Les Uqailat, voyageurs dans un monde conservateur

Toujours à Buraidah, j’ai visité le musée Al Uqailat, qui est l’un des musées les plus singuliers de la région de Qassim. Je dis « singuliers » plutôt que beau car ce n’est pas vraiment la qualité de sa muséographie qui m’a frappé. Le musée est assez pauvre dans sa collection, et même parfois franchement décevant pour quelqu’un comme moi qui se veut spécialiste des voyages, du nomadisme et des représentations des voyages dans l’art, la littérature et la philosophie.

Mais l’histoire qu’il raconte est fascinante : celle des Oqailat, une famille élargie, ou peut-être un réseau familial et commercial originaire de Qassim, qui a longtemps vécu dans une situation de pauvreté avant de faire fortune grâce au commerce réalisé en terre lointaine.

Transcription de l’arabe qui explique les différentes façons d’épeler ce nom : Mathaf Al ‘qiilat, qu’on peut traduire par Musée Al Uqailat. Après Al, il n’y a ni O ni U, mais seulement une demi-voyelle qu’on appelle ‘ain.

Les Oqailat sont en quelque sorte les grands voyageurs de Qassim. Ils ont parcouru l’Arabie, commerçant avec les différentes régions, puis sont partis beaucoup plus loin encore, jusqu’en Syrie, en Irak, en Égypte et dans d’autres pays. Certains disent être allés jusqu’en Amérique.

Leur fortune s’est construite par le déplacement, la capacité à aller voir ailleurs et à établir des relations avec d’autres mondes. C’est ce qui rend leur histoire particulièrement intéressante dans une région que l’on associe souvent, dans l’imaginaire saoudien, à une forme d’ultraconservatisme religieux et social. Les Oqailat racontent une autre possibilité : celle d’une société de Qassim ouverte sur le monde non pas nécessairement par la libéralisation des mœurs, mais par le voyage, le business, la curiosité et la circulation.

Le musée lui-même est installé dans une très jolie construction qui ressemble à une maison traditionnelle en terre. À l’intérieur se trouve un grand majlis (salon), avec ses tapis, où l’on s’assoit pour boire le café. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait. J’ai enlevé mes chaussures, je me suis installé sur le tapis et l’on m’a servi du café. J’y ai rencontré Zia, le directeur du musée régional de Qassim, mon collègue, qui était là avec sa femme Shahira. Nous avons parlé avec plusieurs membres de la tribu Oqailat : un grand-père, le père du fondateur du musée, son petit-fils, le fils du fondateur lui-même, ainsi que quelques autres hommes qui jouent manifestement un rôle dans l’accueil et la présentation du lieu.

Le musée prend une autre dimension quand on échange avec des gentilshommes saoudiens et qu’on partage le café arabe avec eux. On comprend qu’il ne s’agit pas vraiment d’un musée au sens où nous l’entendons habituellement. C’est plutôt une sorte d’archive familiale devenue monument communautaire. Il y a des centaines de photographies : des portraits d’hommes, accompagnés de leurs noms et de leurs fonctions, comme si la première mission du lieu était de conserver la mémoire précise de cette famille et de faire en sorte que chacun de ses membres puisse être identifié. Il y a aussi quantité de documents administratifs reproduits en grand format et présentés dans des vitrines. On les regarde, mais on ne sait pas très bien ce qu’il faut en penser. Il manque cette opération essentielle du musée qui consiste à transformer une archive en récit.

Le musée ressemble ainsi davantage à un cabinet de curiosités familial qu’à une véritable institution culturelle. Et surtout, il est constamment tourné vers la glorification de son fondateur. On trouve des films, des livres, des photographies qui le montrent sous toutes les coutures, en voyage, à cheval ou à dos de chameau, habillé en Syrien, dans différentes situations qui composent progressivement une sorte de légende personnelle. Le fondateur a notamment réalisé un film dans lequel on le voit entreprendre à dos de chameau le voyage entre Buraidah et Médine. Quelques semaines de voyage, des chameaux, le désert, et toutes les images attendues d’un tel récit à teneur héroïque. Il y a quelque chose de presque prophétique dans cette manière de se mettre soi-même en scène comme le dernier représentant d’une grande tradition du voyage.

Il y aurait là matière à un magnifique musée du voyage, du commerce et de la circulation des hommes dans la péninsule Arabique. Cela tombe bien, le ministère est censé travailler sur une institution mais elle se trouve dans une autre province, plus au nord, où je me suis rendu l’année dernière, celle de Tabuk.

Mon rôle de consultant pourra trouver une utilité dans une mise en contact et une préparation de coopération pour que les Uqailat trouvent leur place à Tabuk et fassent profiter notre commission des musées de leur capacité hors-norme au marketing et à l’autocélébration.

Car ce musée raconte beaucoup moins le voyage que le voyageur. Il raconte moins un phénomène historique qu’une famille qui veut conserver la mémoire de sa propre grandeur.

Et pourtant, paradoxalement, c’est précisément cette faiblesse muséographique qui me rend le lieu intéressant. Car le Mathaf Al ´qiilat devient lui-même un objet anthropologique. Il nous apprend quelque chose sur la manière dont une famille riche et importante choisit aujourd’hui de raconter son passé. Il nous montre comment la mémoire familiale peut chercher à devenir histoire collective pour l’ensemble de la région.

Les plus beaux objets du lieu sont d’ailleurs, à mes yeux, ceux auxquels le musée ne semble pas avoir consacré d’attention : les tapis sur lesquels nous marchons. Ce sont de très beaux tapis bédouins, traditionnels, avec une véritable qualité de matière, de coloris et de fabrication. Ils sont là, sous nos pieds, et nous les foulons pendant que nous regardons des photographies sans intérêt accrochées aux murs.

Après le café, le fils du fondateur nous a proposé de l’accompagner dans une ferme qu’il est en train de construire. Nous sommes partis en voiture. Il nous a montré différentes maisons ayant appartenu à son père, à son grand-père, et nous avons visité le chantier d’une nouvelle propriété. Pour l’instant, tout est construit en béton et en ciment, avant d’être recouvert d’une couche de terre destinée à lui donner une apparence plus traditionnelle. Il veut y installer un café et un autre petit musée. Le jardin est également en cours de création, avec quelques ouvriers venus du Bangladesh ou du Pakistan qui cultivent et aménagent le terrain.

Les Oqailat continuent à fabriquer leur propre mémoire, à consolider leur territoire, à créer des jardins et à imaginer de nouveaux espaces de sociabilité.

À Qassim, leur histoire introduit une autre figure que celle que l’on associe habituellement à la région. Il y a bien sûr l’image, très présente dans le reste du pays, d’un Qassim conservateur, religieux, austère, associé historiquement aux milieux les plus rigoristes et aux groupes liés à la police religieuse. Mais il existe aussi cette autre histoire : celle d’hommes qui partent, qui commercent, qui traversent les frontières, qui apprennent à connaître d’autres sociétés et qui reviennent avec de l’argent, et qui l’expose abondamment.

Les Oqailat ne sont évidemment pas des révolutionnaires. Leur ouverture sur le monde n’est pas une ouverture au sens moderne du terme, et il ne faut pas projeter sur eux nos catégories de liberté des mœurs, d’ouverture d’esprit, de « soif d’ailleurs » ou de toutes les bêtises du genre Festival du voyage : ce ne sont ni des hippies ni des contestataires.

En France, nos stars du voyage sont richissimes mais s’emploient à cacher leur fortune pour paraître poète aux semelles de vent. À Qassim, ils incarnent quelque chose d’autre : une forme d’ouverture produite par la mobilité certes, mais qui conduit surtout à une reconnaissance régionale dûe à la richesse matérielle.

La culture arabe met le voyage au cœur de sa civilisation

La grande leçon du livre de Houari Touati est peut-être la suivante : aucune civilisation n’a accordé au voyage une place aussi centrale que la civilisation arabo-musulmane médiévale.

Le voyage y est partout. Il structure la religion, la transmission du savoir, la formation des savants, la circulation des livres, l’apprentissage des langues et la quête de légitimité intellectuelle. Se déplacer n’est pas une activité marginale : c’est une condition de l’excellence.

Cette centralité explique l’émergence d’un phénomène culturel exceptionnel : la rihla. Le mot désigne à la fois le voyage et le récit de voyage. Plus qu’un simple thème littéraire, la rihla devient un genre reconnu à part entière, avec ses codes, ses attentes et ses chefs-d’œuvre.

Bien sûr, d’autres civilisations ont produit des récits de déplacement. Les Grecs avec Hérodote, les Romains, les Chinois ou les pèlerins médiévaux européens ont laissé des témoignages précieux. Mais ces textes restent généralement rattachés à des genres considérés comme plus nobles : l’histoire, la géographie ou la chronique.

Dans le monde arabe, au contraire, le récit de voyage acquiert progressivement une autonomie remarquable. Les œuvres d’Ibn Jubayr, d’Ibn Battûta et de nombreux autres auteurs témoignent de cette maturité littéraire.

On peut ainsi avancer que les Arabes ont été les véritables précurseurs du travel writing moderne, bien avant que les Britanniques n’en fassent l’un de leurs genres de prédilection. En ce sens, ils apparaissent comme les premiers à avoir reconnu pleinement le récit de voyage comme une forme littéraire autonome.

C’est peut-être là l’une des conclusions les plus stimulantes du livre de Houari Touati : le voyage n’est pas seulement un sujet de la civilisation arabo-musulmane. Il en est l’un des principes fondateurs.

L’Islam et le voyage : Hégire, pèlerinage, hadiths. Quand la tradition se fonde sur des voyageurs

Je continue ici ma petite réflexion inspirée par la lecture du beau livre de Houari Touati, Islam et Voyage au moyen-âge, paru en 2000.

Ce livre n’a pas été suffisamment pris en considération par la recherche en littérature viatique. Il est abondamment cité par les historiens, les anthropologues et les politiques, mais pas assez par ceux qui font profession d’élaborer le savoir sur la littérature des voyages.

L’importance du voyage dans l’Islam apparaît dès les origines de la religion.

Le calendrier musulman lui-même commence avec un déplacement : la Hijra, ou Hégire. Cette migration du Prophète et de ses compagnons de La Mecque vers Médine constitue l’événement fondateur à partir duquel les musulmans comptent les années. Autrement dit, le temps islamique commence par un voyage. D’ailleurs quand on parle de quelqu’un converti à l’islam, les Arabes disent « il a voyagé vers l’islam ». N’est-ce pas plus mignon et moins inquiétant que ce terme sec de converti ?

À cela s’ajoute naturellement le pèlerinage à La Mecque, l’un des cinq piliers de l’Islam. Pendant des siècles, des millions de croyants ont parcouru des milliers de kilomètres pour accomplir ce devoir religieux. Ces déplacements ont contribué à relier les différentes régions du monde musulman et à faire circuler les idées, les savoirs et les pratiques.

Mais le rôle du voyage ne s’arrête pas là. Il est également au cœur de la transmission de la tradition prophétique. Les grands collecteurs de hadiths, tels que Bukhari, ont consacré une part considérable de leur vie à voyager. Ils parcouraient l’immense espace musulman afin de rencontrer des témoins, d’interroger des transmetteurs et de comparer les versions des récits attribués au Prophète.

La valeur d’un hadith dépendait en partie de la solidité de sa chaîne de transmission. Cette vérification impliquait des enquêtes patientes, des déplacements incessants et la rencontre de nombreux informateurs. Ainsi, la tradition musulmane s’est construite grâce à un vaste réseau de voyageurs-savants.

Comme le montre Houari Touati, le voyage n’est donc pas un simple décor de l’histoire religieuse de l’Islam. Il est l’un des mécanismes essentiels de la production, de la validation et de la transmission du savoir religieux.

Chef-d’œuvre de Houari Touati : Islam et voyage au Moyen Âge

Red Sea Museum, Jeddah, Arabie Saoudite

Il est des livres qui nous accompagnent toute une vie. Pour moi, Islam et voyage au Moyen Âge de Houari Touati appartient à cette catégorie. Je l’ai étudié durant mes années de doctorat, entre 2008 et 2012, mais je ne l’ai jamais véritablement quitté. Voilà plus de vingt ans que je le consulte, le relis et y découvre sans cesse de nouvelles pistes de réflexion.

Publié en 2000, puis traduit en anglais, cet ouvrage occupe une place singulière dans l’historiographie. Là où beaucoup d’auteurs auraient consacré un livre supplémentaire aux exploits d’Ibn Battuta ou à la recension des grands voyageurs arabes, Houari Touati fait un choix beaucoup plus ambitieux : il s’intéresse au voyage lui-même comme fondement de la civilisation arabo-musulmane.

La grande force de ce livre est de montrer, chapitre après chapitre, que le voyage n’est pas seulement un thème littéraire ou une aventure individuelle. Il constitue une véritable structure intellectuelle, sociale et religieuse. Le déplacement est partout : dans la transmission du savoir, dans la religion, dans la linguistique, dans la quête de légitimité des savants et, bien sûr, dans la littérature.

Lorsque j’ai découvert cet ouvrage, je m’attendais à y rencontrer avant tout des explorateurs, des poètes et des écrivains voyageurs. Je cherchais les équivalents arabes de Marco Polo ou de Jean de Mandeville. Touati m’a appris que la réalité était infiniment plus riche. Le voyage n’est pas seulement l’affaire des aventuriers : il est au cœur même de l’épistémè de la civilisation arabo-musulmane.

C’est cette perspective qui fait de ce livre un véritable chef-d’œuvre. Plus qu’une histoire des voyageurs, c’est une histoire du voyage comme matrice culturelle.

Jérôme Ferrari à Abu Dhabi : le désert intérieur des expatriés

Woman holding a book titled 'Jérôme Ferrari À Son Image' with a city skyline and waterfront behind her
Image générée par une IA connectée à ce blog. Le paysage en arrière-plan est supposé être Abu Dhabi

Il y a chez Jérôme Ferrari une manière très particulière de faire dériver le réel vers la fable religieuse. Pas un fantastique au sens strict, mais une zone d’incertitude où les êtres cessent progressivement d’être simplement eux-mêmes.

J’ai tellement aimé Très brève théorie de l’enfer (Actes Sud, 2025) que je le garde dans mon sac et le relis par moments pour la simple délectation des longues phrases sinueuses qui sont pour moi des gâteaux à la crème. Le lecteur s’installe dans ces longues phrases comme en un véhicule confortable et ne comprend pas toujours quelle route il a emprunté pour en arriver à tel ou tel point d’arrivée. C’est jouissif.

Dans ce roman situé en partie Abu Dhabi, tout semble d’abord relever de l’autofiction : un professeur expatrié au lycée français, une épouse algérienne, une petite fille qui porte un nom étrange, la vie suspendue et artificielle des expatriés du Golfe. Puis quelque chose se déplace imperceptiblement.

Le mariage, que l’on croyait fondé sur l’amour, apparaît peu à peu comme traversé par d’autres motivations, plus troubles et ambiguës. Et la femme elle-même devient une figure presque surnaturelle. Au début du roman, elle a les yeux bleus ; plus tard, ils deviennent noirs. Comme si elle cessait d’être un personnage psychologique pour devenir une présence. Un djinn, ou un cauchemar.

Ferrari ne force jamais cet aspect. Il le laisse monter lentement dans le texte, à travers ces phrases inspirées qui produisent des mouvements de lumière sur une surface.

Et pourtant, le roman progresse par fragments très courts : de petits chapitres composé comme des tableaux. L’action importe moins que les visions successives qui composent une méditation sur l’exil, le désir, la culpabilité et les formes contemporaines de servitude.

L’autre grande figure du livre est d’ailleurs la nounou migrante, venue d’un pays pauvre, peut-être le Bangladesh, l’Inde ou l’Éthiopie. Elle aussi est séparée de son propre enfant, resté au pays. Elle gagne sa vie en s’occupant des enfants des autres. Le roman touche alors quelque chose de profondément troublant : la marchandisation de l’amour maternel dans les sociétés d’expatriation du Golfe.

Ce qui aurait pu devenir un simple roman sociologique se transforme chez Ferrari en une suite de visions mélancoliques, parfois drôles, souvent d’une poésie grave et mystique.

En découvrant ensuite plusieurs entretiens de l’auteur sur France Culture, j’ai appris que ce livre s’inscrivait dans une trilogie consacrée aux voyageurs : d’abord les touristes en Corse, puis les expatriés du Golfe, avant un troisième volume annoncé autour de Wilfred Thesiger.

Et c’est sans doute là que le projet m’est venu d’écrire à Ferrari : faire se rencontrer le tourisme contemporain, l’expatriation mondialisée et la grande figure classique de l’explorateur du désert est une idée grandiose, mais je ne peux le laisser advenir sans offrir mon expertise sur Thesiger en Arabie saoudite et en Oman. Sans mon aide, Jérôme Ferrari court vers de déplorables déconvenues.

Hommage à François Moureau

J’ai appris avec tristesse, via LinkedIn, le décès de François Moureau.

Il a compté dans mon parcours universitaire d’une manière très particulière. Je le connaissais grâce à son travail d’organisation du champs de la littérature des voyages : il avait fondé des collections de livres de qualité, imposé ce thème de recherche dans des colloques, et a créé le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV), toujours en vigueur aujourd’hui. Sans lui, il n’est pas certain que quelqu’un comme moi aurait décidé de faire une thèse de doctorat sur le récit de voyage.

J’avais donc souhaité que François Moureau soit l’examinateur externe de ma soutenance de thèse, et il avait accepté, faisant le déplacement de Paris jusqu’à Belfast avec une grande générosité.

Je garde de cette soutenance un souvenir joyeux : un moment d’échange sincère, exigeant et profondément respectueux. Il n’y avait aucune hostilité, mais au contraire beaucoup d’écoute, d’intérêt et de dialogue. Cela reste, encore aujourd’hui, l’un des plus beaux moments de ma carrière académique.

Nous étions, sur bien des sujets, en profond désaccord intellectuel et politique. Mon approche de cette littérature des voyages n’a rien à voir avec la sienne. Pourtant, cela n’a jamais empêché une relation empreinte d’estime et d’attention. Après la soutenance, il m’a ouvert plusieurs portes, m’invitant à participer à des colloques et à contribuer à des publications, notamment aux Presses de l’Université Paris-Sorbonne, éditeur qui héberge la meilleure collection (Imago Mundi) consacrée aux études sur la littérature viatique.

À chacune de ces occasions, j’ai pu constater l’affection et le respect que lui portaient ses collègues : chercheurs, professeurs, et même médecins. Il dégageait quelque chose de rare : un sens du collectif fait de bienveillance, d’humour, et d’une certaine malice, toujours au service de l’échange et de la richesse des recherches.

Je lui souhaite un repos bien mérité.

Mes pensées vont à son épouse, dont j’ai apprécié la grande gentillesse, ainsi qu’à toute sa famille.

Une modernité devenue nostalgie : relire Terre des hommes, de Saint-Ex

On lit dans La Pluralité des mondes (Presses de la Sorbonne, 2017) que Saint-Exupéry a beaucoup inspiré la littérature géographique existentialiste, et que Sartre « élabore une théorie du voyage moderne sous le coup de l’émotion que lui procure la lecture de Terre des hommes ».

Je n’ai pas beaucoup parlé de Saint-Exupéry dans mes travaux de recherche car il meurt pendant la Deuxième Guerre mondiale, et il n’appartient donc pas à cette deuxième moitié du XXe siècle sur laquelle j’ai surtout travaillé dans La Pluralité des mondes. Je me suis occupé précisément d’élaborer une histoire du genre Voyage à partir de 1945, car c’était la période la moins étudiée dans la recherche en lettres et en art.

Malgré tout, j’ai inclu Terre des hommes dans mon livre, même s’il ne fait pas partie de mon corpus principal, précisément pour l’influence qu’il a exercé sur Sartre. J’ai fait commencer cette histoire contemporaine des récits de voyage avec Sartre et ses copains, et c’est la lecture de Terre des hommes qui l’a conduit à articuler sa propre pratique du voyage avec une philosophie générale de la conscience et des classes sociales.

Aujourd’hui, lire Terre des hommes demande un effort malgré la simplicité du style d’écriture. Il faut essayer de retrouver ce que le livre avait d’inouï en 1939. Il y avait là une modernité surprenante. Il faut se remettre dans l’idée que presque personne ne savait à la fois piloter des avions et écrire des livres. Ce simple fait a éberlué le lectorat français.

C’est pourquoi il faut savoir pardonner à Saint-Exupéry certaines formules un peu naïves. Ce n’est pas comme grand écrivain qu’il faut d’abord le lire, mais comme quelqu’un qui a su se placer au plus près de son époque : modernité des moteurs, de la vitesse, des technologies, et même des techniques d’écriture.

En 2025, Gallimard a publié une très belle édition, illustrée par Riyad Sattouf. Les illustrations sont délicieuses, mais elles produisent un effet paradoxal. Elles nous éloignent encore davantage du caractère choquant qu’avait le livre au moment de sa parution. Là où il y avait de l’ultra-modernité, on perçoit désormais quelque chose de décoratif, et surtout de nostalgique.

Le livre nous renvoie à une époque ancienne, une époque où l’on pouvait encore rencontrer des nomades sous des tentes. Nous sommes donc très loin de la charge de modernité qui était la sienne à l’origine.

Il n’empêche : cette édition reste un objet à relire et à feuilleter. Mais peut-être pour un plaisir régressif, un plaisir au premier degré. Autrement dit, pour une expérience qui est exactement l’inverse des doubles niveaux de conscience que Sartre reconnaissait dans l’écriture de Saint-Exupéry.

Les Artisans de Demain : le faux récit de la découverte d’Assir sur YouTube

Les « Hommes-fleurs », le film

J’aimerais vous parler un instant d’un type de récit de voyage qui fait florès sur internet, qui consiste à employer les codes des réseaux sociaux pour découvrir le monde. Plus précisément, il s’agit de blogs en vidéo qui portent le doux nom de Vlog. Le couple de Français dont je vais parler s’auto-baptise « Les Artisans de demain » et ils officient depuis des années sur YouTube. Ils ont eu du succès quand ils étaient pauvres et qu’ils se baladaient dans des pays pauvres, sans autres moyens que leur téléphone tenu par une perche.

On les aimait bien car ils étaient beaux, sympathiques, ouverts aux rencontres. Leur succès augmentant, leur soif d’argent a aussi cru, les placements de produits sont devenus centraux dans leurs vidéos et j’ai cessé de les suivre à cause de cela. Je viens de les retrouver à l’occasion de recherches que je fais sur la région d’Assir dans le cadre de mon travail. Je les vois sur YouTube avec un films sur les « Hommes-fleurs », peuple saoudien des montagnes nommés ainsi par Thierry Mauger dans les années 1980. J’ai visionné leur film et voici ce que j’aimerais en dire.

Lire aussi : Dans les montagnes d’Arabie, les hommes-fleurs

La Précarité du Sage, 2025

Je profiterai de ce billet, qu’on me le pardonne, pour exposer des photos personnelles de mes promenades dans cette région du monde, lors de mes déplacements de 2024, 2025 et 2026, car mes billets de blog servent aussi d’albums photos pour conserver mes souvenirs.

Le sage précaire en homme-fleur dans un souk d’Assir, décembre 2024
L’épouse du sage précaire en « homme-fleur », sur le même souk, à une date similaire, Arabie Saoudite, province d’Assir

Le film La tribu des Hommes-fleurs, produit par Bengaluncia Production avec le soutien du CNC, se présente comme le récit d’une exploration menée par un couple de voyageurs français à la rencontre de la province d’Assir, au sud de l’Arabie saoudite. D’une durée de 33 minutes et 49 secondes, le film mobilise une équipe d’au moins dix personnes en plus du couple (fixeur, montage, traduction, graphisme, développement de projet, etc.). Cette donnée, pourtant essentielle pour comprendre la nature réelle du projet, est en contradiction directe avec le récit d’aventure solitaire et improvisée que le film tente d’installer.

« Hommes-fleurs », le film des Artisans de Demain
Hommes-fleurs, le film

Le problème central du film tient à un décalage constant entre ce qui est montré et ce qui est affirmé. Les réalisateurs prétendent évoluer dans des territoires quasi inaccessibles, au-delà d’un désert de 2 000 kilomètres, à la rencontre de populations coupées du monde. Or, ils partent d’Oman, franchissent la frontière saoudienne sans difficulté (passage qu’ils décrivent pourtant comme exceptionnel, voire inédit) et circulent dans des zones aujourd’hui bien identifiées, documentées et ouvertes au tourisme. Tellement ouvertes que j’y suis allé moi-même en charmante compagnie, sans rencontrer aucun obstacle. Et Dieu sait que je ne suis pas un baroudeur de ouf…

Hajer découvrant les hommes fleurs dans un livre de Thierry Mauger datant des années 1980

La région d’Asir, située à cheval entre le Yémen et l’Arabie saoudite, est connue, étudiée et photographiée depuis des décennies. Le massif du Sarawat, culminant à plus de 3 100 mètres d’altitude, a fait l’objet de nombreux travaux, notamment ceux de Thierry Mauger, dont les images irriguent le film, mais auxquelles pourtant, aucune référence claire n’est faite. Les photographies de Mauger apparaissent plusieurs fois dans la vidéo sans attribution, ses livres sont feuilletés à l’écran sans que l’auteur ne soit nommé, y compris lorsque l’un d’eux est présenté en version arabe.

Hommes-fleurs, le film

Plus de la moitié du film est consacrée à la traversée du désert et au trajet vers la mer Rouge. Cette insistance sur l’épreuve physique sert à construire une dramaturgie de l’effort et du dépassement, mais elle ne s’accompagne d’aucune mise en perspective historique, ethnographique ou géographique. Des figures pourtant incontournables du Rub al-Khali, comme Wilfred Thesiger et son fameux Désert des Déserts, ne sont jamais mentionnées. Le désert est réduit à un décor narratif, sans profondeur ni références.

Dans le fameux village de Rijal Alma, notre couple de réalisateurs séjournent dans un café-hôtel bien connu, fréquenté par les voyageurs depuis longtemps. Là encore, le lieu est présenté comme une découverte, alors même qu’il s’agit d’un site patrimonial restauré et valorisé par le gouvernement saoudien. Ils y rencontrent Zaki Al Arifi, qu’ils décrivent comme « pas un fixeur, mais un gars qui fait du shopping avec nous », une formulation qui tente d’effacer le cadre professionnel de l’accompagnement tout en en bénéficiant pleinement.

Les rencontres mises en avant dans le film se font presque exclusivement avec des guides touristiques ou des acteurs déjà intégrés à la médiation culturelle. Le village aux tunnels reliant les maisons entre elles, le territoire coupé par la frontière yéménite, ou encore les démonstrations autour des peintures traditionnelles sont autant d’éléments connus et déjà largement documentés. La séquence consacrée à Fatima Faye et à l’iconographie du Qatt al Asiri est particulièrement révélatrice : à peine plus d’une minute, des éléments symboliques évoqués sans contextualisation, et une phrase coupée en plein milieu, comme si le discours local importait moins que l’image produite.

Hommes-fleurs, le film

Lorsque le film prétend enfin atteindre « le village des hommes-fleurs », il s’agit d’un site rénové, clairement inscrit dans un circuit touristique. Les habitants âgés, coiffés de fleurs, expliquent leurs parures dans un cadre balisé, avec un discours sur la protection et la transmission des traditions qui relève du registre institutionnel du tourisme culturel. La présence de visiteurs est assumée, et même revendiquée comme source de satisfaction.

Les hommes fleurs, Thierry Mauger et la nostalgie des voyageurs

La Précarité du sage, 2024

Le film continue pourtant à maintenir l’illusion de l’aventure, allant jusqu’à inclure des séquences de fatigue extrême et de peur lors d’une descente de vallée, surjouant l’épuisement pour renforcer un récit héroïque qui ne correspond ni aux conditions réelles du voyage ni à la nature des lieux traversés.

Les rares références historiques arrivent tardivement, de manière anecdotique, comme lorsque les Grecs et les Romains sont évoqués pour justifier le port de fleurs dans les cheveux. Là encore, des images issues des livres de Thierry Mauger sont utilisées sans citation. La dernière minute consacrée aux fleurs repose sur des images qui ne sont pas celles des réalisateurs, sans que cela ne soit clairement indiqué.

Hommes-fleurs, le film

Les artisans de demain forment donc un élément de plus de la chaîne néfastes des « nouveaux aventuriers » pseudo humanitaires et auto-centrés dont j’ai parlé plusieurs fois ici depuis les année 2010. Comme Priscilla Telmon ou les époux Poussin avant eux, nos deux youtubeurs font ce que l’on ne devrait plus faire avec le récit de voyage. Ils prétendent narrer une découverte alors qu’ils recyclent des lieux touristiques, qu’ils réduisent des savoirs existants à l’état de décorations, et qu’ils utilisent des dispositifs de politique patrimoniale en les reconditionnant sous la forme d’un récit d’exploration personnelle.

Le film se construit sur une série d’approximations, d’omissions et de glissements narratifs qui finissent par produire une impression de quasi-mensonge.

Vous comprenez pourquoi j’injecte dans ce billet des photos de mes propres balades dans la provinces des « hommes fleurs » : pour montrer que c’est un simple territoire facile à visiter et que le récit de voyage ne gagne rien à prétendre qu’il y a du risque et de la rareté là où la vie coule paisiblement et où les guides touristiques se déguisent en habits traditionnels pour que les citadins les prennent en photo.

Rijal Almaa, quand la nuit tombe

Alain de Botton, ou l’art bourgeois de transformer la philosophie en business

Cela fait plusieurs fois que je vois la présence de l’écrivain philosophe anglais et de « son équipe » dans des événements culturels où je me rends.

Or, ces événements sont invariablement des grands machins financés lourdement dans des monarchies pétrolières. C’est un point commun entre le philosophe Botton et le Sage précaire : nous traînons nos guêtres dans toute sorte de pays.

Il m’arrive même de recevoir des messages de son équipe, des gens qui se présentent comme philosophes, et qui veulent faire du réseau avec moi. Ils ont confondu la sagesse précaire avec une entreprise de relations publiques je pense.

Peu à peu, je crois comprendre de quoi il s’agit : le philosophe a créé une entreprise qui s’appelle The School of Life et on retrouve ce label ici et là, dans des trucs qui peuvent être associés à la philosophie. Cependant, mon impression actuelle est que cette compagnie cherche et réussit à se faire beaucoup d’argent en utilisant l’image de l’écrivain Alain de Botton.

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La Précarité du sage, décembre 2024

Alors pour le lecteur francophone, je vais tracer les grandes lignes de son œuvre et son parcours. Ce que je vais vous dire à partir de là est complètement hypothétique et intuitif. Je n’ai fait aucune recherche et il est possible que je sois à côté de la plaque. C’est un essai et je vous dirai après si je brûle ou si je refroidis.

Au début de sa carrière, De Botton est un écrivain respecté, légitime, issu des grandes universités anglaises, parfaitement intégré dans ce que l’on pourrait appeler l’élite culturelle britannique. Il a les codes, le ton, l’aisance sociale, la mélancolie élégante. Il écrit bien, sans jamais être dangereux. Il pense, mais sans jamais déranger.

Ses premiers livres rencontrent un succès important. The Art of Travel, par exemple, touche exactement la sensibilité des Britanniques cultivés : le voyage comme expérience intérieure, le regard esthétique posé sur le monde, une forme de nostalgie douce mêlée à une ouverture progressiste. Le titre lui-même est révélateur : parler de l’« art » du voyage, c’est donner à une pratique bourgeoise une profondeur presque aristocratique, tout en la rendant acceptable pour un public de gauche, humaniste et cosmopolite. On peut voter Labour et apprécier Alain de Botton.

Il s’inscrit alors parfaitement dans une tradition anglaise de l’essai accessible et cultivé. Il bénéficie d’une presse plutôt favorable, aussi bien dans les médias progressistes que dans des cercles plus conservateurs, justement parce qu’il ne remet rien de fondamentalement en cause. Il rassure. Il apaise. Il donne l’impression de profondeur sans jamais créer de vertige, et sans jamais creuser.

Il y a aussi chez lui une forme de provocation très maîtrisée : parler de Proust, de Montaigne, de philosophes français, les mettre en avant dans un contexte anglais. Cela donne une posture élégante, légèrement irrévérencieuse, sans jamais être subversive. Un Anglais qui explique Proust aux Anglais, c’est toujours une manière de dire : je n’ai pas besoin de votre approbation nationale, je joue à un autre niveau, et je suis prêt à être méprisé pour francophilie abusive. Mais là encore, tout est parfaitement contrôlé.

Puis, assez rapidement, quelque chose s’épuise. On comprend le dispositif. On reconnaît la musique. Un ou deux livres suffisent à saisir la méthode. L’écriture devient prévisible. Il n’y a pas de véritable passion littéraire qui se crée autour de lui. Pas de communauté intellectuelle, pas de débat profond, pas de rupture. Juste une reconnaissance polie, durable, mais tiède. Il est devenu une figure médiatique et il publie des livres pour continuer de passer à la télévision.

C’est à ce moment-là que la trajectoire change de nature. Alain de Botton cesse progressivement d’être un écrivain pour devenir un entrepreneur culturel. Il fonde The School of Life, entouré d’autres auteurs et professeurs, et transforme son capital symbolique initial en une véritable entreprise internationale.

Le projet est habillé d’un discours noble : rendre la philosophie accessible, aider les individus à mieux vivre, reconnecter la culture à la vie quotidienne. Mais dans les faits, il s’agit d’une opération marketing. La philosophie y est progressivement réduite à une forme de développement personnel chic, émotionnel, managérial.

Avec The School of Life, de Botton et ses équipes voyagent partout dans le monde, proposent des conférences, des diagnostics culturels, des collaborations avec des musées, des bibliothèques, des institutions. J’en ai parlé brièvement l’année dernière quand j’ai raconté mon expérience dans un colloque de philosophie en Arabie. Il vise des clients intelligemment : ces services s’adressent à des États extrêmement riches qui cherchent à se construire rapidement une forme de légitimité culturelle, sans passer par le lent travail d’ancrage local, de réflexion collective, de construction institutionnelle.

Ils me donnent l’impression d’une entreprise de consultants culturels qui arrivent, livrent des rapports génériques, des concepts clés en main, des discours séduisants faciles, et repartent avec des honoraires conséquents. Une philosophie sans conflit. Une pensée prête à l’export, parfaitement compatible avec tous les pouvoirs, pourvu qu’ils paient.

À ce stade, Alain de Botton n’est plus vraiment un écrivain, ni même un intellectuel. Il est devenu un businessman de la pensée, un fournisseur de sens low-cost pour institutions en manque de récit.

Peut-être suis-je injuste et dans l’erreur, mais c’est mon intuition dominante : celle d’un écrivain qui, n’ayant pas créé une œuvre littéraire suffisamment forte pour lui survivre, a transformé son élégance initiale en modèle économique, et son image de marque en marque d’image.

Ce faisant, il prostitue la philosophie (mais elle en a vu d’autres).

Les plantes qui apaisent au Musée Cévenol

Vue du vieux pont du Vigan, depuis le Musée Cévenol. Août 2025

Le musée du Vigan présente une intéressante exposition sur les plantes médicinales, alliant œuvres d’art, manuscrits anciens et artéfacts de tout genre.

Le musée lui-même vaut le détour pour tout ce qu’il recèle de connaissances ethnologiques et historiques. Si vous passez par les Cévennes, ce que tout le monde fait au moins une fois dans sa vie, vous apprécierez vivement une promenade dans cette ancienne maison fraîche en bord de rivière.

Si vous n’appréciez pas le Musée Cévenol, si vous pensez que la visite ne vaut pas le prix du ticket d’entrée, commentez ce billet de blog et je vous rembourserai les cinq euros de la main à la main, en vous regardant droit dans les yeux pour vous faire honte.

J’ai particulièrement aimé les manuscrits de récits de voyage, effectués par des médecins des Lumières. En pleine Révolution, ils herborisent comme Jean-Jacques et affirment que Le Vigan, l’été, « est un séjour délicieux », notamment grâce à son air pur, son eau salubre, ses châtaigniers, ses pommiers et ses poissons.