Il n’y a que France culture qui nous offre ce genre de cadeaux. Six heures de radio sur un livre. Pas n’importe lequel, un des livres du XXe siècle que je préfère : Tristes tropiques, de Claude Lévi-Strauss.
Des heures de radio produites en 2026, à propos d’un ouvrage publié en 1955. Le pied intégral.
Beaucoup d’archives de haute qualité, des archives qui font rêver le sage précaire plus que n’importe quoi d’autre.
D’abord la voix du grand Claude Lévi-Strauss lui-même. On l’entend à toutes les époques et c’est toujours un régal. Mais on entend aussi sa femme Monique, celle qui a relu et commenté les pages de Tristes tropiques. J’ai adoré l’entendre parler avec joie des éclats de rire que le texte provoquait chez elle, et du fait qu’elle ne couchait sur le papier que ses commentaires négatifs, ce qu’il fallait changer ou supprimer.
Grand regret en revanche de ne jamais entendre la voix de l’épouse qui, elle, vivait au Brésil avec Claude et voyageait avec lui. J’entends depuis longtemps parler de cette Dina Lévi-Strauss, elle aussi « philosophe », elle aussi intéressée à l’idée de devenir ethnologue pour fuir le côté trop abstrait de la philosophie. Dina semble avoir eu pas mal d’importance dans les aventures du grand homme, beaucoup d’influence sur sa pensée et son écriture, un impact certain sur la faisabilité des voyages de mission en forêt amazonienne, un rôle indéniable sur sa carrière, et pourtant on ne l’entend jamais dans ces six heures de documentaire radiophonique.
Je reviendrai sur Dina, qui a repris son nom de jeune fille après son divorce, pour redevenir philosophe. Tout ce que j’ai envie d’en dire à cette minute, c’est que nous travaillions à ce moment-là sur une conférence consacrée à Thierry Mauger, et que nous essayions de faire une place à Danielle, l’une des épouses du photographe qui lui a ouvert les portes du riche monde féminin de l’Arabie du sud. Nous reparlerons de tout ceci.
Dans ces six heures de radio, on entend aussi Jean Malaurie, l’éditeur explorateur de la collection « Terre humaine » qui a accueilli Tristes tropiques, et tant d’autres intervenants passionnants. On entend tel et telle, on en entend des vertes et des pas mûres.
J’ai pris un café avec Ibrahim dans un établissement de la rue Tahlia, qui est pour nous une sorte de quartier général. Nous nous y retrouvons une fois par mois pour faire le point sur la situation de la culture, des affaires internationales et des problèmes familiaux.
Ibrahim Nahdi est un intellectuel arabe assez typique des intellectuels arabe que j’imagine : très féru de lectures abstraites, jamais méprisant pour la religion mais assez libéral dans sa pratique de l’islam, et en même temps très poétique dans son expression.
Il veut me demander quelque chose de délicat. « C’est peut-être la dernière fois que je te vois en Arabie. Je suis en train d’écrire un roman et un de mes personnages te ressemble beaucoup. »
Cela me paraît plus flatteur que délicat. Le sage précaire aurait donc inspiré un auteur arabe ? Même si le personnage est un sale type dans le roman, je suis preneur et ravi.
« Es-tu d’accord pour que mon personnage s’appelle Guillaume ? » Je suis parfaitement d’accord, avec plaisir.
« Tu ne m’en voudras pas, même s’il est un peu risible par moments ? »
Un peu risible ?
« Un peu original. Un genre de mec français qui fait du vélo à Riyad, alors qu’il a plus de 50 ans et qu’il fait plus de 50 degrés. »
Ah, risible dans ce sens…
Franchement, Ibrahim, risible dans tous les sens que tu veux. Fais de moi le personnage que tu veux. Si penser à moi t’inspire un personnage intéressant, même s’il est négatif et antipathique, je ne t’en voudrai jamais.
Bientôt sur les tables de vos librairies, donc, un roman francophone saoudien où la sagesse précaire aura une place de choix.
Le livre est sorti il y a quelques semaines, et je n’ai pas encore eu l’occasion de le tenir entre mes mains. J’aurais pourtant quelques mots à en dire, puisque j’ai assisté en partie à son élaboration. Ici commence le royaume est d’abord un livre de photographies de Virgil Gémonet, accompagné d’un texte d’Ibrahim Nahdi. Deux hommes que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Riyad, et dont la collaboration m’a semblé peu probable mais dont le résultat est particulièrement intéressant.
Virgile Gémonet est un excellent artiste visuel et documentariste, doté d’une personnalité aussi chaleureuse qu’attachante. C’est un homme énergique, curieux, qui sait fouiller une ville et qui aime rencontrer des inconnus. Il sait se promener et regarder ; là où d’autres restent dans leur chambre d’hôtel où se limitent aux lieux culturels, lui sait chercher des détails auxquels personne ne prête attention, et il y trouve des images.
Riyad se prêtait bien à cet exercice. La capitale saoudienne reste une ville relativement peu connue et peu aimée. Elle n’a ni le pouvoir de fascination de Dubaï, ni l’harmonie de Mascate, ni l’opulence de Doha, ni la beauté historique des vieilles villes yéménites. Elle ne bénéficie pas non plus d’un imaginaire visuel aussi solidement établi que les grandes métropoles américaines, dont nous connaissons les rues avant même d’y avoir mis les pieds, tant le cinéma a façonné notre regard.
C’est précisément ce qui rend Riyad intéressante. On peut y arriver sans trop savoir ce qu’on est censé voir. La ville n’est pas encore enfermée dans une série de clichés qui en détermineraient à l’avance la perception. Elle attend, en quelque sorte, qu’un regard lui donne une forme. Pour un photographe, c’est une situation assez précieuse : il ne s’agit pas de sublimer une image connue mais de l’ « inventer », comme on invente un trésor.
Gémonet s’est livré à ce travail avec une grande liberté. Ses photographies explorent les visages, les lignes architecturales, les compositions géométriques, les matières et le grain de la couleur. Il joue avec les formes, les répétitions, les contrastes. Certaines images semblent se concentrer sur une ligne, d’autres sur une texture, d’autres sur la puissance des regards d’un visage voilé. Son travail de sérigraphie participe à cette recherche. Il ne s’agit pas simplement de photographier Riyad, de rapporter des souvenirs ou de documenter une ville en pleine transformation. Il s’agit de produire un regard.
C’est à partir de là qu’intervient Ibrahim Nahdi, dont le texte m’a dérouté, donc intéressé. Je reviendrai un jour plus longuement sur cet écrivain, dont j’aime autant la personnalité que la trajectoire. Ibrahim est francophone, anglophone et arabophone. Il écrit dans ces trois langues avec une aisance similaire. On pourrait le croire saoudien tant Riyad est au centre de son existence, et pourtant ses parents sont français et tunisiens. Il possède ainsi plusieurs héritages culturels, auxquels s’ajoute une connaissance intime de la société saoudienne. Cette pluralité n’est pas chez lui une affaire de théorie ou d’identité affichée : elle constitue sa manière d’habiter le monde.
J’ai moi-même assisté à une partie de la rencontre entre les deux hommes. Ibrahim avait rencontré Virgile dans un café de Riyad, et je les ai rejoints à cette occasion. Il y avait quelque chose d’assez réjouissant à voir ces deux personnalités, très différentes l’une de l’autre, chercher une manière de travailler ensemble. Ibrahim aurait pu se contenter de commenter les photographies, d’expliquer ce que l’on voit, de proposer une succession de textes correspondant aux différentes images. Il a choisi une autre voie.
Il s’est arrêté sur le prénom du photographe : Virgile. Et ce prénom lui a ouvert tout un espace littéraire.
Virgile, c’est d’abord le poète latin, l’auteur des Bucoliques et de l’Énéide. Mais c’est aussi le guide de Dante dans la Divine Comédie, celui qui accompagne le poète florentin à travers l’Enfer et le Purgatoire, avant que d’autres guides ne le conduisent au Paradis. Or, dans le Riyad d’aujourd’hui, les rôles se trouvent inversés : c’est Ibrahim qui accompagne Virgile dans la ville. L’écrivain devient le guide du photographe, et Riyad prend, avec un peu d’imagination, la place d’un nouvel au-delà à explorer.
Le rapprochement est amusant, et Ibrahim ne se prive pas de jouer avec lui. Comment ne pas penser à Abū al-ʿAlāʾ al-Maʿarrī, le grand écrivain arabe du XIe siècle, et à sa Risālat al-Ghufrān, l’Épître du pardon ? Dans ce texte extraordinaire, composé plusieurs siècles avant la Divine Comédie, le lecteur découvre lui aussi un voyage dans l’autre monde, où les figures de la tradition littéraire et religieuse sont mises en scène avec une liberté et une ironie remarquables. L’existence d’une influence directe sur Dante ne fait aucun doute pour Ibrahim Nahdi, qui en tire une méditation à érudite.
Il y a une autre dimension dans ce texte, qui commente plus discrètement les photos. Les images de Virgile procèdent volontiers par catégories : des lignes, des visages, des formes architecturales, des éléments urbains qui se répètent et se répondent. Le regard organise le réel, le découpe, le classe, cherche des régularités. Ibrahim a choisi de faire écho à cette démarche en inventant un narrateur qui, lui aussi, ne peut s’empêcher de classer le monde. Il invente des catégories, puis des sous-catégories, puis des subdivisions supplémentaires, appliquant à peu près à tout ce qui l’entoure une manie classificatoire qui confine à la folie.
Lorsque j’aurai enfin reçu l’ouvrage, je pourrai vous en montrer quelques photographies et vous en parler plus concrètement. En attendant, Ici commence le royaume mérite déjà que l’on s’y intéresse : pour le regard singulier que Virgile Gémonet pose sur Riyad, et pour la façon dont Ibrahim Nahdi transforme une promenade dans la capitale saoudienne en une petite aventure littéraire, entre Dante, al-Maʿarrī et la manie de vouloir mettre le monde en catégories.
Quand on passe quelques jours à la ferme de Ftiss, Tunisie, on est tellement loin de tout et coupés de toute connexion internet qu’on dort à poings fermés dès huit heures ou neuf heures du soir. On est réveillés par le muezzin et le coq avant le lever du soleil.
À Ftiss, la lecture est aussi une activité plus intense qu’ailleurs. J’ai d’abord cru que j’avais de la chance car c’était toujours de très bons livres que j’avais sous la main quand j’étais chez mes beaux-parents : J.-G. Ballard, E. Vuillard, E. Ferrante, J. Rolin, j’étais toujours verni. Jusqu’à ce que je m’aperçoive que c’est le lieu qui augmente la concentration et l’intensité de l’acte de lire.
Les sillons des champs de Ftiss, comme les lignes d’écriture d’un livre trop grand pour nous
Nastassja Martin est un nom qui est revenu trois fois dans ma vie cette semaine du 18 au 25 septembre. Son livre Croire aux fauves étaient dans ma valise de voyage en Tunisie. Une conférence lui était consacrée dans le colloque où nous nous illustrâmes Hajer et moi sur le campus d’Aix-Marseille. Enfin, le podcast de France culture consacré à Tristes Tropiques lui faisait la part belle.
Cela m’a motivé à lire Croire aux fauves car, avec de telles coïncidences, c’est dur de ne pas y voir un signe du destin, quelque chose à ne pas rater.
Nastassja Martin est une ethnologue qui étudiait le peuple Even dans le Kamtchaka, la péninsule volcanique de Sibérie. En 2015, elle se retrouve face à un ours et l’ours l’attaque, lui croque le visage, la mâchoire avant de s’enfuir. L’ethnologue s’est défendue à l’aide d’un piolet d’alpinisme. Elle a cru mourir, elle a survécu par miracle et elle est restée défigurée. Le récit est une belle méditation sur la rencontre entre l’homme et la bête féroce.
« L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. » (Croire aux fauves, p. 140)
Enfin un beau livre sur la Sibérie et sur la sauvagerie, nous qui n’avions que des proses faussement poétiques sur le lac Baïkal. On a de quoi en vouloir à nos médias qui tendent le micro à des cuistres, des peoples et des « fils de » plutôt qu’à de vrais auteurs qui ne se limitent à être de meilleurs écrivains que Sylvain Tesson : ils sont aussi de meilleurs voyageurs et, lorsqu’ils voyagent, plutôt que de fuir toute relation avec les gens pour boire de la vodka et remplir des carnets de poésie, savent parler des langues étrangères et savent créer des relations humaines.
Nastassja Martin nous relate de belles rencontres avec des femmes appartenant à ces peuples indigènes, sauf qu’elle appelle ces peuples des « collectifs autochtones ».
Un récit trop court pour une semaine de vacances dans une ferme pleine d’animaux domestiques, où les seuls fauves qui traînent sont effrayés par Billy the Kid, le chien attaché qui me lèche la main avec affection quand je m’approche. Un beau récit tellement court qu’on décide de ralentir la lecture et de garder les dix dernières pages pour la fin de semaine. Comme un gâteau que l’on fait durer pour que le plaisir ne disparaisse jamais.
Quel bonheur de travailler sur des œuvres d’art, des récits et des théories.
Je n’en reviens toujours pas que l’on puisse être privilégié au point de s’occuper d’images, de mots, de recherches et de visions.
Je rejoignais des amis au restaurant et devais leur rendre ces publications du photographe Claude Iverné. Avant de me séparer de ces livres, je les ai lus et feuilletés une dernière fois.
Iverné est un grand voyageur et un excellent connaisseur du Soudan. Il est en train de coopérer avec les musées d’Arabie Saoudite donc l’avenir dira s’il documentera le royaume avec la même profondeur que le pays africain.
Il m’a raconté comment, au milieu du chemin de la vie, il a tout quitté, la mode, les paillettes et Paris, pour aller dans un des pays les déshérités du monde et s’y installer durablement.
Depuis son retour en France, Iverné a créé des structures de recherche, d’archives et de publication, afin de faire plus de lumière sur le Soudan.
Et la lumière, un coup d’œil sur les images que je partage ici suffit pour se convaincre qu’il s’y connaît.
Le travail sur les catalogues de musée dans lequel je suis investi depuis quelques années me réjouit d’autant plus que, de retour dans mon logement cévenol, j’ai fouillé un peu dans ma bibliothèque et retrouvé les catalogues des expositions et des biennales d’art contemporain auxquelles j’ai travaillé dans les années 1990. J’étais estomaqué. Je suis bien contraint de le reconnaître : nous ne jouons pas dans la même catégorie, nous les Lyonnais de la Biennale de 1997, et nous les Saoudiens des musées de 2026.
Je me souviens d’avoir été déjà relativement déçu par ces livres à l’époque de ma carrière lyonnaise. Je les trouvais parfois pauvres, malgré les moyens considérables qui étaient engagés dans les grandes expositions internationales d’art contemporain.
Je pense en particulier du livre qui accompagnait la monographie de l’artiste américaine Ann Hamilton. Cette exposition sur trois étages m’avait bouleversé et j’avais développé de nombreuses théories à force de faire des visites guidées pour les publics de tous les âges. Le catalogue, en regard, était pauvre et prétentieux. Le conservateur, Thierry Raspail, s’était contenté de faire appel à de présumés spécialistes, profs de fac ou journalistes, pour écrire des essais abscons sans force. J’avais été meurtri.
Mais, trente ans plus tard, la comparaison est devenue presque vertigineuse. Les catalogues que l’on produit aujourd’hui en Arabie Saoudite, même lorsqu’ils présentent des défauts, même lorsqu’on peut discuter certains choix éditoriaux ou scientifiques, sont infiniment plus ambitieux. Ils sont plus riches, plus documentés, beaucoup mieux imprimés et, surtout, réalisés avec un niveau de professionnalisme qui me frappe.
Alors, sur mes étagères et en feuilletant mes vieux catalogues du siècle dernier, je mesure le chemin parcouru. Il ne s’agit pas d’une question de papier, de photographie ou de qualité d’impression. Je songe à une autre conception du livre de musée que nous devons mettre en place : plus ambitieuse, plus internationale, plus soucieuse de produire autour d’une collection un véritable espace de recherche et de réflexion.
Le Black Gold Museum, qui vient d’ouvrir ses portes à Riyad, m’occupe beaucoup en ce moment, à la fois pour des raisons professionnelles et, plus personnellement, parce que je prends beaucoup de plaisir à travailler sur l’analyse des œuvres et la médiation culturelle pour rendre les visites enrichissantes pour tout le monde.
Comme tout musée qui se respecte, il est accompagné d’un livre institutionnel, un catalogue qui en rassemble les œuvres, les réflexions et les principales lignes de force. J’ai enfin pu en obtenir une copie. Ce n’est pas si simple : le livre n’est pas encore officiellement sorti, et pour diverses raisons administratives, il n’est pas encore accessible dans les librairies. Je peux donc en faire ici, en quelque sorte, une lecture en avant-première.
Et je dois dire que je suis très enthousiaste. C’est d’abord un très gros livre, remarquablement produit, avec de très belles photographies de l’ensemble des œuvres de la collection. Mais ce qui m’intéresse ici, ce sont les contributions qui l’accompagnent : plusieurs essais qui permettent de prendre un peu de recul par rapport aux œuvres et de réfléchir à ce que peut être un musée consacré aux relations entre l’art contemporain et le pétrole.
Il y a notamment un très bel essai de Laura Ingebold, professeure à l’Université de Berne et spécialiste de l’art contemporain dans son rapport au pétrole. Ce sujet n’est pas si fréquent, et son texte est particulièrement intéressant parce qu’il ne se contente pas de commenter les œuvres du Black Gold Museum. Elle convoque également des artistes et des œuvres qui ne figurent pas dans la collection. C’est précisément ce qui me plaît : son texte ouvre le musée au lieu de l’enfermer dans sa propre collection. Il permet de faire respirer les œuvres, de les replacer dans une histoire plus vaste et de montrer que le BGM, aussi riche soit-il, n’épuise évidemment pas les recherches, les interrogations et les relations complexes qui se sont nouées entre l’art contemporain et le pétrole.
Photo du Tapline de George Steinmetz
Le catalogue comprend également plusieurs textes consacrés au cinéma et à la photographie. Tous ne me paraissent pas avoir été écrits à partir d’une connaissance aussi précise de la collection. Certains donnent l’impression d’avoir été conçus un peu à côté du musée, voire d’être des textes déjà existants que l’on aurait remis en circulation à cette occasion. C’est une faiblesse, sans doute, mais elle ne me paraît pas suffisante pour remettre en cause l’intérêt général de l’ensemble.
Il y a d’ailleurs une autre caractéristique du livre dont je ne sais pas très bien s’il faut la considérer comme une qualité ou comme un défaut (spoileralert, je pencherais finalement pour la qualité). Une place importante est accordée à l’histoire du pétrole lui-même : son économie, son extraction, ses techniques, son rôle dans la transformation du monde contemporain.
On se retrouve par moment dans l’impression fausse qu’il s’agit d’un musée d’histoire du pétrole ou d’un musée des sciences et techniques, alors que le Black Gold Museum est avant tout un musée d’art contemporain. Mais, là encore, je trouve cette extension du propos plutôt stimulante. Elle enrichit la réflexion et donne au livre une ampleur qui dépasse largement le simple catalogue d’une collection.
Car c’est cela qui me plaît le plus dans cet ouvrage : il ne cherche pas à tout faire entrer dans un cadre parfaitement étanche. Il part dans plusieurs directions, au risque d’une certaine confusion. Mais cette confusion ne me dérange pas. Elle me semble même, dans une certaine mesure, réjouissante. Le livre fait le pari de la richesse, de la recherche, de la multiplicité des approches. Il ne cherche pas à être trop propre, trop parfaitement ordonné, trop institutionnel au mauvais sens du terme. Il accepte qu’un sujet comme celui-ci déborde de tous les côtés.
Et il n’est pas très grave, à mes yeux, que certaines choses soient un peu débraillées ou que l’on ne sache pas très bien où commence et où finit le sujet. Il y a d’ailleurs aussi une certaine confusion dans le musée lui-même, mais j’y reviendrai.
Je vous écris de ma chambre d’hôtel, à Buraidah, capitale provinciale du royaume d’Arabie saoudite. J’ai quelques heures devant moi avant de repartir et, plutôt que de sortir, je lis. Ce qui est assez agréable, dans les voyages professionnels, ce sont ces quelques heures suspendues dans une chambre d’hôtel, lorsque l’on n’a plus rien à faire et que l’on peut enfin reprendre un livre laissé de côté. En l’occurrence, je lis Le Cousin Pons, de Balzac, et cette lecture m’amuse énormément.
J’avais évidemment une raison professionnelle de vouloir lire ce roman : Pons est collectionneur, et tout ce qui touche aux collectionneurs, aux collections, à la valeur des objets, à la manière dont une œuvre peut être reconnue ou au contraire méprisée m’intéresse particulièrement au moment de la vie où je travaille comme consultant dans le domaine des musées. Mais il y a autre chose dont je voulais vous parler ce matin. Plus j’avance dans le roman, plus je suis frappé de voir à quel point Balzac annonce Proust. Et même à quel point Proust semble parfois avoir repris chez lui certaines situations du Cousin Pons pour les développer, les analyser et les faire entrer dans son univers mondain.
Il y a notamment une scène qui m’a fait penser immédiatement au cercle des Verdurin. Pons, vieux musicien qui a perdu depuis longtemps l’aura qu’il avait pu avoir, est accueilli à dîner par des cousins d’une famille éloignée, qui le méprisent plus ou moins mais profitent de sa présence et de sa dépendance. Le vieux pique-assiette voudrait rendre la pareille en offrant un cadeau. Et comme il est collectionneur, il ne choisit pas n’importe quoi : il offre un éventail peint par Watteau, enfermé dans une boîte en ivoire d’une grande qualité.
La scène est extraordinaire parce que la personne à qui il offre ce cadeau ne sait même pas qui est Watteau. Pons est donc obligé de lui expliquer. Il raconte comment il a découvert l’objet chez des brocanteurs qui avaient vidé les greniers d’un château de province sans avoir la moindre idée de ce qu’ils avaient entre les mains. Il explique comment il a pu l’acheter pour presque rien. Il montre les détails, les matières, les pierres précieuses, raconte même comment il a lui-même nettoyé certaines parties de l’objet. Bref, il fait ce que font les collectionneurs lorsqu’ils sont devant quelqu’un qui ne voit pas ce qu’ils voient : ils expliquent.
Et c’est précisément ce qui rend la scène si émouvante. Pons ne donne pas seulement un objet. Il donne une partie de son savoir. Il donne son regard. Il donne sa passion. Il essaie de transmettre à cette femme quelque chose de ce qui constitue pour lui la beauté et la valeur d’une œuvre. Il ne prétend d’ailleurs pas avoir payé l’objet très cher : au contraire, sa joie vient aussi de l’avoir découvert, de l’avoir déniché, d’avoir été plus malin que les brocanteurs et d’avoir reconnu ce qu’eux-mêmes ne voyaient pas.
Balzac plus intéressant que Proust ?
Proust reprend quelque chose de cette situation dans À la recherche du temps perdu, mais il la transforme en une extraordinaire analyse des codes mondains. Je pense notamment à ces scènes où Charles Swann offre un cadeau à Mme Verdurin. Swann, qui connaît parfaitement les usages, offre quelque chose de très précieux en le présentant comme une petite chose, parce que la politesse consiste justement à ne pas souligner la valeur de ce que l’on donne. À l’inverse, le docteur Cottard, beaucoup moins au fait de ces codes, offre un bijou plus voyant et insiste sur son prix, sur la valeur de son cadeau, sur le fait qu’il a voulu faire quelque chose de particulièrement important pour son amie Mme Verdurin. Et celle-ci, naturellement, comprend tout de travers. Elle prend la grossièreté pour de la considération et la délicatesse pour de l’indifférence.
Proust fait donc de cette situation une petite machine à analyser la distinction sociale : savoir donner, savoir recevoir, savoir reconnaître la valeur d’un objet sans qu’on vous l’explique, savoir ne pas montrer que l’on sait.
Chez Balzac, pourtant, quelque chose m’émeut davantage parce que tout cela est beaucoup plus impur et moins analytique. Pons n’est pas Swann. Il n’est pas un grand seigneur. C’est un vieux musicien devenu précaire, un parasite plus ou moins toléré, qui dépend de l’hospitalité des autres et dont tout le monde se moque. Il est ridicule, démodé, parfois agaçant, certainement intéressé. Mais il est collectionneur et, dans cette scène, toutes ces dimensions apparaissent de manière un peu brouillonne.
Il offre un chef-d’œuvre à quelqu’un qui ne peut pas en comprendre la valeur. Il espère évidemment que ce cadeau va lui permettre de rendre la pareille à ceux qui l’invitent, et lui valoir de nombreux dîners en ville. Mais il fait aussi quelque chose de beaucoup plus généreux : il essaie de transmettre son savoir. Il devient, pendant quelques instants, professeur d’histoire de l’art. Il montre, explique, raconte, décrit. Il fait partager ce qu’il sait.
Et ce qui me plaît particulièrement, c’est que Balzac ne sépare jamais les motivations. Chez Pons, il y a l’égoïsme et la générosité, la mesquinerie et la passion, le vice de la gourmandise et le désir de transmettre, la petitesse sociale et la grandeur du regard porté sur les œuvres. Tout cela existe en même temps. Balzac ne purifie pas son personnage pour en faire un noble amateur d’art de type Charles Swann. Il le laisse être un pauvre type, un vieux parasite, un fin musicien sans succès, un collectionneur vain et passionné ; bref, un homme blessé.
La fin de la scène est terrible. Sa cousine finit par prendre le cadeau et sans le congédier, le maltraite de la façon la plus ignoble. Elle lui propose de manger le repas qu’il est venu quémander mais tout seul car elle doit partir. Il ne peut supporter cette humiliante proposition. Pons sort de chez elle et entend les domestiques se moquer de lui. Il est atteint au plus profond de lui-même. Ce qui vient de se passer n’est pas simplement un échec mondain. C’est une blessure infligée à tout ce qu’il avait essayé de donner : son objet, bien sûr, mais aussi son savoir, son goût, sa passion, et pas seulement son honneur.
C’est peut-être pour cela que cette scène me touche autant alors que je la lis ici, à Buraidah. Je travaille moi-même sur des musées, des collections et des objets auxquels il faut donner un contexte, une histoire, une valeur. Et je connais assez bien cette situation étrange dans laquelle on regarde quelque chose et où l’on sait que l’objet contient beaucoup plus que ce que voit celui qui se trouve à côté de vous. Il faut alors expliquer. Raconter. Donner les clés, trouver la bonne métaphore. Faire comprendre pourquoi cette chose, qui semble banale, est en réalité extraordinaire.
Mais je me reconnais aussi, avec un peu moins de plaisir, dans l’autre aspect du personnage. Pons est un homme qui va chez les autres, ce que j’ai fait pendant des années. Il dépend de leur hospitalité. Il s’invite, il accepte les invitations, il mange, il séjourne, il profite de la disponibilité des uns et des autres. Moi aussi, pendant longtemps, j’ai voyagé de cette manière et ne le regrette pas. J’ai connu les amis qui vous disent « viens donc chez nous », les canapés, les chambres d’amis, les invitations qui paraissent naturelles quand on a vingt ou trente ans et qui le deviennent moins lorsqu’on avance en âge. J’aurais pu devenir le cousin Pons si je n’avais pas cessé cette vie de célibataire. Mon mariage avec la femme la plus attractive qui soit m’a sauvé du ridicule balzacien.
Il y a un moment où il faut comprendre que ce qui était charmant chez le jeune voyageur précaire devient gênant chez le vieil amateur d’art et de philosophie.
Lu sur les plages de la Méditerranée pendant l’été 2026.
Paru en 2024 aux éditions du Seuil, Les derniers jours du Parti socialiste d’Aurélien Bellanger est un livre que je ne recommande pas, mais que je ne regrette pas d’avoir lu. Mais je ne saurais dire si je l’ai apprécié surtout pour l’avoir lu sur les plages de France et d’Italie… J’ai découvert cette année le bienfait du parasol, du sable et des bords de mer populaires.
Il s’agit d’un roman à clés consacré à la politique française contemporaine et, plus précisément, à la manière dont une partie du Parti socialiste a donné naissance à ce mouvement autoproclamé laïque et républicain, mais qui fut volontiers réactionnaire, et que l’on appelle aujourd’hui le Printemps républicain, rebaptisé dans le livre « le mouvement du 9 décembre ».
Le personnage central, Grémont, renvoie assez clairement à Laurent Bouvet, fondateur du Printemps républicain. C’est d’ailleurs l’un des principaux intérêts du livre. Connaissant mal cette figure intellectuelle et politique, j’ai apprécié d’entrer, même de façon romancée, dans un univers dont je ne connaissais que les échos médiatiques.
Autour de Grémont gravitent plusieurs personnages inspirés de figures bien réelles. Frayère évoque immédiatement Michel Onfray. Taillevent semble être un personnage composite mêlant Raphaël Enthoven, Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et peut-être d’autres encore. L’un des deux philosophes finit même par se présenter à l’élection présidentielle, ce qui ajoute au portrait quelques traits empruntés à Éric Zemmour. Quant à Emmanuel Macron, il apparaît sous le surnom du « chanoine ».
Le problème est que ces personnages demeurent largement désincarnés. Le roman est constitué d’interminables développements historiques, philosophiques et idéologiques qui étouffent le récit. Ces développements théoriques auraient pu être plus intéressants qu’un récit, c’était le cas des premiers romans de Michel Houellebecq, mais Bellanger n’a pas la même maestria dans cet exercice.
Le livre montre assez bien comment la laïcité peut devenir, chez certains de ses défenseurs, un discours essentiellement dirigé contre l’islam. Pourtant, Aurélien Bellanger ne semble jamais prendre véritablement position. On sent un écrivain hésitant, parfois séduit lui-même par les grands récits qu’il prétend analyser.
La nation, la République, la laïcité : ces concepts reviennent sans cesse, mais ils restent suspendus dans un univers abstrait, détaché des réalités concrètes. En définitive, le roman accompagne les débats d’une gauche devenue à la fois affairiste, sécuritaire et parfaitement compatible avec le capitalisme et le pacte racial, sans jamais vraiment les éclairer.
Je n’ai pas eu le sentiment de mieux comprendre l’époque après cette lecture. Aurélien Bellanger me donne plutôt l’impression d’un auteur qui se love dans le langage de son temps et qui en reproduit les codes en leur donnant une apparence de fiction.
Et pourtant, il y a un talent d’écriture et une sorte de suspens théorique. C’est même ce qui m’a conduit jusqu’à la dernière page.
Car les dernières pages constituent la partie la plus intéressante du livre. Elles prennent la forme d’un étrange épilogue que je ne suis pas certain d’avoir compris. On y découvre un texte rédigé par un personnage nommé Sauveterre, sorte de Michel Houellebecq qui aurait écrit les mémoires de Macron avant d’être tué par un policier l’ayant pris pour un islamiste. Sauveterre, le Houellebecq du roman, portait la barbe, ce qui explique la confusion du policier, qui lui finit par se suicider, rongé par le remord. Ce renversement des rôles, cette espèce d’attentat contre Charlie Hebdo inversé, est l’une des idées troublantes du roman mais qui n’est pas exploitée.
Parmi les papiers laissés par Sauveterre figure un manuscrit inachevé racontant l’histoire d’un régicide. Le meurtrier du roi, ou du président, trouve refuge dans un château où il finit par mener une existence paisible auprès d’une femme. Et c’est sur une image inattendue que se termine le livre : la chapelle en ruine du château est devenue une mosquée clandestine.
Cette dernière scène possède une puissance symbolique que le reste du roman n’atteint jamais. Elle laisse une impression étrange, mélancolique et ambiguë.
C’est peut-être cette image finale qui justifie, à elle seule, la lecture d’un livre qui relève davantage, à mes yeux, du travail d’un habile faiseur que de celui d’un écrivain.
C’est un très bel ouvrage, bien édité, une bande dessinée plutôt luxueuse dans les tons dorés et bleutés. Bleu comme le ciel de la Palestine, doré comme le dôme du Rocher.
L’ouvrage est le fruit du travail de l’historien Vincent Lemire, l’un des meilleurs spécialistes actuels de Jérusalem, mis en images par Christophe Gaultier, et mis en couleur par une troisième personne dont le nom n’apparaît bizarrement pas sur la couverture.
Je ne sais pas pourquoi, dans le monde de la BD, on considère comme auteur le mec qui écrit et celui qui dessine, mais pas celle qui colorie. À mon avis le coloriste est le plus important de tous… cela m’autorise donc à ne parler que de l’historien Vincent Lemire et à passer sous silence le travail visuel de L’Histoire de Jérusalem.
Il s’agit d’un véritable livre d’histoire dessiné. Dès les premières pages, le lecteur est accueilli par des cartes, des frises chronologiques et un riche appareil documentaire.
Mais ce qui fait surtout la force de ce livre, c’est sa méthode.
À presque chaque page, Vincent Lemire laisse parler les sources. Chroniqueurs antiques, voyageurs, pèlerins, souverains, historiens, politiciens, témoins directs : l’histoire est racontée à travers les textes de ceux qui l’ont vécue. Cette abondance de citations est remarquable. Lemire ne demande pas au lecteur de le croire, il lui donne les documents qui fondent son récit. Tous ces documents sont référencés dans une bibliographie en fin d’ouvrage.
Cette démarche est particulièrement visible lorsqu’il aborde les Croisades. Nous, Français, nous avons une image relativement bonne de ces campagnes militaires que nous avons livrées à partir du XIe siècle en terre sainte. Or, l’image des Francs qui ressort du livre est beaucoup plus dure car elle est fondée sur des sources non patriotes. Car ce ne sont pas seulement les chroniqueurs musulmans qui sont convoqués. Vincent Lemire cite également Guillaume de Tyr, Raoul de Caen ou Albert d’Aix. Les souffrances de la première croisade, les massacres et même les récits de cannibalisme pendant le siège de Ma’arrat al-Numan sont rapportés par des chroniqueurs francs eux-mêmes. Raoul de Caen écrit ainsi :
Les nôtres faisaient bouillir les païens dans des marmites ; ils fixaient les enfants sur des broches et les dévoraient grillés.
Albert d’Aix confirme ces épisodes de famine extrême. Quant au prince syrien Oussama ibn Munqidh, il raconte que, dans son enfance, on effrayait les enfants en leur disant : « Si tu n’es pas sage, les Francs viendront te dévorer tout cru. »
À l’inverse, les périodes de domination musulmane sont décrites sous un jour généralement plus favorable. Là encore, il ne s’agit pas d’une idéalisation : le livre rappelle les violences, les fanatismes ou les conflits internes lorsqu’ils existent. Mais il insiste surtout sur les politiques de coexistence mises en œuvre par plusieurs souverains.
Le cas de Saladin est emblématique. Après la reprise de Jérusalem par les musulmans en 1187, Saladin négocie avec les responsables francs, permet le départ des habitants contre rançon, prend en charge celle des plus pauvres et laisse le patriarche latin quitter la ville avec « tous ses trésors ». Surtout, Saladin encourage le retour des communautés qui avaient été marginalisées sous le royaume franc : les Juifs, notamment ceux réfugiés à Ashkelon, sont invités à revenir avec le soutien de son médecin personnel, le fameux philosophe Maïmonide ; les chrétiens orientaux retrouvent également leur place dans la ville alors qu’ils avaient été chassés par les catholiques francs.
Cette anecdote résume bien l’impression générale qui se dégage de l’ouvrage : les auteurs mettent régulièrement en avant les moments où Jérusalem est gouvernée comme une ville plurielle plutôt que comme le patrimoine exclusif d’une seule communauté.
Cette idée apparaît également dans les premières pages du livre.
Vincent Lemire rappelle que Jérusalem n’a pas été fondée par les Hébreux. Dans le récit biblique lui-même, Abraham vient à Jérusalem mais ne la fonde pas. Moïse n’y entre jamais. C’est David qui fait de la ville la capitale de son royaume et le centre du culte du Dieu d’Israël. Cette mise en perspective historique conduit à relativiser les récits qui présentent Jérusalem comme ayant toujours été juive depuis ses origines. C’est donc un livre qui prend position contre toute forme de suprématisme, et donc contre les fanatiques actuels qui soutiennent les exactions du gouvernement d’Israël.
La dernière partie de l’ouvrage, consacrée à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ, est tout aussi passionnante.
On y découvre les débuts du sionisme moderne à travers plusieurs témoignages, notamment celui d’Eliezer Ben-Yehuda puis de Theodor Herzl. En arrivant à Jérusalem en 1881, Ben-Yehuda découvre une ville très différente de celle qu’il imaginait. La majorité de la population est arabe, principalement musulmane. Son désarroi est manifeste. Dans Le Rêve traversé (1918), il écrit :
Peut-être que mon rêve d’une renaissance d’Israël sur la terre sainte, la terre de mes ancêtres, n’a aucune place dans le réel. Le réel, le concret, le voici : les citoyens du pays, ce sont ceux qui y habitent.
Cette citation vient d’une réflexion publiée après la déclaration Balfour de 1917 et à la fin de la Première Guerre mondiale, alors que le projet sioniste entre dans une nouvelle phase. Pourtant, Ben-Yehuda exprime un doute profond devant la réalité démographique et sociale qu’il découvre. Vincent Lemire résume admirablement l’enjeu de ce témoignage en écrivant qu’il est « précieux pour saisir la complexité des identités à Jérusalem en cette fin du XIXᵉ siècle ».
Au fond, c’est cette complexité que le livre ne cesse de mettre en scène. Aucune communauté ne peut prétendre incarner à elle seule l’histoire de Jérusalem. Toutes y ont laissé leur empreinte. Toutes s’y sont affrontées et y ont coexisté.
Cette idée éclaire la conclusion du livre.
Les auteurs évoquent plusieurs futurs possibles pour Jérusalem : une souveraineté exclusivement israélienne, la poursuite indéfinie du conflit, ou une forme de coexistence politique permettant à la ville de demeurer partagée, avec un statut particulier pour ses lieux les plus sensibles. Le narrateur de cette histoire, un vieil olivier qui accompagne le lecteur tout au long du livre, laisse clairement entendre sa préférence pour cette dernière option.
Vincent Lemire défend donc une certaine manière de comprendre Jérusalem. Son regard est celui d’un historien français, profondément marqué par l’idée que cette ville ne peut être réduite à un récit national unique. Sans masquer les violences commises par les pouvoirs successifs, il insiste davantage sur les moments de coexistence que sur les épisodes de persécution ; inversement, il montre avec insistance les divisions internes du christianisme et les dangers des souverainetés exclusives.
Plus qu’une histoire vulgarisée, Histoire de Jérusalem est une invitation à penser une ville qui, depuis quatre mille ans, échappe à tous ceux qui voudraient en faire la propriété exclusive d’un seul peuple, d’une seule religion ou d’une seule mémoire. C’est sans doute la leçon de courage qu’un savant peut se permettre de donner après le tournant de 2023.