Ce matin, j’ai écouté la matinale de France Inter.
C’est quelque chose que je n’avais pas fait depuis longtemps.
D’abord parce que je vis la plupart du temps à l’étranger. Ensuite parce que je n’ai plus vraiment de radio. Et puis parce qu’à l’ère d’Internet, on choisit les émissions qu’on écoute : on télécharge un podcast, on sélectionne une chronique, on écoute ce qui nous intéresse. Le direct est devenu l’exception.
Mais ce matin, sur mon vélo — toujours bloqué en Arabie saoudite — j’ai écouté la matinale.
Et je crois que c’était la dernière fois.
La première chose que j’entends est une interview autour d’un film consacré aux collaborateurs pendant l’Occupation allemande. Les invités sont l’acteur Jean Dujardin et le réalisateur, dont j’ai oublié le nom. L’échange se déroule normalement jusqu’au moment où vient la question inévitable : quel rapprochement peut-on faire entre les collabos et notre époque ?
Dans un moment où les manifestations de néofascisme et même de néonazisme se multiplient, je m’attendais à ce que l’on parle de ces dérives bien visibles.
Le cinéaste interviewé choisit au contraire de citer Jean-Luc Mélenchon et les jeux de mots qu’il aurait faits avec des noms de pédocriminels juifs. Il explique que, dans les années 1930 déjà, des antisémites jouaient avec les noms, et que cela lui rappelle les égarements du leader de La France Insoumise.
Voilà donc le rapprochement proposé entre les années 1930-1940 et aujourd’hui.
En entendant cela sur France Inter, le 10 mars 2026, je me dis que quelque chose ne tourne pas rond. J’ai l’impression d’assister à un glissement éditorial. Comme si la chaîne, régulièrement décrite comme de gauche, cherchait à se repositionner en reprenant – parfois presque mot pour mot – certaines obsessions du débat politique tel qu’il est structuré aujourd’hui par la droite et l’extrême droite médiatiques.
Je continue de pédaler sur ma bicyclette. En arrivant dans le quartier des ambassades où je travaille, j’entends la chronique de Sophia Aram.
Plusieurs minutes d’un humour inexistant, que je trouve sinistre et même d’un cynisme assez stupéfiant. Dans sa chronique, elle met dans le même panier Dominique de Villepin, Edwy Plenel, Jean-Luc Mélenchon et d’autres encore. Leur crime : critiquer la guerre menée actuellement contre l’Iran par les États-Unis et Israël.
À partir de là, tous ceux qui critiquent l’agression atroce deviennent, dans la bouche de Sophia Aram, des complices objectifs de l’islamisme intégriste des « mollah » iraniens. Pour elle, ne pas désirer ardemment assassiner des milliers d’Iraniens revient à défendre activement le régime totalitaire en place à Téhéran.
La chronique ne ressemble en rien à de l’humour. Elle consiste en une énonciation, presque mécanique, d’éléments de langage déjà omniprésents dans certains cercles médiatiques et politiques alignés sur les positions des groupes d’influence pro-israéliens : faire appel au droit international ne serait qu’une manière détournée d’empêcher les Israéliens de vivre en paix. Dénoncer des massacres revient à salir les vrais démocrates occidentaux qui luttent pour la paix et la sécurité en bombardant les pays musulmans. Militer contre les crimes de guerre, c’est être antisémite. S’élever contre des guerres injustes, c’est vouloir exterminer les juifs.
Je pensais ne pouvoir entendre ces folies que sur les médias du milliardaire réactionnaire Vincent Bolloré.
C’est à ce moment-là que je comprends.
Lorsque la chronique se termine et que commence le journal de 8 heures, je prends une décision très simple : je ne peux plus écouter cela.
Je ne parle pas seulement pour moi. Je pense que beaucoup de gens qui se situent à gauche ont probablement déjà cessé d’écouter. Mais même quelqu’un comme moi, qui me situe plutôt à droite, ne peut plus s’y retrouver.
Ce n’est pas une question de désaccord ponctuel. C’est une question de climat intellectuel. Je ne peux pas écouter une matinale où une Sophia Aram peut m’accuser de racisme et de nazisme parce que je désapprouve les bombardements interminables des forces impérialistes. Son manque d’humour n’a d’égale que sa haine, dont je ne saisis pas l’origine, mais qui me gêne et me blesse.
La matinale de France Inter était autrefois un espace de discussion pluraliste, parfois vif, souvent insolent, toujours imparfait, mais où l’on n’avait pas le sentiment de pouvoir entendre de telles opinions racistes, indifférentes au malheur des gens, anti-démocratiques, anti-républicaines, sous couvert d’humour, et en roue libre. Je peux écouter des saloperies pareilles sur CNews, mais cela me dégoûte sur France Inter.
Alors voilà, c’était la dernière fois que j’écoutais la matinale de France Inter.
Je continuerai peut-être à écouter sur cette chaîne certaines émissions que j’aime encore : Le Masque et la Plume, les documentaires d’histoire de Philippe Collin, et quelques autres.
Mais la matinale, pour moi, c’est terminé.
Et il faut dire à notre plus grande honte que c’est Adèle Van Reeth, une philosophe, qui a détruit l’indépendance éditoriale de France inter. Elle croyait sûrement bien faire. Consternant à quel point les philosophes sont cons.
Ce qui rassure, c’est que France inter perd régulièrement des auditeurs depuis des années, quand on raconte vraiment trop de conneries au bout d’un moment les gens s’en rendent comptent, je ne serais pas surpris d’apprendre que les audiences de la matinale de France inter chutent.
Cela dit, personnellement France inter j’en ai rien à faire, ce qui m’inquiète c’est plutôt France culture, je trouve que leurs émissions sont moins percutantes depuis quelques temps. J’aime bien Guillaume Erner mais je trouve Quentin Lafay un peu chiant et Géraldine Muhlman pas très intéressante. Après des gens comme Jean Lebrun ou Hervé Gardette, j’ai l’impression qu’il y a une baisse de niveau. Heureusement, il reste Ghaleb Bencheikh et Finkielkraut.
Un jour il faudra faire la liste de tous ces trucs qui fonctionnaient plus ou moins bien et que Macron a démolis en quelques années pour laisser champ libre à ses potes. Le jour où France culture va devenir une radio chiante, je vais me sentir vraiment désemparé et malheureux.
Une petite satisfaction vient quand même du fait que le projet de loi sur l’audiovisuel public de Rachida Dati a rejoint les poubelles de l’histoire, faut pas bouder son plaisir.
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