Le « paravent français » de l’idéologie britannique

Les journaux anglais parlent beaucoup de la loi française de la burqa. L’interdiction de la burqa. Hier encore, dans le Guardian, un article d’une page entière montrait combien ce n’était pas une bonne chose dans une « société ouverte », que d’interdire quoi que ce soit.

Le titre de l’article ne laissait que peu de doute sur l’approche de l’idéologue : « Vous croyez à ‘Liberté, Egalité, Fraternité’ ? Ne suivez pas les Français, cette fois-ci. »

L’ensemble de la chronique, donc, rappelait les différents arguments contre la burqa, montrait de la compréhension à leur égard, et revenait au principe libéral de laisser les gens s’habiller comme ils le veulent.

Mais l’intérêt de l’article est concentré dans le dernier paragraphe. En quelques phrases seulement, le journaliste glisse des choses qui auraient été choquantes il y a quelques années : évidemment, écrit l’idéologue, il faut s’assurer que les immigrés s’intègrent à la société accueillante, qu’ils fassent les efforts requis pour partager la langue, l’histoire et la culture du pays d’accueil, il faut que notre libéralisme soit « musclé ». Tout cela va sans dire, mais il est contre-productif et liberticide d’interdire la burqa.

Ceci est un des exemples de ce que j’appellerais le « paravent français » dans l’évolution idéologique du Royaume-Uni. C’est un procédé qui consiste à mettre l’exemple français en avant pour le critiquer, puis, à l’abri de cette posture critique, avancer des arguments qui vont dans le même sens que ce qui se fait en France, mais sans courir le risque d’être critiqué soi-même.

Je m’explique : les Britanniques sont en train de mettre en question le modèle multiculturaliste auquel il croyait comme une nouvelle religion dans la période de l’après Thatcher. Remettre en question ses croyances, c’est douloureux. On ne fait pas son deuil facilement de la foi naïve en une société sans culture dominante, où il n’y aurait que des minorités qui se respecteraient mutuellement. Remettre en question le multiculturalisme, c’est obligatoirement exiger une certaine culture commune à tous les citoyens, une certaine éthique de la « citoyenneté ». Cela revient, qu’on le veuille ou non, à se rapprocher du modèle républicain à la française. Or ce serait insupportable de donner raison aux Français, ce serait aller trop loin, ce serait l’assurance de ne plus être écouté. 

Alors on utilise l’exemple français de manière retorse, mais intéressante : premièrement, on le caricature pour pouvoir dire des Français qu’ils sont racistes (je l’ai noté plusieurs fois dans ce blog), donc qu’il faut rejeter ce modèle. Deuxièmement, on avance des éléments de débat en faveur de l’intégration des nouveaux arrivants. Le mot « intégration » était perçu il y a peu comme purement raciste. Pour prononcer le mot, pour avancer sur cette voie, il faut des garde-fous, des paravents, des contre-feux. Il faut trouver des stratagèmes rhétoriques de diversion et de protection. 

C’est la théorie du « paravent français », que j’avais esquissé il y a deux ans, dans un billet qui montrait déjà comment les Britanniques se servaient de l’actualité française. C’était déjà à propos de la burqa, preuve que ce sujet travaille la conscience britannique plus qu’on ne le croit.

Je me demande dans quelle mesure nous utilisons, nous, un paravent britannique, ou anglo-saxon… Sans doute le faisons-nous quand nous libéralisons et dérégulons l’économie (« nous ne sommes pas comme « eux », nous avons un modèle social à protéger, mais abandonnons l’archaïsme social qui pèse sur notre économie…)

6 commentaires sur “Le « paravent français » de l’idéologie britannique

  1. C’est une stratégie interessante, qui consiste à avancer masqué mais cela dit, je ne pense pas que sous le paravent anti- français, on trouve vraiment une avancée vers le modèle français de laïcité. Je pense qu’ils vont ailleurs tout en faisant semblant de ne pas venir vers nous pour mieux attirer l’attention sur une éventuelle convergence. C’est un simulacre de simulacre, le leurre d’un leurre..

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  2. Que veux-tu donc dire, mon bon Ben ?
    Moi non plus, Cochonfucius, je ne pense qu’une societe sans culture dominante ait existe un jour. D’ailleurs je me demande si c’est cela l’ideal de l’ideologie multiculturaliste.

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  3. Ma marraine, qui était Anglaise, et qui connaissait bien la France, disait qu’elle trouvait les Français idiots d’attendre que les feux de circulation passent au vert pour traverser la rue, même s’il n’y avait aucune voiture. Mon prof de calligraphie, qui est Anglais, trouve les Français stupides d’écrire droit et non penché (en italique). Les Anglais ont beaucoup d’humour, of course, et moi je me pose la question : faut-il ou non mettre une majuscule à : « qui est Anglais », donc, je suis aussi assez stupide

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  4. Il y a une majuscule sur le nom (un Anglais) pas sur l’adjectif (qui est anglais). Je crois.
    Sachant que, par définition, un Anglais fait tout à l’envers, alors s’il semble vouloir imiter un modèle français tout en s’en défendant, c’est qu’en réalité il ne s’en défend que pour faire croire qu’il l’imite alors qu’en fait il s’en éloigne.
    Donc, théoriquement, ce qui est appelé « intégration » par un Anglais doit être en réalité tout autre chose que ce qui est dénommé tel en France. Après, pour savoir ce qu’il en est dans la pratique, moi je ne suis pas très bien placé pour le savoir.

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  5. Bravo Ben. Je ne sais pas si cela a du sens, mais je me sens intimement convaincu. Tu devrais venir faire un récit de voyage chez ces voisins qui font tout à l’envers, ce serait hilarant.
    Pour ce qui est de la burqa, dans L’Observer de dimanche, hier, encore deux pages sur la loi française. Dès l’entrée du journal, un long reportage sur une Française d’origine marocaine qui a décidé de garder la burqa et de se battre pour ce qu’elle perçoit comme un droit. Elle est prête à collectionner les amendes et aller au tribunal, jusqu’à celui de la cour européenne des droits de l’homme. Inutile de le dire, les journalistes du monde anglo-saxon font la queue dans son domicile pour lui faire dire les mêmes choses.
    En page 32 (environ), un autre reportage, ou une analyse, ou un mélange des deux (dans tous les cas, un article d’idéologue) s’intitule, « Liberté, égalité, fraternité – unless, of course, you would like to wear a burqa ». Les Anglo-Saxons aiment réutiliser la devise française de manière ironique, c’est très intéressant à observer.
    Le sous-titre en dit suffisamment long : « France’s absurd ban on traditional Islamic dress strikes at the very freedoms Europeans should cherish », mais si vous voulez lire l’aricle, cliquez ici :
    http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2011/apr/10/france-burqa-niqab-ban?intcmp=239

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