Mon dernier jour en Arabie saoudite…

… si Dieu le veut

Je vous écris depuis l’appartement de fonction que j’avais à Riyad pour pouvoir vivre et dormir lors de mes nombreuses missions en Arabie saoudite pour le compte du ministère de la Culture. Mes valises sont faites et j’attends Mohammed qui me conduira à la gare. Je tente d’éviter l’aéroport de Riyad, pour cause de bombardement yéménite, et je me rends donc en train dans la charmante ville de Buraidah, afin de me rendre à Munich dans quelques jours.

J’ai abandonné un certain nombre de choses accumulées pendant les trois ans de ma collaboration avec le ministère, et j’ai eu le plaisir d’en faire cadeaux à deux personnes qui me sont chères, dont j’ai trop peu parlé sur ce blog.

D’abord Mohammed, qui est un de mes grands amis et qui me soutient admirablement. Parfois, il me conduit, parfois il m’aide dans mes démarches. Il m’assiste et reçoit de ma part un peu d’argent. Et Sharifa, qui a elle aussi joué un rôle positif et souriant dans des tâches de la vie quotidienne.

Aujourd’hui, ils sont revenus tous les deux et se sont servi parmi tous les objets que j’ai dû acheter et que j’ai eu la flemme de vendre. Il y avait toutes sortes de choses pour la cuisine, le linge, le couchage : une myriade d’objets pour chacun.

La guitare que j’ai achetée ici, j’ai décidé de la garder et d’essayer de la prendre avec moi en Europe. Je crois qu’elle est de relativement bonne qualité.

Je me retrouve maintenant assez déprimé, mais uniquement parce que, pour moi, les déménagements sont des moments très stressants. Devoir mettre ses affaires en ordre et tout organiser, cela me chagrine beaucoup. Mais il est évident que ce sont aussi des moments extrêmement importants : ils permettent justement de remettre les choses en ordre, de se débarrasser de ce qui n’est pas nécessaire, de s’alléger et de partir le cœur un peu plus léger. C’est donc un stress positif, une déprime passagère qui est bonne pour la santé… cathartique en quelque sorte.

Surtout, nous avons rempli la voiture de Mohammed avec tous ces objets que j’ai donné. Je ne savais même pas qu’ils pouvaient intéresser quelqu’un. J’étais surpris et heureux de voir que d’autres personnes les désiraient. Voir notamment le sourire de Sharifa dans la voiture de Mohammed, au moment où ils sont partis, m’a réchauffé le cœur.

Elle me disait : « Oui, ça, ça pourrait être bien pour une de mes filles. Ça, ça pourrait être bien pour mon mari. Ça, oui, ça non… »

Mohammed, lui, a décidé de prendre beaucoup de choses, mais pas pour sa propre famille, car je connais son appartement, il est déjà complètement équipé. Il y vit avec ses enfants, sa belle-fille et ses petits-enfants. Sa femme est décédée l’an dernier. Il vit donc dans une situation familiale assez complète.

Mohammed va surtout redistribuer les choses qu’il a prises chez moi à sa propre communauté, ou à des gens qu’il considère comme étant dans le besoin. Cela le remplit de joie et lui donne un statut de pouvoir disposer d’un ensemble d’objets à distribuer comme des cadeaux.

Cela m’a fait encore une fois penser au chef nambikwara chez Lévi-Strauss, dont l’un des rôles principaux est précisément de distribuer des cadeaux.

Cela me remonte donc le moral de voir que des choses que j’ai accumulées soient utiles à des gens qui sont peut-être dans le besoin, peut-être pas, mais auprès desquels elles vont en tout cas circuler. Elles vont rejoindre les communautés du sous-continent indien ou d’Afrique, puisque Sharifa est érythréenne et Mohammed pakistanais.

Ici commence le royaume : Virgile Gémonet et Ibrahim Nahdi en opération à Riyad

Le livre est sorti il y a quelques semaines, et je n’ai pas encore eu l’occasion de le tenir entre mes mains. J’aurais pourtant quelques mots à en dire, puisque j’ai assisté en partie à son élaboration. Ici commence le royaume est d’abord un livre de photographies de Virgil Gémonet, accompagné d’un texte d’Ibrahim Nahdi. Deux hommes que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Riyad, et dont la collaboration m’a semblé peu probable mais dont le résultat est particulièrement intéressant.

Virgile Gémonet est un excellent artiste visuel et documentariste, doté d’une personnalité aussi chaleureuse qu’attachante. C’est un homme énergique, curieux, qui sait fouiller une ville et qui aime rencontrer des inconnus. Il sait se promener et regarder ; là où d’autres restent dans leur chambre d’hôtel où se limitent aux lieux culturels, lui sait chercher des détails auxquels personne ne prête attention, et il y trouve des images.

Riyad se prêtait bien à cet exercice. La capitale saoudienne reste une ville relativement peu connue et peu aimée. Elle n’a ni le pouvoir de fascination de Dubaï, ni l’harmonie de Mascate, ni l’opulence de Doha, ni la beauté historique des vieilles villes yéménites. Elle ne bénéficie pas non plus d’un imaginaire visuel aussi solidement établi que les grandes métropoles américaines, dont nous connaissons les rues avant même d’y avoir mis les pieds, tant le cinéma a façonné notre regard.

C’est précisément ce qui rend Riyad intéressante. On peut y arriver sans trop savoir ce qu’on est censé voir. La ville n’est pas encore enfermée dans une série de clichés qui en détermineraient à l’avance la perception. Elle attend, en quelque sorte, qu’un regard lui donne une forme. Pour un photographe, c’est une situation assez précieuse : il ne s’agit pas de sublimer une image connue mais de l’ « inventer », comme on invente un trésor.

Gémonet s’est livré à ce travail avec une grande liberté. Ses photographies explorent les visages, les lignes architecturales, les compositions géométriques, les matières et le grain de la couleur. Il joue avec les formes, les répétitions, les contrastes. Certaines images semblent se concentrer sur une ligne, d’autres sur une texture, d’autres sur la puissance des regards d’un visage voilé. Son travail de sérigraphie participe à cette recherche. Il ne s’agit pas simplement de photographier Riyad, de rapporter des souvenirs ou de documenter une ville en pleine transformation. Il s’agit de produire un regard.

C’est à partir de là qu’intervient Ibrahim Nahdi, dont le texte m’a dérouté, donc intéressé. Je reviendrai un jour plus longuement sur cet écrivain, dont j’aime autant la personnalité que la trajectoire. Ibrahim est francophone, anglophone et arabophone. Il écrit dans ces trois langues avec une aisance similaire. On pourrait le croire saoudien tant Riyad est au centre de son existence, et pourtant ses parents sont français et tunisiens. Il possède ainsi plusieurs héritages culturels, auxquels s’ajoute une connaissance intime de la société saoudienne. Cette pluralité n’est pas chez lui une affaire de théorie ou d’identité affichée : elle constitue sa manière d’habiter le monde.

J’ai moi-même assisté à une partie de la rencontre entre les deux hommes. Ibrahim avait rencontré Virgile dans un café de Riyad, et je les ai rejoints à cette occasion. Il y avait quelque chose d’assez réjouissant à voir ces deux personnalités, très différentes l’une de l’autre, chercher une manière de travailler ensemble. Ibrahim aurait pu se contenter de commenter les photographies, d’expliquer ce que l’on voit, de proposer une succession de textes correspondant aux différentes images. Il a choisi une autre voie.

Il s’est arrêté sur le prénom du photographe : Virgile. Et ce prénom lui a ouvert tout un espace littéraire.

Virgile, c’est d’abord le poète latin, l’auteur des Bucoliques et de l’Énéide. Mais c’est aussi le guide de Dante dans la Divine Comédie, celui qui accompagne le poète florentin à travers l’Enfer et le Purgatoire, avant que d’autres guides ne le conduisent au Paradis. Or, dans le Riyad d’aujourd’hui, les rôles se trouvent inversés : c’est Ibrahim qui accompagne Virgile dans la ville. L’écrivain devient le guide du photographe, et Riyad prend, avec un peu d’imagination, la place d’un nouvel au-delà à explorer.

Le rapprochement est amusant, et Ibrahim ne se prive pas de jouer avec lui. Comment ne pas penser à Abū al-ʿAlāʾ al-Maʿarrī, le grand écrivain arabe du XIe siècle, et à sa Risālat al-Ghufrān, l’Épître du pardon ? Dans ce texte extraordinaire, composé plusieurs siècles avant la Divine Comédie, le lecteur découvre lui aussi un voyage dans l’autre monde, où les figures de la tradition littéraire et religieuse sont mises en scène avec une liberté et une ironie remarquables. L’existence d’une influence directe sur Dante ne fait aucun doute pour Ibrahim Nahdi, qui en tire une méditation à érudite.

Il y a une autre dimension dans ce texte, qui commente plus discrètement les photos. Les images de Virgile procèdent volontiers par catégories : des lignes, des visages, des formes architecturales, des éléments urbains qui se répètent et se répondent. Le regard organise le réel, le découpe, le classe, cherche des régularités. Ibrahim a choisi de faire écho à cette démarche en inventant un narrateur qui, lui aussi, ne peut s’empêcher de classer le monde. Il invente des catégories, puis des sous-catégories, puis des subdivisions supplémentaires, appliquant à peu près à tout ce qui l’entoure une manie classificatoire qui confine à la folie.

Lorsque j’aurai enfin reçu l’ouvrage, je pourrai vous en montrer quelques photographies et vous en parler plus concrètement. En attendant, Ici commence le royaume mérite déjà que l’on s’y intéresse : pour le regard singulier que Virgile Gémonet pose sur Riyad, et pour la façon dont Ibrahim Nahdi transforme une promenade dans la capitale saoudienne en une petite aventure littéraire, entre Dante, al-Maʿarrī et la manie de vouloir mettre le monde en catégories.

Adieux pleins de joie et de retenue fatiguée

Dans cette photo de famille, on voit le petit chien pointer le bout de son museau, preuve que mon action conciliatrice a porté ses fruits. Il n’a plus peur de mes beaux-parents et s’approche pour être sur la photo lui aussi.

Cette semaine fut riche en émotions car l’état de santé de certaines personnes se dégradent. Alors oui, nous avons noué des liens d’autant plus forts qu’ils sont soulignés par une aide physique, corporelle, qui ne peut laisser l’âme indifférente.

Vous voyez sur cette photo, au-dessus de ce paragraphe, que la jeune voisine soutient mon beau-père car il lui est difficile de rester en équilibre debout.

Derrière nos sourires, il y a donc une vraie joie profonde de se retrouver et de s’être soutenus les uns les autres.

Car, on le dit beaucoup mais c’est vrai, quand on aide et qu’on se rend utile à quelqu’un, en réalité, c’est tout autant le soignant qui est aidé par le soigné.

De même que l’ethnologue Nastassja Martin refuse d’écrire qu’elle a été attaquée par un ours, mais qu’il y a eu un événement-rencontre entre une femme et un fauve, chacun laissant sa trace chez l’autre, de même, entre Youssef et le sage précaire, il y a eu rencontre et chacun laisse sa trace.

J’espère recevoir de mon beau-père un peu de sa joie de vivre, de sa faculté de danser et de chanter, de se tenir debout même quand il perd l’équilibre et la masse musculaire.

Ma belle-mère, elle, reste dans un état stationnaire, et elle aussi a appris à aider son mari pour manger ses yaourts. Le petit chien, on le voit, est déjà fidèle à sa nouvelle maîtresse, et si Dieu le veut, va apporter son aide à la famille.

Cette séance de photos était épuisante pour mes beaux-parents. Il n’y a pas eu de larmes à notre départ, car la fatigue était plus grande que la tristesse.

La passion qui dominait dans ces adieux était la retenue et l’appel de la sieste.

Croire aux fauves en Tunisie

Quand on passe quelques jours à la ferme de Ftiss, Tunisie, on est tellement loin de tout et coupés de toute connexion internet qu’on dort à poings fermés dès huit heures ou neuf heures du soir. On est réveillés par le muezzin et le coq avant le lever du soleil.

À Ftiss, la lecture est aussi une activité plus intense qu’ailleurs. J’ai d’abord cru que j’avais de la chance car c’était toujours de très bons livres que j’avais sous la main quand j’étais chez mes beaux-parents : J.-G. Ballard, E. Vuillard, E. Ferrante, J. Rolin, j’étais toujours verni. Jusqu’à ce que je m’aperçoive que c’est le lieu qui augmente la concentration et l’intensité de l’acte de lire.

Les sillons des champs de Ftiss, comme les lignes d’écriture d’un livre trop grand pour nous

Nastassja Martin est un nom qui est revenu trois fois dans ma vie cette semaine du 18 au 25 septembre. Son livre Croire aux fauves étaient dans ma valise de voyage en Tunisie. Une conférence lui était consacrée dans le colloque où nous nous illustrâmes Hajer et moi sur le campus d’Aix-Marseille. Enfin, le podcast de France culture consacré à Tristes Tropiques  lui faisait la part belle.

Cela m’a motivé à lire Croire aux fauves car, avec de telles coïncidences, c’est dur de ne pas y voir un signe du destin, quelque chose à ne pas rater.

Nastassja Martin est une ethnologue qui étudiait le peuple Even dans le Kamtchaka, la péninsule volcanique de Sibérie. En 2015, elle se retrouve face à un ours et l’ours l’attaque, lui croque le visage, la mâchoire avant de s’enfuir. L’ethnologue s’est défendue à l’aide d’un piolet d’alpinisme. Elle a cru mourir, elle a survécu par miracle et elle est restée défigurée. Le récit est une belle méditation sur la rencontre entre l’homme et la bête féroce. 

« L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. » (Croire aux fauves, p. 140)

Enfin un beau livre sur la Sibérie et sur la sauvagerie, nous qui n’avions que des proses faussement poétiques sur le lac Baïkal. On a de quoi en vouloir à nos médias qui tendent le micro à des cuistres, des peoples et des « fils de » plutôt qu’à de vrais auteurs qui ne se limitent à être de meilleurs écrivains que Sylvain Tesson : ils sont aussi de meilleurs voyageurs et, lorsqu’ils voyagent, plutôt que de fuir toute relation avec les gens pour boire de la vodka et remplir des carnets de poésie, savent parler des langues étrangères et savent créer des relations humaines.

Nastassja Martin nous relate de belles rencontres avec des femmes appartenant à ces peuples indigènes, sauf qu’elle appelle ces peuples des « collectifs autochtones ».

Un récit trop court pour une semaine de vacances dans une ferme pleine d’animaux domestiques, où les seuls fauves qui traînent sont effrayés par Billy the Kid, le chien attaché qui me lèche la main avec affection quand je m’approche. Un beau récit tellement court qu’on décide de ralentir la lecture et de garder les dix dernières pages pour la fin de semaine. Comme un gâteau que l’on fait durer pour que le plaisir ne disparaisse jamais.

Mes pauvres beaux-parents et notre destin d’infirmiers

Mon pauvre beau-père, que j’appelle « mon père » en arabe, abi , semble être atteint d’une maladie que je n’ose nommer, et ma belle-mère d’une maladie stable mais qui la rend dépendante depuis une dizaine d’années déjà.

Mon pauvre père ne se lève plus qu’avec difficulté et, lui qui était mon modèle de vie quand il chantait et dansait dans tous les mariages de la région, fait appel à moi pour manger.

Jour après jour, je suis requis pour faire des choses que je n’avais pas prévu de faire. Des corvées que je suis dans l’obligation de faire car on me met devant le fait accompli.

Tout lâche que je suis, en vertu des préceptes de la sagesse précaire qui préconise la plus grande pusillanimité devant les difficultés de la vie, je n’ai pas réussi à me dérober à mes responsabilités : ça a commencé avec les changements de chemises ou de manteau quand j’étais en voyage l’hiver dernier. Je ne pensais pas aller au-delà. Changer les vêtements de quelqu’un d’autre que mon épouse, je pouvais le faire sans vomir dans de strictes limites. Il fallait que ce soit en plein jour, les couches les plus extérieures de la tenue vestimentaire, en public et que l’action ne dure pas plus d’une minute. Après avoir aidé mon beau-père à enfiler ou retirer manteau et pull en laine, je pensais valoir le prix Nobel de la santé. 

Cette année, son handicap était plus grand et il avait du mal à manger sa soupe. Il y eut un moment où l’on me demanda de lui faire manger un yaourt. J’étais outré qu’on attende cela de moi mais je me suis exécuté car tout le monde était très occupé.  

Chaque fois que j’administrais un service de type infirmier, ou aide-soignant, je pensais que c’était la dernière fois, que je ne faisais cela que pour dépanner momentanément. Chaque jour pourtant j’avais de nouvelles tâches qui m’attendaient et qui me remplissaient d’effroi. 

Changer les vêtements en totalité, sous-vêtements inclus. Faire la toilette. Faire prendre une douche. Et même, horresco referens, aller aux toilettes… 

Moi qui suis un égoïste accompli face à la maladie et à la vieillesse, moi qui préfère mourir qu’affronter le moindre test médical, je n’ai pas le choix, je dois ouvrir les yeux devant la réalité.

Heureusement, Abi est une bonne nature, toujours agréable et reconnaissant, et trouve naturel que je l’aide, n’ayant d’autre ressource. Il n’y a donc aucune gêne chez lui, ce qui facilite mon action.

Funérailles chantées à Ftiss

Soleil levant, Ftiss, septembre 2026

La grand-mére de Hajer est décédée le jour où nous donnions une conférence dans un colloque à la fac d’Aix-Marseille. Un vendredi.

Un de ses oncles qui a fait le déplacement depuis l’Europe m’a dit : « Je suis venu dès hier car je pensais qu’elle mourrait un vendredi. Elle mérite de mourir un vendredi. J’ai dit à mon frère de ne pas rentrer en Amérique avant vendredi mais il ne m’a pas écouté. »

Nous sommes partis en Tunisie le lendemain matin, samedi, pour participer un peu aux funérailles. Quand nous sommes arrivés, la grand-mère était déjà en bière, dans le cimetière familial de Ftiss. On m’a autorisé à aller la voir avec Hajer, mais à condition de bien faire le rappel des « quatre réponses ». L’oncle de Hajer m’a expliqué que les hommes sont allés l’enterrer aujourd’hui et ont prononcé les paroles qui conviennent pour que l’âme de la défunte aille au paradis. Les anges, notamment, viendront lui poser quatre questions et les dernières paroles qui sont prononcées sur la tombe sont là pour aider son âme à répondre correctement à quatre questions : Combien y a-t-il de Dieux ? Qui est son messager ? Quelle est ta religion ? Quel est ton Livre saint ? Il faudra donc qu’on n’oublie pas avant de quitter le cimetière de bien dire en arabe : Il n’y a pas de dieu autre que Dieu, Mohammed est son messager, ma religion est l’islam, mon livre saint est le Coran. 

Etrange, me dit-on, de devoir rappeler ces réponses-là… Dieu qui voit tout serait donc susceptible d’oublier ce qui fut la foi de la grand-mère ?

Le soir, nous rejoignons la ferme de l’oncle Mohammed, décédé récemment lui aussi, où se déroule la veillée funéraire. Pendant que nous mangeons le couscous que l’on nous sert, résonnent les chants et les prières qui sont proférés collectivement quelque part dans la maison. C’est la deuxième fois que j’assiste à une veillée funèbre à Ftiss.

Lire aussi

Mort d’un enfant Nahdi

La Précarité du sage, août 2023

Dans l’encadrement de la porte du salon, je vois mon beau-père assis un peu avachi, probablement fatigué après quelques heures de chants et de psalmodie. J’ôte mes chaussures et vais m’asseoir près de lui. Pour éviter de montrer que je le remets d’aplomb, je le prends dans mes bras et le redresse discrètement. Prends des coussins et le cale, puis j’écoute les trois leaders de la soirée funéraire. Un jeune qui doit être un imam de Bou Arada, un vieux qui connaît bien le repertoire et un autre entre-deux-âges qui semble être apparenté au clan des Nehed, le nom de famille de Hajer.

Beaucoup des performances consistent en genres variés : des chants, des histoires rimées et reprises en chœur, des invocations, des récitations de sourates du coran et des prières. Ces chants ne sont pas de douces musiques doloristes. Ce sont au contraire des psalmodies fermement rythmées à voix très hautes pour être entendues par une âme fatiguée et désorientée qui vient de mourir et qui est sur le point de quitter son corps pour rejoindre l’administration du Créateur. Il s’agit de soutenir l’âme du mort dans son dernier effort, comme si le but de cette soirée n’était pas que la défunte « repose en paix », mais au contraire d’aider son âme à voyager jusqu’au Ciel. L’ambiance spirituelle est très fervente, mais fervente dans un sens propulsif. On se regroupe tous pour constituer un moteur mystique qui donne de l’élan à la grand-mère. Je sens aussi qu’il convient d’éloigner, grâce à nos voix éclatantes, les démons et les mauvais esprits qui auraient la mauvaise idée de traîner autour d’elle.

Quelques cousins de Hajer se chargent du service et servent des jus de fruit, des thés, des cafés, disposent des assiettes de dattes, de raisins et de sucre.

Ma sourate préférée est soudain récitée : Al Rahman. Pourquoi elle plutôt qu’une autre ? Probablement parce qu’elle propose une description concrète de la douce vie que le paradis réserve à ceux qui y sont acceptés. Mais alors que cette sourate est d’habitude extrêmement mélodieuse, d’autant plus mélodieuse qu’elle comporte un refrain, ce soir elle était psalmodiée au pas de charge, dans un rythme binaire et saccadé. Une fille de trois quatre ans vient solliciter l’attention de son père, qui la garde dans ses bras pendant qu’il écoute les chants. Je suis pris par un léger sentiment de tendresse amère et mes larmes me montent aux yeux en pensant à la femme de ma vie qui n’a pas pu avoir d’enfant. 

Vers la fin de la cérémonie, quelques femmes entrent dans le salon pour prier avec nous, ainsi que d’autres enfants. L’ambiance est détendue et les enfants de nos fermes apportent beaucoup de joie à notre assemblée. J’ai demandé à Hajer le lendemain ce que les femmes faisaient pendant que nous travaillions à sauver l’âme de l’ancêtre. « Nous discutions entre nous dans le salon des femmes. Moi, je n’avais pas grand-chose à dire, alors j’ai écouté les histoires de mes tantes. » Hamdoullah, que Dieu te protège dans Sa grande tendresse, toi la femme de mes rêves.

Les jours qui suivirent, chaque fois que je conduisais ma famille dans la voiture de location, je longeais le cimetière familial et m’exclamait « Ta mère ! » à Youssef. Ce dernier se lançait alors dans des invocations, et nous murmurions la Fatiha, la première sourate du coran, chacun pour soi-même.

Un petit chien tunisien sans prénom

D’ordinaire les chiens dans les fermes tunisiennes sont attachés et ont une fonction essentielle mais délétère : aboyer comme des fous dès qu’un étranger approche. Faire peur et éloigner les rôdeurs. Leur vie, vue de loin, semble vraiment misérable.

Mais à notre arrivée à Ftiss, mon beau-frère m’a dit que celui-ci n’avait pas vocation à être attaché. Il était là pour apporter de la vie au contraire, ce qui me réjouissait.

Nous avions parlé de cela la dernière fois. Les deux parents qui vivent dans la ferme n’ont pas seulement besoin d’aide à domicile et d’auxiliaire de vie, ils ont besoin de contact, d’échanges, de joie de vivre autour d’eux.

Or mon beau-père n’aimait pas trop les chiens et chassait celui-là quand il mettait la patte dans la cour intérieure. Le petit chien, par conséquent, avait peur de nous tous, et tendait à imiter les autres chiens qui, attachés à une corde, s’évertuaient à aboyer même quand il n’y avait aucun rôdeur à l’horizon.

J’ai donc essayé de l’apprivoiser, ce petit chien, et de lui donner un nom. Le problème est que le nom qui me venait était déjà pris par un de ceux qui sont attachés et que j’avais baptisé quand il était petit et que je lisais le dernier roman d’Eric Vuillard : Billy the Kid.

Je réussis à m’approcher de lui et un jour, victoire, il me lécha la main et accepta de se laisser prendre dans mes bras. Il tremblait un peu parce que pour lui, les humains sont des êtres méchants et toujours de mauvaise humeur.

Il n’était pas très confiant mais comme les chiens sont des anciens loups qui ont choisi le camp de l’homme il y a quelques centaines de milliers d’années, tout chien est par principe adoptable, domptable et domesticable en peu de temps.

Il ne résiste jamais aux hommes car il est par définition programmé pour se rendre utile aux hommes et à tout recevoir des hommes. C’est le choix que son ancêtre a fait, et aujourd’hui, il ne connaît pas d’autre salut que la vie humaine, avec ses bonheurs et ses détresses.

Son prénom ne s’accrochait pas sur lui. Je ne pouvais l’appeler que « petit chien ».

Quand je l’approchais de mon beau-père, il tremblait de tout son corps. Il fallait prendre un peu de temps pour que ces deux-là s’apprécient.

Je connais mon beau-père, il est de nature affective et trouve toujours de quoi rigoler. Au début, il ne comprenait pas l’intérêt de voir un chien dans l’espace domestique mais il n’a pas fallu beaucoup de jours pour qu’il fonde de tendresse pour la mignonnerie de ce petit regard espiègle et qui respire l’intelligence.

Voyage en Tunisie de septembre 2026

Depuis Marseille où Hajer et moi fêtions notre dixième anniversaire de mariage, la nouvelle nous parvint que la grand-mère venait de mourir. Nous partîmes aussi sec à Tunis pour assister aux funérailles.

Nous avons loué une voiture de marque indienne qui avait l’avantage d’être petite et légère, donc peu consommatrice d’essence, et assez élevée pour emprunter les pistes accidentées de Ftiss.

Voiture de la marque Mahindra louée à l’aéroport de Carthage.

Je raconterai une autre fois la veille funéraire car un tel événement mérite un chapitre à lui seul.

Nous sommes restés une semaine entière dans la ferme de Ftiss où, en 2016, Hajer et moi avons accepté de nous unir devant Dieu et devant les hommes. C’était donc un voyage impromptu qui aurait dû être prévu et organisé de longue date, comme si la grand-mère, en mourant, s’était mêlée de nous envoyer un signe : ne fêtez pas votre union à Marseille, petits mécréants, revenez immédiatement à Ftiss.

La semaine s’est déroulée sous le signe des animaux. J’ai beaucoup traîné avec les chiens. Ceux que j’avais baptisés lors de mon dernier passage, ont grandi et m’ont reconnu à l’odeur et à l’ouïe, c’était très impressionnant.

Un petit chien est apparu que mon beau-frère Tarek a introduit dans la famille. Il a décidé de ne pas attacher celui-ci pour en faire un compagnon aux vieux parents. Très bonne idée, sauf que la famille se méfie des chiens et tendent à les chasser quand ils entrent dans la cour intérieure de la ferme.

J’ai cherché toute la semaine à lui donner un nom mais je n’ai pas trouvé. Je n’étais convaincu par aucune de mes tentatives. J’ai quitté la ferme en l’appelant « le petit chien ».

Les autres animaux ne sont pas en reste. J’ai trouvé qu’en ces temps de difficultés économiques, les poules et les dindes se portaient comme des charmes. Les pintades en particulier m’ont impressionné par leur beauté ardoise et le goût délicieux que leur chair apporte à la chorba tunisienne : une soupe de tomate à l’orge ou à je ne sais quelle céréale.

« Stop, Falsch »

Nous fûmes au Vigan, dans notre demeure cévenole, et nous étions sur la route pour aller à Munich, dans notre demeure bavaroise.

Vers la frontière entre l’Autriche et l’Allemagne, nous voyons sur un panneau de route une main qui nous demande de nous arrêter. Une sorte de panneau officiel, mais avec un étrange air de sens interdit : une main devant nous qui nous dit clairement « Stop, falsch ».

Hajer elle-même, qui est pourtant une très bonne germanophone, ne comprend pas vraiment ce que cela veut dire. Alors nous échafaudons des hypothèses.

Peut-être que cela signifie : « Arrêtez, c’est une erreur ». Ou bien : « S’arrêter est une erreur ».

D’après moi, c’est un petit peu ça que ça voulait dire. Ne jamais s’arrêter de peur de tout voir s’écrouler.

Stop, Falsch. Quel étrange panneau.

Hajer a eu une autre interprétation, nettement plus géopolitique :

« N’allez pas plus loin, vous vous retrouveriez en Allemagne, ce qui représente une erreur manifeste. »

Nous n’avons pas encore tranché, mais les services de la sagesse précaire vous tiendront informés des développements éventuels de la situation interprétative.

La culture arabe met le voyage au cœur de sa civilisation

La grande leçon du livre de Houari Touati est peut-être la suivante : aucune civilisation n’a accordé au voyage une place aussi centrale que la civilisation arabo-musulmane médiévale.

Le voyage y est partout. Il structure la religion, la transmission du savoir, la formation des savants, la circulation des livres, l’apprentissage des langues et la quête de légitimité intellectuelle. Se déplacer n’est pas une activité marginale : c’est une condition de l’excellence.

Cette centralité explique l’émergence d’un phénomène culturel exceptionnel : la rihla. Le mot désigne à la fois le voyage et le récit de voyage. Plus qu’un simple thème littéraire, la rihla devient un genre reconnu à part entière, avec ses codes, ses attentes et ses chefs-d’œuvre.

Bien sûr, d’autres civilisations ont produit des récits de déplacement. Les Grecs avec Hérodote, les Romains, les Chinois ou les pèlerins médiévaux européens ont laissé des témoignages précieux. Mais ces textes restent généralement rattachés à des genres considérés comme plus nobles : l’histoire, la géographie ou la chronique.

Dans le monde arabe, au contraire, le récit de voyage acquiert progressivement une autonomie remarquable. Les œuvres d’Ibn Jubayr, d’Ibn Battûta et de nombreux autres auteurs témoignent de cette maturité littéraire.

On peut ainsi avancer que les Arabes ont été les véritables précurseurs du travel writing moderne, bien avant que les Britanniques n’en fassent l’un de leurs genres de prédilection. En ce sens, ils apparaissent comme les premiers à avoir reconnu pleinement le récit de voyage comme une forme littéraire autonome.

C’est peut-être là l’une des conclusions les plus stimulantes du livre de Houari Touati : le voyage n’est pas seulement un sujet de la civilisation arabo-musulmane. Il en est l’un des principes fondateurs.