Mon premier vote ne fut ni un vote de droite, ni un vote de gauche. Ce fut un vote pour l’Europe.
Ce qui est frappant, c’est que les raisons qui me poussaient à voter « oui » ne sont pas celles que l’on entendait le plus souvent. Je ne pensais ni monnaie unique, ni marché commun, ni compétitivité. Mon Europe était d’abord une Europe sentimentale et culturelle.
En 1992, j’ai vingt ans. Les Français sont appelés à se prononcer par référendum sur le traité de Maastricht. Je vote « oui » avec le sentiment de l’évidence.
Aujourd’hui encore, je voterais exactement de la même manière.
J’étais ouvrier ramoneur à temps partiel et étudiant en philosophie le reste du temps. C’était l’époque où je traversais le continent en auto-stop avec mon copain Ben, de Lyon à Nuremberg. C’était aussi le temps de mes voyages en Italie avec celle que j’aimais, en Lombardie parce que Pérouse me paraissait moins écrasant que Florence ou Rome.
L’Europe était devenue mon horizon naturel. Les frontières existaient encore, mais elles me semblaient déjà appartenir au passé.
Je me sentais chez moi aussi bien à Lyon qu’en Allemagne ou en Italie.
Très tôt, j’ai considéré que les États-nations étaient des constructions historiques appelées à perdre de leur importance. Ils avaient sans doute eu leur utilité. Mais ils me semblaient appartenir au XIXᵉ siècle davantage qu’au XXIᵉ.
Je rêvais d’une Europe fédérale, beaucoup plus intégrée politiquement. Une Europe où les grandes décisions seraient prises en commun, tandis que les régions retrouveraient une vraie autonomie. Lyon est un ville qui s’est épanouie quand elle traitait avec Turin et Milan, et qui s’est rabougrie quand on a fermé les frontières.
Car les vraies solidarités ne suivent pas toujours les frontières nationales.
Aujourd’hui encore, je préférerais avoir comme dirigeants certains Espagnols, Irlandais et Scandinaves plutôt que Macron, Retailleau ou Hollande.
Cette conviction européenne ne m’a jamais quitté.
L’année suivante, en 1993, je vote pour le Parti socialiste aux législatives.
Ce n’est pas un vote d’adhésion. Je n’ai jamais cru au Parti socialiste. Je vois surtout un parti qui s’effondre, une gauche en très mauvaise posture, et je me dis qu’il faut malgré tout soutenir ceux qui sont en train de perdre plutôt que d’accompagner la victoire annoncée d’une droite dans laquelle je ne me reconnais pas.
C’est un vote mélancolique pour une cause perdue d’avance, pour ne pas donner un sentiment de triomphe absolu à ceux qui utilisent déjà le racisme et les sentiments anti-pauvres pour gagner les élections.
En 1995, je vote Lionel Jospin au second tour. Je serais incapable de dire aujourd’hui pour qui j’avais voté au premier tour des présidentielles. J’apprécie chez Jospin la personnalité protestante, austère et honnête. Il ne fait pas rêver les gens et j’apprécie beaucoup qu’un responsable politique ne cherche pas à séduire. Je ne sais pas pourquoi des gens le traitent de con, quelque chose m’a encore échappé.
Avec le recul, je m’aperçois que ces premières années dessinent déjà les grandes lignes de toute ma vie politique. L’Europe avant tout. Une méfiance envers les grands discours nationaux. Et des votes qui sont souvent moins des adhésions à un parti que des tentatives de rester fidèle à quelques convictions simples.
La suite de cette histoire commence quelques années plus tard, dans un centre social de la Croix-Rouge, où je vais découvrir de manière beaucoup plus concrète ce que signifient les inégalités sociales.