L’édito de Pascal Praud

« J’étais à La Baule cet été et … je voyais passer de nombreuses femmes voilées, etc… »

C’est la rentrée et j’ai le plaisir de retrouver mon journaliste préféré, le réactionnaire fringant Pascal Praud. Bronzé et la chevelure blanche étincelante, le richissime animateur est prêt à se lancer dans l’année électorale pour faire gagner la droite la plus autoritaire possible. Ça fait plaisir, nous qui n’avons aucun espoir de voir la France redevenir un grand pays, nous allons pouvoir manger du popcorn sur le bas-côté en regardant les tenants radicaux de la bataille culturelle.

« Il n’y avait pas de femmes voilées à La Baule il y a 40 ans. Les femmes portaient des minijupes, des robes légères, parfois des bikinis, jamais de voile. »

Ah, les éditos de Pascal Praud ! La France d’il y a quarante ans, le temps béni où les hommes pouvaient se rincer l’œil sur le corps des femmes, en chantant les couplets racistes de Michel Sardou.

Comme disait Poutine, ceux qui veulent revenir à Michel Sardou n’ont pas de tête, mais ceux qui n’ont pas de regret de la grande époque de Michel Sardou n’ont pas de cœur.

Apparemment, donc, les vieux droitards de La Baule ne peuvent plus se rincer l’œil, ils en sont empêchés par quelques musulmanes qui préfèrent se couvrir les cheveux. Et ça enquiquine Pascal Praud.

« Le voile islamique n’est pas une tradition française. Il n’appartient pas à notre culture, à nos mœurs, à notre histoire. Il est la conséquence d’une immigration massive et d’une religion importée sur le sol de France : l’islam. »

Ah bon, parce que le bikini est une tradition de la culture française ? La minijupe, les seins nus sur la plage, moi je ne m’y oppose pas, d’ailleurs, ma femme et moi en avions tout autour de nous sur la plage cet été, et cela ne nous dérangeait pas, mais sont-ce vraiment des manifestations anciennes des mœurs françaises ? Non, évidemment, cela n’est français que dans l’œil de vieux pervers comme Pascal Praud.

Lire aussi : La France et l’Islam, une histoire ancienne

La Précarité du sage, 2021

« Le voile marque l’inégalité que cette religion installe entre les hommes et les femmes. Il illustre la soumission de la femme à l’homme et comment l’islam regarde le corps des femmes. »

La question se pose surtout de la manière qu’a Pascal Praud de regarder les femmes. Je voudrais témoigner de mon côté que l’islam n’installe pas plus d’inégalité entre les hommes et les femmes que les autres religions. La domination masculine n’est pas un trait propre à une religion, et il suffit de voir Pascal Praud agir en mâle dominant dans ses émissions pour s’en convaincre.

« Les féministes, si promptes à batailler contre la société patriarcale et la domination du mâle blanc sont étrangement silencieuses sur ce sujet, comme si elle craignait d’affronter la colère du monde musulman. »

Vieil argument auquel plus personne n’attache d’importance. D’un côté les féministes savent qu’il n’y a pas lieu d’accuser les populations précarisées et dominées, de l’autre, les anti-féministes s’en foutent et ne sont plus motivés par cette trouvaille réthorique. Même les Caroline Fourest sont passés à autre chose. Depuis la chute du mouvement de femmes identitaires « Némésis », dont la responsabilité dans les violences urbaines est démontrée, ces arguments ont perdu toute espèce de force. Je m’étonne que Pascal Praud ne l’ait pas vu avant moi. D’habitude il est plus rapide que moi.

« Aujourd’hui le Rassemblement National souhaite interdire le port du voile, etc. »

Non, Pascal, ce n’était pas le bon moment. Tu me déçois Pascal. Il va falloir que tu trouves des angles d’attaques plus pertinents pour envoyer des missiles sur la gauche. Tu n’as pas beaucoup travaillé pendant les vacances. Deux mois au soleil ne t’ont pas fait que du bien.

Je ne sais pas vous, mais moi, cette rentrée de septembre, je la sens bien moisie. Mais je sens aussi qu’il y a matière à se réjouir car le disque des racistes est manifestement rayé. Ça ne prend pas, on n’y croit plus et eux-mêmes, les chroniqueurs payés par Bolloré, ils ne croient pas vraiment à ce qu’ils disent.

Pour le moment, ils pensent qu’il suffit de saturer les ondes avec des voiles et des crimes, comme à la grande époque. Mais je connais mon Pascal Praud, il va se reprendre et renouveler un peu ses approches.

VIP malgré moi à la Cité des Dattes de Qassim

Il était bientôt dix-neuf heures, j’avais faim, et je n’avais pas mangé depuis longtemps. Après une journée de réunions et de visites, ce dont j’avais envie, très simplement, c’était d’aller au restaurant avec mes amis, de manger quelque chose de bon et de discuter tranquillement. Mais nous avions encore à visiter la foire aux dattes. Et il faut parfois savoir sacrifier son appétit aux nécessités de la diplomatie culturelle.

Car nous avons un petit problème, au ministère de la Culture : nous sommes parfois des personnalités sans l’avoir demandé.

Je veux dire par là que, lorsque nous arrivons quelque part en tant que représentants de la Commission des musées, nous ne sommes plus tout à fait des visiteurs ordinaires. Nous pouvons devenir, sans même l’avoir voulu, une sorte de VIP. Et c’est particulièrement vrai lorsque nous sommes accompagnés par quelqu’un de la famille qui a créé l’événement.

Hier soir, le fils du fondateur du festival, Abdulaziz, fils du docteur Khaled, nous a vus arriver et a été manifestement très heureux de nous accueillir. À partir de ce moment-là, nous avons été pris dans une sorte de réseau d’affection dont il était assez difficile de sortir.

Nous sommes allés d’un stand à l’autre. On nous a fait goûter des choses absolument délicieuses. Les dattes étaient partout : dans le chocolat, dans les biscuits, dans les gâteaux, dans les desserts, sous des formes que je n’avais jamais imaginées. Tout ce qui peut être préparé avec une datte semble l’avoir été ici.

C’est délicieux mais c’est aussi extrêmement sucré. Et pour quelqu’un qui, comme le sage précaire, essaie de perdre quelques kilos afin de conserver un semblant de corps athlétique, ce n’était probablement pas la meilleure soirée de l’année.

Mais il y avait surtout cette hospitalité qui ne vous laisse pas le choix. On vous tend quelque chose, vous goûtez. On vous propose un café, vous acceptez. On vous fait asseoir, vous vous asseyez. On vous donne une boîte, vous la prenez. Puis une autre. Et une autre encore.

À un moment, je remarque quelque chose qui pourrait peut-être plaire à mon épouse. Je demande combien ça coûte. La question semble incongrue. On me répond en me donnant le produit. Je demande le prix d’une autre chose : même réponse. On me tend un sac avec les produits dedans.

Et puis, au détour de la foire, nous découvrons le studio du Tamercast. Le nom est évidemment un jeu de mots : tamer, la datte, et podcast. Un petit espace a été installé pour enregistrer des entretiens avec les visiteurs et les personnalités du festival. On me demande de m’asseoir et de participer.

Pourquoi pas, dis-je, mais surtout ne dites pas que je représente le ministère car si Sa Majesté apprend que j’ai parlé en son nom sans en avoir l’autorisation expresse, je vais en payer un prix considérable. Ici, je ne représente rien d’autre que moi et les projets dans lesquels je suis embarqué.

Je me retrouve donc devant une caméra, en train d’expliquer pourquoi le festival des dattes de Buraidah est une expérience extraordinaire.

Puis j’entends le journaliste parler de moi en arabe et me présenter comme un écrivain français célèbre. J’opine du chef, car La Précarité du Sage est en effet un phénomène de société dans mon pays d’origine. Par contre, je commence à avoir chaud quand il explique que je suis un expert international des musées. Non que cela choque ma modestie, car je mérite autant de compliments que n’importe qui, mais cela pourrait me mettre dans la mouise si des membres du gouvernement venaient à voir cette vidéo.

Enfin c’est de la sueur froid qui me coule dans le dos quand j’entends les mots « haut responsable du ministère de la Culture ».

Il va falloir réapprendre à écrire

Italie, la sagesse précaire au clair de la lune. Copyright ©️ Le Sage précaire, 2026.

Je ne sais évidemment pas ce que l’intelligence artificielle va produire dans l’université et dans le monde de la recherche. J’imagine les réunions de professeurs consacrées à ce nouveau problème : comment empêcher son utilisation ? Comment la détecter ? Faut-il l’autoriser dans certains travaux et l’interdire dans d’autres ? Faut-il modifier les examens, les mémoires, les procédures d’évaluation ? On peut imaginer des règlements, des logiciels de détection, de nouvelles formes d’examen. On peut essayer de contrôler la machine. Mais je me demande si le problème n’est pas ailleurs.

Peut-être qu’il ne s’agit plus tellement de réglementer l’intelligence artificielle. Peut-être faut-il plutôt changer ce que nous attendons d’un texte. Car si la machine sait désormais produire à notre place ce que nous considérions hier comme la marque de la bonne écriture, une langue soutenue, structurée, claire, équilibrée, raisonnable, bien argumentée, alors cette compétence n’est plus vraiment distinctive. La machine sait écrire comme un haut-fonctionnaire qui aurait fait Science-po et l’Ena. Elle sait faire tout ce que nous avons passé des années à apprendre à nos étudiants.

Alors que reste-t-il ? Il reste peut-être précisément ce que la bonne écriture universitaire avait appris à dissimuler : l’auteur, le je, le singulier et le personnel. Une odeur, une mémoire, une gêne, une façon de regarder quelqu’un, une phrase qui vient de travers, une obsession incompréhensible, un détail inutile mais que l’on n’arrive pas à oublier, une expérience qui n’a de valeur que parce qu’elle est arrivée à cette personne-là. Autrement dit, il reste le corps. Il faut désormais rechercher les traces du corps dans l’écriture : la chair, la voix, le rythme, la manière singulière dont quelqu’un pense.

Il y a quelque chose d’assez ironique dans cette histoire. Pendant des siècles, nous avons perfectionné nos manières d’écrire pour nous rapprocher d’une certaine forme d’impersonnalité. Peut-être faut-il faire marche arrière : retrouver ce qui ne peut pas être standardisé : une voix et son timbre. Il faudra peut-être accepter de nouveau les aspérités d’un texte, les phrases trop longues, les répétitions, les mots qui reviennent parce qu’ils nous obsèdent, les digressions, les détails qui semblent inutiles, tout ce qui fait qu’un texte ressemble moins à un produit fini qu’à la trace d’une pensée en train de se faire.

Nous nous trouvons avec l’écriture au moment où la peinture a vu arriver la photographie. Il fallait se réinventer car on n’avait plus besoin de peintre pour dresser des portraits. L’art moderne est né de là, entre autres choses. De même, pendant longtemps, la supériorité consistait à écrire comme une machine. Aujourd’hui que les machines savent écrire comme nous, notre supériorité pourrait bien consister à ne surtout plus écrire comme elles.

Il va donc falloir réapprendre à écrire. Et peut-être aussi réapprendre à lire.

Les derniers jours du Parti socialiste, d’Aurélien Bellanger : le roman d’une époque qui ne s’explique plus elle-même

Lu sur les plages de la Méditerranée pendant l’été 2026.

Paru en 2024 aux éditions du Seuil, Les derniers jours du Parti socialiste d’Aurélien Bellanger est un livre que je ne recommande pas, mais que je ne regrette pas d’avoir lu. Mais je ne saurais dire si je l’ai apprécié surtout pour l’avoir lu sur les plages de France et d’Italie… J’ai découvert cette année le bienfait du parasol, du sable et des bords de mer populaires.

Il s’agit d’un roman à clés consacré à la politique française contemporaine et, plus précisément, à la manière dont une partie du Parti socialiste a donné naissance à ce mouvement autoproclamé laïque et républicain, mais qui fut volontiers réactionnaire, et que l’on appelle aujourd’hui le Printemps républicain, rebaptisé dans le livre « le mouvement du 9 décembre ».

Le personnage central, Grémont, renvoie assez clairement à Laurent Bouvet, fondateur du Printemps républicain. C’est d’ailleurs l’un des principaux intérêts du livre. Connaissant mal cette figure intellectuelle et politique, j’ai apprécié d’entrer, même de façon romancée, dans un univers dont je ne connaissais que les échos médiatiques.

Autour de Grémont gravitent plusieurs personnages inspirés de figures bien réelles. Frayère évoque immédiatement Michel Onfray. Taillevent semble être un personnage composite mêlant Raphaël Enthoven, Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut et peut-être d’autres encore. L’un des deux philosophes finit même par se présenter à l’élection présidentielle, ce qui ajoute au portrait quelques traits empruntés à Éric Zemmour. Quant à Emmanuel Macron, il apparaît sous le surnom du « chanoine ».

Le problème est que ces personnages demeurent largement désincarnés. Le roman est constitué d’interminables développements historiques, philosophiques et idéologiques qui étouffent le récit. Ces développements théoriques auraient pu être plus intéressants qu’un récit, c’était le cas des premiers romans de Michel Houellebecq, mais Bellanger n’a pas la même maestria dans cet exercice.

Le livre montre assez bien comment la laïcité peut devenir, chez certains de ses défenseurs, un discours essentiellement dirigé contre l’islam. Pourtant, Aurélien Bellanger ne semble jamais prendre véritablement position. On sent un écrivain hésitant, parfois séduit lui-même par les grands récits qu’il prétend analyser.

La nation, la République, la laïcité : ces concepts reviennent sans cesse, mais ils restent suspendus dans un univers abstrait, détaché des réalités concrètes. En définitive, le roman accompagne les débats d’une gauche devenue à la fois affairiste, sécuritaire et parfaitement compatible avec le capitalisme et le pacte racial, sans jamais vraiment les éclairer.

Je n’ai pas eu le sentiment de mieux comprendre l’époque après cette lecture. Aurélien Bellanger me donne plutôt l’impression d’un auteur qui se love dans le langage de son temps et qui en reproduit les codes en leur donnant une apparence de fiction.

Et pourtant, il y a un talent d’écriture et une sorte de suspens théorique. C’est même ce qui m’a conduit jusqu’à la dernière page.

Car les dernières pages constituent la partie la plus intéressante du livre. Elles prennent la forme d’un étrange épilogue que je ne suis pas certain d’avoir compris. On y découvre un texte rédigé par un personnage nommé Sauveterre, sorte de Michel Houellebecq qui aurait écrit les mémoires de Macron avant d’être tué par un policier l’ayant pris pour un islamiste. Sauveterre, le Houellebecq du roman, portait la barbe, ce qui explique la confusion du policier, qui lui finit par se suicider, rongé par le remord. Ce renversement des rôles, cette espèce d’attentat contre Charlie Hebdo inversé, est l’une des idées troublantes du roman mais qui n’est pas exploitée.

Parmi les papiers laissés par Sauveterre figure un manuscrit inachevé racontant l’histoire d’un régicide. Le meurtrier du roi, ou du président, trouve refuge dans un château où il finit par mener une existence paisible auprès d’une femme. Et c’est sur une image inattendue que se termine le livre : la chapelle en ruine du château est devenue une mosquée clandestine.

Cette dernière scène possède une puissance symbolique que le reste du roman n’atteint jamais. Elle laisse une impression étrange, mélancolique et ambiguë.

C’est peut-être cette image finale qui justifie, à elle seule, la lecture d’un livre qui relève davantage, à mes yeux, du travail d’un habile faiseur que de celui d’un écrivain.

Mes votes (4) : Les années Sarkozy ou le sentiment de l’impuissance politique

Suite de notre série de l’été 2026 qui vous suivra aussi longtemps que nos forêts françaises brûleront. Mes votes disséqués et racontés. Aujourd’hui, les années Sarkozy.

En 2007, je vis en Chine depuis trois ans.

Une dizaine d’années plus tôt, j’avais quitté la France pour m’installer en Irlande. Quand mon niveau d’anglais s’est avéré suffisant pour les usages que j’en faisais, c’est mon niveau de chinois qui me parut beaucoup trop limité.

Deux ans à Nankin, puis deux ans à Shanghai. On n’imagine pas combien la France était populaire au début du siècle. Les Chinois adoraient Jacques Chirac, grâce à l’intérêt qu’il portait pour les cultures asiatiques. Et son refus d’accompagner les Américains lors de la guerre du Golfe de 2003 a inspiré un grand respect aux peuples en développement.

C’est depuis la Chine que j’ai assisté à la campagne présidentielle de 2007. À l’université Fudan de Shanghai, j’avais des cours à enseigner qui étaient en lien avec la politique, la presse et les sciences sociales. Cette élection était pour mes étudiants et moi un terrain d’observation privilégié du système politique français.

Le sarkozysme à Shanghai, de bon matin

La Précarité du sage, 2007

Avec les étudiants, on a étudié tous les candidats, leur programme et leurs atouts, puis on a organisé une élection au sein de l’université. Mes partenaires du consulat de France à Shanghai n’aimaient pas trop cela car ils pensaient qu’il valait mieux ne jamais évoquer la démocratie, les droits de l’homme, la république et les élections.

C’était des abrutis, trop étroits d’esprit pour le monde tel qu’il va. Ils prennent l’autocensure pour de la prudence, et la couardise pour de la sagesse. Le sage précaire avait confiance dans l’intelligence des Chinois, plus que dans celle du monde diplomatique français. Mes étudiants ont voté en masse pour Sarkozy. Un de mes collègues aimait beaucoup son nez allongé : pour un asiatique, les nez longs ont quelque chose de séduisant…

J’ai voté pour Ségolène Royal aux deux tours.

Je crois que le traumatisme du 21 avril 2002 explique en grande partie ce choix. Cinq ans plus tôt, la gauche avait appris qu’aucune élection n’était acquise. Cette fois, il fallait éviter toute dispersion.

Je n’ai pourtant jamais pensé que la campagne de Ségolène Royal était une réussite. Mes amis anglais et irlandais m’ont souvent reproché ce jugement de ma part. À leurs yeux, critiquer sa campagne revenait à révéler une forme de sexisme très français. Or mon jugement n’avait rien à voir avec le fait qu’elle soit une femme.

Je trouvais simplement que son programme manquait de clarté et de cohérence. D’une certaine manière, le problème était déjà le même en 2002 avec Lionel Jospin avec en plus la honte de voir une classe politique se contenter de slogans. « Désir d’avenir », « La France présidente », « l’ordre juste », toutes ces conneries étaient censées suffire. La gauche centriste semblait avoir renoncé à proposer une véritable vision du monde.

Elle donnait parfois l’impression de ne vouloir qu’une seule chose : rassurer. Rassurer les marchés. Rassurer les acteurs économiques. Rassurer tous ceux qui craignaient un changement trop important : les épargnants, les retraités, les propriétaires, les fonctionnaires, les salariés, les cadres…

Mais une campagne électorale ne peut pas se limiter à une gestion raisonnable des affaires courantes. Il faut aussi donner envie.

Pendant ce temps, une personnalité occupait tout l’espace médiatique : Nicolas Sarkozy. Je me souviens des émeutes urbaines de 2005. J’étais déjà professeur en Chine. Mes étudiants voyaient à la télévision les images d’une France en flammes et me posaient des questions auxquelles il n’était pas facile de répondre.

Je ne disposais pas d’une grande diversité de sources d’information. Je suivais les événements de loin, avec le sentiment de regarder mon propre pays à travers un miroir déformant. C’est aussi à cette époque que j’ai commencé à écrire mon blog.

Je me suis alors retrouvé dans une situation étrange : j’essayais d’expliquer aux autres pourquoi je ne voulais pas voter pour Nicolas Sarkozy, et par l’écriture je tachais surtout de me l’expliquer à moi-même, c’est-à-dire de trouver les arguments les plus singuliers, les plus forts.

Je n’étais pas convaincu par l’accusation d’ultralibéralisme que beaucoup formulaient à son encontre. Ce n’était pas là que se situait, selon moi, le véritable problème. Ce qui me dérangeait profondément, c’était son rapport à l’autorité. Je me souviens notamment de ses déclarations sur l’école et sur la nécessité de rétablir l’autorité. J’avais le sentiment que le savoir, la connaissance et la culture occupaient une place secondaire dans sa vision du monde.

La discipline et l’ordre me semblaient devenir une fin en soi, ce qui était l’opposé de l’autorité, au sens philosophique du terme.

Je percevais chez lui une forme de mépris pour la culture. Quelques mois après son élection, son discours de Dakar a confirmé mon malaise. Entendre le président de la République déclarer que l’homme africain n’était pas suffisamment entré dans l’histoire m’a profondément choqué. Je n’y voyais pas une simple maladresse mais une faute politique et morale, donc une faute historique. Les débats faisaient rage sur mon blog.

Les années qui ont suivi n’ont fait que renforcer mon rejet.

Au fond, ce qui me gênait le plus n’était ni son programme économique ni ses réformes. C’était son manque de cohérence et son incarnation de la fonction présidentielle.

Comme beaucoup de Français, j’avais le sentiment de ne plus reconnaître mon pays dans cette manière d’exercer le pouvoir. Il y avait quelque chose de nerveux, d’agressif, de vulgaire, qui me semblait incompatible avec l’idée que je me faisais d’un représentant de la France.

Pendant ces années, j’ai commencé à éprouver un sentiment nouveau : l’impression que les élections françaises ne décidaient plus vraiment du cours de l’histoire. Nous suivions presque autant la politique américaine que la politique française. George W. Bush, la guerre en Irak, les grands bouleversements géopolitiques : tout semblait se jouer ailleurs.

La France, elle, était rentrée dans le rang, et redevenait un vassal soumis à l’Otan et aux États-Unis.

Avec le recul, les affaires judiciaires qui ont ensuite éclaté autour de Nicolas Sarkozy ont confirmé certaines intuitions que beaucoup d’entre nous avaient déjà à l’époque. Un sentiment de vivre dans un climat de corruption et de gabegie sans limite.

À partir de cette période, j’ai commencé à voter pour limiter les dégâts. Et à la fin du quinquennat de Sarkozy, j’étais content de voir Strauss-Khan écarté de la course, car ses frasques nous auraient plombé le moral encore davantage.

François Hollande et son caractère transparent était tout ce que je désirais pour mon pays fatigué, vieillissant et énervé.

Retour sur l’affaire Guillaume Erner : que signifie l’apostrophe « On vous laisse parler tout seul » ?

Il faut écouter la très belle émission que Guillaume Erner a consacrée à Marc Bloch à l’occasion de son entrée au Panthéon. Pendant près de vingt minutes, l’émission est d’une grande qualité. Grâce à la présence de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, l’auditeur bénéficie d’une réflexion historique d’une rare intelligence. Nous avons la chance de compter parmi nous des historiens de cette stature, capables de faire revivre une œuvre, une époque et une pensée sans jamais céder à la facilité.

« On vous laisse parler tout seul », Boucheron à Erner

Marc Bloch apparaît dans toute sa complexité : immense historien, résistant, républicain, assassiné en 1944 après avoir été arrêté par la Gestapo avec la participation de collaborateurs français. Né dans une famille juive, il ne pratiquait pas sa religion et se définissait avant tout comme Français, profondément attaché à la République. Son identité juive relevait de son histoire familiale, non d’un engagement religieux ou politique.

Puis, à la toute fin de l’entretien, Guillaume Erner déplace brusquement la conversation vers un tout autre sujet : la résurgence contemporaine de l’antisémitisme et de la critique d’Israël. Selon lui, la haine des juifs prendrait aujourd’hui des formes nouvelles, notamment à travers l’usage de termes comme « sioniste » ou « génocidaire » dans les débats autour d’Israël.

C’est précisément à cet instant que, selon moi, l’émission perd de sa force intellectuelle pour devenir un simple bourbier médiatique. Le lien établi entre Marc Bloch et les polémiques contemporaines est artificiel. Rien, dans la vie ou l’œuvre de Bloch, ne justifie de l’enrôler dans les controverses actuelles sur Israël ou la critique des massacres commis en son nom. Faire du destin tragique du médiéviste Bloch un point d’appui pour commenter l’actualité politique me semble constituer une grave erreur de perspective.

Marc Bloch au Panthéon

Patrick Boucheron, avec beaucoup d’élégance, refuse d’entrer dans ce terrain. Avec sa collègue historienne Alya Aglan, impeccable elle aussi, il recentre constamment la discussion sur l’histoire de Marc Bloch. Le contraste est saisissant : d’un côté, la volonté de comprendre un homme et son époque ; de l’autre, la tentation de ramener cette histoire aux débats qui obsèdent un journaliste pro-Israël.

Alya Aglan, impeccable, peine à se faire entendre par Guillaume Erner

Le véritable enjeu est pourtant ailleurs. On peut condamner les crimes antisémites tout en critiquant la politique menée aujourd’hui par le gouvernement israélien, tout cela relève d’un débat politique et moral distinct. Assimiler ces critiques à des formes renouvelées d’antisémitisme obscurcit la compréhension de deux réalités qui méritent d’être pensées séparément.

C’est d’ailleurs ce que semble suggérer, en creux, la réaction de Patrick Boucheron : l’histoire exige de la rigueur, de la nuance et le refus des analogies hâtives. « On vous laisse parler tout seul », dit-il à un Erner qui voudrait, sinon un soutien à Israël, au moins une absence de soutien explicite à l’idéologie humaniste qui défend la dignité des Palestiniens.

Erner n’écoute plus que son obsession personnelle et perd pied. Le lendemain de cette émission que je qualifie d’historique, il invite Marine Le Pen et commet la faute professionnelle qui avait pour but de faire passer Mélenchon pour aussi antisémite que Jean-Marie Le Pen. Ce dérapage professionnel, il l’a fait sous le coup de la colère due à Patrick Boucheron qui lui a dit : « Vous êtes tout seul avec votre obsession pro-israélienne. Vous n’aurez pas le soutien des chercheurs et des historiens. On vous laisse parler tout seul, c’est-à-dire avec la poignée de fanatiques qui noyautent les plateaux télé. »

Erner sera sanctionné, mais pas comme je l’aurais voulu.

Cette émission mérite donc d’être écoutée, puis réécoutée. D’abord pour la magnifique leçon d’histoire que donnent Patrick Boucheron et Alya Aglan sur Marc Bloch, figure majeure de notre patrimoine intellectuel. Ensuite parce que sa conclusion offre, malgré elle, une réflexion sur les difficultés de notre époque : la tentation permanente de faire parler le passé au service des obsessions du présent, quitte à lui faire dire ce qu’il ne disait pas.

Guillaume Erner doit-il être protégé de lui-même pour sauvegarder la qualité de l’information sur France Culture ?

De la notion de « déport éditorial »

Guillaume Erner est, à mes yeux, l’un des meilleurs journalistes de sa génération. Son sens de l’interview, sa capacité à faire dialoguer des points de vue opposés et ses qualités pédagogiques contribuent largement à l’intérêt de la matinale de France Culture. C’est précisément parce que j’apprécie son travail que je m’interroge aujourd’hui sur une difficulté récurrente qui a pris une dimension insupportable.

Guillaume Erner a lui-même consacré un livre à ce qu’il appelle sa « judéo-obsession ». Le terme est le sien. Il y décrit l’importance que prennent, dans son rapport au monde, les questions liées à la judéité, à Israël et à l’antisémitisme. Qu’un journaliste reconnaisse aussi lucidement une préoccupation personnelle est plutôt une qualité. Mais cette reconnaissance soulève une autre question : que se passe-t-il lorsque cette implication personnelle finit par interférer avec l’exercice du métier de journaliste ?

Ces dernières années, (le fameux tournant de 2023), plusieurs séquences m’ont donné le sentiment que cette frontière était poreuse. Je pense notamment à certaines interviews consacrées au conflit israélo-palestinien ou à ses prolongements dans le débat public français, où l’entretien semble se transformer en confrontation. Les échanges avec Francesca Albanese ou avec Patrick Boucheron ont, chacun à leur manière, nourri cette impression chez de nombreux auditeurs.

Plus récemment, la diffusion d’un montage truqué concernant un responsable politique accusé à tort d’être antisémite, finalement suivie d’excuses de Guillaume Erner pour un défaut de vérification, a rappelé a minima qu’un journaliste expérimenté pouvait commettre des erreurs lorsque la vigilance professionnelle faiblit. Le problème est que ce n’est pas une erreur, c’est plutôt une faute que la sagesse précaire décrète « faute professionnelle ».

Cette affaire du montage frauduleux qui diffamait Jean-Luc Mélenchon en est la preuve : il fallait aussi s’excuser auprès de Mélenchon et des gens de gauche pour cette diffamation. Cette faute professionnelle appelle une sanction, mais quelle sanction ?

Moi qui ne suis ni mélenchoniste ni même de gauche, je propose une solution de sagesse que je crois à la fois équilibrée et novatrice sur le plan du droit des journalistes.

Dans de nombreuses professions, des mécanismes existent pour gérer les conflits d’intérêts ou les conflits d’implication. Un magistrat peut se déporter lorsqu’il existe un doute sur son impartialité. Un expert peut être récusé s’il présente un conflit d’intérêts. Un chercheur est tenu de déclarer les liens susceptibles d’influencer ses travaux. Ces dispositifs ne constituent pas des condamnations morales ; ils visent à préserver la confiance dans l’institution.

Pourquoi ne pas imaginer un mécanisme comparable dans le journalisme ?

J’appelle cela, à titre provisoire, un « déport éditorial ». Lorsqu’un journaliste démontre, de manière répétée, une difficulté à maintenir la distance professionnelle requise sur un champ précis de l’actualité, il pourrait être décidé (idéalement avec son accord, mais dans ce cas d’espèce j’imagine même à son initiative) qu’il cesse temporairement de traiter ce domaine. Les sujets concernés seraient confiés à d’autres journalistes de la rédaction.

Une telle mesure serait infiniment moins lourde qu’une suspension ou qu’une éviction. Elle ne remettrait pas en cause les compétences générales de la personne concernée. Elle reconnaîtrait simplement qu’aucun journaliste n’est totalement imperméable à ses engagements, à son histoire personnelle ou à ses sensibilités.

Dans le cas de Guillaume Erner, cela signifierait qu’il continue pleinement son travail d’intervieweur et d’animateur de la matinale, tout en laissant à d’autres le traitement des questions directement liées à Israël, à la Palestine ou à l’antisémitisme. Rien ne l’empêcherait, en dehors de ses fonctions de journaliste de la matinale, d’exprimer ses analyses dans des livres, des conférences ou des tribunes, comme tout intellectuel.

Ce que je propose n’est en rien une censure, mais au contraire une organisation de l’espace public du débat pour que ceux qui sont garants de la pluralité ne soient pas gênés par leur propre biais.

Cette proposition ne repose pas non plus sur l’idée qu’un journaliste devrait être neutre au sens d’être dépourvu de convictions. Elle repose plutôt sur une exigence plus modeste mais essentielle : savoir reconnaître lorsqu’un sujet devient si personnel qu’il risque d’altérer la qualité du travail journalistique.

Le véritable enjeu n’est pas le cas individuel de Guillaume Erner. Il est de savoir si les médias de service public doivent se doter de procédures explicites permettant de gérer les situations où un biais personnel, quel qu’il soit, devient suffisamment manifeste pour fragiliser la confiance du public.

Prenez exemple sur les journalistes noirs et arabes qui présentent et animent des journaux ou des émissions de débat : ils redoublent de vigilance dès qu’un sujet s’approche du racisme. C’est ce qu’énonce est en droit d’attendre sur radio France.

L’intelligence mécanique des penseurs humains de l’IA

J’ai écouté le dernier entretien de Laurent Alexandre sur Thinkerview. Il était flanqué d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, censé représenter une nouvelle génération face aux bouleversements de l’intelligence artificielle.

Ce qui m’a frappé n’est pas ce qu’ils ont dit sur l’IA, mais ce qu’ils ont révélé, malgré eux, de leur conception de l’intelligence.

Tout au long de l’entretien, il était question de QI, de performances cognitives, de capacités intellectuelles exceptionnelles (le vieux a aussi beaucoup parlé de sexualité mais c’est une autre affaire et c’était franchement immature – c’est-à-dire viriliste). Les deux parlaient d’individus ayant un QI de 150 ou 160 comme on parlerait de moteurs particulièrement puissants. L’intelligence semblait être réduite à une grandeur mesurable, quantifiable, comparable.

Or c’est précisément à ce moment-là que j’ai eu l’impression d’entendre un manque d’intelligence.

Car le moment le plus original de l’émission apparaît quand on leur demande s’ils lisent et écrivent de la poésie. Gêne des deux spécialistes : ils n’y connaissent rien. Mais rien de rien. Or la poésie, on le sait, ce n’est pas un domaine de l’art parmi les autres, c’est au contraire le coeur vibrant d’une langue, l’essence d’une littérature, donc une dimension incontournable de notre rapport au monde.

Comment peut-on parler d’intelligence tout en étant incapable d’apprécier la poésie ? Comment peut-on prétendre réfléchir à l’avenir de l’humanité sans s’intéresser aux imaginaires, aux récits, aux rythmes, aux symboles, et plus qu’aux simples symboles, aux différentes couches de significations dans un mot ? Être indifférent à la poésie, c’est se fermer à tout ce qui fait qu’un être humain n’est pas seulement une machine de traitement de l’information.

Toujours plus fort dans la bêtise, comment peut-on annoncer avec assurance ce qui se passera en 2100 sans intégrer les principales incertitudes de notre époque ? Et « incertitudes », c’est une façon de parler, car il y a quand même quelques certitudes auxquelles nous faisons face : le dérèglement climatique, les tensions géopolitiques, les guerres actuelles, les réarmements qui figurent les risques de conflits futurs, les pénuries d’eau, les limites énergétiques, les déséquilibres économiques, les conséquences du capitalisme financier mondialisé.

Toutes ces variables sont absentes des récits technologiques des deux Alexandre.

Ils nous expliquent ce que sera l’humanité dans soixante-quinze ans comme si les structures actuelles du monde étaient durables. Comme si les États-Unis allaient conserver indéfiniment leur position dominante. Comme si les rapports de puissance restaient stables, comme si la Chine n’avait pas déjà détrôné les Etats-Unis, bref comme si l’histoire s’était arrêtée et que seule l’IA allait continuer de manière exponentielle sa progression vertigineuse face à la limite et la lenteur de l’esprit humain.

Pour l’instant, je n’ai pas encore entendu quelqu’un parler d’IA avec assez d’intelligence pour que mon esprit limité et lent prenne du plaisir à l’écouter.

L’Abandon, un film qui exhibe son antiracisme mais qui échoue à expliquer la mort d’un professeur

L’Abandon, sous-titré Les 11 derniers jours de Samuel Paty, est un film de Vincent Garenq avec Antoine Reinhardt et Emmanuel Berco. Il revient sur l’affaire qui a inévitablement marqué et bouleversé la France : celle de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie assassiné après avoir été la cible d’une campagne de dénonciation et de désinformation à la suite d’un cours sur la liberté d’expression utilisant des caricatures de Charlie Hebdo.

J’ai regardé ce film avec intérêt avec ma mère. Je passais quelques jours avec elle à Villefontaine et nous avons marché dans la cité HLM où elle habite, jusqu’au cinéma Le Fellini, qui fait preuve d’une belle longévité. Dans la salle, des profs à la retraite, la crème de la crème.

Malgré la gravité du sujet, le film se regarde sans difficulté et possède une dimension pédagogique indéniable. Il n’y a même quasiment que cela (exception faite de l’excellence des comédiens), de la pédagogie. On sent que le réalisateur avance comme un professeur dans sa salle de classe, avec une grande prudence. Le film cherche manifestement à éviter toute récupération politique ou toute accusation de stigmatisation d’une communauté.

Cette intention se traduit par la représentation d’une grande diversité de personnages français « issus de l’immigration », majoritairement montrés comme des individus doux, raisonnables, respectueux et bienveillants. Le scénario insiste ainsi sur le fait que les tensions et les dérives ne concernent qu’un nombre très limité de personnes. Parmi les personnages à l’origine de la polémique figure notamment l’élève dont le mensonge déclenche une partie de l’engrenage, ainsi que quelques militants qui alimentent la controverse. Mais le film prend soin de montrer que la plupart des acteurs de cette histoire ne souhaitent ni violence ni tension.

L’un des choix les plus marquants du film concerne le meurtrier lui-même. Celui-ci demeure une silhouette, presque une ombre. Il apparaît peu, parle peu, et le spectateur n’a pratiquement aucun accès à sa psychologie ou à son parcours. Le film semble suggérer l’influence de l’isolement et des réseaux sociaux, mais sans véritablement approfondir la question. Comme si cela n’en valait pas la peine.

C’est peut-être là que se situe, à mes yeux, la principale limite de l’œuvre. Alors que les mécanismes de la polémique sont largement développés, le processus qui conduit à l’assassinat reste dans l’ombre. Or il n’y a qu’un assassin, contrairement à ce que laissent croire les condamnations à de lourdes peines de ceux qui ont harcelé le malheureux professeur.

Ce que j’ai aimé, c’est que personne ne veut la mort de Samuel Paty, à part le criminel lui-même. Même ceux qui protestent contre le professeur, à tort car ils basent leur opinion sur le mensonge de la jeune fille, ils ne disent rien qui conduise au passage à l’acte du meurtrier gavé de vidéos de Daesh. Il n’existe aucune continuité (dans le film, s’entend) entre les paroles de l’islamiste qui prétend mener la campagne anti-Paty sur les réseaux et la mise à mort de ce dernier.

Plus généralement, je trouve qu’on peut s’identifier avec tous les personnages (sauf le meurtrier). Le film met en scène l’abandon de Paty, et beaucoup disent que ses collègues qui se sont désolidarisés de lui sont des lâches et des salauds. Mais moi, je les comprends, ses collègues. Je ne sais pas comment j’aurais agi dans la circonstance, je pense que j’aurais cherché à aider et protéger Paty, mais je sais aussi que j’aurais trouvé inappropriée l’une des caricatures, et jugé étrange que des élèves aient été invités à quitter la salle de classe quelques instants pendant le cours. Ce sont des choses qui ne se font pas et qui posent des problèmes éthiques et déontologiques.

Mais évidemment ça ne mérite pas d’être harcelé, ni même d’être sanctionné. Et encore moins d’être assassiné.

Et c’est sur ce bloc obscur que l’interprétation du film achoppe. Rien ne justifie ce crime et il est atroce de juger les gens à l’aune de cette tragique conclusion. Car ce meurtre ne vient pas en conclusion d’un enchaîne d’événements, mais comme un irruption d’un élément étranger survenu de nulle part.

Un autre film pourrait sans doute explorer davantage la dimension meurtrière et tenter de comprendre comment un individu en vient à commettre un tel acte.

Mais nos pays ne sont pas encore prêts à faire un effort pour comprendre les motivations des djihadistes. Nos pays sont, à cette minute, surtout occupés à comprendre comment et pourquoi on devient néo-nazi, suprémaciste blanc et/ou masculiniste féminicide. Les musulmans qui tuent, on n’est pas prêts à essayer de comprendre le mécanisme qui les mène à cette folie, car j’imagine qu’on les considère comme déjà contaminés par une religion encline aux châtiments les plus cruels.

Au final, L’Abandon remplit une partie de sa mission pédagogique. Il met en valeur la qualité humaine et professionnelle de Samuel Paty et montre combien les questions du « débat d’idées », de la « liberté d’expression » et du « rôle de l’école », semblent vaines et à côté de la plaque devant la pulsion de mort d’un déséquilibré qui peut s’en prendre à un Dominique Bernard l’année suivante, sans alibi polémique d’aucune sorte.

Mon malaise vient donc d’une banale prise de conscience : le film souligne une évidence essentielle mais qui n’avait pas besoin d’être rappelée, tellement elle fait consensus : aucun désaccord, aucune polémique et aucune erreur éventuelle ne peuvent jamais justifier la mort d’un homme, et d’ailleurs, on ne saura rien de ce qui a motivé celle de Samuel Paty.

Akim Omiri éteint ses accusateurs : les Français débattent tranquillement

youtube.com/watch

Une émission de radio filmée a été envahie par des militants qui se revendiquent pour le respect des juifs. Ils protestent contre une émission qu’ils jugent antisémite.

Eux-mêmes, les manifestants, se disent juifs, et l’animateur de l’émission incriminée est musulman, d’origine algérienne. Chouette, une confrontation juifs contre arabes, la France n’attendait que cela : du grabuge, de la bagarre, des mecs de banlieue qui viennent en découdre avec des feuj aux cris d’Allah Akbar… du miel pour l’extrême-droite.

Ce qui s’est passé se voit sur la vidéo que je poste : l’animateur invite la représentante du groupe insurgé à venir s’asseoir et à s’expliquer. On assiste à un échange courtois, contradictoire, parfois amusant, et par une déroute totale des accusateurs qui finissent par sortir dans le calme car ils n’ont pas reçu la violence et l’antisémitisme qu’ils étaient venus chercher.

J’en tire deux enseignements :

1. Les gens de gauche ne sont pas aussi stupides ni aussi racistes qu’on le prétend dans les beaux quartiers parisiens.

2. Depuis le 7 octobre 2023 et la vengeance cruelle d’Israël, le monde a changé et les arguments pro-sionistes ne portent plus. Fini le temps de Dieudonné où il suffisait de proférer des mensonges toute la journée sur les plateaux de télé pour convaincre une majorité de Français de rejeter telle ou telle figure médiatique.

Il y a vingt ans, je me devais de défendre Dieudonné contre les mensonges, mais aujourd’hui les menaces du système pro-israélien ne font plus peur à personne. Les tirades de Caroline Fourest n’impressionnent plus personne, les tweets injurieux de Raphaël Enthoven ne font rire personne, les accusations d’antisémitisme relayées tous les jours sur toutes les chaînes des médias n’empêchent plus personne de voter quand même à gauche.

Lire aussi : « C’est fini »/ La bascule du 7 octobre 203

La Précarité du sage, janvier 2024

Conclusion

Ce qui m’intéresse et m’émeut dans cette vidéo, ce n’est pas la dévitalisation du camp pro-massacre, ni l’échec manifeste du projet visant à faire l’amalgame entre juifs et Israël. Ce qui me plaît c’est la douceur des échanges que l’on voit sur la vidéo. La courtoisie et l’élégance d’Akim Omiri. On sent qu’il pourrait devenir ami avec la brave jeune femme qui proteste et qui n’a pas été préparée par les bons avocats.

C’est le retour de la conversation à la française qui supplante les simples invectives, les rouleaux compresseurs financés par des milliardaires, les insultes proférées sans contradictions et sans arrêts contre la gauche.

J’en suis ému car, pour un Français qui passe la plupart de sa vie à l’étranger, ça fait du bien d’avoir des raisons d’être fier de sa culture.