Mon dernier jour en Arabie saoudite…

… si Dieu le veut

Je vous écris depuis l’appartement de fonction que j’avais à Riyad pour pouvoir vivre et dormir lors de mes nombreuses missions en Arabie saoudite pour le compte du ministère de la Culture. Mes valises sont faites et j’attends Mohammed qui me conduira à la gare. Je tente d’éviter l’aéroport de Riyad, pour cause de bombardement yéménite, et je me rends donc en train dans la charmante ville de Buraidah, afin de me rendre à Munich dans quelques jours.

J’ai abandonné un certain nombre de choses accumulées pendant les trois ans de ma collaboration avec le ministère, et j’ai eu le plaisir d’en faire cadeaux à deux personnes qui me sont chères, dont j’ai trop peu parlé sur ce blog.

D’abord Mohammed, qui est un de mes grands amis et qui me soutient admirablement. Parfois, il me conduit, parfois il m’aide dans mes démarches. Il m’assiste et reçoit de ma part un peu d’argent. Et Sharifa, qui a elle aussi joué un rôle positif et souriant dans des tâches de la vie quotidienne.

Aujourd’hui, ils sont revenus tous les deux et se sont servi parmi tous les objets que j’ai dû acheter et que j’ai eu la flemme de vendre. Il y avait toutes sortes de choses pour la cuisine, le linge, le couchage : une myriade d’objets pour chacun.

La guitare que j’ai achetée ici, j’ai décidé de la garder et d’essayer de la prendre avec moi en Europe. Je crois qu’elle est de relativement bonne qualité.

Je me retrouve maintenant assez déprimé, mais uniquement parce que, pour moi, les déménagements sont des moments très stressants. Devoir mettre ses affaires en ordre et tout organiser, cela me chagrine beaucoup. Mais il est évident que ce sont aussi des moments extrêmement importants : ils permettent justement de remettre les choses en ordre, de se débarrasser de ce qui n’est pas nécessaire, de s’alléger et de partir le cœur un peu plus léger. C’est donc un stress positif, une déprime passagère qui est bonne pour la santé… cathartique en quelque sorte.

Surtout, nous avons rempli la voiture de Mohammed avec tous ces objets que j’ai donné. Je ne savais même pas qu’ils pouvaient intéresser quelqu’un. J’étais surpris et heureux de voir que d’autres personnes les désiraient. Voir notamment le sourire de Sharifa dans la voiture de Mohammed, au moment où ils sont partis, m’a réchauffé le cœur.

Elle me disait : « Oui, ça, ça pourrait être bien pour une de mes filles. Ça, ça pourrait être bien pour mon mari. Ça, oui, ça non… »

Mohammed, lui, a décidé de prendre beaucoup de choses, mais pas pour sa propre famille, car je connais son appartement, il est déjà complètement équipé. Il y vit avec ses enfants, sa belle-fille et ses petits-enfants. Sa femme est décédée l’an dernier. Il vit donc dans une situation familiale assez complète.

Mohammed va surtout redistribuer les choses qu’il a prises chez moi à sa propre communauté, ou à des gens qu’il considère comme étant dans le besoin. Cela le remplit de joie et lui donne un statut de pouvoir disposer d’un ensemble d’objets à distribuer comme des cadeaux.

Cela m’a fait encore une fois penser au chef nambikwara chez Lévi-Strauss, dont l’un des rôles principaux est précisément de distribuer des cadeaux.

Cela me remonte donc le moral de voir que des choses que j’ai accumulées soient utiles à des gens qui sont peut-être dans le besoin, peut-être pas, mais auprès desquels elles vont en tout cas circuler. Elles vont rejoindre les communautés du sous-continent indien ou d’Afrique, puisque Sharifa est érythréenne et Mohammed pakistanais.

Adieux pleins de joie et de retenue fatiguée

Dans cette photo de famille, on voit le petit chien pointer le bout de son museau, preuve que mon action conciliatrice a porté ses fruits. Il n’a plus peur de mes beaux-parents et s’approche pour être sur la photo lui aussi.

Cette semaine fut riche en émotions car l’état de santé de certaines personnes se dégradent. Alors oui, nous avons noué des liens d’autant plus forts qu’ils sont soulignés par une aide physique, corporelle, qui ne peut laisser l’âme indifférente.

Vous voyez sur cette photo, au-dessus de ce paragraphe, que la jeune voisine soutient mon beau-père car il lui est difficile de rester en équilibre debout.

Derrière nos sourires, il y a donc une vraie joie profonde de se retrouver et de s’être soutenus les uns les autres.

Car, on le dit beaucoup mais c’est vrai, quand on aide et qu’on se rend utile à quelqu’un, en réalité, c’est tout autant le soignant qui est aidé par le soigné.

De même que l’ethnologue Nastassja Martin refuse d’écrire qu’elle a été attaquée par un ours, mais qu’il y a eu un événement-rencontre entre une femme et un fauve, chacun laissant sa trace chez l’autre, de même, entre Youssef et le sage précaire, il y a eu rencontre et chacun laisse sa trace.

J’espère recevoir de mon beau-père un peu de sa joie de vivre, de sa faculté de danser et de chanter, de se tenir debout même quand il perd l’équilibre et la masse musculaire.

Ma belle-mère, elle, reste dans un état stationnaire, et elle aussi a appris à aider son mari pour manger ses yaourts. Le petit chien, on le voit, est déjà fidèle à sa nouvelle maîtresse, et si Dieu le veut, va apporter son aide à la famille.

Cette séance de photos était épuisante pour mes beaux-parents. Il n’y a pas eu de larmes à notre départ, car la fatigue était plus grande que la tristesse.

La passion qui dominait dans ces adieux était la retenue et l’appel de la sieste.

Mes pauvres beaux-parents et notre destin d’infirmiers

Mon pauvre beau-père, que j’appelle « mon père » en arabe, abi , semble être atteint d’une maladie que je n’ose nommer, et ma belle-mère d’une maladie stable mais qui la rend dépendante depuis une dizaine d’années déjà.

Mon pauvre père ne se lève plus qu’avec difficulté et, lui qui était mon modèle de vie quand il chantait et dansait dans tous les mariages de la région, fait appel à moi pour manger.

Jour après jour, je suis requis pour faire des choses que je n’avais pas prévu de faire. Des corvées que je suis dans l’obligation de faire car on me met devant le fait accompli.

Tout lâche que je suis, en vertu des préceptes de la sagesse précaire qui préconise la plus grande pusillanimité devant les difficultés de la vie, je n’ai pas réussi à me dérober à mes responsabilités : ça a commencé avec les changements de chemises ou de manteau quand j’étais en voyage l’hiver dernier. Je ne pensais pas aller au-delà. Changer les vêtements de quelqu’un d’autre que mon épouse, je pouvais le faire sans vomir dans de strictes limites. Il fallait que ce soit en plein jour, les couches les plus extérieures de la tenue vestimentaire, en public et que l’action ne dure pas plus d’une minute. Après avoir aidé mon beau-père à enfiler ou retirer manteau et pull en laine, je pensais valoir le prix Nobel de la santé. 

Cette année, son handicap était plus grand et il avait du mal à manger sa soupe. Il y eut un moment où l’on me demanda de lui faire manger un yaourt. J’étais outré qu’on attende cela de moi mais je me suis exécuté car tout le monde était très occupé.  

Chaque fois que j’administrais un service de type infirmier, ou aide-soignant, je pensais que c’était la dernière fois, que je ne faisais cela que pour dépanner momentanément. Chaque jour pourtant j’avais de nouvelles tâches qui m’attendaient et qui me remplissaient d’effroi. 

Changer les vêtements en totalité, sous-vêtements inclus. Faire la toilette. Faire prendre une douche. Et même, horresco referens, aller aux toilettes… 

Moi qui suis un égoïste accompli face à la maladie et à la vieillesse, moi qui préfère mourir qu’affronter le moindre test médical, je n’ai pas le choix, je dois ouvrir les yeux devant la réalité.

Heureusement, Abi est une bonne nature, toujours agréable et reconnaissant, et trouve naturel que je l’aide, n’ayant d’autre ressource. Il n’y a donc aucune gêne chez lui, ce qui facilite mon action.

2027-2037: le grand programme de mosquées estampillées Nouvelle France

Architecture en terre, avec une tour pour capter les vents et rafraîchir l’intérieur. Najran, avril 2026

Si j’étais en charge du programme présidentiel de La France Insoumise, j’inclurais un volet « Mosquées nouvelles » comme un des grands projets du quinquennat.

Le but de toutes ces mosquées, décidées sur la base du volontariat des communes, ne serait pas seulement pour mieux vivre avec nos compatriotes musulmans. L’objectif serait aussi esthétique, social, urbanistique, écologique et éducatif.

En voici les grandes lignes :

  1. Architecture en terre, en pierre, et en tout ce qu’on trouvera sur place pour inventer un style vernaculaire contemporain.
  2. Mettre la gestion de l’eau au centre des quartiers, pour faire les ablutions avant la prière, et réutiliser cette eau de purification pour arroser les jardins odorants et médicinaux qui accompagnent la vie des fidèles.
  3. L’eau sera aussi mise à disposition pour des bains et douches publiques. Optique de rafraîchissement du peuple ainsi que d’hygiène sociale pour les gens trop mal logés dans nos quartiers et nos bourgs.
  4. Construction d’ensembles urbains adaptés aux changements climatiques : tour des vents pour faire sortir l’air chaud par le haut et maîtriser la température, comme on le fait depuis des millénaires dans les pays chauds. Arbres, plantes, fleurs.
  5. La France deviendrait ici, sans tambour ni trompettes, sans tension ni conflit, mais avec un art consommé d’accueillir les fausses polémiques venues des identitaires racistes, la France deviendrait un modèle et un moteur pour tous les pays occidentaux qui se retrouvent avec des problématiques différentes qu’ils doivent gérer en même temps.
  6. Comment financer un tel grand projet ? Par un grand emprunt. Le projet n’aura aucun mal à trouver des investisseurs.

Pourquoi ai-je dit « programme de LFI » ? Tout simplement parce que pour le moment c’est le seul mouvement qui a su être clair sur la question de l’islamophobie et de l’immigration. Les autres partis naviguent à vue et n’ont pas réussi à se défaire d’un vieux fond raciste. Ils pensent perdre des électeurs s’ils défendent tout simplement le droit de nos frères musulmans. Tant pis pour eux, tant pis pour les libéraux de mon espèce qui sont contraints de mettre leur maigre espoir d’un pays meilleur dans la seule sociale-démocratie.

Les archéologues doivent savoir escalader

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Le nouveau maire de Munich, une île qui bouge : quand écologie politique et tabous sociaux s’invitent aux urnes

Dimanche dernier, l’Allemagne renouvelait une partie de ses exécutifs municipaux. Parmi les résultats marquants, celui de Munich retient l’attention. La capitale bavaroise, souvent perçue comme une exception politique dans une région conservatrice, a une nouvelle fois confirmé son statut à part.

La surprise vient de l’arrivée en tête d’un jeune candidat écologiste, Dominik Krause, qui devance les socialistes du SPD, historiquement bien implantés dans la ville, tandis que la CSU, pilier conservateur de la Bavière, se retrouve reléguée en troisième position. Arrivé deuxième du premier tour avec environ 30 % des voix pour les écologistes contre 35 % pour le maire sortant, Dominik Krause a créé la surprise en remontant son retard sur le socialiste Dieter Reiter et l’a écrasé au second tour. Le signal est clair : Munich continue de tracer sa propre trajectoire politique.

Ce résultat s’inscrit dans une réalité bien connue : la ville constitue depuis longtemps une enclave progressiste au sein d’un Land largement dominé par la droite chrétienne-démocrate. Une sorte d’îlot politique, où les équilibres diffèrent du reste de la Bavière.

Le parallèle est évident avec nos grandes villes française : Lyon par exemple, ville considérée comme bourgeoise, mais qui vient de réélire un maire écologiste le même jour que Krause à Munich, après avoir connu des mandats d’un socialiste pendant vingt ans, et avoir traversé un vingtième siècle dominé par Édouard Herriot qui incarnait le centre gauche en France.

Lyon et Munich, même combat.

Mais au-delà des chiffres, c’est la personnalité et les prises de position du candidat écologiste qui font lever les sourcils. Dominik Krause assume publiquement son identité en désignant son compagnon comme « l’homme de sa vie ».

Mais pour moi, le propos qui a particulièrement marqué sa campagne est sa critique de la célèbre fête de la bière de Munich, qu’il a qualifiée de « plus grand marché de drogue à ciel ouvert du monde ». Une déclaration provocatrice qui a le mérite de poser une question rarement abordée avec franchise. Une question bien plus tabou que l’homosexualité.

Car derrière la tradition, il y a une réalité que les spécialistes de santé publique rappellent régulièrement : la consommation d’alcool constitue un enjeu majeur, souvent minimisé. Elle touche profondément les individus, les familles, et plus largement la société. Pourtant, ce sujet reste interdit.

Pourquoi ? Parce que l’alcool bénéficie d’un statut particulier. À la fois produit culturel, moteur économique et élément central de nombreuses traditions, il échappe aux critiques qui visent d’autres drogues. Cette indulgence s’explique aussi par des considérations politiques : difficile de s’attaquer frontalement à un secteur ancré dans les habitudes et soutenu par des électorats influents.

C’est là que se dessine une forme d’hypocrisie. D’un côté, certains discours politiques pointent du doigt les trafics de drogues, souvent associés à des populations marginalisées ou immigrées. De l’autre, une tolérance persistante entoure l’alcool, pourtant responsable de dégâts considérables, mais produit et consommé dans des cadres socialement valorisés.

Dans la commune de l’université où travaille Hajer, le maire conservateur a été récemment arrêté par la police pour consommation et détention de drogues interdites. On n’aurait rien trouvé à redire s’il avait été intercepté ivre dans la rue et la maison pleine de bouteilles.

En osant interroger cette contradiction, même sans proposer de rupture radicale, Dominik Krause ouvre un espace de débat. Il ne s’agit pas de remettre en cause une tradition populaire comme la fête d’octobre, mais de questionner ce qu’elle représente et ce qu’elle masque.

La nuit du ramadan

La nuit dernière, je me suis réveillé vers deux heures du matin. Cela m’arrive souvent pendant le ramadan. Mon rythme de sommeil change complètement.

Comme beaucoup de gens ici, je prends mon unique repas de la journée au moment de l’appel à la prière du coucher du soleil, la prière du maghreb. Après cette rupture du jeûne, je mange tranquillement, puis je lis quelques pages. Parfois je vais prier à la mosquée. Je parle un peu avec Hajer, qui est restée en Allemagne. Je lui dis souvent que je vais la rappeler bientôt… et, la plupart du temps, je m’endors avant d’avoir tenu ma promesse.

Pendant le ramadan, je m’endors parfois très tôt. La digestion de cet unique repas demande tant d’efforts à mon corps qu’il me met en stand by et éteint la lumière pour travailler tranquillement. Or ma nuit normale ne dépasse guère six heures. Résultat : vers deux heures ou deux heures et demie du matin, je suis parfaitement réveillé lorsque je me suis endormi vers 20 h 30.

Cette nuit-là, au lieu de rester chez moi, j’ai décidé de sortir. Car pendant le ramadan, une ville arabo-musulmane est beaucoup plus vivante la nuit que le jour.

Dès que l’on met le pied dans la rue, on le sent immédiatement. Les cafés sont ouverts, les restaurants aussi. De nombreux petits magasins et même certains supermarchés continuent leur activité. La lumière est douce, l’air est plus frais, et la ville possède une énergie très particulière.

Je suis parti marcher dans le quartier ouvrier de Umm al-Hamam.

La promenade a duré plus de deux heures.

Il y avait une vie tranquille dans les rues, une activité calme, jamais bruyante. Des gens assis devant les cafés, quelques familles attablées dans les restaurants, des groupes d’ouvriers discutant doucement autour d’un thé.

Ce qui m’a frappé le plus, ce sont les livreurs de pain. Beaucoup de Pakistanais transportaient d’impressionnantes piles de pains ronds, des galettes empilées sur leurs bras ou dans des caisses. Ils allaient probablement approvisionner des cantines, des petites échoppes ou préparer les repas de l’aube pour les ouvriers qui vivent ensemble dans les foyers.

Il y avait aussi de bonnes odeurs de nourriture dans l’air.

Du riz, du poulet grillé, des sauces épicées.

Je suis passé devant plusieurs restaurants. J’aurais pu me commander un petit dîner. Mais curieusement, la tentation n’était pas très forte. Je me suis dit que je n’avais pas vraiment envie de manger du poulet et du riz au milieu de la nuit. Alors j’ai continué à marcher.

Finalement, ce quartier d’Umm al-Hamam que je connais surtout pendant la journée s’est révélé extrêmement agréable la nuit.

Une ville calme, éclairée et conciliante.

Vers quatre heures et demie, je suis rentré chez moi.

Je me suis préparé un café. Non par gourmandise, mais par prudence : je savais que la journée sans caféine serait longue.

Pendant que je buvais, j’ai entendu l’appel à la prière de l’aube.

C’était le moment de faire une petite prière, puis d’aller prendre une douche.

Et enfin de me recoucher.

Le ramadan a cela de particulier : il transforme les jours et les nuits. Il déplace la vie.

Consultant nomade et tératologie : faire tenir debout les monstres

Cela ressemble à une œuvre d’art, mais ce sont de simples monceaux de Oud, souk de Riyad

Lorsque j’ai été recruté par le ministère de la Culture, c’était à la croisée de plusieurs trajectoires : mes années dans les musées de Lyon et de sa région, combinées à des études de philosophie, une expérience certaine dans l’enseignement et la recherche, des incursions dans le journalisme, un parcours inattendu dans la direction d’équipes, ainsi que quelques belles publications. Mon profil correspondait à une ambition précise.

Le ministère projetait alors de transformer un ancien hôpital abandonné dans l’ouest de la capitale saoudienne en un vaste centre culturel dans lequel se trouverait : un théâtre, des espaces d’exposition, des résidences d’artistes, un musée, mais aussi, et surtout, un centre d’éducation, de formation, de recherche et de publication.

J’avais été recruté pour en chapeauter la dimension intellectuelle et académique : imaginer les cursus, concevoir les programmes de formation, structurer la recherche, définir une politique éditoriale. En somme, penser l’ossature invisible du futur « Laboratoire d’Arts Créatifs ».

Trois mois plus tard, le projet changeait de mains. L’ancien hôpital échappait au ministère de la culture. Le centre culturel n’aurait pas lieu, à la place il allait devenir une académie de je ne sais quoi. Et moi, je me retrouvais sans objet, au chômage technique.

De directeur d’études à consultant sans territoire

À partir de ce moment, j’essaie de me rendre utile à droite et à gauche, de mériter mon salaire, de comprendre où et comment je peux contribuer. Petit à petit, j’ai pris un autre visage : celui d’un consultant nomade, parfois qualifié de consultant « transversal ».

Je fais de la recherche pour les uns, de la rédaction pour les autres, de la création de contenu ici, de l’évaluation là. Mon ancrage à Munich me permet d’explorer des bibliothèques, de travailler sur des projets en cours qui semblent manquer de souffle, d’ouvrir des passerelles entre divers départements.

Je circule. Je relie. Je répare. J’écris aussi pas mal car je m’aperçois que la jeunesse internationale a le plus grand mal à aligner deux phrases, et même l’Intelligence Artificielle ne facilite pas la tâche de ceux qui n’ont jamais écrit. Alors je propose des textes là où on fait appel à des société de communication, quand ces derniers ne donnent pas satisfaction. Ou bien des textes là où personne n’avait imaginé qu’un accompagnement textuel améliorerait la progression d’un projet.

Lire, relire, voir ce qui ne va pas

Au fil de ces missions, il m’arrive souvent de lire (et surtout relire) les documents produits par l’administration concernant les musées d’Arabie saoudite : projets en cours de construction, programmes en développement, concepts muséographiques, catalogues d’expositions, etc.

Et parfois, à force de me renseigner par la lecture, des failles apparaissent. Des incohérences conceptuelles, des ambitions mal formulées, des structures pédagogiques inexistantes, ou parfois un simple manque de logique, une structure irrationnelle.

Il ne s’agit pas de maladresses mineures, mais de lacunes structurelles. Dans mon statut incertain et nomade, caché par ma nature oscillante et itinérante, j’me dis la chose suivante : si on laisse ces projets croître ainsi, ils risquent de devenir des monstres : lourds, coûteux, mal emmanchés, difficiles à faire fonctionner, incapables de tenir leurs promesses.

À ce moment-là, je deviens autre chose. De consultant alternatif, je deviens une ressource à laquelle certains directeurs font appel.

Ni lanceur d’alerte, ni médecin : terratologue

Je ne suis pas un lanceur d’alerte. Je ne cherche pas à dénoncer, et d’ailleurs je ne critique jamais aucun de mes collègues. En revanche, je tente d’alerter la direction mais sans mettre en cause aucune personne : « Voilà ce qui se passe, voilà comment ce projet part à la dérive, et voilà ce que je propose pour remédier à la situation. »

Mais ceux qui ont conçu les projets mal fagotés me perçoivent inévitablement comme un adversaire et un empêcheur de tourner en rond. Ils me voient comme quelqu’un qui cherche à leur nuire. Or mon intention n’est jamais dirigée contre eux, mais est dirigée vers les projets eux-mêmes.

Je ne soigne pas des ego, je tente de sauver des structures. Je ne suis pas un médecin qui viendrait « réparer » des projets, le terme serait trop noble, trop harmonieux et trop littéraire. Le mot qui me vient est plus étrange : terratologue. Mot valise composé de « terre » et de « tératologue ».

La tératologie est la science des monstres. Elle ne cherche pas à nier leur existence mais les observe, les comprend, tente de saisir leurs anomalies. C’est parfois comme ça que j’appréhende certains chantiers en cours, mais en restant « terre à terre », en offrant systématiquement des solutions avec les moyens du bord.

Alors je ne transforme pas les monstres en princes charmants, je tente seulement de les rendre viables. Qu’ils puissent au moins tenir sur leurs deux jambes. Qu’ils développent des muscles cohérents. Qu’ils cessent de croître de manière difforme.

Faire le dos rond

Ce rôle exige une posture particulière : celle de faire profil bas, de faire preuve de patience et d’endurance.

Les critiques glissent. Les soupçons aussi. Il faut accepter d’être perçu comme celui qui « met son nez » dans les affaires des autres. Celui qui complique, alors que, paradoxalement, j’essaie d’éviter des catastrophes futures.

Le consultant nomade ne crée pas toujours de nouveaux mondes. Il traverse les mondes existants. Il repère les territoires inhospitaliers. Il stabilise les fondations. Il évite que les monstres ne dévorent leurs créateurs.

Nomadisme et responsabilité

Il y a une forme d’humilité dans ce rôle imprévu.

Je n’ai pas construit le grand centre culturel pour lequel j’avais été recruté, mais j’ai appris autre chose : travailler dans l’interstice, dans l’inachevé, et entre les équipes constituées. Accepter que mon utilité ne soit pas spectaculaire. Je ne peux pas me vanter d’être à la tête de tel ou tel succès. D’ailleurs je ne signe pas les documents que j’écris, et invite la direction à ne pas mentionner mon nom quand ils reprennent en main un projet pour le restructurer.

J’invente au jour le jour mon métier : consultant transversal, nomade et, peut-être, terratologue, néologisme entendu de la manière suivante : ma mission n’est pas de dénoncer les monstres, mais de leur apprendre à marcher, et donc de rester très proche du niveau de la surface de la terre.

Vendredi noir à Garmisch, où je suis devenu fiévreux

Garmisch, novembre 2025

Quand on vit à Munich, on vit dans une région qui s’appelle la Bavière. Et qui dit Bavière dit Alpes bavaroises. Et qui dit Alpes dit neiges, froid, frimas et glaçons.

Nous sommes allés dans les Alpes bavaroises pour un weekend en amoureux, et devinez ce qu’on y a vu ?

Un chemin qui s’appelle Philosophenweg.

Le chemin des philosophes.

On ne pouvait pas ne pas l’emprunter consciencieusement.

Chacun de nos pas était compté.

Au préalable, nous fîmes quelques emplettes dans une boutique munichoise spécialisée dans des articles de montagne. C’était le « Black Friday », ne me demandez pas ce que c’est, grâce à quoi nos chaussures de marche coûtèrent bien moins cher que ce qu’elles coûtent à tous les blaireaux qui font leurs emplettes en dehors du Black Friday.

Friday signifie vendredi en anglais. Black se traduit par noir. Il s’agissait donc d’un « vendredi noir ». Je suppose que le but de cette opération anglophone était de commémorer un jour sombre de type attentat, crack boursier ou catastrophe naturelle. D’où la réduction des prix pour des articles de montagne de type souliers de randonnée. Nul doute que la Bavière cherchait ainsi à inciter les Munichois à s’équiper plus sérieusement en prévision de leurs week-ends à la montagne : munissez-vous d’un équipement sportif digne de ce nom pour éviter les catastrophes climatiques et les avalanches dont on célèbre la mémoire en ce vendredi noir.

D’ailleurs j’y songe, ce jour où nous fîmes ces emplettes était un vendredi. Pas plus sombre que d’habitude, mais un vendredi. C’est peut-être pour ça que la vendeuse nous parlait de Black Friday ! Les pièces du Puzzle commencent à se mettre en place.

La nuit, dans l’hôtel de Garmisch, nous avons oublié de fermer la porte-fenêtre de notre chambre. Nous avions tiré les rideaux sans y prêter attention.

La nuit noire du Black Friday s’est avérée perfide. Je suis tombé malade d’une fièvre pure qui m’a cloué au lit pendant deux jours.

Les plantes qui apaisent au Musée Cévenol

Vue du vieux pont du Vigan, depuis le Musée Cévenol. Août 2025

Le musée du Vigan présente une intéressante exposition sur les plantes médicinales, alliant œuvres d’art, manuscrits anciens et artéfacts de tout genre.

Le musée lui-même vaut le détour pour tout ce qu’il recèle de connaissances ethnologiques et historiques. Si vous passez par les Cévennes, ce que tout le monde fait au moins une fois dans sa vie, vous apprécierez vivement une promenade dans cette ancienne maison fraîche en bord de rivière.

Si vous n’appréciez pas le Musée Cévenol, si vous pensez que la visite ne vaut pas le prix du ticket d’entrée, commentez ce billet de blog et je vous rembourserai les cinq euros de la main à la main, en vous regardant droit dans les yeux pour vous faire honte.

J’ai particulièrement aimé les manuscrits de récits de voyage, effectués par des médecins des Lumières. En pleine Révolution, ils herborisent comme Jean-Jacques et affirment que Le Vigan, l’été, « est un séjour délicieux », notamment grâce à son air pur, son eau salubre, ses châtaigniers, ses pommiers et ses poissons.