Le mérite des échecs, la chance des réussites

J’ai remarqué une étrange régularité dans le regard que les autres portent sur mes échecs et mes succès. J’en ai pris conscience récemment car ma vie n’a pas connu les échecs ni les réussites pendant quarante ans.

Voilà comment les choses se manifestent :

Lorsque quelque chose de bien m’arrive, ce n’est jamais vraiment grâce à moi.

Si j’ai partagé ma vie avec des femmes belles, intelligentes et empathiques, ce qui a toujours été le cas, on ne m’a jamais dit : « Tu dois avoir certaines qualités pour attirer de telles personnes. » La réaction est généralement tout autre. On se demande comment j’ai fait. Par quels prodiges j’ai pu séduire une créature de ce niveau. Quel stratagème j’ai employé, quel bagout j’ai développé, quelle faiblesse j’ai détectée pour qu’une telle femme accepte de vivre avec moi.

Comme s’il allait de soi qu’une femme exceptionnelle ne pouvait pas librement choisir et aimer un homme comme moi.

Lire aussi : Comment la jalousie s’est abattue sur moi

La Précarité du sage, 2022

De même pour le travail. Si j’obtiens un poste intéressant ou correctement rémunéré, on m’explique presque toujours que cela tient à des circonstances extérieures. C’est grâce à telle rencontre, grâce à telle appartenance, grâce à telle origine, telle couleur de peau, telle conversion religieuse… Grâce à telle conjoncture favorable. On me parle de chance.

La chance est une explication extraordinairement commode. Elle permet de reconnaître un succès tout en évitant soigneusement d’en attribuer le mérite à celui qui en bénéficie.

En revanche, lorsqu’un malheur survient, le raisonnement s’inverse immédiatement.

Si je perds un emploi, alors il devient évident que j’ai commis une erreur. Si une institution me traite injustement, certains trouveront malgré tout une raison pour laquelle j’ai dû provoquer cette injustice. Si une histoire d’amour se termine mal, il doit forcément y avoir quelque chose que j’ai fait ou omis de faire. Ça doit être de ma faute.

Je me souviens d’un licenciement qui était pourtant une injustice manifeste. Je n’avais commis aucune faute professionnelle. Les faits étaient clairs. Pourtant, même parmi des collègues qui m’appréciaient, il n’était pas si facile d’entendre dire simplement : « Oui, ce qui lui arrive est injuste. »

Certains préféraient expliquer l’événement autrement. L’un se disait « désolé » pour ce qui m’arrivait mais se permettait de dire que j’avais « manqué de sagesse » avec celle qui me harcelait. Peut-être n’avais-je pas suffisamment anticipé. Il n’y avait pas de fumée sans feu.

Comme si le malheur devait toujours avoir un responsable identifiable, et de préférence la personne qui le subit.

J’ai observé le même phénomène dans les relations amoureuses avant mon mariage. Si je mettais fin à une relation, j’étais un salaud. Si c’est elle qui rompait avec moi, on ne la qualifiait pas de salope. On supposait volontiers que j’avais dû faire quelque chose qui avait poussé cette jeune femme à partir.

Dans un cas comme dans l’autre, la responsabilité me revenait.

Avec le temps, cette expérience répétée a fini par produire chez moi un effet de tranquillité. Je n’attends plus rien du jugement des autres.

S’il m’arrive un malheur, je sais qu’il sera probablement inutile de chercher une consolation fondée sur la reconnaissance de l’injustice subie. Beaucoup préféreront chercher ce que j’ai fait pour mériter mon sort.

S’il m’arrive un bonheur, inutile de chercher à partager ma joie, je sais qu’on trouvera une cause extérieure.

Au fond, cela simplifie beaucoup les choses.

On cesse progressivement de rechercher la validation extérieure. On apprend à examiner soi-même ses réussites et ses échecs. À reconnaître ses fautes lorsqu’elles existent. À reconnaître aussi les injustices lorsqu’elles se produisent. Sans attendre que le monde entier partage ce diagnostic.

Cette disposition a quelque chose de stoïcien.

Les stoïciens nous rappellent que nous ne maîtrisons ni la réputation, ni l’opinion d’autrui, ni même la manière dont les événements seront racontés après coup. Nous ne maîtrisons que notre propre jugement.

La sagesse précaire enseigne donc ce précepte en faisant payer très cher l’inscription à son académie : ne cherche pas la reconnaissance des cons. Laisse-les te prendre de haut. Ceux qui te jugent ne te valent pas.

Jérôme Ferrari à Abu Dhabi : le désert intérieur des expatriés

Woman holding a book titled 'Jérôme Ferrari À Son Image' with a city skyline and waterfront behind her
Image générée par une IA connectée à ce blog. Le paysage en arrière-plan est supposé être Abu Dhabi

Il y a chez Jérôme Ferrari une manière très particulière de faire dériver le réel vers la fable religieuse. Pas un fantastique au sens strict, mais une zone d’incertitude où les êtres cessent progressivement d’être simplement eux-mêmes.

J’ai tellement aimé Très brève théorie de l’enfer (Actes Sud, 2025) que je le garde dans mon sac et le relis par moments pour la simple délectation des longues phrases sinueuses qui sont pour moi des gâteaux à la crème. Le lecteur s’installe dans ces longues phrases comme en un véhicule confortable et ne comprend pas toujours quelle route il a emprunté pour en arriver à tel ou tel point d’arrivée. C’est jouissif.

Dans ce roman situé en partie Abu Dhabi, tout semble d’abord relever de l’autofiction : un professeur expatrié au lycée français, une épouse algérienne, une petite fille qui porte un nom étrange, la vie suspendue et artificielle des expatriés du Golfe. Puis quelque chose se déplace imperceptiblement.

Le mariage, que l’on croyait fondé sur l’amour, apparaît peu à peu comme traversé par d’autres motivations, plus troubles et ambiguës. Et la femme elle-même devient une figure presque surnaturelle. Au début du roman, elle a les yeux bleus ; plus tard, ils deviennent noirs. Comme si elle cessait d’être un personnage psychologique pour devenir une présence. Un djinn, ou un cauchemar.

Ferrari ne force jamais cet aspect. Il le laisse monter lentement dans le texte, à travers ces phrases inspirées qui produisent des mouvements de lumière sur une surface.

Et pourtant, le roman progresse par fragments très courts : de petits chapitres composé comme des tableaux. L’action importe moins que les visions successives qui composent une méditation sur l’exil, le désir, la culpabilité et les formes contemporaines de servitude.

L’autre grande figure du livre est d’ailleurs la nounou migrante, venue d’un pays pauvre, peut-être le Bangladesh, l’Inde ou l’Éthiopie. Elle aussi est séparée de son propre enfant, resté au pays. Elle gagne sa vie en s’occupant des enfants des autres. Le roman touche alors quelque chose de profondément troublant : la marchandisation de l’amour maternel dans les sociétés d’expatriation du Golfe.

Ce qui aurait pu devenir un simple roman sociologique se transforme chez Ferrari en une suite de visions mélancoliques, parfois drôles, souvent d’une poésie grave et mystique.

En découvrant ensuite plusieurs entretiens de l’auteur sur France Culture, j’ai appris que ce livre s’inscrivait dans une trilogie consacrée aux voyageurs : d’abord les touristes en Corse, puis les expatriés du Golfe, avant un troisième volume annoncé autour de Wilfred Thesiger.

Et c’est sans doute là que le projet m’est venu d’écrire à Ferrari : faire se rencontrer le tourisme contemporain, l’expatriation mondialisée et la grande figure classique de l’explorateur du désert est une idée grandiose, mais je ne peux le laisser advenir sans offrir mon expertise sur Thesiger en Arabie saoudite et en Oman. Sans mon aide, Jérôme Ferrari court vers de déplorables déconvenues.

Retour à Najran

Je me retrouve dans cette province proche du Yemen pour la deuxième fois. J’ai des photos à prendre pour les diverses publications dont je m’occupe pour le compte du Ministère saoudien de la culture. Je vous en montrerai quelques unes, parmi celles qui ne seront pas utilisées par le ministère.

Au départ l’idée était d’aller à Najran avec Virgile, un photographe, et Sylvie, professeure d’archéologie, pour explorer et rassembler un certain nombre de données scientifiques et visuelles sur l’architecture vernaculaire de la région. Mais les guerres en ont décidé autrement : les amis ont dû annuler leur visite en Arabie et je me retrouve seul à Najran.

Les photos, c’est moi qui devrais les prendre avec mon matériel d’amateur. Les connaissances scientifiques, c’est moi qui vais les pêcher chez les érudits locaux avec mon bagage de littéraire inaccompli. Les rencontres, c’est moi qui les initierai avec mon arabe de pochette surprise.

Retour à Najran

Je me retrouve dans cette province proche du Yemen pour la deuxième fois. J’ai des photos à prendre pour les diverses publications dont je m’occupe pour le compte du Ministère saoudien de la culture. Je vous en montrerai quelques unes, parmi celles qui ne seront pas utilisées par le ministère.

Au départ l’idée était d’aller à Najran avec Virgile, un photographe, et Sylvie, professeure d’archéologie, pour explorer et rassembler un certain nombre de données scientifiques et visuelles sur l’architecture vernaculaire de la région. Mais les guerres en ont décidé autrement : les amis ont dû annuler leur visite en Arabie et je me retrouve seul à Najran.

Les photos, c’est moi qui devrais les prendre avec mon matériel d’amateur. Les connaissances scientifiques, c’est moi qui vais les pêcher chez les érudits locaux avec mon bagage de littéraire inaccompli. Les rencontres, c’est moi qui les initierai avec mon arabe de pochette surprise.

Les archéologues doivent savoir escalader

youtube.com/shorts/RFjUceMM2gE

La Tunisie en 2026 : entre ordre retrouvé et nostalgie dangereuse

Je pratique la Tunisie depuis assez longtemps pour en avoir connu plusieurs visages, plusieurs régimes et plusieurs atmosphères.

Dans les années 2000, sous Ben Ali, tout semblait tenu. La rue n’était pas calme mais les interactions fluides. Il y avait cette impression de sécurité permanente pour les voyageurs étrangers, mais on savait aussi ce qu’elle coûtait : une surveillance diffuse, une parole contrainte, une liberté sous condition.

J’étais allé en Tunisie en 2002 pour fêter mes trente ans, et des amis sur place m’avait dit de ne pas m’inquiéter. La police et les espions avaient des yeux partout et si quelqu’un s’avisait de m’agresser pour me voler, il serait retrouvé et torturé.

Puis il y a eu le « printemps arabe », la révolution, et surtout les années qui ont suivi, celles de la construction démocratique, de l’écriture de la Constitution, des débats, des espoirs. Pour moi, cette période est indissociable d’une histoire personnelle : c’est à ce moment-là que je vivais mon histoire d’amour avec Hajer, que je venais régulièrement en Tunisie, que je voyais la famille, que nous nous sommes mariés.

Et pourtant, malgré cette intensité personnelle, le pays donnait une impression un peu chaotique. Les rues semblaient plus désordonnées, parfois plus sales. Il y avait du bruit, du mouvement, beaucoup de gens et de voitures partout dans le centre de Tunis. On me disait de faire très attention quand je voyageais dans le pays et de surtout ne jamais m’arrêter à cause des « braqueurs ».

Comme si la liberté, tout juste conquise, débordait dans tous les sens sans encore trouver sa forme. Une démocratie vivante, oui, mais aussi une démocratie qui, dans le quotidien, donnait parfois le sentiment du bordel.

Et puis il y a aujourd’hui. 2026. Le président actuel, élu en 2019, impose une nouvelle forme de dictature et muselle l’opposition.

Dès l’arrivée à l’aéroport, quelque chose frappe. Moins de monde, moins de confusion, moins d’arnaques. Les choses semblent plus fluides, plus organisées. En sortant, en prenant la route, même impression : moins de foule désordonnée, une circulation plus lisible, un environnement plus maîtrisé.

Cette sensation ne m’a pas quitté. Elle s’est confirmée sur la route pour Ftiss, puis en conduisant la belle-famille à Tunis, dans le centre-ville, sur l’avenue Bourguiba, dans la médina. Une impression de propreté, de tenue, d’ordre retrouvé, dans le trafic comme dans les rues.

Alors j’ai posé la question à mon beau-frère, Tarek : est-ce que les choses vont mieux avec le régime actuel ?

Sa réponse a été simple : « Oui, ça va mieux. Le seul point noir, c’est que le coût de la vie est cher. Mais sinon… »

Il est difficile de ne pas ressentir cette amélioration concrète du quotidien. Et en même temps, il est tout aussi difficile d’ignorer ce qu’elle implique. Ce qui me rend triste, c’est cette équation implicite qui semble se dessiner : démocratie = désordre, dictature = organisation.

C’est une idée dangereuse. Parce qu’elle est séduisante. Parce qu’elle s’appuie sur des expériences vécues, tangibles, visibles : un aéroport plus fluide, des rues plus propres, moins de tension dans les interactions, moins de racketteurs parmi les forces de l’ordre.

Et peu à peu, elle peut faire glisser les esprits vers une forme d’acceptation : peut-être qu’il faut une autorité forte et injuste, peut-être qu’il faut que la police fasse peur pour que ça marche.

C’est là que réside le vrai risque.

Car une démocratie ne devrait pas être synonyme de désordre. Si elle l’est, alors elle échoue, pas seulement dans ses institutions, mais dans le quotidien des gens. Dans la rue, dans le trafic, dans la propreté, dans le respect des règles simples, dans l’accueil des visiteurs.

La prochaine fois que la démocratie s’installe durablement en Tunisie (car elle reviendra, d’une manière ou d’une autre) elle devra aller au-delà des grands principes. Au-delà des constitutions, des discours, des équilibres institutionnels.

Elle devra s’incarner dans les détails, dans les petites choses. Dans la voirie et la fluidité du trafic. En somme, elle devra produire quelque chose de tangible, de visible, de vécu.

Quelque chose dont les gens puissent être fiers. Je repense à tous ces Tunisiens qui étaient si enthousiastes à propos de la Turquie d’Erdogan dans les années 2010. Ils insistaient tellement sur la propreté des rues, ça me paraissait bizarre mais aujourd’hui je crois comprendre ce que cela recouvrait.

Parce qu’au fond, un régime politique ne tient pas seulement par ses idées. Il tient par l’attachement qu’il suscite. Et cet attachement ne naît pas dans les textes, il naît dans la vie quotidienne.

Si la démocratie veut être aimée, elle doit aussi savoir être efficace. Visible et concrète. Sinon, elle laisse la place à une nostalgie de l’ordre.

Et cette nostalgie-là, on sait où elle peut mener.

Hommage à François Moureau

J’ai appris avec tristesse, via LinkedIn, le décès de François Moureau.

Il a compté dans mon parcours universitaire d’une manière très particulière. Je le connaissais grâce à son travail d’organisation du champs de la littérature des voyages : il avait fondé des collections de livres de qualité, imposé ce thème de recherche dans des colloques, et a créé le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV), toujours en vigueur aujourd’hui. Sans lui, il n’est pas certain que quelqu’un comme moi aurait décidé de faire une thèse de doctorat sur le récit de voyage.

J’avais donc souhaité que François Moureau soit l’examinateur externe de ma soutenance de thèse, et il avait accepté, faisant le déplacement de Paris jusqu’à Belfast avec une grande générosité.

Je garde de cette soutenance un souvenir joyeux : un moment d’échange sincère, exigeant et profondément respectueux. Il n’y avait aucune hostilité, mais au contraire beaucoup d’écoute, d’intérêt et de dialogue. Cela reste, encore aujourd’hui, l’un des plus beaux moments de ma carrière académique.

Nous étions, sur bien des sujets, en profond désaccord intellectuel et politique. Mon approche de cette littérature des voyages n’a rien à voir avec la sienne. Pourtant, cela n’a jamais empêché une relation empreinte d’estime et d’attention. Après la soutenance, il m’a ouvert plusieurs portes, m’invitant à participer à des colloques et à contribuer à des publications, notamment aux Presses de l’Université Paris-Sorbonne, éditeur qui héberge la meilleure collection (Imago Mundi) consacrée aux études sur la littérature viatique.

À chacune de ces occasions, j’ai pu constater l’affection et le respect que lui portaient ses collègues : chercheurs, professeurs, et même médecins. Il dégageait quelque chose de rare : un sens du collectif fait de bienveillance, d’humour, et d’une certaine malice, toujours au service de l’échange et de la richesse des recherches.

Je lui souhaite un repos bien mérité.

Mes pensées vont à son épouse, dont j’ai apprécié la grande gentillesse, ainsi qu’à toute sa famille.

Thuburbo Majus, les couronnes de fleurs et mes complexes sur l’antiquité

Tout près de la ferme de Ftiss se trouve une des grandes villes de l’empire romain. Je ne manque pas de rendre visite à ces ruines augustes quand je séjourne chez mes beaux-parents.

Les temples sont nombreux et massifs. Celui du Capitole, avec ses belles colonnes intactes, était probablement situé au centre de la ville, à la différence du site archéologique actuel qui le place très proche de l’entrée.

Hajer téléphone avec son père qui lui demande d’acheter du pain, en marchant dans les fleurs en direction du temple du Capitole

Une dizaine de milliers de personnes vivaient à Tuburbo Majus à son apogée, au IIe siècle de notre ère. Mais ce chiffre ne comptabilise pas selon moi les milliers de paysans et artisans divers qui devaient peupler les environs, jusqu’au lac salé qui borde la ferme de mes beaux-parents.

Bas-relief de Venus, selon le guide touristique

On a choisi de prendre un guide pour cette visite. Mal nous en a pris, il a raconté des bobards, n’a pas su répondre à toutes mes questions, il a bâclé sa visite en une demi-heure alors qu’il avait annoncé une heure, et il ne s’est pas interdit de lancer plusieurs remarques inappropriées.

Dès qu’un bas-relief représentait une femme, il disait que c’était Vénus. Les inscriptions latines, il prétendait les lire alors qu’il répétait des informations qu’il avait appris par cœur.

Les remarques inappropriées concernaient notre couple. Il exigeait qu’Hajer reste avec nous et nous suivent au pas alors qu’elle désirait plutôt papillonner et prendre des photos où bon lui semblait. « La femme doit suivre l’homme » disait-il « pour plaisanter ». Je lui ai dit sans plaisanter qu’il pouvait la laisser en paix et cesser de lui donner des ordres.

Il n’hésitait pas non plus à émettre des jugements de valeur et de goût parfaitement déplacés : « Vous avez de la chance madame, vous avez un beau mari, qui a de beaux yeux et une belle barbe. » On se passe de vos commentaires, monsieur le médiateur. Contentez-vous de nous donner des informations exactes et inspirées, et d’échanger avec nous sur l’antiquité de notre région tunisienne.

Je sais ce que recouvrent ces compliments qui me sont parfois adressés : entre Hajer et moi, il y a une différence d’âge de quinze ans, en plus de quoi elle fait plus jeune que ses 39 ans. Des inconnus peuvent penser, en voyant ma « belle barbe », que je suis de la génération du père d’Hajer, alors que j’ai l’âge de son frère aîné.

Quand ce guide touristique a compris que nous étions un couple, à cause de nos gestes, nos paroles ou tout ce qui pouvait trahir une forme de complicité nuptiale entre Hajer et moi, il en a rajouté dans le champs lexical de l’amour et des affinités électives. Cela m’a énervé.

Moi, quand j’entends dire que je suis beau, j’entends que je suis vieux et bien conservé pour mon âge.

Les averses nous ont sauvés. Le guide voulait se mettre à l’abri alors qu’Hajer et moi voulions continuer de nous promener, même sous la pluie. Nous l’avons remercié, l’avons grassement rémunéré et sommes demeurés tout seuls entre les ruines augustes de Thuburbo Majus.

C’était la première escapade qu’Hajer se permettait depuis une semaine qu’elle s’occupait de ses parents à Ftiss.

Grâce à ce printemps pluvieux, le nord de la Tunisie se couvre de fleurs sauvages et nous avons fait des bouquets, des couronnes et des bijoux de fleurs des champs.

Colonnes de porphyre

Le miracle tunisien

En ce jour anniversaire de la naissance du sage précaire, me voilà en Tunisie. Pays, disons-le sans détour, miraculeux pour qui aspire à cette forme particulière de sagesse qui ne tient qu’à peu de chose, parfois même à rien.

Car ici, il suffit que je pose les pieds pour devenir, aux yeux du monde, un homme bon.

Je n’exagère pas. Ma belle-famille me regarde avec une reconnaissance parfaitement imméritée. Je suis entouré, étreint, porté par une tendresse dont je ne saurais dire si elle m’est réellement destinée ou si elle procède d’un récit qui me dépasse. Je ne fais rien. Ou si peu. Je conduis une voiture de location, j’acquiesce, je souris, j’aide à peine aux tâches de la ferme, et pourtant les compliments pleuvent. Je serais quelqu’un de bien.

Je soupçonne fortement mon épouse d’être à l’origine de cette inflation de vertus. Il suffit parfois d’une parole bien placée, répétée avec conviction, pour édifier une réputation plus solide que n’importe quel acte.

L’autre jour, une jeune femme s’est jetée dans mes bras. Elle était sur le point de se marier. Elle m’appelle « Tonton Guillaume » avec une évidence désarmante. Je dois avouer que j’ai eu un instant de flottement. Son visage m’était vaguement familier, mais sans plus. Son futur mari, lui, est venu me voir avec une phrase qui m’a laissé songeur :

« Bonjour mon frère, j’ai bien entendu parler de toi. Tu es le tonton qui emmenait les enfants à la mer. »

À la mer ? J’ai fait ça moi ?

J’ai cherché dans ma mémoire. Quelques images diffuses, rien de très net. Et pourtant, il semblerait que cela ait existé. Que j’aie, à une époque, embarqué des enfants pour quelques heures de route, direction la mer. Une escapade. Pas seulement à la mer d’ailleurs, je me souviens maintenant être allé à Kairouan car ma belle-mère en rêvait, à Djerba pour mes propres recherches sur l’architecture ibadite, à Sidi Bou Saïd car une belle-sœur en rêvait…

Mais voilà : dix ans plus tard, ce type de geste est devenu une légende.

Je suis désormais cet oncle généreux qui offrait des vacances à des enfants déshérités.

Et moi, au milieu de tout cela, je reste perplexe, car je ne me souviens pas d’avoir été aussi bon.

C’est peut-être cela, entre autre chose, la précarité du sage : une réputation qui repose sur des actes minuscules, amplifiés par la mémoire des autres, embellis par le temps, et que l’on finit par habiter comme un vêtement un peu trop éclatant.

En Tunisie, il suffit d’un souvenir heureux pour devenir quelqu’un de bien.

C’est le miracle de Ftiss.

Les Artisans de Demain : le faux récit de la découverte d’Assir sur YouTube

Les « Hommes-fleurs », le film

J’aimerais vous parler un instant d’un type de récit de voyage qui fait florès sur internet, qui consiste à employer les codes des réseaux sociaux pour découvrir le monde. Plus précisément, il s’agit de blogs en vidéo qui portent le doux nom de Vlog. Le couple de Français dont je vais parler s’auto-baptise « Les Artisans de demain » et ils officient depuis des années sur YouTube. Ils ont eu du succès quand ils étaient pauvres et qu’ils se baladaient dans des pays pauvres, sans autres moyens que leur téléphone tenu par une perche.

On les aimait bien car ils étaient beaux, sympathiques, ouverts aux rencontres. Leur succès augmentant, leur soif d’argent a aussi cru, les placements de produits sont devenus centraux dans leurs vidéos et j’ai cessé de les suivre à cause de cela. Je viens de les retrouver à l’occasion de recherches que je fais sur la région d’Assir dans le cadre de mon travail de consultant en matière culturelle. Je les vois sur YouTube avec un films sur les « Hommes-fleurs », peuple saoudien des montagnes nommés ainsi par Thierry Mauger dans les années 1980. J’ai visionné leur film et voici mon compte rendu.

Je profiterai de ce billet, qu’on me le pardonne, pour exposer des photos personnelles de mes promenades dans cette région du monde, car mes billets de blog servent aussi d’albums photos pour conserver mes souvenirs.

Le sage précaire en homme-fleur dans un souk d’Assir, décembre 2024
L’épouse du sage précaire en « homme-fleur », sur le même souk, à une date similaire, Arabie Saoudite, province d’Assir

Le film La tribu des Hommes-fleurs, produit par Bengaluncia Production avec le soutien du CNC, se présente comme le récit d’une exploration menée par un couple de voyageurs français à la rencontre de la province d’Assir, au sud de l’Arabie saoudite. D’une durée de 33 minutes et 49 secondes, le film mobilise une équipe d’au moins dix personnes en plus du couple (fixeur, montage, traduction, graphisme, développement de projet, etc.). Cette donnée, pourtant essentielle pour comprendre la nature réelle du projet, est en contradiction directe avec le récit d’aventure solitaire et improvisée que le film tente d’installer.

« Hommes-fleurs », le film des Artisans de Demain
Hommes-fleurs, le film

Le problème central du film tient à un décalage constant entre ce qui est montré et ce qui est affirmé. Les réalisateurs prétendent évoluer dans des territoires quasi inaccessibles, au-delà d’un désert de 2 000 kilomètres, à la rencontre de populations coupées du monde. Or, ils partent d’Oman, franchissent la frontière saoudienne sans difficulté (passage qu’ils décrivent pourtant comme exceptionnel, voire inédit) et circulent dans des zones aujourd’hui bien identifiées, documentées et ouvertes au tourisme. Tellement ouvertes que j’y suis allé moi-même en charmante compagnie, sans rencontrer aucun obstacle.

La région d’Asir, située à cheval entre le Yémen et l’Arabie saoudite, est connue, étudiée et photographiée depuis des décennies. Le massif du Sarawat, culminant à plus de 3 100 mètres d’altitude, a fait l’objet de nombreux travaux, notamment ceux de Thierry Mauger, dont les images et les recherches irriguent le film. Pourtant, aucune référence claire n’est faite à ces travaux. Les photographies apparaissent plusieurs fois dans le film sans attribution, les livres sont feuilletés à l’écran sans que l’auteur ne soit nommé, y compris lorsque l’un d’eux est présenté en version arabe.

Hommes-fleurs, le film

Plus de la moitié du film est consacrée à la traversée du désert et au trajet vers la mer Rouge. Cette insistance sur l’épreuve physique sert à construire une dramaturgie de l’effort et du dépassement, mais elle ne s’accompagne d’aucune mise en perspective historique, ethnographique ou géographique. Des figures pourtant incontournables du Rub al-Khali, comme Wilfred Thesiger et son fameux Désert des Déserts, ne sont jamais mentionnées. Le désert est réduit à un décor narratif, sans profondeur ni références.

À Rijal Alma, les réalisateurs séjournent dans un café-hôtel bien connu, fréquenté par les voyageurs et chercheurs depuis longtemps. Là encore, le lieu est présenté comme une découverte, alors même qu’il s’agit d’un site patrimonial restauré et valorisé. Ils y rencontrent Zaki Al Arifi, qu’ils décrivent comme « pas un fixeur, mais un gars qui fait du shopping avec nous », une formulation qui tente d’effacer le cadre professionnel de l’accompagnement tout en en bénéficiant pleinement.

Les rencontres mises en avant dans le film se font presque exclusivement avec des guides touristiques ou des acteurs déjà intégrés à la médiation culturelle. Le village aux tunnels reliant les maisons entre elles, le territoire coupé par la frontière yéménite, ou encore les démonstrations autour des peintures traditionnelles sont autant d’éléments connus et déjà largement documentés. La séquence consacrée à Fatima Faye et à l’iconographie du Qatt al Asiri est particulièrement révélatrice : à peine plus d’une minute, des éléments symboliques évoqués sans contextualisation, et une phrase coupée en plein milieu, comme si le discours local importait moins que l’image produite.

Hommes-fleurs, le film

Lorsque le film prétend enfin atteindre « le village des hommes-fleurs », il s’agit d’un site rénové, clairement inscrit dans un circuit touristique. Les habitants âgés, coiffés de fleurs, expliquent leurs parures dans un cadre balisé, avec un discours sur la protection et la transmission des traditions qui relève du registre institutionnel du tourisme culturel. La présence de visiteurs est assumée, et même revendiquée comme source de satisfaction.

Le film continue pourtant à maintenir l’illusion de l’aventure, allant jusqu’à inclure des séquences de fatigue extrême et de peur lors d’une descente de vallée, surjouant l’épuisement pour renforcer un récit héroïque qui ne correspond ni aux conditions réelles du voyage ni à la nature des lieux traversés.

Les rares références historiques arrivent tardivement, de manière anecdotique, comme lorsque les Grecs et les Romains sont évoqués pour justifier le port de fleurs dans les cheveux. Là encore, des images issues des travaux de Thierry Mauger sont utilisées sans citation. La dernière minute consacrée aux fleurs repose sur des images qui ne sont pas celles des réalisateurs, sans que cela ne soit clairement indiqué.

Hommes-fleurs, le film

Les artisans de demain forment donc un élément de plus de la chaîne néfastes des « nouveaux aventuriers » pseudo humanitaires et auto-centrés. Ils font eux aussi ce que l’on ne devrait plus faire avec le voyage. Ils ne documentent pas une découverte, ils recyclent des lieux touristiques, des savoirs existants et des dispositifs de médiation culturelle en les reconditionnant sous la forme d’un récit d’exploration personnelle. Le film se construit sur une série d’approximations, d’omissions et de glissements narratifs qui finissent par produire une impression de quasi-mensonge. Ce n’est jamais le voyage qui pose problème mais la manière dont il est raconté, en effaçant les cadres, les références et les médiations qui le rendent possible.