Mon dernier jour en Arabie saoudite…

… si Dieu le veut

Je vous écris depuis l’appartement de fonction que j’avais à Riyad pour pouvoir vivre et dormir lors de mes nombreuses missions en Arabie saoudite pour le compte du ministère de la Culture. Mes valises sont faites et j’attends Mohammed qui me conduira à la gare. Je tente d’éviter l’aéroport de Riyad, pour cause de bombardement yéménite, et je me rends donc en train dans la charmante ville de Buraidah, afin de me rendre à Munich dans quelques jours.

J’ai abandonné un certain nombre de choses accumulées pendant les trois ans de ma collaboration avec le ministère, et j’ai eu le plaisir d’en faire cadeaux à deux personnes qui me sont chères, dont j’ai trop peu parlé sur ce blog.

D’abord Mohammed, qui est un de mes grands amis et qui me soutient admirablement. Parfois, il me conduit, parfois il m’aide dans mes démarches. Il m’assiste et reçoit de ma part un peu d’argent. Et Sharifa, qui a elle aussi joué un rôle positif et souriant dans des tâches de la vie quotidienne.

Aujourd’hui, ils sont revenus tous les deux et se sont servi parmi tous les objets que j’ai dû acheter et que j’ai eu la flemme de vendre. Il y avait toutes sortes de choses pour la cuisine, le linge, le couchage : une myriade d’objets pour chacun.

La guitare que j’ai achetée ici, j’ai décidé de la garder et d’essayer de la prendre avec moi en Europe. Je crois qu’elle est de relativement bonne qualité.

Je me retrouve maintenant assez déprimé, mais uniquement parce que, pour moi, les déménagements sont des moments très stressants. Devoir mettre ses affaires en ordre et tout organiser, cela me chagrine beaucoup. Mais il est évident que ce sont aussi des moments extrêmement importants : ils permettent justement de remettre les choses en ordre, de se débarrasser de ce qui n’est pas nécessaire, de s’alléger et de partir le cœur un peu plus léger. C’est donc un stress positif, une déprime passagère qui est bonne pour la santé… cathartique en quelque sorte.

Surtout, nous avons rempli la voiture de Mohammed avec tous ces objets que j’ai donné. Je ne savais même pas qu’ils pouvaient intéresser quelqu’un. J’étais surpris et heureux de voir que d’autres personnes les désiraient. Voir notamment le sourire de Sharifa dans la voiture de Mohammed, au moment où ils sont partis, m’a réchauffé le cœur.

Elle me disait : « Oui, ça, ça pourrait être bien pour une de mes filles. Ça, ça pourrait être bien pour mon mari. Ça, oui, ça non… »

Mohammed, lui, a décidé de prendre beaucoup de choses, mais pas pour sa propre famille, car je connais son appartement, il est déjà complètement équipé. Il y vit avec ses enfants, sa belle-fille et ses petits-enfants. Sa femme est décédée l’an dernier. Il vit donc dans une situation familiale assez complète.

Mohammed va surtout redistribuer les choses qu’il a prises chez moi à sa propre communauté, ou à des gens qu’il considère comme étant dans le besoin. Cela le remplit de joie et lui donne un statut de pouvoir disposer d’un ensemble d’objets à distribuer comme des cadeaux.

Cela m’a fait encore une fois penser au chef nambikwara chez Lévi-Strauss, dont l’un des rôles principaux est précisément de distribuer des cadeaux.

Cela me remonte donc le moral de voir que des choses que j’ai accumulées soient utiles à des gens qui sont peut-être dans le besoin, peut-être pas, mais auprès desquels elles vont en tout cas circuler. Elles vont rejoindre les communautés du sous-continent indien ou d’Afrique, puisque Sharifa est érythréenne et Mohammed pakistanais.

Six fois une heure sur Tristes tropiques

Il n’y a que France culture qui nous offre ce genre de cadeaux. Six heures de radio sur un livre. Pas n’importe lequel, un des livres du XXe siècle que je préfère : Tristes tropiques, de Claude Lévi-Strauss.

Des heures de radio produites en 2026, à propos d’un ouvrage publié en 1955. Le pied intégral.

Beaucoup d’archives de haute qualité, des archives qui font rêver le sage précaire plus que n’importe quoi d’autre.

D’abord la voix du grand Claude Lévi-Strauss lui-même. On l’entend à toutes les époques et c’est toujours un régal. Mais on entend aussi sa femme Monique, celle qui a relu et commenté les pages de Tristes tropiques. J’ai adoré l’entendre parler avec joie des éclats de rire que le texte provoquait chez elle, et du fait qu’elle ne couchait sur le papier que ses commentaires négatifs, ce qu’il fallait changer ou supprimer.

Grand regret en revanche de ne jamais entendre la voix de l’épouse qui, elle, vivait au Brésil avec Claude et voyageait avec lui. J’entends depuis longtemps parler de cette Dina Lévi-Strauss, elle aussi « philosophe », elle aussi intéressée à l’idée de devenir ethnologue pour fuir le côté trop abstrait de la philosophie. Dina semble avoir eu pas mal d’importance dans les aventures du grand homme, beaucoup d’influence sur sa pensée et son écriture, un impact certain sur la faisabilité des voyages de mission en forêt amazonienne, un rôle indéniable sur sa carrière, et pourtant on ne l’entend jamais dans ces six heures de documentaire radiophonique.

Je reviendrai sur Dina, qui a repris son nom de jeune fille après son divorce, pour redevenir philosophe. Tout ce que j’ai envie d’en dire à cette minute, c’est que nous travaillions à ce moment-là sur une conférence consacrée à Thierry Mauger, et que nous essayions de faire une place à Danielle, l’une des épouses du photographe qui lui a ouvert les portes du riche monde féminin de l’Arabie du sud. Nous reparlerons de tout ceci.

Dans ces six heures de radio, on entend aussi Jean Malaurie, l’éditeur explorateur de la collection « Terre humaine » qui a accueilli Tristes tropiques, et tant d’autres intervenants passionnants. On entend tel et telle, on en entend des vertes et des pas mûres.

On entend surtout la voix et l’intelligence de Nastassja Martin, l’ethnologue française qui s’est fait bouffer par un ours en Sibérie et qui a écrit un très beau livre pour essayer de comprendre ce qui lui est arrivé. Ce qu’elle dit de Tristes tropiques est passionnant car on sent qu’elle n’a pas lu ce livre d’une manière détachée. Pour elle comme pour moi, cette lecture a été une révélation qui a changé le cours de l’existence. Elle est devenue ethnologue sous le coup de cette lecture. Le sage précaire, lui, a préféré devenir chef, leader charismatique et dictateur dubitatif.

 

Adieux pleins de joie et de retenue fatiguée

Dans cette photo de famille, on voit le petit chien pointer le bout de son museau, preuve que mon action conciliatrice a porté ses fruits. Il n’a plus peur de mes beaux-parents et s’approche pour être sur la photo lui aussi.

Cette semaine fut riche en émotions car l’état de santé de certaines personnes se dégradent. Alors oui, nous avons noué des liens d’autant plus forts qu’ils sont soulignés par une aide physique, corporelle, qui ne peut laisser l’âme indifférente.

Vous voyez sur cette photo, au-dessus de ce paragraphe, que la jeune voisine soutient mon beau-père car il lui est difficile de rester en équilibre debout.

Derrière nos sourires, il y a donc une vraie joie profonde de se retrouver et de s’être soutenus les uns les autres.

Car, on le dit beaucoup mais c’est vrai, quand on aide et qu’on se rend utile à quelqu’un, en réalité, c’est tout autant le soignant qui est aidé par le soigné.

De même que l’ethnologue Nastassja Martin refuse d’écrire qu’elle a été attaquée par un ours, mais qu’il y a eu un événement-rencontre entre une femme et un fauve, chacun laissant sa trace chez l’autre, de même, entre Youssef et le sage précaire, il y a eu rencontre et chacun laisse sa trace.

J’espère recevoir de mon beau-père un peu de sa joie de vivre, de sa faculté de danser et de chanter, de se tenir debout même quand il perd l’équilibre et la masse musculaire.

Ma belle-mère, elle, reste dans un état stationnaire, et elle aussi a appris à aider son mari pour manger ses yaourts. Le petit chien, on le voit, est déjà fidèle à sa nouvelle maîtresse, et si Dieu le veut, va apporter son aide à la famille.

Cette séance de photos était épuisante pour mes beaux-parents. Il n’y a pas eu de larmes à notre départ, car la fatigue était plus grande que la tristesse.

La passion qui dominait dans ces adieux était la retenue et l’appel de la sieste.

Croire aux fauves en Tunisie

Quand on passe quelques jours à la ferme de Ftiss, Tunisie, on est tellement loin de tout et coupés de toute connexion internet qu’on dort à poings fermés dès huit heures ou neuf heures du soir. On est réveillés par le muezzin et le coq avant le lever du soleil.

À Ftiss, la lecture est aussi une activité plus intense qu’ailleurs. J’ai d’abord cru que j’avais de la chance car c’était toujours de très bons livres que j’avais sous la main quand j’étais chez mes beaux-parents : J.-G. Ballard, E. Vuillard, E. Ferrante, J. Rolin, j’étais toujours verni. Jusqu’à ce que je m’aperçoive que c’est le lieu qui augmente la concentration et l’intensité de l’acte de lire.

Les sillons des champs de Ftiss, comme les lignes d’écriture d’un livre trop grand pour nous

Nastassja Martin est un nom qui est revenu trois fois dans ma vie cette semaine du 18 au 25 septembre. Son livre Croire aux fauves étaient dans ma valise de voyage en Tunisie. Une conférence lui était consacrée dans le colloque où nous nous illustrâmes Hajer et moi sur le campus d’Aix-Marseille. Enfin, le podcast de France culture consacré à Tristes Tropiques  lui faisait la part belle.

Cela m’a motivé à lire Croire aux fauves car, avec de telles coïncidences, c’est dur de ne pas y voir un signe du destin, quelque chose à ne pas rater.

Nastassja Martin est une ethnologue qui étudiait le peuple Even dans le Kamtchaka, la péninsule volcanique de Sibérie. En 2015, elle se retrouve face à un ours et l’ours l’attaque, lui croque le visage, la mâchoire avant de s’enfuir. L’ethnologue s’est défendue à l’aide d’un piolet d’alpinisme. Elle a cru mourir, elle a survécu par miracle et elle est restée défigurée. Le récit est une belle méditation sur la rencontre entre l’homme et la bête féroce. 

« L’événement est : un ours et une femme se rencontrent et les frontières entre les mondes implosent. » (Croire aux fauves, p. 140)

Enfin un beau livre sur la Sibérie et sur la sauvagerie, nous qui n’avions que des proses faussement poétiques sur le lac Baïkal. On a de quoi en vouloir à nos médias qui tendent le micro à des cuistres, des peoples et des « fils de » plutôt qu’à de vrais auteurs qui ne se limitent à être de meilleurs écrivains que Sylvain Tesson : ils sont aussi de meilleurs voyageurs et, lorsqu’ils voyagent, plutôt que de fuir toute relation avec les gens pour boire de la vodka et remplir des carnets de poésie, savent parler des langues étrangères et savent créer des relations humaines.

Nastassja Martin nous relate de belles rencontres avec des femmes appartenant à ces peuples indigènes, sauf qu’elle appelle ces peuples des « collectifs autochtones ».

Un récit trop court pour une semaine de vacances dans une ferme pleine d’animaux domestiques, où les seuls fauves qui traînent sont effrayés par Billy the Kid, le chien attaché qui me lèche la main avec affection quand je m’approche. Un beau récit tellement court qu’on décide de ralentir la lecture et de garder les dix dernières pages pour la fin de semaine. Comme un gâteau que l’on fait durer pour que le plaisir ne disparaisse jamais.

Funérailles chantées à Ftiss

Soleil levant, Ftiss, septembre 2026

La grand-mére de Hajer est décédée le jour où nous donnions une conférence dans un colloque à la fac d’Aix-Marseille. Un vendredi.

Un de ses oncles qui a fait le déplacement depuis l’Europe m’a dit : « Je suis venu dès hier car je pensais qu’elle mourrait un vendredi. Elle mérite de mourir un vendredi. J’ai dit à mon frère de ne pas rentrer en Amérique avant vendredi mais il ne m’a pas écouté. »

Nous sommes partis en Tunisie le lendemain matin, samedi, pour participer un peu aux funérailles. Quand nous sommes arrivés, la grand-mère était déjà en bière, dans le cimetière familial de Ftiss. On m’a autorisé à aller la voir avec Hajer, mais à condition de bien faire le rappel des « quatre réponses ». L’oncle de Hajer m’a expliqué que les hommes sont allés l’enterrer aujourd’hui et ont prononcé les paroles qui conviennent pour que l’âme de la défunte aille au paradis. Les anges, notamment, viendront lui poser quatre questions et les dernières paroles qui sont prononcées sur la tombe sont là pour aider son âme à répondre correctement à quatre questions : Combien y a-t-il de Dieux ? Qui est son messager ? Quelle est ta religion ? Quel est ton Livre saint ? Il faudra donc qu’on n’oublie pas avant de quitter le cimetière de bien dire en arabe : Il n’y a pas de dieu autre que Dieu, Mohammed est son messager, ma religion est l’islam, mon livre saint est le Coran. 

Etrange, me dit-on, de devoir rappeler ces réponses-là… Dieu qui voit tout serait donc susceptible d’oublier ce qui fut la foi de la grand-mère ?

Le soir, nous rejoignons la ferme de l’oncle Mohammed, décédé récemment lui aussi, où se déroule la veillée funéraire. Pendant que nous mangeons le couscous que l’on nous sert, résonnent les chants et les prières qui sont proférés collectivement quelque part dans la maison. C’est la deuxième fois que j’assiste à une veillée funèbre à Ftiss.

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Mort d’un enfant Nahdi

La Précarité du sage, août 2023

Dans l’encadrement de la porte du salon, je vois mon beau-père assis un peu avachi, probablement fatigué après quelques heures de chants et de psalmodie. J’ôte mes chaussures et vais m’asseoir près de lui. Pour éviter de montrer que je le remets d’aplomb, je le prends dans mes bras et le redresse discrètement. Prends des coussins et le cale, puis j’écoute les trois leaders de la soirée funéraire. Un jeune qui doit être un imam de Bou Arada, un vieux qui connaît bien le repertoire et un autre entre-deux-âges qui semble être apparenté au clan des Nehed, le nom de famille de Hajer.

Beaucoup des performances consistent en genres variés : des chants, des histoires rimées et reprises en chœur, des invocations, des récitations de sourates du coran et des prières. Ces chants ne sont pas de douces musiques doloristes. Ce sont au contraire des psalmodies fermement rythmées à voix très hautes pour être entendues par une âme fatiguée et désorientée qui vient de mourir et qui est sur le point de quitter son corps pour rejoindre l’administration du Créateur. Il s’agit de soutenir l’âme du mort dans son dernier effort, comme si le but de cette soirée n’était pas que la défunte « repose en paix », mais au contraire d’aider son âme à voyager jusqu’au Ciel. L’ambiance spirituelle est très fervente, mais fervente dans un sens propulsif. On se regroupe tous pour constituer un moteur mystique qui donne de l’élan à la grand-mère. Je sens aussi qu’il convient d’éloigner, grâce à nos voix éclatantes, les démons et les mauvais esprits qui auraient la mauvaise idée de traîner autour d’elle.

Quelques cousins de Hajer se chargent du service et servent des jus de fruit, des thés, des cafés, disposent des assiettes de dattes, de raisins et de sucre.

Ma sourate préférée est soudain récitée : Al Rahman. Pourquoi elle plutôt qu’une autre ? Probablement parce qu’elle propose une description concrète de la douce vie que le paradis réserve à ceux qui y sont acceptés. Mais alors que cette sourate est d’habitude extrêmement mélodieuse, d’autant plus mélodieuse qu’elle comporte un refrain, ce soir elle était psalmodiée au pas de charge, dans un rythme binaire et saccadé. Une fille de trois quatre ans vient solliciter l’attention de son père, qui la garde dans ses bras pendant qu’il écoute les chants. Je suis pris par un léger sentiment de tendresse amère et mes larmes me montent aux yeux en pensant à la femme de ma vie qui n’a pas pu avoir d’enfant. 

Vers la fin de la cérémonie, quelques femmes entrent dans le salon pour prier avec nous, ainsi que d’autres enfants. L’ambiance est détendue et les enfants de nos fermes apportent beaucoup de joie à notre assemblée. J’ai demandé à Hajer le lendemain ce que les femmes faisaient pendant que nous travaillions à sauver l’âme de l’ancêtre. « Nous discutions entre nous dans le salon des femmes. Moi, je n’avais pas grand-chose à dire, alors j’ai écouté les histoires de mes tantes. » Hamdoullah, que Dieu te protège dans Sa grande tendresse, toi la femme de mes rêves.

Les jours qui suivirent, chaque fois que je conduisais ma famille dans la voiture de location, je longeais le cimetière familial et m’exclamait « Ta mère ! » à Youssef. Ce dernier se lançait alors dans des invocations, et nous murmurions la Fatiha, la première sourate du coran, chacun pour soi-même.

L’édito de Pascal Praud

« J’étais à La Baule cet été et … je voyais passer de nombreuses femmes voilées, etc… »

C’est la rentrée et j’ai le plaisir de retrouver mon journaliste préféré, le réactionnaire fringant Pascal Praud. Bronzé et la chevelure blanche étincelante, le richissime animateur est prêt à se lancer dans l’année électorale pour faire gagner la droite la plus autoritaire possible. Ça fait plaisir, nous qui n’avons aucun espoir de voir la France redevenir un grand pays, nous allons pouvoir manger du popcorn sur le bas-côté en regardant les tenants radicaux de la bataille culturelle.

« Il n’y avait pas de femmes voilées à La Baule il y a 40 ans. Les femmes portaient des minijupes, des robes légères, parfois des bikinis, jamais de voile. »

Ah, les éditos de Pascal Praud ! La France d’il y a quarante ans, le temps béni où les hommes pouvaient se rincer l’œil sur le corps des femmes, en chantant les couplets racistes de Michel Sardou.

Comme disait Poutine, ceux qui veulent revenir à Michel Sardou n’ont pas de tête, mais ceux qui n’ont pas de regret de la grande époque de Michel Sardou n’ont pas de cœur.

Apparemment, donc, les vieux droitards de La Baule ne peuvent plus se rincer l’œil, ils en sont empêchés par quelques musulmanes qui préfèrent se couvrir les cheveux. Et ça enquiquine Pascal Praud.

« Le voile islamique n’est pas une tradition française. Il n’appartient pas à notre culture, à nos mœurs, à notre histoire. Il est la conséquence d’une immigration massive et d’une religion importée sur le sol de France : l’islam. »

Ah bon, parce que le bikini est une tradition de la culture française ? La minijupe, les seins nus sur la plage, moi je ne m’y oppose pas, d’ailleurs, ma femme et moi en avions tout autour de nous sur la plage cet été, et cela ne nous dérangeait pas, mais sont-ce vraiment des manifestations anciennes des mœurs françaises ? Non, évidemment, cela n’est français que dans l’œil de vieux pervers comme Pascal Praud.

Lire aussi : La France et l’Islam, une histoire ancienne

La Précarité du sage, 2021

« Le voile marque l’inégalité que cette religion installe entre les hommes et les femmes. Il illustre la soumission de la femme à l’homme et comment l’islam regarde le corps des femmes. »

La question se pose surtout de la manière qu’a Pascal Praud de regarder les femmes. Je voudrais témoigner de mon côté que l’islam n’installe pas plus d’inégalité entre les hommes et les femmes que les autres religions. La domination masculine n’est pas un trait propre à une religion, et il suffit de voir Pascal Praud agir en mâle dominant dans ses émissions pour s’en convaincre.

« Les féministes, si promptes à batailler contre la société patriarcale et la domination du mâle blanc sont étrangement silencieuses sur ce sujet, comme si elle craignait d’affronter la colère du monde musulman. »

Vieil argument auquel plus personne n’attache d’importance. D’un côté les féministes savent qu’il n’y a pas lieu d’accuser les populations précarisées et dominées, de l’autre, les anti-féministes s’en foutent et ne sont plus motivés par cette trouvaille réthorique. Même les Caroline Fourest sont passés à autre chose. Depuis la chute du mouvement de femmes identitaires « Némésis », dont la responsabilité dans les violences urbaines est démontrée, ces arguments ont perdu toute espèce de force. Je m’étonne que Pascal Praud ne l’ait pas vu avant moi. D’habitude il est plus rapide que moi.

« Aujourd’hui le Rassemblement National souhaite interdire le port du voile, etc. »

Non, Pascal, ce n’était pas le bon moment. Tu me déçois Pascal. Il va falloir que tu trouves des angles d’attaques plus pertinents pour envoyer des missiles sur la gauche. Tu n’as pas beaucoup travaillé pendant les vacances. Deux mois au soleil ne t’ont pas fait que du bien.

Je ne sais pas vous, mais moi, cette rentrée de septembre, je la sens bien moisie. Mais je sens aussi qu’il y a matière à se réjouir car le disque des racistes est manifestement rayé. Ça ne prend pas, on n’y croit plus et eux-mêmes, les chroniqueurs payés par Bolloré, ils ne croient pas vraiment à ce qu’ils disent.

Pour le moment, ils pensent qu’il suffit de saturer les ondes avec des voiles et des crimes, comme à la grande époque. Mais je connais mon Pascal Praud, il va se reprendre et renouveler un peu ses approches.

« Stop, Falsch »

Nous fûmes au Vigan, dans notre demeure cévenole, et nous étions sur la route pour aller à Munich, dans notre demeure bavaroise.

Vers la frontière entre l’Autriche et l’Allemagne, nous voyons sur un panneau de route une main qui nous demande de nous arrêter. Une sorte de panneau officiel, mais avec un étrange air de sens interdit : une main devant nous qui nous dit clairement « Stop, falsch ».

Hajer elle-même, qui est pourtant une très bonne germanophone, ne comprend pas vraiment ce que cela veut dire. Alors nous échafaudons des hypothèses.

Peut-être que cela signifie : « Arrêtez, c’est une erreur ». Ou bien : « S’arrêter est une erreur ».

D’après moi, c’est un petit peu ça que ça voulait dire. Ne jamais s’arrêter de peur de tout voir s’écrouler.

Stop, Falsch. Quel étrange panneau.

Hajer a eu une autre interprétation, nettement plus géopolitique :

« N’allez pas plus loin, vous vous retrouveriez en Allemagne, ce qui représente une erreur manifeste. »

Nous n’avons pas encore tranché, mais les services de la sagesse précaire vous tiendront informés des développements éventuels de la situation interprétative.

Le mérite des échecs, la chance des réussites

J’ai remarqué une étrange régularité dans le regard que les autres portent sur mes échecs et mes succès. J’en ai pris conscience récemment car ma vie n’a pas connu les échecs ni les réussites pendant quarante ans.

Voilà comment les choses se manifestent :

Lorsque quelque chose de bien m’arrive, ce n’est jamais vraiment grâce à moi.

Si j’ai partagé ma vie avec des femmes belles, intelligentes et empathiques, ce qui a toujours été le cas, on ne m’a jamais dit : « Tu dois avoir certaines qualités pour attirer de telles personnes. » La réaction est généralement tout autre. On se demande comment j’ai fait. Par quels prodiges j’ai pu séduire une créature de ce niveau. Quel stratagème j’ai employé, quel bagout j’ai développé, quelle faiblesse j’ai détectée pour qu’une telle femme accepte de vivre avec moi.

Comme s’il allait de soi qu’une femme exceptionnelle ne pouvait pas librement choisir et aimer un homme comme moi.

Lire aussi : Comment la jalousie s’est abattue sur moi

La Précarité du sage, 2022

De même pour le travail. Si j’obtiens un poste intéressant ou correctement rémunéré, on m’explique presque toujours que cela tient à des circonstances extérieures. C’est grâce à telle rencontre, grâce à telle appartenance, grâce à telle origine, telle couleur de peau, telle conversion religieuse… Grâce à telle conjoncture favorable. On me parle de chance.

La chance est une explication extraordinairement commode. Elle permet de reconnaître un succès tout en évitant soigneusement d’en attribuer le mérite à celui qui en bénéficie.

En revanche, lorsqu’un malheur survient, le raisonnement s’inverse immédiatement.

Si je perds un emploi, alors il devient évident que j’ai commis une erreur. Si une institution me traite injustement, certains trouveront malgré tout une raison pour laquelle j’ai dû provoquer cette injustice. Si une histoire d’amour se termine mal, il doit forcément y avoir quelque chose que j’ai fait ou omis de faire. Ça doit être de ma faute.

Je me souviens d’un licenciement qui était pourtant une injustice manifeste. Je n’avais commis aucune faute professionnelle. Les faits étaient clairs. Pourtant, même parmi des collègues qui m’appréciaient, il n’était pas si facile d’entendre dire simplement : « Oui, ce qui lui arrive est injuste. »

Certains préféraient expliquer l’événement autrement. L’un se disait « désolé » pour ce qui m’arrivait mais se permettait de dire que j’avais « manqué de sagesse » avec celle qui me harcelait. Peut-être n’avais-je pas suffisamment anticipé. Il n’y avait pas de fumée sans feu.

Comme si le malheur devait toujours avoir un responsable identifiable, et de préférence la personne qui le subit.

J’ai observé le même phénomène dans les relations amoureuses avant mon mariage. Si je mettais fin à une relation, j’étais un salaud. Si c’est elle qui rompait avec moi, on ne la qualifiait pas de salope. On supposait volontiers que j’avais dû faire quelque chose qui avait poussé cette jeune femme à partir.

Dans un cas comme dans l’autre, la responsabilité me revenait.

Avec le temps, cette expérience répétée a fini par produire chez moi un effet de tranquillité. Je n’attends plus rien du jugement des autres.

S’il m’arrive un malheur, je sais qu’il sera probablement inutile de chercher une consolation fondée sur la reconnaissance de l’injustice subie. Beaucoup préféreront chercher ce que j’ai fait pour mériter mon sort.

S’il m’arrive un bonheur, inutile de chercher à partager ma joie, je sais qu’on trouvera une cause extérieure.

Au fond, cela simplifie beaucoup les choses.

On cesse progressivement de rechercher la validation extérieure. On apprend à examiner soi-même ses réussites et ses échecs. À reconnaître ses fautes lorsqu’elles existent. À reconnaître aussi les injustices lorsqu’elles se produisent. Sans attendre que le monde entier partage ce diagnostic.

Cette disposition a quelque chose de stoïcien.

Les stoïciens nous rappellent que nous ne maîtrisons ni la réputation, ni l’opinion d’autrui, ni même la manière dont les événements seront racontés après coup. Nous ne maîtrisons que notre propre jugement.

La sagesse précaire enseigne donc ce précepte en faisant payer très cher l’inscription à son académie : ne cherche pas la reconnaissance des cons. Laisse-les te prendre de haut. Ceux qui te jugent ne te valent pas.

Départ de Ftiss

Fin de partie dans la ferme de Ftiss.

Nous avons bien travaillé et peu dormi pendant ce séjour. Nous avons été surpris par le froid et la pluie. Mais je préfère de loin me couvrir au mois d’avril que mourir de chaud en juillet.

Les beaux-parents ont besoin d’aide et grâce à Dieu, une voisine vient tous les jours faire du ménage et de la cuisine.

J’ai baptisé les quatre chiens qui gardent la ferme : Billy, Abrag, Malik et Amir. La voisine a alerté Hajer du fait qu’en m’amusant avec les chiens, je les laissais « me faire des baisers » ce qui est dégoûtant et exige un lavage scrupuleux.

Nous avons trait les brebis et produit un délicieux fromage frais.

Il est temps de partir et de passer une dernière nuit dans un hôtel de Tunis

Thuburbo Majus, les couronnes de fleurs et mes complexes sur l’antiquité

Tout près de la ferme de Ftiss se trouve une des grandes villes de l’empire romain. Je ne manque pas de rendre visite à ces ruines augustes quand je séjourne chez mes beaux-parents.

Les temples sont nombreux et massifs. Celui du Capitole, avec ses belles colonnes intactes, était probablement situé au centre de la ville, à la différence du site archéologique actuel qui le place très proche de l’entrée.

Hajer téléphone avec son père qui lui demande d’acheter du pain, en marchant dans les fleurs en direction du temple du Capitole

Une dizaine de milliers de personnes vivaient à Tuburbo Majus à son apogée, au IIe siècle de notre ère. Mais ce chiffre ne comptabilise pas selon moi les milliers de paysans et artisans divers qui devaient peupler les environs, jusqu’au lac salé qui borde la ferme de mes beaux-parents.

Bas-relief de Venus, selon le guide touristique

On a choisi de prendre un guide pour cette visite. Mal nous en a pris, il a raconté des bobards, n’a pas su répondre à toutes mes questions, il a bâclé sa visite en une demi-heure alors qu’il avait annoncé une heure, et il ne s’est pas interdit de lancer plusieurs remarques inappropriées.

Dès qu’un bas-relief représentait une femme, il disait que c’était Vénus. Les inscriptions latines, il prétendait les lire alors qu’il répétait des informations qu’il avait appris par cœur.

Les remarques inappropriées concernaient notre couple. Il exigeait qu’Hajer reste avec nous et nous suivent au pas alors qu’elle désirait plutôt papillonner et prendre des photos où bon lui semblait. « La femme doit suivre l’homme » disait-il « pour plaisanter ». Je lui ai dit sans plaisanter qu’il pouvait la laisser en paix et cesser de lui donner des ordres.

Il n’hésitait pas non plus à émettre des jugements de valeur et de goût parfaitement déplacés : « Vous avez de la chance madame, vous avez un beau mari, qui a de beaux yeux et une belle barbe. » On se passe de vos commentaires, monsieur le médiateur. Contentez-vous de nous donner des informations exactes et inspirées, et d’échanger avec nous sur l’antiquité de notre région tunisienne.

Je sais ce que recouvrent ces compliments qui me sont parfois adressés : entre Hajer et moi, il y a une différence d’âge de quinze ans, en plus de quoi elle fait plus jeune que ses 39 ans. Des inconnus peuvent penser, en voyant ma « belle barbe », que je suis de la génération du père d’Hajer, alors que j’ai l’âge de son frère aîné.

Quand ce guide touristique a compris que nous étions un couple, à cause de nos gestes, nos paroles ou tout ce qui pouvait trahir une forme de complicité nuptiale entre Hajer et moi, il en a rajouté dans le champs lexical de l’amour et des affinités électives. Cela m’a énervé.

Moi, quand j’entends dire que je suis beau, j’entends que je suis vieux et bien conservé pour mon âge.

Les averses nous ont sauvés. Le guide voulait se mettre à l’abri alors qu’Hajer et moi voulions continuer de nous promener, même sous la pluie. Nous l’avons remercié, l’avons grassement rémunéré et sommes demeurés tout seuls entre les ruines augustes de Thuburbo Majus.

C’était la première escapade qu’Hajer se permettait depuis une semaine qu’elle s’occupait de ses parents à Ftiss.

Grâce à ce printemps pluvieux, le nord de la Tunisie se couvre de fleurs sauvages et nous avons fait des bouquets, des couronnes et des bijoux de fleurs des champs.

Colonnes de porphyre