Départ de Ftiss

Fin de partie dans la ferme de Ftiss.

Nous avons bien travaillé et peu dormi pendant ce séjour. Nous avons été surpris par le froid et la pluie. Mais je préfère de loin me couvrir au mois d’avril que mourir de chaud en juillet.

Les beaux-parents ont besoin d’aide et grâce à Dieu, une voisine vient tous les jours faire du ménage et de la cuisine.

J’ai baptisé les quatre chiens qui gardent la ferme : Billy, Abrag, Malik et Amir. La voisine a alerté Hajer du fait qu’en m’amusant avec les chiens, je les laissais « me faire des baisers » ce qui est dégoûtant et exige un lavage scrupuleux.

Nous avons trait les brebis et produit un délicieux fromage frais.

Il est temps de partir et de passer une dernière nuit dans un hôtel de Tunis

Thuburbo Majus, les couronnes de fleurs et mes complexes sur l’antiquité

Tout près de la ferme de Ftiss se trouve une des grandes villes de l’empire romain. Je ne manque pas de rendre visite à ces ruines augustes quand je séjourne chez mes beaux-parents.

Les temples sont nombreux et massifs. Celui du Capitole, avec ses belles colonnes intactes, était probablement situé au centre de la ville, à la différence du site archéologique actuel qui le place très proche de l’entrée.

Hajer téléphone avec son père qui lui demande d’acheter du pain, en marchant dans les fleurs en direction du temple du Capitole

Une dizaine de milliers de personnes vivaient à Tuburbo Majus à son apogée, au IIe siècle de notre ère. Mais ce chiffre ne comptabilise pas selon moi les milliers de paysans et artisans divers qui devaient peupler les environs, jusqu’au lac salé qui borde la ferme de mes beaux-parents.

Bas-relief de Venus, selon le guide touristique

On a choisi de prendre un guide pour cette visite. Mal nous en a pris, il a raconté des bobards, n’a pas su répondre à toutes mes questions, il a bâclé sa visite en une demi-heure alors qu’il avait annoncé une heure, et il ne s’est pas interdit de lancer plusieurs remarques inappropriées.

Dès qu’un bas-relief représentait une femme, il disait que c’était Vénus. Les inscriptions latines, il prétendait les lire alors qu’il répétait des informations qu’il avait appris par cœur.

Les remarques inappropriées concernaient notre couple. Il exigeait qu’Hajer reste avec nous et nous suivent au pas alors qu’elle désirait plutôt papillonner et prendre des photos où bon lui semblait. « La femme doit suivre l’homme » disait-il « pour plaisanter ». Je lui ai dit sans plaisanter qu’il pouvait la laisser en paix et cesser de lui donner des ordres.

Il n’hésitait pas non plus à émettre des jugements de valeur et de goût parfaitement déplacés : « Vous avez de la chance madame, vous avez un beau mari, qui a de beaux yeux et une belle barbe. » On se passe de vos commentaires, monsieur le médiateur. Contentez-vous de nous donner des informations exactes et inspirées, et d’échanger avec nous sur l’antiquité de notre région tunisienne.

Je sais ce que recouvrent ces compliments qui me sont parfois adressés : entre Hajer et moi, il y a une différence d’âge de quinze ans, en plus de quoi elle fait plus jeune que ses 39 ans. Des inconnus peuvent penser, en voyant ma « belle barbe », que je suis de la génération du père d’Hajer, alors que j’ai l’âge de son frère aîné.

Quand ce guide touristique a compris que nous étions un couple, à cause de nos gestes, nos paroles ou tout ce qui pouvait trahir une forme de complicité nuptiale entre Hajer et moi, il en a rajouté dans le champs lexical de l’amour et des affinités électives. Cela m’a énervé.

Moi, quand j’entends dire que je suis beau, j’entends que je suis vieux et bien conservé pour mon âge.

Les averses nous ont sauvés. Le guide voulait se mettre à l’abri alors qu’Hajer et moi voulions continuer de nous promener, même sous la pluie. Nous l’avons remercié, l’avons grassement rémunéré et sommes demeurés tout seuls entre les ruines augustes de Thuburbo Majus.

C’était la première escapade qu’Hajer se permettait depuis une semaine qu’elle s’occupait de ses parents à Ftiss.

Grâce à ce printemps pluvieux, le nord de la Tunisie se couvre de fleurs sauvages et nous avons fait des bouquets, des couronnes et des bijoux de fleurs des champs.

Colonnes de porphyre

Bou Arada, ville-couleur de l’intérieur tunisien

C’est une ville que j’affectionne et pas seulement parce que la femme que j’aime y a vu le jour, puis y a passé sept ans de sa vie en pension, dans son collège et son lycée.

Bouarada est aussi une ville colorée et peinte.

La plupart des commerces a fait appel à des artistes peintres plutôt qu’à des vitrines industrielles, cela ajoute du charme aux promenades mercantiles.

J’aime qu’il n’y ait qu’un supermarché et une multitude de boutiques. Cela multiplie les devantures et les styles de peinture.

Les Tunisiens repeignent souvent et avec soin leurs murs. On voit de plus en plus de drapeaux palestiniens en dialogue avec le drapeau tunisien.

On pourrait vraiment faire des centaines de belles photos et entrer dans des détails intéressants.

Je ne me lasse pas de Bouarada.

Peugeot et minaret
Mes beaux-parents à la terrasse d’un café de Bouarada.
Un vestige romain dans le jardin du commissariat

De l’inégalité parmi les animaux

Dans une ferme, on n’apprend pas la morale : on l’observe à l’état brut.

À Ftiss, où habitent mes beaux-parents, où a grandi Hajer, on découvre une pédagogie silencieuse : celle de l’inégalité organisée, acceptée, fonctionnelle parmi les bêtes. Une sorte de traité vivant, sans théorie, sans discours, mais avec des plumes, des poils, des chaînes et des habitudes.

Les animaux sont assez nombreux malgré l’âge de mes beaux parents qui ne peuvent plus s’en occuper seuls. Leur fils Tarek, le seul qui soit resté au pays, partage avec moi un grand amour de la ferme. Dès que sa famille et son emploi de pilote d’hélicoptère le lui permettent, il vient à Ftiss et aide ses parents. Tarek adore les animaux et il ne laisse pas passer une année sans en acheter de nouveaux.

Les poules, d’abord. Elles sont nombreuses, affairées. Elles picorent du matin au soir, traversent les espaces, serpentent entre les oliviers et les arbres fruitiers. Leur territoire est vaste et ouvert puisqu’on les voit parfois hors de notre domaine, vers le lac salé qui borde le hameau dit « Nahed ». (Le hameau de la ferme familiale porte un nom qui est le dérivé du patronyme de ma femme, Nahdi). Une seule frontière pour les poules et les coqs : la cour intérieure de la fermette, qui leur est interdite. Une limite nette mais qu’elles franchissent tous les jours sans recevoir de punitions très humiliantes.

Les lapins, eux, incarnent une autre condition. Je ne les ai jamais vus hors de leur cage. Leur existence me paraît étriquée, réduite à quelques gestes répétés et beaucoup de ruminations. Mon beau-frère Tarek m’a demandé si je mangeais des lapins. Résultat des courses, cela fait deux jours que nous mangeons des plats cuisinés avec un lapin de la ferme : un couscous et une shakshouka. Selon mes critères leur vie semble moins douce que celle des poules mais l’alimentation des Nahdi me paraît excellente : beaucoup de légumes, des céréales et légumineuses, agrémentés d’une viande on ne peut plus locale.

Les brebis, les chèvres, les moutons composent une catégorie intermédiaire. Dans leur enclos, ils n’ont pas l’air particulièrement heureux. Et pourtant, deux fois par jour, un ami de Tarek vient en moto de Bou Arada pour s’en occuper. Il les mène paître au bord du lac salé, les fait marcher et respirer un peu d’air frais. Il les fait passer d’une écurie à une autre le temps de nettoyer leur lieu de vie et de remplacer la paille. Leur vie oscille entre contrainte et échappée. Elle n’est pas radieuse, mais elle n’est pas non plus une pure privation.

Quand j’ai égorgé l’une de ces chèvres, pour l’Aïd de 2017, j’ai senti un grand calme chez cette bête qui savait qu’elle était menée à l’abattoir. Tarek et un autre beau-frère la tenaient fermement et marchaient à ses côtés pour l’amener vers l’olivier où elle serait suspendue une fois tuée pour se vider de son sang. Nous fêtions alors le sacrifice d’Abraham, et c’est moi qui ai eu l’honneur de trancher la gorge de ce bel animal qui n’a pas démérité de son Créateur. Tarek avait affûté mon couteau et m’avait expliqué comment faire. C’était une sacrée expérience.

La ferme est aussi parcourue de pigeons, que mon beau-père adore. Ils étaient en cage autrefois, puis un soir de dispute, un de ses fils a ouvert les cages. Mon beau-père a été pris d’une grande fureur, qu’il a exprimée en quittant la ferme pour toujours. Quand il est revenu, quelques heures plus tard, les pigeons étaient toujours là eux aussi et ne sont jamais partis de la ferme de Ftiss.

Et puis il y a les chiens.

Quatre sentinelles, attachées à des points stratégiques. Leur mission est claire : aboyer, dissuader, pour protéger les poules. Ils sont les gardiens de la peur des autres. Leur territoire est minuscule, leur rôle immense.

Deux chiots ont récemment rejoint cette géographie. L’un clair, l’autre noir. Leur destin semble déjà tracé : une chaîne, un périmètre réduit, une vigilance permanente. C’est vers eux que mon attention se dirige.

Au début, je me contentais d’approcher. Un peu de nourriture, quelques gestes prudents pour qu’ils aboient moins et qu’ils ne me prennent pas pour un ennemi. Ils jouaient l’hostilité, comme on leur a appris. Mais ce n’était qu’un rôle. Très vite, la peur changeait de camp. À mesure que je m’approchais, ils reculaient, se cachaient, puis revenaient, intrigués.

Le petit chien noir, au bout du terrain, près de la limite de la propriété, est celui qui me trouble le plus. Il semble n’avoir presque jamais rencontré d’humain hors du cadre strict de sa fonction. Ma présence le désoriente profondément. Il oscille entre une excitation débordante et une crainte extrême. Il fuit, puis revient. Sa queue trahit une joie confuse que son corps ne sait pas encore habiter.

Alors je reste là, dans son périmètre, pour qu’il s’habitue à moi.

Je ne fais presque rien. Je me tiens immobile, à sa portée. Je deviens, pour lui, un événement olfactif.

Car c’est sans doute cela, leur véritable festin : les odeurs. Mes chaussures, mes mains, mes vêtements deviennent un territoire à explorer. Je ne suis pas un homme, encore moins un sage, je suis un animal nouveau, porteur d’un monde invisible. Mes chiens de garde reniflent, repartent, reviennent. Quelque chose se passe, que je ne comprends pas, mais que je pressens comme une forme d’élargissement de leur existence.

Je ne peux pas les détacher. Je ne peux pas leur offrir la course, ni le jeu. Alors je leur offre mes odeurs.

Et étrangement, ils ne me semblent pas malheureux. Tarek les a amenés ici et leur apporte toute sorte de restes. L’autre jour, quand il est venu nous chercher à l’aéroport, on est allé manger dans un restaurant de bord de route tenu par ses amis, et quand on lui a dit qu’on avait assez mangé, il a mis toute la viande grillé, le gras et les os dans un sac « pour les chiots de Ftiss ».

Ils sont là. Ils vivent dans ce cadre étroit, mais ils y déploient une intensité qui a sa légitimité. Peut-être que le bonheur ne se mesure pas uniquement en mètres carrés.

Comme Tarek est rentré chez lui, je lui ai envoyé une photo d’un chiot sur WhatsApp en lui demandant comment il s’appelait. « Bonjour mon frère, a répondu Tarek. Il n’a pas de nom, mais je t’invite à le nommer. Et je le garderai Enchallah. »

Plus tard il m’a écrit : « Alors il faut nommer les deux autres chiots en même temps et revenir par trois noms. Pour le noir je propose Abrag. »

Abrag, ça veut dire « noir » en arabe mais ce n’est pas le mot que j’ai appris en arabe standard. Hajer me dit qu’Abrag est à la fois un terme du dialecte tunisien et du registre de l’arabe littéraire…

Le petit chien clair, je pense le baptiser Billy, parce qu’il a une tête sympa et parce que je suis en train de lire Les Orphelins d’Eric Vuillard, sous-titré Une histoire de Billy the Kid. Je vais donner un nom de fugitif à cet animal joueur qui va rester enchaîné toute sa vie.

Et enfin il y a les chats.

Les chats sont les princes de ce royaume. Ils vont partout. Ils entrent dans la cour intérieure, circulent librement, s’installent où bon leur semble. Aucune chaîne, aucune limite visible. Ils incarnent une souveraineté tranquille et hautaine.

Face à eux, l’inégalité saute aux yeux.

Elle me serre un peu le cœur.

C’est pour eux qu’hier Hajer a acheté une saucisse spéciale pour chats. Ces connards ont tous les égards et je ne sais même pas s’ils chassent d’éventuelles souris. Si ça se trouve ils se bornent à être beaux, touffus et colorés.

Mais je comprends aussi que cette inégalité n’est ni accidentelle ni cruelle au sens simple. Elle est organisée selon des fonctions, des besoins de la famille humaine qui habite ici. Chaque animal occupe une place dans une économie vivante qui le dépasse.

La ferme n’est pas un système juste. C’est une unité de vie et de production qui fonctionne.

Et le sage précaire, fidèle à lui-même, oscille entre une légère fascination et une forme d’acceptation lucide : le monde ne distribue pas la liberté également, mais il offre à chacun, peut-être, une manière d’habiter ce qui lui est donné.

29 mars 2026, le sage précaire a 54 ans. Un anniversaire en sourdine

Depuis des années je ne célèbre pas mon anniversaire et je suis même gêné qu’on le fasse pour moi.

Cette année nous avons fêté cela avec les braves paysans non francophones de Ftiss en Tunisie, et c’était très bien ainsi. Ils n’avaient pas l’habitude de ce genre de fête donc c’est resté à un niveau très élémentaire. Je ne me souviens même plus de ce que nous avons mangé ce jour-là.

En revanche, à Hajer qui tenait absolument à m’offrir quelque chose, je me souviens de que je lui ai demandé : une œuvre d’art confectionnée de ses propres mains.

Hajer fait parfois des collages, des peintures, des assemblages ou des installations qui me bouleversent. Il lui arrive de colorier des toiles de jute qu’elle a trouvées je ne sais où, des trucs industriels ou commerciaux, et elle en tire des miracles de finesse.

Je ne sais pas ce que j’adore le plus dans ce qu’Hajer crée : probablement le fait qu’elle ne se rend pas compte qu’elle crée.

Toutes ces « choses », ces « artefacts », elle les bricole sans penser à l’art ni à l’œuvre. Elle passe le temps, elle se laisse aller, elle suit un mouvement interne qui finit souvent par être génial.

Avec le recul, je crois que c’est un poulet rôti qu’on a acheté pour mon anniversaire. Avec une salade mechouia, c’était un délice bien suffisant et bien satisfaisant.

Le miracle tunisien

En ce jour anniversaire de la naissance du sage précaire, me voilà en Tunisie. Pays, disons-le sans détour, miraculeux pour qui aspire à cette forme particulière de sagesse qui ne tient qu’à peu de chose, parfois même à rien.

Car ici, il suffit que je pose les pieds pour devenir, aux yeux du monde, un homme bon.

Je n’exagère pas. Ma belle-famille me regarde avec une reconnaissance parfaitement imméritée. Je suis entouré, étreint, porté par une tendresse dont je ne saurais dire si elle m’est réellement destinée ou si elle procède d’un récit qui me dépasse. Je ne fais rien. Ou si peu. Je conduis une voiture de location, j’acquiesce, je souris, j’aide à peine aux tâches de la ferme, et pourtant les compliments pleuvent. Je serais quelqu’un de bien.

Je soupçonne fortement mon épouse d’être à l’origine de cette inflation de vertus. Il suffit parfois d’une parole bien placée, répétée avec conviction, pour édifier une réputation plus solide que n’importe quel acte.

L’autre jour, une jeune femme s’est jetée dans mes bras. Elle était sur le point de se marier. Elle m’appelle « Tonton Guillaume » avec une évidence désarmante. Je dois avouer que j’ai eu un instant de flottement. Son visage m’était vaguement familier, mais sans plus. Son futur mari, lui, est venu me voir avec une phrase qui m’a laissé songeur :

« Bonjour mon frère, j’ai bien entendu parler de toi. Tu es le tonton qui emmenait les enfants à la mer. »

À la mer ? J’ai fait ça moi ?

J’ai cherché dans ma mémoire. Quelques images diffuses, rien de très net. Et pourtant, il semblerait que cela ait existé. Que j’aie, à une époque, embarqué des enfants pour quelques heures de route, direction la mer. Une escapade. Pas seulement à la mer d’ailleurs, je me souviens maintenant être allé à Kairouan car ma belle-mère en rêvait, à Djerba pour mes propres recherches sur l’architecture ibadite, à Sidi Bou Saïd car une belle-sœur en rêvait…

Mais voilà : dix ans plus tard, ce type de geste est devenu une légende.

Je suis désormais cet oncle généreux qui offrait des vacances à des enfants déshérités.

Et moi, au milieu de tout cela, je reste perplexe, car je ne me souviens pas d’avoir été aussi bon.

C’est peut-être cela, entre autre chose, la précarité du sage : une réputation qui repose sur des actes minuscules, amplifiés par la mémoire des autres, embellis par le temps, et que l’on finit par habiter comme un vêtement un peu trop éclatant.

En Tunisie, il suffit d’un souvenir heureux pour devenir quelqu’un de bien.

C’est le miracle de Ftiss.

Bloqué à Riyad le jour de l’Aïd

Je suis toujours à Riyad, en Arabie saoudite, et le vol prévu pour mon retour en Europe a été annulé. Je pense donc à mon avenir en cherchant concrètement ce que je peux faire pour partir d’ici et rejoindre ma femme à Munich.

Bloqué loin de chez moi par la guerre, je pense automatiquement à la nécessité pour la sagesse précaire de fuir le monde pour aller faire un jardin. Toute cette agitation dans les aéroports, ces incertitudes, me ramènent à une intuition que j’ai depuis longtemps. Cela fait déjà depuis 2008 ou 2009 que j’évoque sur ce blog l’idée d’un affrontement majeur entre les États-Unis et la Chine. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous sommes entrés dans une phase de conflit mondial qui ne dit pas encore son nom, mais qui se manifeste par différentes zones de tension.

Dans ce contexte, les tensions entre l’Iran, les pays du Golfe, Israël et les États-Unis s’inscrivent dans un mouvement plus large. Et parmi les conséquences possibles, il y a des questions très concrètes comme l’accès à l’eau. De plus en plus de médias évoquent des difficultés d’approvisionnement en eau potable.

Tout cela renforce chez moi une conviction personnelle : il faut se recentrer sur ses proches et sur un ancrage territorial concret. Depuis plus de dix ans, j’ai acheté un terrain à Aiguebonne, dans les Cévennes, avec cette idée en tête. C’est un lieu isolé, mais accessible, avec de l’eau grâce à une source. Ce n’est pas un lieu de repli au sens défensif ou survivaliste.

L’idée n’est pas de se cacher ni de se préparer à affronter des ennemis. L’idée est de créer un espace de vie simple et beau, un lieu où l’on peut accueillir la famille et les amis. Il ne faut pas se crisper sur ce que l’on possède ni se refermer sur soi-même. Il faut au contraire construire quelque chose qui s’ouvre amplement sur ses affinités électives, cultiver un terrain, faire un jardin.

Un jardin, ce n’est pas seulement pour produire. C’est un espace de jeu, un lieu de respiration, un endroit où peuvent se développer l’amitié, les échanges et une certaine forme de vie commune. C’est une manière de rester humain dans un contexte qui peut devenir de plus en plus tendu. Je nous vois d’ici lire des livres à l’ombre de mes arbres fruitiers, composer des salades et des airs de guitare, nous baigner dans le bassin de mon terrain pour nous rafraichir pendant la canicule.

Je pense à tout cela aujourd’hui, interdit de mouvement, le jour de l’Aïd 2026.

En ce jour d’Aïd, je souhaite une bonne fête à tous les musulmans de la Précarité du Sage, ainsi qu’à tous ceux qui ne sont pas musulmans.

Et pour les Lyonnais qui ont vu perdre l’OL hier contre un club espagnol qui ne le méritait pas, je dirais simplement : consolez-vous en cultivant votre jardin.

Dégâts des eaux et retour précipité au Vigan

Je vous écris depuis Le Vigan, où nous ne sommes restés finalement que quelques jours. Un ami de la famille, à qui nous avions confié les clés de l’appartement, nous a alertés il y a peu : de l’eau était en train de remonter par la douche et commençait à inonder une partie de notre foyer.

Grâce à son alerte, nous avons pu prévenir la copropriété. Un plombier est venu, puis reparti. L’un de mes frères est ensuite venu pour accompagner un autre plombier. Des constats ont été faits, et pendant ce temps-là, nous avons quitté Munich en urgence : avion jusqu’à Marseille, puis voiture de location pour arriver ici et attendre le plombier chargé des travaux.

Les travaux n’étaient en réalité pas chez nous, mais dans les canalisations extérieures de l’immeuble, celles qui évacuent les eaux usées vers les égouts. Il y avait là une rupture, une cassure des tuyaux, bloqués par la terre. Toute l’eau usée des voisins du dessus se retrouvait coincée à cet endroit. Le seul point de sortie possible, c’était notre douche. Nous sommes donc arrivés dans un appartement envahi par de l’eau sale, imprégné d’une odeur nauséabonde.

Nous avons passé nos journées à laver, nettoyer, remplir des constats de dégâts des eaux, accompagner des plombiers, aller dans des bureaux, gérer l’urgence. Et aujourd’hui, nous repartons de notre maison le cœur lourd. On se rend compte à quel point nous aimons cet appartement, pourtant toujours en chantier. Il porte partout la marque du génie de ma femme : sa sensibilité, ses choix de décoration, ses capacités d’ameublement.

J’ai aussi passé quelques heures à fureter dans ma bibliothèque, à revoir des livres que je dois lire et d’autres que je veux relire. C’était comme un appel à revenir, à s’installer ici pour de bon.

Ce matin, il y avait le marché. Mon frère n’y était pas : il avait vendu toutes ses salades avant que je n’arrive. Mais nous avons croisé des amis de la famille, bu un verre et rigolé sur une terrasse de café. Ce début de 2026 est très pluvieux, mais il y a aussi de beaux moments de soleil.

Tout cela, les amis, la famille, les livres, la maison, l’appartement, tout cela a été à la fois un moment de stress et un beau moment de réunion. Et nous nous sommes dit que revenir nous installer par les montagnes était un beau projet.

Les Artisans de Demain : le faux récit de la découverte d’Assir sur YouTube

Les « Hommes-fleurs », le film

J’aimerais vous parler un instant d’un type de récit de voyage qui fait florès sur internet, qui consiste à employer les codes des réseaux sociaux pour découvrir le monde. Plus précisément, il s’agit de blogs en vidéo qui portent le doux nom de Vlog. Le couple de Français dont je vais parler s’auto-baptise « Les Artisans de demain » et ils officient depuis des années sur YouTube. Ils ont eu du succès quand ils étaient pauvres et qu’ils se baladaient dans des pays pauvres, sans autres moyens que leur téléphone tenu par une perche.

On les aimait bien car ils étaient beaux, sympathiques, ouverts aux rencontres. Leur succès augmentant, leur soif d’argent a aussi cru, les placements de produits sont devenus centraux dans leurs vidéos et j’ai cessé de les suivre à cause de cela. Je viens de les retrouver à l’occasion de recherches que je fais sur la région d’Assir dans le cadre de mon travail de consultant en matière culturelle. Je les vois sur YouTube avec un films sur les « Hommes-fleurs », peuple saoudien des montagnes nommés ainsi par Thierry Mauger dans les années 1980. J’ai visionné leur film et voici mon compte rendu.

Je profiterai de ce billet, qu’on me le pardonne, pour exposer des photos personnelles de mes promenades dans cette région du monde, car mes billets de blog servent aussi d’albums photos pour conserver mes souvenirs.

Le sage précaire en homme-fleur dans un souk d’Assir, décembre 2024
L’épouse du sage précaire en « homme-fleur », sur le même souk, à une date similaire, Arabie Saoudite, province d’Assir

Le film La tribu des Hommes-fleurs, produit par Bengaluncia Production avec le soutien du CNC, se présente comme le récit d’une exploration menée par un couple de voyageurs français à la rencontre de la province d’Assir, au sud de l’Arabie saoudite. D’une durée de 33 minutes et 49 secondes, le film mobilise une équipe d’au moins dix personnes en plus du couple (fixeur, montage, traduction, graphisme, développement de projet, etc.). Cette donnée, pourtant essentielle pour comprendre la nature réelle du projet, est en contradiction directe avec le récit d’aventure solitaire et improvisée que le film tente d’installer.

« Hommes-fleurs », le film des Artisans de Demain
Hommes-fleurs, le film

Le problème central du film tient à un décalage constant entre ce qui est montré et ce qui est affirmé. Les réalisateurs prétendent évoluer dans des territoires quasi inaccessibles, au-delà d’un désert de 2 000 kilomètres, à la rencontre de populations coupées du monde. Or, ils partent d’Oman, franchissent la frontière saoudienne sans difficulté (passage qu’ils décrivent pourtant comme exceptionnel, voire inédit) et circulent dans des zones aujourd’hui bien identifiées, documentées et ouvertes au tourisme. Tellement ouvertes que j’y suis allé moi-même en charmante compagnie, sans rencontrer aucun obstacle.

La région d’Asir, située à cheval entre le Yémen et l’Arabie saoudite, est connue, étudiée et photographiée depuis des décennies. Le massif du Sarawat, culminant à plus de 3 100 mètres d’altitude, a fait l’objet de nombreux travaux, notamment ceux de Thierry Mauger, dont les images et les recherches irriguent le film. Pourtant, aucune référence claire n’est faite à ces travaux. Les photographies apparaissent plusieurs fois dans le film sans attribution, les livres sont feuilletés à l’écran sans que l’auteur ne soit nommé, y compris lorsque l’un d’eux est présenté en version arabe.

Hommes-fleurs, le film

Plus de la moitié du film est consacrée à la traversée du désert et au trajet vers la mer Rouge. Cette insistance sur l’épreuve physique sert à construire une dramaturgie de l’effort et du dépassement, mais elle ne s’accompagne d’aucune mise en perspective historique, ethnographique ou géographique. Des figures pourtant incontournables du Rub al-Khali, comme Wilfred Thesiger et son fameux Désert des Déserts, ne sont jamais mentionnées. Le désert est réduit à un décor narratif, sans profondeur ni références.

À Rijal Alma, les réalisateurs séjournent dans un café-hôtel bien connu, fréquenté par les voyageurs et chercheurs depuis longtemps. Là encore, le lieu est présenté comme une découverte, alors même qu’il s’agit d’un site patrimonial restauré et valorisé. Ils y rencontrent Zaki Al Arifi, qu’ils décrivent comme « pas un fixeur, mais un gars qui fait du shopping avec nous », une formulation qui tente d’effacer le cadre professionnel de l’accompagnement tout en en bénéficiant pleinement.

Les rencontres mises en avant dans le film se font presque exclusivement avec des guides touristiques ou des acteurs déjà intégrés à la médiation culturelle. Le village aux tunnels reliant les maisons entre elles, le territoire coupé par la frontière yéménite, ou encore les démonstrations autour des peintures traditionnelles sont autant d’éléments connus et déjà largement documentés. La séquence consacrée à Fatima Faye et à l’iconographie du Qatt al Asiri est particulièrement révélatrice : à peine plus d’une minute, des éléments symboliques évoqués sans contextualisation, et une phrase coupée en plein milieu, comme si le discours local importait moins que l’image produite.

Hommes-fleurs, le film

Lorsque le film prétend enfin atteindre « le village des hommes-fleurs », il s’agit d’un site rénové, clairement inscrit dans un circuit touristique. Les habitants âgés, coiffés de fleurs, expliquent leurs parures dans un cadre balisé, avec un discours sur la protection et la transmission des traditions qui relève du registre institutionnel du tourisme culturel. La présence de visiteurs est assumée, et même revendiquée comme source de satisfaction.

Le film continue pourtant à maintenir l’illusion de l’aventure, allant jusqu’à inclure des séquences de fatigue extrême et de peur lors d’une descente de vallée, surjouant l’épuisement pour renforcer un récit héroïque qui ne correspond ni aux conditions réelles du voyage ni à la nature des lieux traversés.

Les rares références historiques arrivent tardivement, de manière anecdotique, comme lorsque les Grecs et les Romains sont évoqués pour justifier le port de fleurs dans les cheveux. Là encore, des images issues des travaux de Thierry Mauger sont utilisées sans citation. La dernière minute consacrée aux fleurs repose sur des images qui ne sont pas celles des réalisateurs, sans que cela ne soit clairement indiqué.

Hommes-fleurs, le film

Les artisans de demain forment donc un élément de plus de la chaîne néfastes des « nouveaux aventuriers » pseudo humanitaires et auto-centrés. Ils font eux aussi ce que l’on ne devrait plus faire avec le voyage. Ils ne documentent pas une découverte, ils recyclent des lieux touristiques, des savoirs existants et des dispositifs de médiation culturelle en les reconditionnant sous la forme d’un récit d’exploration personnelle. Le film se construit sur une série d’approximations, d’omissions et de glissements narratifs qui finissent par produire une impression de quasi-mensonge. Ce n’est jamais le voyage qui pose problème mais la manière dont il est raconté, en effaçant les cadres, les références et les médiations qui le rendent possible.

Nos enfants d’immigrés sont dans la même situation que les écoliers français de la troisième république

L’immigration n’est pas un problème pour les pays européens, et ceux qui disent que l’immigration coûte cher, incluent l’instruction des enfants dans l’équation.

Or, les enfants d’immigrés en France sont des petits Français et doivent être considérés comme tels, pas comme des étrangers qui nous coûtent de l’argent. Qu’on le veuille ou non, ils sont les adultes de demain, alors autant s’occuper d’eux sans attendre. Et si possible d’une manière intelligente et bienveillante, dans la mesure où l’on préférerait avoir une nation d’adultes intelligents et bienveillants quand nous serons des vieillards grincheux et impotents…

Il est vrai que de nombreux enfants ne maîtrisent pas la langue française car ce n’est pas forcément leur langue maternelle. Il faut donc les aider à devenir de bons francophones, pas seulement pour eux mais pour le bien de la France car ils sont bel et bien là pour rester et ce sont eux qui nous soigneront, construiront nos logements et inventeront les technologies nouvelles.

Nos écoles et nos collèges doivent donc recevoir une aide massive en Français Langue Étrangère (FLE). Un plan national doit être mis en place pour que se déploie sur tout le territoire des adultes qui encadreront nos enfants.

La situation actuelle me fait penser aux investissements de l’école républicaine entre 1870 et 1914. La troisième république a construit 35.000 écoles et formé 100.000 instituteurs dans de nouvelles universités appelées « écoles normales ». Cette nouvelle population de fonctionnaires a été logée et salariée par l’Etat, les départements et les communes. Cela a « coûté » tellement cher aux Français qu’on a préféré appeler cela un « investissement » sur le long terme.

Or cet effort colossal qui a été consenti par la nation il y a 150 ans doit être renouvelé aujourd’hui pour nos enfants de 2030. Comme en 1870, la nation craque et se divise, manque de cohésion et d’inclusion.

En 1870, je le rappelle, la plupart des enfants de France ne parle pas le français et doit donc suivre une instruction dans une langue commune qui est vécue comme une langue étrangère.

C’est probablement la raison pour laquelle Jean-Luc Mélenchon, leader de La France Insoumise, parle de plus en plus de « langue commune » pour désigner le français appris à l’école. Je n’ai aucun doute que le vieux politicien prépare un programme qui fait le parallèle entre la troisième république et « sa » sixième république : l’école républicaine commencée en 1870 a permis l’installation de la raison républicaine dans les consciences de la nation ; de même l’école inclusive de la sixième république se donnera pour objectif le développement d’une nation réconciliée avec elle-même.

Or, si les gens ont peur de l’immigration, plutôt que de chercher à exclure, renvoyer, enfermer, persécuter, il serait plus judicieux de faire comprendre aux électeurs d’extrême droite que nous avons plus à gagner en investissant dans un plan scolaire qui se propose d’inclure, d’instruire, d’embrasser toutes les familles qui ont choisi de vivre avec nous et de participer à notre nation. L’école est le meilleur instrument pour cet effort d’intégration et de cohésion nationale.

Et cela tombe bien, le nombre d’enfants dans les écoles françaises baisse à cause d’une natalité en berne. Profitons-en pour avoir des classes moins chargées, créer des groupes de FLE , de théâtre et de jardinage, de sciences naturelles au grand air, élaborer une pédagogie créatrice, faire plus d’activités physiques et manuelles, enfin donner à ces enfants l’encadrement de qualité qui permettra à tous de maîtriser le français et d’acquérir de nombreux savoir-faire utiles à la vie quotidienne.

Pour élever un enfant, dit un proverbe africain, il faut un village entier. Nos enfants seront accompagnés d’adultes un peu partout, à l’école, au sport, à la maison. Moi quand j’étais petit, j’avais toujours conscience que des adultes étaient non loin. C’était cela qui m’empêchait de devenir délinquant, pas une structure morale ni je ne sais quelle respect civil.

Hélas, les gouvernements successifs nous annoncent des suppressions de postes dans l’Education nationale. Nos politiciens ne sont pas à la hauteur de l’époque. Il fallait penser investissement dans l’instruction pour revivifier la nation, ils pensent économie et baisses des dépenses.