Une France comique et désertée.

La Traversée de Bondoufle, de Jean Rolin, P.O.L, 2022, 200 pages.

Voici le meilleur livre de cette rentrée littéraire 2022.

Deuxième livre de voyage à pied en temps de confinement. Après Le Pont de Bezons, publié en 2021, qui racontait des escapades de l’auteur le long de la Seine entre Mantes et Melun, le nouveau Jean Rolin quitte la ligne du fleuve pour adopter une figure circulaire autour de Paris. La première et la dernière page se situent ainsi au même endroit.

La Traversée de Bondoufle ne raconte donc nullement une traversée, et ne se passe pas à Bondoufle (commune de l’Essonne), c’est la magie des titres. Il se passe dans les communes d’Aulnay-sous-Bois, de Gonesse, du Thillay, de Bouqueval, de Villiers-le-Bel, de Garges, d’Écouen, etc. On verra Bondoufle quand même, attention, il n’y a pas non plus tromperie sur la marchandise, mais ce sera aux pages 143-147. Je le précise pour les fans de Bondoufle qui n’achèteront le livre que pour leur commune préférée.

Le but de ce récit est de suivre la limite entre la ville et la campagne. Faire le tour de Paris d’une manière psychogéographique : suivre la ligne qui marque la fin de Paris. Marcher sur la zone qui opère le passage de l’urbanisation parisienne à la campagne française. Le projet n’est pas nouveau mais il reste intéressant et surtout, c’est un régal de lecture.

Pour parler de ce livre, on est tenté de dresser un inventaire de tout ce que le marcheur rencontre et voit : des champs de maïs, des camps de Roms, des fermes, des cèpes, des prisons, des décharges sauvages, des ronds-points, des chemins aux noms incroyables, des chasseurs qui forcent le narrateur, pour ne pas se prendre une balle, à traverser un champ en chantant comme un dément.

Idéalement, la route qu’emprunte le randonneur Rolin est une départementale bordée de pavillons d’un côté, et de champs de culture de l’autre.

La plupart des lieux traversés, Rolin y est allé deux fois bizarrement. Il ne cesse d’écrire « la première fois que suis entré à … » ; « Le fait est qu’un an plus tard, dans les premiers jours d’août 2020, repassant par le même chemin, je constaterai que … » (38) ; « Après deux tentatives de sortie de Cergy par la campagne … » (70). Ces dédoublements fantomatiques ajoutent à l’ambiance globalement mystérieuse et presque fantastique de La Traversée de Bondoufle. On sait que tout est vrai, vérifiable, et pourtant tout est nimbé d’une poésie surréelle.

Et juste avant que je franchisse ce pas, je vis se profiler au-dessus de moi la silhouette de ce que dans ma confusion je pris tout d’abord pour un très petit chevreuil, et qui s’avéra être un lièvre gigantesque, au moins vu sous cet angle, en contre-plongée et se détachant sur un ciel clair

Jean Rolin, La Traversée de Bondoufle, P.O.L, 2022, p. 112.

Le narrateur est seul la plupart du temps, sauf quand il est accompagné de cette femme cryptique appelée « Celui des Ours », vestige du roman précédent. Il est souvent seul, parfois invisible et parfois clownesque, burlesque et objet de moqueries. Certaines scènes sont dignes du cinéma muet. Par ailleurs, si l’auteur n’a peur de rien quant à son style, le narrateur a toujours peur qu’un malheur lui arrive, qu’un délinquant l’agresse, qu’une chienne lui morde les mollets. La raison de cette peur est toujours la même depuis les premiers livres de Jean Rolin : il n’a rien à faire là, ceci n’est pas un territoire touristique, ni un chemin de randonnée, il peut gêner par sa seule présence. En témoignent les mots qui figurent sur la quatrième de couve.

Car à vrai dire, en cette chaude journée de septembre, il n’y a guère que moi à traîner sans raison dans les parages.

Jean Rolin, La Traversée de Bondoufle, quatrième de couverture.

Et il finira bien par y avoir une « algarade », un « incident sérieux » avec « un de ses semblables » qui ne supporte pas qu’on se permette de marcher sur un de ces chemins. Mais cette bagarre qui est annoncée comme un teaser plusieurs fois dans le corps du texte, il faudra attendre les dernières pages du livre pour la en lire la relation et elle sera décevante car (spoiler alert !) les deux hommes n’en sont pas venus aux mains finalement.

Chaque court chapitre est un délice de lecture. Tout à l’heure j’ai dit « régal de lecture », ce n’est pas tout à fait pareil. C’est le style, le phrasé de Rolin, qui fait toute la différence, c’est pourquoi on aimerait lui laisser la parole. Il faut citer ces moments où l’on se prend à rigoler à propos de chevaux et de haras :

… la traversée d’un cavalier. Lequel m’accusa au passage d’avoir fait peur à son cheval, mais sur un ton si outrageusement snob qu’il ne pouvait s’agir que d’une parodie. En m’éloignant dans la direction de Poissy sur le chemin de la Bidonnière, je ruminais l’incident minuscule qui venait de se produire, me demandant si le cavalier avait effectivement voulu rire en s’adressant à moi sur ce ton.

Ibid., p. 94-95.

C’est ainsi qu’est dressé le portrait d’une France périurbaine qui ne manque pas de charme, qui est un peu dégueulasse par endroits mais qui n’est pas à feu et à sang. Une France où l’on ne rencontre pas grand-monde, au fond, et où les animaux prennent bien plus de place que les humains.

Jean Rolin se fait arpenteur de la limite ville-campagne sans juger, sans fermer les yeux sur les choses désagréables, politiquement incorrectes, mais en essayant de ne pas tenir de discours politique sur les évolutions du pays et de ses territoires. Certains y verront la preuve que la décadence du pays est bien en marche, d’autres que la France semble être un pays est en paix et plutôt harmonieux. Voyez les toutes dernières lignes :

Dans les jardins se voyaient des cerisiers dont certains étaient chargés de fruits, une circonstance assez rare, cette année-là, en raison des gelées tardives. Et toujours une grande abondance de roses. En approchant de ce bois que la carte au 1/25 000e désigne comme le bois d’Amour, il me sembla entendre des coups de feu, puis j’observai le vol ondulé d’un pic-vert. En contrebas de la route, juste avant le bois, un chemin que je n’avais pas encore emprunté filait droit au milieu des blés.

Ibid., p. 201.

Des revues universitaires

C’est toute une affaire de publier dans cette revue canadienne. On fait relire votre article par des experts au moins trois fois, on vous dit de procéder à toute sorte de modifications, en général pour le bien de l’article.

L’intérêt, pour moi, de faire tous ces efforts pour cette revue, c’est qu’elle bénéficie d’un classement international remarquable. Pour les universités asiatiques et moyen-orientales, ce détail est d’une importance capitale.

Au final, l’article est amélioré mais pas meilleur que ce que vous publiez dans des revues moins regardantes et moins prestigieuses.

Deux auteurs de voyage, un amateur et un professionnel

Quand le professionnel vous fait détester le monde, écouter l’amateur qui vous le fait aimer.

Le sage précaire.

Voici deux livres dont j’ai déjà parlé séparément, semblables à bien des égards et au destin opposé. Dans les deux cas, un homme arrivé à l’âge mûr décide de raconter un long voyage, à pied ou à vélo, effectué dans une région du monde moins industrialisée que la France.

L’un est un amateur, médecin à la retraite passionné de lecture et d’écriture. L’autre est un professionnel de l’écriture qui a passé sa vie dans le journalisme et les médias. L’un a publié chez L’Harmattan, avec ce que cela charrie de préjugés, l’autre avait déjà un contrat d’éditeur avec les éditions Phébus avant même de partir et de commencer à écrire.

Sur le même thème, lire Peut-on être randonneur et écrivain ? Longue Marche de Bernard Ollivier
La Précarité du sage, 2007.

Naturellement, vous n’avez jamais vu le livre de Denis Fontaine, dans aucune librairie ni aucune bibliothèque, vous n’en avez jamais entendu parler et n’avez pas vu son nom sur les programmes des festivals de livres de voyage. En revanche, celui de Bernard Ollivier a fait l’objet de nombreux comptes rendus dans la presse, à la télévision, sa présence a été longuement soutenue par un système médiatique bien rôdé. Une citation tirée du Monde des Livres apparaît même sur la couverture de son édition de poche, preuve supplémentaire que l’un des deux auteurs a « la carte », qu’il est adoubé par les instances de légitimation. Ces instances (édition, presse, librairie, prix, événementiel) forment un système qui professionnalise quelques auteurs et quelques produits.

Pour ce qui est de la qualité littéraire, le meilleur des deux récits est celui de l’amateur, et non celui qui a bénéficié de toute cette légitimation. L’auteur le plus intéressant du point de vue littéraire est l’auteur obscur publié chez l’éditeur déprécié. Je vous laisse le loisir d’aller voir par vous-même. La Précarité du sage se pose comme pôle de légitimation littéraire à lui tout seul. Lisez sans a priori les deux livres et décidez lequel des deux mérite le plus la publicité et la presse. Les deux sont écrits avec franchise et simplicité, mais celui de Denis Fontaine est mieux construit, plus tenu. Paradoxalement, c’est chez l’amateur qu’il y a le plus de « métier », plus de maîtrise des codes d’écriture. Mais ce n’est que mon avis et je suis ouvert à tout avis contradictoire. Simplement, cher lecteur, si tu veux me contredire, il te faudra faire l’effort d’aller explorer ce terrain vague qu’est l’édition non balisée, l’écriture non légitimée par le système médiatique.

Ce qui est indiscutable en revanche, c’est l’aspect idéologique et intellectuel, bien plus intéressant chez l’amateur que chez le professionnel. Alors que l’expert journaliste méprise les Chinois et dédaigne d’apprendre même des rudiments de mandarin, le médecin lettré montre un véritable intérêt pour les Algériens et accepte avec patience les rodomontades de certains membres des forces de l’ordre qui veulent en remontrer aux voyageurs occidentaux.

Le professionnel, et on retrouve cela chez les « nouveaux explorateurs » du genre Tesson, Poussin et Franceschi, n’hésite pas à lancer des jugements de valeur dignes de touristes qui sortent pour la première fois de leur bled. Exemple, il entre en Chine avec un préjugé négatif : « Les Chinois ne sont pas connus pour leur hospitalité ». Ce n’est déjà pas glorieux d’écrire des clichés éculés comme celui-ci, mais on devrait s’attendre d’un voyageur qu’il aille au-delà de ses préjugés. Bien au contraire, Bernard Ollivier ne fera que les accentuer :

En passant la frontière je suis tombé dans un autre monde. Tomber est bien le mot. Comme dans un puits.

Bernard Ollivier, Longue Marche, III, Le vent des steppes, p. 129.

C’est chez l’amateur, à l’inverse, que vous jouirez d’une approche proprement voyageuse, sans jugement personnel, qui essaie de comprendre la vie des gens.

Dernière chose : le professionnel aime montrer qu’il est lui-même objet de curiosité. Il se brosse les dents, les jeunes gens s’agglutinent en face de lui pour le regarder : « Pour eux le spectacle est si extraordinaire », ibid., p. 130. On ne saura rien sur les gens qui habitent là. L’écrivain voyageur professionnel semble satisfait de nous en rapporter ce presque rien qui fait de lui, le voyageur professionnel, le centre du spectacle.

Sur le même thème, lire Traverser à vélo l’Algérie des années 1980

La Précarité du sage, 2022.

Vous ne lirez rien de tel chez Denis Fontaine, qui n’a pas peur de parler de lui pour être plus apte à rencontrer les autres. Nulle part dans son récit le voyageur est plus intéressant que les personnes rencontrées dans le voyage, et au final il a su donner l’impression d’être un homme modeste, courageux et ouvert au monde.

Conclusion : il est urgent d’inverser les jugements de valeur sur le professionnalisme et accorder davantage de confiance aux amateurs. Les instances de légitimation ne sachant plus où donner de la tête, la qualité ne se trouvera pas forcément où on la cherche.

Amateurs et Professionnels de l’écriture

Lettre de ma soeur qui pensait n’avoir jamais écrit. Lettres du Brésil, 2015.

Pour choisir les livres que vous achetez et lisez, vous suivez des critères inconsciemment : vous êtes sensibles à l’apparence de la couverture car les apparences disent beaucoup de choses sur le sérieux de l’entreprise. D’un simple coup d’oeil vous déterminez si l’écrivain est fiable, et cela se détermine à des éléments extérieurs au texte, ce qu’on appelle le « paratexte ». La couverture est bien faite, donc l’éditeur est un professionnel. L’objet se trouve dans une librairie cossue du centre ville, donc c’est une affaire de professionnels. Un bandeau rouge couvre le livre indiquant éventuellement un prix littéraire, donc la chose est légitimée par la profession.

Le contraire absolu de ce professionnalisme, c’est le blog. J’ai rencontré beaucoup de lecteurs qui, bien que lecteurs de La Précarité du sage et inspirés par certaines de ses pages, ne le considèrent pas comme une lecture à part entière.

Une lettre d’un voyageur à son père. Lettres du Brésil, 2015.

Il est temps de faire l’éloge de l’amateurisme. Être un amateur ne signifie pas être moins bon qu’un professionnel, bien au contraire, cela signifie « agir par amour », par inclination. Cela implique qu’on ne cherche pas à être payé, mais pas qu’on ait peu de connaissance ni moins de talent dans le domaine en question.

Sur ce sujet, lire Intellectuel amateur contre Chercheur professionnel

La Précarité du sage, 2008

Gardons cela à l’esprit : nos écrivains préférés étaient pour la plupart des amateurs qui vivaient d’autre chose que l’écriture. Montaigne, Pascal, Descartes, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, Nerval, Baudelaire, Stendhal, Flaubert, Verlaine, Rimbaud. Aucun d’eux ne vivait des ventes de leurs livres. Vous allez me dire que je joue avec les mots car Il faut comparer ce qui est comparable et prendre en considération le contexte économique, culturel et industriel de la France du XXe siècle.

Voici pour le XXe siècle : Marcel Proust était un écrivain amateur qui gagnait sa vie comme rentier et homme d’affaires. Guillaume Apollinaire était un poète amateur qui gagnait sa vie comme journaliste. En revanche, l’anarchiste Octave Mirbeau, l’antisémite Drumont ainsi que le nationaliste Maurras étaient des écrivains professionnels, car ils vendaient beaucoup de livres.

Chez les écrivains géographes d’aujourd’hui, Antonin Potoski est un écrivain amateur qui gagne sa vie dans un emploi mystérieux et obscur, alors que Tesson, les époux Poussin ou Franceschi vendent assez de livres pour vivre de leur plume, ce qui fait d’eux des professionnels.

Pour en avoir le coeur net, j’ai lu des auteurs best-sellers comme Nothomb, Musso, Lévy, Grimaldi, etc. Ne perdez pas votre temps, vous imaginez que ça ne vaut pas grand chose et c’est en effet de la merde. Concentrons-nous sur les auteurs qui valent quelque chose.

Parmi eux, aujourd’hui, les écrivains professionnels ne vendent pas assez de livres pour générer un revenu digne de ce nom mais jouissent d’à-valoir et de contrats d’éditeurs qui mensualisent leurs revenus. Il sont donc obligés de publier un livre par an pour honorer leurs contrats. Comme cela demeure modeste, ils courent après les bourses, les prix littéraires, les résidences et les aides en tous genres. Ils font une cour humiliante aux journalistes pour obtenir une visibilité toujours décevante. Ce n’est pas une vie pour eux et cela ne constitue pas, pour nous, un patrimoine littéraire de grande valeur.

Alors le sage précaire revendique son statut d’amateur et d’écrivain blogueur. Et surtout, il met sa confiance de lecteur en ceux qui écrivent par amour, de manière désintéressée, car les chefs d’œuvre sont sortis de cerveaux en vacances.

Le souffle des Andes. À quoi tient un succès de librairie

Retour des pays chauds, je me rends à la librairie Sauramps de Montpellier où je découvre, à ma surprise, que le rayon de littérature des voyages se trouve près de l’entrée principale. Que se passe-t-il dans le genre ces temps-ci ? Y a-t-il un livre géographique incontournable qui fait fureur ? Un.e auteur.e étonnant.e qu’il faudrait découvrir toute affaire cessante ?

Le libraire me fait faire le tour des nouveautés et je fais l’acquisition d’un beau livre de Claudio Magris, d’un récit écrit à quatre mains d’Éric Faye et de Christian Garcin, d’un essai polonais sur les oiseaux d’un certain Stanislaw Lubienski. Le libraire me recommande avec énergie Le Souffle des Andes de Linda Bortoletto. Il a été vraiment touché par l’écriture de cette femme qui fut violée lors d’une randonnée en Turquie et qui cherche la guérison dans une autre randonnée en Amérique du Sud. Je me laisse convaincre car je m’intéresse aux voix féminines et aux questions de la santé dans le récit de voyage.

Comment ai-je pu me laisser piéger aussi facilement ?

Il est pourtant évident qu’on sait tout à l’avance. Dès qu’on vous raconte le pitch, vous savez ce que vous allez trouver dans le livre et, en effet, il n’y aura aucune surprise ni aucun émerveillement. Il ne manquera aucun poncif de la littérature commerciale du voyage. La stratégie de démarcation est assumée quand la voyageuse rencontre des Français qui regardent des blocs de glace qui « se détachent d’un iceberg » :

Comme nous, ils se détachent de la masse.

Linda Bortoletto, Le Souffle des Andes, Payot & Rivages, coll. « Voyageurs », 2021

Vous lecteurs, je vous le dis tout net, vous êtes dans la masse, et vous l’êtes jusqu’au cou. Que dis-je, vous êtes la masse, vous êtes cette chose compacte et gluante dont il faut se détacher si l’on veut réussir sa vie. Les âmes d’élite n’ont que faire de votre vie sédentaire et endormie.

On trouvera aussi des clichés par centaines sur le désir, la vie, la mort et l’amour. Une page entière sera consacrée à l’amour et sur le fait que Linda B. a retrouvé l’amour, mais le lecteur borné que je suis sera étonné de lire qu’elle est une amoureuse sans objet ; elle est amoureuse de la vie.

Enfin que serait un récit de voyage des nouveaux explorateurs sans les habituels couplets sur la liberté.

Le vent souffle, encore, toujours. Il est froid, puissant. Libre.

Ibid.

À la fin, vous le savez, l’aventurière aura soigné sa douleur et elle sera devenue une autre en devenant elle-même. Ou inversement, elle sera devenue elle-même en devenant une autre. On ne dévoile rien quand on dit que la narratrice trouvera la paix intérieure et la sérénité. La randonnée comme exercice de spiritualité. On a lu cela des centaines de fois. Écoutez, si ça marche (sans jeu de mots), pourquoi se priver ?
Cette histoire est réelle et elle consiste en ce que les Américains appellent le Story telling. L’auteure utilise son histoire de manière à obtenir des suffrages.

En l’espèce il s’agit de vendre des livres, à quoi s’ajoutent des stages de toutes sortes. Il n’y a plus qu’à élargir le business model pour se lancer dans des huiles essentielles, des godasses de randonnée végétaliennes ou des produits de beauté spécial résilience.

Chanter Oman

La guitare et le chant sont un peu la marque de fabrique de la sagesse précaire. Quand les circonstances le permettent, le sage précaire sort son instrument et, à défaut de la charmer, amuse son auditoire par des moyens musicaux.

En classe, en conférence ou en réunion, le chant tend à étendre son domaine d’application. Le 25 février 2022, invité à la Médiathèque du Pays viganais pour présenter mon livre Birkat al Mouz, j’aurais aimé accompagner ma causerie de beaux airs de ‘Oud, mais je n’avais ni les moyens ni l’entregent de me procurer un tel service.

Comme j’avais promis au directeur de la médiathèque « des paroles, des images et de la musique », que ces promesses s’étaient déjà retrouvées imprimer sur les prospectus d’information, je n’avais plus d’autres choix que de produire la musique moi-même. La veille de la rencontre, j’ai demandé à mon frère s’il voulait bien m’accompagner à la flûte, ce qu’il accepta par générosité d’âme. J’ai déjà parlé de ce frère qui est à la fois musicien et paysan.

Une grande partie du public présent ce soir-là était venu pour lui autant que pour moi. Les gens le connaissent car il vend ses légumes tous les samedis au marché du Vigan. Il avait d’ailleurs fait une réclame incroyable pour ma soirée littéraire au milieu de ses carottes et de ses salades bio. Quand ses clients habituels me virent parler d’un livre sur Oman, ils pensèrent peut-être que c’était une famille d’originaux, comme on en croise dans les Cévennes. Mais quand ils virent leur paysan-maraîcher préféré marcher sur scène et jouer de la flûte avec aisance, ils arrondirent leurs yeux. Le lendemain, au marché, ils leur firent une deuxième ovation et exprimèrent leur admiration pour ses talents musicaux tout en louant la qualité de ses légumes et de son miel.

Parler d’Oman en Occitanie

Le business model des voyageuses : Linda Bortoletto

Le souffle des Andes de L. Bortolletto

J’ai acheté ce livre sur la recommandation d’un libraire de Montpellier. Il avait su trouver les mots pour me convaincre. Le récit est efficacement écrit mais il est malheureux qu’après coup, ce soit l’auteure elle-même qui fasse tout pour m’en éloigner en affirmant, elle aussi, que ce n’est pas un récit de voyage. Non, c’est surtout un récit de spiritualité et de résilience. Tant pis pour le récit de voyage. Mais ce n’est pas cela qui me fait le plus de peine.

Obéissant aux règles mercatiques de l’entreprenariat contemporain, Linda Bortoletto essaie d’être très présente sur les réseaux sociaux et cherche à transformer son expérience personnelle en machine à cash. Son créneau : le voyage spirituel, la reconstruction de soi, le développement personnel. Son livre Le souffle des Andes raconte en effet comment elle s’est fait violer lors d’une randonnée en Turquie, puis comment elle s’en est sortie grâce à d’autres voyages, notamment dans les Andes.

Mais la voilà sur les réseaux sociaux à faire de la publicité pour ses stages de remise en forme constitués de promenades en montagne, de méditation et de yoga. Elle poste fréquemment des photos d’elle tout sourire dans la nature, généralement les bras écartés, parfois les yeux fermés.

Linda Bortoletto sur sa page Facebook

Loin de moi l’idée de critiquer quelqu’un qui cherche à gagner sa vie, même en utilisant le voyage, la spiritualité et la santé. Le sage précaire serait le premier à vendre son corps et son image si cela pouvait lui rapporter de quoi vivre.

Je trouve seulement douloureux et poignant de voir ces grands sourires s’étaler car il me paraît évident que Linda Bortoletto préfèrerait méditer tranquillement dans ses refuges asiatiques, et se promener à pied sans rien demander à personne. Cette horreur économique où nous vivons : savez-vous que nous sommes assaillis de conseils pour les auteurs ? On nous conseille de passer un temps fou sur les réseaux sociaux et de créer une « communauté ». Quand on aura des centaines, des milliers de « followers », c’est dans cette communauté qu’on trouvera des clients qui dépenseront de l’argent pour acheter notre camelote : livres, produits de beauté, stage de méditation, que sais-je ?, support publicitaire.

Linda Bortoletto sur sa page Facebook

Pour ce faire, Linda Bortoletto poste des photos d’elle-même car, comme le disent tous les consultants en écriture : « votre produit, c’est vous-même. Le lecteur, d’une manière ou d’une autre, il veut acheter votre livre car il a développé un feeling avec le personnage que vous mettez en scène sur les réseaux. » Obéissante à ces mots d’ordre commerciaux, l’auteure voyageuse fait semblant de ne pas vendre ses stages en écrivant sous ses photos de petits billets d’humeur qui donnent à penser aux « amis » :

Outre les bienfaits sur le plan physique, la joie d’être au grand air, l’émerveillement de se sentir en lien avec les éléments – le vent, les arbres, la terre, le soleil, la pluie, les rivières – la marche m’a appris que notre corps était probablement l’outil le plus puissant pour ramener notre attention sur le moment présent. D’où la sensation de calme et d’apaisement qui en découle.

Linda Bortoletto, sur son profil Facebook

Il va sans dire que de telles considérations figurent certainement dans le contenu des ateliers payants de l’aventurière. C’est ainsi, il faut donner beaucoup d’éléments gratuits pour espérer, paraît-il, attirer des clients. Je ne sais pas s’il faut s’en réjouir ou en pleurer. Transformer sa vie en business model. Il serait facile de s’en moquer. Ceux, surtout, qui ont un job, un bon salaire, qui ont hérité de quelque chose, pourront à peu de frais critiquer les efforts de cette randonneuse adepte du yoga et du cacao. Mon coeur se serre quand je vois le sourire de ma Facebook friend que je n’ai jamais vue.

J’espère en tout cas que ses « retraites Expansion » lui rapporteront beaucoup d’argent car elle le mérite, au vu de la débauche d’énergie qu’elle investit dans sa petite entreprise de spiritualité portative :

La semaine dernière, j’étais en vadrouille dans les Pyrénées Orientales pour ressentir de mes propres pas l’énergie des lieux. Quand je suis arrivée dans la ferme catalane où se passeront mes retraites Expansion, je me suis dit, émerveillée : « Ouahhh ! Quelle beauté et quelle tranquillité ! Quelle énergie sublime ! »

Linda Bortoletto sur son profil Facebook

Les Poussin, l’Afrique et les religions

Photo de Thirdman libre de droit pour illustrer un article lui aussi libre de droit. Prise sur Pexels.com

Si l’on en juge par les deux tomes d’Africa Trek, succès de librairie publiés respectivement en 2004 et 2005, la religion joue un rôle crucial dans la vie et les choix des écrivains voyageurs. Curieusement, quand Sonia et Alexandre Poussin entrent en Israël, après avoir lancé des piques gratuites contre les Palestiniens, ils participent joyeusement à des cérémonies juives alors qu’ils n’ont partagé aucun office religieux ni musulman, ni animiste, dans aucun des pays traversés, depuis l’Afrique du Sud jusqu’en Egypte.

Ils ont le bras assez longs pour traverser la frontière israélienne facilement, ce qui est un exploit compte tenu des accablants témoignages que laissent les voyageurs indépendants qui vont en terre-sainte, mais ils n’ont pas assez de connexions pour être accueillis dans une mosquée. Ils passent des semaines et des mois en terre d’islam, Egypte, Soudan, Zanzibar, et ils n’ont trouvé personne pour obtenir ce que j’ai mainte fois donné en Oman : une initiation à la prière musulmane, à la manière de faire les ablutions, aux délices et aux beautés des mosquées. Ou alors ils n’avaient simplement aucune envie de partager cela, peut-être ne voyaient-ils pas d’intérêt à vivre de l’intérieur ce que vivaient leurs hôtes.

Maintenant que nous savons qu’ils appartiennent au mouvement identitaire de la France de droite, nous ne serons pas surpris qu’ils donnent de cette religion une image très négative. Au Soudan, ils montrent des chrétiens être esclavagisés par « les Arabes du Nord » (II, 440). Ils discutent avec un certain Mounir qui leur explique que tous les prophètes de la bible étaient des musulmans, d’Abraham à Jésus. Ils se font constamment sermonner par des hôtes qui leur bourrent le crâne d’idées islamistes délétères. Ils se font servir par des femmes noires qui sont des esclaves (II, 448). Ils se font voler. Sonia se fait déshabiller du regard par des hommes frustrés.

Ceci dit, ils rencontrent aussi des gens qui les aident. Des musulmans sympas car, comme le dit la chanson de Didier Super, « y en a des bien ».

Il y a des hauts et des bas, mais en général, je retiens de cette lecture l’impression que l’islam, pour les Poussin, est une religion d’attardés mentaux.

Tout ce que fait Alexandre Poussin pour partager quelque chose de spirituel avec les gens, et ce n’est pas si mal, c’est d’apprendre quelques mots du fameux verset « Al Kursi » de la deuxième sourate du Coran. Il confond d’ailleurs verset et sourate, si bien qu’il écrit :

En guise de remerciements, je récite souvent mes sourates préférées du Coran. Hayat el kursi, celle du Voyageur, et Kulwallah ahad, celle du Dieu unique, et nous repartons dans la liesse et les rires.

Sonia et Alexandre Poussin, Africa Trek II, 446.

Il laisse penser que les mots « Hayat el Kursi » signifient « Sourate du Voyageur ». En réalité, « Hayat » signifie « verset » et « al kursi » « le siège, le trône », ce qui n’a rien à voir avec un voyageur puisque c’est un verset qui ne parle que de l’omniscience de Dieu.

Poussin fait même preuve de réelle désinvolture quand il aborde la deuxième de ses « sourates préférées ». Il la baptise Kulwallah ahad, ce qui ne fait aucun sens. Il s’agit de la sourate Al Ikhlas, parfois nommée As Samad. Poussin confond le titre de la sourate avec les premiers mots d’un verset de cette sourate :

Qoul huwa Allah ahad

Dis (Qoul) : il est (huwa) Dieu (Allah) unique (ahad)

Coran, CXII, 1.

Le grand voyageur ne s’est pas limité à confondre le titre et le verset, il a aussi mal écrit, donc mal compris, la phrase elle-même. Kulwallah ahad ne peut pas signifier « Dis : il est le Dieu unique ». Poussin comprime une phrase de quatre mots en une expression de deux mots. Je me suis amusé à saisir ce curieux Kulwallah ahad dans un traducteur automatique, et voici ce que Google Translate a généré : « Jurer devant Dieu ».

Il prétend réciter la sourate à des enfants qui sont évidemment émerveillés, ce qui lui suffit. Les Poussin sont en effet des voyageurs qui proclament leur amour de l’humanité, mais cet humanisme consiste à relater l’effet qu’eux-mêmes exercent sur les autres. Exemple :

Suspendues à nos lèvres, les soeurs écoutent nos histoires comme des cadeaux (…). Vague d’applaudissements. Mais qu’ai-je dit de si formidable ? Elles admirent notre courage.

Africa Trek I, 135.

Le même esprit narcissique se relève lorsque l’auteur parle des jolies musulmanes qui savent porter leurs voiles avec élégance. Il reconnaît qu’elles sont pleines de charme et, sans le leur reprocher, souligne le fait qu’elles manquent de pudeur et de chasteté. En fait, il se délecte à nous expliquer combien ces femmes voilées le draguent outrageusement.

Au gré de nos rencontres, les oeillades en disent long sur l’effet que leur font mes yeux bleus. Elle se pâment théâtralement à notre passage. Sonia ironise :

– C’est comme si je n’existais pas ; elles n’ont d’yeux que pour toi, elles commencent à m’agacer ces allumeuses…

Jamais vu autant de sexualité concentrée dans un regard de jeune fille. Elles me violent du regard. Drôle de sensation…

Africa Trek, II, 465.

Le gentil chrétien aux yeux bleus, innocent et sage, entouré de suaves africaines qui le corrompent. Les Poussin en Afrique, c’est encore pire que le fameux « Bichon chez les sauvages » que Roland Barthes avait décrypté dans ses Mythologies. Ce sont des agneaux de Dieu en danger dans le sauvage monde des croqueuses d’hommes musulmanes.

Photo de Marlon Schmeiski libre de droit qui a pour but d’illustrer le regard torve des filles que croisent les Poussin. À voir sur Pexels.com

Les époux Poussin traversent l’Afrique à pied et soutiennent Zemmour

Photo de Taryn Elliott sur Pexels.com

Les jeunes gens figurant sur cette photo ne sont pas les fameux aventuriers Sonia et Alexandre Poussin. Ce que vous voyez ci-dessus est tout simplement une photo libre de droit qui m’a été proposée dans un moteur de recherche affilié à mon blog et qui génère des visuels gratuits. Lorsque j’ai saisi les mots « marcheurs Afrique », un grand choix de clichés m’a été donné, comprenant des paysages dignes de Michel Sardou chantant Afrique adieu. La photo que j’ai choisie ne m’a pas paru plus stupide ni plus stéréotypée que celles qui illustrent le récit de voyage de Sonia et Alexandre Poussin.

Leur best-seller s’intitule Africa Treck (Robert Laffont, 2004 et 2005), et relate en deux épais volumes leur périple à pied à travers l’Afrique. Le plus étonnant de ce livre apparaît à la toute fin de la narration. Avant de vous le dire, je vous pose la question et vous demande de prendre cette question comme un jeu : si vous deviez imaginer un itinéraire du sud au nord du continent africain, quel serait votre point d’arrivée ?

Je vous laisse réfléchir.

Ma femme m’a dit sans réfléchir : « La Tunisie ». Bon, elle est tunisienne, je ne sais pas si cela joue ou non. En tout cas, elle argumente qu’en Tunisie se situe le point le plus septentrional du continent, si c’est vrai c’est un point en sa faveur. Et puis terminer ce périple africain par Carthage, au nord de Tunis, ville en ruine construite par les Phéniciens, ça a en effet de la gueule et du sens historique.

Moi, spontanément, je dirais : « Gibraltar ». Nul besoin d’explication je pense.

Or, les époux Poussin n’ont pas fait ce choix. Ils ont opté pour une solution dont je m’étonne qu’elle n’ait pas été plus discutée, voire critiquée, dans le milieu de la littérature des voyages.

Le dernier épisode d’Africa Trek se situe en Israël. Pourquoi Israël ? Ce n’est pas en Afrique !

Ils passent la frontière entre l’Egypte et Israël avec une facilité suspecte. En marchant, tranquillement, avec leur sac sur le dos, comme des routards. Et leur commentaire à ce propos ne laisse pas d’être perturbant :

Nous n’avons jamais passé une frontière aussi rapidement, ni ressenti un tel contraste. Tout est propre et soigné, organisé et pensé. Ça sent l’Europe à plein nez. Ça pourrait être la Suisse. C’est Israël.

A. et S. Poussin, Africa Trek 2, p. 692.

Les préjugés. On comprend de suite ce que veulent dire les Poussin, puisqu’ils parlent de contraste : selon eux, l’Afrique est sale, négligée, désorganisée et irréfléchie. Si ce n’est pas du racisme, je ne sais pas ce que c’est.

Vingt ans après leur voyage de couple catholique, la presse nous apprend que les Poussin participent à des dîners de levée de fonds pour la campagne d’Éric Zemmour. Il est temps que les adeptes de la littérature de voyage ouvrent les yeux. Il existe une corrélation entre des termes apparemment antinomiques : raciste et humanitaire, africain et islamophobe, juif et discriminant, etc. J’ai déjà sonné l’alerte à propos de Sylvain Tesson, à propos de Priscilla Telmon et d’autres, ce qui m’a valu des reproches venus du monde académique et de lecteurs innocents.

Il existe un réseau d’écrivains voyageurs réactionnaires qui prétendent ne pas faire de politique et qui se cachent derrière les termes vagues d’aventure, d’ailleurs, de rencontre, de liberté. Il est de notre responsabilité, à nous qui aimons la littérature géographique, d’au moins faire connaître cette tendance pour, éventuellement, dégonfler certaines baudruches.