglement du commerce mondial, théâtre potentiel de confrontation. On évoque alors des chiffres, des flux, des tankers, des menaces. On imagine un espace saturé de métal, de surveillance et de pétrole.

Et pourtant, pour moi, Ormuz n’a jamais été cela.

Quand je pense à Ormuz, je pense d’abord à la province de Musandam, ce fragment d’Oman accroché à la pointe de la péninsule arabique, faisant face aux côtes iraniennes. C’était l’un des endroits que nous aimions le plus, Hajer et moi, dans les premières années de notre mariage au Sultanat d’Oman.

Rien ne correspondait à l’image attendue.

L’eau, d’abord. D’une clarté presque irréelle. Une transparence si parfaite qu’elle défiait la perception. Je me souviens d’une photographie que je ne peux pas publier car mon épouse ne m’en donne pas l’autorisation : elle fait la planche dans le détroit, elle est allongée sur l’eau, immobile, et l’image donne l’illusion qu’elle flotte dans l’air. Le corps suspendu, détaché de toute pesanteur liquide. Comme si la mer elle-même s’était effacée.

Puis il y avait les sorties en mer. Nous prenions des boutres pour nous éloigner des côtes, et là s’ouvrait un monde que l’on n’associe jamais à Ormuz : coraux aux couleurs vives, poissons éclatants, dauphins surgissant à la proue. Un paradis discret et naturel, à rebours de toutes les cartes stratégiques.

Ce contraste m’a toujours frappé : comment un lieu aussi chargé symboliquement peut-il être, dans le même temps, un espace d’une telle pureté ?

Peut-être est-ce précisément cette tension qui m’a conduit vers un autre Ormuz, plus intérieur celui-là : celui du roman Ormuz de Jean Rolin.

Je l’ai lu, relu et étudié. C’est un texte étrange, presque déroutant. L’histoire d’un homme qui tente de traverser le détroit à la nage, geste absurde, démesuré, voué à l’échec. À mesure qu’il progresse, la traversée devient moins un exploit physique qu’une dérive existentielle. Et cette scène, presque irréelle, où il s’allume une cigarette au milieu de l’eau, comme si le monde avait perdu toute cohérence, reste gravée en moi.

On comprend alors que la traversée ne mène nulle part. Ou plutôt qu’elle mène à une forme de dissolution du moi, du fait notamment que l’auteur se subdivise en deux personnages : un narrateur qui est censé écrire le reportage de l’exploit du second. Le héros qui doit nager disparaît. On ne sait plus qui traverse quoi.

Ce roman, étonnamment étudié dans le champ de la recherche littéraire, m’a accompagné pendant des années, notamment dans le cadre de mon propre travail. Il a nourri La pluralité des mondes, puis s’est retrouvé, de manière plus diffuse, dans mon livre sur Oman, Birkat al Mouz.

Dans le dernier chapitre de Birkat Al Mouz, intitulé « la guerre », j’essayais déjà de capter quelque chose de cette montée en tension dans la région du Golfe. Depuis les plages de Musandam, on apercevait au loin les silhouettes des destroyers. Présences silencieuses. Le paradis n’était pas intact : il était traversé par une ligne de fracture invisible.

Ce chapitre était construit comme un contrepoint : d’un côté, la montée des tensions géopolitiques ; de l’autre, une guerre plus intime, celle que nous menions dans notre vie quotidienne, Hajer et moi, dans les structures administratives où nous évoluions. J’y décrivais comment un couple se forme aussi dans l’épreuve, dans des combats souvent perdus d’avance. Deux échelles, deux conflits, un même motif : se battre et supporter la défaite.

Ormuz, au fond, n’est peut-être que cela.

Un lieu de passage, au sens le plus profond. Passage des navires, bien sûr, mais aussi passage entre les mondes : entre le visible et l’invisible, entre la beauté et la menace, entre l’intime et le politique. Un lieu où les contraires ne s’annulent pas mais coexistent, parfois dans une tension insoutenable.

Aujourd’hui, alors que l’actualité s’en empare à nouveau, je ne peux m’empêcher de penser que ce que l’on dit d’Ormuz est incomplet. On en fait un symbole stratégique, un point de contrôle, un enjeu militaire. Mais on oublie qu’il est aussi un lieu où l’eau est si claire qu’elle donne l’illusion de l’air.

Et où, peut-être, certains continuent de nager sans jamais vraiment atteindre l’autre rive.

Richard Malka m’épuise : le sacré et les angles morts de la liberté d’expression

Richard Malka dans l’émission de Frédéric Beigbeder, 2025

Depuis près de deux décennies, Richard Malka s’est imposé comme le chantre officiel de la liberté d’expression « à la française », du droit inaliénable au blasphème et de la moquerie des religions. Mais il est temps de poser la question ce qui est sacré pour Richard Malka. Se moquer du sacré des autres nous rapproche du racisme ordinaire. Dans quelle mesure les dessinateurs et les auteurs de Charlie Hebdo se moquent de ce qui est sacré pour eux ? D’où la question de ce billet : quelle est la limite de la liberté selon Malka et surtout, quels sont les angles morts ?

L’histoire commence dans les années 1990, lorsque Malka devient l’avocat personnel de Philippe Val, alors directeur de Charlie Hebdo. Une proximité d’amitiés et d’intérêts, qui deviendra au fil du temps une alliance idéologique et un partenariat d’affaires. Quand Charlie est attaqué en justice, Malka le défend, ou plus exactement, il défend la ligne éditoriale imposée par Val, même au prix de trahisons internes. Car oui, Malka a soutenu Philippe Val contre d’autres figures historiques du journal, ces dessinateurs et chroniqueurs qui incarnaient l’esprit irrévérencieux originel de Charlie Hebdo.

Et lorsque surviennent les attentats atroces de janvier 2015, le monde entier salue les victimes, dénonce la barbarie. Malka, lui, s’empare de cette tragédie pour asseoir une autorité médiatique et morale, multipliant depuis les livres et les interventions pour affirmer un credo : tout peut, et doit, être moqué, en particulier le sacré religieux.

Mais voilà : tout le monde n’est pas égal devant cette liberté de blasphémer. Prenons Dieudonné, par exemple, que Malka n’a jamais défendu, bien au contraire. Ou encore Siné, pilier historique de Charlie, licencié pour une chronique jugée « antisémite » alors qu’elle ironisait sur la conversion du fils Sarkozy au judaïsme avant d’épouser une riche héritière, dans une tournure gentiment ironique : « Il ira loin ce petit ». Rien de plus. Et pourtant, ce fut assez pour que Philippe Val, avec le soutien juridique de Richard Malka, le licencie. Où était alors la liberté d’expression ? Où était le droit au sarcasme et la sacro-sainte satire ? Au contraire, chez les compères dirigeants du journal, l’esprit de sérieux s’imposa pour nous dire qu’il ne fallait jamais associer les juifs et l’argent, que cela nous renvoyait aux heures les plus sombres de l’histoire, etc.

Il y a donc, dans le discours de Malka, une frontière invisible mais bien gardée : on peut se moquer des musulmans, des catholiques, des prophètes de la bible et du coran, des croyants, des dogmes, mais il ne faut pas toucher aux liens entre les juifs et l’argent. Il veut bien qu’on se moque de la religion juive, d’ailleurs, des rabbins, de Moïse et du livre religieux, mais pas d’Israël en tant que projet politique et géopolitique. On le voit depuis les massacres post-7 octobre 2023, dans les prises de paroles de Val et de Malka, Israël est sacré, et l’amalgame est soigneusement entretenu entre soutien à Israël et défense des Juifs. Ce terrain-là est interdit. C’est un sacré non religieux mais tabou quand même.

Et c’est bien là que réside le cœur du problème : Malka ne défend pas la liberté d’expression dans son absolu, il défend une certaine idée de la liberté, celle qui s’aligne avec son propre camp idéologique. Le droit au blasphème devient alors un instrument de domination symbolique : on blasphème ce que l’on peut humilier sans grand risque, jamais ce qui est réellement sacré dans le monde contemporain : la propriété, les ultra-riches, le sionisme, la figure du pouvoir occidental.

Or, ce qui choque aujourd’hui n’est plus nécessairement religieux. Ce qui est sacré pour Malka, ce ne sont plus Moïse ni Jésus, mais des choses plus concrètes telles que le respect des femmes et des enfants, et des choses plus secrètes et discutables comme la politique israélienne. Et ces sacrés-là, Charlie ne s’en moque jamais.

Le plus inquiétant, c’est que Richard Malka continue d’occuper une place centrale dans les médias français, toujours seul, toujours sans contradiction. Jamais confronté à des historiens de la laïcité, à des philosophes du droit ou à des penseurs critiques. Il déroule son discours en roue libre, en boucle, dans des émissions où les intervieweurs sont complaisants ou acquis. Sa conversation avec Frédéric Beigbeder en est un exemple flagrant : une révérence à peine voilée, aucun rappel du passé, aucun rappel que Malka a lui-même contribué à censurer ceux qui ne pensaient pas comme lui.

Il ne s’agit pas ici de nier le droit de Malka à s’exprimer ni de justifier les violences ou les censures. Il s’agit de demander, simplement, l’application du principe même qu’il prétend défendre : le débat, la contradiction, la pluralité des voix. Qu’on l’invite, oui, mais en dialogue avec d’autres. Qu’on l’invite abondamment et qu’il reconnaisse, un jour, que le blasphème ne vaut que s’il frappe d’abord ce qui est réellement sacré pour lui.

Sinon, son « droit au blasphème » se borne à être du marketing idéologique. Une parodie de liberté qui cache un vrai rejet de l’autre. Pour parler comme les dessinateurs de Charlie, tant que Val et Malka parlent en monologue, ils ne sont qu’une caricature de courage.