Traverser à vélo l’Algérie des années 1980

Il rêvait d’Algérie et de bicyclette, alors quand il a terminé ses études de médecine, il s’est offert ce rêve, mais c’était sans compter sa compagne, Béatrice, qui ne supporte pas de voir partir son amoureux loin d’elle. Elle aurait pu l’accompagner dans ce voyage mais elle n’aime pas le vélo.

À la fin du récit, le narrateur est à Tamanrasset et n’a toujours pas réglé son conflit conjugal. Le lecteur ne saura pas si le couple tiendra.

Entre temps, Denis Fontaine aura rencontré l’Algérie des années 1980, celle que j’ai connue moi aussi quand j’étais enfant. Une Algérie entre deux époques historiques : non plus celle des grands espoirs socialistes des années d’indépendance, pas encore celle de la guerre civile entre militaires et islamistes. C’était un pays paradoxal, sûr de lui et accueillant, légèrement arrogant et globalement bienveillant envers les voyageurs français.

On y découvre Ghardaia et le M’zab dans sa réalité ibadite, cet islam qui refuse d’adhérer au sunnisme et au chiisme. À la différence de l’ibadisme que l’on pratique au sultanat d’Oman, où il est majoritaire, celui de l’Algérie fut un acte de résistance berbère à l’invasion des Arabes il y a mille ans.

C’est à Ghardaia que le voyageur reçoit à la poste restante des courriers de son amoureuse, restée en France, qui se demande où va cette histoire d’amour. Et c’est le coeur lourd que Fontaine déambule dans ces villes ibadites. La plupart des femmes croisées dans la rue y étaient voilées entièrement, contrairement à ce que l’on raconte aujourd’hui, les maisons y sont sans fenêtres apparentes, et pourtant, on s’y sent accueilli :

C’est à Ghardaia que je ressens le mieux le paradoxe du monde arabe, ce mélange intime d’ouverture et de fermeture.

Denis Fontaine, La route de Tamanrasset, p. 86.

Il est paradoxal que ce soit précisément un territoire berbère qui inspire au voyageur cette révélation sur le monde arabe.

Le récit de Fontaine donne à voir une Algérie qui aurait pu trouver le chemin de la réconciliation avec la France, n’étaient les impondérables de l’histoire et des hommes. C’est peut-être pour cela que l’écrivain voyageur rejoue cette comédie humaine de la réconciliation conjugale, comme un fil conducteur qui s’entremêle avec le trajet géographique.

Deux imams de Suisse

Pour la prière du vendredi, je me rends à la moquée de Lausanne, en Suisse. Je ne me renseigne pas, je vais dans celle qui est indiqué sur Google Map, sans réfléchir. Elle est située près de la gare, dans un assez beau bâtiment qui doit être une ancienne usine des années trente. Le quartier est environné de construction qui fleurent bon l’art déco.

L’imam parle beaucoup arabe puis se met au français après un long moment. Je n’ai pas bien compris le sujet principal de son prêche, s’il avait ou non défini un angle, ou ne serait-ce qu’une problématique.

Ce dont je me souviens, ce sont des leçons qu’il s’est mis à débiter comme un automate au bout d’une demi-heure de prêche. C’était un véritable festival de dogmes obscurantistes qui feraient fuir n’importe qui loin de l’islam :

  1. Il est interdit de serrer la main d’une femme. C’est ainsi, il n’y a rien à discuter. Ceux qui arguent qu’en Europe, cet interdit est inadapté, ceux-là sont des mécréants. « Comment ça faut s’intégrer ?, dit l’imam. Alors je vais perdre ma religion pour m’intégrer ? Qu’est-ce que vous êtes prêts à faire pour vous intégrer ? Aller avec vos amis le samedi soir et boire des bouteilles d’alcool, c’est ça s’intégrer ? »
  2. Écouter de la musique est un péché. « Pas un péché aussi grave que la fornication, mais quand même c’est un petit péché. »
  3. Il fait la liste des comportements autorisés ; il qualifie ces actes de « sunna » et il précise que si quelqu’un respecte bien toutes ces règles, il lui sera plus facile d’entrer au paradis.

Cette liste des recommandations montre que cet homme vit dans un autre monde.

  1. Porter une robe blanche.
  2. Porter une barbe.
  3. Mettre du khôl autour des yeux.
  4. Se parfumer.
  5. S’asseoir quand on boit.
  6. Manger avec trois doigts de la main droite.

Je n’ai pas pu m’empêcher de rire quand il a parlé du maquillage autour de yeux.

J’ai regardé autour de moi. Il n’y avait pas foule. Aucun des hommes présents ne suivait ces préceptes. Aucun ne s’était maquillé avant de venir prier, et aucun n’était paré d’une belle robe blanche. En revanche, j’ai ressenti une petite gêne dans l’assistance. La gêne n’est pas nouvelle apparemment, si j’en crois ce quotidien de Lausanne qui informait qu’une association musulmane avait dénoncé cette mosquée pour incitation à la haine.

L’association présidant à la mosquée serait d’une mouvance dite « Ahbache » apparue au Liban dans les années 1980, mais je n’ai pas de certitude à ce sujet. Pour en savoir davantage sur ce courant ahbachiste, fondée par un cheikh éthiopien établi au Proche-Orient, voir notamment cet article de Dominique Avon.

Je ne veux pas prendre parti pour ou contre un courant de pensée, qu’il soit libanais ou non. Moi, ce qui m’importe, c’est qu’on laisse les fidèles tranquilles dans leur quête d’une vie bonne et heureuse. Dire qu’il ne faut pas serrer la main des femmes pendant un prêche du vendredi, ce n’est pas intelligent, c’est blessant pour nous tous, c’est méprisant pour les femmes et cela éloigne les musulmans du mode de vie simple et modeste qu’ils cherchent à observer. Ce type de règlements fait beaucoup de mal aux communautés qui suivent ce type d’imam, les freine dans leur recherche d’emploi, les isolent dans la société. En un mot, j’avais affaire à un phénomène sectaire.

En naviguant sur internet, je glane de nombreux articles et commentaires sur l’imam et cette mosquée. Le journal Le Temps annonce qu’en 2004 déjà, l’imam Al Rifai fut poignardé par un Tunisien fanatique. Depuis, ce même prêcheur qui incite tout le monde à se maquiller tout en rejetant l’homosexualité, n’a de cesse de dénoncer « tous les extrémistes », et considère toutes les associations existant à Lausanne d’extrémistes.

Apparemment, la pratique suisse de cette religion est tiraillée entre plusieurs groupes qui se vouent une haine destructrice. Pauvres gens de Lausanne.

Heureusement j’ai assisté à une autre cérémonie religieuse qui ma mis du baume au coeur. Dans une autre salle de prière, dans un autre quartier de Lausanne, un autre imam a célébré un mariage de deux jeunes Suisses musulmans d’origine tunisienne. Le prêche était en français, saupoudré d’un peu d’arabe pour citer les Écritures dans le texte. Les paroles de ce deuxième imam de Lausanne étaient pleines de sagesse et de modération.

La famille de la mariée m’a fait l’honneur de me prier d’être le témoin de leur fille, ce que j’ai accepté avec dignité. L’imam avait préparé un prêche relativement long, et il s’adressa presque à moi, en me regardant dans les yeux, quand il me dit que le mariage enseignait « la patience« . Comme savait-il donc que la patience était en effet une des vertus qui me demandent le plus d’effort ?

Femmes et hommes étaient ensemble dans la salle de prière, des femmes portaient un voile, des femmes laissaient leurs cheveux apparents, et d’autres femmes firent des aller-retour dans la soirée entre voile et cheveux. Les filles et l’épouse unique de cet imam appartenaient à ces trois catégories.

Heureux peuple de Lausanne.

Perspectives littéraires sur l’oeuvre d’Ibn Battuta

Ibn Battuta en Egypte, ill. de Léon Benett, dans un livre de Jules Verne, 1878.

J’ai le plaisir d’annoncer ma dernière publication dans la belle revue canadienne Études littéraires. Un article de recherche en littérature comparée concernant le grand voyageur médiéval né au Maroc, Ibn Battuta. Je suis bien aise car c’est un travail qui synthétise plusieurs années d’efforts et de promenades mentales.

Dans ce blog, j’écrivais déjà sur la tradition arabe de l’écriture viatique début 2015. Puis je mettais en ligne une série de billets sur la Rihla d’Ibn Battuta, que j’étudiais plus précisément.

La même année, Abdelkader Damani, commissaire d’une biennale d’art au Maroc me commandita un article sur Ibn Battuta pour le catalogue de l’exposition, ce que je fis avec plaisir.

Il y eut aussi un temps de voyage géographique associé à cette recherche. Je fis un court séjour à Fès, au Maroc, pour faire un reportage radio sur le voyageur, car c’est à Fès qu’il finit sa vie et dicta son récit de voyage. Le reportage n’a pu se faire mais mon expérience de Fès m’inspira des idées inédites sur le rapport d’Ibn Battuta avec son mécène, la ville nouvelle de l’époque et le concept d’oeuvre totale propre au sultan berbère qui tenta d’incarner une sorte de renaissance culturelle au XIVe siècle.

Plus tard, pendant l’été 2015, je donnais une conférence sur le même auteur dans un colloque sur la littérature des voyage organisée au Royaume-Uni. Les participants critiquèrent l’usage que je faisais du merveilleux. Leurs critiques bienveillantes me motivèrent à poursuivre mes recherches pour prouver et démontrer que mes intuitions étaient bonnes.

L’année suivante je fus recruté par une université du sultanat d’Oman, pays que visita en son temps le grand voyageur marocain, et dont il parle avec précision. C’est là que j’organisai un colloque intitulé « Arabie et Littérature de voyage », dans lequel je proposai une nouvelle conférence sur les effets de traduction de sa Rihla en français.

Ce dernier article qui vient de paraître est donc le fruit de plusieurs couches sédimentées de recherches différentes sur le même livre. Il faut préciser que le récit de voyage d’Ibn Battuta est une somme considérable et qu’on peut passer sa vie à l’étudier.

La revue à laquelle j’ai soumis l’article a fait relire le manuscrit par des spécialistes d’Ibn Battuta qui n’étaient pas forcément littéraires eux-mêmes. Ils étaient africanistes si je ne m’abuse, si bien que j’ai dû explorer des chercheurs historiens, archéologues et anthropologues spécialistes de l’Afrique médiévale, ce qui me plut infiniment. Les remarques de ces relecteurs éditeurs m’aidèrent considérablement à améliorer l’article dans son ensemble et dans son détail.

Voilà. Cet article enfin publié dans une des revues les plus reconnues sur le plan international est certainement la conclusion de toutes ces années d’explorations diverses. À moins que ce soit l’avant-dernière étape sur le trajet qui mène à la publication d’un livre en bonne et due forme. Qui vivra verra.

Birkat al Mouz, le livre est paru

Le livre est paru ces jours-ci aux éditions de L’Harmattan.

Il peut se lire comme un récit de voyage ou de séjour au sultanat d’Oman.

Ce que je n’écris pas sur la quatrième de couverture, néanmoins, c’est qu’il peut se lire aussi comme une romance. Chaque chapitre correspond à une année : de 2015 à 2020, un chapitre par an. Mais si on y regarde de plus près, la structure correspond aussi aux étapes principales d’une histoire d’amour.

Chapitre 1 : Solitude du narrateur et donjuanisme vain.

Chapitre 2 : Rencontre, coup de foudre et stratégies de séduction.

Chapitre 3 : Voyage de noce à Mascate.

Chapitre 4 : Vie conjugale dans l’oasis.

Chapitre 5 : Le couple comme machine de guerre.

Le livre paraît opportunément un mois avant les fêtes de fin d’année 2021. Des palmiers au pied des sapins.

Une nuit à l’opéra de Mascate

Nous traînons sur l’esplanade minérale qui fait face à l’entrée. Des familles et des couples se prennent en photo. Hajer dit que l’architecture fait penser aux forts traditionnels d’Oman. Je trouve que la forme fait plutôt penser à une mosquée déstructurée. Cela revient probablement au même.

Ou plutôt, ce à quoi je pense quand je considère l’opéra de Mascate, c’est à une pierre précieuse taillée et fermée sur elle-même. Un gros diamant crémeux, fait pour attirer les foules, mais qui garde son énergie pour ceux qui sont à l’intérieur. De fait, quand nous entrons, la lumière et les couleurs sont splendides. Ocres, moirées, satinées, elles baignent la démarche d’Hajer d’un velours doré.

Nous sommes en avance. Nous en profitons pour nous promener dans les travées et le magnifique hall central du bâtiment. Comme souvent dans les opéras, un effort particulier est accordé à l’escalier central. Le tapis rouge est très agréable au pied et à l’œil. L’architecture intérieure est tellement riche que nous ne nous ennuyons pas une seconde à regarder les détails, les moulures, les marquèteries et les peintures.

Hajer est infiniment adéquate à ces lieux. Elle se trouve elle aussi sur une ligne de fuite globalisée, harmonieuse et détonante, occidentalisée et arabisante. Une Sissi impératrice dans son décor naturel. Je complimente Hajer sur sa robe de soirée.

Où l’avons-nous achetée ?

C’est moi qui l’ai faite, dit-elle. J’ai acheté ce tissu au souk de Seeb

Et tu l’as fait faire par le tailleur de Birkat al Mouz ? 

Oui, cette partie-là c’est le Bangladais qui l’a faite, mais comme il a commis des erreurs, j’ai fait faire des retouches aux jumeaux indiens.

Tu sais que tu es un génie ?

Ne dis pas des choses comme ça. Tu vas attirer le mauvais œil.

Mon épouse possède un talent de styliste extraordinaire. Elle fait les choses silencieusement, pour son usage personnel, sans autre arrière-pensée que d’enrichir sa garde-robe et de rendre son mari présentable aux yeux du monde. Chaque semaine, j’accompagne Hajer chez des tailleurs de notre oasis et je l’attends en lisant des livres, assis à côté de la porte de sortie. Je m’intéresse peu aux travaux que réalisent ma femme et ces travailleurs indiens, mais leur coopération est visiblement fructueuse. Je pensais qu’ils procédaient seulement à des retouches un peu complexes, mais en réalité ils créent de petits chefs-d’œuvre de mode, des robes qu’Hajer exhibe humblement à l’opéra, l’endroit le plus habillé d’Oman. 

Les spectateurs arrivent. Le Tout-Mascate défile, bien maquillé, à talons hauts. La nouvelle salle de concert est petite et très jolie. Elle est décorée de motifs floraux en marquèterie. La fosse à orchestre ne peut contenir que des formations de musique de chambre. On y est confortablement installé. La production de la Flûte enchantée est dans l’ensemble satisfaisante. Hajer est plus enthousiaste que moi, et mettra beaucoup de musique dans la voiture sur le chemin du retour.

Comment se déroulait l’Aïd al Adha avant le confinement

L’Aïd al Adha chez mon ami Abdulaziz, à Sama’il, 2019.

C’est la deuxième année que les Omanais et leurs respectables amis expatriés sont privés de fête de l’Aïd. La fête musulmane qui célèbre le sacrifice d’Abraham à Dieu tombe en juillet cette année, mais la dernière fois qu’on faisait la fête, cela tombait en août. Je voudrais raconter brièvement comment se passe l’Aïd dans un village traditionnel d’Oman, comme je l’ai vécu notamment en 2019.

À l’occasion de l’Aïd al Adha, les familles se réunissent dans leur maison de campagne et piqueniquent à l’ombre des palmiers. En Oman, la fête dure trois jours mais l’État donne une semaine de vacances.

Le matin du 12 août 2019 des groupes d’hommes, chacun sur sa parcelle, égorgent les bêtes propitiatoires. Ici une chèvre, là une vache, là-bas un mouton, chacun a choisi l’animal qui convient le mieux à sa famille. Les voitures de luxe jonchent les routes et les chemins de l’oasis. Ma promenade est enveloppée d’une bonne odeur de barbecue. Les viscères débordent et traînent par terre, les cadavres sont décharnés. Il n’y a que des hommes et des petits garçons dans les rues. Sur un petit chemin de terre, un groupe d’enfants me reconnaît, les filles sont habillées d’une jolie robe dentelée pour l’occasion et le petit garçon du groupe se détache pour venir me serrer la main. Je m’arrête quelques secondes pour leur souhaiter un joyeux aïd et les complimenter sur leur beauté.

Depuis la fenêtre de notre maison, nous voyons les femmes du voisin qui préparent le piquenique dans le jardin, un tapis sur le sol à l’ombre des arbres fruitiers. Les femmes de tous âges ont revêtu des voiles de couleurs splendides, des rouges profonds, des carmins éclatants, des ocres dorés.

Hajer et moi n’égorgeons pas d’animal. Nous envoyons l’équivalent de la somme à des œuvres de bienfaisance, en espérant qu’un peu de cet argent ira vraiment aider ceux qui en ont besoin.

Le 13 août 2019, tout le monde a disparu de la palmeraie, sauf quelques travailleurs indiens dans les champs, et une voiture autour de laquelle un jeune homme coupe soigneusement des grandes feuilles de bananier, avant de les entreposer dans le coffre.

Vers midi et demi, des groupes d’hommes s’affairent autour d’un grand trou creusé dans le sol, non loin du cimetière de Birkat al Mouz. Ce trou est l’un des fours collectifs que tous les villages possèdent. On voit ici à quoi servent les feuilles de bananier. Les morceaux de viande découpés la veille ont mariné vingt-quatre heures dans les épices et les huiles, puis ils sont enveloppés dans ces feuilles de bananier, puis encore engrillagés. Chaque paquet de viande empaqueté est lancé dans le trou où un feu brûlait depuis ce matin. Le grillage servira demain à les retirer des cendres. On referme ensuite le four avec une porte ronde en métal, puis on fait de la boue avec de l’eau tirée du falaj et recouvre la porte de cette boue qui permettra de laisser cuire à l’étouffée.

Nous rencontrons Nasser près du four, qui nous invite à partager un repas avec lui et Faouzia, quand la viande sera prête, demain ou dans quelques jours. Il veut se faire pardonner de ce qui s’est passé la dernière fois où nous avons mangé chez lui, il y a deux semaines. Il était absent et c’est son fils Mohammed accompagné de son cousin Aflah qui se sont chargés (d’ailleurs excellemment) d’être les hôtes des invités masculins, c’est-à-dire en l’occurrence mon beau-père et moi. Nasser était en vacances en Algérie et en Tunisie.

Nasser a les yeux vert brun, et son kuma (le chapeau omanais) est parfaitement accordé à la couleur de ses yeux clairs. Il nous parle avec une infinie douceur et une infinie politesse. Nous lui promettons de passer chez lui bientôt, et nous sortons de notre conversation apaisés par les manières exquises de Nasser. 

Les Omanais, on le répète souvent, ont gardé les façons d’être nobles et chaleureuses des Arabes du Golfe telles que décrites par Thesiger et Lawrence. L’écrivain anglais Jan Morris en parlait brièvement dans son récit Sultan en Oman, écrit dans les années 1950, mais il s’inquiétait de voir disparaître ces belles manières avec l’arrivée du pétrole. Il pensait que l’argent de l’or noir les rendrait arrogants, superficiels et brutaux, comme il disait l’avoir observé au Koweït et en Arabie Saoudite. On peut dire à Jan Morris qui, entre-temps, est devenue une femme, que les Omanais ont su conserver les manières de leurs ancêtres.

Le 14 août 2019, les voitures des citadins ont pour beaucoup disparu. La viande a été ressortie du trou, c’est la recette traditionnelle de la Shuwa omanaise. Les familles la mangent dans de grands plats posés par terre, garnis de riz. Chaque micro-famille empaquette une bonne partie de la viande cuite à cette occasion et l’emporte en ville.  

Ce jour, pour la première fois depuis des semaines, je ne vois aucune plume bleue de rollier indien sur le sol.

Dans le désert avec Julien Blanc-Gras

Station service d’Izki, sultanat d’Oman. Photo d’Antonin Potoski

Dans le désert (2017) se présente comme un récit de voyage intéressant à plus d’un titre. Je cite la présentation de l’éditeur Au Diable Vauvert :

Du Qatar à Oman, en passant par Dubaï et Bahreïn, Julien Blanc-Gras nous guide dans un nouveau monde…

Ceci est un peu mensonger. À la lecture, il apparaît que c’est principalement du Qatar qu’il est question. Au Bahrein, le voyageur ne peut pas entrer faute de visa. Le sultanat d’Oman est à peine évoqué, quelques pages à la toute fin du livre.

Je confesse que c’est la mention d’Oman qui m’avait donné envie de lire ce livre. Julien Blanc-Gras étant célèbre, véritable chouchou des journalistes du Masque et la Plume, j’étais alléché. Je voulais savoir comment un auteur à succès allait aborder Mascate, et si j’allais apprendre quelque chose. Las, Dans le désert n’aborde, à propos d’Oman, que la Péninsule de Musandam, où se trouve le détroit d’Ormuz.

Le but du récit est d’aller voir les Qatariens de plus près pour les laver des stéréotypes de milliardaires qui leur collent à la peau. Blanc-Gras est un professionnel du reportage, il rencontre donc des gens qu’on ne rencontrerait pas tous les jours, mais qu’apprend-on sur le Qatar ? Dans ce livre, pas grand-chose. On ne sort pas des préjugés que l’on a déjà en tête avant même d’y avoir mis le pied.

Quelques pages sur les Émirats arabe unis qui pourraient avoir leur place dans un magazine de voyage.

Enfin quelques pages en Oman, à Khasab plus particulièrement, sans doute parce que l’écrivain n’avait pas le temps d’aller plus loin. Il fallait cocher la case « Oman ». Un clin d’oeil à Ormuz de Jean Rolin lorsque Blanc-Gras écrit :

C’est officiellement un bout du monde. Je ne peux pas vraiment aller plus loin, à moins de tenter de rejoindre l’Iran à la nage.

Il faut attendre les trois dernières pages du livre pour voir quelque chose d’inhabituel. Le narrateur se laisse inviter par un marinier dans son village. On va aller, grâce à l’écrivain-voyageur, dans l’un de ces petits hameaux accrochés « au pied d’une falaise ». Voilà qui est nouveau car ces villageois n’invitent pas souvent des étrangers. On n’en saura rien car l’auteur arrête ici son histoire.

Cela demeure un petit livre facile à lire, plaisant, parfois un peu drôle mais dont il ne faut pas exagérer la drôlerie.

Après le récit, l’auteur remercie l’Institut français pour lui avoir fait bénéficier d’une bourse d’écriture, ainsi que la Fondation Jean-Félicien Gacha pour son « concours » dans l’écriture du livre. C’est le problème des écrivains professionnels : ils gagnent leur vie avec les livres, par conséquent ils vont à la chasse aux subventions, restent très peu de temps dans les territoires explorés et produisent le plus vite possible des livres assez peu originaux.

Ma mosquée préférée en Oman : Shawadhna, à Nizwa

Naima Benkari a écrit de belles pages sur cette mosquée dans son monumental ouvrage sur les mosquées ibadites, et c’est elle, Naima, qui m’a expliqué où se trouvaient les mosquées les plus intéressantes de Nizwa.

Je m’y suis essayé à plusieurs reprises pour trouver la mosquée Shawadhna. Personne de notre connaissance n’avait eu vent de vieilles mosquées intéressantes. Les livres du genre guides touristiques n’en touchaient pas un mot.

Pas un mot. À croire que les touristes et les voyageurs ne peuvent pas être musulmans. Ou que les musulmans ne peuvent pas être touchés par l’histoire, la culture et l’architecture anciennes. Sur internet, rien non plus à part un un site spécialisé dans la culture et l’architecture islamiques, qui présente des photos ravissantes et une description écrite en anglais. Cela n’est pas encourageant car il semblerait qu’aucun visiteur lambda, aucun blogueur, aucun influenceur quelconque n’a jamais parlé de la mosquée Shawadhna, alors que les photos et les commentaires abondent à propos des grandes mosquées de Mascate.

Rien n’indique de l’extérieur qu’il s’agit d’une mosquée. Vous marchez dans une ruelle de la vieille ville, vous êtes environné de maisons dont beaucoup sont en ruine, et vous ne voyez nulle trace de bâtiment religieux. À force d’efforts, on l’a trouvée grâce à un concours de circonstance.

Je parcourais la ruelle en question avec Hajer lorsqu’un Omanais passa près de nous avec une assez grosse clé. Nous eûmes l’intuition qu’il était imam. En effet, il nous expliqua que pour entrer dans la mosquée il fallait ouvrir cette porte qui menait à un escalier. Cachée dans le tissu urbain, nichée dans une maison anonyme, en haut de cet escalier étroit, se trouvait la plus belle mosquée qui m’ait été donné de voir. Ce monsieur, Cheikh Mohammed, nous fit le plaisir d’ouvrir la porte pour que nous puissions prier et visiter.

Nous sommes d’abord passés par la salle d’eau pour faire nos ablutions. Pour s’assurer de ne rien salir et d’être au plus près d’un état possible de pureté, nous nous lavâmes les mains, la bouche, le nez, le visage, les oreilles, la tête, les avant-bras et les pieds.

Cheikh Mohammed nous accompagna et nous assura que la Masjid al Shawadhna datait du septième siècle de l’hégire. D’après mes recherches, et notamment celles de Naima Benkari, elle daterait plutôt du dixième siècle de l’hégire, c’est-à-dire du XVIe siècle de notre ère. Ce n’est pas la plus ancienne mosquée d’Oman, loin de là, mais celle dont la décoration est la plus extraordinaire. Quatre large colonnes basses soutiennent le plafond partiellement voûté de la salle de prière.

La salle de prière est assez petite, je dirais 30 m2, ce qui contraste avec la mode actuelle du gigantisme architectural.

Les portes d’entrée font face aux fenêtres qui donnent sur la ruelle. Quand vous entrez, le mur sur votre gauche est le mur de la Qibla (celui qui indique la direction de la Mecque). Ce mur est de toute beauté, c’est vers lui que nous nous sommes d’emblée dirigés, émerveillés et frappés de surprise. Je n’imaginais pas trouver dans un vieux quartier en ruine de Nizwa un joyaux aussi bien préservé.

Le mur de la Qibla est sculpté dans la pierre de motifs géométriques et de motifs végétaux. Cet art des entrelacs me fit penser aux décorations celtes du Book of Kells d’Irlande, ou aux enluminures chrétiennes des évangéliaires médiévaux. Les couleurs ont presque disparu mais on perçoit encore le bleu-vert des céramiques incrustées et des ocres rougeoyants des peintures persistantes. Tout cela donne une patine magnifique.

Tout en haut du mur de la Qibla, des lettres arabes sculptées que j’essayais en vain de déchiffrer. Hajer vint m’aider : il s’agit de la profession de foi, la Chahada : « Il n’y a pas de Dieu autre que Dieu, Mohammed est messager de Dieu. » Le nom du prophète, au centre exact de la ligne, est comme entouré d’une auréole.

On entendait en contrebas les gens passer dans la ruelle. Ils ne nous voyaient pas, même quand on se penchait dehors, car la salle de prière est à l’étage. Sensation d’isolement sans être séparé du monde. C’est l’endroit le plus adéquat pour se reposer et méditer. Je pourrais rester ici le restant de mes jours.

Je me suis marié à l’omanaise

Avec cheikh Yaqoob et cheikh Ibrahim, Birkat al Mouz, Oman

Quand on vit en Oman, il est probablement plus simple de se marier selon les coutumes des Omanais, et en suivant leur législation. Quand vous êtes français et que la femme de vos rêves est tunisienne, il faut s’accrocher pour vous unir en toute légalité. Aucun des consulats des deux pays ne pouvait le faire.

Alors je voudrais m’adresser ici à tous les anti-cléricaux du monde. Je les connais bien, j’ai fait partie de ce groupe informel. Moi aussi je disais que le religions étaient des carcans et qu’il fallait s’en libérer. Pensez à cela, chers libres penseurs : quand vous voulez vous unir avec un partenaire d’une nationalité différente de la vôtre, la seule institution qui vous le permet, bien avant la république française, c’est la religion.

On choisit des témoins, des références morales, ces gens contactent un imam et vous organisez une petite réunion chez vous, ou chez un ami, et la cérémonie proprement dite dure moins longtemps que le thé et les petits fours.

Le sage précaire avant le mariage, avant qu’on l’affuble d’un habit traditionnel omanais

Je ne parlerai pas des parcours du combattant que nous avons dû effectuer pour régulariser notre situation du point de vue strictement administratif. Rien ne nous a été facilité.

Ce que j’ai envie de relater, c’est la douceur des Omanais qui sont venus pour nous et qui nous ont mariés dans une belle ambiance ibadite, faite de sourire, de prière et de bienveillance.

C’était tellement émouvant pour moi que je n’ai pas gardé beaucoup de souvenirs concrets. À un moment, cheikh Yaqoob s’est assis en tailleur en face de moi, et ma promise était assise à côté de moi. Il y avait encore un ami témoin près de moi. Tout est confus, je me souviens d’avoir baigné dans une grande chaleur humaine. Je devais répéter des phrases en arabe, promettre à Allah de m’occuper de l’être humain le plus charmant du monde jusqu’à ce qu’Il me rappelle à lui. Elle-même, mon épouse, ne se souvient pas du fait qu’elle a dû, ou non, prononcer des paroles rituelles.

Puis, Allah sait pourquoi, j’ai changé de tenue, et me suis retrouvé affublé de l’habit omanais traditionnel, la dishdasha blanche, accompagnée de sa coiffe pleine de dignité.

Hajer était soutenue dans cette amoureuse épreuve par quelques amies locales, dont je tairai le nom, interdirai l’image et à qui je renouvelle mes remerciements. Cet après-midi fut pour moi plus qu’un soulagement. Je ne saurais dire. Un accomplissement humain, une aventure du coeur. Un voyage dans plusieurs dimensions, terrestres et célestes.

À la recherche d’un cadeau au Souk de Seeb

Guéri du COVID 19, il faut passer à l’étape suivante : remercier ceux qui m’ont aidé et soutenu. En ce qui me concerne, c’est mon épouse qui a beaucoup oeuvré pendant deux semaines. Elle faisait face à de nombreux défis en même temps. Comme cette maladie défraie la chronique et qu’on compte les morts, on est facilement gagné par la peur et l’inquiétude, par conséquent Hajer se faisait du sang d’encre pour moi et devait combattre ses propres angoisses. Parfois, prise de panique, elle se réveillait en pleine nuit et venait dans la chambre d’amis où je m’étais confiné pour mettre la main sur mon front. Elle me réveillait mais qu’importe, elle voulait s’assurer que j’étais vivant.

Pour tout ce soin qu’elle m’a apporté, pour toute cette angoisse qu’elle a supportée et pour tout le reste, elle méritait que je lui offre un beau cadeau.

Elle ne voulait pas de cadeau, elle ne voyait pas en quoi elle méritait, mais j’ai tellement insisté que nous sommes allés au souk de la ville de Seeb, à côté de Mascate, pour trouver quelque chose de beau, si possible avec de l’or.

L’or occupe une place centrale dans la culture populaire des familles arabes. C’est le trésor des femmes. Dans la tradition islamique, les hommes ne portent pas d’or (ils portent éventuellement de l’argent), et surtout ils se doivent d’offrir de l’or à leurs femmes et leurs filles.

Dans un pays comme Oman, un homme qui n’offre pas d’or est un homme rongé par la honte. Les autres hommes de la communauté le blâmeront en silence : ne pas faire le minimum pour s’occuper de sa femme est une indignité. Il m’est arrivé de rencontrer des hommes mariés, arabes mais pas omanais, qui n’avaient jamais eu les moyens. Ils étaient pourtant valeureux, bienveillants et méritants, mais l’absence d’or dans leur couple était une blessure pour eux. Ils avaient promis qu’ils offriraient une parure et ne se sentiraient pleinement hommes que lorsqu’ils auraient tenu leur promesse.

Cette passion pour la magnifique matière première se retrouve partout dans le monde musulman. Très loin à l’ouest, sur la côte de l’océan Atlantique, il me semble que les familles musulmanes ont les yeux qui brillent devant la chaude lumière des bijoux dorés. Du moment qu’ils sortent de la pauvreté, ils s’y connaissent. Au premier coup d’oeil, ils savent s’ils sont devant du 18 carats ou du 22 carats. Il paraît qu’en France, nos bijoux sont confectionnés avec un or moins cher, moins brillant que dans le Golfe persique. Qu’on trouvera du 24 carats en Arabie saoudite et au Koweit, tandis qu’en Oman on achètera plutôt du 21 carats à cause de l’influence de l’Inde.

Chez les joaillers et les orfèvres du souk de Seeb, on voyage d’un type d’or à un autre. L’un nous dit que ce bracelet est du style omanais mais mon épouse, en l’essayant, déclare qu’il s’agit d’une confection du Bahrain. On passe devant des parures d’un or sombre extraordinaire, des parures importables si l’on n’est pas soi-même une Bédouine, princesse du désert.

Marié à une femme arabo-musulmane, j’ai appris à respecter l’or et me rendre modeste devant la matière. Dans les films, on voit des hommes qui achètent des bijoux tout seuls et qui l’offrent à l’objet de leurs transports. J’ai fait cela une ou deux fois mais ne commettrai plus cette erreur. Les femmes arabes choisissent méticuleusement, elles soupèsent, elles essayent mille fois, elles retournent inlassablement chez les mêmes joaillers, elles discutent, puis elles négocient, elles marchandent, et enfin seulement elles portent et elles rangent « leur » or.

J’ai vu des femmes de plusieurs générations se réunir en conciliabule pour se montrer leur or. C’est un art qui nous dépasse, nous, les hommes qui prétendons diriger les opérations.

Au bout de la deuxième visite du Souk al Seeb, nous n’avons pas fait d’affaire. Il faudra y retourner une troisième fois, une quatrième fois, et pourquoi pas aller voir d’autres souks.