Les mémoires de ma grand-mère

Les mémoires non signés et non datés de la mère de mon père, autour de 1985

Née en 1912, Simone Thouroude, née Pelhâte, a décidé d’écrire ses souvenirs d’enfance quand elle avait 73 ans. Elle écrivait à la main des pages d’une clarté extraordinaire dans des cahiers d’écolier aux feuilles quadrillées. Une enfance normande dans une France en guerre, une enfance de petite fille pauvre, dans le village de Gordes. Une fillette de père inconnue, élevée par sa grand-mère et ses tantes.

Je lis cela avec une grande émotion. Peu de gens, contrairement à ce qu’on dit, écrivent leurs souvenirs d’enfance. Il faut de la patience pour cela, et une réelle discipline. Je ne sais où ma grand-mère a trouvé cette discipline intellectuelle, elle qui a quitté l’école avant l’âge de quinze ans.

Ce qui me charme le plus est l’amour de cette fille pour la nature, les animaux, les fleurs et toutes les choses qui sentent bon. Il y a chez ma grand-mère une grande sensualité. Curieuse de savoir comment les animaux s’accouplent, elle observe les jeunes gens « caresser » les belles blondes, elle évoque les risques de viols, elle tombe volontiers amoureuse. Ni le plaisir ni les peurs du sexe, chez elle, n’avaient à être réprimés.

Restent gravés dans ma mémoire les deux extrêmes du village, la forge et la blanchisserie, le feu et l’eau, l’obscurité et la blancheur. La fillette était fascinée par les étincelles autant que par les étoffes amidonnées. Extrait n° 1 :

Que de fois nous y sommes allées dans cette forge ! Nous avions la permission de tirer sur la poignée du grand soufflet. Nous étions émerveillées par les jets de flammes ! Nous restions des heures à regarder le forgeron frapper sur l’enclume pour modeler les fers qui sortaient du four.

L’extrait n° 2 se déroule au contraire dans la blancheur humide de Marie Digne, la blanchisseuse-repasseuse :

C’était un plaisir d’entrer dans son atelier : le fer à repasser trônait sur la cloche à charbon. Les jupons amidonnés côtoyaient les robes de mousseline et les voiles en tulle des premières communions.

Son rapport à la religion est aussi extrêmement positif. Pour ma grand-mère, les cérémonies religieuses sont de formidables occasions de chanter, de réciter, de s’habiller proprement, de voir des tenues et des dentelles de toute beauté. Il n’y a rien que de beau, de frais, d’enthousiasmant dans la religion.

Ce que j’aimais bien c’était les processions du Saint Sacrement. dans le centre du bourg, on tendait de grands draps blancs ornés de fleurs. On installait des chapelles-reposoirs magnifiquement décorées. C’était beau. Ça sentait bon. Nous allions dans les champs cueillir des marguerites que nous effeuillions ensuite au passage du Saint Sacrement.

Ce qui me fascine dans ce petit texte d’une centaine de pages, c’est l’intelligence qui a conduit mon ancêtre à parler des métiers et des personnalités qui composaient le village. Elle n’oublie personne, ni le curé, ni les institutrices, ni les célibataires un peu fous, ni les filles sans mari. Elle donne aussi la recette du « sirop d’escargot » qui guérissait de tout et surtout de la coqueluche.

On dirait qu’elle a rencontré des folkloristes anthropologues qui lui ont dit que tous les détails de sa mémoire étaient d’une réelle importance historique. Elle décrit par le menu les trois jours que duraient les « grandes lessives », comme dans les beaux traités de sciences sociales. Elle n’hésite pas à retranscrire le patois parlé dans sa famille.

Arrête de fumer tes saloperies, tu verras, cha ti f’ra mouri.

Laisse-li donc boucaner, tint pine pour li, li verra bi.

Elle n’oublie pas des détails scabreux comme les histoires de constipation de telle tante, le pot de chambre du grand-père, l’ivrognerie et la méchanceté du même, les relations sexuelles hors mariage des unes et des autres.

Elle entre dans des détails très fins sur le sens qu’une enfant prête aux mots des adultes :

Madame Ollivier avait deux fils : Fernand et Maurice. J’avais un peu le béguin pour Maurice. Un jour, il est tombé malade. Le médecin est venu très souvent pendant plusieurs semaines. On lui faisait des piqûres et on lui posait des ventouses scarifiées. Il fallait lui inciser la peau avant de poser la ventouse. Pour moi scarifier signifiait sacrifier – crucifier. C’était terrible. J’imaginais ce pauvre Maurice mort ou presque.

Le livre se termine par la rencontre qu’elle fit avec mon grand-père, un homme que je n’ai pas connu. Elle parle sans pudeur de son amour naissant pour lui et de la commotion que provoquaient en elle « ses grands yeux bleus ». Elle prétend avoir porté le jour de son mariage un « magnifique voile » sur la tête, mais la photo qui illustre le texte montre une étoffe peu impressionnante.

Le mariage de mon grand-père Jules Thouroude, avec ma grand-mère Simone Pelhâte, 19 mars 1933.

Après avoir publié ici même, sur ce blog, les mémoires fragmentaires de mon père, je tombe avec délice sur celles de la mère de mon père. Avec votre serviteur en bout de course, cela fait une belle brochette de mémorialistes précaires et braves.

Une nuit à l’opéra de Mascate

Nous traînons sur l’esplanade minérale qui fait face à l’entrée. Des familles et des couples se prennent en photo. Hajer dit que l’architecture fait penser aux forts traditionnels d’Oman. Je trouve que la forme fait plutôt penser à une mosquée déstructurée. Cela revient probablement au même.

Ou plutôt, ce à quoi je pense quand je considère l’opéra de Mascate, c’est à une pierre précieuse taillée et fermée sur elle-même. Un gros diamant crémeux, fait pour attirer les foules, mais qui garde son énergie pour ceux qui sont à l’intérieur. De fait, quand nous entrons, la lumière et les couleurs sont splendides. Ocres, moirées, satinées, elles baignent la démarche d’Hajer d’un velours doré.

Nous sommes en avance. Nous en profitons pour nous promener dans les travées et le magnifique hall central du bâtiment. Comme souvent dans les opéras, un effort particulier est accordé à l’escalier central. Le tapis rouge est très agréable au pied et à l’œil. L’architecture intérieure est tellement riche que nous ne nous ennuyons pas une seconde à regarder les détails, les moulures, les marquèteries et les peintures.

Hajer est infiniment adéquate à ces lieux. Elle se trouve elle aussi sur une ligne de fuite globalisée, harmonieuse et détonante, occidentalisée et arabisante. Une Sissi impératrice dans son décor naturel. Je complimente Hajer sur sa robe de soirée.

Où l’avons-nous achetée ?

C’est moi qui l’ai faite, dit-elle. J’ai acheté ce tissu au souk de Seeb

Et tu l’as fait faire par le tailleur de Birkat al Mouz ? 

Oui, cette partie-là c’est le Bangladais qui l’a faite, mais comme il a commis des erreurs, j’ai fait faire des retouches aux jumeaux indiens.

Tu sais que tu es un génie ?

Ne dis pas des choses comme ça. Tu vas attirer le mauvais œil.

Mon épouse possède un talent de styliste extraordinaire. Elle fait les choses silencieusement, pour son usage personnel, sans autre arrière-pensée que d’enrichir sa garde-robe et de rendre son mari présentable aux yeux du monde. Chaque semaine, j’accompagne Hajer chez des tailleurs de notre oasis et je l’attends en lisant des livres, assis à côté de la porte de sortie. Je m’intéresse peu aux travaux que réalisent ma femme et ces travailleurs indiens, mais leur coopération est visiblement fructueuse. Je pensais qu’ils procédaient seulement à des retouches un peu complexes, mais en réalité ils créent de petits chefs-d’œuvre de mode, des robes qu’Hajer exhibe humblement à l’opéra, l’endroit le plus habillé d’Oman. 

Les spectateurs arrivent. Le Tout-Mascate défile, bien maquillé, à talons hauts. La nouvelle salle de concert est petite et très jolie. Elle est décorée de motifs floraux en marquèterie. La fosse à orchestre ne peut contenir que des formations de musique de chambre. On y est confortablement installé. La production de la Flûte enchantée est dans l’ensemble satisfaisante. Hajer est plus enthousiaste que moi, et mettra beaucoup de musique dans la voiture sur le chemin du retour.

Se faire fouiller par une queue charbonneuse. Quand Sylvain Tesson fait du Houellebecq

On ne se lasse pas des citations de ce prince des voyageurs, grand écrivain encensé par tous nos journaux et nos chaînes de télévision. Quand Sylvain Tesson écrivit S’abandonner à vivre, recueil de nouvelles paru en 2014, des critiques le louèrent avec clairvoyance. Florilège.

Réaliste, cynique, spirituel, clairvoyant. En deux mots : brillant et réjouissant. 

Rabanne

Je retiens de ce recueil une ode à la fraternité.

Bernie_29

On sent chez l’auteur (…) une volonté de pointer et dénoncer les inégalités de toutes sortes. 

Unhomosapiens

Dans S’abandonner à vivre, on peut relever des perles qu’il serait dommage de passer sous silence car elles démontrent l’humanisme et la finesse d’observation de Sylvain Tesson.

Dans la nouvelle L’exil, il raconte la migration d’un Africain qui tente sa chance à Paris. Le narrateur souligne courageusement que le pauvre réfugié est aidé par des bénévoles qui ne sont pas toujours motivés par les meilleures intentions :

«  L’association Droit au mouvement lui proposa gratuitement des leçons de français. On lui détailla les subtilités du système juridique où toutes les lois pouvaient se contourner. »

L’exil

Tesson est une conscience qui nous ouvre les yeux sur une réalité que, sans lui, nous serions incapables de percevoir. Il y aurait donc des associations qui, sous couvert d’aide humanitaire, grugent et contournent les lois ? Quelle puissance la littérature peut avoir, parfois.

L’écrivain réactionnaire ne s’arrête pas en si bon chemin. Il nous fait pénétrer à l’intérieur de ces associations malfaisantes qui prétendent aider les plus pauvres d’entre nous. Avec lucidité et sans concession, il n’hésite pas à tracer le portrait de femmes machiavéliques qui ont le mauvais goût de n’être ni riches, ni belles, ni jeunes, et de vouloir quand même aider leur prochain. Avec un talent rare et une prose précieuse, Tesson décrit le malaise que ressent le migrant vis-à-vis de ces bonnes Samaritaines islamo-gauchistes :

Des femmes blanches entre deux âges, légèrement bedonnantes, portant des lunettes rouges et des cheveux courts, parfois teints, l’aidaient du mieux qu’elles le pouvaient. Il ne les aimait pas beaucoup, elles se parlaient très sèchement mais se montraient extrêmement prévenantes avec lui. Elles tiraient fierté de l’aide qu’elles lui apportaient. Elles l’écoeuraient vaguement mais il n’osait rien dire.

L’exil

Quelle audace. Qu’il faut de courage pour faire preuve d’un esprit aussi incorrect politiquement. Une belle « ode à la fraternité » en effet, pour reprendre le commentaire cité en haut de cette page.

Tesson ne manque pas de courage, c’est même un homme téméraire qui affronte les affres de l’humanitaire. Pas du tout inspiré par des conversations de Café du commerce, le moraliste voyageur sonde la nature humaine pour débusquer les désirs cachés, les mobiles inconscients des personnages :

Lors des réunions elles balançaient entre l’affection maternelle à l’égard de ces jeunes exilés et le désir de se faire fouiller sur le coin de la table par l’une de ces queues charbonneuses.

L’exil

On dirait du Houellebecq.

Je me suis marié à l’omanaise

Avec cheikh Yaqoob et cheikh Ibrahim, Birkat al Mouz, Oman

Quand on vit en Oman, il est probablement plus simple de se marier selon les coutumes des Omanais, et en suivant leur législation. Quand vous êtes français et que la femme de vos rêves est tunisienne, il faut s’accrocher pour vous unir en toute légalité. Aucun des consulats des deux pays ne pouvait le faire.

Alors je voudrais m’adresser ici à tous les anti-cléricaux du monde. Je les connais bien, j’ai fait partie de ce groupe informel. Moi aussi je disais que le religions étaient des carcans et qu’il fallait s’en libérer. Pensez à cela, chers libres penseurs : quand vous voulez vous unir avec un partenaire d’une nationalité différente de la vôtre, la seule institution qui vous le permet, bien avant la république française, c’est la religion.

On choisit des témoins, des références morales, ces gens contactent un imam et vous organisez une petite réunion chez vous, ou chez un ami, et la cérémonie proprement dite dure moins longtemps que le thé et les petits fours.

Le sage précaire avant le mariage, avant qu’on l’affuble d’un habit traditionnel omanais

Je ne parlerai pas des parcours du combattant que nous avons dû effectuer pour régulariser notre situation du point de vue strictement administratif. Rien ne nous a été facilité.

Ce que j’ai envie de relater, c’est la douceur des Omanais qui sont venus pour nous et qui nous ont mariés dans une belle ambiance ibadite, faite de sourire, de prière et de bienveillance.

C’était tellement émouvant pour moi que je n’ai pas gardé beaucoup de souvenirs concrets. À un moment, cheikh Yaqoob s’est assis en tailleur en face de moi, et ma promise était assise à côté de moi. Il y avait encore un ami témoin près de moi. Tout est confus, je me souviens d’avoir baigné dans une grande chaleur humaine. Je devais répéter des phrases en arabe, promettre à Allah de m’occuper de l’être humain le plus charmant du monde jusqu’à ce qu’Il me rappelle à lui. Elle-même, mon épouse, ne se souvient pas du fait qu’elle a dû, ou non, prononcer des paroles rituelles.

Puis, Allah sait pourquoi, j’ai changé de tenue, et me suis retrouvé affublé de l’habit omanais traditionnel, la dishdasha blanche, accompagnée de sa coiffe pleine de dignité.

Hajer était soutenue dans cette amoureuse épreuve par quelques amies locales, dont je tairai le nom, interdirai l’image et à qui je renouvelle mes remerciements. Cet après-midi fut pour moi plus qu’un soulagement. Je ne saurais dire. Un accomplissement humain, une aventure du coeur. Un voyage dans plusieurs dimensions, terrestres et célestes.

À la recherche d’un cadeau au Souk de Seeb

Guéri du COVID 19, il faut passer à l’étape suivante : remercier ceux qui m’ont aidé et soutenu. En ce qui me concerne, c’est mon épouse qui a beaucoup oeuvré pendant deux semaines. Elle faisait face à de nombreux défis en même temps. Comme cette maladie défraie la chronique et qu’on compte les morts, on est facilement gagné par la peur et l’inquiétude, par conséquent Hajer se faisait du sang d’encre pour moi et devait combattre ses propres angoisses. Parfois, prise de panique, elle se réveillait en pleine nuit et venait dans la chambre d’amis où je m’étais confiné pour mettre la main sur mon front. Elle me réveillait mais qu’importe, elle voulait s’assurer que j’étais vivant.

Pour tout ce soin qu’elle m’a apporté, pour toute cette angoisse qu’elle a supportée et pour tout le reste, elle méritait que je lui offre un beau cadeau.

Elle ne voulait pas de cadeau, elle ne voyait pas en quoi elle méritait, mais j’ai tellement insisté que nous sommes allés au souk de la ville de Seeb, à côté de Mascate, pour trouver quelque chose de beau, si possible avec de l’or.

L’or occupe une place centrale dans la culture populaire des familles arabes. C’est le trésor des femmes. Dans la tradition islamique, les hommes ne portent pas d’or (ils portent éventuellement de l’argent), et surtout ils se doivent d’offrir de l’or à leurs femmes et leurs filles.

Dans un pays comme Oman, un homme qui n’offre pas d’or est un homme rongé par la honte. Les autres hommes de la communauté le blâmeront en silence : ne pas faire le minimum pour s’occuper de sa femme est une indignité. Il m’est arrivé de rencontrer des hommes mariés, arabes mais pas omanais, qui n’avaient jamais eu les moyens. Ils étaient pourtant valeureux, bienveillants et méritants, mais l’absence d’or dans leur couple était une blessure pour eux. Ils avaient promis qu’ils offriraient une parure et ne se sentiraient pleinement hommes que lorsqu’ils auraient tenu leur promesse.

Cette passion pour la magnifique matière première se retrouve partout dans le monde musulman. Très loin à l’ouest, sur la côte de l’océan Atlantique, il me semble que les familles musulmanes ont les yeux qui brillent devant la chaude lumière des bijoux dorés. Du moment qu’ils sortent de la pauvreté, ils s’y connaissent. Au premier coup d’oeil, ils savent s’ils sont devant du 18 carats ou du 22 carats. Il paraît qu’en France, nos bijoux sont confectionnés avec un or moins cher, moins brillant que dans le Golfe persique. Qu’on trouvera du 24 carats en Arabie saoudite et au Koweit, tandis qu’en Oman on achètera plutôt du 21 carats à cause de l’influence de l’Inde.

Chez les joaillers et les orfèvres du souk de Seeb, on voyage d’un type d’or à un autre. L’un nous dit que ce bracelet est du style omanais mais mon épouse, en l’essayant, déclare qu’il s’agit d’une confection du Bahrain. On passe devant des parures d’un or sombre extraordinaire, des parures importables si l’on n’est pas soi-même une Bédouine, princesse du désert.

Marié à une femme arabo-musulmane, j’ai appris à respecter l’or et me rendre modeste devant la matière. Dans les films, on voit des hommes qui achètent des bijoux tout seuls et qui l’offrent à l’objet de leurs transports. J’ai fait cela une ou deux fois mais ne commettrai plus cette erreur. Les femmes arabes choisissent méticuleusement, elles soupèsent, elles essayent mille fois, elles retournent inlassablement chez les mêmes joaillers, elles discutent, puis elles négocient, elles marchandent, et enfin seulement elles portent et elles rangent « leur » or.

J’ai vu des femmes de plusieurs générations se réunir en conciliabule pour se montrer leur or. C’est un art qui nous dépasse, nous, les hommes qui prétendons diriger les opérations.

Au bout de la deuxième visite du Souk al Seeb, nous n’avons pas fait d’affaire. Il faudra y retourner une troisième fois, une quatrième fois, et pourquoi pas aller voir d’autres souks.

Cruising au soleil couchant, Seeb

Quand nous n’avons pas l’énergie d’aller nager dans la mer, parce qu’il fait trop chaud et que nous sommes de gros flemmards, Hajer et moi partons au hasard des rues, à pied ou en voiture.

Parfois, Hajer sort son téléphone et, possédée par je ne sais quel génie intérieur, elle filme ce qu’elle voit, surtout quand le soleil couchant se trouve dans notre ligne de mire. Ce sont de rares moments où l’on se dit que l’on pourrait faire des reportages de ouf, si nous nous y mettions.

Nous ne filmons pas la plupart des choses que nous voyons, encore moins les gens que nous rencontrons. Et pourtant Dieu sait qu’ils méritent d’être vus et entendus.

L’art de la promenade en voiture nous vient de la culture américaine, c’est pourquoi on utilise des mots anglais pour la décrire, le « cruising ». En Irlande, mes amis dublinois m’avaient introduit à ce passe-temps philosophique de rouler pour rouler. L’écrivain-philosophe Bruce Bégout a publié plusieurs livres de littérature géographique en Amérique dans lesquels il parle du « cruising« . Or, ici en Oman, les Indiens ont introduit un nouveau terme : « roaming« . On peut donc dire que mon épouse et moi roamions à Seeb. Ce n’est pas très heureux, comme expression.

Nous nous faisions systématiquement klaxonner car nous étions trop lents, trop contemplatifs. N’oublions pas qu’ici, en juin 2021, l’épidémie du COVID 19 est repartie à la hausse et que le gouvernement a instauré un nouveau couvre feu à 20h00. Nombreux sont les automobilistes qui voulaient rentrer chez eux avant l’heure fatidique et ne supportaient pas les touristes comme nous. Alors à partir de 19h00, le roaming sur la corniche n’est plus possible, pollué qu’il est par une armée de citoyens qui respectent la loi.

Je vis dans un pays où sévit la charia

Depuis cinq ans que je vis au Sultanat d’Oman, je n’ai jamais vu une main coupée à cause d’un vol. Aucune flagellation n’a été constatée ni aucune lapidation.

D’ailleurs, tous les musulmans à qui j’ai parlé de ce sujet m’ont dit que la lapidation, courante chez les Hébreux de la bible, avait été abolie par l’islam. Ah oui, disais-je, plus malin que tout le monde, et en Arabie saoudite, les lapidations sont le fait d’Hébreux ? Les Omanais me répondaient que l’Arabie saoudite était sous l’emprise religieuse d’une secte apparue il y a trois cents ans et qui constituait une hérésie de la branche sunnite. Dans cette hérésie salafiste, des actes impies étaient recommandés.

L’Oman, donc, qui n’est ni sunnite ni chiite, applique la charia. Il y a des tribunaux avec des avocats et des juges, il y a des prisons. La charia règne et pourtant les juifs, les chrétiens et les nombreux hindouistes y sont bien traités. Ils bénéficient tous de lieux de culte parfaitement tenus.

La charia est le seul code pénal du sultanat d’Oman et pourtant les gens peuvent acheter de l’alcool dans des boutiques spécialisées, ils peuvent consommer de l’alcool dans les hôtels internationaux, les cigarettes sont en vente libre, les couples illégitimes (je veux dire : non mariés) dorment à l’hôtel sans qu’on leur demande leur contrat de mariage.

La loi islamique est observée et pourtant les femmes ne se voilent les cheveux que si elles le désirent. Celles qui veulent se baigner en bikini ont des plages où elles peuvent le faire. La musique y est élevée au rang d’art national, avec des orchestres subventionnés par l’Etat et un opéra qui accueille des productions du monde entier.

Il faudrait faire une étude en France. Demander à un panel de Français ce qui leur vient en tête quand ils entendent le mot « charia ». À mon avis, se bousculeraient des images de violence, de milices de la morale patrouillant dans les rues pour interdire l’alcool, la musique et la joie de vivre. Des hommes barbus antipathiques et des femmes cachées aux regards du monde. Un monde invivable. Or, tous les voyageurs qui viennent en Oman repartent enchantés de ce beau pays où les gens ont plutôt l’air heureux.

Mais au fait, que veut dire le mot « charia » en arabe ? Selon l’islamologue Jacquelin Chabbi, il apparaît une seule fois dans le Coran quand Dieu dit au prophète : tu t’étais perdu et je t’ai mis sur la bonne voie. La charia, cela veut dire simplement la meilleure piste pour atteindre une oasis, par extension cela signifie le plus sûr chemin vers la sagesse. Le chemin le plus court pour se rapprocher de Dieu.

Mon coup de foudre

Je l’avais entrevue dans des couloirs ou des bureaux, j’avais vaguement aperçu un sourire charmant, on m’avait dit que c’était la nouvelle prof d’allemand.

Un jour, j’étais seul à mon bureau, une collègue de la section d’allemand vient frapper à ma porte : « Guillaume, je te présente notre nouvelle collègue. » J’ai vu entrer dans ma vie un ange, une lumière, une énergie.

Ce dont je me souviens, ce n’est pas son visage ni son allure. Ce qui m’a frappé, c’est la taille de cette femme : je l’ai vue comme un grand corps, une version augmentée de ce que j’avais entraperçu auparavant.

Bouleversé, j’ai fait un grand effort pour ne rien montrer de mon émotion. J’ai surjoué le mec indifférent. Plus tard, elle me dira qu’elle m’avait cru un peu fou. (Plus tard, elle m’avouera aussi qu’elle m’avait pris pour plus con que je ne le suis, pour un type bizarre, pour un homosexuel et pour un loser qui s’habille comme un vieux.)

Je me suis levé à son approche, lui ai serré la main, elle m’a dit qu’elle parlait français et qu’elle avait fait une maîtrise d’allemand à Montpellier. J’ai essayé de jouer le gentleman mi gentil mi lointain, avec un résultat mitigé à court terme.

A partir de ce moment, je n’ai eu de cesse de faire en sorte que cette femme devienne au moins une amie. Je n’avais pas la folie de songer à une histoire d’amour entre nous, mais d’au moins pouvoir la fréquenter, d’être près d’elle, de passer du temps en sa compagnie et apprendre à la connaître. J’ai donc tout fait pour que nous passions du temps ensemble, et cela a fini par payer. Contre toute attente, et avant tout celle de tous les mâles de l’université, c’est moi qu’elle a choisi parmi tous ses prétendants pour partager sa vie. Elle avait bientôt trente ans et Dieu sait combien d’hommes ont essayé d’avoir ma place lors de ces quinze dernières années.

Cette rencontre a eu lieu en janvier 2016 et nous nous sommes mariés six mois plus tard. Le sage précaire est donc un peu moins précaire d’un pur point de vue sentimental.

James Salter, une littérature de petit mec

Je voulais lire Et Rien d’autre, de James Salter depuis longtemps, influencé par la presse élogieuse et les reportages dithyrambiques qui ont accompagné la parution de ce roman.

On nous dit que James Salter est un des meilleurs écrivains américains (il est mort en 2015). Moi, je suis d’accord que c’est bien écrit et que la lecture est très plaisante. Salter a une façon de raconter les histoires sans intrigue, sans ordre perceptible. Comme dans un rêve, des bouts de récits et de souvenirs s’enchaînent et finissent par prendre corps Dieu sait comment.

C’est très bien mais on lit cela depuis Tchekhov, et les Américains comme Raymond Carver excellent dans cet art poétique depuis longtemps. Le grand Hemingway faisait cela aussi dans ses grands romans.

Ce qui gêne la sagesse précaire, dans Et rien d’autre, c’est le rôle joué par les femmes et par le sexe.

Le roman raconte l’histoire d’un homme qui, après avoir fait la guerre dans la marine, devient éditeur à New York, gagne plutôt bien sa vie, boit beaucoup d’alcool et passe son temps dans les restaurant et autres lieux ennuyeux. Il se marie quand il est jeune, puis il divorce. Il a une maîtresse à Londres, puis une dans la campagne américaine, et encore après une autre ailleurs, et enfin, à la fin de sa vie, il rencontre une jolie trentenaire.

Ce qui embête la sagesse précaire, c’est de se trouver devant une littérature de mâle, écrite par un mâle pour les mâles, éditée et publiée par des mâles. Ce qui me plaisait tant dans la lecture d’Elena Ferrante, c’était notamment d’entrer dans la psychè de filles et de femmes. Dès le début de la lecture de James Salter, je retrouve la vieille indifférence aux femmes

On me dira que le femmes sont omniprésentes dans Et rien d’autre, mais je suis dans l’incapacité de les différencier les unes des autres. A part leur prénom, je ne vois pas ce qui les distingue. James Salter est un écrivain qui parle toujours de la même manière des épouses, des maîtresses, des belles inconnues et des vieilles connaissances. Entre Christine et Enid, je ne vois aucune différence, ni physique, ni sur le plan de la personnalité. Quel contraste avec les amants de la narratrice d’Elena Ferrante, qui sont si singuliers, si riches en couleurs et en description.

J’ai lu ces deux auteurs en même temps, pour ainsi dire, pendant les mêmes vacances, lors du même voyage. C’est pourquoi je les entremêle et les compare tant.

La scène centrale d’Et rien d’autre est un dialogue entre le héros et sa maîtresse Christine. Cette dernière compare le plaisir du sexe avec celui de la prise d’héroïne. Le héros se sent un peu con car il n’a jamais essayé l’héroïne, et voici ce que les personnages se disent :

Je n’ai pas envie que tu penses que je suis juste un gentil garçon.

Tu n’es pas un gentil garçon. Tu es un homme, un vrai. Et tu le sais.

Tour ce qu’il avait voulu être, elle le lui offrait.

Et rien d’autre, p. 283.

Voilà. Tout tourne autour de l’ego d’un petit monsieur qui est obsédé par l’idée d’être un vrai mec. C’est quand même extrêmement pauvre.

Elena Ferrante cet été

Ferrante traduite en français chez Gallimard

Cet été j’ai lu le grand succès de librairie de ces dernières années, L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante, une lecture qui m’a pris avec autant de plaisir que des millions de lecteurs à travers le monde. Trois des quatre tomes sont traduits en français, le quatrième paraîtra en France cet automne.

C’est l’histoire d’une femme qui raconte sa vie depuis l’enfance, en particulier sa façon de s’extraire de ses origines pauvres, dans un quartier sordide de Naples, où le sang et la violence règnent. Elle réussira à s’en sortir grâce à l’école et à sa pugnacité.

Elle raconte son ascension sociale à travers son amitié avec une femme du même âge qu’elle qui, l’amie, ne s’est pas extirpée du quartier sordide. Mais plutôt que de ressentir de la tendresse pour cette vieille amie qui a gardé tous les codes de la culture populaire, les sentiments qui sont en jeu sont beaucoup plus complexes et contrariés, et c’est ce qui rend la lecture fascinante.

L’amie en question est « méchante », et elle est d’une intelligence effroyable. La narratrice se sent irrésistiblement attirée par cette fille qui lui est supérieure en tout. Elle est plus belle, plus vive, plus forte, plus dangereuse, plus audacieuse qu’elle. Même à l’école, cette amie est meilleure : elle comprend tout plus vite, elle apprend les langues plus facilement, elle lit plus de livres (empruntés à la bibliothécaire) et elle en parle avec une capacité d’analyse plus franche, plus libre. La narratrice en revanche se sent plus laborieuse, elle se croit obligée d’imiter les autres, de prétendre beaucoup pour obtenir de petits suffrages, péniblement.

C’est l’éternel contraste entre le talent et le travail, entre le génie et l’honnêteté. On retrouve ces couples d’opposés dans Doktor Faustus de Thomas Mann ou dans le film Amadeus de Milos Forman. Ce qui est intéressant, c’est que le personnage splendide est précisément celui qui ne fait rien de sa vie et qui la rate quasiment par excès de talent, ou par un trait de génie suicidaire.

Avec les garçons, c’est la même chose. La narratrice a une grosse poitrine et elle attire des mâles, mais jamais ceux qu’elle désire ardemment. Son amie devient par contre une bombe d’élégance et de charme à l’adolescence et elle inspire les plus grandes passions. Elle n’a qu’a choisir son futur mari et elle choisit de manière à ce que tout se termine en tragédie.

Tout est tellement facile pour cette amie « prodigieuse » qu’elle ne fait pas les efforts qu’il faut aux bons moments et que ses choix sont tous à mi-chemin entre des bravades, des reproductions sociales et d’obscures intuitions destructrices. La narratrice, elle, est trop médiocre pour ces prodiges et sait faire preuve de patience. Elle sait conquérir la confiance des professeurs et elle se construit une réputation de fille bien, qui fait tout comme il faut, ce qui la sauve et la frustre en même temps.

La sagesse précaire se reconnaît dans cette amitié prodigieuse car le sage précaire est par définition quelqu’un de moyen, de patient, dont les amis sont parfois géniaux et inventifs, et lui, le sage précaire, comprend le monde à travers les autres, entre les autres.

Les raisons du succès de L’Amie prodigieuse sont multiples mais pour le sage précaire, ce qui fait la grande qualité de la saga, c’est d’expliciter le coeur de filles, d’entrer dans l’intimité de quelques femmes. Pour un homme, en tout cas, c’est une chose rare et précieuse.

J’ai lu le premier tome en arrivant en France en juillet. Puis dans l’avion qui nous menait à Berlin, j’ai trouvé le deuxième tome comme par miracle dans la poche du siège où je me trouvais. Avant de partir en Tunisie, fin juillet, je me suis envoyé le troisième tome dans un colis de livre en Oman, pour le lire à mon retour de vacances. C’est ce que je fais en ce moment, entre deux sessions de travail sur une conférence.