Comment se déroulait l’Aïd al Adha avant le confinement

L’Aïd al Adha chez mon ami Abdulaziz, à Sama’il, 2019.

C’est la deuxième année que les Omanais et leurs respectables amis expatriés sont privés de fête de l’Aïd. La fête musulmane qui célèbre le sacrifice d’Abraham à Dieu tombe en juillet cette année, mais la dernière fois qu’on faisait la fête, cela tombait en août. Je voudrais raconter brièvement comment se passe l’Aïd dans un village traditionnel d’Oman, comme je l’ai vécu notamment en 2019.

À l’occasion de l’Aïd al Adha, les familles se réunissent dans leur maison de campagne et piqueniquent à l’ombre des palmiers. En Oman, la fête dure trois jours mais l’État donne une semaine de vacances.

Le matin du 12 août 2019 des groupes d’hommes, chacun sur sa parcelle, égorgent les bêtes propitiatoires. Ici une chèvre, là une vache, là-bas un mouton, chacun a choisi l’animal qui convient le mieux à sa famille. Les voitures de luxe jonchent les routes et les chemins de l’oasis. Ma promenade est enveloppée d’une bonne odeur de barbecue. Les viscères débordent et traînent par terre, les cadavres sont décharnés. Il n’y a que des hommes et des petits garçons dans les rues. Sur un petit chemin de terre, un groupe d’enfants me reconnaît, les filles sont habillées d’une jolie robe dentelée pour l’occasion et le petit garçon du groupe se détache pour venir me serrer la main. Je m’arrête quelques secondes pour leur souhaiter un joyeux aïd et les complimenter sur leur beauté.

Depuis la fenêtre de notre maison, nous voyons les femmes du voisin qui préparent le piquenique dans le jardin, un tapis sur le sol à l’ombre des arbres fruitiers. Les femmes de tous âges ont revêtu des voiles de couleurs splendides, des rouges profonds, des carmins éclatants, des ocres dorés.

Hajer et moi n’égorgeons pas d’animal. Nous envoyons l’équivalent de la somme à des œuvres de bienfaisance, en espérant qu’un peu de cet argent ira vraiment aider ceux qui en ont besoin.

Le 13 août 2019, tout le monde a disparu de la palmeraie, sauf quelques travailleurs indiens dans les champs, et une voiture autour de laquelle un jeune homme coupe soigneusement des grandes feuilles de bananier, avant de les entreposer dans le coffre.

Vers midi et demi, des groupes d’hommes s’affairent autour d’un grand trou creusé dans le sol, non loin du cimetière de Birkat al Mouz. Ce trou est l’un des fours collectifs que tous les villages possèdent. On voit ici à quoi servent les feuilles de bananier. Les morceaux de viande découpés la veille ont mariné vingt-quatre heures dans les épices et les huiles, puis ils sont enveloppés dans ces feuilles de bananier, puis encore engrillagés. Chaque paquet de viande empaqueté est lancé dans le trou où un feu brûlait depuis ce matin. Le grillage servira demain à les retirer des cendres. On referme ensuite le four avec une porte ronde en métal, puis on fait de la boue avec de l’eau tirée du falaj et recouvre la porte de cette boue qui permettra de laisser cuire à l’étouffée.

Nous rencontrons Nasser près du four, qui nous invite à partager un repas avec lui et Faouzia, quand la viande sera prête, demain ou dans quelques jours. Il veut se faire pardonner de ce qui s’est passé la dernière fois où nous avons mangé chez lui, il y a deux semaines. Il était absent et c’est son fils Mohammed accompagné de son cousin Aflah qui se sont chargés (d’ailleurs excellemment) d’être les hôtes des invités masculins, c’est-à-dire en l’occurrence mon beau-père et moi. Nasser était en vacances en Algérie et en Tunisie.

Nasser a les yeux vert brun, et son kuma (le chapeau omanais) est parfaitement accordé à la couleur de ses yeux clairs. Il nous parle avec une infinie douceur et une infinie politesse. Nous lui promettons de passer chez lui bientôt, et nous sortons de notre conversation apaisés par les manières exquises de Nasser. 

Les Omanais, on le répète souvent, ont gardé les façons d’être nobles et chaleureuses des Arabes du Golfe telles que décrites par Thesiger et Lawrence. L’écrivain anglais Jan Morris en parlait brièvement dans son récit Sultan en Oman, écrit dans les années 1950, mais il s’inquiétait de voir disparaître ces belles manières avec l’arrivée du pétrole. Il pensait que l’argent de l’or noir les rendrait arrogants, superficiels et brutaux, comme il disait l’avoir observé au Koweït et en Arabie Saoudite. On peut dire à Jan Morris qui, entre-temps, est devenue une femme, que les Omanais ont su conserver les manières de leurs ancêtres.

Le 14 août 2019, les voitures des citadins ont pour beaucoup disparu. La viande a été ressortie du trou, c’est la recette traditionnelle de la Shuwa omanaise. Les familles la mangent dans de grands plats posés par terre, garnis de riz. Chaque micro-famille empaquette une bonne partie de la viande cuite à cette occasion et l’emporte en ville.  

Ce jour, pour la première fois depuis des semaines, je ne vois aucune plume bleue de rollier indien sur le sol.

Comment je suis devenu guide touristique de luxe à Birkat al Mouz, Oman

Un jour, une amie nous demanda si nous serions intéressés de faire visiter notre village et notre région à des touristes fortunés venus de France. A priori non, nous n’étions pas intéressés, mais nous avions tellement d’affection pour notre amie que nous avons dit… mmmmoui pourquoi pas.

Une amie de notre amie avait une agence de tourisme ultra spécialisée pour les plus riches d’entre nous. Enfin, pour les plus riches d’entre vous, parce qu’entre les lecteurs de La Précarité du sage et le sage précaire, un gouffre économique tisse sa toile, si l’on peut s’exprimer ainsi.

Je ne sais pas trop pour mon épouse, mais pour moi l’oasis de Birkat al Mouz était trop précieuse, trop belle, trop intime pour être partagée avec des groupes de touristes. Comment vous faire comprendre cela ? Mon oasis était ma découverte, mon trésor, mon invention. Ma fille, ma bataille. La plupart des gens qui vivaient en Oman ne le connaissaient pas à cette époque. Je l’ai fait découvrir à des amis de Mascate qui pensaient connaître le pays comme leur poche. Je l’ai même fait découvrir à des habitants de Nizwa et de la nouvelle ville de Birkat al Mouz. Il faut s’imaginer que c’était un joyaux complètement inconnu et que les guides touristiques (les livres du genre Guide Gallimard et Lonely Planet), en français, en anglais et en allemand, n’en disaient que quelques mots, pour indiquer que ce village était la porte d’entrée de la route menant à la montagne, et qu’il était possible d’y faire le plein pour les 4×4.

Or, les voyageurs les plus riches, que faut-il leur offrir ? Ils veulent de l’exceptionnel, du luxe et de la qualité supérieure, mais il veulent aussi de l’authentique, du local et de l’expérience enracinée. Nous pouvions leur offrir cela, non le luxe mais l’exceptionnel et le local. Nous pouvions les emmener dans les ruines les plus incroyables d’Arabie ; nous pouvions même les faire entrer dans des mosquées rares et sublimes. Nous pouvions leur faire vivre une expérience unique, dans les profondeurs de l’islam ibadite dont notre oasis et la vieille ville de Nizwa étaient le coeur vibrant. Nous pouvions le faire, mais cela leur coûterait la peau des fesses, alors mieux valait laisser tomber.

Notre amie nous mit finalement en contact avec son amie, car nous traînions des pieds devant cette proposition. Notre but était de refuser poliment et gentiment l’offre de cette agence de voyage. Je ne savais pas comment le lui dire : nous n’avons pas de temps libre pour le tourisme, et puis nous sommes très occupés, nous sommes des profs d’université, nous avons des livres et des articles à écrire, nous sommes suffisamment payés, nous n’avons pas besoin d’arrondir nos fins de mois. J’essayais aussi de lui faire comprendre que ma femme n’était pas Madame Tout-le-monde, qu’elle avait des compétences qui la rendaient hors compétition, hors normes, sans comparaison avec la meilleure des guides touristiques, qu’on ne pouvait pas s’attacher les services de ma femme avec quelques billets. De mon côté, on pouvait me corrompre assez facilement, mais j’étais un être trop laborieux, il me fallait des mois pour écrire un article de recherche, j’étais trop paresseux, trop jouisseur, trop désireux qu’on me foute la paix pendant les week-ends.

L’amie de notre amie ne désarmait pas, et c’est ce qui me désarma. Elle gardait le sourire et c’était désarmant. Elle disait qu’on n’avait pas à bosser le week-end, que nous pouvions poser nos conditions et qu’elle se débrouillerait avec ses richissimes clients pour faire entrer nos conditions dans ses emplois du temps compliqués.

Nous ne savions plus comment refuser. Ma femme me demanda de ne rien faire qui puisse déplaire ou froisser l’amie qui nous avait mis en contact. Je me lançai à l’eau, toute honte bue, avec mon dernier argument massue : « Le problème, vois-tu, est que tout ce que l’on pourrait offrir est trop cher pour une agence de voyage. J’ai honte de le dire, car ça me fait passer pour un vile capitaliste, et moi-même je n’accepterais jamais de payer autant pour ce genre d’expérience, donc je ne mes sens pas bien de te parler ainsi, mais voilà, nous ne pourrions pas passer de temps avec tes clients à moins de & »/?£@≠÷€}«¶¶{ de l’heure.

L’amie de notre amie ne se départit pas de son sourire et dit : « D’accord ».

D’accord pour & »/?£@≠÷€}«¶¶{ de l’heure ?

Dans ce cas-là, nous ne pouvions plus vraiment faire machine arrière. Nous devînmes à cette minute des guides touristiques pour Français, Belges, Suisses et Québécois fortunés.

Je pense que notre amie entrepreneuse avait l’idée suivante en tête : je vends cette prestation à perte pendant quelques mois, je vois si ça fonctionne et si les clients en ont pour leur argent, et en attendant je vois si je peux trouver du personnel moins cher et tout aussi compétent que ces deux-là pour atteindre à moyen terme à un équilibre dans lequel tout le monde pourra se retrouver.

Du moins, moi, si j’avais été elle, c’est ainsi que j’aurais réfléchi.

Cruising au soleil couchant, Seeb

Quand nous n’avons pas l’énergie d’aller nager dans la mer, parce qu’il fait trop chaud et que nous sommes de gros flemmards, Hajer et moi partons au hasard des rues, à pied ou en voiture.

Parfois, Hajer sort son téléphone et, possédée par je ne sais quel génie intérieur, elle filme ce qu’elle voit, surtout quand le soleil couchant se trouve dans notre ligne de mire. Ce sont de rares moments où l’on se dit que l’on pourrait faire des reportages de ouf, si nous nous y mettions.

Nous ne filmons pas la plupart des choses que nous voyons, encore moins les gens que nous rencontrons. Et pourtant Dieu sait qu’ils méritent d’être vus et entendus.

L’art de la promenade en voiture nous vient de la culture américaine, c’est pourquoi on utilise des mots anglais pour la décrire, le « cruising ». En Irlande, mes amis dublinois m’avaient introduit à ce passe-temps philosophique de rouler pour rouler. L’écrivain-philosophe Bruce Bégout a publié plusieurs livres de littérature géographique en Amérique dans lesquels il parle du « cruising« . Or, ici en Oman, les Indiens ont introduit un nouveau terme : « roaming« . On peut donc dire que mon épouse et moi roamions à Seeb. Ce n’est pas très heureux, comme expression.

Nous nous faisions systématiquement klaxonner car nous étions trop lents, trop contemplatifs. N’oublions pas qu’ici, en juin 2021, l’épidémie du COVID 19 est repartie à la hausse et que le gouvernement a instauré un nouveau couvre feu à 20h00. Nombreux sont les automobilistes qui voulaient rentrer chez eux avant l’heure fatidique et ne supportaient pas les touristes comme nous. Alors à partir de 19h00, le roaming sur la corniche n’est plus possible, pollué qu’il est par une armée de citoyens qui respectent la loi.

Recherches sur la littérature de voyage : l’école francophone

Les spécialistes de la littérature de voyage ne sont pas extrêmement nombreux mais ils forment une petite communauté universitaire très intéressante à observer. Je précise d’emblée que je fais partie moi-même de cette communauté, donc mes paroles n’ont rien d’objectif. Cette petite analyse m’amuse d’autant plus que j’ai essayé de cartographier l’équivalent britannique de cette approche française. J’avais montré qu’il existait une « école de Nottingham » et un « cercle de Liverpool ». J’étais très satisfait de mes catégories qui m’ont valu quelques remarques. Par conséquent, pour caractériser l’approche française de la littérature de voyage, je vais essayer le terme d’ « école francophone ».

Je ne peux pas annexer le nom d’une institution ni d’une ville pour la raison que la revue principale est affiliée à Clermont-Ferrant, comme l’est Philippe Antoine, l’un des fondateurs de ce courant, bien que le centre de recherche soit affilié à la Sorbonne. D’ailleurs, s’il n’y avait pas eu ce décentrement, on aurait pu parler d’une « école de Paris » puisque la collection de livres la plus importante fait partie des Presses de l’Université Paris-Sorbonne, et que d’importantes figures de ce groupe de chercheurs travaillent à Paris : François Moureau est une huile de la Sorbonne, Sarga Moussa est affilié au CNRS et Gilles Louÿs à Nanterre. On est donc passé à deux doigts d’une centralisation commode. Au contraire, on peut parler aujourd’hui d’une belle décentralisation. Regardez le comité de rédaction de notre revue, Viatica : outre Clermont-Ferrand, se distinguent l’université de Picardie avec Anne Duprat, l’École normale supérieure de Lyon avec Liouba Bischoff, l’université de Lorraine avec Alain Guyot, etc. Et je ne parle pas d’autres figures marquantes telles qu’Odile Garnier de Nice, Daniel Lançon de Grenoble ou Sylvie Requemora-Gros d’Aix-Marseille. C’est donc la France tout entière qui est concernée par cette « école francophone ».

Beaucoup plus que la France, évidemment, c’est pourquoi je ne l’appelle pas « l’école française ». C’est l’ensemble de la francophonie qui s’exprime ici puisque la place de la Suisse et du Canada est incontournable quand on évoque la littérature des voyages. Je ne pense pas aux éternels écrivains suisses que l’on sort du chapeau chaque fois que l’on invoque le récit de voyage, Ella Maillart et Nicolas Bouvier, mais bien des chercheurs, car dans ce domaine aussi les universités suisses, canadiennes, belges, sont souvent en avance sur la recherche hexagonale. Le suisse Adrien Pasquali a écrit un livre de référence en 1997 peu avant de disparaître. Roland Le Huenen a longtemps enseigné à Toronto et a écrit les premiers grands articles qui ont marqué notre champ de recherche, Roland Le Huenen qui est décédé il y a peu et à qui la revue Viatica rend un vibrant hommage dans son huitième numéro.

Je trouve cela beau, cette constitution d’une communauté de chercheurs qui se souvient, qui fonde des traditions et qui ouvre ses rangs à des jeunes pour vivifier la pensée et faire place à l’innovation. Cette communauté se manifeste dans plusieurs espaces symboliques comme des rencontres, des collections spécialisées chez des éditeurs universitaires, des revues ou des laboratoires. Les principaux animateurs de cette communauté organisent fréquemment des colloques nationaux et internationaux qui se concrétisent parfois dans des publications. On peut bien sûr mentionner le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV) fondé par François Moureau dans les années 1980, la collection « Imago Mundi » chez Sorbonne Université Presses, où j’ai eu le bonheur de publier ma Pluralité des mondes, la revue Viatica fondée en 2014 et les colloques réguliers dont celui de 2012 où j’ai participé pour la première fois sans avoir clairement conscience de la cohérence idéologique de cette communauté vivante et affectueuse envers ses aînés.

Pour rendre justice à mes petits efforts, je me permets de relever que j’ai quand même tenté de poser des jalons dans un billet de 2012, d’une comparaison entre la critique britannique du travel writing et son équivalent francophone. Certes, je me limitais dans ce minuscule article à montrer qu’en France et au Canada on faisait encore grand cas des écrivains voyageurs médiévaux à la différence des études britanniques et que cela avait de réelles conséquences idéologiques. Cela reste maigre mais il faut un début un tout et je reste persuadé que nous devrions nous pencher sérieusement sur une cartographie des diverses approches théoriques sur la littérature des voyages, pays par pays, langue par langue. Que font les Allemands par exemple ? Comment étudient-ils les écrivains voyageurs de langue allemande ? Je pose cette question à tous les universitaires d’outre-Rhin que je croise dans les colloques et mes voyages, et n’ai jamais reçu de réponses satisfaisantes. Que font les Polonais quand ils étudient Jean Potoski, Andrzej Stasiuk et Ryszard Kapuscinski ?Le but de cette cartographie, selon moi, ne serait pas de fusionner toutes les approches, mais de prendre conscience de nos impensés, nos angles morts, nos divergences et nos convergences, et au final de muscler certaines tendances critiques, voire de passer des alliances de circonstance sur tel sujet, telle notion, comme des tribus de guerriers nomades.

En attendant que lumière soit faite sur l’Europe de la littérature viatique, recentrons-nous sur cette myriade de textes et de rencontres en langue française. Les générations s’y croisent, de frais doctorants pas encore trentenaires côtoient des fringants retraités, des livres passionnants ont été publiés. Quelque chose est en train de se passer qui vaut le détour.

Comment je suis devenu vice-doyen de la faculté

Au départ, je n’avais rien demandé, rien. J’étais juste un petit enseignant chercheur qui se satisfaisait de travailler avec ses étudiants et de faire des recherches sur la littérature de voyage. J’avais trouvé mon point d’équilibre dans une carrière précaire.

Un jour, dans le bureau que je partageais avec un collègue, je reçois un coup de fil d’une secrétaire qui me dit que le doyen nouvellement nommé à la tête de la faculté veut me voir. « Qu’est-ce que j’ai fait comme connerie encore ? » Ce fut ma réaction, comme à chaque fois qu’un supérieur hiérarchique me convoque.

Dans le bureau du doyen, je vois un homme de petite taille au regard très pétillant d’intelligence et à la coupe de cheveux de ceux qui passent une mèche sur leur crâne dégarni. Moustachu, le doyen me serre la main doucement, à l’arabe, d’une main baguée qui ne manque pas de raffinement. Il s’excuse de m’avoir dérangé et se justifie en disant qu’il voulait rencontrer le personnel enseignant pour se faire une idée de ce qui se passait dans ce college.

Il me dit qu’il a entendu parler de moi du fait de la parution d’un livre aux éditions de l’Université Paris-Sorbonne. C’est vrai, dis-je, je peux vous en offrir un exemplaire… Non cela ne l’intéresse pas car il ne lit pas le français. En revanche il me pose des questions pour en savoir davantage sur mes recherches. Je suis enchanté de cette conversation car depuis deux ans que je travaille à l’université de Nizwa, personne n’avait vraiment pris la recherche au sérieux au sein du département des langues étrangères. Lui-même se situait, dans l’organigramme, bien au-dessus de mon département : la faculté qu’il dirige comprend cinq départements de sciences et de lettres parmi lesquels celui des langues. Le College of Arts and Sciences est de loin la plus grosse faculté de l’institution, et pour ainsi dire une université dans l’université.

J’étais donc flatté que le doyen s’intéresse à moi et ne savais pas qu’il était en fait à la recherche de la bonne personne pour occuper le poste vacant de vice-doyen à la recherche et aux études supérieures. En ce qui me concerne, je n’avais aucune idée de ce qui se passait au-delà des unités qui m’étaient les plus proches : sections de langues et département des langues étrangères. Si on m’avait demandé de diriger une unité à ce niveau de compétence, j’aurais su à peu près que faire et je serais parti avec des idées relativement assurées pour améliorer la situation. Par contre, les unités de direction supérieure m’étaient inconnues et le monde des doyens, des chanceliers et vice-chanceliers m’étaient tout aussi mystérieux que le sont les conclaves de l’église orthodoxe. Or, pour revenir à ma conversation avec le doyen, je lui confiais que, à mon avis, l’élaboration du savoir, les publications et les conférences n’étaient pas une priorité dans certains départements.

En réalité, les choses étaient pires que cela : j’avais essayé de créer avec quelques autres une ambiance de recherche en organisant des journées d’études, en participant à des colloques internationaux et en proposant des ateliers de formation mais cela m’avait valu des inimitiés. Certaines personnes s’étaient senties menacées dans leur confort et leurs privilèges et ne voulaient surtout pas que la recherche apparaisse comme un devoir. Cela devait rester quelque chose de facultatif, bienvenu certes, mais cantonné à une position subalterne et quasiment décorative. J’avais donc été remisé dans une sorte de placard symbolique. Le nouveau doyen semblait avoir envie de m’en sortir. Il se proposait de m’aider.

Quand je sortis de son bureau, je croisai un de mes rares collègues qui publiaient des articles dans des revues universitaires. Il avait rendez-vous lui aussi avec le doyen, et lui non plus ne savait pas ce qu’il avait fait comme connerie.

Le lendemain, tous les membres de l’université recevaient un courriel du chancelier avec une pièce-jointe écrite en arabe. C’était une résolution officielle qui me nommait vice-doyen chargé de la recherche et des études supérieures (Assistant Dean for Graduate Studies and Research) pour le compte de la faculté des lettres et des sciences (College of Arts and Sciences). Ma femme poussa un cri de joie car elle était la seule personne qui me voyait à ce poste depuis des mois. Elle m’avait déjà dit, en passant devant le bureau vide du vice-doyen, que ce bureau devrait m’échoir à moi et à personne d’autre. De mon côté je ne me souviens pas de ce que je ressentis mais je sais ce que j’ai pensé, rationnellement : c’est une erreur de casting.

Immédiatement, des personnes que je connaissais de loin venaient me féliciter et me dire que c’était un peu grâce à eux que l’on devait cette nomination. L’un d’eux me prit à part : maintenant fais attention à toi dit-il. Les envieux et les jaloux vont très vite se manifester et beaucoup de gens vont essayer de te faite échouer. Fais ton travail tranquillement, ne t’inquiète pas si ça tangue un peu, parce que ça va tanguer.

Une famille de Malaisie s’étonne des traductions françaises du Coran

Calligraphie du verset du Trône, Ayyat Al Kursi, sourate II, 255

L’Arabie saoudite est parcourue par un réseau de voie ferrées, il faut le dire car c’est une chose rarissime dans les pays riches en hydrocarbure. Partout où l’essence ne vaut rien, c’est la voiture qui règne et le chemin de fer est snobé. J’imagine que ce réseau a été décidé dans la perspective des temps prochains où le pétrole viendra à manquer, comme tant d’autres projets dans les pays du Golfe. Hajer et moi prenons donc place dans le train et cela me téléporte immédiatement dans ma vie quotidienne des années 1990, quand je prenais le train dans la région lyonnaise. C’est ici, dans l’Arabie des année 2020, que je réalise combien le même train était l’allié fidèle de mes escapades à Paris, à Marseille ou à Montpellier.

Nous faisons la connaissance d’une famille de Malais qui font leur pèlerinage. Quand ils apprennent que je suis français ils présument que je suis d’origine algérienne, comme beaucoup de gens dans la péninsule arabique. Je dois ressembler à un Algérien. Comme tout le monde, ils me demandent si je suis « 100 % français ». Eux disent qu’ils sont malais à 100 % et pas du tout chinois. Le père est ingénieur, la mère s’occupe du foyer et tous s’expriment dans un très bon anglais. Ils ne parlent pas arabe mais la jeune fille de la famille est en train d’apprendre le coran par cœur, comme sa mère l’a fait avant elle. Le père avoue ne pas avoir appris tout le Coran, mais qu’il a pu en retenir un bon tiers. L’adolescente commence par les courtes sourates de la fin.  

Les Malais et moi comparons nos versions respectives et les traductions en français, en anglais et en malais. En Malaisie, disent-ils, il n’y a qu’une traduction officielle. Ils m’expliquent l’histoire de cette traduction, effectuée d’abord par un éminent linguiste, puis corrigée et améliorée par des savants religieux, avant d’être sanctuarisée par le ministère des affaires religieuses. Dorénavant, personne n’a le droit de traduire le coran en langue malaise, je préfère le notifier tout de suite à mes lecteurs, à toute fin utile et à bon entendeur salut.

Ils sont étonnés de voir plusieurs traductions françaises. Je trimballe avec moi une anonyme, celle de Denise Masson, celle de Jacques Berque et celle de Malek Chebel. Je ne peux même pas leur dire combien il en existe en français tellement elles sont nombreuses. Nous étudions ensemble les traductions possibles du fameux verset du « trône » (Al Kursi, II, 255). Il y est dit notamment que Dieu ne dort jamais, qu’il subsiste par lui-même et qu’il « connaît le passé et le futur ». Je vous intercale ci-dessous le texte du verset en arabe :

ٱللَّهُ لَآ إِلَٰهَ إِلَّا هُوَ ٱلْحَىُّ ٱلْقَيُّومُ ۚ لَا تَأْخُذُهُۥ سِنَةٌ وَلَا نَوْمٌ ۚ لَّهُۥ مَا فِى ٱلسَّمَٰوَٰتِ وَمَا فِى ٱلْأَرْضِ ۗ مَن ذَا ٱلَّذِى يَشْفَعُ عِندَهُۥٓ إِلَّا بِإِذْنِهِۦ ۚ يَعْلَمُ مَا بَيْنَ أَيْدِيهِمْ وَمَا خَلْفَهُمْ ۖ وَلَا يُحِيطُونَ بِشَىْءٍ مِّنْ عِلْمِهِۦٓ إِلَّا بِمَا شَآءَ ۚ وَسِعَ كُرْسِيُّهُ ٱلسَّمَٰوَٰتِ وَٱلْأَرْضَ ۖ وَلَا يَـُٔودُهُۥ حِفْظُهُمَا ۚ وَهُوَ ٱلْعَلِىُّ ٱلْعَظِيمُ

Mes amis malais protestent gentiment car selon selon eux le texte ne dit pas que Dieu « connaît le passé et le futur », mais il dit :

« Il connaît ce qui est devant et ce qui est derrière. »

En effet ce n’est pas la même chose. Une traduction parle de temps tandis que l’autre traite de l’espace. Je consulte la traduction de Malek Chebel :

« Il sait ce qu’ils tiennent entre leurs mains et ce qu’ils cachent. »

On s’éloigne, car ce n’est plus ni du temps ni de l’espace qu’il est question. Je vais alors chercher la traduction de Denise Masson qui date des années 1960 :

« Il sait ce qui se trouve devant les hommes et derrière eux »

Ah, on retrouve là l’idée de la traduction malaise. Pour finir, j’ouvre la version de Jacques Berque, revue et corrigée en 1995 :

« Lui qui sait l’imminent et le futur des hommes »

On retombe sur une question de temps, mais la situation est confuse. 

J’attends qu’Hajer se réveille pour qu’elle nous rende le texte original en arabe et qu’elle nous éclaire sur les sens cachés des mots. Le texte arabe dit, en transcription : « Ya ‘alamou ma baïna aïdihim wa ma khalfahum », c’est-à-dire :

« Il sait ce qui est entre leurs mains et ce qui est derrière eux »

On n’en saura pas beaucoup plus. Mes amis de Malaisie se disent que toutes ces incertitudes confirment l’intérêt de n’avoir qu’une seule traduction et de laisser chacun réfléchir à son interprétation. Pour moi, cela confirme que la pluralité des traductions est un encouragement à réfléchir et à approfondir la lecture du texte sacré. 

Nous nous séparons bons amis, très heureux de nous être rencontrés. Nous les reverrons quelques jours plus tard, mais ceci est une autre histoire.

Antonin Potoski, du côté de la minéralité

Antonin Potoski à Birkat al Mouz, Oman, 2019. Photo Hajer Nahdi.

Mon meilleur antidote quand je déprime à cause d’une littérature, c’est une autre littérature, et particulièrement celle d’Antonin Potoski. À la différence de Sylvain Tesson, lui ne s’embarrasse pas de pseudo-connaissances du coran et de jugements à l’emporte-pièce. Ce n’est pas l’islam qui l’intéresse mais les hommes et les femmes qu’il croise et qui se trouvent être (parfois) des musulmans. En 2013, il a fait paraître chez Gallimard un livre de littérature géographique que je tiens pour un chef d’œuvre : Nager sur la frontière. Cette frontière, c’est un cours d’eau qui sépare – et unit – le Myanmar et le Bangladesh.

Quand on lit Potoski, on est exposé à une intelligence du cœur et de la perception qui secoue nos préjugés et nos certitudes. Entre autres choses, il évoque avec profondeur le problème des musulmans de Birmanie qui sont persécutés par les Bouddhistes et qui trouvent refuge dans des camps du Bangladesh. Mais à la différence du discours journalistique, Potoski n’est pas qu’un témoin héroïque qui veut alerter son prochain. C’est un artiste, il prend du plaisir dans ces territoires, il développe des amitiés, il nage, il se balade, il aime et est aimé, il vit et il respire dans un monde irrespirable.

Sans être lui-même musulman, il prend le contre-pied des critiques à la mode qui font d’eux des bouc-émissaires, sans tomber pour autant dans un dogmatisme tiers-mondiste car il se situe toujours ailleurs, dans d’autres conflits, d’autres oppositions : « Je prends aisément le parti des musulmans, face aux bouddhistes : la société musulmane m’est plus immédiate, présente au monde, tactile. » Il cherche un point de vue « tactile », le point de vue de sa peau.

Il dit que dans des pays bouddhistes, il a eu des amis de toutes les confessions mais que, curieusement, c’est avec les musulmans qu’il a gardé des liens d’affection. Il rappelle que les sociétés bouddhistes sont des paradis pour les touristes occidentaux et donne des explications de ce confort que les voyageurs ressentent dans les villages bouddhistes. Mais il fait le travail d’un écrivain voyageur, c’est-à-dire d’un philosophe de terrain, qui déplace les lignes des idées reçues pour secouer nos rigidités idéologiques.

Est-ce bien sûr que les spiritualités orientales, tant vantées par nos aînés hippies, soient si cool et si bienveillantes ? Regardez leurs chiens. Potoski parle des chiens d’Asie, ce qui est rare. Il repère une différence entre les chiens bouddhistes, féroces et agressifs, et les « chiens de l’Islam », timides et évitant les passants : « Derrière le jardin doucereux du bouddhisme, j’ai toujours senti le vivant prêt à mordre ». On se demande d’où il sort ce type de sensation, mais je trouve cela excitant pour l’esprit, même si moi, quand j’ai vécu en Asie, je n’ai jamais senti d’hostilité ni chez les bouddhistes ni chez leurs chiens. Il est difficile de résumer les belles pages où Potoski médite sur les mérites respectifs des musulmans et des bouddhistes, pages qui n’ont pas pour but de préférer une communauté sur une autre mais, par des réflexions et des observations concrètes, de nous faire prendre du recul sur nos certitudes.

Prenez le passage suivant, que j’ai souligné et lu de nombreuses fois. Le comprenez-vous ? Je vous le confesse, moi, je ne le comprends pas. Je ne sais pas, après plusieurs lectures et quelques années, ce que Potoski a vraiment voulu dire mais ces lignes sont l’exemple de ce que l’écriture de voyage apporte de vivant et d’irremplaçable dans la littérature française :

Que la minéralité, les déserts islamiques sont rassurants ! Je n’aime pas les joues bouffies d’alcool des hommes bouddhistes, leurs chiens arrogants, leurs coqs de combat, je n’ai pas de mal à imaginer la brutalité des milices bouddhistes xénophobes qui chassent les familles bengalies à la peau foncée dans les campagnes arakanaises. Je suis, évidemment, du côté de la minéralité, du silicium, des larmes d’encens, de la géométrie, face à la verdure et au sang, aux forêts de bambou, à la dissolution dans le végétal et l’organique !

Tandis que les écrivains voyageurs médiatiques tels que Sylvain Tesson confortent le réactionnaire en nous dans ses peurs et ses jugements de valeur, Antonin Potoski met le lecteur en mouvement. Ce faisant, il réveille le nomade en nous.

Quelques lignes plus loin, Potoski se remet lui-même en cause en avançant qu’il « apprend à être des deux camps » à la fois. Et il continue en nous racontant une histoire singulière vécue là-bas, entre Bangladesh et Myanmar, d’un jeune homme qu’il a aidé à traverser une frontière et qui s’en est trouvé bouleversé.

Three famous French writers

Au lycée français de Mascate, le brillant professeur de lettres qui officie en classe de collège et de lycée est un spécialiste de l’écrivain égyptien Albert Cossery. Il a terminé sa thèse de doctorat il y a quelques années et ne sait s’il va sacrifier encore du temps et de l’énergie à publier cette dernière, ou sacrifier aux passions paresseuses de son écrivain favori et tout abandonner à l’autel de la plage.

Cyril (c’est son nom), que j’avais dû harceler en 2016 pour qu’il participe à mon colloque sur la littérature des voyages et l’Arabie, est un faux fainéant dans une vallée fertile. Il a organisé en 2018 un projet de longue haleine avec ses étudiants et des collègues du lycée, sur les questions du portrait et du voyage. Un volet de ce projet pédagogique prévoyait une rencontre avec des « écrivains voyageurs ».

J’étais donc invité en compagnie de deux auteurs que j’aime beaucoup : Nicolas Presl qui crée des bande dessinée sans parole (des romans graphiques, dit-on aujourd’hui), et Antonin Potoski qu’on ne présente plus aux lecteurs de ce blog. Auteur notamment de Nager sur la frontière (Gallimard), de Cités en abîmes (Gallimard) et de L’Hôtel de l’amitié (POL), Antonin Potoski écrit des récits de voyage résolument contemporains, qui ressemblent enfin à la façon de voyager des années 2010-2020. Il est aux antipodes de ces « nouveaux explorateurs » qui veulent nous faire croire qu’ils voyagent comme au XIXe siècle et qui cherchent à écrire comme on le faisait dans les années 1930 (oui, je pense notamment à Sylvain Tesson). Potoski prend en compte ce qui se passe vraiment dans la vie quotidienne des gens qui vivent dans les pays traversés. D’ailleurs ils ne les traversent pas, il y vit. Il vit en transit et passe de points de chute en logements provisoires.

Fin mars 2018, nous fûmes réunis au Lycée français de Mascate pour une soirée littéraire très bien préparée par les élèves, leurs professeurs et d’autres membres du personnel. Les questions fusaient, posées par des étudiants différents à l’un de nous trois. Nous fûmes aussi invités à raconter notre vie en quelques mots, à commenter une image que nous avions choisie, ainsi qu’à lire quelques lignes sur le voyage. Moi, j’ai fait le cabot, car c’est à peu près tout ce que je sais faire quand j’ai un microphone. Mon épouse était là, au premier rang du public, elle rayonnait d’une beauté sombre et je voulais l’impressionner en faisant rire le public composé essentiellement d’élèves du lycée et de parents d’élèves.

Étaient présentes aussi les huiles de la francophonie et de la diplomatie française en Oman, dont l’Ambassadeur lui-même qui avait pris ses fonctions quelques semaines auparavant et qui voyait là l’occasion de rencontrer quelques-uns de ses administrés.

Je lus des extraits d’œuvres de Potoski, pour bien souligner que c’était un grand écrivain, et non juste un ami de la famille. Je fis enfin des commentaires drolatiques et impertinents sur les livres de voyage rassemblés pour l’occasion par la bibliothécaire du lycée. Ce fut l’occasion de brandir Ormuz de Jean Rolin et de clamer une nouvelle fois que si Potoski était un très bon écrivain, Rolin était carrément le meilleur parmi les vivants.

L’ensemble de nos interventions fut un succès culturel et éducatif couronné par un dîner dans un hôtel très charmant de ce nouveau quartier de Mascate, ainsi que d’une nuit avec ma femme passée dans ce même hôtel, offerte par les sponsors pour défraiement.

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           Le sage précaire avec l’ambassadeur de France en Oman, Renaud Salins

L’ambassadeur vint nous serrer la main à la fin de notre performance : « J’écris moi aussi, me dit-il. Je vais faire paraître un polar dans quelques jours. » Intéressant. Je me promis intérieurement de lire son livre, même si le genre littéraire adopté par l’ambassadeur n’était pas ma tasse de thé. Il revint vers le livre de Jean Rolin, qu’il prit à son tour à la main : « C’est amusant que vous ayez parlé de Rolin ; dans quelques jours, j’accueille son frère, Olivier, qui vient passer une semaine en Oman. »

Quelques semaines plus tard, des journaux locaux faisaient paraître des articles couvrant l’événement : l’un d’eux nous présentait comme trois écrivains célèbres : https://timesofoman.com/article/famous-french-authors-find-oman-experience-inspiring

Un autre article fut signé par le chroniqueur iconique néo-zélandais Ray Petersen qui, de son côté, rendait compte de cet événement dans l’Oman Observer en termes élogieux, amoureux qu’il est de la littérature française : https://www.omanobserver.om/french-literature-takes-centre-stage/

Danse des lions pour l’année du mouton

Lyon, 22 février 2015, photos Rebecca Qu
Lyon, 22 février 2015, photos Rebecca Qu

Dimanche 22 février, le quartier de la Guillotière, à Lyon, était repeint aux couleurs flamboyantes de la fête chinoise.

Depuis que je suis tout petit, j’entends parler d’un « quartier chinois », près de la place du Pont. Cela fait des lustres que des Chinois et des Vietnamiens viennent s’installer ici, le long de la rue Pasteur. Ce jour de février 2015, je déambule dans les rue du quartier chinois baignées d’odeur de brochettes et de mets asiatiques. La foule arrive tranquillement, et l’on voit les descendants d’immigrants se faire la bise à la lyonnaise et se parler avec l’accent d’ici.

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Nous savons qu’à Lyon, une présence chinoise est identifiée depuis les années 1910 et les premiers échanges qui mèneront à l’Institut franco-chinois.

Cet institut se trouvait sur les hauteurs de la ville, dans le quartier de Saint-Just. Mais sans doute les nouveaux arrivants ont dû trouver un autre quartier pour s’établir, un quartier avec davantage d’immeubles et davantage de devantures, pour y ouvrir des magasins, des boutiques d’artisans et des cantines.

 

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Le quartier chinois jouxtant les universités Lyon 2 et Lyon 3, nous y avons passé beaucoup de temps dans les années 90. C’est rue Pasteur qu’habitaient Ben et Philippe, binôme que nous appelions « Les Ignobles ». Et c’est rue Pasteur que nous passions le plus clair de nos études, de nos soirées et de nos conclaves. Nous formions une espèce de bande de six ou sept personnes, un groupe informel au contour peu défini. Mais nous formions bien une société, car les autres nous identifiaient comme telle, au point qu’ils avaient fini par nous appeler collectivement « les Ignobles ».

 

 

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Je passais mon temps à préciser que non, je n’étais pas stricto sensu un Ignoble. Les Ignobles, si l’on voulait parler avec rigueur, c’était Ben et Philippe, et personne d’autre. Moi, j’étais un compagnon de route, si l’on y tenait, mais sur l’échelle de l’ignominie, je ne valais pas un kopeck. Je ne me torchais pas tellement la gueule, je n’oubliais jamais les événements des soirées de la veille, je ne pétais pas trop les plombs et mes idées ne débordaient pas du politiquement correct. Pas assez de gouffre ni assez d’abîmes pour prétendre au titre prestigieux d’Ignoble.

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Nous étions tous, à notre manière, des immigrés de l’intérieur. C’est donc un quartier d’immigrants, indéniablement. Comme je commence à m’ennuyer tout seul, j’appelle une amie doctorante qui habite une de ces rues et qui m’invite à prendre un café chez elle. Il n’y a qu’en France qu’on voit cela : une fille ne craint pas d’accueillir un homme chez elle, dans sa chambre d’étudiante.

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Plus tard, je retrouve dans la foule une amie chinoise, doctorante elle aussi, qui prendra de nombreuses photos de la danse des lions que nous avons réussi à voir de près, grâce à une longue patience et une véritable science des mouvements de foule. Elle m’a présenté des amis et nous avons retrouvé encore d’autres amis dans un café.

La vie d’étudiants toujours recommencée.

 

Une superbe journée de terreur

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Journée de terreur pour le peuple français, vendredi fut une journée de magnifique torpeur pour la sagesse précaire.

Réveillé dans le 16ème arrondissement de Paris, le sage précaire visite le musée Guimet en amoureuse compagnie. Ebloui par ladite compagnie, il ignore tout des terroristes et des prises d’otage. L’ouest de Paris est d’ailleurs extrêmement calme. Le musée d’art asiatique est l’écrin d’une journée d’amour : le beau corps des déesses orientales, les poitrines généreuses des temples indiens, les courbes des danseuses chinoises et les rondeurs des beautés khmères font tourner la tête et nous conduisent à retourner à notre nid provisoire, procéder à une sieste balsamique.

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La sieste balsamique est une invention thérapeutique de la sagesse précaire. Elle consiste en un massage spécial qui évacue les états grippaux d’une personne aimée, après quelques minutes de sommeil.

L’après-midi, je me rapproche du centre de Paris et retrouve une amie qui a passé ces dernières journées sur les chaînes d’info en continu. Autour de la place des Vosges, l’agitation est beaucoup plus palpable que dans le 16ème. Les sirènes de pompier et les véhicules banalisés prolifèrent. J’apprends alors ce qui a tenu mes concitoyens en haleine. Nous buvons un thé en regardant l’action des forces de l’ordre à quelques rues de nous.

Quand les méchants ont perdu, tués sous les balles de nos agents de sûreté, mon amie et moi sortons boire un verre rue de Jouy, dans un bar/restaurant dont la carte des vins présente un étrange tropisme lyonnais. Un choix de quatre rouges : Gamay (le cépage principal du beaujolais), Coteaux du lyonnais et Saint-Joseph. Le patron, apparemment, n’est pas particulièrement originaire de la capitale des Gaules. Il a juste apprécié ces vins, qu’il trouve originaux. C’est drôle, il faut monter à la capitale pour voir respecter le coteau du lyonnais qui, dans ma ville natale, est jugé comme une infâme piquette.

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Pendant que nous sirotons à la terrasse, nous remarquons un doux mouvement dans un atelier en contrebas. Je crois reconnaître une longue silhouette : c’est Jean Rolin himself  qui fait une lecture de son dernier livre dans cette librairie du Marais. Nous demandons aux deux commerçants, la serveuse du bar et la libraire, si nous pouvons joindre la lecture munis de notre verre de vin. Parmi l’auditoire, de bien jolies filles, dont je suppose qu’elles sont journalistes, critiques littéraires, étudiantes et chercheuses en lettres. Des jolies filles et de vieux messieurs.

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Plus tard dans la soirée, mon amie et moi prenons le RER direction Saint-Denis. Nous finissons la journée de terreur dans un collectif d’artistes, dans un immeuble en béton promis à la démolition. Les artistes ont aménagé une petite salle de cinéma, avec des sièges et du matériel de récupération. Ce soir, ils diffusent Le Salon de musique, de Satyajit Ray.

Et là, l’envoûtement de la musique indienne joue à plein. Affalé dans son siège, légèrement enivré de vin fin et sous alimenté, le sage précaire est enveloppé d’une étroite torpeur. Il faut voir ce chef d’œuvre de 1958 tard dans la nuit, après une journée intense, la conscience légèrement, très légèrement altérée. Les scènes de concert vous mettent dans un état de transe, au point que l’on comprend l’attirance des jeunes gens pour les drogues.

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Au fond, c’était une journée (d’)halluciné(e).

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