Je vis dans un pays où sévit la charia

Depuis cinq ans que je vis au Sultanat d’Oman, je n’ai jamais vu une main coupée à cause d’un vol. Aucune flagellation n’a été constatée ni aucune lapidation.

D’ailleurs, tous les musulmans à qui j’ai parlé de ce sujet m’ont dit que la lapidation, courante chez les Hébreux de la bible, avait été abolie par l’islam. Ah oui, disais-je, plus malin que tout le monde, et en Arabie saoudite, les lapidations sont le fait d’Hébreux ? Les Omanais me répondaient que l’Arabie saoudite était sous l’emprise religieuse d’une secte apparue il y a trois cents ans et qui constituait une hérésie de la branche sunnite. Dans cette hérésie salafiste, des actes impies étaient recommandés.

L’Oman, donc, qui n’est ni sunnite ni chiite, applique la charia. Il y a des tribunaux avec des avocats et des juges, il y a des prisons. La charia règne et pourtant les juifs, les chrétiens et les nombreux hindouistes y sont bien traités. Ils bénéficient tous de lieux de culte parfaitement tenus.

La charia est le seul code pénal du sultanat d’Oman et pourtant les gens peuvent acheter de l’alcool dans des boutiques spécialisées, ils peuvent consommer de l’alcool dans les hôtels internationaux, les cigarettes sont en vente libre, les couples illégitimes (je veux dire : non mariés) dorment à l’hôtel sans qu’on leur demande leur contrat de mariage.

La loi islamique est observée et pourtant les femmes ne se voilent les cheveux que si elles le désirent. Celles qui veulent se baigner en bikini ont des plages où elles peuvent le faire. La musique y est élevée au rang d’art national, avec des orchestres subventionnés par l’Etat et un opéra qui accueille des productions du monde entier.

Il faudrait faire une étude en France. Demander à un panel de Français ce qui leur vient en tête quand ils entendent le mot « charia ». À mon avis, se bousculeraient des images de violence, de milices de la morale patrouillant dans les rues pour interdire l’alcool, la musique et la joie de vivre. Des hommes barbus antipathiques et des femmes cachées aux regards du monde. Un monde invivable. Or, tous les voyageurs qui viennent en Oman repartent enchantés de ce beau pays où les gens ont plutôt l’air heureux.

Mais au fait, que veut dire le mot « charia » en arabe ? Selon l’islamologue Jacquelin Chabbi, il apparaît une seule fois dans le Coran quand Dieu dit au prophète : tu t’étais perdu et je t’ai mis sur la bonne voie. La charia, cela veut dire simplement la meilleure piste pour atteindre une oasis, par extension cela signifie le plus sûr chemin vers la sagesse. Le chemin le plus court pour se rapprocher de Dieu.

La lune contre les étoiles

Troisième vidéo d’Abadi Al Johar.

La sagesse précaire gâte ses lecteurs. Cette chanson est la même du billet précédent, dans une version plus féminine. Deux chanteuses accompagnent la star du oud.

Les paroles de cette chanson immortelle sont un dialogue. Un amoureux transi est bousculé par les gens du monde :

« Ne t’approche pas d’elle. Ne reste pas près d’elle. Tu vas souffrir, comprends-tu, tu vas souffrir si tu reste éberlué dans la vaste mer houleuse. »

L’amoureux trouve des arguments et ne veut entendre raison. Une de ses répliques les plus étranges :

« Je n’échangerai pas la lune contre les étoiles. »

Quand on voit cet homme au visage disgracieux emmener sur ses mélopées deux superbes créatures sur leur canapé, on comprend mieux pourquoi le sage précaire, en son âge tendre, a consciencieusement appris à chanter et à s’accompagner de la guitare, malgré son aversion pour la musique impure. Il savait, le sage précaire, qu’on séduisait davantage avec la musique non percussive qu’avec la vraie psalmodie sacrée.

Le sage précaire, d’accord en cela avec Abadi Al Johar, n’échangera pas la lune pour les étoiles. Comprenne qui pourra et CQFD. A bon entendeur.

 

Star du luth

Shamsa n’a pas aimé Abadi Johar. Elle a apprécié sa virtuosité au oud, mais trouve sa voix vilaine et maladive. Elle ne cesse de me dire qu’elle a préféré les deux jeunes musiciens qui ont ouvert la deuxième partie du concert.

Il est vrai que les deux joueurs de oud et de mandole étaient magnifiques, mais la différence entre les deux performances ne doit pas mener à un malentendu.

Les deux premiers musiciens étaient de grands professionnels, de parfaits artistes, respectueux de leur public et de leur art. Ils ont livré une performance de toute beauté, toute de maîtrise et de sensibilité.

Abadi, c’est différent. Abadi n’est pas un grand professionnel, c’est une star. C’est pour cela que je l’ai comparé à Bob Dylan dans un post précédent. Il a déjà atteint les étoiles, il a déjà emmené la foule au septième ciel, alors il ne doit plus rien à personne. Il peut être décevant, et même il se doit d’être décevant, car son public veut croire en lui même quand il ne donne pas le maximum.

Miles Davis était une star. La plupart de ses concerts étaient mauvais, paraît-il. Il venait sur scène sans plaisir et tournait le dos au public. Il disait aux gens : vous m’aimez n’est-ce pas ? Moi, je vous méprise, vous n’êtes rien pour moi. Les gens l’adoraient aussi pour cela. Ils étaient indulgents, ils se disaient que Miles cherchait la magie entre sa trompette et lui, et que si jamais il la trouvait, il leur en ferait profiter et ce serait alors le plus beau jour de leur vie de mélomane.

Abadi Johar, sur la scène du Royal Opera House de Mascate, se comportait comme un Dieu du oud et du chant. De temps en temps, il donnait en offrande quelques minutes de jeu en soliste, et très vite se reposait derrière son orchestre d’émission de télévision.

Shamsa me traduisait le sens général des chansons, elles me paraissaient osées, et Shamsa était d’accord pour dire que c’était osé : Abadi parle d’amour physique, de désir, de la douleur d’une séparation. De l’attente de l’être aimé. Des sujets de chanson peu en accord avec la version rigoriste de l’islam que veut imposer le royaume d’Arabie Saoudite. Preuve s’il en est qu’Abadi Johar appartient à une autre réalité que nous autres, pauvres mortels. Lui seul a le droit, tiré d’on ne sait où, de dire des choses sensuelles en chantant et en jouant d’un instrument plus ou moins impur. Il a dépassé notre condition imprfaite, il passe entre les gouttes, il est aimé du très haut.

 

Enchantement du Oud

Les lecteurs de ce blog se souviennent peut-être que mes premiers pas en Oman on été baignés d’une musique enchanteresse. L’employé qui était venu me chercher à l’aéroport m’avait fait écouter un concert de toute beauté, constitué de trois voix qui venaient de tout le Moyen-Orient. J’avais seulement retenu que le chanteur principal, joueur de luth très célèbre, était d’Arabie Saoudite.

Plus tard, sur le campus de l’université de Nizwa, je cherchais cet employé pour qu’il me donne le nom de l’artiste. Plus ou moins par hasard je le retrouvais et lui demandais l’information. Il essaya d’écrire son nom en lettres romaines mais cela lui fut si difficile qu’il préféra abandonner. « Ecrivez le nom en arabe, ne vous inquiétez pas pour moi, je me le ferai traduire. » De retour à mon bureau, je fis traduire par mon collègue français d’origine tunisienne : il s’agissait d’Abadi Al Johar.

Pendant les semaines qui suivirent, j’accompagnais mes journées de travail de vidéos musicales. Abadi Johar et sa voix nasillarde, ses paroles osées, me paraissair être lointainement analogue à Bob Dylan, appartenant d’ailleurs à la même génération.

Ce soir, à l’Opéra de Mascate, en attendant l’entracte qui nous permettra d’entrer dans la salle de concert, je feuillette le programme de la soirée et que vois-je ? Abadi Johar en personne, ce soir sur la scène.

Je n’avais fait aucun effort pour savoir qui se produisait ce soir puisque je pensais n’y rien connaître en luth arabe, et la force de la coïncidence me saisit. J’essaie d’expliquer mon émotion à Shamsa mais mon histoire n’étant pas très relevée, elle fait seulement semblant de s’y intéresser.

La grande star entre sur scène sous les applaudissements nourris. Il semble clair qu’elle constitue le clou du spectacle. Un orchestre est en place, des cordes, des percussions, un clavier synthétique et une batterie au fond de la scène. Tout est fait pour soulager le vieux musicien et lui permettre de se reposer sur l’arrangement pléthorique.

Il joue d’abord un peu de oud et nous gratifie de quelques gammes. Le public applaudit soudain, au milieu des performances, ce qui doit être des moments de virtuosité particuliers. Assez rapidement, il laisse l’orchestre reprendre le dessus pour se cacher derrière. Il a l’attitude des stars, au rythme lent, à ne donner qu’un peu de lui-même. On l’a payé tellement cher pour qu’il se déplace qu’il tient à ne donner qu’un peu de son temps, et très peu de son énergie.

Le concert dure donc extrêmement peu. Quelques minutes, peut-être une demi heure, pas davantage. Quand la star se lève, tout le monde est surpris et n’applaudit qu’à peine. Abbadi s’attendait à une foule en délire, tout ce qu’il a est un applaudissement nourri. Musiciens de l’orchestre et soliste vedette attendaient des rappels triomphants, mais leur retour sur scène se fait dans un silence relatif.

Shamsa rigole. Elle aime ces moments d’improvisation et d’amateurisme éclairé.

Finalement, les musiciens de l’orchestre en ont assez et plient bagage pendant qu’Abbadi nous fait l’offrande d’une chanson seul au oud. Nous sommes dans le ravissement. Les musiciens passent et repassent sur scène, dévissent des trucs, referment leur boîte. C’est tout juste s’ils ne taillent pas une bavette pendant que le chanteur arabe déroule ses volutes et ses arabesques.

Premiers pas en Oman

Aéroport de Mascate, la capitale du pays. Il est deux heures du matin, je sors de l’avion un peu bouffi.

Un jeune homme au chapeau brodé et à la longue robe blanche m’attend, muni d’une pancarte en papier sur laquelle est écrit « University of Nizwa ». C’est un employé des ressources humaines de la fac. Il prend mon passeport et me dirige vers un guichet spécial, assez loin des autres voyageurs qui font la queue à la douane. Un fonctionnaire tamponne et remplit mon visa, qui arrivera à échéance le 19 août 2017.

Nous attendons le bagage de soute et prenons place dans la gigantesque voiture 4 roues motrices affrétée par l’université. Je ne suis jamais entré dans une voiture aussi grosse.

Pour m’offrir de l’eau et se payer un café, le jeune Omanais se gare à une boutique et klaxonne. Un jeune Indien, Bengali ou Pakistanais sort prendre la commande. La commande est passée dans sabir mêlé d’anglais d’arabe et d’une langue indienne.

Il m’explique qu’ici les Omanais ne travaillent pas dans les restaurants. En revanche, ils travaillent dans un certain nombre de services : les administrations, les corps régaliens, les taxis, les caisses de supermarchés. « Eux au moins ils travaillent, à la différence d’autres pays du Golfe ». Quand il va aux Emirats Arabes Unis, il est toujours surpris de voir les policiers venir d’Inde et ne même pas parler arabe.

Sur le trajet, il met de la musique. Une superbe musique de luth et de chant. C’est un chanteur saoudien de grand talent, dont les paroles sont très osées paraît-il, et dont les morceaux de bravoure au luth sont appréciés dans tout le monde arabe. J’entends trois voix dans cette chanson. La femme vient du Liban et le deuxième chanteur d’Iraq. Ils forment un trio de circonstance mais le principal chanteur, le compositeur, est bien le Saoudien. Je demande le nom de l’artiste, car je trouve la musique vraiment ravissante, mais je ne le note pas par écrit et je suis sûr de l’oublier. Ce sera l’occasion de lui redemander quand je croiserai mon chauffeur à l’université.

Il me vante l’Opéra royal de Mascate, ouvert en 2011. Un opéra magnifique avec une programmation de premier choix, tant pour les productions occidentales qu’arabes. Par contre, les hommes ne peuvent pas y entrer avec un chapeau comme le sien, brodé. Il convient de porter un chef constitué d’un foulard noué, plus formel.

Je sombre dans le sommeil et arrive à l’hôtel Safari à 4.00 du matin.

Il faut voyager Pelléas

Hélène Guilmette et Bernard Richter dans Pelléas et Mélisande, Opéra de Lyon
Hélène Guilmette et Bernard Richter dans Pelléas et Mélisande, Opéra de Lyon

 Y en a marre des mises en scène modernes ! Alors, certes, la soprano québécoise Hélène Guilmette est magnifique en Mélisande érotique, et elle a envoûté le public lyonnais par sa voix et son jeu, bien aidée en cela par l’ensemble de la distribution. Mais moi, quand je vais voir Pelléas et Mélisande, je VEUX voir la chevelure de Mélisande qui tombe depuis la plus haute fenêtre de la tour jusqu’au sol.

J’EXIGE de voir Pelléas jouer dans cette chevelure comme un enfant dans des lianes.

Merde, quoi, est-ce trop demander ? N’est-ce pas exactement ce qu’a écrit Maeterlinck ?

Pardonnez cet élan d’humeur, c’est la canicule qui me met les nerfs à vif.

Je profite autant que je le peux de la vie culturelle française. Avant de m’expatrier une nouvelle fois dans une université de la belle Arabie, je trompe la chaleur avec ce qu’offrent les grandes villes de mon pays d’origine.

Alors l’opéra. On ne va jamais assez à l’opéra. C’est idiot, on laisse cet heureux loisir aux bourgeois, aux snobs, aux riches, alors que c’est un art qui tend les bras aux sages précaires et aux jeunes amants. L’opéra de Lyon, pour ne parler que de lui, propose des places à 10 euros, à 13 euros, à 25 euros. On peut y aller seul ou en galante compagnie, quand on trouve des jeunes femmes qui aiment la musique savante.

Et il y en a pléthore en Europe, en particulier parmi les femmes étrengères, exilées en France. Des femmes délicates aux longues mains sensuelles et aux yeux humides. Mais certaines femmes, toute délicates qu’elles soient, vous posent parfois des lapins et vous vous retrouvez tout seul dans votre loge.

Celle qui devait venir avec moi m’a en effet fait faux bond au dernier moment. Impossible d’en inviter une autre : celle avec qui je buvais un thé au moment de l’annulation de mon amie ne pouvait se libérer d’un coup.

Après tout c’était un mal pour un bien : je pouvais passer d’un siège à l’autre selon mes envies, et surtout tomber amoureux tranquillement de la merveilleuse Hélène Guilmette. Je suis sorti de l’opéra tout émoustillé, et la belle Hélène aurait pu me faire faire n’importe quelle sottise. Il ne faut pas sous-estimer les pouvoirs de la voix, et l’opéra est le dernier lieu, dans nos villes contemporaines, où l’on exploite encore à fond les richesses infinies de cet organe profond.

Pelléas 1

Création de l’opéra de Lyon, Pelléas et Mélisande de Claude Debussy était mis en scène par le cinéaste Christophe Honoré. A la baguette, le flamboyant Kazuchi Ono (je dis ça pour frimer, je n’avais naturellement jamais entendu parler de Kazuchi Ono.)

Vous connaissez l’histoire de la pièce de Maeterlinck, je ne vais pas tout vous raconter. Mélisande pleure dans un bois, Golaut l’entend, la sauve et se marie avec elle. Elle s’emmerde au royaume sylvestre de Golaud, et s’amourache de Pelléas, le frère ou le demi-frère de Golaud. Par jalousie, ce dernier tue Pelléas et Mélisande meurt aussi à la fin.

La force du livret réside dans l’atmosphère étouffante de la forêt. La lumière ne pénètre pas, la chaleur non plus. La mer n’est pas loin et pourtant les hommes vivent dans cette obscurité suffocante et magique.

Dans les grottes l’eau est profonde et les bijoux qu’on y perd brillent avec incandescence.

Pelléas 3

La mise en scène, donc, est moderne. La scène se passe dans une espèce de ville banlieusarde. Les décors sont très beaux, du reste, on sent qu’il y a davantage d’argent à l’opéra qu’au théâtre. Honoré a voulu rendre Pelléas et Mélisande plus sexuels, et certaines scènes de sexe sont en effet bien vues. Mais ce n’est pas une idée très heureuse, de la part du jeune prodige de la mise en scène. Il ne fallait pas « sexualiser » Pelléas et Mélisande, car l’érotisme de ce couple vient précisément du fait que les amants ne consomment pas sexuellement leur amour.

La scène centrale (je vous ai déjà dit que j’avais un don pour sentir le moment de la scène centrale, du foyer vibrant d’une oeuvre) le dit explicitement :

Golaud jaloux demande à son fils (d’un premier lit) de lui dire ce qui se passe dans la chambre de sa jeune épouse Mélisande. L’enfant, juché sur les épaules de son père, raconte ce qu’il voit par la fenêtre : Pelléas, l’amant, est avec elle. Ils ne s’embrassent pas. Ils ne se touchent pas. Le feu flambe dans la cheminée. Ils regardent tous deux, immobiles, interdits, dans la direction d’une lumière mystérieuse.

C’est pour moi la scène la plus inoubliable. Peut-être parce que l’action (ou l’inaction) est racontée plutôt que montrée sur scène. Mais surtout parce qu’elle enveloppe toute la magie de la pièce : les deux amants, quand ils sont seuls, ne se touchent pas mais demeurent hébétés, comme pris de folie, de démence, éblouis par la lumière, fascinés et comme drogués.

Cette scène montre combien l’ensemble de l’oeuvre est tout entière pétrie dans une ambiance de délire et de fantasme. La fameuse scène des longs cheveux doit être comprise dans ce sens : c’est un rêve, une fantaisie, probablement un trip de toxicomane.

Alors pourquoi Christophe Honoré s’obstine-t-il à mettre en scène une Mélisande en cheveux courts et à moitié prostituée ? Quitte à moderniser, il aurait pu faire de ces personnages des héroïnomanes, dont la sexualité est inhibée mais dont l’érotisme est exacerbé. Dans ce cadre, Golaud le mari aurait pu, lui, rester l’homme sexuel qui souffre de n’être pas aimé par sa femme. Une femme magnifique et insaisissable, qui accepte le devoir conjugal mais dont l’âme lui échappe dans des vapeurs de toxicité interdits.

Voilà ce qui aurait eu du sens, monsieur Honoré. Car à quoi bon tromper l’attente des spectateurs ? A quoi bon faire jouer la fameuse scène des cheveux côte à côte, comme ça, sans contact physique et sans cheveux longs ?

C’est la grande mode des metteurs en scène d’opéra. Quand ils jouent Carmen, alors que tout le peuple attend L’Oiseau de Bohème, on l’escamote pour bien montrer que Carmen ce n’est pas l’espagnolade.  C’est une mode absurde. Carmen, c’est aussi l’oiseau de bohème, qui n’a jamais jamais connu de loi ;

Pelléas 4

et Pelléas et Mélisande c’est aussi de longs cheveux qui redoublent la forêt profonde d’une féminité toxique et passionnément dégénérescente.

In praise of Anne Sylvestre

anne silvestre

J’espère aller voir Anne Sylvestre en concert avant de mourir, ou avant qu’elle ne tire sa révérence. La chanteuse a plus de quatre-vingt ans et elle continue de composer, de chanter, d’enregistrer et de tourner.

On connaît tous ses Fabulettes, les enfants de mes jeunes années en furent bercés, et cela se poursuit aujourd’hui. Mais moi, j’aime ses chansons pour adultes. Souvent, je cours autour de l’étang de Saint-Bonnet en écoutant ses disques sur mon Ipod.

J’aime le timbre de sa voix et sa façon de chanter, sans trémolos, sans effets particuliers. Comme Brassens chez les hommes, Anne Sylevstre atteint la simplicité et la sobriété. C’est grâce à cet art du trait sans fioritures que ses chansons résistent au passage du temps.

En courant, j’apprécie tout particulièrement les chansons dans lesquelles une femme raconte son ennui, ses désirs, voire ses infidélités. Derrière la femme bien sage, il y a une louve qui se cache. Une femme libre qui est dégoûtée des fausses paroles d’amour qu’elle a dû prononcer pour faire comme tout le monde.

Sait-on, sait-on jamais ce qu’on trouve ?
Où restait la colombe, il y a une louve.
Sait-on, sait-on jamais ce qu’on aime ?
Tous les mots que je t’ai dits
Me semblent des blasphèmes.

Elle dit en quelques mots simples le bouleversement d’une passion qui brûle tout sur son passage. Le mari n’est pas un mauvais homme, mais c’est ainsi, il n’est pas aimé en retour. Toute sa vie, il a dû accepter que sa femme ferme les yeux et refuse la lumière du vrai désir :

Ne me regarde pas comme ça

Si tu me regardes, je ne pourrai pas

L’injustice de la passion amoureuse, c’est quand l’inconnu arrive et rafle tout d’un coup. Dans la rencontre, la femme se révèle à elle-même et son infidélité ne fait pas d’elle une salope.

Il n’est plus rien qui me retienne.
Je ne suis plus ce que j’étais.
Si cette femme était la tienne
J’en suis une autre qui se tait.
Y a du soleil, des fleurs qui poussent.
Regarde-moi, ça passera.
Il faut s’aimer, la vie est douce.
Je pars, tu ne me retiens pas.

Bien sûr, la personne abandonnée, homme ou femme, sera détruite pareillement. Mais j’aime qu’Anne Sylvestre donne la parole, non à la femme brisée ou à la femme victime, mais à la prédatrice, à celle qui est prête à faire souffrir pour vivre enfin sa vie.

Sait-on, sait-on jamais ce qu’on trouve ?
Tu aimais la colombe et je suis cette louve.
Sait-on, sait-on jamais ce qu’on aime ?
Tous les mots que je lui dis me semblent des poèmes.

C’est ce genre de chansons que les gens devraient méditer, lorsqu’ils songent à briser leur couple. Trop souvent, nous faisons preuve de lâcheté et prétendons que nous partons à cause de notre partenaire. Nous essayons, autant que faire se peut, de rejeter la faute sur l’autre, alors qu’il faut parfois supporter d’être détesté, de jouer le mauvais rôle, surtout quand c’est nous qui partons.

Anne Sylvestre nous donne le courage de nous avouer à nous-même que nous partons par amour ou par désir.

Anne Sylvestre (2), La génération de ma mère

Anne Sylvestre en 2007, photo Anne-Marie Panigana
Anne Sylvestre en 2007, photo Anne-Marie Panigana

Quand Anne Sylvestre chante, c’est toute la génération de ma mère qui chante.

Dans les thèmes abordés, les mélodies composées et les arrangements choisis, ses chansons sont une ode aux femmes post-soixante huitardes qui ont eu à assumer de nombreux combats. Au premier rang desquels, la contraception et l’avortement.

Non, non, tu n’as pas de nom
Non tu n’as pas d’existence
Tu n’es que ce qu’on en pense

Avec tendresse, elle ne revendique pas seulement la liberté de choisir, mais elle exprime la douleur de devoir se battre sur un terrain qui n’est pas qui se situe dans son corps même.

C’est une bataille lasse
Qui me laissera des traces
Mais de traces je suis faite
Et de coups et de défaites

Les femmes de cette génération ont énormément supporté, elles ont porté la libération des mœurs tout en sauvegardant l’unité des familles. Ce sont elles qui ont été décisives dans les décennies d’après-guerre, alors que pour les baby boomers masculins, l’époque était facile et plutôt avantageuse : il y avait du boulot, il y avait de la liberté sexuelle, il y avait des femmes pus jeunes, puis il y avait un régime de retraite favorable.

Les femmes ont dû assumer une liberté nouvelle tout en voyant s’accumuler des responsabilités. Elles l’ont fait avec quelque chose d’héroïque, à mes yeux. Avec douceur et humour. Anne Sylvestre parle aussi du vieillissement dans un dialogue entre une mère et une fille :

– Va, déplie-les bien tes ailes
Ma chérie
– Il faudrait que tu essaies
Toi aussi
– Que sais-tu donc de mes ailes
De qui me les a coupées ?

(…)

Mais oui, j’ai toujours mes ailes
Ma chérie
Mais tu as ouvert les tiennes
Sur ma vie
Et s’il faut que je revole
Laisse-moi m’habituer
– Ne dis pas de choses folles
Tu as toujours su voler

Si les hommes de mon âge aiment tant fréquenter les femmes, c’est sans aucun doute grâce à leur mère qui, comme la mienne, ont été admirables. Elles ont transmis à leurs filles ce qui fait le charme des Françaises : intelligence, sensualité, drôlerie et dignité dans la douleur.

C’est tout cela qui s’entend dans les vers d’Anne Sylvestre.

 

Rendre le livre festif

Je profite d’une année de vie en France pour faire des tournées de librairies, de bibliothèques, de facultés ou de festivals. S’ils m’invitent, cela va sans dire, je ne vais pas m’imposer comme un malpropre.

Le sage précaire se déplace donc, comme un représentant de commerce, et parle de ses livres et de ses recherches, que ce soit sur l’Irlande nomade ou sur la Chine francophone. Ou sur le récit de voyage en tant que genre littéraire.

C’était un rêve de jeune homme, la vie de commercial routier. J’ai toujours été attiré par cette existence dans les hôtels, sur les routes. Cela ne m’a jamais paru pahétique, mais, au contraire, une vie pleine de promesses et de solitude contemplative. Cette image d’Epinal est confirmée par les récits de mon propre père qui s’enchantait des paysages montagnard quand il vendait je ne sais quoi, avant de se lancer dans le ramonage, le métier des métiers.

Je n’en suis pas là, notez bien je n’en suis pas à faire des tournées tous les jours. Ma vie actuelle est beaucoup plus immobile, ravi que je suis de resté planté dans les montagnes flamboyantes de l’automne, et ravi de dormir de longues nuits silencieuse. Quand je vais jouer au bonimenteur, ce n’est que de temps en temps.

Je me suis produit à Paris, en Irlande et à Lyon. La semaine prochaine, je suis attendu au festival littéraire de Vitry-sur-Seine. En janvier, deux dates sont prévues, une dans le Gard et une dans l’Isère. Ce n’est pas un agenda surchargé.

Alors pour épicer la chose, je propose parfois des à-côtés un peu olé olé. Dans la ville du Vigan, par exemple, le conservateur de la bibliothèque a d’abord proposé qu’on invite aussi mon frère, celui qui a dessiné les illustrations de mon livre sur les Travellers irlandais. Bonne idée, assurément, qui demande que l’on retrouve, et encadre, les dessins originaux de mon frère. J’ai alors demandé à d’autres artistes, des peintres locaux, s’ils voulaient participer à la fête et peindre des images tirées de mes photos de voyage en Irlande.

Une chose en entraînant une autre, voilà que nous parlons de musique : pourquoi ne pas faire suivre mon intervention d’un peu de musique irlandaise plus ou moins trad ? Et voilà que, de villages en villages, dans les montagnes cévenoles, le bruit court que le 18 janvier à 18h00, on jouera du banjo et de la flûte, de la cornemuse et du bodhran, en buvant du whisky irlandais…

L’idée qui me suit depuis toujours, c’est de rendre le livre vivant et festif. Il y a déjà du silence et de la solitude quand on lit les livres, alors quand on en parle, il faut le faire avec passion et avec style. Quand on me demande si je veux être payé pour ces interventions, je dis non, dépensez plutôt l’argent dans le boire et le manger, il faut nourrir et abreuvez ces braves gens qui se déplacent pour entendre parler un conférencier précaire.

Reste que le beau bâtiment des Lumières, que l’on apelle le Château d’Assas, va résonner de sacrées mélopées quand la sagesse précaire va l’investir de tout son poids.

C’est amusant d’imaginer toutes celles et tous ceux qui sont, à cette minute, concernés d’une manière ou d’une autre par mon intervention à la médiathèque de cette sous-préfecture du Gard. Une peintre ici, un aquarelliste là, un comédienne de l’autre côté de la vallée (pour faire des lectures à haute-voix), quatre ou cinq musiciens dispersés dans le pays viganais et l’Aigoual. Au moins, s’il n’y a pas beaucoup de public, on pourra compter sur les participants actifs et leurs proches.

Ce n’est pas ainsi qu’on fait des affaires, ma petite dame, mais c’est ainsi qu’on met des guirlandes sur les arbres qui ont perdu leurs feuilles.

Paysan musicien

Avec mes amis brésiliens, jouant des instruments de mon frère

Mon frère est hanté par la musique. Pas moi. Moi, je l’étais quand j’étais jeune, mais je m’en suis affranchi. Pour exemple, j’ai pris l’autre jour une pile de CD pour faire la route dans une bagnole de location ; des CD qui avaient beaucoup compté pour moi… Je n’ai pas pu en écouter un seul en entier. Ils m’emmerdaient tous au bout d’une petite demie-heure.

Mon grand frère, lui, a gardé son âme d’adolescent. Il est littéralement habité par la musique populaire.

L’autre soir, il a appris des danses traditionnelles et le lendemain, au terrain, il chantonnait en essayant de se rappeler les pas. Comme si c’était le plus urgent quand la maison en pierre n’a toujours pas de toit. Je m’étais changé, j’étais en tenue de travail, j’étais prêt, mais incapable de prendre des initiatives par incompétence. Et voilà mon chef de chantier, en contrebas, qui répète et répète encore des pas de valse à cinq temps ou de « Scottish inversé » (whatever that is).

La musique est ce qui importe le plus à mon frère. Son esprit est toujours rempli d’airs, d’accompagnement, de suite d’accords et d’harmonie. S’il pouvait, il ne vivrait que de cela. Il est toujours en train de siffler, qu’il pleuve ou qu’il vente. Même au plus fort des soucis, il a toujours des morceaux qui lui trottent entre les oreilles. Il siffle des lignes précises car il apprend des airs traditionnels et apprend à jouer des instruments historiques, tels que la cornemuse ou diverses flûtes.

Mon frère paysan en plein travail

Nous travaillons enfin sur les poutres en châtaignier, puis pendant que je passe une couche d’huile de lin sur l’une d’elle, j’entends « tap tap » dans la cabane. C’est mon frère qui a pris la guitare et qui se joue des airs appris récemment, en tapant du pied par terre, et en chantant des paroles occitanes à voix basse. C’est plus fort que lui, il ne peut s’empêcher de répondre à l’appel des chansons. La musique n’est pas un passe-temps qu’il pratique lors de son temps libre, mais c’est une passion hégémonique qui s’impose à tout moment. Pour mon frère, faire de la musique et travailler sur le chantier, ainsi que travailler pour un salaire, ce sont des tâches également nécessaires qu’il faut accomplir avec autant de sérieux. En ceci, il me fait penser aux Indiens d’Amérique décrits par Lévi-Strauss, pour qui la danse, le chant et la parure étaient des activités sacrées qui requéraient bien plus de temps, chaque jour, que la pitance, la politique ou l’éducation des enfants.

Quand il a assez joué de la guitare, la tête plein de lignes musicales incomplètes et de mystères rythmiques à percer, il retourne aux poutres qu’il soigne en sifflant. Il peut alors travailler sans pause jusqu’à la fin du jour, sans même rien avaler. C’est ainsi, tout est chez lui question de rythme ; mon frère est un paysan musicien.