Commentaires censurés ?

Qu’entends-je ? Des comentaires ne sont pas apparus ? Je vous assure que je n’y suis pour rien. C’est l’administrateur du Monde qui déconne, ou autre chose, mais moi je n’ai jamais écarté le moindre commentaire. De temps en temps, l’administration du blog en met un en « attente de modération » et je dois alors aller le chercher et donner mon consentement, ce que je fais toujours. Mais ça aussi c’est une erreur : mon blog n’est pas modéré, pas une seconde. Ce n’est pas que c’est contre mes principes, mais tant qu’il n’y a pas de fous furieux qui gâchent trop l’ambiance, je considère qu’il ne faut pas surveiller, ni imposer un temps d’attente entre l’écriture d’un commentaire et sa parution.

Certains blogueurs se demandent pourquoi ils n’ont pas de commentaires, je préconise qu’ils ne modèrent pas.

Alors merci de commenter, à tous ceux qui commentent, et ne vous laissez pas impressionner par les approximations techniques du monde.fr, que j’appelle ici à plus de diligence.

Les fils narratifs de « La précarité du sage» : la lettre d’un éditeur

Quand on écrit des manuscrits qui sont invariablement refusés par les éditeurs, on devient un as du refus. On apprend à lire des signes même là où il n’y en a pas nécessairement. Un refus ne ressemble pas à un autre refus. Il y a des gradations, des nuances. Il y a des refus qui fonctionnent comme des victoires, relativement à d’autres refus. Il y a une échelle des refus.

Le pire est celui où l’éditeur n’accuse même pas réception et ne vous donne aucune nouvelle, jamais. Moins pire mais pas vraiment consolant, la lettre ou le mail anonyme qui ne dit rien du contenu de votre texte.

Mais parfois, on se fend d’une lettre qui cherche à se justifier, et cela fait plaisir. Parfois, l’éditeur lui-même, le grand patron, prend la plume et vient vous gratifier de quelques mots. L’écrivain raté prend cela pour une reconnaissance de son travail, un quasi succès.

Voici ce que j’ai reçu, un jour, de la part d’un éditeur qui est à mes yeux l’un des plus prestigieux de France.
Monsieur,
Je vous remercie de nous avoir confié « La précarité du sage».
Excusez-moi, je vous prie, mes très longs délais de lecture.

C’est un très beau texte, calme et sage, en effet. On y apprend
beaucoup de choses sur la Chine, en douceur, paisiblement et
précisément.

Pourtant, je reste tout de même réservé. D’abord parce qu’il y a dans
votre regard un je ne sais quoi de gentiment ironique qui m’a gêné.
Ensuite, je ne suis pas tout à fait certain d’avoir vraiment ou
toujours ressenti les fils narratifs que vous évoquez dans votre
courrier d’accompagnement ni, surtout, la tension qui les tiendrait.

Avec mes regrets, et vous renouvelant mes excuses, je vous prie de
recevoir, Monsieur, l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

XXXX XXXXXXXXXXX
 

P.S. Pouvez-vous s’il vous plaît nous indiquer, pour le retour de votre
manuscrit, si votre adresse de Shanghai est toujours valable. »

Moi, gentiment ironique ?

Cas pratique de sagesse précaire : le vol d’ordinateur

J’ai peu donné de mes nouvelles ces derniers temps car je travaillais sur un projet. Sur mon ordinateur, je surfais sur des idées, des textes, des citations. Le dernier jour de cette période de fête, on m’a volé ledit ordinateur portable.

Dans un grand magasin américain, alors que je choisissais de la nourriture coréenne, quelqu’un l’a pris dans le caddy. Je n’aurais jamais dû le laisser dans le caddy, je sais, c’est donc ma faute. Quelques secondes ont suffit au malfaisant pour commettre son forfait. Une demie douzaine de personnes étaient témoins, une jeune fille me fit comprendre par un geste que quelqu’un s’était enfui dans telle direction. Je courus dans cette direction quelques minutes, mais c’était bien entendu peine perdue.

Je revins vers le rayon de nourriture coréenne, sans savoir pourquoi. Une demie douzaine de visages souriants me considéraient. Ah ! l’antique sagesse qui permet de prendre le malheur d’autrui avec le sourire. Cela force le respect.

Je ne pouvais pas me résoudre à partir du magasin. Je me sentais trahi au plus profond de moi. Trahi par moi, bien sûr, et par tous ces gentils traîne-savate que je croisais habituellement dans mon magasin. Je hantais une zone incertaine entre les caisses enregistreuses et le rayon coréen, comme si je sentais obscurément que le malfrat allait nécessairement revenir sur les lieux du crime.

Pour me calmer, je me disais qu’il ne fallait pas s’attacher aux biens matériels. Voilà une bonne occasion de pratiquer la sagesse transpirante. Mais les leçons de détachement que je me faisais, j’y résistais un peu en me disant : « Soit, mais ce n’est pas l’objet en lui-même dont je déplore la perte. Ce sont les textes écrits dedans, les photos et les vidéos emmagasinées, les souvenirs. Faut-il se détacher de nos souvenirs aussi, sous le seul et mince prétexte qu’on va tous crever un jour ? C’est un peu fort de café. Et lorsque je perdrai un être cher, faudra-t-il aussi que je me dise qu’il faut accepter ? Ah, sagesse précaire, tu m’en demandes des sacrifices. »

J’ai pensé très rapidement au blog. Mes disques durs pourront bugger, mes outils disparaître, quelques pages seront sauvées dans la blogosphere.

Accélération du guerrier

Certains jours sont des accélérateurs existentiels. Alors qu’on stagne tranquillement dans son coin, sans ennuyer personne, notre vie repart à l’abordage en quelques heures.

Cette journée-là, j’eus le bonheur d’enfin m’entretenir intimement avec une femme de grande beauté, qui me faisait rêver depuis six mois. Elle me dit : « J’aimerais bien apprendre la philosophie avec toi. »

Tu veux dire « parler sagesse » ? Spiritualité ? Energie et tutti quanti ? Parler précarité, tout ça, désaffiliation, flottement de la vie ? Mais non, elle veut de la vraie philosophie, des concepts durs comme des pierres, et qui se déploient longuement, comme la mer.

Je dis banco. Jouer le Fontenelle moderne, voilà qui va réchauffer mon hiver enneigé. La pluralité des mondes, madame, c’est finalement ce qu’ont réinventé nos penseurs français postmodernes. Ah mais il est six heures, souffrez que je vous invite à manger un repas ouighour.

De retour à la maison, le message d’un professeur français, écrivain subtil de son état, me remet sur les rails d’un désir de thèse de doctorat, et me relance.

Des informations concordantes me font miroiter des aides à la recherche qui me permettraient de vivre trois ans en faisant ce qui, à mes yeux, constitue la plus belle des existences : voyager dans les bibliothèques du monde entier, lire, écrire, découvrir des textes magnifiques et les mettre en valeur, prendre des théories à bras le corps et les faire vibrer les unes dans les autres.

C’est alors qu’une journaliste d’un magazine chinois m’envoie un e-mail pour me demander un article dont je lui avais parlé un jour et que je croyais oublié.

Les projets s’entrechoquent et, tandis que mes amis profitent du nouvel an chinois pour aller au soleil, je fais le choix inverse, je fourbis mes armes sous la neige de Shanghai pour être prêt à frapper au moment opportun.

Faire avancer les projets en douce, comme s’ils étaient des machines de guerre. Parce que le sage précaire est un peu un guerrier, on ne le dit pas assez.

Un guerrier de quel type ? C’est une question dont je traiterai dans un autre billet, car il faudra convoquer les grands stratèges chinois et européens, ce ne sera pas une mince affaire.

Suicide du célibataire : les premiers préceptes de la sagesse précaire

Deux choses enquiquinent terriblement la société : le célibat et le suicide. Moi, je suis pour la libéralisation des deux. C’est vrai, quoi, qu’on nous laisse nous donner la mort tranquille ! Qu’est-ce qui m’empêche, moi, franchement, de me faire disparaître vite fait bien fait ? Deux choses, pas plus (mais pas moins) :

1-     Il y a encore des gens qui m’aiment.

2-     J’aime la vie. 

Mais enlevez ces deux éléments, deux éléments extrêmement ténus, si on réfléchit bien ; j’en finirais avec plaisir.  Ah oui, rien ne me console plus que l’idée d’en avoir terminé. D’ailleurs la sagesse, pas seulement la sagesse précaire, mais toutes les sagesses, (et la sagesse précaire plutôt moins que les autres), s’inspire toujours, s’identifie à l’état d’indifférence et d’ataraxie de celui qui n’a absolument aucun des soucis, aucune des joies des vivants. C’est ce qui est beau dans la vie, et c’est la raison pour laquelle j’y reste sans râler (certains jours en traînant des pieds, cependant) : cette possibilité d’être à la fois vivant et un peu mort. De jouer au mort. De ne pas choisir complètement une voie plutôt qu’une autre. Un peu comme ces gens intelligents qui jouent aux cons. Ou ces femmes fidèles qui flirtent avec des célibataires précaires, si vous voyez ce que je veux dire. C’est un peu roublard, comme attitude vis-à-vis des choses, mais enfin, la roublardise est une des colonnes conceptuelles de la sagesse précaire, qui n’en comptent que deux : la roublardise et la couardise La couardise est importante pour savoir rester célibataire, et pour fuir les responsabilités au bon moment. Et le suicide, n’est-ce pas une forme de lâcheté ? On le dit. Donc sachons être couards. La roublardise, quant à elle, est essentielle pour donner le change, pour jouer avec les apparences et pour faire des pirouettes. Très utile aussi pour ne pas avoir à s’expliquer tout le temps. Un bon usage de ces deux défauts fondamentaux garantit une sorte de longévité dans un bonheur provisoire qui n’est rien d’autre que l’état habituel, ou idéal, du sage précaire.

Sur tout cela, quelque chose me dit qu’il faudra revenir.

Blog et autobiographie

Lors de mon premier blog, je n’écrivais jamais directement sur internet. Je faisais d’abord un brouillon sur un fichier Word et je travaillais sur plusieurs billets en même temps. Souvent, je découpais les textes trop longs en plusieurs billets et les retravaillais pour leur donner une unité et proposer des échos entre billets. Puis j’allais au cybercafé et je mettais en ligne mes billets, en échelonnant leur parution pour que le lecteur en voie un nouveau chaque jour.

Ce n’était donc pas exactement un journal intime. D’abord, ce n’était pas intime du tout, car j’écrivais pour des lecteurs, et parfois pour des individus précis. Ensuite c’était un journal qui se mettait lui-même en scène en tant que journal. La quotidienneté était recréée, et les billets étaient souvent en décalage avec la vie réelle (quand ils reflétaient quelque chose de réel.)

De même, si un déplacement m’inspirait plusieurs articles, je les publiais encore jour après jour, et parfois un mois après avoir effectué le déplacement, si bien qu’un voyage de trois jours pouvaient apparaître comme un séjour d’une semaine, ou davantage, aux yeux du lecteur.

Il y a donc de la fausseté, sinon de la fiction, dans le blog tel que je le conçois. Le blogueur ne signe pas de pacte autobiographique, pour reprendre l’expression de Lejeune.  

Un sage précaire irlandais

C’est un sage précaire, mais plus que cela, c’est peut-être un vrai sage, enfin je ne sais pas. Sa précarité ne fait pas de doute, en tout cas.

Tom est important pour moi car il est un de mes modèles, dans la vie. Il a une manière bien à lui, admirable, de conduire sa vie.

Il m’a suffisamment influencé pour que j’écrive un portrait de lui dans une revue littéraire, il y a de cela cinq ou six ans. C’est un garçon qui a toujours fait son propre pain, qui a toujours refusé de se mettre au chômage et qui n’a jamais signé de contrat de travail.

Je crois qu’il a dépassé la barre des 40 ans, mais je n’en suis pas certain, car son visage n’a pas changé depuis l’adolescence. C’est un homme qui ne change pas, c’est peut-être ce qui fait de lui un modèle pour moi. Il habite depuis peu dans un appartement relativement luxueux, en colocation avec Barra. Il vit de divers jobs payés au noir, comptable, professeur, peintre, statisticien, larbin.

Il vit de ses économies et attend la retraite, qu’il compte passer dans le Kerry, où ses parents ont une ferme. Une ferme où ils vont mourir bientôt, et où il se verrait bien mourir lui aussi, après quelques années de repos.

Il est docteur en mathématique, possède une immense culture musicale et une passion pour le théâtre. Il a déjà écrit plusieurs pièces. L’année dernière, il en a mis une en scène. Une pièce dont les comédiens restaient en coulisse. La scène n’était occupée que par des téléphones, et seule la voix des comédiens était perceptible par le public. Il a réussi à s’entourer d’une équipe pour réaliser ce projet. Des acteurs, des bricoleurs, des chargés de communication. Cela n’a pas été le succès du siècle, à cause de ces salauds de journalistes qui n’ont pas voulu se déplacer. Tom pense que s’il avait été journaliste, il aurait considéré comme de son devoir d’aller au moins voir de quoi il retournait. « Une pièce sans acteurs, me dit-il, ça devrait piquer la curiosité. »

J’étais perdu d’admiration quand il m’a raconté cette aventure. Voilà le sage précaire, dans toute sa splendeur.   

L’argent en trop

Le cadeau fiscal de Sarkozy aux Français les plus riches, c’est un peu comme si on me donnait, à moi, 200 euros de plus par mois. Comme je dépense à peu près trois ou quatre cents euros par mois, sans me retenir, en m’offrant tout ce que je désire, et qu’en plus je gagne plus du double, je vis la situation des gens qui gagnent trop d’argent. Le fait que mon salaire soit plus bas que celui d’un ouvrier français n’y change rien : je vis dans le luxe, sans souci pour joindre les deux bouts.

Imaginons que Sarkozy m’aime bien et qu’il fasse passer une loi qui me permette de gagner deux cents euros de plus. Les gens protesteraient, ils diraient avec raison que je n’en avais pas besoin, puisque je n’achète ni maison, ni immeubles, que je n’ai pas d’assurance vie, pas de sécurité sociale, ni rien qui plombe un budget. Les ministres zélés défendraient la loi en disant que cette mesure va relancer la consommation des sages précaires, et c’est là qu’est la grossièreté de l’erreur.

Si j’avais deux cents euros de plus, je ne vois pas ce que je consommerais en plus. Je ne vais quand même pas boire plus de bière, manger plus de nouille du Xinjiang ! Non, cet argent me serait plaisant, mais je le garderais de côté en cas de coup dur, ou alors je le mettrais dans mon budget prévisionnel pour mon prochain voyage, un an de promenade en Inde.

Les riches sont comme moi. Ils ont déjà tout ce dont ils ont besoin. Les quinze milliards ne sont donc pas un investissement, c’est un cadeau, un pur cadeau qu’on fait à ses amis, sans rien attendre en retour. Nos partenaires européens, libéraux bon teint, « de droite » selon les critères français, ont tous critiqué cette mesure, de la même manière qu’ils ont critiqué les 35 heures.

Cette mesure est centrale dans la politique de Sarkozy. Elle restera présente à mon esprit car elle marque une réalité que le président essaie de voiler par toutes sortes d’habiletés qui ne coûtent rien (l’ouverture à gauche, les commissions de réflexion, les voyages, les libérations de journalistes, les « discours historiques », etc.), alors qu’elle est, jusqu’à présent, la seule mesure phare de son quinquennat. Citez m’en une seule autre, qui éclaire à ce point ce qu’on compte faire de nos finances et de notre société dans les cinq prochaines années ? Toutes les grèves actuelles concernent des lois plus ou moins contestables, mais elles ont pour fond une crainte sourde de voir notre pays tourner en entreprise.

 Dans cette vaste entreprise, le sage précaire n’aurait pas plus de difficultés à vivre et à faire son beurre, je le précise tout de suite. Il serait même plus adapté que d’autres types de sages, moins précaires. C’est malin, un sage précaire, c’est roublard, ça utilise la frugalité comme arme de combat et ça ne se plaint jamais. Ce n’est donc pas pour son intérêt personnel qu’il critique ce gouvernement qui, si ça se trouve, va finir par lui donner deux cents euros de plus par mois.  

Le paradoxe du contradicteur

Moi qui suis d’un naturel positif, je peux supporter toute espèce de critiques, du moment qu’elles sont rationnelles. Il y en a une, en revanche, qui me plonge dans un agacement sans fond car elle défie toute logique. Celle qui me reproche d’être un contradicteur.
« Toi, tu contredis toujours tout le monde. »
Si j’en conviens, alors je donne tort à cette personne au moment même où je lui donne raison.
Si, au contraire, je tiens à lui faire remarquer que je suis moins stupide que cela, que je ne contredis pas de manière systématique, alors je lui donne raison, mais en disant la vérité sur le fait qu’il a tort.

Précarisez-vous

Il faut être toujours précaire. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous précariser sans trêve.

Mais par rapport à quoi ? Au travail, à l’amour ou à la vie, à votre guise. Mais précarisez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, votre sagesse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de se précariser ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, précarisez-vous ; précarisez-vous sans cesse ! Dans le travail, l’amour ou la vertu, à votre guise. »