Le souffle des Andes. À quoi tient un succès de librairie

Retour des pays chauds, je me rends à la librairie Sauramps de Montpellier où je découvre, à ma surprise, que le rayon de littérature des voyages se trouve près de l’entrée principale. Que se passe-t-il dans le genre ces temps-ci ? Y a-t-il un livre géographique incontournable qui fait fureur ? Un.e auteur.e étonnant.e qu’il faudrait découvrir toute affaire cessante ?

Le libraire me fait faire le tour des nouveautés et je fais l’acquisition d’un beau livre de Claudio Magris, d’un récit écrit à quatre mains d’Éric Faye et de Christian Garcin, d’un essai polonais sur les oiseaux d’un certain Stanislaw Lubienski. Le libraire me recommande avec énergie Le Souffle des Andes de Linda Bortoletto. Il a été vraiment touché par l’écriture de cette femme qui fut violée lors d’une randonnée en Turquie et qui cherche la guérison dans une autre randonnée en Amérique du Sud. Je me laisse convaincre car je m’intéresse aux voix féminines et aux questions de la santé dans le récit de voyage.

Comment ai-je pu me laisser piéger aussi facilement ?

Il est pourtant évident qu’on sait tout à l’avance. Dès qu’on vous raconte le pitch, vous savez ce que vous allez trouver dans le livre et, en effet, il n’y aura aucune surprise ni aucun émerveillement. Il ne manquera aucun poncif de la littérature commerciale du voyage. La stratégie de démarcation est assumée quand la voyageuse rencontre des Français qui regardent des blocs de glace qui « se détachent d’un iceberg » :

Comme nous, ils se détachent de la masse.

Linda Bortoletto, Le Souffle des Andes, Payot & Rivages, coll. « Voyageurs », 2021

Vous lecteurs, je vous le dis tout net, vous êtes dans la masse, et vous l’êtes jusqu’au cou. Que dis-je, vous êtes la masse, vous êtes cette chose compacte et gluante dont il faut se détacher si l’on veut réussir sa vie. Les âmes d’élite n’ont que faire de votre vie sédentaire et endormie.

On trouvera aussi des clichés par centaines sur le désir, la vie, la mort et l’amour. Une page entière sera consacrée à l’amour et sur le fait que Linda B. a retrouvé l’amour, mais le lecteur borné que je suis sera étonné de lire qu’elle est une amoureuse sans objet ; elle est amoureuse de la vie.

Enfin que serait un récit de voyage des nouveaux explorateurs sans les habituels couplets sur la liberté.

Le vent souffle, encore, toujours. Il est froid, puissant. Libre.

Ibid.

À la fin, vous le savez, l’aventurière aura soigné sa douleur et elle sera devenue une autre en devenant elle-même. Ou inversement, elle sera devenue elle-même en devenant une autre. On ne dévoile rien quand on dit que la narratrice trouvera la paix intérieure et la sérénité. La randonnée comme exercice de spiritualité. On a lu cela des centaines de fois. Écoutez, si ça marche (sans jeu de mots), pourquoi se priver ?
Cette histoire est réelle et elle consiste en ce que les Américains appellent le Story telling. L’auteure utilise son histoire de manière à obtenir des suffrages.

En l’espèce il s’agit de vendre des livres, à quoi s’ajoutent des stages de toutes sortes. Il n’y a plus qu’à élargir le business model pour se lancer dans des huiles essentielles, des godasses de randonnée végétaliennes ou des produits de beauté spécial résilience.

Le sage précaire en Oman

Oman, nouvelle patrie de la sagesse précaire
Oman, nouvelle patrie de la sagesse précaire

La sagesse précaire s’exporte dans le monde arabe. J’ai accepté avec joie l’offre d’emploi d’une université du sultanat d’Oman.

Vous ne voyez pas trop où se trouve l’Oman ?

Eh bien représentez-vous le Moyen-Orient, avec la terre-sainte au nord (Palestine, Syrie, Jordanie, Liban et même Egypte), les pays méditerranéens comme la Turquie. Au sud de ce qu’on appelle « Moyen-Orient », il y a la péninsule arabique, avec l’Arabie saoudite qui prend beaucoup de place.

La mer Rouge sépare la péninsule arabique de l’Egypte, de l’Erythrée et de Djibouti à l’ouest. Et à l’est, c’est le Golfe persique qui sépare la péninsule de l’Iran. L’Oman se trouve du côté iranien, au sud-est de la péninsule arabique. C’est d’ailleurs en Oman que se trouve le fameux détroit d’Ormuz, point de passage stratégique et tendu entre Perses et Arabes.

Le sultanat d’Oman a pour voisins les Emirats arabes unis au nord, l’Arabie saoudite à l’ouest et le Yémen au sud-ouest.

Il y fait extrêmement chaud mais les paysages sont très beaux. Des montagnes qui culminent à trois mille mètres d’altitude, des vallées, des rivières, des zones de désert et des zones tropicales. Des cultures en terrasses où l’on cultive la rose et les dates. Des arbres à encens, de la myrrhe. C’est l’ « Arabie heureuse » (Felix Arabia) « regorgeant de parfums et de richesses »chantée par les Grecs et les Romains. Arabie fertile opposée à l’Arabie déserte parcourue par les nomades.

D’une superficie de plus de 300 000 kilomètres carré, c’est un pays un peu plus grand que l’Italie, mais beaucoup moins peuplé : quatre millions d’habitants.

Son code téléphonique est le 968.

Le voyage thérapeutique de Nerval

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Entre Gérard de Nerval et moi, un parallèle est facile à tracer.

Quand il visite Istanbul, il a 35 ans, moi 36.

6 mois plus tôt, l’amour de sa vie, Jenny, trouve la mort. Il y a 6 mois, je quittais le pays de l’amour et toute idée de mariage.

A Constantinople, Nerval écrit à son père que sa santé est bonne. A Istanbul, je crois avoir écrit à ma mère que ma santé ne donnait pas de signe d’inquiétude.

Nerval venait de subir sa première grande crise de démence. Pas moi.

12 ans plus tard, Nerval allait se pendre à un lampadaire. Dans 12 ans, je doute de mes possibilités d’atteindre le sommet des lampadaires, fût-ce pour me pendre.

Nerval a voyagé pour oublier sa dépression, guérir de sa folie latente. Ici, à Istanbul, il croie sincèrement que sa crise n’était qu’un événement passager ; il se croit tiré d’affaire.

Je confirme : le voyage fait du bien aux dépressifs. Je ne suis pas sûr d’en être un moi-même (je ne crois pas), mais il me semble qu’il n’y a rien de tel qu’un plongeon dans une ville inconnue pour vous remplir, pour vous sentir plein de quelque chose. Donc en bonne santé. Je crois qu’en turc, comme en magyar, l’étymologie du mot « santé » est « plein », « entier ». 

Tout, dans un voyage, est plein de sens, tout fait sens. Ne rien faire est une noble activité du voyageur. Rester des heures, ankylosé, au bord de la Corne d’or, à regarder passer les bateaux, c’est suffisant, c’est glamour, c’est racontable, c’est communicable, c’est actif, c’est gagnant-gagnant, c’est donnant-donnant, c’est littéraire, c’est philosophique, c’est métaphysique, c’est sexy, c’est glamour, c’est suffisant, c’est poétique, c’est répétitif, c’est enjoyable, c’est déroutant, c’est glamour, c’est racontable. C’est bon pour la santé.

Ruines sur le Bosphore

Le billet pour la croisière sur le Bosphore coûte moins de 10 euros. Peut-on parler de croisières ? Le ferry vous transporte de rive en rive, vous passez de côte européenne en côte asiatique jusqu'à l'embouchure de la mer noire, au bout du détroit. Peut-on parler d'embouchure ?

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Il s'agit donc d'aller de la mer de Marmara à la mer Noire, et de passer quelques heures au village d'Anadolu Kavaghi.

Sur ce site, village fringant où l'on peut manger des poissons passables, la hauteur est habitée par les ruines d'un château qui ressemble bien aux châteaux des XIIe et XIIIe siècles.

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Sans être spécialiste, je crois qu'il suffit de comparer ces deux tours, qui devaient constituer l'entrée du château, avec celles de Carrickfergus construites par Hugh de Lacy, pour se convaincre qu'il s'agit d'un vestige du temps des croisades.

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Le paysage proposé depuis le Bosphore a définitivement quelque chose de normand. On se croirait sur la Seine, apercevant le Château Gaillard des Andelys. 

A l'aller comme au retour, le ferry vous promène le long de quelques unes des demeures que les Ottomans fortunés se sont fait construire en dehors de la ville depuis le XIXe siècle. Pamuk dit qu'il n'y avait aucune possibilité pour les étrangers de venir les déranger, car il n'y avait aucun chemin carrossable qui y menait.

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Les Turcs d'aujourd'hui sont assez fiers de ces jolies maisons. Ils ne semblent pas en vouloir à la classe dominante de cette époque d'avoir fui la ville plutôt que de la défendre d'une manière ou d'une autre.

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La croisière part de l'embarcadère d'Eminonü à 10h30 et revient autour de 16h30. Inutile de préciser que je recommande à tous les visiteurs qui restent plus de deux ou trois jours de faire cette excursions. Pour ceux qui ont plus de temps et d'argent, l'idéal serait de passer quelques nuits sur l'une et l'autre des étapes où le bateau s'arrête.

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La chevauchée fantastique de Flaubert

Flaubert a écrit son voyage en Orient sur deux supports qui n’ont jamais eu vocation à être publiés. Ses lettres et ses « notes de voyage ». Les lettres sont beaucoup plus vivantes et détaillées. Les notes, quant à elles, même lorsqu’elles sont reprises et mises au propre à Croisset, sont beaucoup plus plates. C’est d’ailleurs une chose intéressante : il fallait à Flaubert une personne en face de lui pour exciter sa plume.

C’est très net dans l’épisode de la course à cheval, qui s’est déroulée le jour de son anniversaire à Constantinople. Dans ses lettres, il se laisse aller à des développements, des détails qui sont plus précis à mesure qu’il s’éloigne dans le temps de l’événement. Dans le livre posthume appelé Voyage, le même événement est relaté sans relief. Le 15 décembre 1850 à sa mère, et le 19 décembre à Louis Bouilhet (il est alors déjà à Athènes), il se lance dans une véritable scène de roman. Il part « ventre à terre » avec un compagnon polonais, le comte Kosielski, et décrit une course effrayante dans la neige, une scène gothique pleine de monstres, où même la nature fait peur. Flaubert adore ces scènes baroques, même dans Madame Bovary, il ne s’en prive pas, avec les scènes de l’aveugle qui poursuit la voiture « Hirondelle » lorsqu’elle rentre de Rouen. Aveugle qu’on entend chanter horriblement au moment de la mort d’Emma.

Ici, la monstruosité se voit dans les collines, mais aussi dans les personnages de la région : « des pâtres bulgares couverts de peaux de bêtes, et qui ressemblaient plutôt à des ours qu’à des hommes », dans la vitesse des quatre chevaux passant « à fond de train », « comme un éclair », dans la voix d’un accompagnateur qui « chantait à tue-tête une chanson sur un air aigu, que le vent aussitôt arrachait de sa bouche et emportait dans la solitude. » (Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je confesse que j’y vois l’origine du personnage de l’aveugle de Madame Bovary.) Enfer, encore, dans ces grands chiens qu’il faut éloigner en chevauchant : « Mon compagnon, avec un grand fouet de poste, frappait des chiens … Toute la meute vagabonde hurlait effroyablement. … Le comte Kosielski, dirigeant sa bête comme un lancier et se couchant tout entier sur son col, fondait sur les chiens et leur lançais de grands coups de fouet… »

Cette fureur est naturellement contrebalancée par des moments de contemplations et de rêveries qui rendent la scène plus vivante encore. Quand Kosielski pense à la Pologne, « je pensais aux voyages d’Asie, au Thibet, à la Tartarie, à la muraille de Chine, aux grand caravansérails en bois, où le marchand de fourrure arrive le soir, par un crépuscule vert,… » etc. Flaubert cherche, à travers ses lettres, la bonne image, le truc qui donnera la bonne sensation de froid, de sauvagerie. A propos des chevaux : « Dans les fondrières, leurs sabots cassaient la glace », « ils mordillonnaient du bout des dents les petits arbres rabougris qui apparaissaient sous la neige. » Sur la neige, « des traces de lièvres et de chacals ».

Dans chaque lettre, cette scène lui inspire une ou deux pages de proses enjouée. Dans Voyages, les détails sont factuels et sans aucun souffle : « La neige couvre les maisons … et ça fait des petits dés blancs. Dans les villages, sentiers glissants… », etc. Ses souvenirs sont moins littéraires, moins effrayants, mais ils sont plus nombreux. Flaubert a été très marqué par cette folle randonnée et il ne veut rien en perdre. Il se la garde de côté pour en faire quelque chose, littérairement. Le plus drôle, ce sont ses souvenirs intimes qui achèvent d’assagir cette course démente : « Me chauffant à cette cheminée, il m’est revenu en mémoire le souvenir de jours d’hiver où j’allais avec mon père chez des malades à la campagne. – Nous mangeons un morceau de viande et des pommes de terre. » Nous sommes loin des lettres au train d’enfer.

La différence entre les deux supports est d’autant plus fascinante qu’il a écrit ce récit bonhomme et l’une des deux lettres le même jour. Ce sera son dernier grand souvenir d’Istanbul, et de l’Orient tout entier.

Le pénis de Flaubert à Istanbul

Le séjour de Flaubert à Constantinople est marqué par deux phénomènes centraux : une randonnée à cheval, et des chancres sur son gland. Nous parlerons du cheval plus tard. La question du sexe à Istanbul est essentielle car elle concentre sur elle des sentiments contradictoires du sage précaire. Ce dernier ne voudrait pas émettre de jugements moraux, et en même temps, il ne peut pas dissimuler sa gêne devant une attitude générale révoltante.

Il a attrapé une syphilis avant son arrivée en Turquie, mais c’est à Istanbul qu’il va en parler dans une lettre à son ami Louis Bouilhet, pour faire le point :

« Il faut que tu saches, mon cher monsieur, que j’ai gobé à Beyrouth (je m’en suis aperçu à Rhodes, patrie du dragon) VII chancres, lesquels ont fini par se réunir en deux, puis en un. – J’ai fait avec ça la route de Marmorisse à Smyrne à cheval. Chaque soir et matin je pansais mon malheureux vi. Enfin cela s’est guerry. Dans deux ou trois jours la cicatrice sera fermée. Je me soigne à outrance. Je soupçonne une Maronite de m’avoir fait ce cadeau, mais c’est peut-être une petite Turque. Est-ce la Turque ou la Chrétienne, qui des deux ? problème ? pensée !!! voilà un des côtés de la question d’Orient que ne soupçonne pas La Revue des Deux-Monde. – Nous avons découvert ce matin que le young Sassetti a la chaude-pisse (de Smyrne), et hier au soir Maxime s’est découvert, quoiqu’il y ait six semaines qu’il n’a baisé, une excoriation double qui m’a tout l’air d’un chancre bicéphale. Si c’en est un, ça fait la troisième vérole qu’il attrape depuis que nous sommes en route. Rien n’est bon pour la santé comme les voyages. » Lettre à Louis Bouilhet, 14 novembre 1850.

L’humour de la lettre ne doit pas nous illusionner. A mon sens, cette manière d’écrire en chiffre romain, d’archaïser la langue avec des « y » et des « vi », est une manière d’éloigner l’angoisse que cela lui cause. Il a beau être informé des choses médicales, et il a beau connaître cette maladie depuis des années (voir les lettre que lui adresse Du Camp en 1844, de Rome: « Comment supportes-tu l’hiver ? Et ta vérole ? » ; et en 1845, d’Alger : « Et ton état nerveux ? Et ta vérole, cette bonne vérole dont tu étais si fier ? Comment tout cela va-t-il ? » etc.), je ne crois pas à la thèse d’un Gustave léger et insouciant.

Je pense que Flaubert est angoissé, au moins par moment, et que cette angoisse est un carburant à son écriture crâneuse. Ses maladies vénériennes ne sont pas les seules choses qui le préoccupent pendant son voyage : il se voit grossir et perdre ses cheveux. En un ou deux ans, il devient chauve, et à 29 ans, c’est un événement contrariant. Il se plaint beaucoup d’enlaidir. A sa mère, depuis Athènes : « Décidément, j’enlaidis; J’en suis affligé. Ah! je ne suis plus ce magnifique jouvencel d’il y a dix ans ». Un mois plus tard, il écrira à Bouilhet : « Je vais rentrer dans la classe de ceux avec qui la putain est embêtée de piner. » (de Patras, 10 février 1851). Son voyage en Orient est donc le passage sinistre où il quitte la jeunesse pour entrer dans une maturité haïe. Or, il n’a encore rien écrit qui le satisfasse. Il se voit raté, vieillissant avant l’âge, diminué, on peut supposer que son humour est un mécanisme de défense.

C’est dans ce contexte qu’une scène abominable se déroule à Constantinople. Dans le quartier de Galata, il se rend dans un infâme bordel « pour baiser des négresses. – Elles étaient si ignobles que le coeur m’en a failli. » (A Bouilhet, 19 déc. 1850.) C’est drôle, bien sûr, ne boudons pas notre plaisir de lecture, mais franchement, faut-il vraiment que Flaubert soit l’affreux bourgeois merdeux qu’il était pour se permettre de tels commentaires ? Non seulement il est prêt à contaminer toutes les femmes du monde avec son gland induré par les chancres, mais il fait la fine bouche encore. On comprend que les études postcolonialistes aient pris les écrits de Flaubert pour dénoncer un certain rapport de l’Occident aux pays du sud. Les écrits de Flaubert n’étant pas promis à la publication, ils nous présentent une peinture encore plus vraie, semble-t-il, de ce qui se passe dans la tête des grands voyageurs du XIXe en général. Le style en plus.

La scène du bordel continue. Il veut s’en aller, mais alors, la maîtresse du lieu impose à sa propre fille de se prostituer, dans une chambre beaucoup plus propre : il la trouve à son goût, mais alors qu’il est bien avancé dans les préliminaires, « je l’entends qui me demande en italien à examiner mon outil pour voir si je ne suis pas malade. Or comme je possède encore à la base du gland une induration et que j’avais peur qu’elle s’en apreçût, j’ai fait le monsieur et j’ai sauté à bas du lit en m’écriant qu’elle me faisait injure, » et voilà notre grand écrivain qui fait une scène et qui s’en va, un peu humilié.

« Dans un autre lupanar, nous avons baisé des Grecques et des Arméniennes passables » poursuit-il dans la même lettre. Dans ce dernier lupanar, il voit sur les murs des gravures qui lui paraissent trop européennes, ce qui lui arrache ce cri d’esthète : « Ô Orient, où es-tu ? »

Assurément, pour Flaubert comme pour de nombreux voyageurs, l’Orient est dans l’accès facile au sexe, à la différence de nos villes natales où règne un climat de répression qui contraint les corps et les esprits. Voilà toute la contradiction du lecteur. On ne peut pas approuver moralement ce qu’on lit (non qu’il aille voir des putes, – qui ne l’a pas fait ?- mais le fait que sa jouissance, esthétique et sexuelle, soit à ce point le résultat d’une série d’inégalités fondamentales) et on ne peut pas non plus s’empêcher d’admirer ces chefs d’oeuvre littéraires.

Chant de la prière

Tous les matins, le chant du Muezzin mérite son nom. C’est un vrai chant, rien d’agressif ni de perçant. Une voix grave qui part en de longues vocalises suaves et mélancoliques.

Le seul souvenir d’appels à la prière musulmans qui me revient à la mémoire, ce sont ceux que j’entendais à Tozeur, dans le sud tunisien. J’y étais seul, à l’hôtel, très heureux je ne sais pourquoi. Tout ressemblait à un film. J’étais un vrai héros de film, ma barbe poussait un peu, je devenais un aventurier. Je célébrais mes trente ans dans un voyage qui devait m’acheminer dans le désert. J’avais donné rendez-vous à tous mes amis, le dernier week-end de mars, dans un village encore plus reculé dans le sud. Je savais que personne ne serait là. Que je fêterais mes trente ans tout seul, ou plutôt avec des gens rencontrés sur la route, comme ces deux Américaines francophiles qui ne me lâchaient plus à partir du moment où elles ont compris qu’être en présence d’un homme, un vrai, leur économisait beaucoup de temps et d’énergie.

A Tozeur j’étais encore seul, sans Américaines, mais j’allais les rencontrer le lendemain. Le matin, le chant du Muezzin me paraissait très perçant, peu attirant. Un son de sono pas chère qui ne donnait pas envie de prier.

(Dieu, cela semble si ancien, alors que c’était il y a six ou sept ans. J’ai l’impression que c’était quelqu’un d’autre, et surtout je me revois comme un adolescent alors que je devenais trentenaire. Tant de choses se sont passées depuis. Nos vies sont courtes mais elles sont incroyablement remplies. Un tel fatras nous habite.)

A Istanbul, l’appel est sans aggressivité, endormant, extatique. Il fait sortir du sommeil pour faire entrer dans une autre forme de sommeil. Le fidèle ne doit pas quitter entièrement le sommeil, il n’a pas besoin que l’ensemble de ses facultés soient éveillées. La prière est une activité du corps et de la conscience qui s’accommode de la rêverie, de la somnolence.

Flaubert à Istanbul

Pour Flaubert comme pour Nerval quelques années avant lui, Constantinople est un peu la fin du « voyage en Orient ». Souvent, ces grands touristes du XIXe revenaient par la Turquie et prenaient le bateau à Athènes pour l’Italie ou pour Marseille.

Flaubert est donc moins fasciné par la Turquie que par l’Egypte, et surtout il est fatigué. Il a choppé des maladies déguelasses, il a perdu ses cheveux, il s’ennuie de sa mère et de ses amis, il voit fondre sa fortune et sent l’Orient partir en fumée. Déjà à l’époque, novembre 1850, Istanbul s’européanise à toute vitesse.

Bien sûr, il ne peut s’empêcher d’admirer le paysage d’Istanbul, le panorama urbain qui a fasciné tous les « orientalistes ». Voici deux extraits de lettres, qu’il a écrites le lendemain de son arrivée dans la Ville des villes :

« Constantinople est éblouissant. Figure toi une ville grande comme Paris, où il y a un port plus large que la Seine à Caudebec, avec plus de vaisseaux que dans le Havre et Marseille réunis ; dans la ville, des forêts qui sont des cimetières; certains quartiers rappellent des vieilles rues de Rouen, dans d’autres broutent les moutons; » Lettre à sa mère, 14 novembre 1850.

« C’est réellement énorme, comme humanité…. Du haut de la tour de Galata, …, les maisons peuvent être comparées aussi à des navires, ce qui fait une flotte immobile dont les minarets seraient les mâts des vaisseaux de haut bord. » Lettre à Louis Bouilhet, 14 novembre 1850.

En fait, ma théorie est qu’à la fin de son voyage, il a besoin de moins de temps pour percevoir l’essentiel d’une ville. Il est moins dans le cliché. Très vite, par exemple, il note les cimetières qui, à l’époque, étonnait tous les visiteurs. Mais Pamuk dit que Flaubert est le premier à remarquer le destin des pierres tombales elles-mêmes (alors qu’il est arrivé la veille seulement, je le rappelle) :

« Dans les cimetières les chèvres et les ânes broutent tranquillement et, la nuit, les putains turques viennent s’y faire baiser par les soldats. Le cimetière oriental est une des belles choses de l’Orient. Il n’a pas ce caractère profondément agaçant que je trouve chez nous à ce genre d’établissement. Point de mur, point de fossé, point de séparation ni de clôture quelconque. Ca se trouve à propos de rien dans la campagne, ou dans une ville, tout à coup et partout, comme la mort elle-même, à côté de la vie et sans qu’on y prenne garde. On traverse un cimetière comme on traverse un bazar. Toutes les tombes sont pareilles. Elles ne diffèrent que par l’ancienneté seulement. A mesure qu’elles vieillissent, elles s’enfoncent et disparaissent, comme fait le souvenir qu’on a des morts (comme dirait Chateaubriand). » Ibid.

C’est lorsqu’il imagine librement, et lorsqu’il pastiche le grand homme de lettres français qu’il dit les choses les plus singulières de cette ville. C’est normal, il a déjà l’habitude des paysage orientaux et peut voir d’un coup d’oeil ce qui diffère de l’Europe et ce qui diffère de l’Orient. Il ne sera d’ailleurs pas déçu par Istanbul. Plusieurs fois, il écrira qu’il est triste de partir, et cette formule revient, dans des lettres et dans ses propres notes :

« Adieu, mosquées ! adieu, femmes voilées ! adieu, bons Turcs dans les cafés !… » Voyages (texte établi par René Dumesnil, 1948, tome II, p.348)

Pêcheurs de la nuit

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La nuit et le jour, sur le pont Galata, on pêche. Je ne suis pas sûr que ce soit seulement pour le plaisir, surtout quand il fait mauvais, comme ce soir.

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On peut arrêter sa voiture sur le bord de la route, un peu comme les camionettes qui bloquent les petites rues le temps d’une livraison. Ici, c’est juste le temps de remplir son seau de fritures. 

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Les poissons viennent de la mer Marmara. Peut-être certains viennent-ils de la mer Noir et ont traversé le Bosphore pour venir s’aventurer sur le véritable rideau de lignes qui se dresse au début de la Corne d’or.

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Les poissons ne sont pas énormes, mais cela nourrit une famille, à n’en pas douter, et cela se vend aux marchés.

Pont sur la corne dorée

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Le pont Galata ne traverse pas le Bosphore, mais le « bras d’eau » qui pénètre dans la ville (rive européenne). On appelle cela un estuaire, tout simplement. Cet estuaire là se nomme la « Corne d’Or ». D’après moi, ce nom vient de ce que ce plan d’eau ressemble un peu à une corne, et la référence à l’or vient du fait que dans l’antiquité, un tel estuaire était une bénédiction pour une ville de marchands. Les bateaux pouvaient arriver, ou accoster tranquillement (choisissez votre verbe), quelle que soit l’agitation de la mer. C’est la corne d’or qui a fait de la rive européenne la partie la plus riche et la plus développée de Bysance. Mettez un tel port naturel sur la rive asiatique et c’est elle qui se développe, non seulement grâce au commerce mais aussi aux chantiers navals que l’on pouvait aménager sur plusieurs centaines de mètres.

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Le pont Galata est l’un des trois ponts qui enjambent la corne d’or, à son extrémité, à l’entrée du Bosphore. Il a la particularité d’avoir deux étages. Un pour les voitures, le tram et les pêcheurs, et en dessous, un autre pour les cafés, les restaurants et les promeneurs.

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C’est en buvant un café turc ici-même que j’ai eu l’idée formidable concernant l’architecture des mosquées ottomanes. L’idée déjà exprimée sur ce blog qu’elles étaient « amas de bulles » comme de la mousse, ou de l’écume. Comme j’avais bien réfléchi, je me vidai l’intelligence en regardant passer les bateaux qui, depuis Eminönü et Karakoÿ, partaient sur le Bosphore ou en direction de la mer Marmara.

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