Une étudiante en journalisme

Une étudiante en journalisme est venu m’interviewer hier à propos des tensions entre la France et la Chine. Je doute beaucoup qu’elle puisse tirer de notre conversation de quoi faire un article dans son journal universitaire. Les Chinois ne sont pas arrivés au point où ils peuvent accueillir une opinion qui infirme leurs préjugés.

Leurs préjugés du moment sont très puissants et ils en jouissent entre eux, comme d’une plaque d’eczéma que l’on gratte avec une délectation triste. Concernant cet ancien ami qui les a trahis, la France, ils sont guidés par deux présupposés difficiles à déraciner : tous les Français sont devenus anti-chinois et ils pensent tous de la même manière, car leurs médias sont en fait tout aussi biaisés que les médias chinois. Deuxième préjugé : les dirigeants de la France ont voulu et soutenu les manifestations anti-chinoises lors du passage de la flamme. Pour quelles raisons ? On ne sait pas mais ils en sont les premiers responsables, c’est certain.

Une amie, l’autre jour, m’a même abordé par ces mots : « Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement français donne de l’argent à Carrefour pour lui permettre de faire de la publicité pendant la période du 1er mai. » Pour répondre à cela, il faut démêler un réseau d’idées qui n’a cure de la vérité. Premièrement, je doute que l’information soit vraie puisque Carrefour est une entreprise privée, mais mon amie n’a pas de source fiable et nous nageons en pleine supputation. Il y a des chances que ce soit une rumeur. Deuxièmement, quel serait le problème des Chinois si la France voulait soutenir une entreprise privée ? Le non-respect des règles de la concurrence libérale ? Du tout! La raison est plus tordue, plus perverse, plus proche de l’image que l’on se fait actuellement des Français : le gouvernement aide l’entreprise qui a souffert du boycott des Chinois, car il a quelque chose à se reprocher dans ce boycott. C’est par culpabilité qu’il donne de l’argent et c’est bien la preuve que c’est lui qui a orchestré les manifestations à Paris. CQFD.

Quand je demande quel intérêt peut avoir le gouvernement là-dedans, les Chinois n’ont pas de réponses claires. Ils n’en savent rien et ce n’est pas leur problème. D’ailleurs, disent-ils, on ne peut croire qu’un événement si médiatisé ne soit pas contrôlé par le gouvernement. J’avance que d’autres événements, plus violents et donnant une image épouvantable de notre pays, allant contre les intérêts de notre gouvernement, ont été encore plus médiatisés (les émeutes des banlieues, etc.) et cela parce que les médias sont indépendants du pouvoir politique, ce qui est très difficile à comprendre pour les Chinois d’aujourd’hui. Ils le comprennent au moment où on en parle, car ce sont des gens intelligents, mais ils sont bientôt repris par la vague des préjugés et de la rumeur nationaliste qui inhibe leur intelligence et leur esprit critique.

Ce qu’a résumé un ami : « Nous pensons avec notre coeur, ces temps-ci, pas avec notre cerveau. Nous sommes trop sentimentaux et vous, les étrangers, vous ne comprenez pas comment il faut agir avec un peuple émotif qui pense avec son coeur. » Je lui donne raison.

Alors, avec la journaliste en herbe, je joue la carte de la sincérité et de l’honnêteté intellectuelle. Je ne protège rien, ne cache rien. Je la laisse prendre une photo de moi, enregistrer mes paroles, lui avoue les conversations que j’ai avec mes étudiants. Je lui dis que les événements actuels sont sains car ils témoignent de l’ouverture aux étrangers et à la pluralité des opinions. Qu’il est sain que les Chinois mettent en question les médias et exercent ainsi leur sens critique, en espérant qu’ils le retournent sur leur propre pays. Puis nous parlons, comme d’habitude, différences culturelles, relativité des valeurs et des traditions politiques. Je ne lui cache pas ma conviction que les Chinois sont assez intelligents pour avoir une presse libre et des partis politiques, des syndicats, des élections. Que la liberté politique n’a pas à entraîner le désordre social. 

Elle me demande où je mange d’habitude. C’est peut-être une invitation à dîner déguisée, ou un appel du pied pour que je l’invite à dîner. Je le ferais bien mais j’ai des mémoires à lire, des centaines de pages à corriger sur Le rouge et le noir.

12 commentaires sur “Une étudiante en journalisme

  1. Quel optimisme! A la lecture de la description que vous faites de l’état d’esprit chinois, je ne vois rien de très différent que cette bande de nationaliste dirigée par Le Pen, désinformée à souhait, prête à entendre tout ce qui va dans son sens… Quand a savoir si les chinois constitue un peuple intelligent, je doute fort que l’on puisse parler en ces termes… Il y a des des jeux d’échelle qui rendent ces « concepts » peu opératoires dans vos propos… Mais j’aimerais vous croire et pense que’il faut bien continuer à échanger avec la Chine que ce soit des biens ou des services et mieux des idées.

    Bien à vous…

    J’aime

  2. Je parle d’intelligence parce que c’est avec cela que je suis confronté tous les jours : leur capacité d’analyse, de compréhension, d’interprétation, d’adaptation à des réalités culturelles complètement nouvelles pour eux. Et leur intelligence m’impressionne. Ensuite, je mets ce mot vague et laudatif en avant par stratégie : « ceux qui disent que la démocratie n’est pas pour vous vous prennent pour des cons. Ils croient que vous n’êtes pas capables d’élire vos dirigeants car vous feriez des conneries avec votre bulletin de vote, et que vous suivriez le premier débile démagogue, qui mettra le désordre dans le pays. » Plutôt que de leur dire qu’ils ne comprennent pas ceci ou cela, ou qu’ils devraient changer quoi que ce soit, je dis qu’ils sont capables de tout, et de faire face à la vérité en premier lieu.

    J’aime

  3. Je vais en ajouter un peu à la haute pratique du bon gouvernement que les Chinois aiment tant mettre en avant.

    La télévision et les journaux officiels expliquent avec un sens pédagogique certain comment la démocratie fonctionne. Il y a des candidats, des affiches, des réunions, des bureaux de vote avec des isoloirs et des urnes, et à une certaine heure on arrête tout et on compte les votes. Le gagnant est content et ceux qui l’aiment font la fête (vu pour les élections italiennes, et l’élection présidentielle française).

    Il y a quand même quelque chose qui choque un peu. Donc n’importe qui peut avoir envie d’être président, a le droit de se présenter, et peut être élu. Dans un pays où le Livre Blanc sur la Politique Démocratique explique que le choix des responsables publics dépend de plus en plus de leur compétence (voir http://french.china.org.cn/french/200630.htm ) l’idée que des gens incompétents puissent atteindre de hautes responsabilités ne plait pas vraiment. Je me demande si ce n’est pas la principale objection. Sun Yatsen avait prévu une démocratie des Cinq Pouvoirs : législatif, exécutif, judiciaire (ce que faisait l’Empereur), plus examens et inspection (ce que le corps des fonctionnaires opposait à l’empereur).

    L’argument que j’ai essayé d’utiliser, qu’en Occident c’est l’habitude d’élire des gens incompétents, sauf en période de catastrophe, et que le monde continue de tourner, n’emporte pas la conviction.

    J’aime

  4. Le rôle d’un prof est d’aider ses élèves à comprendre, à connaître les autres. Etre un prof, un bon prof celui qui réfléchit des nuits entières à la manière de construire des idées, de faire voir les multiples facettes d’une réalité, en posant simplement des textes parfois contradictoires, c’est trés fatiguant : on sort épuisé du grand amphi, il a fallu tenir une salle, suivre le regard de tel étudiant, sentir le moment où flotte l’incompréhension, reprendre la démonstration. A voir comment nitre sage raisonne, je doute qu’il a réfléchi des nuits pour faire surgir les idées.

    Les Chinois ont raison d’insister sur le rôle des médias. Ce sont eux qui font la pluie et le beau temps dans le cœur et la raison de nos compatriotes. Ils sont leur conscience et leur mode de pensée. Ce sont eux qui façonnent les opinions exprimées par presque tous, qui libèrent les grognements, qui calment les mécontentements et révoltes qui ne sont pas programmés, planifiés et orchestrés. Les images de la chine percus par les français sont plutôt déformés dans le sens négatives par rapport aux réalités. On peut faire l’économie de la démonstration, car c’est une évidence pour quiconque lisant la presse française au quotidien. Évidemment, attribuer à la presse française le rôle de bouc émissaire est aisé et bien pratique mais les excepter de toute responsabilité le serait tout autant.

    Les Chinois sont habitués a admirer béatement la société occidentale. En Chine, on met souvent le côté positif de l’Occident en avant. Inversement, les Occidentaux n’ont aucune tolérance vis-à-vis des Chinois. Dans cette crise du Tibet, les Chinois se rendent compte que less médias occidentaux peuvent mentir. Ils découvrent que c’est un système de pouvoir. Comme ils mettent la bar très haut, parce que ils avaient plaine de confiance aux journaux occidentaux et ça n’était pas le cas pour les médias chinois. Ce qu’ils ont découvert, grâce à l’ouverture et aux JO, c’est le vrai visage des médias occidentaux. Ils sont alors déçus.

    Sur les subventions aux entreprises frnaçaises, elles sont nombreuses. Et encore une fois, je donne raison aux Chinois. Si vous voulez avoir des chiffres fiables, consultez l’IFRAP : http://www.ifrap.org/ . Les entreprises privées françaises reçoivent toutes sortes de subventions : subvention aux entreprises innovantes, subventions à l’exportation, subventions pour embaucher des jeunes ou des seniors, subventions pour les 35h, etc. Ce sont souvent les grosses entreprises qui sont gagnantes, car elles possèdent des comptables qualifiés qui savent comment faire pour recevoir ces subventions.

    J’aime

  5. Pour Dominique,

    Ne dit-on pas que l’orthographe est la science des ânes ? C’est gentil de m’avoir corrigé. Vous auriez pu continuer à corriger toutes mes indéniables « fôtes » jusqu’au bout, ainsi que les fautes de notre sage. En toute rigueur, « Une étudiante en journalisme est venu » est incorrect. En passant, je vous signale que Dominique prend une majuscule, si on est maniaque de l’orthographe.

    J’aime

  6. Je retroues tout à fait mes amis chinois (en France) dans ta description de tes étudiants chinois (en Chine). Ceci dit, d’autres personnes rapportent des réactions très différentes. Il semble que ce qui est décisif, c’est l’âge. Cela peut se comprendre de pleins de façon. Sur un blog, quelqu’un disait « les jeunes sont idéalistes, donc ils aiment le pc qui les fait rêver. » Cela me semble assez douteux.
    Par contre, j’ai l’impression (j’aimerai bien avoir d’autres avis là dessus) qu’il n’y a pas de transmission familiale de l’histoire de la Chine en Chine. Je sais bien qu’en France, on ne parle pas à chaque repas de la guerre d’Algérie ou de la seconde guerre mondiale, mais cela arrive.
    J’aimerai bien avoir d’autres avis, mais j’ai l’impression que mes amis chinois n’ont jamais eu de discussion familiale sur les moments importants de l’histoire de leur pays dont leurs parents pourraient témoigner.

    J’aime

  7. A ce que je sais, clic, les familles parlent du passé, et beaucoup de jeunes gens ont une conscience assez forte de l’histoire de la famille dans leur vie. Parfois, cela a déterminé leur choix d’étude. Certains m’ont dit que leurs parents ont voulu qu’ils fassent quelque chose de technique, ingéniérie par exemple, pour surtout éviter tout ce qui pouvait toucher de près ou de loin à la politique et à l’idéologie. D’autres me disent en avoir assez des histoires de la famille, ils ne veulent pas regarder derrière eux et prétendent que les errances des années Mao sont définitivement derrière eux, qu’il faut arrêter de ressasser tjs les mêmes histoires. Enfin, bref, je crois qu’il y a une parole qui circule sur l’histoire, mais je ne suis pas allé en profondeur dans la vie des familles chinoises.

    J’aime

  8. hum… ok Guillaume, je remballe mon hypothèse.
    Ceci dit, je reste un peu sur ma faim car les exemples que tu donnes me semblent assez ambigus : entre ceux qui se tournent vers la technique pour ne pas faire de politique et ceux qui ne veulent pas entendre parler de politique, j’ai un peu de mal à imaginer un dialogue familial sur l’histoire politique chinoise…

    J’aime

  9. Sur son site, Michel Volle nous a parlé de la diversité de la France : la France est le pays de la diversité, c’est cela qui la rend si difficile à comprendre et, pour certains, si exaspérante. Notre culture résulte de la fusion de celles des Celtes, des Romains et des Germains, auxquels s’ajoutèrent plus tard les sémites (Juifs et Arabes) et les slaves. Notre langue s’est formée dans le peuple et policée à la cour. Notre littérature du XIXème siècle décrit l’effort de la bourgeoisie pour devenir une nouvelle aristocratie en absorbant les restes de l’ancienne noblesse, en imitant ses manières (non sans maladresses et ridicules) et en renouvelant ses valeurs.

    Nos amis allemands croient pouvoir mépriser la France qu’ils estiment avoir vaincue en 1940, mais le succès, à la guerre, se mesure au résultat final. D’ailleurs leur mépris se mêle d’envie pour composer ce ressentiment que Nietzsche avait diagnostiqué. Nos amis anglais et américains nous jugent peu fiables sauf dans le domaine de la mode. Comme ils ne perçoivent pas les racines de nos réalisations scientifiques, elles leur semblent des anomalies.

    Il est utile, pour donner à ces partenaires une idée de la diversité de notre pays, de puiser dans la galerie de portraits que fournissent les Mémoires de Saint-Simon (1675-1755) ou le Port-Royal de Sainte-Beuve (1804-1869). Nous ne retiendrons ici que les deux extrêmes entre lesquels elle s’étire :

    – le « petit marquis », courtisan qui frétille dans la suite des puissants, adhérent versatile aux coteries susceptibles de favoriser son avancement ; de nos jours, le petit marquis est un enfant gâté. Bon élève, diplômé d’une grande école, soucieux de sa carrière, il recherche la fréquentation des puissants et s’efforce d’entrer dans leurs rangs. Souple, séduisant, habile devant les médias, le petit marquis est bien taillé pour accéder au pouvoir, un peu moins pour le conserver, pas du tout pour faire oeuvre utile. Quand il accède à de hautes responsabilités il joue au dirigeant, à l’entrepreneur, et creuse des catastrophes : la réalité est insensible au charme des séducteurs (cf. lettre ouverte à un dirigeant français).

    – l' »ingénieur » dont on voit les traits dans le portrait de Descartes par Frans Hals : ce regard attentif, ce demi-sourire indiquent lucidité et courage. C’est là l’image de nos organisateurs dont le modèle est Vauban (1633-1707), des bâtisseurs qui reconstruisent sans cesse un pays que les petits marquis dévorent. Ils ont conçu le TGV, la carte orange de la RATP, la fusée Ariane, l’Airbus, le système GSM de téléphonie mobile etc. Ils luttent pour organiser nos entreprises et les doter de systèmes d’information efficaces. Attaché à son projet, sérieux et modeste, l’ingénieur n’a pas la même liberté de manœuvre que le petit marquis ; il se fait donc habituellement battre par celui-ci dans les conflits de pouvoir.

    Les appellations « petit marquis » et « ingénieur » recouvrent non des titres, mais des tournures d’esprit. Je connais des polytechniciens qui sont de « petits marquis », des énarques ou des personnes de formation littéraire (ou sans formation aucune) qui ont une mentalité d' »ingénieur » sans en avoir le diplôme. J’ai rencontré aussi des bâtisseurs parmi nos hommes politiques, ce qui m’interdit de les mettre « tous dans le même panier » comme cela se fait trop souvent. Il arrive aussi qu’un petit marquis, confronté à une situation difficile, révèle du courage et se transforme en bâtisseur : certains courtisans du XVIIème siècle ont manifesté sur le champ de bataille une abnégation dont personne ne les aurait crus capables.

    Ainsi ne vous hâtez pas, amis et partenaires, chers compatriotes aussi, de vous faire une opinion sur ce pays si divers. Chaque Français est intérieurement aussi divers que son pays : il est conservateur et anarchiste, sensuel et teigneux, nostalgique d’un passé qu’il idéalise et friand de nouveautés. L’aristocratie dont nous avons détruit le pouvoir politique est restée un modèle culturel pour toutes nos classes sociales : elles cultivent à la fois le goût des privilèges et une tradition de générosité et de courage. Oui, c’est incohérent, mais c’est ainsi que nous sommes !

    J’aime

Laisser un commentaire