L’édito de Pascal Praud

« J’étais à La Baule cet été et … je voyais passer de nombreuses femmes voilées, etc… »

C’est la rentrée et j’ai le plaisir de retrouver mon journaliste préféré, le réactionnaire fringant Pascal Praud. Bronzé et la chevelure blanche étincelante, le richissime animateur est prêt à se lancer dans l’année électorale pour faire gagner la droite la plus autoritaire possible. Ça fait plaisir, nous qui n’avons aucun espoir de voir la France redevenir un grand pays, nous allons pouvoir manger du popcorn sur le bas-côté en regardant les tenants radicaux de la bataille culturelle.

« Il n’y avait pas de femmes voilées à La Baule il y a 40 ans. Les femmes portaient des minijupes, des robes légères, parfois des bikinis, jamais de voile. »

Ah, les éditos de Pascal Praud ! La France d’il y a quarante ans, le temps béni où les hommes pouvaient se rincer l’œil sur le corps des femmes, en chantant les couplets racistes de Michel Sardou.

Comme disait Poutine, ceux qui veulent revenir à Michel Sardou n’ont pas de tête, mais ceux qui n’ont pas de regret de la grande époque de Michel Sardou n’ont pas de cœur.

Apparemment, donc, les vieux droitards de La Baule ne peuvent plus se rincer l’œil, ils en sont empêchés par quelques musulmanes qui préfèrent se couvrir les cheveux. Et ça enquiquine Pascal Praud.

« Le voile islamique n’est pas une tradition française. Il n’appartient pas à notre culture, à nos mœurs, à notre histoire. Il est la conséquence d’une immigration massive et d’une religion importée sur le sol de France : l’islam. »

Ah bon, parce que le bikini est une tradition de la culture française ? La minijupe, les seins nus sur la plage, moi je ne m’y oppose pas, d’ailleurs, ma femme et moi en avions tout autour de nous sur la plage cet été, et cela ne nous dérangeait pas, mais sont-ce vraiment des manifestations anciennes des mœurs françaises ? Non, évidemment, cela n’est français que dans l’œil de vieux pervers comme Pascal Praud.

Lire aussi : La France et l’Islam, une histoire ancienne

La Précarité du sage, 2021

« Le voile marque l’inégalité que cette religion installe entre les hommes et les femmes. Il illustre la soumission de la femme à l’homme et comment l’islam regarde le corps des femmes. »

La question se pose surtout de la manière qu’a Pascal Praud de regarder les femmes. Je voudrais témoigner de mon côté que l’islam n’installe pas plus d’inégalité entre les hommes et les femmes que les autres religions. La domination masculine n’est pas un trait propre à une religion, et il suffit de voir Pascal Praud agir en mâle dominant dans ses émissions pour s’en convaincre.

« Les féministes, si promptes à batailler contre la société patriarcale et la domination du mâle blanc sont étrangement silencieuses sur ce sujet, comme si elle craignait d’affronter la colère du monde musulman. »

Vieil argument auquel plus personne n’attache d’importance. D’un côté les féministes savent qu’il n’y a pas lieu d’accuser les populations précarisées et dominées, de l’autre, les anti-féministes s’en foutent et ne sont plus motivés par cette trouvaille réthorique. Même les Caroline Fourest sont passés à autre chose. Depuis la chute du mouvement de femmes identitaires « Némésis », dont la responsabilité dans les violences urbaines est démontrée, ces arguments ont perdu toute espèce de force. Je m’étonne que Pascal Praud ne l’ait pas vu avant moi. D’habitude il est plus rapide que moi.

« Aujourd’hui le Rassemblement National souhaite interdire le port du voile, etc. »

Non, Pascal, ce n’était pas le bon moment. Tu me déçois Pascal. Il va falloir que tu trouves des angles d’attaques plus pertinents pour envoyer des missiles sur la gauche. Tu n’as pas beaucoup travaillé pendant les vacances. Deux mois au soleil ne t’ont pas fait que du bien.

Je ne sais pas vous, mais moi, cette rentrée de septembre, je la sens bien moisie. Mais je sens aussi qu’il y a matière à se réjouir car le disque des racistes est manifestement rayé. Ça ne prend pas, on n’y croit plus et eux-mêmes, les chroniqueurs payés par Bolloré, ils ne croient pas vraiment à ce qu’ils disent.

Pour le moment, ils pensent qu’il suffit de saturer les ondes avec des voiles et des crimes, comme à la grande époque. Mais je connais mon Pascal Praud, il va se reprendre et renouveler un peu ses approches.

Les derniers jours du Parti socialiste, d’Aurélien Bellanger : le roman d’une époque qui ne s’explique plus elle-même

Lu sur les plages de la Méditerranée pendant l’été 2026.

Paru en 2024 aux éditions du Seuil, Les derniers jours du Parti socialiste d’Aurélien Bellanger est un livre que je ne recommande pas, mais que je ne regrette pas d’avoir lu. Mais je ne saurais dire si je l’ai apprécié surtout pour l’avoir lu sur les plages de France et d’Italie… J’ai découvert cette année le bienfait du parasol, du sable et des bords de mer populaires.

Il s’agit d’un roman à clés consacré à la politique française contemporaine et, plus précisément, à la manière dont une partie du Parti socialiste a donné naissance à ce mouvement autoproclamé laïque et républicain, mais qui fut volontiers réactionnaire, et que l’on appelle aujourd’hui le Printemps républicain, rebaptisé dans le livre « le mouvement du 9 décembre ».

Le personnage central, Grémont, renvoie assez clairement à Laurent Bouvet, fondateur du Printemps républicain. C’est d’ailleurs l’un des principaux intérêts du livre. Connaissant mal cette figure intellectuelle et politique, j’ai apprécié d’entrer, même de façon romancée, dans un univers dont je ne connaissais que les échos médiatiques.

Autour de Grémont gravitent plusieurs personnages inspirés de figures bien réelles. Frayère évoque immédiatement Michel Onfray. Taillevent semble être un personnage composite mêlant Raphaël Enthoven, Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et peut-être d’autres encore. L’un des deux philosophes finit même par se présenter à l’élection présidentielle, ce qui ajoute au portrait quelques traits empruntés à Éric Zemmour. Quant à Emmanuel Macron, il apparaît sous le surnom du « chanoine ».

Le problème est que ces personnages demeurent largement désincarnés. Le roman est constitué d’interminables développements historiques, philosophiques et idéologiques qui étouffent le récit. Ces développements théoriques auraient pu être plus intéressants qu’un récit, c’était le cas des premiers romans de Michel Houellebecq, mais Bellanger n’a pas la même maestria dans cet exercice.

Le livre montre assez bien comment la laïcité peut devenir, chez certains de ses défenseurs, un discours essentiellement dirigé contre l’islam. Pourtant, Aurélien Bellanger ne semble jamais prendre véritablement position. On sent un écrivain hésitant, parfois séduit lui-même par les grands récits qu’il prétend analyser.

La nation, la République, la laïcité : ces concepts reviennent sans cesse, mais ils restent suspendus dans un univers abstrait, détaché des réalités concrètes. En définitive, le roman accompagne les débats d’une gauche devenue à la fois affairiste, sécuritaire et parfaitement compatible avec le capitalisme et le pacte racial, sans jamais vraiment les éclairer.

Je n’ai pas eu le sentiment de mieux comprendre l’époque après cette lecture. Aurélien Bellanger me donne plutôt l’impression d’un auteur qui se love dans le langage de son temps et qui en reproduit les codes en leur donnant une apparence de fiction.

Et pourtant, il y a un talent d’écriture et une sorte de suspens théorique. C’est même ce qui m’a conduit jusqu’à la dernière page.

Car les dernières pages constituent la partie la plus intéressante du livre. Elles prennent la forme d’un étrange épilogue que je ne suis pas certain d’avoir compris. On y découvre un texte rédigé par un personnage nommé Sauveterre, sorte de Michel Houellebecq qui aurait écrit les mémoires de Macron avant d’être tué par un policier l’ayant pris pour un islamiste. Sauveterre, le Houellebecq du roman, portait la barbe, ce qui explique la confusion du policier, qui lui finit par se suicider, rongé par le remord. Ce renversement des rôles, cette espèce d’attentat contre Charlie Hebdo inversé, est l’une des idées troublantes du roman mais qui n’est pas exploitée.

Parmi les papiers laissés par Sauveterre figure un manuscrit inachevé racontant l’histoire d’un régicide. Le meurtrier du roi, ou du président, trouve refuge dans un château où il finit par mener une existence paisible auprès d’une femme. Et c’est sur une image inattendue que se termine le livre : la chapelle en ruine du château est devenue une mosquée clandestine.

Cette dernière scène possède une puissance symbolique que le reste du roman n’atteint jamais. Elle laisse une impression étrange, mélancolique et ambiguë.

C’est peut-être cette image finale qui justifie, à elle seule, la lecture d’un livre qui relève davantage, à mes yeux, du travail d’un habile faiseur que de celui d’un écrivain.

Jérusalem, une ville qui n’appartient à personne ? À propos de la BD Histoire de Jérusalem de l’historien Vincent Lemire

C’est un très bel ouvrage, bien édité, une bande dessinée plutôt luxueuse dans les tons dorés et bleutés. Bleu comme le ciel de la Palestine, doré comme le dôme du Rocher.

L’ouvrage est le fruit du travail de l’historien Vincent Lemire, l’un des meilleurs spécialistes actuels de Jérusalem, mis en images par Christophe Gaultier, et mis en couleur par une troisième personne dont le nom n’apparaît bizarrement pas sur la couverture.

Je ne sais pas pourquoi, dans le monde de la BD, on considère comme auteur le mec qui écrit et celui qui dessine, mais pas celle qui colorie. À mon avis le coloriste est le plus important de tous… cela m’autorise donc à ne parler que de l’historien Vincent Lemire et à passer sous silence le travail visuel de L’Histoire de Jérusalem.

Il s’agit d’un véritable livre d’histoire dessiné. Dès les premières pages, le lecteur est accueilli par des cartes, des frises chronologiques et un riche appareil documentaire.

Mais ce qui fait surtout la force de ce livre, c’est sa méthode.

À presque chaque page, Vincent Lemire laisse parler les sources. Chroniqueurs antiques, voyageurs, pèlerins, souverains, historiens, politiciens, témoins directs : l’histoire est racontée à travers les textes de ceux qui l’ont vécue. Cette abondance de citations est remarquable. Lemire ne demande pas au lecteur de le croire, il lui donne les documents qui fondent son récit. Tous ces documents sont référencés dans une bibliographie en fin d’ouvrage.

Cette démarche est particulièrement visible lorsqu’il aborde les Croisades. Nous, Français, nous avons une image relativement bonne de ces campagnes militaires que nous avons livrées à partir du XIe siècle en terre sainte. Or, l’image des Francs qui ressort du livre est beaucoup plus dure car elle est fondée sur des sources non patriotes. Car ce ne sont pas seulement les chroniqueurs musulmans qui sont convoqués. Vincent Lemire cite également Guillaume de Tyr, Raoul de Caen ou Albert d’Aix. Les souffrances de la première croisade, les massacres et même les récits de cannibalisme pendant le siège de Ma’arrat al-Numan sont rapportés par des chroniqueurs francs eux-mêmes. Raoul de Caen écrit ainsi :

Les nôtres faisaient bouillir les païens dans des marmites ; ils fixaient les enfants sur des broches et les dévoraient grillés.

Albert d’Aix confirme ces épisodes de famine extrême. Quant au prince syrien Oussama ibn Munqidh, il raconte que, dans son enfance, on effrayait les enfants en leur disant : « Si tu n’es pas sage, les Francs viendront te dévorer tout cru. »

À l’inverse, les périodes de domination musulmane sont décrites sous un jour généralement plus favorable. Là encore, il ne s’agit pas d’une idéalisation : le livre rappelle les violences, les fanatismes ou les conflits internes lorsqu’ils existent. Mais il insiste surtout sur les politiques de coexistence mises en œuvre par plusieurs souverains.

Le cas de Saladin est emblématique. Après la reprise de Jérusalem par les musulmans en 1187, Saladin négocie avec les responsables francs, permet le départ des habitants contre rançon, prend en charge celle des plus pauvres et laisse le patriarche latin quitter la ville avec « tous ses trésors ». Surtout, Saladin encourage le retour des communautés qui avaient été marginalisées sous le royaume franc : les Juifs, notamment ceux réfugiés à Ashkelon, sont invités à revenir avec le soutien de son médecin personnel, le fameux philosophe Maïmonide ; les chrétiens orientaux retrouvent également leur place dans la ville alors qu’ils avaient été chassés par les catholiques francs.

Cette anecdote résume bien l’impression générale qui se dégage de l’ouvrage : les auteurs mettent régulièrement en avant les moments où Jérusalem est gouvernée comme une ville plurielle plutôt que comme le patrimoine exclusif d’une seule communauté.

Cette idée apparaît également dans les premières pages du livre.

Vincent Lemire rappelle que Jérusalem n’a pas été fondée par les Hébreux. Dans le récit biblique lui-même, Abraham vient à Jérusalem mais ne la fonde pas. Moïse n’y entre jamais. C’est David qui fait de la ville la capitale de son royaume et le centre du culte du Dieu d’Israël. Cette mise en perspective historique conduit à relativiser les récits qui présentent Jérusalem comme ayant toujours été juive depuis ses origines. C’est donc un livre qui prend position contre toute forme de suprématisme, et donc contre les fanatiques actuels qui soutiennent les exactions du gouvernement d’Israël.

La dernière partie de l’ouvrage, consacrée à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ, est tout aussi passionnante.

On y découvre les débuts du sionisme moderne à travers plusieurs témoignages, notamment celui d’Eliezer Ben-Yehuda puis de Theodor Herzl. En arrivant à Jérusalem en 1881, Ben-Yehuda découvre une ville très différente de celle qu’il imaginait. La majorité de la population est arabe, principalement musulmane. Son désarroi est manifeste. Dans Le Rêve traversé (1918), il écrit :

Peut-être que mon rêve d’une renaissance d’Israël sur la terre sainte, la terre de mes ancêtres, n’a aucune place dans le réel. Le réel, le concret, le voici : les citoyens du pays, ce sont ceux qui y habitent.

Cette citation vient d’une réflexion publiée après la déclaration Balfour de 1917 et à la fin de la Première Guerre mondiale, alors que le projet sioniste entre dans une nouvelle phase. Pourtant, Ben-Yehuda exprime un doute profond devant la réalité démographique et sociale qu’il découvre. Vincent Lemire résume admirablement l’enjeu de ce témoignage en écrivant qu’il est « précieux pour saisir la complexité des identités à Jérusalem en cette fin du XIXᵉ siècle ».

Au fond, c’est cette complexité que le livre ne cesse de mettre en scène. Aucune communauté ne peut prétendre incarner à elle seule l’histoire de Jérusalem. Toutes y ont laissé leur empreinte. Toutes s’y sont affrontées et y ont coexisté.

Cette idée éclaire la conclusion du livre.

Les auteurs évoquent plusieurs futurs possibles pour Jérusalem : une souveraineté exclusivement israélienne, la poursuite indéfinie du conflit, ou une forme de coexistence politique permettant à la ville de demeurer partagée, avec un statut particulier pour ses lieux les plus sensibles. Le narrateur de cette histoire, un vieil olivier qui accompagne le lecteur tout au long du livre, laisse clairement entendre sa préférence pour cette dernière option.

Vincent Lemire défend donc une certaine manière de comprendre Jérusalem. Son regard est celui d’un historien français, profondément marqué par l’idée que cette ville ne peut être réduite à un récit national unique. Sans masquer les violences commises par les pouvoirs successifs, il insiste davantage sur les moments de coexistence que sur les épisodes de persécution ; inversement, il montre avec insistance les divisions internes du christianisme et les dangers des souverainetés exclusives.

Plus qu’une histoire vulgarisée, Histoire de Jérusalem est une invitation à penser une ville qui, depuis quatre mille ans, échappe à tous ceux qui voudraient en faire la propriété exclusive d’un seul peuple, d’une seule religion ou d’une seule mémoire. C’est sans doute la leçon de courage qu’un savant peut se permettre de donner après le tournant de 2023.

L’Islam et le voyage : Hégire, pèlerinage, hadiths. Quand la tradition se fonde sur des voyageurs

Je continue ici ma petite réflexion inspirée par la lecture du beau livre de Houari Touati, Islam et Voyage au moyen-âge, paru en 2000.

Ce livre n’a pas été suffisamment pris en considération par la recherche en littérature viatique. Il est abondamment cité par les historiens, les anthropologues et les politiques, mais pas assez par ceux qui font profession d’élaborer le savoir sur la littérature des voyages.

L’importance du voyage dans l’Islam apparaît dès les origines de la religion.

Le calendrier musulman lui-même commence avec un déplacement : la Hijra, ou Hégire. Cette migration du Prophète et de ses compagnons de La Mecque vers Médine constitue l’événement fondateur à partir duquel les musulmans comptent les années. Autrement dit, le temps islamique commence par un voyage. D’ailleurs quand on parle de quelqu’un converti à l’islam, les Arabes disent « il a voyagé vers l’islam ». N’est-ce pas plus mignon et moins inquiétant que ce terme sec de converti ?

À cela s’ajoute naturellement le pèlerinage à La Mecque, l’un des cinq piliers de l’Islam. Pendant des siècles, des millions de croyants ont parcouru des milliers de kilomètres pour accomplir ce devoir religieux. Ces déplacements ont contribué à relier les différentes régions du monde musulman et à faire circuler les idées, les savoirs et les pratiques.

Mais le rôle du voyage ne s’arrête pas là. Il est également au cœur de la transmission de la tradition prophétique. Les grands collecteurs de hadiths, tels que Bukhari, ont consacré une part considérable de leur vie à voyager. Ils parcouraient l’immense espace musulman afin de rencontrer des témoins, d’interroger des transmetteurs et de comparer les versions des récits attribués au Prophète.

La valeur d’un hadith dépendait en partie de la solidité de sa chaîne de transmission. Cette vérification impliquait des enquêtes patientes, des déplacements incessants et la rencontre de nombreux informateurs. Ainsi, la tradition musulmane s’est construite grâce à un vaste réseau de voyageurs-savants.

Comme le montre Houari Touati, le voyage n’est donc pas un simple décor de l’histoire religieuse de l’Islam. Il est l’un des mécanismes essentiels de la production, de la validation et de la transmission du savoir religieux.

2027-2037: le grand programme de mosquées estampillées Nouvelle France

Architecture en terre, avec une tour pour capter les vents et rafraîchir l’intérieur. Najran, avril 2026

Si j’étais en charge du programme présidentiel de La France Insoumise, j’inclurais un volet « Mosquées nouvelles » comme un des grands projets du quinquennat.

Le but de toutes ces mosquées, décidées sur la base du volontariat des communes, ne serait pas seulement pour mieux vivre avec nos compatriotes musulmans. L’objectif serait aussi esthétique, social, urbanistique, écologique et éducatif.

En voici les grandes lignes :

  1. Architecture en terre, en pierre, et en tout ce qu’on trouvera sur place pour inventer un style vernaculaire contemporain.
  2. Mettre la gestion de l’eau au centre des quartiers, pour faire les ablutions avant la prière, et réutiliser cette eau de purification pour arroser les jardins odorants et médicinaux qui accompagnent la vie des fidèles.
  3. L’eau sera aussi mise à disposition pour des bains et douches publiques. Optique de rafraîchissement du peuple ainsi que d’hygiène sociale pour les gens trop mal logés dans nos quartiers et nos bourgs.
  4. Construction d’ensembles urbains adaptés aux changements climatiques : tour des vents pour faire sortir l’air chaud par le haut et maîtriser la température, comme on le fait depuis des millénaires dans les pays chauds. Arbres, plantes, fleurs.
  5. La France deviendrait ici, sans tambour ni trompettes, sans tension ni conflit, mais avec un art consommé d’accueillir les fausses polémiques venues des identitaires racistes, la France deviendrait un modèle et un moteur pour tous les pays occidentaux qui se retrouvent avec des problématiques différentes qu’ils doivent gérer en même temps.
  6. Comment financer un tel grand projet ? Par un grand emprunt. Le projet n’aura aucun mal à trouver des investisseurs.

Pourquoi ai-je dit « programme de LFI » ? Tout simplement parce que pour le moment c’est le seul mouvement qui a su être clair sur la question de l’islamophobie et de l’immigration. Les autres partis naviguent à vue et n’ont pas réussi à se défaire d’un vieux fond raciste. Ils pensent perdre des électeurs s’ils défendent tout simplement le droit de nos frères musulmans. Tant pis pour eux, tant pis pour les libéraux de mon espèce qui sont contraints de mettre leur maigre espoir d’un pays meilleur dans la seule sociale-démocratie.

Chef-d’œuvre de Houari Touati : Islam et voyage au Moyen Âge

Red Sea Museum, Jeddah, Arabie Saoudite

Il est des livres qui nous accompagnent toute une vie. Pour moi, Islam et voyage au Moyen Âge de Houari Touati appartient à cette catégorie. Je l’ai étudié durant mes années de doctorat, entre 2008 et 2012, mais je ne l’ai jamais véritablement quitté. Voilà plus de vingt ans que je le consulte, le relis et y découvre sans cesse de nouvelles pistes de réflexion.

Publié en 2000, puis traduit en anglais, cet ouvrage occupe une place singulière dans l’historiographie. Là où beaucoup d’auteurs auraient consacré un livre supplémentaire aux exploits d’Ibn Battuta ou à la recension des grands voyageurs arabes, Houari Touati fait un choix beaucoup plus ambitieux : il s’intéresse au voyage lui-même comme fondement de la civilisation arabo-musulmane.

La grande force de ce livre est de montrer, chapitre après chapitre, que le voyage n’est pas seulement un thème littéraire ou une aventure individuelle. Il constitue une véritable structure intellectuelle, sociale et religieuse. Le déplacement est partout : dans la transmission du savoir, dans la religion, dans la linguistique, dans la quête de légitimité des savants et, bien sûr, dans la littérature.

Lorsque j’ai découvert cet ouvrage, je m’attendais à y rencontrer avant tout des explorateurs, des poètes et des écrivains voyageurs. Je cherchais les équivalents arabes de Marco Polo ou de Jean de Mandeville. Touati m’a appris que la réalité était infiniment plus riche. Le voyage n’est pas seulement l’affaire des aventuriers : il est au cœur même de l’épistémè de la civilisation arabo-musulmane.

C’est cette perspective qui fait de ce livre un véritable chef-d’œuvre. Plus qu’une histoire des voyageurs, c’est une histoire du voyage comme matrice culturelle.

L’Abandon, un film qui exhibe son antiracisme mais qui échoue à expliquer la mort d’un professeur

L’Abandon, sous-titré Les 11 derniers jours de Samuel Paty, est un film de Vincent Garenq avec Antoine Reinhardt et Emmanuel Berco. Il revient sur l’affaire qui a inévitablement marqué et bouleversé la France : celle de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie assassiné après avoir été la cible d’une campagne de dénonciation et de désinformation à la suite d’un cours sur la liberté d’expression utilisant des caricatures de Charlie Hebdo.

J’ai regardé ce film avec intérêt avec ma mère. Je passais quelques jours avec elle à Villefontaine et nous avons marché dans la cité HLM où elle habite, jusqu’au cinéma Le Fellini, qui fait preuve d’une belle longévité. Dans la salle, des profs à la retraite, la crème de la crème.

Malgré la gravité du sujet, le film se regarde sans difficulté et possède une dimension pédagogique indéniable. Il n’y a même quasiment que cela (exception faite de l’excellence des comédiens), de la pédagogie. On sent que le réalisateur avance comme un professeur dans sa salle de classe, avec une grande prudence. Le film cherche manifestement à éviter toute récupération politique ou toute accusation de stigmatisation d’une communauté.

Cette intention se traduit par la représentation d’une grande diversité de personnages français « issus de l’immigration », majoritairement montrés comme des individus doux, raisonnables, respectueux et bienveillants. Le scénario insiste ainsi sur le fait que les tensions et les dérives ne concernent qu’un nombre très limité de personnes. Parmi les personnages à l’origine de la polémique figure notamment l’élève dont le mensonge déclenche une partie de l’engrenage, ainsi que quelques militants qui alimentent la controverse. Mais le film prend soin de montrer que la plupart des acteurs de cette histoire ne souhaitent ni violence ni tension.

L’un des choix les plus marquants du film concerne le meurtrier lui-même. Celui-ci demeure une silhouette, presque une ombre. Il apparaît peu, parle peu, et le spectateur n’a pratiquement aucun accès à sa psychologie ou à son parcours. Le film semble suggérer l’influence de l’isolement et des réseaux sociaux, mais sans véritablement approfondir la question. Comme si cela n’en valait pas la peine.

C’est peut-être là que se situe, à mes yeux, la principale limite de l’œuvre. Alors que les mécanismes de la polémique sont largement développés, le processus qui conduit à l’assassinat reste dans l’ombre. Or il n’y a qu’un assassin, contrairement à ce que laissent croire les condamnations à de lourdes peines de ceux qui ont harcelé le malheureux professeur.

Ce que j’ai aimé, c’est que personne ne veut la mort de Samuel Paty, à part le criminel lui-même. Même ceux qui protestent contre le professeur, à tort car ils basent leur opinion sur le mensonge de la jeune fille, ils ne disent rien qui conduise au passage à l’acte du meurtrier gavé de vidéos de Daesh. Il n’existe aucune continuité (dans le film, s’entend) entre les paroles de l’islamiste qui prétend mener la campagne anti-Paty sur les réseaux et la mise à mort de ce dernier.

Plus généralement, je trouve qu’on peut s’identifier avec tous les personnages (sauf le meurtrier). Le film met en scène l’abandon de Paty, et beaucoup disent que ses collègues qui se sont désolidarisés de lui sont des lâches et des salauds. Mais moi, je les comprends, ses collègues. Je ne sais pas comment j’aurais agi dans la circonstance, je pense que j’aurais cherché à aider et protéger Paty, mais je sais aussi que j’aurais trouvé inappropriée l’une des caricatures, et jugé étrange que des élèves aient été invités à quitter la salle de classe quelques instants pendant le cours. Ce sont des choses qui ne se font pas et qui posent des problèmes éthiques et déontologiques.

Mais évidemment ça ne mérite pas d’être harcelé, ni même d’être sanctionné. Et encore moins d’être assassiné.

Et c’est sur ce bloc obscur que l’interprétation du film achoppe. Rien ne justifie ce crime et il est atroce de juger les gens à l’aune de cette tragique conclusion. Car ce meurtre ne vient pas en conclusion d’un enchaîne d’événements, mais comme un irruption d’un élément étranger survenu de nulle part.

Un autre film pourrait sans doute explorer davantage la dimension meurtrière et tenter de comprendre comment un individu en vient à commettre un tel acte.

Mais nos pays ne sont pas encore prêts à faire un effort pour comprendre les motivations des djihadistes. Nos pays sont, à cette minute, surtout occupés à comprendre comment et pourquoi on devient néo-nazi, suprémaciste blanc et/ou masculiniste féminicide. Les musulmans qui tuent, on n’est pas prêts à essayer de comprendre le mécanisme qui les mène à cette folie, car j’imagine qu’on les considère comme déjà contaminés par une religion encline aux châtiments les plus cruels.

Au final, L’Abandon remplit une partie de sa mission pédagogique. Il met en valeur la qualité humaine et professionnelle de Samuel Paty et montre combien les questions du « débat d’idées », de la « liberté d’expression » et du « rôle de l’école », semblent vaines et à côté de la plaque devant la pulsion de mort d’un déséquilibré qui peut s’en prendre à un Dominique Bernard l’année suivante, sans alibi polémique d’aucune sorte.

Mon malaise vient donc d’une banale prise de conscience : le film souligne une évidence essentielle mais qui n’avait pas besoin d’être rappelée, tellement elle fait consensus : aucun désaccord, aucune polémique et aucune erreur éventuelle ne peuvent jamais justifier la mort d’un homme, et d’ailleurs, on ne saura rien de ce qui a motivé celle de Samuel Paty.

Jérôme Ferrari à Abu Dhabi : le désert intérieur des expatriés

Woman holding a book titled 'Jérôme Ferrari À Son Image' with a city skyline and waterfront behind her
Image générée par une IA connectée à ce blog. Le paysage en arrière-plan est supposé être Abu Dhabi

Il y a chez Jérôme Ferrari une manière très particulière de faire dériver le réel vers la fable religieuse. Pas un fantastique au sens strict, mais une zone d’incertitude où les êtres cessent progressivement d’être simplement eux-mêmes.

J’ai tellement aimé Très brève théorie de l’enfer (Actes Sud, 2025) que je le garde dans mon sac et le relis par moments pour la simple délectation des longues phrases sinueuses qui sont pour moi des gâteaux à la crème. Le lecteur s’installe dans ces longues phrases comme en un véhicule confortable et ne comprend pas toujours quelle route il a emprunté pour en arriver à tel ou tel point d’arrivée. C’est jouissif.

Dans ce roman situé en partie Abu Dhabi, tout semble d’abord relever de l’autofiction : un professeur expatrié au lycée français, une épouse algérienne, une petite fille qui porte un nom étrange, la vie suspendue et artificielle des expatriés du Golfe. Puis quelque chose se déplace imperceptiblement.

Le mariage, que l’on croyait fondé sur l’amour, apparaît peu à peu comme traversé par d’autres motivations, plus troubles et ambiguës. Et la femme elle-même devient une figure presque surnaturelle. Au début du roman, elle a les yeux bleus ; plus tard, ils deviennent noirs. Comme si elle cessait d’être un personnage psychologique pour devenir une présence. Un djinn, ou un cauchemar.

Ferrari ne force jamais cet aspect. Il le laisse monter lentement dans le texte, à travers ces phrases inspirées qui produisent des mouvements de lumière sur une surface.

Et pourtant, le roman progresse par fragments très courts : de petits chapitres composé comme des tableaux. L’action importe moins que les visions successives qui composent une méditation sur l’exil, le désir, la culpabilité et les formes contemporaines de servitude.

L’autre grande figure du livre est d’ailleurs la nounou migrante, venue d’un pays pauvre, peut-être le Bangladesh, l’Inde ou l’Éthiopie. Elle aussi est séparée de son propre enfant, resté au pays. Elle gagne sa vie en s’occupant des enfants des autres. Le roman touche alors quelque chose de profondément troublant : la marchandisation de l’amour maternel dans les sociétés d’expatriation du Golfe.

Ce qui aurait pu devenir un simple roman sociologique se transforme chez Ferrari en une suite de visions mélancoliques, parfois drôles, souvent d’une poésie grave et mystique.

En découvrant ensuite plusieurs entretiens de l’auteur sur France Culture, j’ai appris que ce livre s’inscrivait dans une trilogie consacrée aux voyageurs : d’abord les touristes en Corse, puis les expatriés du Golfe, avant un troisième volume annoncé autour de Wilfred Thesiger.

Et c’est sans doute là que le projet m’est venu d’écrire à Ferrari : faire se rencontrer le tourisme contemporain, l’expatriation mondialisée et la grande figure classique de l’explorateur du désert est une idée grandiose, mais je ne peux le laisser advenir sans offrir mon expertise sur Thesiger en Arabie saoudite et en Oman. Sans mon aide, Jérôme Ferrari court vers de déplorables déconvenues.

Maisons en terre à Najran : promenade nocturne

Je voulais voir les maisons en terre au soleil couchant, mais le temps de me déplacer, la nuit était tombée d’un coup. J’ai dû me promener de nuit dans le village de Qabil et ce fut un enchantement.

Des chiens errants, dormant dans les champs et réveillés par mes pas, ont essayé de m’intimider. Mais dans le monde musulmans, les chiens se tiennent à carreau et ne s’aventurent pas trop près des êtres humains.

Ces maisons en terre ne sont pas toutes abandonnées. J’ai rencontré plusieurs propriétaires qui en étaient fiers et qui étaient prêts à investir de lourdes sommes pour les rénover.

Le ministre de la culture d’Arabie Saoudite a récemment déclaré que les maison vernaculaires devaient être considérées avec sérieux et que des subventions seraient débloquées pour un grand programme de rénovation.

Je me suis rapidement perdu et ne savais pas, au bout de deux heures de déambulation, comment retourner dans la ville moderne.

Je donnais rendez-vous à des véhicules près de telle ou telle mosquées mais toutes les voitures annulaient ces courses et me laissaient en plan. Comme si les chauffeurs avaient peur ou étaient incapables de venir me chercher.

Perdu pour perdu, j’ai quand même pris beaucoup de photos et me surprenais moi-même de la qualité des images que mon appareil pouvait réaliser en pleine nuit.

La technologie nous aide beaucoup dans nos efforts de rêverie et dans nos entreprises féeriques.

Comme je suis là en mission pour le ministère de la culture, je vais proposer au responsable des publications un « photo-essai » centré sur les maisons en terre et sur les chiens errants qui les gardent en bons cerbères bénévoles.

Les appels à la prière sont extrêmement doux à Najran. J’ai d’abord cru que c’était une spécificité de ce village enchanteur qui emprisonne ses visiteurs, dans le genre du pays des merveilles, mais l’ensemble de la ville de Najran fait résonner ses mêmes voix de muezzin, mélodieuses et somnolentes, comme des berceuses.

Je n’ai pas eu peur ce soir-là. Pourtant le sage précaire est un gros trouillard qui n’est jamais loin de pleurer dans les jupes de sa mère. J’étais seulement épuisé après trois heures de marche. Je voulais dormir. Peut-être manger un peu et dormir enfin.

Je raconterai un jour comment j’ai fini par m’en sortir, les souliers pleins de sables, de terre et de gravier.

Bloqué à Riyad le jour de l’Aïd

Je suis toujours à Riyad, en Arabie saoudite, et le vol prévu pour mon retour en Europe a été annulé. Je pense donc à mon avenir en cherchant concrètement ce que je peux faire pour partir d’ici et rejoindre ma femme à Munich.

Bloqué loin de chez moi par la guerre, je pense automatiquement à la nécessité pour la sagesse précaire de fuir le monde pour aller faire un jardin. Toute cette agitation dans les aéroports, ces incertitudes, me ramènent à une intuition que j’ai depuis longtemps. Cela fait déjà depuis 2008 ou 2009 que j’évoque sur ce blog l’idée d’un affrontement majeur entre les États-Unis et la Chine. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous sommes entrés dans une phase de conflit mondial qui ne dit pas encore son nom, mais qui se manifeste par différentes zones de tension.

Dans ce contexte, les tensions entre l’Iran, les pays du Golfe, Israël et les États-Unis s’inscrivent dans un mouvement plus large. Et parmi les conséquences possibles, il y a des questions très concrètes comme l’accès à l’eau. De plus en plus de médias évoquent des difficultés d’approvisionnement en eau potable.

Tout cela renforce chez moi une conviction personnelle : il faut se recentrer sur ses proches et sur un ancrage territorial concret. Depuis plus de dix ans, j’ai acheté un terrain à Aiguebonne, dans les Cévennes, avec cette idée en tête. C’est un lieu isolé, mais accessible, avec de l’eau grâce à une source. Ce n’est pas un lieu de repli au sens défensif ou survivaliste.

L’idée n’est pas de se cacher ni de se préparer à affronter des ennemis. L’idée est de créer un espace de vie simple et beau, un lieu où l’on peut accueillir la famille et les amis. Il ne faut pas se crisper sur ce que l’on possède ni se refermer sur soi-même. Il faut au contraire construire quelque chose qui s’ouvre amplement sur ses affinités électives, cultiver un terrain, faire un jardin.

Un jardin, ce n’est pas seulement pour produire. C’est un espace de jeu, un lieu de respiration, un endroit où peuvent se développer l’amitié, les échanges et une certaine forme de vie commune. C’est une manière de rester humain dans un contexte qui peut devenir de plus en plus tendu. Je nous vois d’ici lire des livres à l’ombre de mes arbres fruitiers, composer des salades et des airs de guitare, nous baigner dans le bassin de mon terrain pour nous rafraichir pendant la canicule.

Je pense à tout cela aujourd’hui, interdit de mouvement, le jour de l’Aïd 2026.

En ce jour d’Aïd, je souhaite une bonne fête à tous les musulmans de la Précarité du Sage, ainsi qu’à tous ceux qui ne sont pas musulmans.

Et pour les Lyonnais qui ont vu perdre l’OL hier contre un club espagnol qui ne le méritait pas, je dirais simplement : consolez-vous en cultivant votre jardin.