Le musée des sciences, GUTech Mascate

Le bâtiment du musée, sur le campus de l’université allemande de Mascate

Quelle émotion de voir la grande carte du monde écrite en arabe, commandée par le roi normand Roger II de Sicile au XIIe siècle. Cela fait des années que j’utilise cette carte, ou des segments de cette carte, dans mes conférences et mes cours. Ici, au musée des sciences de l’université allemande de Mascate, une grande table présente un fac-similé de la mappe-monde créée par le géographe Al Idrissi. Émotion due notamment au fait qu’elle était si grande : je me l’étais confusément représentée comme un poster que l’on punaise sur un mur de chambre d’adolescent. En réalité elle mesure plusieurs mètres de long. Ses couleurs rehaussent l’intérêt que le voyageur lui porte : les mers et océans sont bleus, les fleuves rouges, les montagnes ocres.

Carte du monde d’Al Idrissi, orientée sud/nord, Sicile, 1154.

Et comme le montrent les pliures visibles sur cette image, la carte était contenue dans un livre. Au Moyen-âge, on ne dépliait pas cette carte, on la lisait région par région, agrémentée d’un texte d’Al Idrissi qui expliquait la géographie du monde à la manière d’un guide du routard, basé sur des informations récoltés auprès des voyageurs qui faisaient escale en Sicile. Roger II, roi d’origine normande (il est né près de Coutance, de la Maison de Hauteville), a voulu cette Géographie en langue arabe car au XIIe siècle c’était la langue de science et de culture la plus raffinée, la plus solide. Nul doute qu’à la cour de Roger, à Palerme, on parlait l’ancien français, l’arabe et d’autres dialectes méditerranéens.

Qu’on me laisse rêver sur la Sicile arabophone de mon compatriote Roger. En tant que Thouroude, je me sens toujours affilié à ces anciens Normands qui – tel Jean de Courcy à Belfast – sont partis de chez eux à l’aventure pour fonder des colonies aux quatre coins du monde connu. Mais je m’égare. Retour à Mascate, dans la toute jeune German University of Technology (GUTech).

L’animatrice qui m’a accompagné vers la sortie m’a dit que j’étais le « troisième visiteur » depuis l’ouverture du musée. Je ne suis pas sûr de cette information qui, de toute façon, n’a aucune importance. Toujours est-il que le jour où j’ai effectué cette visite au History of Sciences Centre, j’étais bien le seul. Deux jeunes femmes se sont relayées pour me faire visiter les huit sections du musée. C’est peu de le dire, on se sent bien pris en main dans ce musée. Une femme vous accueille en haut de l’escalier central pour dire ce que vous allez voir, une autre vous parle de mathématique, et la première vous reprend pour vous parler des étoiles. Que demander de mieux ?

Il y avait des disciplines que je connaissais : géométrie, algèbre, géographie, astronomie, optique. Et d’autres que je serais plus en peine de décrire, d’expliquer et même de nommer : la construction navale ? La manière dont les Omanais ont construit leurs bateaux. La cinétique ? Des trucs concernant le mouvement d’autres trucs. La statique ? Des trucs qui ne bougent pas mais qui sont mesurés et qui font bouger d’autres trucs à leur tour.

Dieu que j’aime les musées. Le sultanat d’Oman en compte trop peu, j’ose le dire. Quand on voit le nombre de boutiques qui ferment dans les Malls trop nombreux, on se dit que les Omanais aspirent à autre chose qu’au lèche-vitrine. Qu’on leur offre des lieux de promenade culturelle.

Bravo à GUTech pour cette belle réalisation dont j’espère qu’ils retireront tout le prestige qu’ils méritent. Et que cela inspire les autres universités du pays !

La grande mosquée Sultan Qabous

En arrivant de l’aéroport, vous emprunterez le boulevard Sultan Qabous pour vous rendre à Mascate. Avant d’arriver au centre ville, vous longerez, sur votre droite la plus grande mosquée d’Oman, qu’on appelle en arabe Masjid Al Akbar, et en anglais The Sultan Qaboos Grand Mosque. Inaugurée dans les années 2010, elle est l’un des grands monuments qui témoigneront du règne de Qabous, commencé en 1970.

Curieusement, quand on passe en voiture à côté d’elle, on ne la remarque pas. Etendue sur une parcelle de terre à même hauteur que la route, elle ne se distingue pas par la verticalité, ni par des ornements très visibles de l’extérieur. Est-ce une volonté de sobriété ? L’intérieur regorge pourtant d’ouvrages uniques, réalisés par des artisans de toutes les régions de l’islam. Des mosaïques aux tapis, des chandeliers aux boiseries, la mosquée est splendide, mais vue de l’extérieur, elle ne se détache pas plus – et plutôt moins – que le palais de justice qui lui fait face.

Pire encore, en roulant sur le boulevard, on voit une autre mosquée, au loin, se détacher sur la montagne. Avec sa blancheur élégante, on la croit flottante, comme la basilique de Fourvière à Lyon. Eclairée en bleu la nuit, avec ses coupoles dorées, visible de loin, elle est bien plus impressionnante et plus reconnaissable que la grande mosquée. Est-ce un crime de lèse-majesté ? L’avenir le dira.

En attendant, la Grande Mosquée Sultan Qabous se distingue par sa discrétion. Ses couleurs, ocre jaune et ocre roux, renvoient explicitement à celles des montagnes qui environnent Mascate. Les jardins entourent la moquée sont encore trop jeunes pour que les plantes, les fleurs et les arbres jouent pleinement leur rôle d’animation paradisiaque. Et sa forme extérieure privilégie l’horizontalité à la verticalité, à part un minaret plus haut que les autres, mais qui n’est pas vraiment une oeuvre d’art en lui-même.

Selon moi, rien n’incarne mieux la personne même du sultan que la mosquée qui porte son nom. Extrêmement discrète et pourtant richissime et grandiose. Soucieuse de se fondre dans le paysage mais cachant des trésors pour les fidèles. Tenant un discours subtil, modéré et rassembleur sur l’islam. Réduisant l’influence de la tradition ibadite en s’appropriant des motifs architecturaux sunnites et des décorations en vogue dans le monde chiite.

 

 

L’aqueduc : marcher dans les murs

Mes promenades dans la palmeraie. La course et la marche entre les champs et sur les chemins d’eau. Mon oasis est en effet traversé de voies et de circulations 

Non loin de ma maison, en s’enfonçant dans la palmeraie, une arche se trouve pratiquée dans un mur. Longtemps, en me promenant au hasard, je ne prêtais pas attention ni au mur ni à l’arche.

Longtemps, je me bornais à marcher, à admirer les nuances infinies de vert et, sans me presser excessivement, je gardais en tête l’idée de retrouver plus ou moins mon chemin. Ou au moins de me rendre, à force de zigzags rêveurs, sur un sol connu d’où je serais apte à rentrer chez moi.

Et puis à force, j’ai apprivoisé mon oasis. J’ai appris à me repérer et à observer plus en détail les constructions variées des paysans locaux.

Dans cette arche, par exemple, j’ai réalisé qu’il y avait un escalier et j’ai décidé de m’y aventurer.

J’ai toujours rêvé de parcourir l’intérieur des murs, alors même que je souffre de claustrophobie.

Ma première nouvelle publiée, dans les années 1990, parlait justement d’un musée d’art contemporain où les murs sont aménagés de telle sorte que l’on puisse y intégrer des haut-parleurs, des objets de toute sorte, voire y faire pénétrer les visiteurs. A l’époque de cette nouvelle, je venais d’être viré du musée de Lyon mais j’avais gardé un souvenir merveilleux de mon activité de conférencier précaire. Toujours est-il que mes personnages passaient de plus en plus de temps dans les murs. J’essayais de donner une tournure kafkaïenne à cette histoire, preuve s’il en est qu’on ne devrait jamais écrire après avoir été viré.

Ici, dans cet oasis omanais, ce gros mur de pierre avait certainement une autre fonction que celle de séparer des parcelles de culture. Cela devait être une frontière de quelque sorte. Encore plus excitant de s’y enfoncer.

En haut de l’escalier, une fenêtre permettait de sortir et une nouvelle rangée de marches m’attendaient sur la façade extérieure du mur.

En plus de la claustrophobie, je souffre pas mal du vertige, mais j’affrontais mes tremblements pour monter jusqu’en haut. Ce que j’y vis me récompensa au centuple du courage dont je fis preuve.

Sur l’arête du mur coulait une eau fraîche et abondante.

Le mur n’était pas une frontière mais un aqueduc qui acheminait l’eau de la montagne vers les fermes de l’autre côté de la vallée.

Le mur était en fait un énorme falaj de pierre, une irrigation millénaire.

Ce jour-là je n’avais pas de téléphone ni d’appareil pour prendre des photos. Celles qui illustrent ce billet ont été prises lors de promenades ultérieures, et c’est pour cela que la photo qui suit montre une eau paresseuse et maigre : l’eau des falaj est minutieusement répartie entre paysans et on voit rarement courir l’eau au même endroit à fréquence rapprochée.

 

J’ai ôté mes chaussures et ai trempé mes pieds dans l’eau tiède et rapide en regardant l’oasis de ce nouveau point de vue.

A moitié par sens de l’aventure, et à moitié par peur de descendre par le même escalier, je décidai de marcher dans l’eau pour voir où ce falaj des hauteurs pouvait bien mener.

Mais cela, je vous le dirai une autre fois.

Festival de théâtre à Nizwa, Oman

Ce critique québécois m’apprend qu’ici, juste à côté de l’hôtel, se tenait un nouveau centre culturel, doté de salles de théâtre, de cafés, de bibliothèques, de lieux ludiques pour les enfants, et que ce nouveau complexe accueillait le sixième festival international de théâtre d’Oman.

J’étais très surpris, non seulement parce que personne ne m’en avait touché le moindre mot, mais aussi parce que j’avais toujours cru qu’il n’y avait pas de théâtre en Oman. Tout le monde m’a toujours dit que c’était un désert culturel.

Le soir même je me rends dans ce mystérieux centre culturel. Très impressionné, je note l’architecure arabe, les enfilades de jardins, les façades moucharabieh, la fraicheur et le calme qui se dégage de ce cloître. Une bibliothèque de toute beauté, avec des fauteuils et des moquettes qui donnent envie de se rouler dessus. Seuls les rayons visibles depuis le jardin sont garnis de livres. Le reste est vide.

Je croise Michel, mon ami critique, qui me présente à une charmante Suédoise francophone qui répond au doux nom de Margareta. Elle aussi critique de théâtre et des arts vivants. Dans une salle de spectacle modeste et modestement éclairée, nous assistons à une première pièce sans parole, qui tient plus de l’entraînement et de la performance physique qu’autre chose. Puis nous prenons un thé dans le café en plein air qui se tient sur une pelouse derrière le bâtiment. A côté de ce café, un petit théâtre de plein air pourrait accueillir de merveilleuses sessions musicales et poétiques. Je claque des doigts sur la scène, le son résonne et percute. Ici, il n’y aurait pas besoin de sonorisation : une guitare, un oud ou une cithare, une voix, deux voix, quelques percussions légères et picotantes, et le tour est joué.

A 19.30, nous sommes dirigés vers la grande salle de théâtre pour la performance de la soirée. Grande salle avec balcon, plusieurs étages, sièges très confortables, caméras de télévision, les Omanais ont fait les choses en grand.

Cela me paraît très étrange que cela soit construit ici, entre Berket el-Maouz et Nizwa, au milieu des montagnes. Sans doute une volonté de décentralisation, comme l’ouverture de mon université. Il faut rappeler que Nizwa est élue Capitale 2015 de la culture islamique, l’équivalent des capitales européennes de la culture. Sans doute y a-t-il eu des opportunités spécifiques de financement. En tout état de cause, c’est une belle réalisation qui j’espère ne fermera pas ses portes une fois le festival terminé. Avec les quelques universités que compte la ville, il nous est permis de rêver à une programmation continue et à des activités de rencontres, de débats, de spectacles et de recherches en tout genre.

La pièce à laquelle nous assistons est en arabe, mais un critique libanais francophone nous explique l’argument en gros. L’action se passe dans un village, où un insecte pénètre dans les plantes et menace la vie des palmiers, donc de l’économie du village. Lutte entre le bien et le mal dans le monde rural omanais. Question de l’acceptation ou non des idées venues d’ailleurs, de la dangerosité respective de se cloîtrer entre soi ou de s’ouvrir à l’autre.   

Les comédiens sont bons, même si je n’ai pas été ébloui. La mise en scène et la scénographie sont faites par des gens qui savent ce qu’ils font, qui ont de l’expérience du théâtre, mais qui sacrifient trop à l’exhibitionnisme. Ils cherchent trop à montrer tout ce qu’ils savent faire, en terme technique et en terme de jeu. Une volonté d’en mettre plein la vue qui est très compréhensible pour un théâtre national en pleine naissance.

Et toi, me direz-vous, toi sage précaire qui ne parle pas l’arabe, que foutais-tu donc là, à ne rien comprendre ?

Moi ? Mais moi, être entouré de gens charmants sans rien comprendre à ce qui se dit autour de moi, mais c’est toute l’histoire de ma vie.

Le Royal Opera House, Mascate

Dans la voiture, Shamsa n’est plus du tout énervée. Elle me laisse conduire, pas tant parce que je suis un homme que parce qu’elle est une princesse. Elle respire calmement et se laisse habiter par sa fonction temporaire de princesse arabe. Ce soir, dans l’écrin de l’opéra, elle ne sera plus une Omanaise qui a vécu en Amérique, mais une espèce d’hybride arabe de haute fréquence. A part ses collègues et ses amis proches, personne ne la connaît dans cette ville, et elle a pris soin de ne pas se faire connaître. Son clan, ou sa tribu, sont des gens de la haute société qui font profession de ne pas suivre les us et coutumes de la classe moyenne.

Shamsa sera donc perçue comme une personne venue du Liban ou de Syrie, elle parlera un arabe difficile à localiser, et ne répondra jamais directement aux questions qu’on lui posera sur ses origines et son identité. Elle ne va pas à l’opéra pour nouer des contacts ni pour élargir son cercle d’amis, mais pour jouer la comédie, observer et en mettre plein la vue.

De toute façon, c’est très simple : personne ne lui parlera tant qu’elle restera près de moi, et elle compte se servir de mon corps cravaté comme un bouclier mondain. Elle s’est juste assurée que je porterais ce soir une tenue suffisamment élégante pour ne pas lui faire honte. Nous voyons apparaître le grandiose opéra : une impressionnante construction en pierre blanche, agrégation de volumes cubiques qui se déplient dans l’espace. Eclairé dans la nuit, ce monument est puissant et s’intègre parfaitement à l’urbanisme volontariste de la capitale d’Oman. Basse de taille, proche du sol et du niveau de la mer, blanche ou crème, élégante et ondulante aux affleurements des collines, la ville tient à garder sa taille humaine et sa sérénité. Elle ne veut pas imiter ses voisines postmodernes Dubai et Abu Dhabi. Plutôt que des gratte-ciel, Mascate voudrait se recouvrir de perles et de diamants qui s’étaleraient sur son corps voluptueux le long de la façade océanique.

C’est la volonté du Sultan Qabous, depuis son arrivée au pouvoir en 1970. Faire de l’Oman un pays éduqué, bien élevé, qui s’ouvrira à la modernité à son rythme, par le respect des traditions et de l’environnement. La volonté d’éducation du pouvoir en place est très évidente sur bien des points, mais la construction du Royal Opera House est sans doute la plus éclatante des démonstrations. Quand les pétrodollars ont permis au pays de sortir de la pauvreté, le sultan a décidé de laisser sa marque dans de grands travaux, et il a eu la sagesse de vouloir une grande maison dédiée à la musique et aux arts, en plus des inévitables mosquées que l’on se doit de construire par fidélité à la communauté des croyants.

Un diamant dans la ville dont tous les Omanais peuvent être fiers, l’opéra est évidemment élitiste, mais pas par ses tarifs. Ce soir, par exemple, les billets ont dû coûter moins de 10 euros. Une politique de subventions publiques assure l’accessibilité à la grande musique pour tous. La programmation est très bonne : une alternance de musique arabe et de musique occidentale. De grandes voix du monde lyrique se déplacent, des productions de qualité viennent d’Europe. Des stars de la musique populaire aussi, ainsi que des soirées à thème plus ou moins pédagogiques.

On retrouve cette attention à l’éducation du peuple dans les chaînes de radio. Le sultan a voulu que l’on crée Oman classique, que j’écoute tous les jours dans ma voiture. Non seulement la programmation est excellente, loin de se satisfaire d’une musique d’ascenseur qui enfilerait les tubes de musique classique comme des perles en plastique, mais les morceaux choisis sont accompagnés de commentaires en arabe et en anglais qui donnent la possibilité de se repérer dans l’histoire de la musique. Une radio pédagogique, en somme, qui parfois donne carrément des cours de musicologie, et qui témoigne d’un souci d’édification populaire presque émouvante à mes oreilles.

Arrivés au parking, nous sommes confiants sur le fait qu’on ne nous laissera pas entrer dans la salle de concert. Nous traînons sur l’esplanade minérale qui fait face à l’entrée. Des familles et des couples prennent des photos. Shamsa dit que l’architecture fait penser aux forts traditionnels d’Oman. Moi, je trouvais que la forme faisait plutôt penser à une mosquée un peu destructurée.

Ou plutôt, ce à quoi je pense quand je considère l’opéra, c’est à une pierre précieuse taillée et fermée sur elle-même. Un gros diamant crémeux, fait pour attirer les foules, mais qui garde son maximum d’énergie pour ceux qui entrent à l’intérieur. De fait, quand nous entrons, la lumière et les couleurs sont splendides. Ocres, moirées, satinées, elles baignent la démarche de Shamsa d’un velours doré.

Il faudra attendre l’entracte. Nous en profitons pour nous promener, tout seuls, dans les travées et le magnifique hall central du bâtiment. Comme souvent dans les opéras, un effort particulier est montré pour l’escalier central. Le tapis rouge est très agréable au pied et à l’oeil. Nous ne nous ennuyons pas à simplement regarder les détails décoratifs. Des plafonds richement ouvragés jusqu’aux carrelages, c’est un enchantement pour le visiteur d’un soir.

Le seul bémol, mais je n’en dis rien à mon amie, ce sont les toiles accrochées un peu partout. Des motifs orientalistes basés sur des photos d’Oman, des pêcheurs, des paysans, des Omanais de toutes classes qui dansent, qui chantent ou qui font le marché. Commandées à des artistes européens, ces toiles sont de vraies croûtes. On trouve les mêmes horreurs, imitées de Delacroix, de Géricault et de Fromentin, dans les hôtels particuliers du XVIe arrondissement de Paris rachetés par les émirs du Golfe. Leur manque de raffinement n’empêche pas d’apprécier le reste.

Nous nous promenons, ressortons, empruntons la galerie marchande de luxe, longeons les cafés et les boutiques de marques. Considérant encore l’architecture de l’extérieur, je peine à ranger l’opéra dans une catégorie claire et définitive. C’est un temple qui fait penser à l’Italie autant qu’à l’Arabie. Un décor d’opérette réussi, un peu kitsch mais avec de la tenue, de l’élégance, de la proportion, de la retenue. Je sens pousser sur ma face une moustache d’aristocrate austro-hongrois.

Je me dis que Shamsa est de ce point de vue infiniment adéquate à ces lieux. Elle se trouve elle aussi sur une ligne de fuite globalisée, harmonieuse et détonante, occidentalisée et arabisante. Une Sissi impératrice dans son décor naturel.

Des maisons dispersées dans le désert

Depuis ma maison, je vois presque l’université. Je vois en fait les projecteurs du théâtre en plein air, où se mettent en scène les remises de diplômes quand il fait plus frais.

Ces projecteurs font office de boussole dans mes pérégrinations. Car les rues et les routes en Oman fonctionnent de manière  arbitraire. On trace une rue qui passe entre les maisons, puis la route s’arrête abruptement et l’on continue de marcher sur une piste, voire sur la rocaille du désert.

Certaines rues mènent quelque part, certaines rues ne mènent nulle part.

Je marche pour aller à la fac.

Je marche pour rentrer à la maison.

Je n’ai pas encore trouvé la routine, l’itinéraire répété. Chaque trajet prend des tours et des détours différents. Parfois je m’égare et vois ma maison à cent mètres, derrière moi alors que je la croyais devant. Les maisons sont entourées d’un mur qui crée la distinction nette entre le public et le privé, entre l’intime et le désert.

Je marche dans un espace indéfini, indéterminé, entre les maisons, et ce sont elles que je regarde pour me repérer. L’espace est ainsi traversé de pistes virtuelles et les rares piétons passent entre les blocs-maisons disséminés comme au hasard.

Ce matin, je crois avoir trouvé la ligne presque droite qui mène de ma porte à mon bureau. Je vais tâcher de la retrouver ce soir et je vous tiens au courant.

Mon appartement

On ne peut pas dire que je me sente encore tout à fait chez moi, mais je suis satisfait de mon appartement. Il est spacieux et son carrelage est assez joli dans son genre oriental.

Dès l’entrée, un immense hall vide nous accueille. On pourrait y loger une famille de migrants. Je me demande ce que je vais faire de cet espace vide (non, je vous vois venir, mais je vous dis non : je n’ai rien contre les migrants, j’en suis un moi-même, mais je n’ai ni le temps ni la compétence de m’occuper d’une famille de réfugiés). Peut-être placer un brûle-encens pour parfumer mes soirées avec le fameux bois de oud que l’on vend dans les magasins d’ici, et qui embaume merveilleusement certains lieux publics.

(Bon, ça va, le sage précaire n’est pas l’abbé Pierre non plus. J’ai été sans domicile fixe pendant plus d’un an, je peux quand même profiter d’un peu de confort, non ?)

De part et d’autre de cette entrée, la chambre d’amis avec ses lits jumeaux et sa petite salle de bains privative, et un salon doté de canapés presque neufs et d’une télévision capricieuse. Autant le dire de suite, j’ai fermé les portes et n’utiliserai ces deux espaces que lorsque je recevrai des amis ou de la famille (mais pas une famille de migrants, sauf si je la vois entre chez moi et la fac). A bon entendeur salut.

Tout au fond de l’appartement, la chambre principale avec son lit King size, pour les folles nuits de galipettes, et sa salle de bains. A l’autre angle de la maison, une cuisine relativement grande, munie d’un réfrigérateur, d’une table, de chaises et d’un petit lave-linge. Dans un coin, une porte donne sur un balcon exigu, peu accueillant, sans autre utilité apparente que de faire sécher le linge – ou de faire dormir un clandestin sans papier. Les fumeurs de clope et de pétards sauront peut-être mieux quel profit en tirer.

Entre la chambre et la cuisine, une troisième salle de bains ! Au cas, je présume, où le sage précaire ne se laverait pas suffisamment, ou que les toilettes viendraient à manquer.

Résultat, je ne sais jamais où prendre ma douche, où faire mes besoins, et je ne retrouve jamais ni ma serviette de bain ni mon dentifrice.

A la Cartoucherie de Vincennes

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On rêve de ce théâtre depuis l’adolescence et c’est seulement au milieu du chemin de la vie qu’on se rend à la Cartoucherie de Vincennes.

A la fin du siècle dernier, j’ai découvert l’art scénique d’Ariane Mnouchkine en province. Son Théâtre du Soleil, avait monté une trilogie basée sur l’oeuvre d’Eschyle, qu’elle avait renommée L’Orestie. Cela tombait à merveille pour moi car je rencontrais à l’époque la littérature et la culture grecques. La mise en scène d’Ariane Mnouchkine était évidemment fascinante. L’art des comédiens était parfaitement nouveau, ce n’était même plus de l’art, plus de la comédie, mais des corps transfigurés qui incarnaient des frayeurs, des puissances, des vertiges.

Je me souviendrai toute ma vie de la seconde où  le choeur des femmes, assises, était censé exprimer la terreur : sans bouger le corps, les femmes soudain ouvrent leur main et nous montrent la paume, peinte en rouge. Elles se cachent le visage derrière ces mains ensanglantées. C’était effrayant, c’était la tragédie.

Les comédiens se changeaient devant nous, l’espace était à peine séparé entre le public et la scène. Il paraît que c’était comme ça « à la Cartoucherie ». Et on entendait parlait de la « Cartoucherie » où tout cela avait pris naissance, si bien que c’était devenu un lieu mythique.

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J’y suis allé cette semaine pour voir En attendant Godot mis en scène par Jean Lambert-Wild. J’avais rendez-vous avec ce dernier à 18h30, mais je m’y suis rendu plus tôt dans l’après-midi pour repérer les lieux. Il pleuvait des cordes.

Loin d’être une seule grande salle de théâtre, c’est un ensemble de fabriques d’armement et de production de poudre, datant probablement du XIXe siècle. Architecture militaire sobre et bourrue, avec de grands espaces et des cours assez vastes pour le défilé des chevaux et des carrioles. Un lieu qui a dû se trouver abandonné après la guerre et bouffé par la végétation. C’est pourquoi Ariane Mnouchkine l’a investi dans les années 60.

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Aujourd’hui, on y voit des théâtres, des roulottes, des lieux qui s’auto-proclament « centre de recherche » et des cafés plus ou moins auto-gérés.

Au coeur du bois de Vincennes, derrière le Parc floral, la Cartoucherie est un véritable endroit enchanteur, propice aux expériences communautaires et artistiques. Je ne sais rien de ce qui se passe à l’intérieur de ces bâtiments militaires et ouvriers, mais l’ambiance qui y règne est celle d’une formidable réserve de rêves.

 

 

Dans les écoles anciennes de Fès

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Dans les vieilles écoles médiévales où se bousculaient quelques étudiants, l’atmosphère est celle d’un recueillement qui sied à la sagesse précaire. L’oeil y est constamment attiré et stimulé par des détails de décoration infinis. L’oeil est diverti et se perd.

 

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L’oeil se perd car on cherche à étourdir l’esprit, on recherche l’ivresse sans alcool. L’ivresse dans les mots, dans les sons, dans la profusion des signes.

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L’art islamique se dévoile dans une de ses caractéristiques les plus charmantes : un art de l’ascèse qui passe par le débordement des plaisirs plutôt que par leurs restrictions.

Fès, au nord du Maroc. C’est ici qu’au XIVe siècle, les brillants sultans de la dynastie berbère Mérinides ont voulu construire une capitale culturelle et n’ont reculé devant aucune dépense. Il n’est pas indifférent que leurs chefs d’oeuvre les plus marquants soient précisément des medersa (écoles, ou université).

Abou Inan Faris, le dernier sultan mérinides avant le déclin, a donné son nom à plusieurs medersa au Maroc, dont celle de Fès. Il s’est aussi illustré en accueillant le grand voyageur Ibn Battuta et en lui permettant d’écrire son grand récit de voyage qui immortalise le nom de Fès.

C’est ici, mes frères, dans la Medersa Bou Inania, havre de paix dans le tumulte des ruelles de Fès, qu’Ibn Battuta venait parfois enseigner la géographie et l’anthropologie aux étudiants. Par contrat, il devait passer un peu de temps avec la jeunesse de Fès et l’édifier un peu avec le récit de ses voyages. Ibn Battuta faisait rêver les jeunes du Maroc comme les lettrés d’Andalousie.

 

 

 

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Quand il n’y avait pas cours, ni professeurs, ni obligation d’aucune sorte, les étudiants pouvaient toujours venir et profiter de la sagesse étourdissante qui s’étale, encore aujourd’hui, sur les façades intérieures de l’école.

Un art décoratif qui a rendu fous des orientalistes français. Venus apprendre, venus contempler, ils se sont mis en tête d’imiter et de reproduire les motifs décoratifs de l’art d’islam, et cela leur a fait tourner la tête. 

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C’est un art devant lequel il faut faire silence et prier, parce qu’on se sent perdu et pourtant dirigé par un ordre supérieur que l’oeil ne parvient pas à dominer.

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C’est pourquoi l’eau, la fontaine, coule au centre des vieilles écoles de Fès.

Non seulement on peut s’y laver (on n’oublie pas l’obsession de la propreté chez les musulmans),

non seulement on y trouve la fraîcheur sacrée (on n’oublie pas le bonheur simple de s’asperger d’eau claire quand il fait chaud), obsession naturelle d’une culture née dans le désert,

non seulement on fait jaillir le bien le plus précieux au centre de l’enseignement coranique pour souligner la dimension miraculeuse de la parole divine,

mais aussi, l’eau incarne l’absence de motifs décoratifs, l’absence de forme plastique, le vide des couleurs. L’étudiant, dont l’esprit et les sens sont chamboulés par la prolifération des formes à contempler, peut trouver refuge vers l’eau muette, l’eau informe, l’eau incolore, la transparence du savoir.

Le Musée des Confluences, de l’extérieur

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Selon un article du Monde, l’apparence de ce musée donne l’image d’un accident d’avion. Belle intuition de journaliste. Le nouveau musée de Lyon incarne en effet une chute et une carlingue froissée, comme si un météorite était tombée sur la vieille capitale des Gaules.

Encore un nouveau musée dans une ville de province. C’est ainsi, toutes les villes se dotent d’infrastructures impressionnantes pour attirer les touristes. Le miracle qu’a connu Bilbao, avec son Musée Guggenheim ouvert en 1997, tout le monde rêve de le connaître. La sagesse précaire ne saurait dire si c’est une bonne ou une mauvaise chose.

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Il y a une chose que le sage précaire aime, c’est la géographie. Et Lyon est une des villes françaises les plus excitantes, du point de vue de la géographie, de la topographie et de la géologie. Deux cours d’eau principaux se rejoignent au centre ville, la Saône et le Rhône. Une bande de terre se rétrécit inexorablement, sous l’attraction du fleuve et de la rivière, jusqu’à disparaître dans l’eau, au moment où les deux voies s’épousent.  On appelle « le Confluent » cette bande de terre.

Le musée des Confluences s’appelle ainsi parce qu’il célèbre cette géographie, mais pas seulement. Il s’agit aussi d’un musée scientifique qui voit se réunir plusieurs disciplines de recherche. Sciences naturelles et sciences de l’homme mêlent leurs eaux pour proposer des salles d’exposition spectaculaires, qui racontent l’origine des choses, l’évolution de l’humanité ou les explorations d’anciens savants.

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L’architecture est assez folle. Le but de ce monument, semble-t-il, est d’être vu, de faire parler, d’impressionner et, si possible, de créer de la conversation. Un cabinet d’architectes autrichiens a remporté le concours et incarne aujourd’hui la modernité lyonnaise.

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Les Lyonnais étaient impatients de visiter enfin ce mastodonte. Dès le premier d’ouverture, les entrées font le plein. Nous verrons si cela tient la route dans le temps.

Pour le moment, le sage précaire y est allé voir de ses yeux. Une première fois avec la femme qu’il aime, une deuxième fois déguisé en journaliste, pour les voeux du maire aux élus du Grand Lyon.

Bilans de ces agapes : vins rouge de Saint Joseph et excellents petits fours. On parlera une autre fois de ce qui se visite à l’intérieur du Musée des Confluences.

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