Les grandes idées d’un philosophe en pleine coupe du monde

Si j’en crois le philosophe officiel de la France centriste, Raphaël Enthoven, il faut lutter contre les femmes voilées et contre le Qatar qui est antisémite.

Sur un plateau de TV du service public, il égrène ses griefs contre le Qatar et je souligne ceci : « pays antisémite, où il est interdit de prier en hébreux dans la rue. »

Tous les mots de cette phrase m’étonnent et m’interrogent.

Il est interdit de prier dans les rues ? Pourquoi, qui a envie de prier dans les rues ? Qui voudrait se révolter parce qu’on interdit de prier dans les rues ? Même en France, où l’on a connu des phénomènes de prières musulmanes dans les rues, il y a dix ans et encore en 2017, même en France on a réglé la question et on ne prie plus ni en arabe ni en hébreux dans les rues.

Prier en hébreux ? Pourquoi prierait-on en hébreux dans un pays musulman ? Pourquoi Raphaël Enthoven feint-il d’être choqué que cela ne soit pas autorisé au Qatar ? Y a-t-il un seul pays au monde, à part Israël, où l’on prie en hébreux dans la rue ?

Je crois comprendre la stratégie du philosophe parisien. Son but est de criminaliser le Qatar, et de l’anathématiser sous le tripalium tétanisant de la misogynie, l’homophobie et l’antisémitisme. Il faut accréditer l’idée que le Qatar persécute les femmes, les homosexuels et les juifs.

Or, nous avons vu que, jusqu’à plus ample informé, les homosexuels étaient tranquilles dans le Golfe persique, même s’ils ne jouissaient pas des mêmes droits qu’en Europe. Nous savons aussi que les femmes étrangères y sont libres si elles sont financièrement indépendantes, et que les juifs n’y sont jamais menacés.

Donc Raphaël Enthoven ment devant nous tous, mais pour quelles raisons ? Je lance une hypothèse : le Qatar est un pays qui refuse de banaliser la politique d’Israël. À la différence de ses voisins, le Qatar continue de désigner Israël comme un pays colonisateur et injuste avec les Palestiniens. Je ne vois pas d’autres raisons qui pousseraient un intellectuel français à déclarer que tel pays est antisémite.

La même semaine, le même philosophe publie ce tweet :

« Un soignant antivax… qui lui confierait sa santé ? Et pourquoi pas un boucher vegan ? Une féministe voilée ? Un plagiste astronome ? Un cercle carré ? »

Raphaël Enthoven, 25 novembre 2022

Une femme qui porte un voile, surtout si elle est musulmane, ne peut pas être féministe selon Enthoven. C’est même une contradiction dans les termes, cela revient à imaginer un cercle carré. Or, je connais beaucoup de femmes voilées qui me paraissent et se déclarent féministes. Rien dans leur comportement et dans leurs paroles ne trahit un anti-féminisme, mais elles portent un voile sur les cheveux, librement, pour des raisons qui les regardent. Enthoven met toute sa puissance médiatique à étouffer la parole de ces femmes. Il faut les faire taire, et si ce n’est pas possible, il faut les rendre inaudibles.

Le philosophe Enthoven prend sa part dans la guerre que livrent certains contre l’islam. Pour la mener, cette guerre, il faut diviser les Français modestes entre eux, ce qui n’est pas très difficile. Il faut aussi tout faire pour maculer les pays musulmans aux couleurs de l’homophobie, de la misogynie et de l’antisémitisme.

Michel Onfray et l’antisémitisme

Michel Onfray en défense du sionisme, du CRIF et dans la haine de Mélenchon

Cette vidéo est une des choses les plus étranges que l’on puisse regarder. Elle date de 2018. L’assassinat d’une femme juive avait suscité une émotion légitime et une « marche blanche » avait été organisée contre l’antisémitisme. Or, le groupe communautaire pro-israélien CRIF s’était permis d’exfiltrer et d’exclure Mélenchon et les députés de La France insoumise, en raison de leurs critiques vis-à-vis de la politique de l’état d’Israël.

Dans cette vidéo, Michel Onfray défend l’action du CRIF et défend aussi la colonisation des terres palestiniennes.

Bon, le philosophe semble être animé d’une haine tellement profonde pour Jean-Luc Mélenchon que, peut-être, il ne peut retenir ses coups et ne voit plus de limite à tout ce qui peut noircir, salir ou maculer le leader de gauche. On ne sait pas ce qui se cache derrière une telle haine. Le candide que je suis peut imaginer qu’il y a eu des promesses non tenues, des déceptions ou des conflits personnels.

Ce qui m’intéresse davantage, c’est l’inconséquence des arguments de Michel Onfray. Dans cette vidéo, il tient des raisonnements tellement incohérents que le professeur de philosophie que je suis a envie de la diffuser à ses élèves pour qu’ils s’entraînent à débusquer les sophismes et les paralogismes.

D’habitude, on pense ce qu’on veut d’Onfray, mais sans être brillant il n’est pas complètement illogique. Ici, il me donne l’impression d’être drogué, ou aliéné. Il n’est plus lui-même. D’ailleurs, un professeur de physique et d’épistémologie fait une critique plutôt convaincante de son argumentation.

En définitive, Michel Onfray a retiré cette vidéo de sa chaîne Youtube. Selon moi, il a eu bien raison. Moi aussi je l’aurais retirée. Néanmoins, il eût été préférable qu’il fît une critique de ce faux-pas.

Antisionisme fin 2022.

L’État d’Israël vient de renouer avec l’extrême-droite. Les élections ont mené Benyamin Netanyahou au pouvoir, grâce aux soutiens des ultra, des fanatiques et des racistes.

Le sionisme était un projet généreux et progressiste dans les années 1880, mais c’est devenu une réalité criminelle et illégale, en particulier sous l’égide de Benyamin Netanyahou.

Dans cette circonstance, on ne peut qu’être opposé au sionisme, entendu comme un projet colonial, raciste et discriminant.

En France, de nombreuses personnalités et des groupes d’influence essaient d’interdire le fait même d’être opposé au sionisme. Des gens comme Michel Onfray, Yann Moix, Christine Angot, Franz-Olivier Giesbert, Philippe Val et des centaines d’autres, criminalisent l’antisionisme.

En 2018, Michel Onfray est allé tellement loin dans l’indécence pro-sioniste qu’il a préféré retirer cette vidéo qui se terminait par un étrange « Bravo le CRIF ». Or quelqu’un a publié à nouveau cette vidéo. Le philosophe ne l’assume pas car elle semble être le résultat d’une négociation ou d’un pacte secret avec un groupe d’influence. Regardez-là, c’est très étonnant : tout donne à penser qu’Onfray est en service commandé, mais pour qui ? On comprend qu’il cherche à supprimer cette vidéo.

Cliquez ici pour la voir

L’assemblée nationale a voté une loi, en 2019, qui assimile l’antisonisme à l’antisémitisme. Or l’antisémitisme est un délit et non pas une opinion.

Un piège est en train de se refermer sur nous : nous devons non seulement accepter, mais vouloir la colonisation illégale des terres palestiniennes, au risque d’être taxé d’antisionisme, c’est-à-dire d’antisémite, c’est-à-dire de raciste.

Un collectif de 125 universitaires juifs a réagi à cette folie en lançant un appel aux députés français. Ils demandent de ne pas voter cette loi qui « assimile à tort l’anti sionisme à l’antisémitisme » : « Nous vous demandons de lutter contre l’antisémitisme et contre toutes les formes de racisme, mais sans aider le gouvernement israélien dans son programme d’occupation et d’annexion. »

Début 2022, l’Etat d’Israel a été accusé par Amnesty International d’imposer un régime d’apartheid : « Après quatre ans de recherche, nous affirmons que le système de domination et d’oppression mis en place par l’Etat israélien à l’encontre des Palestiniens et des Palestiniennes constitue un crime d’apartheid, tel que défini par le droit international. »

Au dîner du CRIF de février 2022, le député Meyer Habib a déploré que la France ne condamne pas Amnesty International. Meyer Habib voudrait qu’Amnesty International arrête d’accuser Israel de commettre des crimes contre l’humanité.

Au dîner du CRIF 2022, le réalisateur Alexandre Arcady « espère que notre communauté sera vigilante ». De quelle communauté parle-t-il ?

Au dîner du CRIF, on discutait de la guerre que la Russie venait de déclarer à l’Ukraine. Le député français Meyer Habib déclarait notamment que Poutine était « un grand patriote russe ». M. Habib ne doute pas de l’issue du conflit car « je ne vois qui va aller se battre pour l’Ukraine, à part les Ukrainiens qui, semble-t-il, ne se battent même pas eux-mêmes. »

Fin 2022, on ne sait pas ce que pense le député Meyer Habib de la guerre en Ukraine, du patriotisme de Vladimir Poutine, ni de la victoire de Benyamin Netanyahou.

Le sage précaire sur le podium des chercheurs

Mon profil sur Academia, le 25 octobre 2022

Hier, le site américain de partage des recherches, Academia, m’a notifié la nouvelle que j’avais atteint, en termes d’influence internationale, un stade supérieur dans le classement : je faisais maintenant partie du « top 2 % ».

Ce site est un réseau social destiné aux gens qui publient des articles et des livres universitaires et/ou qui cherchent des références et des publications en rapport à leurs recherches. Il paraît que ça compte dans le monde académique contemporain. Il semblerait que certains pays trouvent cela important et le prennent en compte quand ils évaluent les performances d’un enseignant-chercheur.

J’ai donc décidé de télécharger mes articles il y a quelques années. De temps en temps, ça me prend, je télécharge de nouvelles choses. Je ne me suis pas limité aux publications strictement universitaires. Quelques billets de ce blog ont aussi eu le privilège d’être présentés comme des propositions de recherche. Bien m’en a pris : le billet sur « Le Pénis de Flaubert à Istanbul« , ou celui sur « La Mort du subjonctif » ont attiré des centaines de lecteurs parmi les chercheurs en linguistique et en urologie !

Alors que signifie le fait d’être classé parmi les 2 % les meilleurs sur ce site ? Dieu seul le sait. Ce n’est pas cela en tout cas qui va convaincre des universités de m’offrir un job, ni des éditeurs de publier mes livres. Mon explication de ce succès relatif et inattendu est la suivante :

  1. Les gens de mon âge qui ne sont pas universitaires ont abandonné la recherche depuis longtemps, ainsi que tout espoir d’être recrutés par une université.
  2. Les gens de mon âge qui sont employés dans une fac le sont depuis longtemps et ne s’intéressent pas aux réseaux sociaux, ou seulement de manière dissimulée. Leur profil existent mais ils s’y investissent mollement.
  3. Les jeunes universitaires, eux, s’y investissent beaucoup et sont très actifs, mais ils ont peu de publications à leur actif comparé aux vieux loups de mer.
  4. Mes publications touchent à des domaines assez divers : littérature, études chinoises, études arabes, études islamiques, orientalisme, linguistique, philosophie, études irlandaises, et même, comme je l’ai déjà mentionné, urologie. Cela augmente l’assiette des ordinateurs susceptibles de cliquer sur une de mes publications.

Encore un effort, sagesse précaire, pour te hisser au Top 1 % des chercheurs et décrocher ainsi la palme d’or des reconnaissances inutiles !

Salman Rushdie entre la vie et la mort

Tell a dream, lose a reader

Henry James selon Martin Amis

Dieu merci il n’a pas succombé à ses blessures, pas encore, pas cette fois-ci. Salman Rushdie a échappé à la tentative d’assassinat d’un fanatique qui pensait bien faire en poignardant un innocent. Toute ma solidarité et mes prières vont à Salman Rushdie.

L’extrême-droite peut à bon droit clamer que l’islam a encore frappé. Pourquoi ne le ferait-elle pas ? Au nom de quoi se retiendrait-elle ? Comme toujours, il y a une profonde union objective entre les pires défenseurs d’une cause et les pires adversaires de cette même cause. En l’occurrence, un islam véritable, pur et doux comme il doit l’être, adorateur d’un Dieu miséricordieux comme il est constamment répété dans le Coran, cet islam est également détesté par les fanatiques et par les ennemis de l’islam. Les musulmans, eux, accueillent chaque nouvelle d’un attentat avec le même accablement.

Le sage précaire a toujours lu Les Versets sataniques en diagonale car il n’a jamais pris un véritable plaisir à cette lecture. Une grande partie du roman consiste en des récits de rêve, or les Anglais ont un dicton qui est souvent repris par les enseignants en expression écrite : « Tell a dream, lose a reader » (« raconte un rêve, perds un lecteur. »). Martin Amis prétend dans un article que cette phrase est d’Henry James, donc ce n’est pas vrai. Cette phrase ne ressemble pas au style de Henry James. C’est probablement Martin Amis lui-même qui a dit cet apocryphe mot d’esprit, répétant ainsi ce que de nombreux lecteurs disent dans les cafés du commerce de la critique littéraire :

Ne racontez pas les rêves de vos personnages, ça gonfle tout le monde, et c’est le signe d’un manque d’inspiration évident. Bossez et tâchez d’intéresser vos lecteurs.

Pire que tout, interdisez-vous la facilité de terminer une histoire avec un personnage qui se réveille. « Tout cela n’était qu’un rêve. » C’est intolérable.

Le sage précaire

Dans Les Versets sataniques, les chapitres impairs relatent les faits et gestes de deux personnages, Gibreel Farishta et Saladin Chamcha, et les chapitres pairs sont les récits de rêves de Gibreel. Vous voyez de suite le symbolisme derrière ces prénoms de personnage :

Gibreel se prononce comme Djibril, c’est-à-dire Gabriel en arabe, l’archange qui a révélé les sourates du Coran à Mohammed.

Saladin est le nom d’un grand sultan d’Egypte du XIIe siècle, grand guerrier, victorieux des croisés francs et anglais, vainqueur de Philippe Auguste et de Richard Coeur de Lion. Le sens de Saladin, en arabe, est « rectitude de la foi ».

Sans même lire le roman de Salman Rushdie, on peut imaginer que le personnage Gibreel représente un islam spirituel, onirique, plutôt cool, alors que Saladin va osciller entre l’esprit de chevalerie et le djihadisme qui furent les grandes caractéristiques du sultan d’origine kurde qui régna sur Jérusalem. Nul doute que le romancier anglophone d’origine indienne a joué sur les nombreux effets de sens et de sous-textes qui permettent de faire entendre des échos innombrables avec l’époque contemporaine et les problématiques lancinantes que sont la religion, le racisme, les migrations, le fanatisme ou la liberté d’expression.

Or, il est tragiquement ironique que ce soit dans un chapitre qui raconte un rêve de Gibreel qu’on peut lire les passages incriminés sur un prophète nommé Mahound. Ces passages ne sont en rien blasphématoires, (et quand bien même l’eussent-ils été…), mais ils ont valu à Salman Rushdie d’être mis à mort par des leaders religieux qui font honte à l’islam et aux musulmans.

Il est ironique que ce soit la narration d’un rêve qui cause cette aberration historique. Le dicton disait « raconte un rêve, perds un lecteur ». Les fanatiques d’aujourd’hui en inventent un autre plus lugubre : « raconte un rêve, perds un auteur. »

L’imam Iquioussen accusé d’homophobie

Maintenant qu’il est dans l’actualité je vous recommande de regarder une seule vidéo de l’imam français de nationalité marocaine que Gérald Darmanin veut chasser de France. Cette vidéo s’intitule « Musulman et homosexuel ? ». Il faut la regarder pour prendre conscience du contexte.

L’imam réfléchit sur la question de savoir si l’on peut être un bon musulman tout en étant homosexuel.

Écoutez l’auditoire devant lui et appréciez le talent de pédagogue de Hassan Iquioussen. Imaginez-vous une seconde à sa place, comment vous débrouilleriez-vous ?

Car il ne parle pas seul devant une caméra, savez-vous. Il s’adresse à un public qui l’a invité à venir donner une conférence. La salle interagit avec lui et sur la question de l’homosexualité il a affaire à des mecs du bled qui n’aiment pas ça du tout. On entend des voix de vieux messieurs qui protestent que c’est très mal, que c’est un péché, que l’homosexualité « détruit la société ».

Or ce que fait Monsieur Iquioussen est très fort, en ce contexte, et je vous prie d’en prendre la mesure. Il réussit à se faire entendre d’eux, de ces hommes maghrébins conservateurs sur le plan des valeurs familiales. Et il réussit à leur faire admettre qu’il faut être tolérant avec les homosexuels, qu’il faut les aimer, qu’un jour peut-être leurs enfants leur avoueront une identité sexuelle imprévue, et qu’il faudra être à la hauteur de cette religion d’amour qu’est l’islam.

Alors bien sûr, en tant que religieux, il se doit de dire clairement que l’homosexualité est un péché, et il est obligé d’insister là-dessus pour être entendu de cet auditoire. Le fait que le ministre Darmanin, que Le Figaro et Valeurs actuelles, reprennent des mots de cette introduction pour qualifier l’imam de sale arabe homophobe est indigne. Il faut avoir l’honnêteté de regarder la vidéo quelques minutes de plus pour entendre l’imam leur dire, à tous ses hommes en colère, dans les yeux, qu’ils sont eux-mêmes des pécheurs, et qu’ils ne valent pas mieux que les homosexuels.

Puis il leur impose le silence avec le sourire, avec des histoires personnelles, avec des extraits du Coran, avec des paroles prophétiques et avec des scènes épiques de l’histoire sainte. Il compare tel personnage de l’Arabie médiévale avec Rambo. Il fait feu de tout bois pour amener les musulmans à être tolérants, fraternels, miséricordieux et respectueux. Et c’est ce genre d’individu que Darmanin veut mettre à la porte ?

Regardez cette vidéo et posez-vous les questions suivantes : cet homme est-il dangereux pour la France ? Diffuse-t-il un discours de haine ? Mérite-t-il l’opprobre et l’exclusion ? Darmanin ment-il ou dit-il la vérité sur le cas Iquioussen ?

Après avoir répondu à ces questions, posez-vous cette autre série de questions subsidiaires : quel genre d’homme remplacera Hassan Iquioussen s’il part de France ? Un homme plus ouvert ou un homme plus rigoriste ? Que cherchent la droite et l’extrême-droite en ciblant des hommes comme lui ? À pacifier nos quartiers populaires ou à augmenter la tension ?

En cet été caniculaire, le gouvernement nous donne le spectacle navrant d’une provocation doublée d’un acharnement pour exaspérer les bonnes volontés et faire exploser les violences. En cet été d’incendies causés par des pompiers, Darmanin est le parfait pompier pyromane.

Assez parlé de politique. Que retirer de ces élections ?

On a suffisamment parlé de politique. Les élections sont passées, la sagesse précaire a fait sa part, elle ne pouvait pas faire davantage. La gauche aussi a fait ce qu’elle a pu, elle a fait son devoir, elle peut être satisfaite du devoir accompli : elle a réussi à se réunir derrière un nom et un sigle, se trouver un programme minimum de gouvernement, s’accorder sur un chef, être très active dans les quartiers et les réseaux sociaux. Dans une France vieillissante qui penche de plus en plus vers l’extrême droite, où la jeunesse se fiche complètement de la politique, on peut dire que la gauche a été impressionnante et a connu une sorte de succès.

Pour preuve de ce que j’avance, regardez le parti de Marine Le Pen. Un parti composé d’incapables qui parlent au hasard, d’une directrice absente et autoritaire, de cadres qui foutent le camp régulièrement. Le pire et le plus drôle de cette galerie de racistes en goguette, ce sont ces gens du Rassemblement National qui trahissent leur patronne et partent rejoindre le sinistre Éric Zemmour au moment même où ils auraient pu obtenir une place au soleil, grassement payés à ne rien faire, s’ils avaient seulement fermé leur gueule fait preuve de patience. Ce parti n’a rien fait pour gagner et il a triomphé. Il a gagné d’une manière que j’ai toujours admirée : le non-agir taoïste. J’avais déjà exprimé cette idée à propos de François Hollande, en rappelant Tolstoï et son personnage historique Kutuzov.

Ces élections ont surtout permis de clarifier les positions des uns et des autres. Tous ceux qui rejettent la gauche, par exemple, sortent enfin du bois et se révèlent. Je ne vais citer que quelques noms : BHL, Caroline Fourest, Raphaël Einthoven, Michel Onfray, et bien des politiciens. Tous désignent l’Union Populaire comme « l’extrême gauche », alors que tout montre qu’il s’agit d’une gauche modérée. Chacun à sa manière cherche à discréditer la gauche, la salir, et c’est une bonne nouvelle pour la vérité.

Le meilleur exemple est le philosophe Michel Onfray qui passe maintenant plus de temps à défendre Marine Le Pen qu’à proposer des idées progressistes. J’avais annoncé qu’il était à deux doigts d’un désastre obscur, je crois qu’il a passé le Rubicon, en effet, et qu’un effondrement intérieur est imminent.

Une nouvelle page va devoir s’écrire à partir de maintenant, difficile à écrire pour la gauche. L’extrême droite, elle, va digérer ses bons scores électoraux et va se déchirer tranquillement, comme toujours. Ce sera le spectacle le plus voyeuriste que la politique française va nous offrir ses prochaines années.

Quant à la sagesse précaire, elle va se tourner dorénavant sur des sujets de rêverie plus éternels : les travaux de la matière, l’habitat, le logement et les gestes augustes du travail manuel.

Législatives 2022 deuxième tour. Appel à mes amis d’extrême-droite.

Mosaïque des années 1920 dans la Grande Mosquée de Paris.

Chers amis racistes, vous me connaissez. Vous savez combien j’aime la France, tout autant que vous. C’est depuis cet amour de la nation que je vous encourage à voter pour les candidats de l’union de la gauche, dite NUPES, dimanche prochain, même si vous ne vous sentez pas de gauche vous-mêmes. Moi non plus je ne suis pas de gauche mais il y a des moments dans la vie où on choisit d’élire nos adversaires. D’ailleurs, chers amis fachos, écoutez comment le parti au pouvoir qualifie l’union de la gauche NUPES : « conspirationniste », « antisémite », « nauséabond ». Exactement les mots employés pour vous désigner. Cela devrait vous rapprocher de cette gauche.

Mes amis nationalistes, vous pouvez voter comme moi car vous savez combien j’ai toujours oeuvré pour la protection et la diffusion de la culture française. Laissez-moi vous donner quelques exemples de mon engagement patriotique : de nombreuses personnes nous conseillent de publier en anglais car c’est la langue de la recherche internationale. Moi, je passe pour un étroit nationaliste car je tiens à publier fréquemment en français dans des revues françaises. Combien de fois ne m’a-t-on pas accusé d’être un franchouillard passé de mode, chauvin et rétif ? C’est que je refuse d’abdiquer. Je continue de croire que chaque langue devrait se développer dans la recherche aussi, pas seulement dans la sphère familiale. Comme vous, chers amis identitaires, je suis contre le grand remplacement qui voit la langue anglaise s’imposer, alors même que j’aime la langue anglaise et la pratique tous les jours.

Je vous écris pour vous demander de voter pour l’Union populaire dite NUPES dimanche prochain, au cas où vous auriez le choix entre la gauche et la droite. Si votre candidat de prédilection s’est fait éliminer au premier tour, le meilleur remplaçant serait un député du programme de gauche car il défendrait davantage l’éducation nationale et la culture française.

Pourtant ce vote n’est pas dans mon intérêt. D’un strict point de vue égoïste, je suis beaucoup plus proche d’un banquier comme Emmanuel Macron que de ces « anarchistes d’extrême-gauche » que décrit judicieusement la ministre Amélie de Montchalin pour désigner les candidats NUPES. Comme Macron, je suis libéral ; comme lui je suis international et profite à fond de la mondialisation ; comme lui je suis en faveur de l’esclavage la réduction du coût du travail et je trouve détestable mais avantageuse l’idée de faire travailler gratuitement les pauvres, les sans-dents, les allocataires du RSA. Comme Macron, je suis un beau garçon qui cherche à dissimuler sa calvitie. Comme lui, j’ai été amoureux de ma prof de théâtre. Non, ça c’est une connerie, je n’ai jamais eu de prof de théâtre.

Bref, je suis un peu comme Macron, toute chose égale par ailleurs. À titre personnel, donc, je suis plutôt pour l’application du programme de la droite, car cela me permettrait d’obtenir des ouvriers presque gratuitement pour la rénovation de mon appartement. La retraite à 65 ans ne me poserait aucun problème puisque j’ai travaillé beaucoup d’années à l’étranger et ne serai jamais capable de faire valoir assez de cotisations pour bénéficier d’une quelconque retraite. Du coup, plus l’âge de la retraite augmente, plus les autres vont souffrir, mais pas moi qui dois me débrouiller. Or si le malheur des uns fait le bonheur des autres, alors la souffrance des travailleurs français devrait en toute logique participer au bonheur des sages précaires qui n’ont presque aucun droit aux avantages du système social français.

En dépit de tout cela, je vous le dis, chers amis qui avez voté pour Le Pen ou Zemmour : je voterai NUPES car c’est le vote le plus proche de l’intérêt du pays. Malheureusement pour moi, qui sacrifie mon intérêt personnel, c’est le bulletin NUPES qu’il vous faut glisser dans l’urne dimanche 19 juin 2022.

Coming out : le sage précaire est de droite

Image sans rapport direct avec le contenu du billet. Photo de Quang Nguyen Vinh sur Pexels.com

D’abord il faut reconnaître que le sage précaire est un individualiste qui ne croit pas aux bienfaits de l’État centralisé, qui méprise le salariat, qui accepte l’inégalité entre les hommes, qui trouve normal de perdre son emploi, qui apprécie de vivre dans un monde sans pitié. Le sage précaire vit dans un monde précaire, où chacun se débrouille.

Pour résumer ma position politique fondamentale en un mot : je suis anarchiste. Je l’ai toujours été et ne vois pas de modèle idéal plus proche de mes affects primitifs. Les hommes ne sont pas sur terre pour obéir à des supérieurs, pour compter leurs points de retraite, pour attendre des vacances, pour rembourser des emprunts, pour endurer le stress au travail, pour chercher un emploi ni pour se laisser enfermer dans un système social.

Si j’étais américain, je serais peut-être un libertarien. Peut-être.

Beaucoup de gens qui s’autoproclament de gauche ont dit de moi que je n’étais pas de gauche. Dont acte. Si vous le pensez, c’est que c’est vrai. Je ne ferai rien pour essayer de prouver que je le suis et cela seul me distingue de ces personnalités qui continuent de se réclamer de la gauche sans avoir jamais la moindre pensée pour les plus humbles d’entre nous.

Lire sur le même thème : Gauche ou Droite, où se situe le sage précaire ?

La Précarité du sage, 10 janvier 2021

Ceci est la première raison de mon coming out : je suis de droite, car je ne veux pas faire les efforts qu’il faut pour être de gauche.

Deuxième argument.

De nombreuses personnes me paraissent toxiques et devraient faire leur coming out aussi, comme moi. Des gens qui disent être de gauche et qui rejettent toute espèce de progrès pour les plus pauvres, les plus discriminés, les plus fragiles de la société. Qui sont ces gens ? Vous voulez des exemples ? Ils ne manquent pas : dans le monde politique, Manuel Valls et tous les socialistes qui ne sont pas gênés par la parole de Manuel Valls ; dans le monde de la télévision Caroline Fourest et Éric Nauleau ; dans le monde de la presse Philippe Val.

Sur le même sujet, lire Philippe Val, ou la trahison de la satire

La Précarité du sage, 18 avril 2009.

Ils emploient des mots qui avaient un contenu progressiste depuis les Lumières, mais qui sont devenus suspects au tournant de ce siècle, puis carrément réactionnaires aujourd’hui. Écoutons-les : « Je suis pour une gauche républicaine, laïque et universaliste. »

« Républicaine » : avant, cela signifiait un régime contestant l’arbitraire de la monarchie et la tyrannie du monarque absolu. Aujourd’hui cela envoie un signe d’uniformité et de nationalisme.

Laïque : avant, c’était une arme contre la toute-puissance de l’église catholique, son emprise sur les consciences et son influence politique. Aujourd’hui, ‘laïc » s’emploie pour lutter contre la religion pratiquée par les plus pauvres du pays. Une religion qui ne peut et ne veut rien imposer à la population majoritaire. Une « gauche laïque », c’est donc une gauche qui méprise les plus humbles, non une gauche courageuse qui se dresse contre une puissance.

Universaliste : avant, cela voulait dire que les hommes étaient égaux et qu’on ne devait pas considérer différemment les hommes de la classe dirigeante et ceux du Tiers-État. Aujourd’hui, on se dit universaliste pour contrer les minorités dans leur volonté de s’émanciper.

Alors, me direz-vous, pourquoi ne pas faire ce que font les gens de gauche ? Ils passent leur temps à dénoncer ces faux-jetons en disant d’eux qu’ils ne sont pas de gauche. Je refuse d’entrer dans ce genre de discussion. Qu’en ai-je à faire, moi, si des réactionnaires tiennent à se voir en « hommes de gauche » ?

Ceci est donc mon deuxième argument. Je suis de droite pour m’éloigner de tous ces racistes qui se disent de gauche, mais d’une gauche républicaine et laïque. Quand ils se diront de droite ou, comme on le dit en Amérique, « néoconservateurs », alors je reviendrai sur ma parole.

Troisième argument.

Les intellectuels de gauche sont brillants et j’aime les écouter. La palme revient à François Bégaudeau qui se révèle depuis des années comme un incroyable orateur. S’il n’est pas bon romancier, il est un excellent essayiste. Il répète et démontre qu' »il n’y a de gauche que radicale », et qu’ils sont eux de la « vraie gauche ». Je ne veux pas mouiller la sagesse précaire dans des arguties de ce niveau. Le sage précaire est trop précaire pour se sentir appartenir à la « vraie » gauche.

Sur le même sujet, lire Contre François Bégaudeau

La Précarité du sage, 19 septembre 2008.

Voilà, je conclus de tout cela que se dire de droite est une bonne combine pour se désengager de débats interminables, se délier les mains, et annoncer ses préférences politiques sur chaque sujet sans aucun automatisme ni dogmatisme.

Les articles d’Emmanuel Carrère

Appel à la solidarité.

J’aimerais lire les reportages qu’Emmanuel Carrère publie dans L’Obs. Je ne suis ni abonné ni désireux d’acheter l’hebdomadaire chaque semaine car je finance déjà assez d’organes de presse. Un homme seul ne peut pas s’abonner à tous les journaux. Il faut mutualiser nos abonnements.

Quelqu’un serait-il en capacité de partager avec moi les pdf des reportages de Carrère ? Je pense surtout à ses reportages qui couvrent le fameux procès « du Bataclan », ou « des attentats du 13 novembre ». En échange, je peux envoyer des articles des journaux dont je suis abonnés, et que je dévoilerai en privé, à la personne qui acceptera cet échange.

Dans un premier temps, je me dis que le procès du Bataclan recèle tout ce qui fait la spécificité des livres de l’écrivain : de l’épouvante produite par des gens ordinaires (L’Adversaire). Des portraits d’hommes et de femmes qui peuvent être attachants et qui se révèlent repoussants (Limonov). Un événement qui fait l’actualité nationale et internationales tout en ayant des répercussions sur la vie intime de l’auteur (D’autres vies que la mienne). Et surtout, un engagement religieux incompréhensible, une croyance qui peut mener à l’aberration, et qui est incompréhensible même à celui qui fut le jouet de ce fanatisme (Le Royaume). Je me plais à imaginer les pages qu’il va écrire.

Dans un second temps, je suis très curieux de savoir ce que Carrère va écrire sur l’islam. Il va certainement faire de sérieuses recherches sur la question. Il va sans aucun doute éviter l’écueil des donneurs de leçon et des spécialistes auto-proclamés. Il va faire une enquête, interviewer des gens, finir par se faire une opinion originale, probablement insoupçonnée. J’attends cela avec beaucoup d’impatience.

Naturellement, il n’est pas douteux que ces articles deviendront un livre l’année prochaine, ou dans deux ans, donc je pourrais attendre. Mais je suis impatient, comme vous le voyez, et d’ailleurs, je pense aussi qu’il y aura beaucoup de réécriture dans l’élaboration du roman à venir. Je désire donc avoir accès à la première version publiée de ces reportages, pour faire, le cas échéant, une comparaison avec le produit fini.

Or, comme on le sait tous, chez Emmanuel Carrère, le « produit » est toujours infini.