Retour sur l’affaire Guillaume Erner : que signifie l’apostrophe « On vous laisse parler tout seul » ?

Il faut écouter la très belle émission que Guillaume Erner a consacrée à Marc Bloch à l’occasion de son entrée au Panthéon. Pendant près de vingt minutes, l’émission est d’une grande qualité. Grâce à la présence de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, l’auditeur bénéficie d’une réflexion historique d’une rare intelligence. Nous avons la chance de compter parmi nous des historiens de cette stature, capables de faire revivre une œuvre, une époque et une pensée sans jamais céder à la facilité.

« On vous laisse parler tout seul », Boucheron à Erner

Marc Bloch apparaît dans toute sa complexité : immense historien, résistant, républicain, assassiné en 1944 après avoir été arrêté par la Gestapo avec la participation de collaborateurs français. Né dans une famille juive, il ne pratiquait pas sa religion et se définissait avant tout comme Français, profondément attaché à la République. Son identité juive relevait de son histoire familiale, non d’un engagement religieux ou politique.

Puis, à la toute fin de l’entretien, Guillaume Erner déplace brusquement la conversation vers un tout autre sujet : la résurgence contemporaine de l’antisémitisme et de la critique d’Israël. Selon lui, la haine des juifs prendrait aujourd’hui des formes nouvelles, notamment à travers l’usage de termes comme « sioniste » ou « génocidaire » dans les débats autour d’Israël.

C’est précisément à cet instant que, selon moi, l’émission perd de sa force intellectuelle pour devenir un simple bourbier médiatique. Le lien établi entre Marc Bloch et les polémiques contemporaines est artificiel. Rien, dans la vie ou l’œuvre de Bloch, ne justifie de l’enrôler dans les controverses actuelles sur Israël ou la critique des massacres commis en son nom. Faire du destin tragique du médiéviste Bloch un point d’appui pour commenter l’actualité politique me semble constituer une grave erreur de perspective.

Marc Bloch au Panthéon

Patrick Boucheron, avec beaucoup d’élégance, refuse d’entrer dans ce terrain. Avec sa collègue historienne Alya Aglan, impeccable elle aussi, il recentre constamment la discussion sur l’histoire de Marc Bloch. Le contraste est saisissant : d’un côté, la volonté de comprendre un homme et son époque ; de l’autre, la tentation de ramener cette histoire aux débats qui obsèdent un journaliste pro-Israël.

Alya Aglan, impeccable, peine à se faire entendre par Guillaume Erner

Le véritable enjeu est pourtant ailleurs. On peut condamner les crimes antisémites tout en critiquant la politique menée aujourd’hui par le gouvernement israélien, tout cela relève d’un débat politique et moral distinct. Assimiler ces critiques à des formes renouvelées d’antisémitisme obscurcit la compréhension de deux réalités qui méritent d’être pensées séparément.

C’est d’ailleurs ce que semble suggérer, en creux, la réaction de Patrick Boucheron : l’histoire exige de la rigueur, de la nuance et le refus des analogies hâtives. « On vous laisse parler tout seul », dit-il à un Erner qui voudrait, sinon un soutien à Israël, au moins une absence de soutien explicite à l’idéologie humaniste qui défend la dignité des Palestiniens.

Erner n’écoute plus que son obsession personnelle et perd pied. Le lendemain de cette émission que je qualifie d’historique, il invite Marine Le Pen et commet la faute professionnelle qui avait pour but de faire passer Mélenchon pour aussi antisémite que Jean-Marie Le Pen. Ce dérapage professionnel, il l’a fait sous le coup de la colère due à Patrick Boucheron qui lui a dit : « Vous êtes tout seul avec votre obsession pro-israélienne. Vous n’aurez pas le soutien des chercheurs et des historiens. On vous laisse parler tout seul, c’est-à-dire avec la poignée de fanatiques qui noyautent les plateaux télé. »

Erner sera sanctionné, mais pas comme je l’aurais voulu.

Cette émission mérite donc d’être écoutée, puis réécoutée. D’abord pour la magnifique leçon d’histoire que donnent Patrick Boucheron et Alya Aglan sur Marc Bloch, figure majeure de notre patrimoine intellectuel. Ensuite parce que sa conclusion offre, malgré elle, une réflexion sur les difficultés de notre époque : la tentation permanente de faire parler le passé au service des obsessions du présent, quitte à lui faire dire ce qu’il ne disait pas.

Guillaume Erner doit-il être protégé de lui-même pour sauvegarder la qualité de l’information sur France Culture ?

De la notion de « déport éditorial »

Guillaume Erner est, à mes yeux, l’un des meilleurs journalistes de sa génération. Son sens de l’interview, sa capacité à faire dialoguer des points de vue opposés et ses qualités pédagogiques contribuent largement à l’intérêt de la matinale de France Culture. C’est précisément parce que j’apprécie son travail que je m’interroge aujourd’hui sur une difficulté récurrente qui a pris une dimension insupportable.

Guillaume Erner a lui-même consacré un livre à ce qu’il appelle sa « judéo-obsession ». Le terme est le sien. Il y décrit l’importance que prennent, dans son rapport au monde, les questions liées à la judéité, à Israël et à l’antisémitisme. Qu’un journaliste reconnaisse aussi lucidement une préoccupation personnelle est plutôt une qualité. Mais cette reconnaissance soulève une autre question : que se passe-t-il lorsque cette implication personnelle finit par interférer avec l’exercice du métier de journaliste ?

Ces dernières années, (le fameux tournant de 2023), plusieurs séquences m’ont donné le sentiment que cette frontière était poreuse. Je pense notamment à certaines interviews consacrées au conflit israélo-palestinien ou à ses prolongements dans le débat public français, où l’entretien semble se transformer en confrontation. Les échanges avec Francesca Albanese ou avec Patrick Boucheron ont, chacun à leur manière, nourri cette impression chez de nombreux auditeurs.

Plus récemment, la diffusion d’un montage truqué concernant un responsable politique accusé à tort d’être antisémite, finalement suivie d’excuses de Guillaume Erner pour un défaut de vérification, a rappelé a minima qu’un journaliste expérimenté pouvait commettre des erreurs lorsque la vigilance professionnelle faiblit. Le problème est que ce n’est pas une erreur, c’est plutôt une faute que la sagesse précaire décrète « faute professionnelle ».

Cette affaire du montage frauduleux qui diffamait Jean-Luc Mélenchon en est la preuve : il fallait aussi s’excuser auprès de Mélenchon et des gens de gauche pour cette diffamation. Cette faute professionnelle appelle une sanction, mais quelle sanction ?

Moi qui ne suis ni mélenchoniste ni même de gauche, je propose une solution de sagesse que je crois à la fois équilibrée et novatrice sur le plan du droit des journalistes.

Dans de nombreuses professions, des mécanismes existent pour gérer les conflits d’intérêts ou les conflits d’implication. Un magistrat peut se déporter lorsqu’il existe un doute sur son impartialité. Un expert peut être récusé s’il présente un conflit d’intérêts. Un chercheur est tenu de déclarer les liens susceptibles d’influencer ses travaux. Ces dispositifs ne constituent pas des condamnations morales ; ils visent à préserver la confiance dans l’institution.

Pourquoi ne pas imaginer un mécanisme comparable dans le journalisme ?

J’appelle cela, à titre provisoire, un « déport éditorial ». Lorsqu’un journaliste démontre, de manière répétée, une difficulté à maintenir la distance professionnelle requise sur un champ précis de l’actualité, il pourrait être décidé (idéalement avec son accord, mais dans ce cas d’espèce j’imagine même à son initiative) qu’il cesse temporairement de traiter ce domaine. Les sujets concernés seraient confiés à d’autres journalistes de la rédaction.

Une telle mesure serait infiniment moins lourde qu’une suspension ou qu’une éviction. Elle ne remettrait pas en cause les compétences générales de la personne concernée. Elle reconnaîtrait simplement qu’aucun journaliste n’est totalement imperméable à ses engagements, à son histoire personnelle ou à ses sensibilités.

Dans le cas de Guillaume Erner, cela signifierait qu’il continue pleinement son travail d’intervieweur et d’animateur de la matinale, tout en laissant à d’autres le traitement des questions directement liées à Israël, à la Palestine ou à l’antisémitisme. Rien ne l’empêcherait, en dehors de ses fonctions de journaliste de la matinale, d’exprimer ses analyses dans des livres, des conférences ou des tribunes, comme tout intellectuel.

Ce que je propose n’est en rien une censure, mais au contraire une organisation de l’espace public du débat pour que ceux qui sont garants de la pluralité ne soient pas gênés par leur propre biais.

Cette proposition ne repose pas non plus sur l’idée qu’un journaliste devrait être neutre au sens d’être dépourvu de convictions. Elle repose plutôt sur une exigence plus modeste mais essentielle : savoir reconnaître lorsqu’un sujet devient si personnel qu’il risque d’altérer la qualité du travail journalistique.

Le véritable enjeu n’est pas le cas individuel de Guillaume Erner. Il est de savoir si les médias de service public doivent se doter de procédures explicites permettant de gérer les situations où un biais personnel, quel qu’il soit, devient suffisamment manifeste pour fragiliser la confiance du public.

Prenez exemple sur les journalistes noirs et arabes qui présentent et animent des journaux ou des émissions de débat : ils redoublent de vigilance dès qu’un sujet s’approche du racisme. C’est ce qu’énonce est en droit d’attendre sur radio France.

Akim Omiri éteint ses accusateurs : les Français débattent tranquillement

youtube.com/watch

Une émission de radio filmée a été envahie par des militants qui se revendiquent pour le respect des juifs. Ils protestent contre une émission qu’ils jugent antisémite.

Eux-mêmes, les manifestants, se disent juifs, et l’animateur de l’émission incriminée est musulman, d’origine algérienne. Chouette, une confrontation juifs contre arabes, la France n’attendait que cela : du grabuge, de la bagarre, des mecs de banlieue qui viennent en découdre avec des feuj aux cris d’Allah Akbar… du miel pour l’extrême-droite.

Ce qui s’est passé se voit sur la vidéo que je poste : l’animateur invite la représentante du groupe insurgé à venir s’asseoir et à s’expliquer. On assiste à un échange courtois, contradictoire, parfois amusant, et par une déroute totale des accusateurs qui finissent par sortir dans le calme car ils n’ont pas reçu la violence et l’antisémitisme qu’ils étaient venus chercher.

J’en tire deux enseignements :

1. Les gens de gauche ne sont pas aussi stupides ni aussi racistes qu’on le prétend dans les beaux quartiers parisiens.

2. Depuis le 7 octobre 2023 et la vengeance cruelle d’Israël, le monde a changé et les arguments pro-sionistes ne portent plus. Fini le temps de Dieudonné où il suffisait de proférer des mensonges toute la journée sur les plateaux de télé pour convaincre une majorité de Français de rejeter telle ou telle figure médiatique.

Il y a vingt ans, je me devais de défendre Dieudonné contre les mensonges, mais aujourd’hui les menaces du système pro-israélien ne font plus peur à personne. Les tirades de Caroline Fourest n’impressionnent plus personne, les tweets injurieux de Raphaël Enthoven ne font rire personne, les accusations d’antisémitisme relayées tous les jours sur toutes les chaînes des médias n’empêchent plus personne de voter quand même à gauche.

Lire aussi : « C’est fini »/ La bascule du 7 octobre 203

La Précarité du sage, janvier 2024

Conclusion

Ce qui m’intéresse et m’émeut dans cette vidéo, ce n’est pas la dévitalisation du camp pro-massacre, ni l’échec manifeste du projet visant à faire l’amalgame entre juifs et Israël. Ce qui me plaît c’est la douceur des échanges que l’on voit sur la vidéo. La courtoisie et l’élégance d’Akim Omiri. On sent qu’il pourrait devenir ami avec la brave jeune femme qui proteste et qui n’a pas été préparée par les bons avocats.

C’est le retour de la conversation à la française qui supplante les simples invectives, les rouleaux compresseurs financés par des milliardaires, les insultes proférées sans contradictions et sans arrêts contre la gauche.

J’en suis ému car, pour un Français qui passe la plupart de sa vie à l’étranger, ça fait du bien d’avoir des raisons d’être fier de sa culture.

Message d’adieu à France Inter

Ce matin, j’ai écouté la matinale de France Inter.
C’est quelque chose que je n’avais pas fait depuis longtemps.

D’abord parce que je vis la plupart du temps à l’étranger. Ensuite parce que je n’ai plus vraiment de radio. Et puis parce qu’à l’ère d’Internet, on choisit les émissions qu’on écoute : on télécharge un podcast, on sélectionne une chronique, on écoute ce qui nous intéresse. Le direct est devenu l’exception.

Mais ce matin, sur mon vélo — toujours bloqué en Arabie saoudite — j’ai écouté la matinale.

Et je crois que c’était la dernière fois.

La première chose que j’entends est une interview autour d’un film consacré aux collaborateurs pendant l’Occupation allemande. Les invités sont l’acteur Jean Dujardin et le réalisateur, dont j’ai oublié le nom. L’échange se déroule normalement jusqu’au moment où vient la question inévitable : quel rapprochement peut-on faire entre les collabos et notre époque ?

Dans un moment où les manifestations de néofascisme et même de néonazisme se multiplient, je m’attendais à ce que l’on parle de ces dérives bien visibles.

Le cinéaste interviewé choisit au contraire de citer Jean-Luc Mélenchon et les jeux de mots qu’il aurait faits avec des noms de pédocriminels juifs. Il explique que, dans les années 1930 déjà, des antisémites jouaient avec les noms, et que cela lui rappelle les égarements du leader de La France Insoumise.

Voilà donc le rapprochement proposé entre les années 1930-1940 et aujourd’hui.

En entendant cela sur France Inter, le 10 mars 2026, je me dis que quelque chose ne tourne pas rond. J’ai l’impression d’assister à un glissement éditorial. Comme si la chaîne, régulièrement décrite comme de gauche, cherchait à se repositionner en reprenant – parfois presque mot pour mot – certaines obsessions du débat politique tel qu’il est structuré aujourd’hui par la droite et l’extrême droite médiatiques.

Je continue de pédaler sur ma bicyclette. En arrivant dans le quartier des ambassades où je travaille, j’entends la chronique de Sophia Aram.

Plusieurs minutes d’un humour inexistant, que je trouve sinistre et même d’un cynisme assez stupéfiant. Dans sa chronique, elle met dans le même panier Dominique de Villepin, Edwy Plenel, Jean-Luc Mélenchon et d’autres encore. Leur crime : critiquer la guerre menée actuellement contre l’Iran par les États-Unis et Israël.

À partir de là, tous ceux qui critiquent l’agression atroce deviennent, dans la bouche de Sophia Aram, des complices objectifs de l’islamisme intégriste des « mollah » iraniens. Pour elle, ne pas désirer ardemment assassiner des milliers d’Iraniens revient à défendre activement le régime totalitaire en place à Téhéran.

La chronique ne ressemble en rien à de l’humour. Elle consiste en une énonciation, presque mécanique, d’éléments de langage déjà omniprésents dans certains cercles médiatiques et politiques alignés sur les positions des groupes d’influence pro-israéliens : faire appel au droit international ne serait qu’une manière détournée d’empêcher les Israéliens de vivre en paix. Dénoncer des massacres revient à salir les vrais démocrates occidentaux qui luttent pour la paix et la sécurité en bombardant les pays musulmans. Militer contre les crimes de guerre, c’est être antisémite. S’élever contre des guerres injustes, c’est vouloir exterminer les juifs.

Je pensais ne pouvoir entendre ces folies que sur les médias du milliardaire réactionnaire Vincent Bolloré.

C’est à ce moment-là que je comprends.

Lorsque la chronique se termine et que commence le journal de 8 heures, je prends une décision très simple : je ne peux plus écouter cela.

Je ne parle pas seulement pour moi. Je pense que beaucoup de gens qui se situent à gauche ont probablement déjà cessé d’écouter. Mais même quelqu’un comme moi, qui me situe plutôt à droite, ne peut plus s’y retrouver.

Ce n’est pas une question de désaccord ponctuel. C’est une question de climat intellectuel. Je ne peux pas écouter une matinale où une Sophia Aram peut m’accuser de racisme et de nazisme parce que je désapprouve les bombardements interminables des forces impérialistes. Son manque d’humour n’a d’égale que sa haine, dont je ne saisis pas l’origine, mais qui me gêne et me blesse.

La matinale de France Inter était autrefois un espace de discussion pluraliste, parfois vif, souvent insolent, toujours imparfait, mais où l’on n’avait pas le sentiment de pouvoir entendre de telles opinions racistes, indifférentes au malheur des gens, anti-démocratiques, anti-républicaines, sous couvert d’humour, et en roue libre. Je peux écouter des saloperies pareilles sur CNews, mais cela me dégoûte sur France Inter.

Alors voilà, c’était la dernière fois que j’écoutais la matinale de France Inter.

Je continuerai peut-être à écouter sur cette chaîne certaines émissions que j’aime encore : Le Masque et la Plume, les documentaires d’histoire de Philippe Collin, et quelques autres.

Mais la matinale, pour moi, c’est terminé.

Le mépris au cœur de l’expérience humaine

La vie et l’œuvre de Golda Meir sont remarquables, comme le démontre ce documentaire radiophonique. Mais ce qui est aussi clairement mis en lumière, c’est son indifférence pour la population arabe vivant là, en Palestine. Pour elle, ils n’existent pas plus que des nuisibles.

On retrouve aujourd’hui chez certains Français et Israéliens cette attitude mentale. Les Palestiniens n’existent pas, il n’y a pas de peuple palestinien, leur souffrance est une donnée historique négligeable. Il suffit de regarder les émissions de télévision financées par l’homme d’affaire Bollorée, qui ambitionne d’unifier la droite et l’extrême-droite. Leurs émissions depuis l’attque du Hamas du 7 octobre 2023 sont un excellent révélateur de ce qu’est, aujourd’hui, l’extrême-droite : considérer les chrétiens et les juifs comme des êtres humains en danger, les arabes musulmans comme des sous hommes, des barbares.

En face, les mouvements de défense pour la Palestine ne donnent pas très envie non plus. On voit des mouvements de foule, des cris, des chants de haine contre Israël qui font mal au cœur. Mépris contre mépris.

Crier Allahou akbar dans les rues de Paris et de Londres, très peu pour moi. Amoureux de la culture arabe et amoureux de l’islam, je ne reconnais pas ce que j’aime dans ces manifestations.

Le pire pour moi est de voir ces amis qui mettent en scène leurs enfants, ici en Europe, et les filment en train de crier des paroles de rejet d’Israël. Un pauvre petit récite sa leçon : « aujourd’hui c’est mon anniversaire mais je ne le fêterai pas parce que des enfants meurent à Gaza. » Les enfants, la sagesse précaire ne s’en soucie guère, mais quel type d’adulte cela va-t-il produire ?

L’éternel mépris pour l’autre semble être au cœur du cerveau d’Homo sapiens. Il doit être indispensable à sa faculté extraordinaire pour l’usage de la violence et sa soif de pouvoir. L’homme nous déçoit. Pas seulement les pro-israéliens et les pro-palestiniens, mais l’espèce humaine dans son ensemble.

Des insectes et des hommes : S’organiser et cohabiter

C’est beau qu’il y ait encore des médias où l’on paye des gens pour réaliser des documentaires de longue haleine sur des sujets aussi peu d’actualité que les fourmis, les termites ou les blattes.

« Des insectes et des hommes (1/4) : S’organiser et cohabiter  » sur https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/des-insectes-et-des-hommes-14-sorganiser-et-cohabiter via @radiofrance

Bien sûr, le documentariste tisse des liens entre la vie des hommes et la vie des insectes, donc on trouvera toujours des liens avec l’actualité. Par exemple ici, dans ce premier épisode d’une série de quatre documentaires, on parle de logements, d’architecture, de coopération entre générations et même entre espèces, toutes choses qui nous concernent directement.

Mais ce que j’admire le plus, c’est la possibilité de proposer des programmes où des entomologistes peuvent parler pendant des heures. Et cela arrive dans la France de Macron.

Liseuse, Facebook, portable, blog : l’éternel réflexe technophobe

Ces conversations sur la liseuse numérique nous rappellent celles que nous avions autrefois vis-à-vis de chaque nouvelle technologie qui entraient dans nos vie.

Rappelez-vous les années 90 et 2000, vous n’aviez pas encore de téléphone portable. Rappelez-vous ce que vous disiez des téléphones portables. Je m’en souviens bien, moi, car mon amoureuse m’en avait offert un en cadeau de rupture. Les gens disaient jusqu’en 2002 ou 2003 qu’ils n’en posséderaient jamais, et ils trouvaient de nombreux arguments contre cet instrument inoffensif. Ils disaient que cela encourageait la frime, le narcissisme, l’infidélité, le manque de fiabilité et tous les vices de Sodome et Gomorrhe.

Et bien entendu, comme d’habitude, ils reprochaient au portable un manque d’authenticité. L’authenticité est toujours invoquée quand il s’agit de dénigrer une technologie, quelle qu’elle soit.

Lorsque l’usage du mobile a vraiment progressé, il s’est trouvé des « résistants » auto-proclamés qui annonçaient avec fierté qu’ils n’en avaient toujours pas. J’ai des amis qui organisaient des repas entre mobile free people. Je ne sais pas s’ils avaient d’autres points communs entre eux que de préférer le téléphone fixe au téléphone portable. Mais à l’époque, ils faisaient leur petit effet, en soirée, quand ils faisaient part de leur particularité.

La même attitude se retrouve aujourd’hui avec les réseaux sociaux. On peut encore frimer en disant : « moi, Facebook, connais pas ». Ce qui n’empêche pas, en général, de se plaindre d’un réseau social trop restreint, car l’attitude technophobe est fondamentalement illogique.

Rappelez-vous encore les débuts d’internet en France. C’était surréaliste de connerie, ce qu’on entendait dans les « médias traditionnels ». Des imbéciles professionnels tels que Philippe Val, dans les colonnes de Charlie Hebdo, ou sur les ondes de la radio, déversaient une haine incompréhensible et obscurantiste contre les sites ouèbe. Puis ils s’y sont fait et n’y trouvent plus rien à redire.

Et les blogs alors ? Encore aujourd’hui, j’aurais honte d’avouer que j’ai un blog, si je n’étais pas un sage précaire, et que je n’avais pas encore bu toute honte. Le blog est, dans l’esprit des technophones de la décennie 2002-20012 l’exact synonyme de mauvaise écriture, style relâché, absence de forme, indigence intellectuelle, nombrilisme et, pour faire bonne figure, inauthenticité.

La liseuse électronique n’est qu’une pierre de plus à l’édifice des techniques qui ont été snobées avant d’être adoptées.

 

Prostitution et journalisme

Prostituées chinoises

Il est ironique de voir les pieux journalistes de Libération s’étonner devant le côté lugubre de la prostitution, car le journalisme moderne fonctionne sur un modèle économique assez proche de celui qui a amené Jade a accepté la brutalité sexuelle de DSK.

Peut-on penser sérieusement que les journalistes de Libération sont payés convenablement ? Qu’avec ce travail digne et prestigieux, ils sont en mesure de loger et nourrir leur famille ?

Prenez le cas du tout jeune homme qui a écrit le reportage sur les prostituées chinoises de Belleville (nord-est de Paris). Il est pigiste donc il est payé à l’article (lorsque celui est publié). Ce reportage lui a été payé moins de 400 euros, et lui a valu plus d’une semaine de travail. On n’infiltre pas un réseau de prostituées chinoises en quelques jours. Une rapide recherche sur internet montre que ce journaliste publie en moyenne un article par mois depuis moins d’un an, il gagne donc trop peu pour se loger à Paris. Vue la teneur de ses articles, il ne bouge guère de Paris, donc il réside chez ses parents, ou ses parents l’aident, ou il bénéficie d’un héritage.

En tout cas, comme la prostituée, sa vie va vite tourner au lugubre s’il ne se sort pas du journalisme avant l’âge de quarante ans.

Ouvrez n’importe quelle chaîne de télévision : le reportage en Afrique de quelques minutes, produit par l’AFP, a été payé 600 euros à un journaliste qui s’est débrouillé pour le transport, l’enquête, le logement, le tournage et le montage. On versera les mêmes émoluments pour un reportage réalisé à deux pas de la boîte de production.

Allumez la radio, le reportage qui vous tient en haleine pendant une heure a demandé des semaines de travail et a été payé 800 euros, sans prise en charge des frais de déplacement.

La question des frais de déplacement est essentielle car elle explique la centralisation de nos médias. Même les émissions de voyage finissent par multiplier les sujets centrés sur la capitale, non parce que c’est intéressant, mais parce que les journalistes ne peuvent plus dépenser la totalité de leur rémunération en frais de transport.

La rémunération des pigistes explique aussi pourquoi les enquêtes sont bâclées et pourquoi le journalisme ne peut plus honorer sa mission d’information : notre reporter de Libération n’a pas « infiltré » de réseaux chinois à Belleville, il s’est borné à prendre rendez-vous avec Médecins du Monde, et en un seul jour son article était virtuellement bouclé. L’association lui a montré ce qu’elle voulait, lui a fait rencontrer qui elle voulait. Ne restait plus au jeune homme, tout juste sorti de l’école, d’écrire pour donner l’impression d’une plongée au coeur des ténèbres urbaines.

prostituees

Alors, franchement, entre la prostituée du Carlton de Lille, qui n’était qu’une mère aimante poussée à bout, et le journaliste prêt à tout pour joindre les deux bouts, je ne vois pas de différence fondamentale. Le même délabrement moral et économique préside à leur destinée.

Mes reportages radio viennent au jour à Lausanne

MARS 2014 195

Les studios de la Radio Télévision Suisse (RTS) se trouvent à Lausanne, près d’un parc qui jouxte le périph’, sur les hauteurs de la ville.

J’y suis allé pour « faire les micros » de mes reportages. C’est moi qui ai voulu me rendre sur place, pour enfin rencontrer les producteurs, animateurs et réalisateurs de l’émission de reportages à laquelle je collabore depuis un an.

MARS 2014 187

La façon de procéder, habituellement, est la suivante : je leur envoie mon reportage par séquences de dix minutes, en les téléchargeant sur un site spécial. Quand les responsables décident de le diffuser, ils confient ces séquences à un réalisateur qui transforme mes sons en un produit fini et audible. Puis le jour de la diffusion du reportage, l’animatrice introduit la chose et propose des transitions entre les différentes séquences. Pour ce faire, quand le reporter est loin, on organise une interview en direct, mais en duplex dans des studios de radio partenaires. L’année dernière, j’avais fait ces duplex chez France Bleu Hérault, à Montpellier.

MARS 2014 223

Cette année, comme il y a un paquet de trois reportages effectués en Californie, je me suis proposé de me déplacer dans la maison mère. J’ai bien fait, ce fut une excellente expérience. Madeleine Caboche, la productrice-animatrice de l’émission Détours, fut charmante avec moi tout le long de mon séjour, ainsi que le furent les autres membres de l’équipe. Avec Carmen et Denis, les réalisateurs, j’ai appris des choses essentielles sur la prise de son et sur la réalité ondulatoire du son lui-même.

MARS 2014 189

C’était un vrai stage de formation pour moi. Je savais qu’être présent, physiquement, dans les studios, enrichirait ma connaissance et augmenterait mes compétences de reporter.

Après ma première journée d’observation, je suis allé me promener jusqu’au centre ville. Dans le parc, on peut monter dans une tour en bois grâce à un escalier à double révolution, comme dans le château de Chambord. Du haut de cette tour, une vue magnifique sur le lac Léman.

Puis les chemins descendent. Lausanne est très agréable pour le piéton. Plus bas, la fondation de l’Hermitage propose une exposition sur l’époque et l’entourage de Diderot. C’était fermé à mon passage.

MARS 2014 203

J’ai descendu les pentes de la ville jusqu’au café où j’avais rendez-vous pour dîner avec Madeleine. Elle me demanda si j’étais bien installé et elle se confondit en excuses de ne pas pouvoir m’héberger chez elle. J’ai prétendu que j’avais réservé une chambre dans un hôtel modeste et que tout allait bien. C’était faux, je n’avais rien réservé, je comptais dormir dans la voiture pour économiser les indemnités que verserait la RTS.

Le lendemain, j’ai continué mon stage d’observation et ai enregistré l’émission en direct, celle qui diffusait mon reportage sur une ferme urbaine au plein cœur d’une ville sinistrée de la baie de San Francisco.

J’adore les ambiances de studio. J’aime la concentration qui s’en dégage, la lumière tamisée, l’équipement technologique qui permet de donner sa plénitude au son.

MARS 2014 207

Je suis ravi d’être là, en compagnie de Madeleine dont je ne connaissais que la voix jusqu’à présent. Sa voix est très reconnaissable, un timbre très spécial. Il y a une magie des voix. La plupart des voix sont monocordes, celle de Madeleine est chatoyante et presque polyphonique. Quand on écoute une voix, des images apparaissent, en correspondance. Quand j’écoute celle de Madeleine, ce sont des fleurs, comme dans un tableau de l’époque de Diderot.

MARS 2014 205

Plus tard, nous avons enregistré d’autres « micros » pour d’autres reportages.

Mon reportage en Californie pour la RTS (2) Oakland, une ferme dans le ghetto

Ci-dessous le lien de mon reportage radio sur la ferme urbaine d’Oakland, dans la baie de San Francisco.

www.rts.ch/la-1ere/programmes/detours/5679526-detours-du-25-03-2014.html