L’intelligence mécanique des penseurs humains de l’IA

J’ai écouté le dernier entretien de Laurent Alexandre sur Thinkerview. Il était flanqué d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, censé représenter une nouvelle génération face aux bouleversements de l’intelligence artificielle.

Ce qui m’a frappé n’est pas ce qu’ils ont dit sur l’IA, mais ce qu’ils ont révélé, malgré eux, de leur conception de l’intelligence.

Tout au long de l’entretien, il était question de QI, de performances cognitives, de capacités intellectuelles exceptionnelles (le vieux a aussi beaucoup parlé de sexualité mais c’est une autre affaire et c’était franchement immature – c’est-à-dire viriliste). Les deux parlaient d’individus ayant un QI de 150 ou 160 comme on parlerait de moteurs particulièrement puissants. L’intelligence semblait être réduite à une grandeur mesurable, quantifiable, comparable.

Or c’est précisément à ce moment-là que j’ai eu l’impression d’entendre un manque d’intelligence.

Car le moment le plus original de l’émission apparaît quand on leur demande s’ils lisent et écrivent de la poésie. Gêne des deux spécialistes : ils n’y connaissent rien. Mais rien de rien. Or la poésie, on le sait, ce n’est pas un domaine de l’art parmi les autres, c’est au contraire le coeur vibrant d’une langue, l’essence d’une littérature, donc une dimension incontournable de notre rapport au monde.

Comment peut-on parler d’intelligence tout en étant incapable d’apprécier la poésie ? Comment peut-on prétendre réfléchir à l’avenir de l’humanité sans s’intéresser aux imaginaires, aux récits, aux rythmes, aux symboles, et plus qu’aux simples symboles, aux différentes couches de significations dans un mot ? Être indifférent à la poésie, c’est se fermer à tout ce qui fait qu’un être humain n’est pas seulement une machine de traitement de l’information.

Toujours plus fort dans la bêtise, comment peut-on annoncer avec assurance ce qui se passera en 2100 sans intégrer les principales incertitudes de notre époque ? Et « incertitudes », c’est une façon de parler, car il y a quand même quelques certitudes auxquelles nous faisons face : le dérèglement climatique, les tensions géopolitiques, les guerres actuelles, les réarmements qui figurent les risques de conflits futurs, les pénuries d’eau, les limites énergétiques, les déséquilibres économiques, les conséquences du capitalisme financier mondialisé.

Toutes ces variables sont absentes des récits technologiques des deux Alexandre.

Ils nous expliquent ce que sera l’humanité dans soixante-quinze ans comme si les structures actuelles du monde étaient durables. Comme si les États-Unis allaient conserver indéfiniment leur position dominante. Comme si les rapports de puissance restaient stables, comme si la Chine n’avait pas déjà détrôné les Etats-Unis, bref comme si l’histoire s’était arrêtée et que seule l’IA allait continuer de manière exponentielle sa progression vertigineuse face à la limite et la lenteur de l’esprit humain.

Pour l’instant, je n’ai pas encore entendu quelqu’un parler d’IA avec assez d’intelligence pour que mon esprit limité et lent prenne du plaisir à l’écouter.

Le mérite des échecs, la chance des réussites

J’ai remarqué une étrange régularité dans le regard que les autres portent sur mes échecs et mes succès. J’en ai pris conscience récemment car ma vie n’a pas connu les échecs ni les réussites pendant quarante ans.

Voilà comment les choses se manifestent :

Lorsque quelque chose de bien m’arrive, ce n’est jamais vraiment grâce à moi.

Si j’ai partagé ma vie avec des femmes belles, intelligentes et empathiques, ce qui a toujours été le cas, on ne m’a jamais dit : « Tu dois avoir certaines qualités pour attirer de telles personnes. » La réaction est généralement tout autre. On se demande comment j’ai fait. Par quels prodiges j’ai pu séduire une créature de ce niveau. Quel stratagème j’ai employé, quel bagout j’ai développé, quelle faiblesse j’ai détectée pour qu’une telle femme accepte de vivre avec moi.

Comme s’il allait de soi qu’une femme exceptionnelle ne pouvait pas librement choisir et aimer un homme comme moi.

Lire aussi : Comment la jalousie s’est abattue sur moi

La Précarité du sage, 2022

De même pour le travail. Si j’obtiens un poste intéressant ou correctement rémunéré, on m’explique presque toujours que cela tient à des circonstances extérieures. C’est grâce à telle rencontre, grâce à telle appartenance, grâce à telle origine, telle couleur de peau, telle conversion religieuse… Grâce à telle conjoncture favorable. On me parle de chance.

La chance est une explication extraordinairement commode. Elle permet de reconnaître un succès tout en évitant soigneusement d’en attribuer le mérite à celui qui en bénéficie.

En revanche, lorsqu’un malheur survient, le raisonnement s’inverse immédiatement.

Si je perds un emploi, alors il devient évident que j’ai commis une erreur. Si une institution me traite injustement, certains trouveront malgré tout une raison pour laquelle j’ai dû provoquer cette injustice. Si une histoire d’amour se termine mal, il doit forcément y avoir quelque chose que j’ai fait ou omis de faire. Ça doit être de ma faute.

Je me souviens d’un licenciement qui était pourtant une injustice manifeste. Je n’avais commis aucune faute professionnelle. Les faits étaient clairs. Pourtant, même parmi des collègues qui m’appréciaient, il n’était pas si facile d’entendre dire simplement : « Oui, ce qui lui arrive est injuste. »

Certains préféraient expliquer l’événement autrement. L’un se disait « désolé » pour ce qui m’arrivait mais se permettait de dire que j’avais « manqué de sagesse » avec celle qui me harcelait. Peut-être n’avais-je pas suffisamment anticipé. Il n’y avait pas de fumée sans feu.

Comme si le malheur devait toujours avoir un responsable identifiable, et de préférence la personne qui le subit.

J’ai observé le même phénomène dans les relations amoureuses avant mon mariage. Si je mettais fin à une relation, j’étais un salaud. Si c’est elle qui rompait avec moi, on ne la qualifiait pas de salope. On supposait volontiers que j’avais dû faire quelque chose qui avait poussé cette jeune femme à partir.

Dans un cas comme dans l’autre, la responsabilité me revenait.

Avec le temps, cette expérience répétée a fini par produire chez moi un effet de tranquillité. Je n’attends plus rien du jugement des autres.

S’il m’arrive un malheur, je sais qu’il sera probablement inutile de chercher une consolation fondée sur la reconnaissance de l’injustice subie. Beaucoup préféreront chercher ce que j’ai fait pour mériter mon sort.

S’il m’arrive un bonheur, inutile de chercher à partager ma joie, je sais qu’on trouvera une cause extérieure.

Au fond, cela simplifie beaucoup les choses.

On cesse progressivement de rechercher la validation extérieure. On apprend à examiner soi-même ses réussites et ses échecs. À reconnaître ses fautes lorsqu’elles existent. À reconnaître aussi les injustices lorsqu’elles se produisent. Sans attendre que le monde entier partage ce diagnostic.

Cette disposition a quelque chose de stoïcien.

Les stoïciens nous rappellent que nous ne maîtrisons ni la réputation, ni l’opinion d’autrui, ni même la manière dont les événements seront racontés après coup. Nous ne maîtrisons que notre propre jugement.

La sagesse précaire enseigne donc ce précepte en faisant payer très cher l’inscription à son académie : ne cherche pas la reconnaissance des cons. Laisse-les te prendre de haut. Ceux qui te jugent ne te valent pas.

L’usage des rocs comme des pages et des pages comme des boussoles

Quand il retourne pour la deuxième fois sur le site de Bir Hima, dans la province de Najran, le sage est frappé par l’usage que faisaient ses ancêtres des pierres et des rochers. Ils n’écrivaient bien sûr pas n’importe où. Ils écrivaient déjà sur des pages blanches, des rouleaux et des marges.

Parfois ils couvraient des rochers qui étaient littéralement sur la route, tantôt au contraire, ils écrivaient des messages pour être lus de loin, et notamment par ceux qui étaient tentés d’emprunter certaines routes.

Mais surtout ils prenaient possession d’une véritable page, sur laquelle ils composaient des scènes et des messages écrits. La véritable origine du livre codex doit donc bien se trouver auprès de cet employé inconnu, ce clerc obscur qui n’est autre que le scribe du néolithique.

Je dis bien « employé », « scribe », car il y avait des professionnels de l’écriture et de la gravure. Je l’ai lu dans la littérature scientifique des archéologues assermentés. Les épigraphistes en question ne disent pas en revanche comment ils étaient rémunérés. Ni qui les rétribuaient.

Au fond de moi je doute de ce que je lis dans la littérature scientifique. Je doute que ces graveurs et ces écrivains publics étaient des professionnels. J’ai trop foi en l’humanité néolithique. J’idéalise même un peu les hommes du néolithique ; je les imagine coopératifs, rêveurs, apeurés, violents et nomades. Toujours en train de se cacher mais trop menacés par des bêtes sauvages pour se chercher des ennemis parmi les autres hommes.

Cette scène que je vous montre par les deux photos qui encadrent ce paragraphe, elle apparaît sur une bande de rocher qui se situe sur le côté gauche d’une entrée de piste. Les voyageurs passaient tous là et faisaient une pause. Ils regardaient cette scène de chasse comme on lit un roman, ou comme on regarde une vidéo : c’était à la fois divertissant et instructif.

Probablement, ces scènes de chasse permettaient de donner des informations sur le type de gibier présent dans la région et sur le type de tribus qu’on pourrait croiser.

C’était probablement une manière pour les hommes de construire une monde symbolique et reconnaissable dans une nature hostile. Une façon de dompter la nature et de l’apprivoiser en couvrant les murs de scènes où l’humain triomphe de l’animal.

Les gravures où un humain est juché sur un animal est l’image ultime de la fierté humaine. Avoir réussi à dompter un dromadaire et en faire son véhicule demandait tant d’efforts qu’il n’était pas rare de clamer cette victoire par des gravures destinées à braver le passage du temps.

Accompagner l’image d’un texte devait être le nec plus ultra.

Ci-dessous, le texte est une suite de noms, je veux croire que ces noms renvoient à la bande de copains qui sont venus à bout du dressage d’un dromadaire sauvage. Mais la littérature scientifique finira par me donner tort et fournir de meilleures hypothèses.

Vous aurez remarqué dans ce billet la différence de lumière sur les rochers gravés que j’ai photographiés. Toutes les photos ont été prises entre 6 h 30 heures et 8 h30 du matin en avril 2026. Le soleil levant est donc assez bas et le niveau d’éclairage des gravures montre que les pages blanches faisaient face au soleil levant ou au contraire face au soleil couchant.

Le dromadaire que je place ci-dessous est clairement une œuvre du matin. C’est donc un rocher qui indique la direction de l’Est. Mon hypothèse est que ces rochers servent de boussole.

Avaient-ils besoin de boussole les hommes du néolithique ? Quand on vit dehors et qu’on nomadise, on sait où est l’est et l’ouest, on sait s’orienter. Mon hypothèse n’a donc vécu que le temps d’être énoncée.

Maisons en terre à Najran : promenade nocturne

Je voulais voir les maisons en terre au soleil couchant, mais le temps de me déplacer, la nuit était tombée d’un coup. J’ai dû me promener de nuit dans le village de Qabil et ce fut un enchantement.

Des chiens errants, dormant dans les champs et réveillés par mes pas, ont essayé de m’intimider. Mais dans le monde musulmans, les chiens se tiennent à carreau et ne s’aventurent pas trop près des êtres humains.

Ces maisons en terre ne sont pas toutes abandonnées. J’ai rencontré plusieurs propriétaires qui en étaient fiers et qui étaient prêts à investir de lourdes sommes pour les rénover.

Le ministre de la culture d’Arabie Saoudite a récemment déclaré que les maison vernaculaires devaient être considérées avec sérieux et que des subventions seraient débloquées pour un grand programme de rénovation.

Je me suis rapidement perdu et ne savais pas, au bout de deux heures de déambulation, comment retourner dans la ville moderne.

Je donnais rendez-vous à des véhicules près de telle ou telle mosquées mais toutes les voitures annulaient ces courses et me laissaient en plan. Comme si les chauffeurs avaient peur ou étaient incapables de venir me chercher.

Perdu pour perdu, j’ai quand même pris beaucoup de photos et me surprenais moi-même de la qualité des images que mon appareil pouvait réaliser en pleine nuit.

La technologie nous aide beaucoup dans nos efforts de rêverie et dans nos entreprises féeriques.

Comme je suis là en mission pour le ministère de la culture, je vais proposer au responsable des publications un « photo-essai » centré sur les maisons en terre et sur les chiens errants qui les gardent en bons cerbères bénévoles.

Les appels à la prière sont extrêmement doux à Najran. J’ai d’abord cru que c’était une spécificité de ce village enchanteur qui emprisonne ses visiteurs, dans le genre du pays des merveilles, mais l’ensemble de la ville de Najran fait résonner ses mêmes voix de muezzin, mélodieuses et somnolentes, comme des berceuses.

Je n’ai pas eu peur ce soir-là. Pourtant le sage précaire est un gros trouillard qui n’est jamais loin de pleurer dans les jupes de sa mère. J’étais seulement épuisé après trois heures de marche. Je voulais dormir. Peut-être manger un peu et dormir enfin.

Je raconterai un jour comment j’ai fini par m’en sortir, les souliers pleins de sables, de terre et de gravier.

Hommage à François Moureau

J’ai appris avec tristesse, via LinkedIn, le décès de François Moureau.

Il a compté dans mon parcours universitaire d’une manière très particulière. Je le connaissais grâce à son travail d’organisation du champs de la littérature des voyages : il avait fondé des collections de livres de qualité, imposé ce thème de recherche dans des colloques, et a créé le Centre de Recherche sur la Littérature des Voyages (CRLV), toujours en vigueur aujourd’hui. Sans lui, il n’est pas certain que quelqu’un comme moi aurait décidé de faire une thèse de doctorat sur le récit de voyage.

J’avais donc souhaité que François Moureau soit l’examinateur externe de ma soutenance de thèse, et il avait accepté, faisant le déplacement de Paris jusqu’à Belfast avec une grande générosité.

Je garde de cette soutenance un souvenir joyeux : un moment d’échange sincère, exigeant et profondément respectueux. Il n’y avait aucune hostilité, mais au contraire beaucoup d’écoute, d’intérêt et de dialogue. Cela reste, encore aujourd’hui, l’un des plus beaux moments de ma carrière académique.

Nous étions, sur bien des sujets, en profond désaccord intellectuel et politique. Mon approche de cette littérature des voyages n’a rien à voir avec la sienne. Pourtant, cela n’a jamais empêché une relation empreinte d’estime et d’attention. Après la soutenance, il m’a ouvert plusieurs portes, m’invitant à participer à des colloques et à contribuer à des publications, notamment aux Presses de l’Université Paris-Sorbonne, éditeur qui héberge la meilleure collection (Imago Mundi) consacrée aux études sur la littérature viatique.

À chacune de ces occasions, j’ai pu constater l’affection et le respect que lui portaient ses collègues : chercheurs, professeurs, et même médecins. Il dégageait quelque chose de rare : un sens du collectif fait de bienveillance, d’humour, et d’une certaine malice, toujours au service de l’échange et de la richesse des recherches.

Je lui souhaite un repos bien mérité.

Mes pensées vont à son épouse, dont j’ai apprécié la grande gentillesse, ainsi qu’à toute sa famille.

De l’inégalité parmi les animaux

Dans une ferme, on n’apprend pas la morale : on l’observe à l’état brut.

À Ftiss, où habitent mes beaux-parents, où a grandi Hajer, on découvre une pédagogie silencieuse : celle de l’inégalité organisée, acceptée, fonctionnelle parmi les bêtes. Une sorte de traité vivant, sans théorie, sans discours, mais avec des plumes, des poils, des chaînes et des habitudes.

Les animaux sont assez nombreux malgré l’âge de mes beaux parents qui ne peuvent plus s’en occuper seuls. Leur fils Tarek, le seul qui soit resté au pays, partage avec moi un grand amour de la ferme. Dès que sa famille et son emploi de pilote d’hélicoptère le lui permettent, il vient à Ftiss et aide ses parents. Tarek adore les animaux et il ne laisse pas passer une année sans en acheter de nouveaux.

Les poules, d’abord. Elles sont nombreuses, affairées. Elles picorent du matin au soir, traversent les espaces, serpentent entre les oliviers et les arbres fruitiers. Leur territoire est vaste et ouvert puisqu’on les voit parfois hors de notre domaine, vers le lac salé qui borde le hameau dit « Nahed ». (Le hameau de la ferme familiale porte un nom qui est le dérivé du patronyme de ma femme, Nahdi). Une seule frontière pour les poules et les coqs : la cour intérieure de la fermette, qui leur est interdite. Une limite nette mais qu’elles franchissent tous les jours sans recevoir de punitions très humiliantes.

Les lapins, eux, incarnent une autre condition. Je ne les ai jamais vus hors de leur cage. Leur existence me paraît étriquée, réduite à quelques gestes répétés et beaucoup de ruminations. Mon beau-frère Tarek m’a demandé si je mangeais des lapins. Résultat des courses, cela fait deux jours que nous mangeons des plats cuisinés avec un lapin de la ferme : un couscous et une shakshouka. Selon mes critères leur vie semble moins douce que celle des poules mais l’alimentation des Nahdi me paraît excellente : beaucoup de légumes, des céréales et légumineuses, agrémentés d’une viande on ne peut plus locale.

Les brebis, les chèvres, les moutons composent une catégorie intermédiaire. Dans leur enclos, ils n’ont pas l’air particulièrement heureux. Et pourtant, deux fois par jour, un ami de Tarek vient en moto de Bou Arada pour s’en occuper. Il les mène paître au bord du lac salé, les fait marcher et respirer un peu d’air frais. Il les fait passer d’une écurie à une autre le temps de nettoyer leur lieu de vie et de remplacer la paille. Leur vie oscille entre contrainte et échappée. Elle n’est pas radieuse, mais elle n’est pas non plus une pure privation.

Quand j’ai égorgé l’une de ces chèvres, pour l’Aïd de 2017, j’ai senti un grand calme chez cette bête qui savait qu’elle était menée à l’abattoir. Tarek et un autre beau-frère la tenaient fermement et marchaient à ses côtés pour l’amener vers l’olivier où elle serait suspendue une fois tuée pour se vider de son sang. Nous fêtions alors le sacrifice d’Abraham, et c’est moi qui ai eu l’honneur de trancher la gorge de ce bel animal qui n’a pas démérité de son Créateur. Tarek avait affûté mon couteau et m’avait expliqué comment faire. C’était une sacrée expérience.

La ferme est aussi parcourue de pigeons, que mon beau-père adore. Ils étaient en cage autrefois, puis un soir de dispute, un de ses fils a ouvert les cages. Mon beau-père a été pris d’une grande fureur, qu’il a exprimée en quittant la ferme pour toujours. Quand il est revenu, quelques heures plus tard, les pigeons étaient toujours là eux aussi et ne sont jamais partis de la ferme de Ftiss.

Et puis il y a les chiens.

Quatre sentinelles, attachées à des points stratégiques. Leur mission est claire : aboyer, dissuader, pour protéger les poules. Ils sont les gardiens de la peur des autres. Leur territoire est minuscule, leur rôle immense.

Deux chiots ont récemment rejoint cette géographie. L’un clair, l’autre noir. Leur destin semble déjà tracé : une chaîne, un périmètre réduit, une vigilance permanente. C’est vers eux que mon attention se dirige.

Au début, je me contentais d’approcher. Un peu de nourriture, quelques gestes prudents pour qu’ils aboient moins et qu’ils ne me prennent pas pour un ennemi. Ils jouaient l’hostilité, comme on leur a appris. Mais ce n’était qu’un rôle. Très vite, la peur changeait de camp. À mesure que je m’approchais, ils reculaient, se cachaient, puis revenaient, intrigués.

Le petit chien noir, au bout du terrain, près de la limite de la propriété, est celui qui me trouble le plus. Il semble n’avoir presque jamais rencontré d’humain hors du cadre strict de sa fonction. Ma présence le désoriente profondément. Il oscille entre une excitation débordante et une crainte extrême. Il fuit, puis revient. Sa queue trahit une joie confuse que son corps ne sait pas encore habiter.

Alors je reste là, dans son périmètre, pour qu’il s’habitue à moi.

Je ne fais presque rien. Je me tiens immobile, à sa portée. Je deviens, pour lui, un événement olfactif.

Car c’est sans doute cela, leur véritable festin : les odeurs. Mes chaussures, mes mains, mes vêtements deviennent un territoire à explorer. Je ne suis pas un homme, encore moins un sage, je suis un animal nouveau, porteur d’un monde invisible. Mes chiens de garde reniflent, repartent, reviennent. Quelque chose se passe, que je ne comprends pas, mais que je pressens comme une forme d’élargissement de leur existence.

Je ne peux pas les détacher. Je ne peux pas leur offrir la course, ni le jeu. Alors je leur offre mes odeurs.

Et étrangement, ils ne me semblent pas malheureux. Tarek les a amenés ici et leur apporte toute sorte de restes. L’autre jour, quand il est venu nous chercher à l’aéroport, on est allé manger dans un restaurant de bord de route tenu par ses amis, et quand on lui a dit qu’on avait assez mangé, il a mis toute la viande grillé, le gras et les os dans un sac « pour les chiots de Ftiss ».

Ils sont là. Ils vivent dans ce cadre étroit, mais ils y déploient une intensité qui a sa légitimité. Peut-être que le bonheur ne se mesure pas uniquement en mètres carrés.

Comme Tarek est rentré chez lui, je lui ai envoyé une photo d’un chiot sur WhatsApp en lui demandant comment il s’appelait. « Bonjour mon frère, a répondu Tarek. Il n’a pas de nom, mais je t’invite à le nommer. Et je le garderai Enchallah. »

Plus tard il m’a écrit : « Alors il faut nommer les deux autres chiots en même temps et revenir par trois noms. Pour le noir je propose Abrag. »

Abrag, ça veut dire « noir » en arabe mais ce n’est pas le mot que j’ai appris en arabe standard. Hajer me dit qu’Abrag est à la fois un terme du dialecte tunisien et du registre de l’arabe littéraire…

Le petit chien clair, je pense le baptiser Billy, parce qu’il a une tête sympa et parce que je suis en train de lire Les Orphelins d’Eric Vuillard, sous-titré Une histoire de Billy the Kid. Je vais donner un nom de fugitif à cet animal joueur qui va rester enchaîné toute sa vie.

Et enfin il y a les chats.

Les chats sont les princes de ce royaume. Ils vont partout. Ils entrent dans la cour intérieure, circulent librement, s’installent où bon leur semble. Aucune chaîne, aucune limite visible. Ils incarnent une souveraineté tranquille et hautaine.

Face à eux, l’inégalité saute aux yeux.

Elle me serre un peu le cœur.

C’est pour eux qu’hier Hajer a acheté une saucisse spéciale pour chats. Ces connards ont tous les égards et je ne sais même pas s’ils chassent d’éventuelles souris. Si ça se trouve ils se bornent à être beaux, touffus et colorés.

Mais je comprends aussi que cette inégalité n’est ni accidentelle ni cruelle au sens simple. Elle est organisée selon des fonctions, des besoins de la famille humaine qui habite ici. Chaque animal occupe une place dans une économie vivante qui le dépasse.

La ferme n’est pas un système juste. C’est une unité de vie et de production qui fonctionne.

Et le sage précaire, fidèle à lui-même, oscille entre une légère fascination et une forme d’acceptation lucide : le monde ne distribue pas la liberté également, mais il offre à chacun, peut-être, une manière d’habiter ce qui lui est donné.

Bloqué à Riyad le jour de l’Aïd

Je suis toujours à Riyad, en Arabie saoudite, et le vol prévu pour mon retour en Europe a été annulé. Je pense donc à mon avenir en cherchant concrètement ce que je peux faire pour partir d’ici et rejoindre ma femme à Munich.

Bloqué loin de chez moi par la guerre, je pense automatiquement à la nécessité pour la sagesse précaire de fuir le monde pour aller faire un jardin. Toute cette agitation dans les aéroports, ces incertitudes, me ramènent à une intuition que j’ai depuis longtemps. Cela fait déjà depuis 2008 ou 2009 que j’évoque sur ce blog l’idée d’un affrontement majeur entre les États-Unis et la Chine. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous sommes entrés dans une phase de conflit mondial qui ne dit pas encore son nom, mais qui se manifeste par différentes zones de tension.

Dans ce contexte, les tensions entre l’Iran, les pays du Golfe, Israël et les États-Unis s’inscrivent dans un mouvement plus large. Et parmi les conséquences possibles, il y a des questions très concrètes comme l’accès à l’eau. De plus en plus de médias évoquent des difficultés d’approvisionnement en eau potable.

Tout cela renforce chez moi une conviction personnelle : il faut se recentrer sur ses proches et sur un ancrage territorial concret. Depuis plus de dix ans, j’ai acheté un terrain à Aiguebonne, dans les Cévennes, avec cette idée en tête. C’est un lieu isolé, mais accessible, avec de l’eau grâce à une source. Ce n’est pas un lieu de repli au sens défensif ou survivaliste.

L’idée n’est pas de se cacher ni de se préparer à affronter des ennemis. L’idée est de créer un espace de vie simple et beau, un lieu où l’on peut accueillir la famille et les amis. Il ne faut pas se crisper sur ce que l’on possède ni se refermer sur soi-même. Il faut au contraire construire quelque chose qui s’ouvre amplement sur ses affinités électives, cultiver un terrain, faire un jardin.

Un jardin, ce n’est pas seulement pour produire. C’est un espace de jeu, un lieu de respiration, un endroit où peuvent se développer l’amitié, les échanges et une certaine forme de vie commune. C’est une manière de rester humain dans un contexte qui peut devenir de plus en plus tendu. Je nous vois d’ici lire des livres à l’ombre de mes arbres fruitiers, composer des salades et des airs de guitare, nous baigner dans le bassin de mon terrain pour nous rafraichir pendant la canicule.

Je pense à tout cela aujourd’hui, interdit de mouvement, le jour de l’Aïd 2026.

En ce jour d’Aïd, je souhaite une bonne fête à tous les musulmans de la Précarité du Sage, ainsi qu’à tous ceux qui ne sont pas musulmans.

Et pour les Lyonnais qui ont vu perdre l’OL hier contre un club espagnol qui ne le méritait pas, je dirais simplement : consolez-vous en cultivant votre jardin.

Municipales 2026 : la politique existe encore, loin des plateaux de télévision

Je n’ai pas pu voter au premier tour des municipales cette année. Comme beaucoup de Français à l’étranger, je regarde la campagne et les résultats à distance. Pour ma part, je suis toujours bloqué en Arabie saoudite, où nous approchons d’ailleurs de la fin du Ramadan. Cette situation donne un certain recul : on observe la vie politique française comme à travers une vitre, avec une impression étrange de proximité et d’éloignement à la fois.

Ce que l’on remarque pourtant très nettement, comme tout le monde, c’est la percée intéressante de la France insoumise. Et ce qui m’étonne toujours, c’est le travail absolument considérable que ce mouvement mène depuis des années. Car c’est peut-être le seul parti qui ait vraiment décidé de sortir de la stratégie devenue classique : se battre pour capter les suffrages de la minorité de citoyens qui vote encore.

Il se passe quelque chose d’assez inédit. Nous voyons un mouvement politique constamment attaqué dans les médias, régulièrement insulté, discrédité, accusé d’antisémitisme ou présenté comme infréquentable par une grande partie de l’écosystème médiatique et qui, malgré tout cela, continue à élargir son électorat.

Il y a là une sorte de mystère apparent. Mais ce mystère s’explique probablement par une chose très simple : le travail de terrain.

Au moins sur ce point, c’est plutôt réjouissant. Cela rappelle qu’il existe une vie politique en dehors des médias. Les grands médias peuvent encore imposer une partie du récit public, bien sûr. Depuis le début de la démocratie moderne en France, disons depuis la Révolution française, la classe bourgeoise a toujours réussi à organiser un système qui protège ses intérêts et limite l’accès réel d’une partie des citoyens aux décisions politiques.

Mais cette capacité à imposer un récit n’est peut-être plus aussi totale qu’autrefois.

Ce qui est intéressant aussi, c’est l’évolution du discours de certains commentateurs médiatiques. Prenons un exemple très représentatif : celui de Pascal Praud sur CNews. Il parle régulièrement d’une catégorie de personnes dans laquelle beaucoup de lecteurs de ce blog se reconnaîtront peut-être : ce que l’on pourrait appeler les « intellectuels précaires ».

Pendant longtemps, le discours était très simple : les diplômés qui votent à gauche seraient des ratés, des gens incapables de réussir, animés par le ressentiment et désireux de « renverser la table » parce qu’ils ne seraient pas à la hauteur du monde réel.

Mais à force d’en parler ce discours s’est affiné.

Ces dernières semaines, le mépris brut a un peu reculé. Il ne dit plus simplement que ces gens sont nuls. Il décrit plutôt une réalité sociale : des personnes diplômées, souvent bac+5, qui gagnent 1 500 ou 2 000 euros par mois et qui n’acceptent plus cette situation.

Et la liste des professions qu’il évoque est éloquente : journalistes, professeurs, universitaires, chercheurs, artistes… mais aussi magistrats, avocats, médecins.

Autrement dit, ce ne sont pas des marginaux incapables de travailler. Ce sont des gens qui exercent des métiers essentiels au fonctionnement de la société. En réalité, ce qu’il décrit, parfois sans s’en rendre compte, c’est une large partie de la population française qui subit un phénomène de paupérisation.

C’est probablement là une des clés de l’évolution politique actuelle.

De plus en plus de personnes diplômées, insérées dans la vie professionnelle, constatent que leur niveau de vie stagne ou recule. Non pas parce qu’elles seraient « des ratés », mais parce que le coût de la vie est devenu extrêmement lourd et que la structure économique ne récompense plus leur travail comme auparavant.

Dans ce contexte, un parti qui insiste sur la notion de programme, qui met en avant des propositions concrètes plutôt que de simples éléments de langage, peut finir par rencontrer un écho.

C’est évidemment très irritant pour une grande partie du système médiatique et politique, habitué à une politique de communication, de petites phrases et de plateaux télévisés.

Mais on peut aussi y voir quelque chose de plus intéressant : une forme de retour de la politique.

À cela s’ajoute un autre phénomène : une participation un peu plus forte de groupes sociaux qui se sentent mal considérés dans la société française, par exemple une partie des musulmans, et qui votent pour la seule formation politique qui ne les méprisent pas.

Ces municipales révèlent au moins une chose : derrière les récits médiatiques, il existe un pays réel, traversé par des transformations sociales profondes.

Et la plus importante de ces transformations est peut-être celle-ci : la paupérisation ne concerne plus seulement certaines catégories marginalisées. Elle touche désormais une grande partie du corps social qui n’en peut plus.

Ramadan, mois suspendu

Nous arrivons vers la fin du ramadan. Comme chaque année, ce mois de jeûne est un moment de grande joie, presque un bonheur simple et profond. Le ramadan agit comme une parenthèse dans le temps, une période où la vie change de rythme.

Pourtant, cette année, je ressens aussi une forme de regret. J’ai moins prié que d’habitude. Les journées ont été remplies autrement, et je n’ai pas retrouvé la même intensité spirituelle que lors des premières années de mon chemin vers l’islam. À cette époque-là, tout était nouveau, brûlant, et je pratiquais une ascèse conforme aux préceptes de la sagesse précaire. Je passais des heures à lutter contre la soif et la faim, mais aussi à lire le Coran, à méditer longuement, au point de divaguer légèrement.

Je me souviens de longues promenades après mes lectures, où je réfléchissais et rêvassais dans l’oasis où nous habitions. Je passais aussi beaucoup de temps dans les mosquées. Parfois par recherche religieuse, par désir d’apprendre, de comprendre. Parfois aussi, je l’avoue, pour échapper à ce qui était pour moi la véritable épreuve du jeûne : la soif. L’absence d’eau avait quelque chose de presque torturant, et la mosquée offrait un refuge silencieux où le temps semblait passer plus doucement.

Cette année, l’expérience a été différente. Moins intense sur le plan spirituel peut-être, mais marquée par un autre type de bonheur, plus discret. Le ramadan transforme la vie quotidienne d’une manière étouffée et étoffée. Toute la journée, le monde semble se purifier du bruit permanent de la consommation.

Mais ce qui me frappe le plus, c’est le rythme du travail.

Du fait des circonstances et de la guerre qui m’empêche de quitter la région, je passe mes journées dans les bureaux du ministère ici en Arabie saoudite. Et pendant le ramadan, l’atmosphère y est méconnaissable. Un calme très particulier s’installe, comme si toute l’administration était recouverte d’une grande couverture ouateuse. Personne ne hausse la voix. Les conversations sont lentes, feutrées.

Les gens arrivent tard. Beaucoup repartent très tôt. Les couloirs sont silencieux, les réunions rares, et même les urgences semblent attendre la fin du mois sacré pour se manifester.

En réalité, dans de nombreux pays arabo-musulmans, le ramadan ressemble à un mois de quasi-vacances. Bien sûr, les bureaux restent ouverts, les administrations continuent de fonctionner, mais tout se fait à un rythme différent. Il y a les vacances officielles, quelques semaines par an, puis quelques jours supplémentaires offerts par la nation. Et puis il y a ce mois particulier, ce mois suspendu.

Le ramadan devient alors une sorte de respiration collective.

Pour celui qui travaille dans le monde arabe, c’est une expérience presque unique : un mois où la pression se relâche, où les journées se déroulent avec moins de tension, où l’on accepte collectivement que l’énergie soit ailleurs. Les corps sont fatigués, les esprits sont tournés vers l’attente du coucher du soleil. Journées de patience.

C’est peut-être cela, finalement, le véritable miracle discret du ramadan. Au-delà du jeûne, au-delà de la spiritualité personnelle, il y a cette transformation sociale : un ralentissement général, une suspension du tumulte habituel.

Et même si je regrette parfois de ne pas avoir retrouvé cette ferveur intense de mes débuts, je me dis qu’il y a dans ce calme collectif une autre forme de bénédiction.

Une bénédiction douce.

Comme un édredon posé sur le monde.

Consultant nomade et tératologie : faire tenir debout les monstres

Cela ressemble à une œuvre d’art, mais ce sont de simples monceaux de Oud, souk de Riyad

Lorsque j’ai été recruté par le ministère de la Culture, c’était à la croisée de plusieurs trajectoires : mes années dans les musées de Lyon et de sa région, combinées à des études de philosophie, une expérience certaine dans l’enseignement et la recherche, des incursions dans le journalisme, un parcours inattendu dans la direction d’équipes, ainsi que quelques belles publications. Mon profil correspondait à une ambition précise.

Le ministère projetait alors de transformer un ancien hôpital abandonné dans l’ouest de la capitale saoudienne en un vaste centre culturel dans lequel se trouverait : un théâtre, des espaces d’exposition, des résidences d’artistes, un musée, mais aussi, et surtout, un centre d’éducation, de formation, de recherche et de publication.

J’avais été recruté pour en chapeauter la dimension intellectuelle et académique : imaginer les cursus, concevoir les programmes de formation, structurer la recherche, définir une politique éditoriale. En somme, penser l’ossature invisible du futur « Laboratoire d’Arts Créatifs ».

Trois mois plus tard, le projet changeait de mains. L’ancien hôpital échappait au ministère de la culture. Le centre culturel n’aurait pas lieu, à la place il allait devenir une académie de je ne sais quoi. Et moi, je me retrouvais sans objet, au chômage technique.

De directeur d’études à consultant sans territoire

À partir de ce moment, j’essaie de me rendre utile à droite et à gauche, de mériter mon salaire, de comprendre où et comment je peux contribuer. Petit à petit, j’ai pris un autre visage : celui d’un consultant nomade, parfois qualifié de consultant « transversal ».

Je fais de la recherche pour les uns, de la rédaction pour les autres, de la création de contenu ici, de l’évaluation là. Mon ancrage à Munich me permet d’explorer des bibliothèques, de travailler sur des projets en cours qui semblent manquer de souffle, d’ouvrir des passerelles entre divers départements.

Je circule. Je relie. Je répare. J’écris aussi pas mal car je m’aperçois que la jeunesse internationale a le plus grand mal à aligner deux phrases, et même l’Intelligence Artificielle ne facilite pas la tâche de ceux qui n’ont jamais écrit. Alors je propose des textes là où on fait appel à des société de communication, quand ces derniers ne donnent pas satisfaction. Ou bien des textes là où personne n’avait imaginé qu’un accompagnement textuel améliorerait la progression d’un projet.

Lire, relire, voir ce qui ne va pas

Au fil de ces missions, il m’arrive souvent de lire (et surtout relire) les documents produits par l’administration concernant les musées d’Arabie saoudite : projets en cours de construction, programmes en développement, concepts muséographiques, catalogues d’expositions, etc.

Et parfois, à force de me renseigner par la lecture, des failles apparaissent. Des incohérences conceptuelles, des ambitions mal formulées, des structures pédagogiques inexistantes, ou parfois un simple manque de logique, une structure irrationnelle.

Il ne s’agit pas de maladresses mineures, mais de lacunes structurelles. Dans mon statut incertain et nomade, caché par ma nature oscillante et itinérante, j’me dis la chose suivante : si on laisse ces projets croître ainsi, ils risquent de devenir des monstres : lourds, coûteux, mal emmanchés, difficiles à faire fonctionner, incapables de tenir leurs promesses.

À ce moment-là, je deviens autre chose. De consultant alternatif, je deviens une ressource à laquelle certains directeurs font appel.

Ni lanceur d’alerte, ni médecin : terratologue

Je ne suis pas un lanceur d’alerte. Je ne cherche pas à dénoncer, et d’ailleurs je ne critique jamais aucun de mes collègues. En revanche, je tente d’alerter la direction mais sans mettre en cause aucune personne : « Voilà ce qui se passe, voilà comment ce projet part à la dérive, et voilà ce que je propose pour remédier à la situation. »

Mais ceux qui ont conçu les projets mal fagotés me perçoivent inévitablement comme un adversaire et un empêcheur de tourner en rond. Ils me voient comme quelqu’un qui cherche à leur nuire. Or mon intention n’est jamais dirigée contre eux, mais est dirigée vers les projets eux-mêmes.

Je ne soigne pas des ego, je tente de sauver des structures. Je ne suis pas un médecin qui viendrait « réparer » des projets, le terme serait trop noble, trop harmonieux et trop littéraire. Le mot qui me vient est plus étrange : terratologue. Mot valise composé de « terre » et de « tératologue ».

La tératologie est la science des monstres. Elle ne cherche pas à nier leur existence mais les observe, les comprend, tente de saisir leurs anomalies. C’est parfois comme ça que j’appréhende certains chantiers en cours, mais en restant « terre à terre », en offrant systématiquement des solutions avec les moyens du bord.

Alors je ne transforme pas les monstres en princes charmants, je tente seulement de les rendre viables. Qu’ils puissent au moins tenir sur leurs deux jambes. Qu’ils développent des muscles cohérents. Qu’ils cessent de croître de manière difforme.

Faire le dos rond

Ce rôle exige une posture particulière : celle de faire profil bas, de faire preuve de patience et d’endurance.

Les critiques glissent. Les soupçons aussi. Il faut accepter d’être perçu comme celui qui « met son nez » dans les affaires des autres. Celui qui complique, alors que, paradoxalement, j’essaie d’éviter des catastrophes futures.

Le consultant nomade ne crée pas toujours de nouveaux mondes. Il traverse les mondes existants. Il repère les territoires inhospitaliers. Il stabilise les fondations. Il évite que les monstres ne dévorent leurs créateurs.

Nomadisme et responsabilité

Il y a une forme d’humilité dans ce rôle imprévu.

Je n’ai pas construit le grand centre culturel pour lequel j’avais été recruté, mais j’ai appris autre chose : travailler dans l’interstice, dans l’inachevé, et entre les équipes constituées. Accepter que mon utilité ne soit pas spectaculaire. Je ne peux pas me vanter d’être à la tête de tel ou tel succès. D’ailleurs je ne signe pas les documents que j’écris, et invite la direction à ne pas mentionner mon nom quand ils reprennent en main un projet pour le restructurer.

J’invente au jour le jour mon métier : consultant transversal, nomade et, peut-être, terratologue, néologisme entendu de la manière suivante : ma mission n’est pas de dénoncer les monstres, mais de leur apprendre à marcher, et donc de rester très proche du niveau de la surface de la terre.