Du margousier

Le plus bel arbre de Sib, près de Mascate, sultanat d’Oman, 2020.

Pendant longtemps je les aimais, ces arbres de Mascate et de Sib, sans les distinguer, sans connaître leur nom ni rien de leurs propriétés. 

J’ai fini par comprendre que cet arbre était le margousier. Dans le même temps, j’appris que le margousier venait d’Inde et qu’il était exploité de nombreuses façons dans la médecine ayurvédique. Des feuilles dont on fait des cataplasmes, aux racines dont on fait des décoctions, en passant par les fruits dont ont presse « l’huile de Neem », tout est bon dans le margousier. 

Il ne m’en fallut pas davantage pour échafauder la théorie suivante : le margousier est importé des Indes comme tant d’autres produits depuis des millénaires, les épices, le riz, les travailleurs, les textiles. 

La classe aristocratique d’Oman a certainement des médecins et des devins indiens qui les aident à soigner ses maux (c’est toujours la théorie que je continue d’échafauder.) Ces savants ayurvédiques ont recommandé que l’on plante des margousiers et d’autres arbres bénéfiques. 

Au XIXe siècle, les Britanniques, qui dirigeaient le pays sans le dire ouvertement, ont rationalisé certains échanges entre l’Oman et « leurs » Indes. Je pense que ce sont les Britanniques qui, dès qu’ils ont obtenu que la capitale ne soit plus à Zanzibar mais à Mascate, ont fait planter des arbres majestueux pour créer des allées d’ombre fraîche.

Ce que je voudrais faire comprendre, c’est l’éloquence muette de ces vieux arbres. Ils sont les derniers et seuls témoins des siècles passés, et aucun livre d’histoire ne parle d’eux. Les chercheurs en sciences sociales étudient l’économie, la politique, les langues étrangères, mais ne voient pas toujours que les arbres centenaires sont des archives parlantes.

Quel âge ont mes margousiers qui dépassent des vieilles maisons et qui souvent se trouvent à l’entrée des maisons ?  À mon avis, on les a plantés là pour plusieurs raisons : leur ombre permet de prendre le thé dehors, leur propriété chimique chasse les moustiques, 

Margousier à l’entrée d’une maison, Sib, Oman.

leur feuillage habille l’architecture, leur présence souvent dédoublée éloigne les mauvais esprits et les djinns indiscrets, et aujourd’hui leur large frondaison protège les véhicules du soleil.

Qu’on ne me dise plus à propos d’un quartier ou d’un village : « Il n’y a rien là-bas », ni : « Il n’y a rien à y faire ». Du moment qu’il y a de beaux arbres, nul besoin de cafés, de musées, de boutiques ni de théâtre. Le spectacle est assuré par ces vieux acteurs dont le mouvement est simplement ralenti à l’extrême.

Vivre en Oman : idéal pour perdre du poids

Il ne fait pas de doute que le lectorat universel de la blogosphère mondialisée sera fort intéressé d’apprendre que le sage précaire, après dix jours de vie sur le territoire béni d’Oman, pèse aujourd’hui moins de quatre-vingt kilogrammes.

Pour un homme qui mesure près d’1m80 et dont l’activité physique n’est malheureusement pas importante, le poids idéal devrait se situer entre 75 et 79 kg. Le sage précaire est sur la bonne voie. Sur ordre de la médecine, il lui fallait faire un effort, puisqu’il lui est arrivé de peser près de 90kg, en particulier quand il faisait sa thèse sur une autre terre bénie, celle des fish’n’chips et de la bière stout.

Ici, en Oman, pas d’alcool. C’est déjà une tentation de moins. Les choses sucrées ne sont pas très appétissantes, et la plupart des restaurants sont tenus par des Indiens, donc la nourriture est très riche en légumes. Il n’est pas rare de se voir proposer des salades de fruits. Beaucoup d’herbes, de verdure dans les taboulés, et dans les salades en général. D’ailleurs les sauces de salade sont très saines, à base d’huile d’olive et de citron.

Seules les dates, parmi les aliments incontournables, sont chargées naturellement en sucre. Elles se présentent sous de nombreuses variétés : au souq de Nizwa, j’ai été accueilli par Rachid, un entrepreneur qui dirige une belle affaire de dates. Il m’a présenté un échantillon d’une petite dizaine d’espèces et m’a fait goûter celles qui m’ont paru les plus éloignées des dates que nous connaissons en Europe et au Maghreb. Les moins sucrées, noires de peau, ou au contraire bicolores. Des saveurs puissantes de chocolat et de réglisse.

Le soir, le soleil se couche à 19.00, et le matin le travail commence à 7.30. Cela encourage à se coucher à 20.30 sans manger et à se lever avant l’aube, au chant du muezzin. La première prière se tient vers 4.30. Le cas échéant, le sage précaire court un peu pour saluer le soleil qui apparaîtra derrière les montagnes autour de 6.00.

Les lectrices précaires qui prennent ce blog pour un magazine féminin en auront pour leur frais. Retour des vacances d’été, abreuvées de rosé, arrosées de mojitos et gavées de barbecues, vous  saurez ici comment vous refaire une silhouette de princesse arabe.

Posologie : des mots pour guérir

Lévi-Strauss au Brésil

La lecture peut être une activité de transe. La lecture est peut-être ce qui nous met le plus facilement en transe. Quand on est pris dans un livre, notre concentration peut être apparentée à de l’hypnose. Et dans cette transe, dans cette hypnose, de nombreux phénomènes peuvent arriver, parmi lesquels la guérison, ou le soin.

J’ai essayé de me frotter à ce type d’écriture avec mes Lettres du Brésil, mais loin d’approcher de la transe, je cherchais à susciter l’apaisement chez le lecteur, une sorte de massage, ou de caresse mentale.

NambikwaraSleep

Selon moi, s’il y a un auteur qui est passé maître dans l’art de la transe littéraire, c’est Claude Lévi-Strauss, et ce dans un seul de ses livres, le fameux Tristes tropiques. Quand j’étais doctorant, je faisais de longues plongées dans son oeuvre, et j’en remontais heureux, calme et reposé.

Dans mon souvenir, je me vois émerger dans le bureau collectif des thésards, le soir venu, tout seul. Les camarades étaient rentrés chez eux. Lévi-Strauss m’avait emporté dans son monde. Il avait opéré sur moi un charme qui m’avait fait plonger, et qui me rendait absent au monde pendant des heures.

Nambikwara pensifs

D’ailleurs, j’ai tort de dire que c’est uniquement vrai de Tristes tropiques. En réalité, l’ensemble du volume d’oeuvres, publiées dans la Pléiade, possède cette force de fascination, grâce à de nombreux échos, renvois, répétitions et rebonds. Mais j’ai déjà parlé de cela ici .

C’est pourquoi j’envisage parfois des lectures de Tristes tropiques comme une sorte de prescription médicale, avec diagnostique et posologie, sur le mode « Pour ce mal, tant de pages ».

Pour ton mal de vivre, le chapitre sur les Nambikwara. Celui-ci soigne à peu près tout. Si les symptômes persistent, revenir m’en parler pour un traitement de choc.

Pour tes angoisses nocturnes, une plongée dans le chapitre sur les Caduveo.

Pour le retour de l’être aimé, lire le chapitre « Hommes, Femmes, Chefs ». Méditer la question de la générosité. Si l’être aimé s’obstine, venir me voir.

Pour la dépression due au chômage, au déclassement et à la précarité, je préconise le chapitre intitulé « L’apothéose d’Auguste ». Une dose de cinq pages par jour pendant deux semaines, (et ne pas hésiter à relire des pages si nécessaire).

Filles Nambikwara

Comme tous les médicaments, Tristes tropiques peut avoir des effets secondaires : pour ceux qui sont sujets à des accès de fièvre islamophobe, éviter les pages de la fin du livre sur l’Islam. Lévi-Strauss n’a jamais beaucoup étudié cette religion, et ce qu’il en dit serait passible d’une fatwa, voire d’un attentat aujourd’hui.

Femme Nambikwara

 

Photos : Claude Lévi-Strauss, Saudades do Brasil.

Récit de voyage balsamique

Chemin des glaces

Si j’ai qualifié mon récit épistolaire de « balsamique », c’est parce que je m’intéresse à cette question du baume depuis longtemps.

Je me demande si l’on peut identifier une catégorie de récit de voyage qu’on pourrait appeler thérapeutique, ou cathartique, ou balsamique. Des voyages qu’on ferait pour guérir quelqu’un ou pour le soulager. Je ne parle pas de ces exploits que l’on fait pour lever des fonds dans un but caritatif, mais d’un voyage magique, que l’on raconte à un tiers pour qu’il aille mieux.

On connaît bien sûr les histoires qu’on raconte aux enfants pour les calmer et les endormir. Mais il y a aussi ces livres qui se présentent explicitement comme thérapeutiques.

Sur le chemin des glaces, de Werner Herzog. Dans les années 1970, le cinéaste part de Munich et marche jusqu’à Paris, où il va retrouver une amie gravement malade. « Je me mis en route pour Paris par le plus court chemin, écrit-il, avec la certitude qu’elle vivrait si j’allais à elle à pied. » Traduction française d’Anne Dutter.

Magie de la marche, magie des mots.

Le Marin à l’ancre, de Bernard Giraudeau. L’acteur publie en 2001 des lettres à un ami handicapé, il voyage à sa place, et quasiment à sa demande. « Il a voyagé pour lui », dit la présentation de l’éditeur.

La posture de Giraudeau me plaît peu, car il renoue avec la figure du héros qui voyage à notre place, comme si on avait besoin d’une caste d’élite qui nous fasse courir des aventures par procuration.

Mais enfin, le fait est là. Si trois individus aussi éloignés que Werner Herzog, Bernard Giraudeau et le sage précaire ont eu la même idée, c’est que c’est une idée universelle, que tout le monde l’a eue ou pourrait l’avoir.

Un titre pour mes lettres brésiliennes

Et puisque j’en suis à demander de l’aide à la communauté des lecteurs, ne nous arrêtons pas en si bon chemin. Je voudrais un titre, un beau titre pour cette correspondance de voyage. Pour savoir de quoi il s’agit, prière de lire le billet précédent.

Voici quelques essais qui ne me satisfont pas :

Lettres brésiliennes

Correspondance brésilienne

Le Brésil pour aider mon père à mourir

Mon cher papa. Lettres d’un voyageur à son père

Voyager pour mourir

Voyager et Mourir. Courrier du Brésil

Terminal samba

L’idéal, ce serait quelque chose de beau et de rigolo. Un titre qui fasse comprendre d’emblée de quoi il retourne, mais qui fasse sourire en même temps. Je ne sais pas pourquoi, je sens qu’en cette occurrence le titre va jouer un grand rôle.

Quelqu’un a-t-il une idée ?

Une superbe journée de terreur

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Journée de terreur pour le peuple français, vendredi fut une journée de magnifique torpeur pour la sagesse précaire.

Réveillé dans le 16ème arrondissement de Paris, le sage précaire visite le musée Guimet en amoureuse compagnie. Ebloui par ladite compagnie, il ignore tout des terroristes et des prises d’otage. L’ouest de Paris est d’ailleurs extrêmement calme. Le musée d’art asiatique est l’écrin d’une journée d’amour : le beau corps des déesses orientales, les poitrines généreuses des temples indiens, les courbes des danseuses chinoises et les rondeurs des beautés khmères font tourner la tête et nous conduisent à retourner à notre nid provisoire, procéder à une sieste balsamique.

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La sieste balsamique est une invention thérapeutique de la sagesse précaire. Elle consiste en un massage spécial qui évacue les états grippaux d’une personne aimée, après quelques minutes de sommeil.

L’après-midi, je me rapproche du centre de Paris et retrouve une amie qui a passé ces dernières journées sur les chaînes d’info en continu. Autour de la place des Vosges, l’agitation est beaucoup plus palpable que dans le 16ème. Les sirènes de pompier et les véhicules banalisés prolifèrent. J’apprends alors ce qui a tenu mes concitoyens en haleine. Nous buvons un thé en regardant l’action des forces de l’ordre à quelques rues de nous.

Quand les méchants ont perdu, tués sous les balles de nos agents de sûreté, mon amie et moi sortons boire un verre rue de Jouy, dans un bar/restaurant dont la carte des vins présente un étrange tropisme lyonnais. Un choix de quatre rouges : Gamay (le cépage principal du beaujolais), Coteaux du lyonnais et Saint-Joseph. Le patron, apparemment, n’est pas particulièrement originaire de la capitale des Gaules. Il a juste apprécié ces vins, qu’il trouve originaux. C’est drôle, il faut monter à la capitale pour voir respecter le coteau du lyonnais qui, dans ma ville natale, est jugé comme une infâme piquette.

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Pendant que nous sirotons à la terrasse, nous remarquons un doux mouvement dans un atelier en contrebas. Je crois reconnaître une longue silhouette : c’est Jean Rolin himself  qui fait une lecture de son dernier livre dans cette librairie du Marais. Nous demandons aux deux commerçants, la serveuse du bar et la libraire, si nous pouvons joindre la lecture munis de notre verre de vin. Parmi l’auditoire, de bien jolies filles, dont je suppose qu’elles sont journalistes, critiques littéraires, étudiantes et chercheuses en lettres. Des jolies filles et de vieux messieurs.

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Plus tard dans la soirée, mon amie et moi prenons le RER direction Saint-Denis. Nous finissons la journée de terreur dans un collectif d’artistes, dans un immeuble en béton promis à la démolition. Les artistes ont aménagé une petite salle de cinéma, avec des sièges et du matériel de récupération. Ce soir, ils diffusent Le Salon de musique, de Satyajit Ray.

Et là, l’envoûtement de la musique indienne joue à plein. Affalé dans son siège, légèrement enivré de vin fin et sous alimenté, le sage précaire est enveloppé d’une étroite torpeur. Il faut voir ce chef d’œuvre de 1958 tard dans la nuit, après une journée intense, la conscience légèrement, très légèrement altérée. Les scènes de concert vous mettent dans un état de transe, au point que l’on comprend l’attirance des jeunes gens pour les drogues.

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Au fond, c’était une journée (d’)halluciné(e).

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California in my mind

Je ne sais pas pourquoi mon cœur se serre si fort quand des images me viennent de la Californie. Je repense souvent à mon petit séjour là-bas avec une intense nostalgie. Un sentiment proche du désespoir. Que ce soit Los Angeles, son centre ville ou sa lointaine banlieue, San Francisco ou Oakland, que ce soit des paysages ruraux ou des ambiances urbaines, toute la Californie me revient en mémoire comme un paradis perdu.

Comment cela est-il possible ? Certes, j’y ai rencontré et retrouvé des personnes formidables. Les Californiens d’adoption ont été généreux avec moi, hospitaliers, stimulants, intéressants, et il n’est pas étonnant que j’en garde un bon souvenir. Mais ce n’est pas ça. Non, ce n’est pas suffisant. Des gens sympas et intelligents, j’en rencontre partout, je les attire, comme la fleur attire les abeilles. Comme le sombre lac attire les baigneuses. Comme le mont pelé attire les randonneurs. Je peux en faire à la pelle, des images de ce calibre. Comme la vieille fontaine attire les juments…

Il y a autre chose, quelque chose de mystérieux et de caché, qui fait de la Californie un lieu de ma mémoire particulier, lumineux et bouleversant. Tous les matins, j’étais angoissé. Des crises de panique me sautaient à la gorge et je voulais en finir. Ma vie ne valait plus rien, je voulais mourir. Avec le recul, on m’a dit que j’étais sous le coup d’une dépression due à la mort imminente de mon père. Je faisais mon deuil avant la mort.

Ces angoisses dans une région magnifique ont créé un stock d’images et d’émotions, en moi, qui se sont cristallisées en souvenirs fulgurants, éclatants. Ce furent des épiphanies à répétition, qui se sont succédé comme une réaction en chaîne, et qui, emprisonnées dans la cage de ma mémoire, sont devenues une pure splendeur.

Enfin, il y a une dernière chose. J’ai beau retourner les idées dans tous les sens, j’ai le sentiment tenace que les gens qui habitent en Californie sont les plus chanceux du monde. Ils me font l’effet d’être privilégiés sur la terre. Je n’avais jamais eu ce sentiment avant, dans aucun autre pays du monde. Partout, j’étais émerveillé, mais je percevais quand même les côtés négatifs. Là, sur la côte ouest des Etats-Unis, je crois avoir vu l’endroit le plus heureux du monde, le plus parfait.

Le sage précaire finira peut-être sa vie là-bas, en immigré clandestin. Il construira une cabane et se rendra parfois, deux fois l’an, à des dîners en ville avec des intellectuels de Berkeley ou des poètes d’Albany. Il vivra de peu, dans la sagesse toute relative de son âme inquiète, et dans la tiédeur des grains de raisin qu’il picorera en attendant d’être expulsé comme un vulgaire chicano.

Pollution en Chine

JUIN 2014 046

 

C’est le seul point noir de mon voyage en Chine. La pollution n’est pas seulement préoccupante, elle est carrément rédhibitoire.

A Shanghai, encore, cela pouvait passer, grâce aux vents de la mer. Mais dès que j’ai pris le train pour me rendre à Nankin, j’ai cru changer de monde et entrer en territoire hostile. Une chape de grisaille épaisse recouvrait toute la campagne pendant des dizaines de kilomètres, au point de ne pas voir âme qui vive das les villes et les villages traversés.

A la gare de Nankin, je ne pouvais pas voir les tours qui bordent le lac Xuanwu. Il m’a fallu deux ou trois jours pour m’y faire et oublier un peu cet air saturé de pollution.

Tout le monde me disait que c’était un problème grave, mais qu’en ce moment, au début de l’été, c’était acceptable comparé à l’hiver. Apparemment, à l’approche de noël et du nouvel an chinois, les usines de l' »atelier du monde » tournent à plein régime et rendent l’air irrespirable.

Des amis m’ont dit qu’il y eut un jour plus grave que tous les autres, l’hiver dernier. Un jour catastrophique, cataclysmique, où les particules de pollution piquaient le visage de ceux qui roulaient à vélo. Un jour où ce n’était plus acceptable par personne, et où ceux qui avaient les moyens ont pris l’avion pour fuir n’importe où.

JUIN 2014 248

Ceux qui ont des enfants se posent des questions. Cela leur fait mal au cœur de voir leur petits grandir dans un environnement impraticable, et ils notent, impuissants, toutes les maladies que leurs rejetons contractent.

Le gouvernement communique sur la question de la pollution. Le nouveau président, Xi Jinping, semble vouloir s’attaquer au problème. On verra ce qu’il réussira à faire. Une chose est sûre en tout cas, il communique.

En attendant de pouvoir changer les choses, on se borne à contrôler les instruments de mesure. Les applications de mesure de l’air que l’on peut télécharger sur son smartphone sont ainsi singulièrement mises au pas. Au même moment, l’application américaine jugeait l’air « unealthy« , tandis que l’application chinoise disait : « air légèrement pollué ».

 

Dans les herbes hautes

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Courir autour de l’étang de Saint-Bonnet est une joie simple que la sagesse précaire recommande à tous ses membres, affiliés ou adhérents.

Il est courant qu’un sage précaire soit gourmand, faible devant les tentations. Pour qu’il admette de courir, il faut lui promettre encore plus de plaisir.

MAI 2014 184

Alors tous les matins, il chausse des runners et va tourner autour de l’étang. C’est un bon terrain de course, avec plusieurs types de terrains, rocailleux, herbeux, goudronnés.

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Il traverse des petits bois et grimpe sur des collines qui surplombent l’étang. Il s’agit d’une réserve naturelle avec, paraît-il, des espèces animales tout à fait rares en Europe.

Les seuls animaux qu’on aperçoit, c’est un rapace majestueux, peut-être un faucon, qui plane au-dessus de l’étang.

MAI 2014 211

Pour redescendre vers la ville, le sage jogger traverse une belle clairière où l’herbe est haute, parsemée de fleurs.

En mars et avril, l’herbe de cette clairière était encore basse, mais en mai, quand elle a monté, on pouvait se cacher dans un coin, et disparaître au monde.

Allongé sur le dos, le sage précaire pouvait se mettre torse nu et s’étirer tant qu’il le voulait, sans que personne le voie. Il pouvait faire des pompes, travailler ses abdominaux, avec pour seul compagnon l’aigle, le vautour ou le condor du Dauphiné qui tournoyait au-dessus de la réserve.

MAI 2014 214

Le corps du sportif écrasait l’herbe et aménageait un petit lit. Une cachette d’où il pouvait voir passer les promeneurs et les joggeurs, sans être vu.

Tous les jours, il quittait le sentier et retrouvait sa couche loin des regards. Elle était là, fidèle, intouchée. Personne, dans la ville nouvelle, n’avait pensé à se faire un petit tapis d’herbe, et personne n’avait profité de celui-ci.

De là, en sueur, confortablement allongé dans la campagne ensoleillée, le sage précaire entrecoupait ses efforts par des séances de sieste bien méritées.

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Les cendres de mon père

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Arrivée au jardin suspendu, la famille en file indienne s’est mise spontanément en cercle autour des parterres de pierres blanches.

Mon frère m’avait demandé, quelques semaines auparavant, si j’avais écrit quelque chose pour l’occasion. Non, je n’avais rien écrit, mais j’ai pris ici mes responsabilités. Je me suis fiché devant la famille en demi-cercle pour prononcer quelques mots.

Je n’avais rien à dire en particulier, alors j’ai improvisé. Après avoir bredouillé deux ou trois banalités, l’idée du discours m’est apparue : mon père a cherché quelque chose, à la fin de sa vie, et il n’a jamais trouvé ce qu’il cherchait.

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Mon frère a troqué sa cornemuse contre l’urne funéraire et a commencé à disperser les cendres sur les différents espaces circonscrits par les pierres blanches et marbrées que j’avais été chercher dans la montagne.

Ma mère m’a donné une bouteille en plastique contenant du sable du Sahara, pour donner à mon père un peu du réconfort que l’Afrique lui a toujours apporté.

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Mon allocution était courte et n’avait d’autre but que de remplir un peu le silence, de faire un peu cérémonie.

Personne n’avait de discours à prononcer, de poèmes à lire ou de couplets à chanter. J’ai donc tenu le rôle qui est peut-être le mien dans la vie, celui de scribe et de témoin, celui de raconteur et d’archiviste.

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Nous avons communié quelques minutes dans le souvenir d’un père, d’un frère, d’un mari ou d’un grand-père, qui n’a jamais su trouver la sagesse ou la foi qu’il avait cherchées à l’approche de la mort. Et ce sont ses excès qui me le rendent attachant ; ses faiblesses, ses lâchetés, ses fuites. Ce sont ses péchés en tout genre qui me le rendent proche et miséricordieux.

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Et c’est pendant qu’il explorait en vain les chemins décevants de la foi et des spiritualités à la mode, qu’il nous a donné une belle leçon de vie. Il réussissait merveilleusement sa mort. Il la voyait venir, il l’accueillait année après année. Il refusait les lourds traitements contre le cancer et les tumeurs, il refusait de lutter contre la nécessité et il travaillait à sa mort, comme d’autres peaufinent une œuvre d’art.

Comme les artistes de music hall, il a fait une tournée d’adieu parmi ses fils, sa fille et ses petits enfants. Il a même tenu à dormir ici, sur le terrain de son fils aîné, où il avait passé tant de nuits à la belle étoile. Plutôt que de se faire accompagner, c’est lui qui nous a accompagnés jusqu’à la fin de sa vie. Il nous a fait le cadeau de mourir calmement, sans souffrance, sans se débattre. Contrairement à ce que l’on dit, il existe de bons moments pour mourir.

Mon père a eu ce talent de mourir au bon moment. Mise à part une nuit d’angoisses et de panique, il a su attendre que nous soyons tous près de lui, mes frères et ma sœur, pour s’autoriser à s’éteindre. Parallèlement à cela, il a su aller jusqu’au bout de ses forces, jusqu’à l’os des choses. Il a su consommer sa dernière calorie, et laisser le système respiratoire terminer le cycle d’une vie entière, mécaniquement. Quand il est mort, il avait vraiment fait le vide.

Il avait fait place nette, comme à la fin d’un chantier de ramonage, où l’on s’assure que la chaufferie est impeccable, que toutes les chaudières sont prêtes à repartir pour une saison.

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Lui, le ramoneur qui avait tant nettoyé de suie, était maintenant réduit à l’état de cendres. Et c’est là, dans la nature cévenole, loin des usines lyonnaises, que nous avons dispersé ses cendres. Loin de Tarare, loin de l’amiante, loin de la suie et des produits toxiques que nous utilisions dans les chantiers.

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Comme convenu, nous avons fait cela dans une ambiance légère.

Mon père n’a pas réussi à retrouver la foi de sa jeunesse. Les bouddhistes ne lui ont pas apporté une autre foi, les musulmans non plus. Et les magnétiseurs, les gourous, les sages, les mages, les cartomanciennes et les voyantes ne lui ont pas plus ouvert la voie vers la vérité supérieure.

Il est resté jusqu’au bout un pauvre mortel comme nous. Jusqu’au bout il a manqué de tempérance : il a trop bu d’alcool, ses dernières gorgées bues dans un verre étaient des gorgées de bière. Ses vagues explorations n’ont pas fait de lui un sage. Mais ce n’est pas nécessaire d’être sage. Une voix s’élève dans l’assistance : « On peut être un sage précaire ! »

Pour conclure le tout, mon frère a repris la cornemuse et lancé dans les airs une mélodie traditionnelle qui n’avait rien de funéraire. Ma nièce m’a donné une petite poterie qu’elle avait faite en classe. Une poterie grande comme une main d’enfant, avec le nom de son grand-père gravé dans la terre cuite. Je l’ai mise dans un pot de fleur. Et c’est ainsi que le jardin suspendu est devenu un jardin du souvenir.

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Photos (c) Emmanuel Margueritte.