Flaubert à Istanbul

Pour Flaubert comme pour Nerval quelques années avant lui, Constantinople est un peu la fin du « voyage en Orient ». Souvent, ces grands touristes du XIXe revenaient par la Turquie et prenaient le bateau à Athènes pour l’Italie ou pour Marseille.

Flaubert est donc moins fasciné par la Turquie que par l’Egypte, et surtout il est fatigué. Il a choppé des maladies déguelasses, il a perdu ses cheveux, il s’ennuie de sa mère et de ses amis, il voit fondre sa fortune et sent l’Orient partir en fumée. Déjà à l’époque, novembre 1850, Istanbul s’européanise à toute vitesse.

Bien sûr, il ne peut s’empêcher d’admirer le paysage d’Istanbul, le panorama urbain qui a fasciné tous les « orientalistes ». Voici deux extraits de lettres, qu’il a écrites le lendemain de son arrivée dans la Ville des villes :

« Constantinople est éblouissant. Figure toi une ville grande comme Paris, où il y a un port plus large que la Seine à Caudebec, avec plus de vaisseaux que dans le Havre et Marseille réunis ; dans la ville, des forêts qui sont des cimetières; certains quartiers rappellent des vieilles rues de Rouen, dans d’autres broutent les moutons; » Lettre à sa mère, 14 novembre 1850.

« C’est réellement énorme, comme humanité…. Du haut de la tour de Galata, …, les maisons peuvent être comparées aussi à des navires, ce qui fait une flotte immobile dont les minarets seraient les mâts des vaisseaux de haut bord. » Lettre à Louis Bouilhet, 14 novembre 1850.

En fait, ma théorie est qu’à la fin de son voyage, il a besoin de moins de temps pour percevoir l’essentiel d’une ville. Il est moins dans le cliché. Très vite, par exemple, il note les cimetières qui, à l’époque, étonnait tous les visiteurs. Mais Pamuk dit que Flaubert est le premier à remarquer le destin des pierres tombales elles-mêmes (alors qu’il est arrivé la veille seulement, je le rappelle) :

« Dans les cimetières les chèvres et les ânes broutent tranquillement et, la nuit, les putains turques viennent s’y faire baiser par les soldats. Le cimetière oriental est une des belles choses de l’Orient. Il n’a pas ce caractère profondément agaçant que je trouve chez nous à ce genre d’établissement. Point de mur, point de fossé, point de séparation ni de clôture quelconque. Ca se trouve à propos de rien dans la campagne, ou dans une ville, tout à coup et partout, comme la mort elle-même, à côté de la vie et sans qu’on y prenne garde. On traverse un cimetière comme on traverse un bazar. Toutes les tombes sont pareilles. Elles ne diffèrent que par l’ancienneté seulement. A mesure qu’elles vieillissent, elles s’enfoncent et disparaissent, comme fait le souvenir qu’on a des morts (comme dirait Chateaubriand). » Ibid.

C’est lorsqu’il imagine librement, et lorsqu’il pastiche le grand homme de lettres français qu’il dit les choses les plus singulières de cette ville. C’est normal, il a déjà l’habitude des paysage orientaux et peut voir d’un coup d’oeil ce qui diffère de l’Europe et ce qui diffère de l’Orient. Il ne sera d’ailleurs pas déçu par Istanbul. Plusieurs fois, il écrira qu’il est triste de partir, et cette formule revient, dans des lettres et dans ses propres notes :

« Adieu, mosquées ! adieu, femmes voilées ! adieu, bons Turcs dans les cafés !… » Voyages (texte établi par René Dumesnil, 1948, tome II, p.348)

11 commentaires sur “Flaubert à Istanbul

  1. « besoin de moins de temps pour percevoir l’essentiel d’une ville. Il est moins dans le cliché.  »

    en 1850, la photographie était inventée mais le mot « cliché » n’était certainement pas synonyme de banalité. Peut-être dire « il était moins dans l’épreuve », mais vu la chtouille , il n’en était pas loin. Il devait tout de même être passablement dans le « pintoresco », le si-beau-qui-peut-être-peint. L’orientalisme, c’est du cliché avant la lettre, du lettré avant le déclic.

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  2. “Dans les cimetierres les chèvres et les ânes broutent tranquillement et, la nuit, les putains turques viennent s’y faire baiser par les soldats.

    Belle coquille que celle-ci qui consiste à faire un mot-valise de « cimetière » et « cimeterre ».
    Effectivement, sur le marbre froid des tombes évoquant la raideur de la mort, les soldats en feu viennent sabrer putains, chèvres et ânesses, voire mulâtresses et autres….C’est qu’il s’en passe sabroclair des coups de cimeterre à vous le foutre en terre et la foutre toute entière.
    ET n’est-ce pas là cliché que de penser que les chèvres et les ânes broutent et les putains baisent. Les putains ont le droit de brouter et les chèvres de baiser, fussent des soldats de cimetière restant de marbre face à leurs charmes capricieux.Ce n’est pas la peine de nous faire des billets sur la remise en ordre des feux de l’amour pour aussitôt remettre tout ça bien plan-plan. Les putains de 35 ans viennent éduquer des chevreaux à la mamelle et les ânes se tapent les veuves. Enfin, que dirait Flob lui qui déjà sentait l’Orient se crépusculer?!

    Pour information et appréciation : »Le nom de cimeterre, une arme de l’Orient, vient de l’italien scimitarra, lui-même du persan shamshīr, qui veut dire « queue du lion » … »(source wikipedia)

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  3. “Adieu, mosquées ! adieu, femmes voilées ! adieu, bons Turcs dans les cafés !…”
    « adieu veau vache cochon couvée »

    lequel a pastiché l’autre? enfin avec les vovach, on ne risque pas d’avoir le Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP) comme partie civile.

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  4. Flaubert est donc moins fasciné par la Turquie que par l’Egypte, et surtout il est fatigué.
    (billet du SP)

    « Troublant cette intrusion , cette présence de l’égypte je veux dire a Paris non ? et pensez au Louvre aussi…La, il y’en a pour un vrai travail de thése…j’ai personnelement ma petite idée sur le sujet, il faut remonter jusqu’au Moyen Age pour trouver, dans certaines formes de croyances sectaires du peuple parisien de l’ancien quartier des halles un rapport avec l’égypte. Exemple rien qu’avec le mot “Paris” comparé avec l’injonction “Par Isis” (Isis etant une divinité de l’ancienne égypte…)… »
    (com de François le 05 mars 2009 à 18:38 )

    com/com: Par Isis et par Is tambul…

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  5. « adieu, bons Turcs dans les cafés !… »

    Je subodore la coquille/ Flob n’aurait-il pas écrit « adieu cafés dans les bains turcs! »
    entre le bain et le bon, tout baigne! Mais au bain turc, les femmes sont dévoilées, ce qui ne peut faire que dresser les minarets, tous ces minets ras.

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  6. “C’est réellement énorme, comme humanité…. Du haut de la tour de Galata, …, les maisons peuvent être comparées aussi à des navires, ce qui fait une flotte immobile dont les minarets seraient les mâts des vaisseaux de haut bord.” Lettre à Louis Bouilhet, 14 novembre 1850.
    (Billet du SP)

    je subodorais ( deux fois que je subodore aujourd’hui, d’abord subodorer le café puis humer le fumet )que le mot « galetas » dont l’un des synonymes est « gourbi », pouvait provenir de la tour Galata. Et Vlatipak Yavé raison Madonna! ô Zana au plus haut d’l’essieu!:

    Étymol. et Hist. 2e moitié xive s. galatas « logement situé à la partie supérieure d’un édifice » (E. Deschamps, Œuvres, éd. Queux de Saint-Hilaire, t. 1, p. 156, 26). Du nom de la tour Galata, dressée à plus de 100 m de hauteur au point culminant de Constantinople.
    (source:centre national de ressources textuelles et lexicales)

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  7. En tout kas, galetas ou pas tous les chemins menent au SP…On a beau tergiverser, tourner en rond a changer d’avatar, c’est lui Ki a vainKu , meme d’obskurs new yorKais reprenne son ideologie et sa facon de koncevoir le monde dans de superbes chansons comme ce  » LiKe a Hobbo » du chouette Charlie Winston avec son kopain a l’harmonika ke je dedikace au SP en ce samedi soir ou kil soit ;

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