Des insectes et des hommes : S’organiser et cohabiter

C’est beau qu’il y ait encore des médias où l’on paye des gens pour réaliser des documentaires de longue haleine sur des sujets aussi peu d’actualité que les fourmis, les termites ou les blattes.

« Des insectes et des hommes (1/4) : S’organiser et cohabiter  » sur https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/des-insectes-et-des-hommes-14-sorganiser-et-cohabiter via @radiofrance

Bien sûr, le documentariste tisse des liens entre la vie des hommes et la vie des insectes, donc on trouvera toujours des liens avec l’actualité. Par exemple ici, dans ce premier épisode d’une série de quatre documentaires, on parle de logements, d’architecture, de coopération entre générations et même entre espèces, toutes choses qui nous concernent directement.

Mais ce que j’admire le plus, c’est la possibilité de proposer des programmes où des entomologistes peuvent parler pendant des heures. Et cela arrive dans la France de Macron.

Mon site est bloqué sur Google

Depuis que ce blog n’est plus hébergé par lemonde.fr, il n’est plus référencé par Google. Autrefois, si vous tapiez mon nom sur le moteur de recherche, La Précarité du sage apparaissait automatiquement. Idem si vous saisissiez les mots clés « littérature de voyage », « Nicolas Bouvier », « sage précaire » ou même d’autres contenus plus discutables comme « femme nue » et « comment rompre sans se fâcher ».

Aujourd’hui la situation est grave. Vous pouvez écrire mon nom, mon prénom et le titre du blog, Google vous donnera de nombreuses et pertinentes suggestions sauf le blog lui-même.

En revanche les autres moteurs de recherche que j’ai essayés font leur office régulièrement ; Quant, Opera, Yahoo, Bing et Weibo renvoient à La Précarité du sage sans faire de manières.

Je ne peux pas imaginer que cela vienne d’une quelconque censure. J’ai peut-être effectué une mauvaise manipulation.

Je vis ce qu’on vivait à l’époque où le Web n’était pas encore dominé par les GAFA, et cela me donne un avant goût de ce que sera le Web après le quasi monopole de Google dans le traitement des informations.

Appel à contributions – Ouvrage sur Jean Rolin

Un numéro de la série « Voyages contemporains » (Lettres modernes Minard – Éditions Garnier) sera consacré à Jean Rolin et tout particulièrement à ses écrits de voyage. Qu’on préfère désigner ses rapports à l’espace comme des dérives, des flâneries, des « mises en orbite », des séjours, des explorations, des randonnées ou des déambulations, il s’agira d’un ouvrage collectif sur le voyage d’écrivain selon Jean Rolin.

Au tournant du XXIe siècle, parmi les auteurs de littérature viatique, Jean Rolin se distingue à plus d’un titre. De Chemins d’eau (1980) à Peleliu (2016), ses récits semblent faire la synthèse d’un certain nombre d’éléments constitutifs du récit de voyage tel qu’il s’est développé en France depuis la seconde guerre mondiale. Les décennies d’après-guerre avaient vu les auteurs français pratiquer le récit de voyage de manière pour ainsi dire clandestine. On le trouve enchâssé dans d’autres genres tels que les mémoires (Simone de Beauvoir), le reportage (« Les villes américaines » de Jean-Paul Sartre), l’autobiographie intellectuelle (Claude Lévi-Strauss), l’expérimentation littéraire (Mobile, de Michel Butor), l’essai sémiologique (L’Empire des signes, de Roland Barthes), et bien sûr la fiction (depuis les Hussards jusqu’à Le Clézio). Or, le travail littéraire de Jean Rolin se trouve à la croisée de ces différentes formes d’écriture. À mi-chemin de l’ethnologie, du reportage, de l’expérimentation littéraire et de l’autobiographie, son œuvre demeure hybride, tout en insufflant un sentiment d’unité due aux aspects esthétiques de son projet narratif. S’il est vrai que des écrivains contemporains produisent parfois des récits de voyage sans le revendiquer ouvertement, Jean Rolin admet que la période de son œuvre qui s’étend de Zones (1995) à Un chien mort après lui (2009) s’inscrit dans une « écriture factuelle, littéraire et géographique », ce qui peut dessiner les contours génériques du récit de voyage contemporain.

L’ouvrage que nous préparons comportera une douzaine d’article de 30 000 signes. Il accueille des articles qui se situeront dans l’optique de ces pistes de travail :

  • Littérature géographique. Le récit de voyage en tant que genre.
  • Littérarité de l’écriture non fictionnelle. À quelles conditions se manifeste-t-elle ?
  • Poétique du grand reportage.
  • Littérature ambulatoire et land art.
  • L’écriture de Rolin aux confins de la danse, du cinéma
  • Postures du corps, dispositifs de déambulation, performance du narrateur.
  • La question des territoires voyagés : Afrique, Paris, Amériques, réseaux de transports.
  • Le monde maritime, l’épopée des conteneurs, grandeur et déclin de la poésie des cargos.
  • Le voyage et le monde ouvrier, l’aventure syndicale, l’exploration des friches industrielles.
  • Le rapport à l’animalité.
  • La psychogéographie : les rapports entre les récits de Rolin et les dérives situationnistes, ainsi que les flâneurs londoniens (Iain Sinclair, Will Self).

Ces sujets de recherche ne sont en aucun cas exclusifs.

Veuillez adresser une proposition d’article de 300 mots / 1500 signes à Guillaume Thouroude, g.thouroude@unizwa.edu.om, avant le 15 juin 2017.

De l’élitisme (1) « Richie », de Raphaëlle Bacqué

A quelqu’un qui s’étonne de voir deux bagues à ses doigts, une en or et une en argent, Richard Descoings répond : « Je suis homo pour ceux qui savent, et hétéro pour ceux qui n’ont pas besoin de savoir. »

Cette scène est rapportée dans le dernier livre de Raphaëlle Bacqué, Richie  (Grasset, 2015). Grand reporter au Monde, Raphaëlle Bacqué y raconte la vie de l’ancien directeur de Sciences Po, mort mystérieusement dans un hôtel de New York quatre ans après que le sage précaire tint salon dans son bureau de l’université Fudan, à Shanghai. Tandis que nous regardions la statue de Mao qui marquait l’entrée du campus, un collègue sorti de Sciences Po et un autre plus jeune qui y étudiait encore me racontaient la double vie de leur directeur fastueux. Ils m’apprenaient tout, car je n’étais au courant de rien.

Indifférent au grandes écoles et aux élites qui en sont issues, je me devais pourtant de collaborer à la formation d’une élite franco-chinoise au sein d’un programme d’études financé par le consulat général de France à Shanghai. J’étais donc en lien assez étroit avec Sciences Po et pouvais me rendre compte en direct de combien l’élitisme était bien une construction sociale, loin, très loin des véritables mérites intellectuels. Jamais les parole de Pascal ne m’ont paru plus justifiées : grandeurs d’établissement et grandeurs naturelles…

Raphaëlle Bacqué a choisi de raconter la vie de Descoings car elle apprécie les monstres. Elle a écrit sur Chirac, sur Mitterrand et Groussouvre, sur les Strauss-Kahn. Bacqué est une très belle plume qui dresse, livre après livre, une galerie de portraits frénétiques qui à terme donnera un assez convaincant tableau de la société des grands ogres de la république française. Dans Richie, elle raconte par le menu l’éclosion d’un jeune garçon timide et fade sur les bancs de l’ENA, et qui deviendra le plus flamboyant des directeurs d’université. Grandeur et décadence d’un haut fonctionnaire gay qui coupait sa vie en deux, haut fonctionnaire au conseil d’Etat la journée et fêtard déjanté la nuit.

La scène des deux bagues que je cite plus haut est symptomatique de la fabrique des élites : presque tout le monde savait qu’il était gay, mais voilà, il y a encore tous ceux qui « n’ont pas besoin de savoir ». Tout se joue dans cette zone floue où le savoir devient une modalité de la puissance et de la manipulation.

D’être ou non au courant que quelqu’un est gay, certes, on s’en fout. Mais ce qui compte n’est pas l’orientation sexuelle de tel ou tel. L’important, c’est la notion de savoir et son rapport avec le pouvoir. Certains savent, les autres n’ont pas besoin de savoir. Toute la philosophie de l’élitisme tient dans cette expression. Il y a des choses que l’on cache, non par pudeur mais pour accroître son influence. On choisit quelques individus, plus ou moins arbitrairement, et on les met dans le secret de quelques trucs. Généralement des choses sans importance, mais qui concernent des hommes de pouvoir, et cela suffira à en faire des élites.

Toute la fin du livre de Raphaëlle Bacqué tourne autour de cette problématique. Descoings est mort à New York, après avoir fait appel à la prostitution masculine, un an après la chute de DSK dans la même ville. Il faut éviter le scandale, on ne sait pourquoi. Pour éviter le scandale, il faut mentir et surtout cacher, « pour que l’enquête ne vire pas au déballage », « pour préserver la mémoire de Richard ».

Des expressions abondent pour insister sur l’opposition entre savoir et ne pas savoir : « En France comme aux Etats-Unis, personne ne sait encore à quoi s’en tenir sur cette mort mystérieuse » (p. 271). « Il faut verrouiller l’information » (p. 272). « La police, la presse, il faut tout tenir » (p. 273). Raphaëlle Bacqué excelle dans l’art de montrer comment les proches de Descoings ont su manipuler les médias pour donner à ce décès une dimension d’hommage unanime et aux funérailles une image d’union nationale : « Pour faire taire les critiques, la cérémonie avait été conçue comme une démonstration spectaculaire » (p. 279).

Belfast et Charlie hebdo : une affaire de réputation

Une petite polémique agite un peu l’université de Belfast où j’ai fait ma thèse. Un débat, ou un symposium, était prévu en juin sur Charlie Hebdo, et a été « annulé » par la hiérarchie, pour deux raisons : la sécurité et la « réputation » de l’université.

La « réputation », on croit rêver. Qu’est-ce qu’on s’en fout de la réputation, je vous le demande.

D’habitude, ce genre de nouvelle n’intéresse personne et l’administration poursuit son office avec l’aveuglement dont elle est coutumière. Cette fois-ci, on ne sait pourquoi, cela a créé des remous, et le sage précaire s’en félicite.

L’écrivain Robert McLiam Wilson a dit dans un tweet qu’il n’était pas très fier de sa ville natale, et qu’il était au contraire « BEYOND proud » d’écrire dans les colonnes de l’hebdomadaire satirique. Ses romans Ripley Bogle et Eureka Street se déroulaient partiellement à Belfast et ont assuré à l’auteur une très grande affection de la part des lecteurs francophones et anglophones. Il séjourne à Paris depuis des années et semble avoir beaucoup de mal à écrire de nouveaux livres. Il exprimait déjà dans ses romans une espèce de mépris pour la grande institution universitaire de sa province natale. Ripley Bogle raconte l’histoire d’un pauvre catholique né dans les ghettos ouest de la ville, et qui réussit à intégrer Cambridge, comme par miracle, avant de sombrer dans la clochardise à Londres. Toute évocation de Queen’s university of Belfast est chez lui accompagnée de moquerie ou de dédain. Dans ses écrits de fiction, de « non-fiction » ou dans ses interviews,  on note une même prise de distance méprisante. L’affaire de l’annulation du débat sur Charlie lui donne une nouvelle occasion pour railler cette université « provinciale » et « étroite d’esprit ».

Les réseaux sociaux ont pris le relais de l’information, la presse anglaise aussi, puis la presse française. C’est la hiérarchie de l’université Queen’s qui a dû être choquée. D’habitude, elle étouffe la liberté d’expression en silence, ou elle intimide les personnels en catimini ; il est rarissime que l’on fasse la publicité de ses méfaits. J’imagine d’ici la panique qui s’est emparée de certains bureaux de University Square. La réputation de leur temple, qu’ils voulaient protéger, était en train de voler en éclat en révélant une nature craintive, brutale avec les faibles, courbée devant d’obscures puissances.

J’avais raillé moi aussi, en d’autres temps, l’étrange arrogance de cette institution nord-irlandaise qui voulait se faire plus grosse qu’un boeuf. J’avais aussi écrit sur le malaise qui me serrait le coeur devant l’auto-satisfaction qu’elle mettait en scène. Elle voulait de toute force jouer dans la cour des grands et procédait à de multiples décisions plutôt navrantes pour la liberté d’expression et pour l’éthique de la recherche.

Depuis l’annonce de l’annulation, et le tweet de McLiam Wilson, j’entends plusieurs membres du personnel sortir du bois et avouer tout haut leur désaccord avec leur hiérarchie. Cela fait plaisir de voir des enseignants chercheurs prendre enfin le risque de se faire taper sur les doigts. On ne se rend pas assez compte que les carrières universitaires sont des choses fragiles, qu’on peut être bloqués à cause d’une prise de position, d’une inimitié ou même d’un écrit jugé inapproprié.

Un autre écrivain de Belfast (qui en compte une myriade, il faut le préciser, car Belfast est une ville hautement littéraire, tout à fait à la hauteur de l’Irlande tout entière et même du Royaume-Uni), Glenn Paterson, s’est aussi décidé à prendre position, tout en précisant un fait important : il gagne sa vie en enseignant à Queen’s, car les écrivains ne peuvent pas vivre de leur plume. Donc écrire sur un blog qu’il se désolidarise de sa hiérarchie, même à propos d’un événement mineur, c’est prendre un vrai risque pour lui.

Au final, c’est un beau couac de communication que vient de nous offrir l’université, un couac qui va entacher précisément sa précieuse réputation.

Mon livre à la demande

 

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J’ai reçu le premier exemplaire broché de Lettres du Brésil. Le colis est arrivé par la poste, comme tous les livres que j’achète sur la librairie online. Ce livre-là, on ne le trouvera pas souvent dans les librairies en dur, car les librairies indépendantes n’aiment pas trop les livres indépendants.

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Au début, je voulais juste publier un petit texte en version numérique. Je me suis alors aperçu que de nombreux lecteurs préfèrent encore le papier. Soit, je me suis plié à leur exigence, et j’ai proposé le même texte sur le site CreateSpace, une filiale d’Amazon qui permet de voir son livre vendu sur les sites de tous les pays où le libraire étend son empire.

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La méthode utilisée est celle de PAD, « Publication à la demande ». A la réflexion, je ne sais pas si ça s’appelle comme ça. C’est une technique venue d’Amérique. En anglais, on dit POD (Print On Demand). Il s’agit de fabriquer un livre quand on l’achète, plutôt que d’imprimer un stock de livres à écouler.

 

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On va me dire qu’il y a là-dessous je ne sais quel projet maléfique. Que cette technologie met au chômage ceux qui faisaient autrement, que cela fait déchoir le livre, la culture et la civilisation. On va me dire que je collabore avec des néonazis.

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Ce que je voudrais simplement rappeler, c’est que l’auteur ne paie pas un centime dans ce processus. L’auteur fixe le prix du livre, sachant qu’un minimum est requis car l’imprimeur se paie sur chaque vente.

Quand on reçoit le bouquin, c’est une assez grosse surprise. On le trouve très gros : plus de 300 pages alors que c’était un texte plutôt court. Alors on cherche des qualités à ses défauts : c’est écrit en gros caractères, ce n’est pas plus mal pour celles et ceux dont la vue baisse. Après ce livre est constitué de lettres envoyées à un père qui avait de plus en plus de mal pour lire, et qui utilisaient des loupes à la fin de sa vie.

Sans le vouloir, CreateSpace a réalisé aveuglément un objet qui aurait peut-être plu à mon père.

 

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Lettre à Joanna

 

 

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Ma chère Joanna,

Je viens de changer la couverture de mon livre sur le Brésil, car l’ancienne me pesait un peu. Je la trouvais un peu pisseuse, je ne saurais trop dire.

L’intérêt de publier un livre numérique réside dans le fait que tu peux changer des choses au fil du temps. la couverture, par exemple, quelle nécessité de garder toujours la même ?  J’ai en réserve un certain nombre de photos du Brésil qui pourraient faire de belles illustrations, quel dommage de n’en garder qu’une.

Aujourd’hui j’ai fait jouer le hasard. J’ai utilisé le logiciel de « création de couverture », qui vous propose soit de piocher dans sa réserve de photos libres de droit, soit de télécharger sa propre image. Celle-ce est apparue et m’a paru parfaite.

On te voit assise dans la cathédrale de Brasilia, avec ce grand ange suspendu. Il y a tout ce que j’ai écrit dans cette image : le charme, l’architecture, la féminité, la religiosité et une mélancolie haute en couleur.

Dis-moi vite si tu es d’accord pour que ton image soit visible sur un livre commercialisé. Cela ne durera que quelques semaines, avant que je change à nouveau.

Um abraço.

 

Guillaume

Minc, Attali : la face sombre de la sagesse précaire

Les héros contemporains de la sagesse précaire sont des personnes très antipathiques. Pourtant le sage précaire est un garçon plutôt sympathique, selon l’angle sous lequel on l’approche. Comment expliquer ce paradoxe ?

Cela s’explique par le fait que la sagesse précaire est une ascèse de l’imposture. Pour être un sage précaire, il ne suffit pas de travailler, il faut encore savoir être roublard.

Prenez Alain Minc. Voilà un homme qui ne sait rien faire, comme le sage précaire, qui vit exclusivement au crochet des autres, comme le sage précaire, et qui ne doit sa fortune qu’à son charme et sa voix suave. Et à sa capacité à flatter les riches et les puissants.

Prenez Jacques Attali. Même profil qu’Alain Minc, un pur parasite, d’une puissance intellectuelle proche du néant, mais qui sait admirablement se faufiler dans le monde. Son oeuvre, la seule chose qu’il aura réussi à accomplir, c’est d’organiser des dîners, de présenter des gens les uns aux autres, de se faire payer pour des conseils fumeux. Mais pourquoi les gens payaient-ils pour ses conseils ? Non parce qu’ils étaient perspicaces, mais parce que les payeurs voulaient entrer dans le cercle magique des « amis d’Attali », et être introduits à leur tour auprès des politiques et des financiers qui gravitent dans certains cercles mondains.

Minc et Attali nous renvoient aux romans de Proust, et on ne peut comprendre leur succès dans la vie qu’en repensant aux personnage de Swann ou de Legrandin.

Le sage précaire admire, dans ces personnages étonnants, la vacuité de leur parole et de leurs livres, et la capacité qu’ils ont d’en faire quelque chose. De transmuer le rien en en quelque chose. Leur aptitude à s’élever à partir d’une incompétence fondamentale. Mais on peut difficilement les prendre pour modèles, car ce sont quand même des gens néfastes pour la collectivité.

Bon, on va dire qu’ils entrent dans le panthéon de la sagesse précaire, mais comme des génies sombres.

Liseuse, Facebook, portable, blog : l’éternel réflexe technophobe

Ces conversations sur la liseuse numérique nous rappellent celles que nous avions autrefois vis-à-vis de chaque nouvelle technologie qui entraient dans nos vie.

Rappelez-vous les années 90 et 2000, vous n’aviez pas encore de téléphone portable. Rappelez-vous ce que vous disiez des téléphones portables. Je m’en souviens bien, moi, car mon amoureuse m’en avait offert un en cadeau de rupture. Les gens disaient jusqu’en 2002 ou 2003 qu’ils n’en posséderaient jamais, et ils trouvaient de nombreux arguments contre cet instrument inoffensif. Ils disaient que cela encourageait la frime, le narcissisme, l’infidélité, le manque de fiabilité et tous les vices de Sodome et Gomorrhe.

Et bien entendu, comme d’habitude, ils reprochaient au portable un manque d’authenticité. L’authenticité est toujours invoquée quand il s’agit de dénigrer une technologie, quelle qu’elle soit.

Lorsque l’usage du mobile a vraiment progressé, il s’est trouvé des « résistants » auto-proclamés qui annonçaient avec fierté qu’ils n’en avaient toujours pas. J’ai des amis qui organisaient des repas entre mobile free people. Je ne sais pas s’ils avaient d’autres points communs entre eux que de préférer le téléphone fixe au téléphone portable. Mais à l’époque, ils faisaient leur petit effet, en soirée, quand ils faisaient part de leur particularité.

La même attitude se retrouve aujourd’hui avec les réseaux sociaux. On peut encore frimer en disant : « moi, Facebook, connais pas ». Ce qui n’empêche pas, en général, de se plaindre d’un réseau social trop restreint, car l’attitude technophobe est fondamentalement illogique.

Rappelez-vous encore les débuts d’internet en France. C’était surréaliste de connerie, ce qu’on entendait dans les « médias traditionnels ». Des imbéciles professionnels tels que Philippe Val, dans les colonnes de Charlie Hebdo, ou sur les ondes de la radio, déversaient une haine incompréhensible et obscurantiste contre les sites ouèbe. Puis ils s’y sont fait et n’y trouvent plus rien à redire.

Et les blogs alors ? Encore aujourd’hui, j’aurais honte d’avouer que j’ai un blog, si je n’étais pas un sage précaire, et que je n’avais pas encore bu toute honte. Le blog est, dans l’esprit des technophones de la décennie 2002-20012 l’exact synonyme de mauvaise écriture, style relâché, absence de forme, indigence intellectuelle, nombrilisme et, pour faire bonne figure, inauthenticité.

La liseuse électronique n’est qu’une pierre de plus à l’édifice des techniques qui ont été snobées avant d’être adoptées.

 

Gardons nos librairies et nos livres en papier

bal des ardents 1  Un commentateur nous dit que les librairies traditionnelles sont quand même préférables pour faire des découvertes. Je suis entièrement d’accord avec cela et j’en profite pour déclarer publiquement que je reste un grand amoureux des livres classiques, de ceux qui les vendent et de ceux qui les promeuvent en bibliothèque.

Quand un nouveau média apparaît, il n’est pas nécessaire qu’il évince les autres. Le cinéma n’a pas tué le théâtre. La photo n’a pas tué la peinture. Le disque n’a pas tué les concerts. De la même façon, rien ne tuera le papier, et rien ne tuera la librairie « en dur ».

Quelle que soit la progression de la lecture numérique, qui va s’accentuer énormément, nous continuerons de publier et d’acheter des livres en papier. Mais on peut espérer qu’ils seront de meilleure qualité, que seuls les produits inventifs sauront se faire une place. Les mauvais romans, par exemple, qui pullulent chez nos éditeurs et nos librairies, quelle nécessité de leur faire l’honneur d’un papier délicat et d’une reliure de qualité ?

Quelles librairies souffrent vraiment de la concurrence des librairies numériques ? Les grandes chaînes, comme la FNAC ou Virgin. Au Royaume-Uni, les grandes chaînes ferment les unes après les autres, il est vrai, mais la sagesse précaire n’a pas à pleurer la disparition des supermarchés de la culture.

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En revanche, ce qui continuera d’exister, ce sont les vraies bonnes librairies, qui font un travail de rencontres et de découvertes. Quand je me promène à Lyon, je ne manque pas de faire un tour dans la très belle librairie Le Bal des Ardents, au n° 17 de la rue Neuve (dans le 1er, entre l’opéra et la bourse). Et si j’en sors sans achat, c’est que je me suis lié les mains dans le dos, tel Ulysse séduit par le chant des Sirènes.

Aux dernières nouvelles, Le Bal des Ardents est une affaire qui marche, et qui est moins menacée par Amazon qu’elle ne l’était par les grandes enseignes du centre ville. Même chose pour la librairie Le Passage, que je connais moins, ou pour Raconte-moi la terre, qui me déçoit pourtant un peu dans ses choix et son offre.

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Les libraires, aujourd’hui, doivent avoir les reins solides, mais ils doivent surtout avoir du talent. Ils ne peuvent se contenter de poser des livres neufs sur des tables. Ils doivent apporter un supplément d’âme, et ceux qui réussiront à créer des espaces chaleureux, accueillants et stimulants, résisteront.