Je suis moins intelligent que vous, n’ayez pas peur de le penser

Je n’ai jamais passé de test de QI mais je suis certain que si j’en passais un, il serait assez faible, et je vais vous dire pourquoi.

D’abord parce que je suis lent. La rapidité d’analyse est paraît-il un des critères importants dans les tests de QI.

Quand on me pose une question, il m’arrive de répondre immédiatement, mais plus souvent je prends une pause avant de répondre. On prend ce silence pour de la bêtise alors que c’est simplement une forme de lenteur. Il m’arrive aussi de regarder la personne qui vient de parler plutôt que de répondre, car les mimiques des gens me fascinent plus que les réponses que je pourrais apporter.

Souvent je prends la parole après ce silence, non pour rebondir de manière appropriée mais pour commenter les paroles que la personne vient de prononcer : « Tiens, tu as dit can-can au lieu de commérage », « que veux-tu dire par … ? », « c’est marrant ce que tu viens de dire », etc. Et ma lenteur combinée à ce décalage dans la réponse fait immanquablement suspecter une forme de débilité, ou d’autisme.

Quand j’interagis, il m’arrive de réfléchir, de revenir sur ma réponse. Puis de me demander si je n’ai pas oublié quelque chose. Puis de considérer l’hypothèse selon laquelle la question était mal posée. Puis de soupçonner un piège, puis d’envisager qu’il puisse exister une autre manière de regarder le problème. Pendant ce temps-là, les autres ont répondu correctement et sont passés à autre chose.

Cette manie de réfléchir plusieurs fois à la même chose me fait perdre un temps considérable. Les gens convenablement intelligents, eux, savent immédiatement, et ne se posent pas de questions inutiles.

Deuxième indice de ma bêtise présumée : j’ai toujours été mauvais en mathématiques.

J’aimais bien les mathématiques mais cela n’a pas suffi. Or, non seulement je n’étais pas brillant avec les chiffres et les abstractions algébriques, mais en plus je me jetais dans la gueule du loup sans raison autre qu’une prise de risque stupide. À l’époque, en effet, les baccalauréats dits littéraires, les seuls que je voulais choisir car j’avais soif de philosophie, de lettres et d’art, pouvaient être A1 (philosophie et math), A2 (philo et langues) ou A3 (philo et art). J’ai choisi A1 alors que je me savais nul en maths. Je me mettais en danger sans nécessité, ce qui prouve certainement un certain manque de discernement.

Le jour de l’examen, j’ai obtenu une note si faible que j’aurais pu rater le bac bêtement si les autres disciplines ne m’avaient pas sauvé la mise.

N’importe qui doté d’un QI au-dessus de la moyenne aurait probablement fait un calcul d’efficacité pour essayer d’atteindre une mention honorable… Je ne sais vraiment pas ce que j’avais dans la tête.

Pourtant, depuis trente ans, je lis des livres de vulgarisation scientifique, d’épistémologie, je regarde des conférences et je passe mon temps à m’intéresser à des sujets scientifiques dont je ne comprends que la part narrative. La partie mathématique m’échappe tout à fait. Mais c’est ainsi, je ne suis pas doté d’un cerveau qui trouve les mathématiques ludiques et amusantes.

L’intelligence prend des formes étranges, c’est entendu, et je ne vais pas énumérer toutes les occurrences où la mienne a été prise en défaut. Il reste à faire un autoportrait de l’artiste en imbécile, sans exagération ni complaisance. Jean-Jacques Rousseau est celui qui s’est le plus approché de cette performance, et c’est la tâche de la sagesse précaire de l’accomplir tout à fait.

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