Pour jouer au football, je n’avais qu’un maillot. Un maillot de football gaélique que des amis irlandais m’avaient offert, pour mon anniversaire, à l’époque où j’habitais à Dublin. Depuis, je le porte les rares fois où l’on m’invite à jouer au football, que ce soit en France, en Irlande ou en Chine.
Un maillot bleu, de la marque O’Neill, et dont le design a ce côté un peu démodé des sports gaéliques. La fameuse mention GAA (Gaelic Athletic Association) est là pour témoigner de son ancrage hibernien et quasi nationaliste.
J’aggrave mon cas : le mot IRELAND est écrit en jaune à hauteur du ventre. C’était un cadeau-souvenir, au fond, pour que je me souvienne de l’île d’Erin dans la suite de ma vie. Il n’y avait aucune déclaration politique là-dessous. Or, le même maillot en Irlande du nord ne signifie pas la même chose et n’a pas le même poids émotif.
Qu’est-ce qui m’a pris de sortir de chez moi avec un tel vêtement ? A Belfast, porter ce maillot est aussi controversé que d’arborer le drapeau de l’Irlande ou des affiches du Sinn Fein en plein ghetto protestant. Dans mon quartier par exemple (qui en est un, de ghetto), ce serait considéré comme un acte de guerre. Pourquoi ai-je pensé que ce maillot serait acceptable sur les terrains de Queen’s, alors que je ne le montrerais jamais à mes voisins ?
Ce n’est pas la première fois que je le faisais, en plus, puisque j’avais joué au même endroit, et dans la même tenue, la semaine précédente.
Passé par le bureau collectif de la fac, avant de me rendre au stade, les regards d’un camarade en dirent assez long. Il n’appréciait pas trop la prise de position que ce maillot reflétait. Le problème n’est pas qu’on me soupçonne d’être pro-ceci ou anti-cela, mais c’est le mauvais goût absolu de clamer ses opinions de manière ostensible.
Sur le terrain de foot, alors que mon équipe perdait et que je venais de rater une belle reprise de volée, j’entendis une rumeur que je crus à moi destinée : « Quand même, il peut faire cela en France, mais là il n’est pas chez lui. » Ceux qui parlaient ainsi n’étaient pas des nord-Irlandais, mais des « continentaux ».
Je ne suis pas certain qu’ils parlaient de moi, mais je l’ai pris pour moi. A leur place, j’aurais eu exactement la même réaction. J’aurais regardé ce sage précaire avec une pointe d’agacement et de fatigue, celle inspirée par les grands bavards qui exposent interminablement leurs opinions sur le monde.
Au sortir des terrains de foot, dans le jardin botanique, je croise un anthropologue de Belfast à qui je confesse mon remords. Il me dit de ne pas m’en faire, mais de ne pas recommencer. Quand je lui dis que les nords-Irlandais, à la différence des autres Européens, n’ont pas bronché, il m’explique cela en une phrase : « Les gens d’ici font beaucoup d’efforts pour fermer les yeux sur toutes ces choses. »
Au retour, dans mon quartier, les groupe de musique militaire orangistes défilaient pour préparer tout le monde à la grande fête du 12 juillet. Avec mon maillot pro-irlandais et sur mon vélo, je tâchais de me frayer un chemin à travers des centaines de protestants gorgés de bière. Heureusement que j’avais une veste, un peu trop chaude, pour dissimuler mon cadeau d’anniversaire.