Exceptionnalité du beauf qui lit Pamuk

 Oui, si j’ai dit que je n’étais qu’un beauf, qu’un touriste ordinaire, c’est parce qu’emporter Istanbul d’Orhan Pamuk lorsqu’on se rend à Istanbul, c’est un peu beauf, comme réflexe. C’est un peu comme lire Ulysse de Joyce à Dublin, Le château de Kafka à Prague, Danube de Magris lors d’une croisière sur le Danube, ou Nankin en douce à Nankin.

On imagine que tout le monde aura le même réflexe un peu grégaire et qu’il y aura plein de touristes avec le même livre, sur les terrasses des cafés, dans les parcs, dans les auberges et près des bordels musées. Erreur, grave erreur. Personne ne lisait Istanbul à Istanbul à part moi. Et personne ne lisait Pamuk non plus, en règle général.

Plusieurs fois, en revanche, des gens m’ont abordé en parlant turc et étaient surpris que je ne les comprenne pas. Ils s’excusaient et disaient avoir vu le nom de Pamuk sur la couverture de mon livre, sans avoir remarqué qu’il s’agissait de la traduction anglaise (par Maureen Freely, soit dit en passant, qui a fait un travail très fluide, très agréable à lire).

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Etant donné que Pamuk a eu des problèmes avec les nationalistes turcs, lorsqu’il a déclaré qu’il fallait que la Turquie reconnaisse le génocide des Arméniens, qu’il a reçu des menaces de mort et qu’il aurait déménagé à cause de cela aux Etats-Unis, j’aurais pu aussi rencontrer des manifestations d’hostilité, mais au contraire, le livre a souvent été remarqué par les Turcs, le nom de Pamuk claironné avec bienveillance.

Tout cela n’enlève rien à l’aspect élémentaire de mon réflexe de départ, qui consistait à lire un Turc au moment de partir en Turquie. Je ne regrette vraiment pas, du reste, je recommande même chaudement à chacun d’aller passer un grand week-end dans cette vieille ville et d’y découvrir en même temps un texte magistral.

26 commentaires sur “Exceptionnalité du beauf qui lit Pamuk

  1. J’ai eu le même réflexe que toi, je voulais justement te demander si tu avis emmené ce bouquin de Pamuk à Istanbul juste avant que tu n’en parles. Et puis je m’étais dit, quel commentaire con, tu n’as lu qu’un Turc et dès qu’on te parle d’Istanbul tu le sors, tais-toi donc, vieux pédant.
    D’ailleurs, j’ai lu Ulysse à Dublin, quand j’étais allé t’y voir; et je ne suis pas d’accord avec toi, je trouve que lire un bouquin à l’endroit dont il parle, c’est assez fort. Je te conseille donc, tant que tu es en Turquie, d’aller lire « Neige », le grand chef d’oeuvre de Pamuk, à Kars, ça doit être en Anatolie centrale, il doit justement y neiger.
    « Neige » sous la neige à Kars », je sais pas pourquoi, je trouve que ça sonne bien, comme projet.

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  2. Oui, c’est un beau projet. La prochaine fois que j’irai en Turquie, ce serait une bonne idée. Et puis Neige, comme titre, avec ce que le nom de Neige évoque maintenant, dans la littérature mondiale, il faudrait aller y voir.
    De toute façon, j’ai bien envie de lire d’autres trucs de Pamuk. Je sais que ma fac n’en possède qu’une traduction (et aucune version originale, car nous n’enseignons aucune langue orientale) : New Life. Tu l’as lu ?
    Mes deux amies turques avec qui j’ai dîné l’autre jour m’ont dit avoir essayé de le lire et de s’être trop ennuyées pour le terminer.

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  3. Neige, c’est le seul que j’ai lu. C’est très bien. Je ne le qualifierais pas de chef d’oeuvre, mais de très beau livre. Il y a des passages assez enthousiasmants, puis certains un peu ridicules, et au final quelques uns d’assez sinistres dans le mauvais sens du terme.
    Ce qu’il faut lire aussi, c’est son discours de Stockholm. Moi, c’est ce qui m’avait donné envie de le lire.

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  4. « New life », la vie nouvelle. C’est une référence à un titre de Dante, son plus beau à mon avis, Vita Nova.
    Je n’ai pas lu, mais il y a une traduction française en folio ; je l’ai faite acheter à mon frère Michel pour qu’il l’offre à un copain à qui il devait faire un cadeau. Je ne pense pas, mais je peux me tromper, que le copain non plus l’ait lu. Il s’agit d’une sorte de road movie, enfin je sais pas comment on appelle un « roman de route ».

    Pour moi, tout tourne autour de la vie nouvelle, en ce moment. C’est bizarre. Ca doit vouloir dire quelque chose.

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  5. Roam movie en livre, oui, c’est un peu ce que suggère le système informatique de la bibliothèque de l’université Queen’s :
    « Subject: College students – Fiction. – Turkey
    Bus travel – Fiction. – Turkey
    East and West – Fiction »
    Apparemment c’est l’aspect fictionnel qui a le plus marqué les bibliothécaire. Je vais vérifier, mais je ne serai pas surpris qu’en fait ce soit plutôt une « récit factuel », mélange d’autobiographie et de récit de voyage. Autrement dit, pas une fiction, mais un essai littéraire. A suivre.
    Deux mots sur le Discours de Stockholm, Mart, pour l’amour de Dieu et des événtuels lecteurs.

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  6. Ulysse, ce n’est pas vraiment une lecture de beauf, ni a Dublin ni ailleurs. Ce que lisent, je ne dirais pas les beaufs, mais disons sans offenser personne les  » cultural suckers » americains, neo-zelandais ou tasmaniens, quand ils viennent passer quelques mois en Irlande, c’est le portrait de l’artiste, parce que c’est court, et que ce titre evoque pour eux Dylan Thomas, donc quelque part un peu Bob Dylan… Et ce que tu ne dis pas, c’est qu’a Dublin, c’est la ville elle-meme, ses murs, ses trottoirs, ses parapets, qui lisent Ulysse : on ne peut pas faire cinquante metres au centre ville sans marcher sur une de ces dizaines de pastilles de bronze qui font reference a un chapitre ou une scene du livre qui se passe a cet endroit precis.
    Aller a Trieste et n’ y lire ni Magris, ni Del Giudice, franchement je me demande pour quoi y foutre alors ?

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  7. Il n’y a pas de lecture de beauf, en général, je pense, mais à la rigueur des réflexes de beauf. Mais, en effet, à Dublin, c’est même plutôt Dubliners, que les gens lisent, avec raison, du reste. C’est encore plus court, puisque ce sont des nouvelles, et ça leur rappelle un groupe de musique folk, donc là aussi, un peu Bob Dylan.
    Ce que j’aime bien, dans les plaques de bronze qui citent Ulysse sur les trottoirs de Dublin, c’est que le texte s’efface à force que l’on marche dessus. Si bien que déjà, un certain nombre d’entre elles sont illisibles et que bientôt, elles le seront toutes. Cela deviendra une vraie oeuvre d’art contemporain : elles seront des pages blanches sur lesquelles écrire un nouveau roman en palimpseste.

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  8. Sans vouloir prendre la défense des bibliothécaires dont je fais parti , cela me parait assez juste comme qualification pour ce genre de livres qui oscille entre récit de voyages/essai/fiction On a le même probléme avec des bouquins d’Hermann Broch, de Jabés, Derrida parfois, Quignars aussi quand j’y pense, Barthes (avec ses derniers carnets chinois on va s’amuser tiens…)D’ailleurs quand il y’a ambiguieté comme ca le mieux est de mettre « fiction »: c’est sans doute un peu con et rapide mais c’est la dure loi du catalogage ; je serai le premier à vouloir fignoler au mieux les notices de recherche mais l’informatique justement nous pousse a couper en quatre et a négliger sans doute certains détails d’importance comme celui que tu viens de signaler. En même temps , ca permet a des tas de sage précaire d’aller vite dans leures recherches informatiques… Il y’a d autres livres dans ce style , je pense a « La vie Errante » de Bonnefoy (l’un de mes livres cultes d’ailleurs et que je te recommande si tu n’as pas lu mais je pense que si…) qui est un récit de voyage posant le probléme de la fiction et de l’écriture même, le souvenir du voyage entraine une reflexion sur l’acte poétique, la création, le travail du souvenir etc…avec de trés jolies photos en plus Mais c’est toi, le chercheur en « récit de voyage » pour aller vite qui devrait répondre a nos interrogations sur ce sujet pour mieux nous aider a cataloguer, classer etc… (nous j’entends : les bibliothecaires en herbe) car c’est vrai que parfois les auteurs s’amusent a osciller entre les genres, les styles, d’ailleurs c’est toujours beaucoup mieux que lorsque c’est « récit de voyage »plan plan : je pars, je reviens, je raconte etc… .D’ailleurs le « récit de voyage », le vrai n’existe pas au fond cf Levi Strauss et sa haine des voyages bien connu.

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  9. Il y a beaucoup d’oeuvres modernes et contemporaines qui ne respectent les règles d’un genre précis, mais les classer dans le domaine de la fiction, ou du roman, est une erreur. Au contraire, on devrait redonner à la notion d’essai ses lettres de noblesse.

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  10. pas de lectures de beauf ? Drole d’idee ! Si, et il y en a meme de periodiques : Le Chasseur Francais. Les Inrockuptibles. Il y a aussi des auteurs qui n’ecrivent que pour des beaufs, des romans estampilles 100 % beauf de France : F. Beigbeder, Y. Moix, sans parler des philosophes pour beaufs, comme Gerard Beauffret (sans lien avec Jean) .

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  11. Lorsque tout Ulysse sera effacé, il n’y aura plus qu’à aller prendre une grosse cuite avec les fantômes de Bloom et de Dedalus, et si on tient jusqu’au bout, après avoir parcouru toute la nuit de la trahison et du cocufiage, on aura le droit de finir par dire « oui »

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  12. Ca veut dire quoi, beauf ? Cette notion pue l’élitisme à deux balles.
    Vous voulez dire « idiot » ? Si c’est le cas, il n’y a pas de quoi se moquer d’un type idiot qui tente de lire Pamuk. Vous voulez dire « qui a mauvais goût » ? Ce n’est pas faire preuve de mauvais goût que de lire Pamuk. Vouys ne voulez pas dire idiot, ni mauvais goût ? Qu’est-ce que vous voulez dire au juste, alors ?

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  13. C’est plutot a toi de t’expliquer, non ? C’est toi qui emploie le terme pour intituler ton article. Nous autres, nous ne faisons que gloser, nous n’avons pas d’importance. Personnellement des beaufs, je n’en connais pas beaucoup. Mais c’est peut etre aussi que je les evite ? Ce que j’en sais, c’est ce qu’en dit la sagesse populaire : le beauf a des rouflaquettes, des costards a carreaux, il se prend pour un vrai mec etc… Et je le soupconne d’etre abonne a des revues comme Mon Famas et ma Maison, 4×4 magazine et Eastern Brides. Raison pour laquelle je me suis permis de te contredire : il y a [sans doute] des lectures de beauf.

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  14. Plutôt que « beauf », qui est une catégorie sociologique, ou disons un mot de snob (ma tante, très snob, parle beaucoup des beaufs par exemple), vous devriez utiliser des mots dotés d’un sens précis. Le médiocre, le vulgaire, le mesquin, le radin, le passionné de 4×4, l’amateur de boeuf bourguignon. Car le beauf, c’est comme le barbare, c’est l’autre, celui qui ne partage pas mes bons goûts et ma culture noble.
    Si j’étais provocateur (heureusement que je ne le suis pas), je dirais qu’un homme intelligent ne peut pas utiliser le mot beauf, il a trop conscience de la pluralité des mondes.

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  15. ce serait provocateur de dire cela en effet, mais ce serait surtout un peu futile. Comment un « homme intelligent » pourrait-il ignorer « une catégorie sociologique » ? Et je ne crois pas au discours interesse taxant d’elitisme culturel lescontempteurs du beauf. D’abord aprce qu’il decrit surtout des comportements poltiques. Et en realite le beauf n’est pas du tout un autre que la brute ingoblement masculine tapie en chacun de nous…

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  16. « la sagesse populaire : le beauf a des rouflaquettes, des costards a carreaux, il se prend pour un vrai mec etc » .C’est du Renaud tout craché ca ou alors je metrompe, Renaud en sage populaire, faut voir…
    « Le jour ou le soleil ne brillera que pour les cons il aura les oreilles qui chauffent/Mon beauf. »

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  17. C’est bien utile d’avoir son beauf, son nègre, son pauvre, son bobo, ça permet de lâcher du lest, de « se tromper de colère » (comme il est dit du raciste ). Sans ces catégories sociales qui font paratonnerre, le nombre d’ulcères et de cancers augmenterait certainement, et pas qu’en Ulster. Le problème est que l’on peut très facilement devenir le beauf de l’autre.

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  18. « la brute ingoblement masculine tapie en chacun de nous »

    Quelle belle coquille que voilà, brillante à souhait pour le coquillologue. Il fallait bien sûr lire de l’ignoble et de l’ingobable, du franchement pas assimilable tant « la brute masculine » est proche du foutage de gueule. La lettre « n » d’ignoble qui saute, c’est tout ça de « haine » en moins mais tout de même dur à avaler.

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  19. les proverbes de mon cru (ou comment j’ai construit certains de mes commentaires):

    à la saint Patrick, tu liras Pamuk.

    Allah sans Pamuk, à la saint Patrick!

    Qui lit Pamuk là Patrick!

    Patrick qui trique Pamuk qui muk!

    Qui l’a pas trick l’a pas muk!

    A la Trique! A la Muk!

    Trique ta Muk!

    Triktam!

    Niktam!

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