Mon dernier jour en Arabie saoudite…

… si Dieu le veut

Je vous écris depuis l’appartement de fonction que j’avais à Riyad pour pouvoir vivre et dormir lors de mes nombreuses missions en Arabie saoudite pour le compte du ministère de la Culture. Mes valises sont faites et j’attends Mohammed qui me conduira à la gare. Je tente d’éviter l’aéroport de Riyad, pour cause de bombardement yéménite, et je me rends donc en train dans la charmante ville de Buraidah, afin de me rendre à Munich dans quelques jours.

J’ai abandonné un certain nombre de choses accumulées pendant les trois ans de ma collaboration avec le ministère, et j’ai eu le plaisir d’en faire cadeaux à deux personnes qui me sont chères, dont j’ai trop peu parlé sur ce blog.

D’abord Mohammed, qui est un de mes grands amis et qui me soutient admirablement. Parfois, il me conduit, parfois il m’aide dans mes démarches. Il m’assiste et reçoit de ma part un peu d’argent. Et Sharifa, qui a elle aussi joué un rôle positif et souriant dans des tâches de la vie quotidienne.

Aujourd’hui, ils sont revenus tous les deux et se sont servi parmi tous les objets que j’ai dû acheter et que j’ai eu la flemme de vendre. Il y avait toutes sortes de choses pour la cuisine, le linge, le couchage : une myriade d’objets pour chacun.

La guitare que j’ai achetée ici, j’ai décidé de la garder et d’essayer de la prendre avec moi en Europe. Je crois qu’elle est de relativement bonne qualité.

Je me retrouve maintenant assez déprimé, mais uniquement parce que, pour moi, les déménagements sont des moments très stressants. Devoir mettre ses affaires en ordre et tout organiser, cela me chagrine beaucoup. Mais il est évident que ce sont aussi des moments extrêmement importants : ils permettent justement de remettre les choses en ordre, de se débarrasser de ce qui n’est pas nécessaire, de s’alléger et de partir le cœur un peu plus léger. C’est donc un stress positif, une déprime passagère qui est bonne pour la santé… cathartique en quelque sorte.

Surtout, nous avons rempli la voiture de Mohammed avec tous ces objets que j’ai donné. Je ne savais même pas qu’ils pouvaient intéresser quelqu’un. J’étais surpris et heureux de voir que d’autres personnes les désiraient. Voir notamment le sourire de Sharifa dans la voiture de Mohammed, au moment où ils sont partis, m’a réchauffé le cœur.

Elle me disait : « Oui, ça, ça pourrait être bien pour une de mes filles. Ça, ça pourrait être bien pour mon mari. Ça, oui, ça non… »

Mohammed, lui, a décidé de prendre beaucoup de choses, mais pas pour sa propre famille, car je connais son appartement, il est déjà complètement équipé. Il y vit avec ses enfants, sa belle-fille et ses petits-enfants. Sa femme est décédée l’an dernier. Il vit donc dans une situation familiale assez complète.

Mohammed va surtout redistribuer les choses qu’il a prises chez moi à sa propre communauté, ou à des gens qu’il considère comme étant dans le besoin. Cela le remplit de joie et lui donne un statut de pouvoir disposer d’un ensemble d’objets à distribuer comme des cadeaux.

Cela m’a fait encore une fois penser au chef nambikwara chez Lévi-Strauss, dont l’un des rôles principaux est précisément de distribuer des cadeaux.

Cela me remonte donc le moral de voir que des choses que j’ai accumulées soient utiles à des gens qui sont peut-être dans le besoin, peut-être pas, mais auprès desquels elles vont en tout cas circuler. Elles vont rejoindre les communautés du sous-continent indien ou d’Afrique, puisque Sharifa est érythréenne et Mohammed pakistanais.

Ibrahim Nahdi à Riyad, et son roman à venir

J’ai pris un café avec Ibrahim dans un établissement de la rue Tahlia, qui est pour nous une sorte de quartier général. Nous nous y retrouvons une fois par mois pour faire le point sur la situation de la culture, des affaires internationales et des problèmes familiaux.

Ibrahim Nahdi est un intellectuel arabe assez typique des intellectuels arabe que j’imagine : très féru de lectures abstraites, jamais méprisant pour la religion mais assez libéral dans sa pratique de l’islam, et en même temps très poétique dans son expression.

Il veut me demander quelque chose de délicat. « C’est peut-être la dernière fois que je te vois en Arabie. Je suis en train d’écrire un roman et un de mes personnages te ressemble beaucoup. »

Cela me paraît plus flatteur que délicat. Le sage précaire aurait donc inspiré un auteur arabe ? Même si le personnage est un sale type dans le roman, je suis preneur et ravi.

« Es-tu d’accord pour que mon personnage s’appelle Guillaume ? » Je suis parfaitement d’accord, avec plaisir.

« Tu ne m’en voudras pas, même s’il est un peu risible par moments ? »

Un peu risible ?

« Un peu original. Un genre de mec français qui fait du vélo à Riyad, alors qu’il a plus de 50 ans et qu’il fait plus de 50 degrés. »

Ah, risible dans ce sens…

Franchement, Ibrahim, risible dans tous les sens que tu veux. Fais de moi le personnage que tu veux. Si penser à moi t’inspire un personnage intéressant, même s’il est négatif et antipathique, je ne t’en voudrai jamais.

Bientôt sur les tables de vos librairies, donc, un roman francophone saoudien où la sagesse précaire aura une place de choix.

Ici commence le royaume : Virgile Gémonet et Ibrahim Nahdi en opération à Riyad

Le livre est sorti il y a quelques semaines, et je n’ai pas encore eu l’occasion de le tenir entre mes mains. J’aurais pourtant quelques mots à en dire, puisque j’ai assisté en partie à son élaboration. Ici commence le royaume est d’abord un livre de photographies de Virgil Gémonet, accompagné d’un texte d’Ibrahim Nahdi. Deux hommes que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Riyad, et dont la collaboration m’a semblé peu probable mais dont le résultat est particulièrement intéressant.

Virgile Gémonet est un excellent artiste visuel et documentariste, doté d’une personnalité aussi chaleureuse qu’attachante. C’est un homme énergique, curieux, qui sait fouiller une ville et qui aime rencontrer des inconnus. Il sait se promener et regarder ; là où d’autres restent dans leur chambre d’hôtel où se limitent aux lieux culturels, lui sait chercher des détails auxquels personne ne prête attention, et il y trouve des images.

Riyad se prêtait bien à cet exercice. La capitale saoudienne reste une ville relativement peu connue et peu aimée. Elle n’a ni le pouvoir de fascination de Dubaï, ni l’harmonie de Mascate, ni l’opulence de Doha, ni la beauté historique des vieilles villes yéménites. Elle ne bénéficie pas non plus d’un imaginaire visuel aussi solidement établi que les grandes métropoles américaines, dont nous connaissons les rues avant même d’y avoir mis les pieds, tant le cinéma a façonné notre regard.

C’est précisément ce qui rend Riyad intéressante. On peut y arriver sans trop savoir ce qu’on est censé voir. La ville n’est pas encore enfermée dans une série de clichés qui en détermineraient à l’avance la perception. Elle attend, en quelque sorte, qu’un regard lui donne une forme. Pour un photographe, c’est une situation assez précieuse : il ne s’agit pas de sublimer une image connue mais de l’ « inventer », comme on invente un trésor.

Gémonet s’est livré à ce travail avec une grande liberté. Ses photographies explorent les visages, les lignes architecturales, les compositions géométriques, les matières et le grain de la couleur. Il joue avec les formes, les répétitions, les contrastes. Certaines images semblent se concentrer sur une ligne, d’autres sur une texture, d’autres sur la puissance des regards d’un visage voilé. Son travail de sérigraphie participe à cette recherche. Il ne s’agit pas simplement de photographier Riyad, de rapporter des souvenirs ou de documenter une ville en pleine transformation. Il s’agit de produire un regard.

C’est à partir de là qu’intervient Ibrahim Nahdi, dont le texte m’a dérouté, donc intéressé. Je reviendrai un jour plus longuement sur cet écrivain, dont j’aime autant la personnalité que la trajectoire. Ibrahim est francophone, anglophone et arabophone. Il écrit dans ces trois langues avec une aisance similaire. On pourrait le croire saoudien tant Riyad est au centre de son existence, et pourtant ses parents sont français et tunisiens. Il possède ainsi plusieurs héritages culturels, auxquels s’ajoute une connaissance intime de la société saoudienne. Cette pluralité n’est pas chez lui une affaire de théorie ou d’identité affichée : elle constitue sa manière d’habiter le monde.

J’ai moi-même assisté à une partie de la rencontre entre les deux hommes. Ibrahim avait rencontré Virgile dans un café de Riyad, et je les ai rejoints à cette occasion. Il y avait quelque chose d’assez réjouissant à voir ces deux personnalités, très différentes l’une de l’autre, chercher une manière de travailler ensemble. Ibrahim aurait pu se contenter de commenter les photographies, d’expliquer ce que l’on voit, de proposer une succession de textes correspondant aux différentes images. Il a choisi une autre voie.

Il s’est arrêté sur le prénom du photographe : Virgile. Et ce prénom lui a ouvert tout un espace littéraire.

Virgile, c’est d’abord le poète latin, l’auteur des Bucoliques et de l’Énéide. Mais c’est aussi le guide de Dante dans la Divine Comédie, celui qui accompagne le poète florentin à travers l’Enfer et le Purgatoire, avant que d’autres guides ne le conduisent au Paradis. Or, dans le Riyad d’aujourd’hui, les rôles se trouvent inversés : c’est Ibrahim qui accompagne Virgile dans la ville. L’écrivain devient le guide du photographe, et Riyad prend, avec un peu d’imagination, la place d’un nouvel au-delà à explorer.

Le rapprochement est amusant, et Ibrahim ne se prive pas de jouer avec lui. Comment ne pas penser à Abū al-ʿAlāʾ al-Maʿarrī, le grand écrivain arabe du XIe siècle, et à sa Risālat al-Ghufrān, l’Épître du pardon ? Dans ce texte extraordinaire, composé plusieurs siècles avant la Divine Comédie, le lecteur découvre lui aussi un voyage dans l’autre monde, où les figures de la tradition littéraire et religieuse sont mises en scène avec une liberté et une ironie remarquables. L’existence d’une influence directe sur Dante ne fait aucun doute pour Ibrahim Nahdi, qui en tire une méditation à érudite.

Il y a une autre dimension dans ce texte, qui commente plus discrètement les photos. Les images de Virgile procèdent volontiers par catégories : des lignes, des visages, des formes architecturales, des éléments urbains qui se répètent et se répondent. Le regard organise le réel, le découpe, le classe, cherche des régularités. Ibrahim a choisi de faire écho à cette démarche en inventant un narrateur qui, lui aussi, ne peut s’empêcher de classer le monde. Il invente des catégories, puis des sous-catégories, puis des subdivisions supplémentaires, appliquant à peu près à tout ce qui l’entoure une manie classificatoire qui confine à la folie.

Lorsque j’aurai enfin reçu l’ouvrage, je pourrai vous en montrer quelques photographies et vous en parler plus concrètement. En attendant, Ici commence le royaume mérite déjà que l’on s’y intéresse : pour le regard singulier que Virgile Gémonet pose sur Riyad, et pour la façon dont Ibrahim Nahdi transforme une promenade dans la capitale saoudienne en une petite aventure littéraire, entre Dante, al-Maʿarrī et la manie de vouloir mettre le monde en catégories.

Claude Iverné dans un taxi saoudien

Quel bonheur de travailler sur des œuvres d’art, des récits et des théories.

Je n’en reviens toujours pas que l’on puisse être privilégié au point de s’occuper d’images, de mots, de recherches et de visions.

Je rejoignais des amis au restaurant et devais leur rendre ces publications du photographe Claude Iverné. Avant de me séparer de ces livres, je les ai lus et feuilletés une dernière fois.

Iverné est un grand voyageur et un excellent connaisseur du Soudan. Il est en train de coopérer avec les musées d’Arabie Saoudite donc l’avenir dira s’il documentera le royaume avec la même profondeur que le pays africain.

Il m’a raconté comment, au milieu du chemin de la vie, il a tout quitté, la mode, les paillettes et Paris, pour aller dans un des pays les déshérités du monde et s’y installer durablement.

Depuis son retour en France, Iverné a créé des structures de recherche, d’archives et de publication, afin de faire plus de lumière sur le Soudan.

Et la lumière, un coup d’œil sur les images que je partage ici suffit pour se convaincre qu’il s’y connaît.

Des catalogues de musée

Le travail sur les catalogues de musée dans lequel je suis investi depuis quelques années me réjouit d’autant plus que, de retour dans mon logement cévenol, j’ai fouillé un peu dans ma bibliothèque et retrouvé les catalogues des expositions et des biennales d’art contemporain auxquelles j’ai travaillé dans les années 1990. J’étais estomaqué. Je suis bien contraint de le reconnaître : nous ne jouons pas dans la même catégorie, nous les Lyonnais de la Biennale de 1997, et nous les Saoudiens des musées de 2026.

Je me souviens d’avoir été déjà relativement déçu par ces livres à l’époque de ma carrière lyonnaise. Je les trouvais parfois pauvres, malgré les moyens considérables qui étaient engagés dans les grandes expositions internationales d’art contemporain.

Je pense en particulier du livre qui accompagnait la monographie de l’artiste américaine Ann Hamilton. Cette exposition sur trois étages m’avait bouleversé et j’avais développé de nombreuses théories à force de faire des visites guidées pour les publics de tous les âges. Le catalogue, en regard, était pauvre et prétentieux. Le conservateur, Thierry Raspail, s’était contenté de faire appel à de présumés spécialistes, profs de fac ou journalistes, pour écrire des essais abscons sans force. J’avais été meurtri.

Mais, trente ans plus tard, la comparaison est devenue presque vertigineuse. Les catalogues que l’on produit aujourd’hui en Arabie Saoudite, même lorsqu’ils présentent des défauts, même lorsqu’on peut discuter certains choix éditoriaux ou scientifiques, sont infiniment plus ambitieux. Ils sont plus riches, plus documentés, beaucoup mieux imprimés et, surtout, réalisés avec un niveau de professionnalisme qui me frappe.

Alors, sur mes étagères et en feuilletant mes vieux catalogues du siècle dernier, je mesure le chemin parcouru. Il ne s’agit pas d’une question de papier, de photographie ou de qualité d’impression. Je songe à une autre conception du livre de musée que nous devons mettre en place : plus ambitieuse, plus internationale, plus soucieuse de produire autour d’une collection un véritable espace de recherche et de réflexion.

Black Gold Museum, le catalogue du musée

Le Black Gold Museum, qui vient d’ouvrir ses portes à Riyad, m’occupe beaucoup en ce moment, à la fois pour des raisons professionnelles et, plus personnellement, parce que je prends beaucoup de plaisir à travailler sur l’analyse des œuvres et la médiation culturelle pour rendre les visites enrichissantes pour tout le monde.

Comme tout musée qui se respecte, il est accompagné d’un livre institutionnel, un catalogue qui en rassemble les œuvres, les réflexions et les principales lignes de force. J’ai enfin pu en obtenir une copie. Ce n’est pas si simple : le livre n’est pas encore officiellement sorti, et pour diverses raisons administratives, il n’est pas encore accessible dans les librairies. Je peux donc en faire ici, en quelque sorte, une lecture en avant-première.

Et je dois dire que je suis très enthousiaste. C’est d’abord un très gros livre, remarquablement produit, avec de très belles photographies de l’ensemble des œuvres de la collection. Mais ce qui m’intéresse ici, ce sont les contributions qui l’accompagnent : plusieurs essais qui permettent de prendre un peu de recul par rapport aux œuvres et de réfléchir à ce que peut être un musée consacré aux relations entre l’art contemporain et le pétrole.

Il y a notamment un très bel essai de Laura Ingebold, professeure à l’Université de Berne et spécialiste de l’art contemporain dans son rapport au pétrole. Ce sujet n’est pas si fréquent, et son texte est particulièrement intéressant parce qu’il ne se contente pas de commenter les œuvres du Black Gold Museum. Elle convoque également des artistes et des œuvres qui ne figurent pas dans la collection. C’est précisément ce qui me plaît : son texte ouvre le musée au lieu de l’enfermer dans sa propre collection. Il permet de faire respirer les œuvres, de les replacer dans une histoire plus vaste et de montrer que le BGM, aussi riche soit-il, n’épuise évidemment pas les recherches, les interrogations et les relations complexes qui se sont nouées entre l’art contemporain et le pétrole.

Photo du Tapline de George Steinmetz

Le catalogue comprend également plusieurs textes consacrés au cinéma et à la photographie. Tous ne me paraissent pas avoir été écrits à partir d’une connaissance aussi précise de la collection. Certains donnent l’impression d’avoir été conçus un peu à côté du musée, voire d’être des textes déjà existants que l’on aurait remis en circulation à cette occasion. C’est une faiblesse, sans doute, mais elle ne me paraît pas suffisante pour remettre en cause l’intérêt général de l’ensemble.

Il y a d’ailleurs une autre caractéristique du livre dont je ne sais pas très bien s’il faut la considérer comme une qualité ou comme un défaut (spoiler alert, je pencherais finalement pour la qualité). Une place importante est accordée à l’histoire du pétrole lui-même : son économie, son extraction, ses techniques, son rôle dans la transformation du monde contemporain.

On se retrouve par moment dans l’impression fausse qu’il s’agit d’un musée d’histoire du pétrole ou d’un musée des sciences et techniques, alors que le Black Gold Museum est avant tout un musée d’art contemporain. Mais, là encore, je trouve cette extension du propos plutôt stimulante. Elle enrichit la réflexion et donne au livre une ampleur qui dépasse largement le simple catalogue d’une collection.

Car c’est cela qui me plaît le plus dans cet ouvrage : il ne cherche pas à tout faire entrer dans un cadre parfaitement étanche. Il part dans plusieurs directions, au risque d’une certaine confusion. Mais cette confusion ne me dérange pas. Elle me semble même, dans une certaine mesure, réjouissante. Le livre fait le pari de la richesse, de la recherche, de la multiplicité des approches. Il ne cherche pas à être trop propre, trop parfaitement ordonné, trop institutionnel au mauvais sens du terme. Il accepte qu’un sujet comme celui-ci déborde de tous les côtés.

Et il n’est pas très grave, à mes yeux, que certaines choses soient un peu débraillées ou que l’on ne sache pas très bien où commence et où finit le sujet. Il y a d’ailleurs aussi une certaine confusion dans le musée lui-même, mais j’y reviendrai.

Une œuvre d’art au milieu des dattes

Soirée au festival des dattes, à Buraidah. Date City, comme son nom l’indique, est la Cité des dattes : un peu à l’écart du centre-ville, c’est à la fois le lieu où se déroulent les ventes aux enchères à l’aube et un grand espace consacré à tout ce qui touche aux dattes, avec des producteurs, des marchands, des stands de nourriture, des produits dérivés et toutes sortes d’activités.

Et puis, au milieu de tout cela, il y a de l’art, parce qu’apparemment il faut toujours qu’il y ait de l’art.

En toute logique, c’est ce qui aurait dû attirer mon attention. Moi qui travaille dans les musées et dans le domaine de la culture, j’aurais dû me précipiter vers l’exposition de peinture, alléché par l’espoir de dénicher un chef d’œuvre inconnu. Je ne l’ai pas fait.

Ou plutôt, mes amis et moi y sommes entrés avec un intérêt modéré et nous en sommes ressortis rapidement sans faire de commentaires. Il faut dire que les tableaux exposés étaient, pour la plupart, des scènes locales peintes avec une application qui ne suffit pas à faire oublier leur caractère conventionnel. Des peintres du dimanche, en un tout petit peu pire.

Un peu plus loin, dans la foire, je tombe sur une autre œuvre, mais gigantesque celle-là. Œuvre d’une artiste présentée comme « conceptuelle ». Cette fois, il ne s’agit plus d’une peinture, mais d’une installation composée de tranches de troncs de palmiers disposés en une sorte de tourbillon. L’ensemble est accompagné d’un petit texte de commissariat qui nous explique que l’œuvre parle de « mémoire, d’identité, de transmission, d’héritage, de legacy » et probablement de tout le vocabulaire désormais obligatoire dès qu’un morceau de bois est posé au milieu d’une salle.

Le texte me fait sourire. Il a cette qualité particulière des textes produits à la chaîne par l’intelligence artificielle : beaucoup de grands mots, quelques notions convenues, et aucun sens précis. Le genre de texte qui pourrait accompagner n’importe quelle installation contemporaine à condition de remplacer deux ou trois noms propres. En qualité de consultant au ministère de la culture, une de mes fonctions est justement de reprendre cette littérature d’accompagnement et de la remplacer par quelque chose qui puisse au moins être lu par un être humain.

Quant à l’œuvre elle-même, je la regarde et je me dis : franchement, quel intérêt ?

Et puis je me ravise.

Je me demande soudain ce que j’aurais pensé si j’avais vu exactement la même œuvre ailleurs… dans une biennale d’art contemporain, par exemple. Ou dans un musée d’art contemporain. Aurais-je eu le même regard dédaigneux ? Probablement pas.

Si l’on m’avait dit : « Voici l’œuvre d’un grand artiste américain », « c’est un travail méconnu de l’allemand Joseph Beuys », ou « c’est le début d’une œuvre participative de la saoudienne Manal AlDowayan qui sera exposée au musée de Qassim l’année prochaine », ma machinerie intellectuelle se serait immédiatement mise en marche. J’aurais commencé à chercher des références, à penser au minimalisme, au land art, à l’arte povera, à la relation entre matériau et territoire, à l’histoire du palmier, à la mémoire des paysages, etc. J’aurais probablement trouvé quelque chose à dire.

Cela m’oblige à une certaine honnêteté : il serait injuste de dire simplement que cette œuvre est mauvaise. Peut-être l’est-elle, je ne sais pas. Mais je suis surtout certain d’une chose : elle n’est pas à sa place.

Depuis Duchamp et les ready-made, l’art contemporain a en effet beaucoup moins consisté à fabriquer des objets qu’à interroger les conditions dans lesquelles quelque chose devient une œuvre d’art. Un objet peut être banal, industriel, trouvé, pauvre. La question devient : qui le montre ? Où ? Dans quel contexte ? Avec quel discours ? Avec quelle histoire ? Et surtout : sommes-nous prêts à le regarder comme de l’art ?

L’art contemporain a ainsi quelque chose d’un contrat social. Nous acceptons de regarder certaines choses comme des œuvres parce qu’une institution, un artiste, un commissaire, une galerie, un musée ou simplement un certain monde social nous dit : regardez ceci comme une œuvre.

À Date City, ce contrat social ne fonctionne pas et, pour ma part, je ne me sens pas incité à projeter sur ce que je vois autre chose qu’un désir de consommation. Et nous-mêmes, qui sommes pourtant censés savoir regarder l’art, nous nous laissons prendre au piège.

Quel piège ? Le musée, la galerie, la biennale, le catalogue, le cartel, le commissaire, le nom de l’artiste, la réputation de la collection : tout cela travaille silencieusement notre regard, comme un argument d’autorité. Nous croyons regarder un objet, alors que nous regardons en fait tout ce qui nous dit comment le regarder.

La sagesse précaire doit donc passer à confesse : autant un texte, je suis capable de le lire avec autonomie, et délibérer sur sa valeur quelle que soit son statut éditorial, autant les œuvres d’art plastique, non, je ne les aborde pas avec la même intimité, car je reste dépendant des processus de légitimation.

VIP malgré moi à la Cité des Dattes de Qassim

Il était bientôt dix-neuf heures, j’avais faim, et je n’avais pas mangé depuis longtemps. Après une journée de réunions et de visites, ce dont j’avais envie, très simplement, c’était d’aller au restaurant avec mes amis, de manger quelque chose de bon et de discuter tranquillement. Mais nous avions encore à visiter la foire aux dattes. Et il faut parfois savoir sacrifier son appétit aux nécessités de la diplomatie culturelle.

Car nous avons un petit problème, au ministère de la Culture : nous sommes parfois des personnalités sans l’avoir demandé.

Je veux dire par là que, lorsque nous arrivons quelque part en tant que représentants de la Commission des musées, nous ne sommes plus tout à fait des visiteurs ordinaires. Nous pouvons devenir, sans même l’avoir voulu, une sorte de VIP. Et c’est particulièrement vrai lorsque nous sommes accompagnés par quelqu’un de la famille qui a créé l’événement.

Hier soir, le fils du fondateur du festival, Abdulaziz, fils du docteur Khaled, nous a vus arriver et a été manifestement très heureux de nous accueillir. À partir de ce moment-là, nous avons été pris dans une sorte de réseau d’affection dont il était assez difficile de sortir.

Nous sommes allés d’un stand à l’autre. On nous a fait goûter des choses absolument délicieuses. Les dattes étaient partout : dans le chocolat, dans les biscuits, dans les gâteaux, dans les desserts, sous des formes que je n’avais jamais imaginées. Tout ce qui peut être préparé avec une datte semble l’avoir été ici.

C’est délicieux mais c’est aussi extrêmement sucré. Et pour quelqu’un qui, comme le sage précaire, essaie de perdre quelques kilos afin de conserver un semblant de corps athlétique, ce n’était probablement pas la meilleure soirée de l’année.

Mais il y avait surtout cette hospitalité qui ne vous laisse pas le choix. On vous tend quelque chose, vous goûtez. On vous propose un café, vous acceptez. On vous fait asseoir, vous vous asseyez. On vous donne une boîte, vous la prenez. Puis une autre. Et une autre encore.

À un moment, je remarque quelque chose qui pourrait peut-être plaire à mon épouse. Je demande combien ça coûte. La question semble incongrue. On me répond en me donnant le produit. Je demande le prix d’une autre chose : même réponse. On me tend un sac avec les produits dedans.

Et puis, au détour de la foire, nous découvrons le studio du Tamercast. Le nom est évidemment un jeu de mots : tamer, la datte, et podcast. Un petit espace a été installé pour enregistrer des entretiens avec les visiteurs et les personnalités du festival. On me demande de m’asseoir et de participer.

Pourquoi pas, dis-je, mais surtout ne dites pas que je représente le ministère car si Sa Majesté apprend que j’ai parlé en son nom sans en avoir l’autorisation expresse, je vais en payer un prix considérable. Ici, je ne représente rien d’autre que moi et les projets dans lesquels je suis embarqué.

Je me retrouve donc devant une caméra, en train d’expliquer pourquoi le festival des dattes de Buraidah est une expérience extraordinaire.

Puis j’entends le journaliste parler de moi en arabe et me présenter comme un écrivain français célèbre. J’opine du chef, car La Précarité du Sage est en effet un phénomène de société dans mon pays d’origine. Par contre, je commence à avoir chaud quand il explique que je suis un expert international des musées. Non que cela choque ma modestie, car je mérite autant de compliments que n’importe qui, mais cela pourrait me mettre dans la mouise si des membres du gouvernement venaient à voir cette vidéo.

Enfin c’est de la sueur froid qui me coule dans le dos quand j’entends les mots « haut responsable du ministère de la Culture ».

Se casser à Qassim

Me voilà donc parti pour quelques jours dans la province de Qassim.

Je me suis « cassé à Qassim ». Ce mauvais jeu de mots est une manière de répondre à cette double manie littéraire qui consiste à multiplier les allitérations et à chercher un autre mot que « voyage ».

Moi, je suis avocat de garder le mot voyage et de lui donner toute sa force. Je ne vois pas très bien pourquoi nous devrions prêter à ce mot une dimension particulièrement aristocratique, bourgeoise, romantique ou économiquement privilégiée. Il est d’abord une affaire de chemin et de déplacement. Selon les dictionnaires étymologiques que j’ai consultés dans les années 2000, cents mot vient du vieux français « veage », prendre la route pour raison professionnelle. Pendant des siècles, on a voyagé pour le plaisir et parce qu’il fallait gagner sa vie.

Pour ma part, c’est précisément ainsi que je voyage en Arabie saoudite. Je vais à La Mecque pour des raisons spirituelles, lorsque je veux remercier le Créateur de l’univers d’avoir créé l’univers. En dehors de cela, mes voyages sont liés au travail. Je pars parce que j’ai une réunion, une visite, un musée à découvrir, un projet à suivre, des collègues à rencontrer.

Et cette fois-ci, je suis particulièrement heureux de me casser à Qassim.

Qassim est l’une des grandes provinces du centre de l’Arabie saoudite, connue notamment pour ses palmeraies et ses dattes. C’est aussi la province de mon ami et collègue Zia, qui travaille avec nous au ministère de la Culture et qui est chargé de l’institution muséale appelée à se développer dans la capitale régionale, Buraidah.

C’est donc un déplacement professionnel mais c’est aussi quelques jours de plaisir. Quelques jours pour retrouver des amis, découvrir la région avec eux, visiter ses musées, comprendre son histoire et, accessoirement, manger beaucoup plus de dattes que ne le recommande probablement n’importe quel nutritionniste compétent.

Les Uqailat, voyageurs dans un monde conservateur

Toujours à Buraidah, j’ai visité le musée Al Uqailat, qui est l’un des musées les plus singuliers de la région de Qassim. Je dis « singuliers » plutôt que beau car ce n’est pas vraiment la qualité de sa muséographie qui m’a frappé. Le musée est assez pauvre dans sa collection, et même parfois franchement décevant pour quelqu’un comme moi qui se veut spécialiste des voyages, du nomadisme et des représentations des voyages dans l’art, la littérature et la philosophie.

Mais l’histoire qu’il raconte est fascinante : celle des Oqailat, une famille élargie, ou peut-être un réseau familial et commercial originaire de Qassim, qui a longtemps vécu dans une situation de pauvreté avant de faire fortune grâce au commerce réalisé en terre lointaine.

Transcription de l’arabe qui explique les différentes façons d’épeler ce nom : Mathaf Al ‘qiilat, qu’on peut traduire par Musée Al Uqailat. Après Al, il n’y a ni O ni U, mais seulement une demi-voyelle qu’on appelle ‘ain.

Les Oqailat sont en quelque sorte les grands voyageurs de Qassim. Ils ont parcouru l’Arabie, commerçant avec les différentes régions, puis sont partis beaucoup plus loin encore, jusqu’en Syrie, en Irak, en Égypte et dans d’autres pays. Certains disent être allés jusqu’en Amérique.

Leur fortune s’est construite par le déplacement, la capacité à aller voir ailleurs et à établir des relations avec d’autres mondes. C’est ce qui rend leur histoire particulièrement intéressante dans une région que l’on associe souvent, dans l’imaginaire saoudien, à une forme d’ultraconservatisme religieux et social. Les Oqailat racontent une autre possibilité : celle d’une société de Qassim ouverte sur le monde non pas nécessairement par la libéralisation des mœurs, mais par le voyage, le business, la curiosité et la circulation.

Le musée lui-même est installé dans une très jolie construction qui ressemble à une maison traditionnelle en terre. À l’intérieur se trouve un grand majlis (salon), avec ses tapis, où l’on s’assoit pour boire le café. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait. J’ai enlevé mes chaussures, je me suis installé sur le tapis et l’on m’a servi du café. J’y ai rencontré Zia, le directeur du musée régional de Qassim, mon collègue, qui était là avec sa femme Shahira. Nous avons parlé avec plusieurs membres de la tribu Oqailat : un grand-père, le père du fondateur du musée, son petit-fils, le fils du fondateur lui-même, ainsi que quelques autres hommes qui jouent manifestement un rôle dans l’accueil et la présentation du lieu.

Le musée prend une autre dimension quand on échange avec des gentilshommes saoudiens et qu’on partage le café arabe avec eux. On comprend qu’il ne s’agit pas vraiment d’un musée au sens où nous l’entendons habituellement. C’est plutôt une sorte d’archive familiale devenue monument communautaire. Il y a des centaines de photographies : des portraits d’hommes, accompagnés de leurs noms et de leurs fonctions, comme si la première mission du lieu était de conserver la mémoire précise de cette famille et de faire en sorte que chacun de ses membres puisse être identifié. Il y a aussi quantité de documents administratifs reproduits en grand format et présentés dans des vitrines. On les regarde, mais on ne sait pas très bien ce qu’il faut en penser. Il manque cette opération essentielle du musée qui consiste à transformer une archive en récit.

Le musée ressemble ainsi davantage à un cabinet de curiosités familial qu’à une véritable institution culturelle. Et surtout, il est constamment tourné vers la glorification de son fondateur. On trouve des films, des livres, des photographies qui le montrent sous toutes les coutures, en voyage, à cheval ou à dos de chameau, habillé en Syrien, dans différentes situations qui composent progressivement une sorte de légende personnelle. Le fondateur a notamment réalisé un film dans lequel on le voit entreprendre à dos de chameau le voyage entre Buraidah et Médine. Quelques semaines de voyage, des chameaux, le désert, et toutes les images attendues d’un tel récit à teneur héroïque. Il y a quelque chose de presque prophétique dans cette manière de se mettre soi-même en scène comme le dernier représentant d’une grande tradition du voyage.

Il y aurait là matière à un magnifique musée du voyage, du commerce et de la circulation des hommes dans la péninsule Arabique. Cela tombe bien, le ministère est censé travailler sur une institution mais elle se trouve dans une autre province, plus au nord, où je me suis rendu l’année dernière, celle de Tabuk.

Mon rôle de consultant pourra trouver une utilité dans une mise en contact et une préparation de coopération pour que les Uqailat trouvent leur place à Tabuk et fassent profiter notre commission des musées de leur capacité hors-norme au marketing et à l’autocélébration.

Car ce musée raconte beaucoup moins le voyage que le voyageur. Il raconte moins un phénomène historique qu’une famille qui veut conserver la mémoire de sa propre grandeur.

Et pourtant, paradoxalement, c’est précisément cette faiblesse muséographique qui me rend le lieu intéressant. Car le Mathaf Al ´qiilat devient lui-même un objet anthropologique. Il nous apprend quelque chose sur la manière dont une famille riche et importante choisit aujourd’hui de raconter son passé. Il nous montre comment la mémoire familiale peut chercher à devenir histoire collective pour l’ensemble de la région.

Les plus beaux objets du lieu sont d’ailleurs, à mes yeux, ceux auxquels le musée ne semble pas avoir consacré d’attention : les tapis sur lesquels nous marchons. Ce sont de très beaux tapis bédouins, traditionnels, avec une véritable qualité de matière, de coloris et de fabrication. Ils sont là, sous nos pieds, et nous les foulons pendant que nous regardons des photographies sans intérêt accrochées aux murs.

Après le café, le fils du fondateur nous a proposé de l’accompagner dans une ferme qu’il est en train de construire. Nous sommes partis en voiture. Il nous a montré différentes maisons ayant appartenu à son père, à son grand-père, et nous avons visité le chantier d’une nouvelle propriété. Pour l’instant, tout est construit en béton et en ciment, avant d’être recouvert d’une couche de terre destinée à lui donner une apparence plus traditionnelle. Il veut y installer un café et un autre petit musée. Le jardin est également en cours de création, avec quelques ouvriers venus du Bangladesh ou du Pakistan qui cultivent et aménagent le terrain.

Les Oqailat continuent à fabriquer leur propre mémoire, à consolider leur territoire, à créer des jardins et à imaginer de nouveaux espaces de sociabilité.

À Qassim, leur histoire introduit une autre figure que celle que l’on associe habituellement à la région. Il y a bien sûr l’image, très présente dans le reste du pays, d’un Qassim conservateur, religieux, austère, associé historiquement aux milieux les plus rigoristes et aux groupes liés à la police religieuse. Mais il existe aussi cette autre histoire : celle d’hommes qui partent, qui commercent, qui traversent les frontières, qui apprennent à connaître d’autres sociétés et qui reviennent avec de l’argent, et qui l’expose abondamment.

Les Oqailat ne sont évidemment pas des révolutionnaires. Leur ouverture sur le monde n’est pas une ouverture au sens moderne du terme, et il ne faut pas projeter sur eux nos catégories de liberté des mœurs, d’ouverture d’esprit, de « soif d’ailleurs » ou de toutes les bêtises du genre Festival du voyage : ce ne sont ni des hippies ni des contestataires.

En France, nos stars du voyage sont richissimes mais s’emploient à cacher leur fortune pour paraître poète aux semelles de vent. À Qassim, ils incarnent quelque chose d’autre : une forme d’ouverture produite par la mobilité certes, mais qui conduit surtout à une reconnaissance régionale dûe à la richesse matérielle.