Les futurs contingents du président Sarkozy

Je ne comprends pas les anti-sarkozystes qui veulent absolument réduire le temps de parole du président dans les médias. Il faut croire que la haine rend aveugle. Il est pourtant clair que plus Sarkozy se montre, plus il parle, plus il est impopulaire.

S’il s’absentait des médias, outre qu’on rigolerait peut-être un peu moins, sa courbe de popularité remonterait, car par son simple silence, il reprendrait de la hauteur aux yeux du peuple. Nous, le peuple, il nous en faut peu pour trouver un dirigeant noble : qu’il se taise, qu’il bouge peu.

Je dis, qu’on le laisse parler, qu’on le laisse brasser. D’abord, cela nous divertit, et puis il se casse la figure tout seul. Car les Français ne l’ont jamais beaucoup aimé, et ne l’aimeront jamais vraiment, ils ne se reconnaîtront jamais en lui. On le voit, même les nouveaux riches, même les types un peu bling bling, ils ne se projettent pas en Sarkozy. Il n’y a guère que quelques expatriés, qui croient comprendre le monde sous prétexte qu’ils promènent leur ignorance hors de France – et j’en sais de quoi je parle –, qui gardent une certaine foi en ses réformes.

Une autre raison fait que je m’oppose à la comptabilisation de son temps de parole. Il serait dommageable que le président de la république soit réduit à son rôle de leader de parti politique. Il l’est, c’est entendu, De Gaulle était leader des gaullistes, Mitterrand régnait sur les socialistes, etc. Mais tous incarnaient plus ou moins l’ensemble de la communauté nationale. C’était évident pour Chirac à l’époque de la guerre en Irak, ou de ses discours reconnaissant les crimes de l’Etat français. C’est moins évident avec l’actuel président qui s’y entend comme une chèvre pour susciter de l’adhésion, mais ne légiférons pas à la hâte. Tous les présidents ne seront peut-être pas des agités de la com, et lui aussi pourra peut-être, un jour, incarner autre chose que lui-même. Laissons-lui le bénéfice, non pas du doute, mais, si je puis me permettre, des futurs contingents.

Laissons le président parler comme il l’entend, que diable, et cessons de vouloir tout compter, tout contrôler. Je doute que ce soit en encadrant à la seconde près les paroles des uns et des autres qu’on rendra notre démocratie plus saine et plus vigoureuse.

Dialogue américain

Je découvre depuis peu la série américaine The Sopranos.

Qu’on ne s’y trompe pas, ce qui se passe à la télévision américaine est depuis au moins dix ans plus intéressant que ce qui se passe dans le cinéma. Un nombre impressionnant de créateurs extraordinaires trouvent à la télévision des financements que le cinéma ne veut plus donner qu’à quelques légendes (Scorsese, Tarantino, et quelques autres). La série télé est donc le nouveau genre dramatique, c’est là que des expériences narratives se font, c’est là que les Américains travaillent leur société, leurs valeurs, leurs croyances, leurs peurs.

En plus d’être « bien faites » (mais n’importe quoi peut être bien fait, une publicité, un crime) elles sont extrêmement drôles et étranges à la fois. Elles désarment le téléspectateur par leur intelligence, leur profondeur, leur faculté à nous questionner.

Je les ai découvertes en Chine, à Nankin, où les dvd pirates coûtent sept centimes d’euros. J’ai rempli des soirées d’hiver avec des histoires politiques, familiales, funéraires, où les personnages sont tous plus fucked up les uns que les autres.

Le scénariste David Chase a donc créé The Sopranos, dont le héro est un gangster dépressif. Il faut aller chercher une idée comme celle-là. Il tue des mecs, il en torture d’autres, mais il prend du prozac et pleure dans son lit.

Toni Soprano est à la tête d’un réseau mafieux redoutable. Parallèlement à sa vie de gangster, il est mari et père de famille. Mais ses enfants lui causent du souci. Dans la scène retranscrite ici, son fils doit s’expliquer après avoir volé la voiture de sa mère et l’avoir sérieusement abîmée. Le gamin traverse une crise d’adolescence relativement existentielle.  

Le gamin : C’est pas de ma faute !

La mère : Tu aurais pu tuer les filles dans la voiture.

Le gamin : Ca, ça aurait été intéressant.

La mère : Quoi ? Qu’est-ce que tu as dit ?

Le gamin : La mort montre l’ultime absurdité de la vie.

Le père : Attends, qu’est-ce que c’est que ça. Tu veux me mettre à bout, c’est ça ? Parce que je suis à deux doigts de te balancer par la fenêtre !

Le gamin : Tu vois, c’est ce que je disais. La vie est absurde.

La mère : Ne dis pas ça ! Dieu te pardonne.

Le gamin : Dieu est mort.

Le père : Eh !

La mère : D’où ça sort, ça ?

Le père : C’est à l’école qu’on t’a appris cette merde ?

La sœur du gamin entre et se sert un soda dans le réfrigérateur.

La sœur du gamin : On lui fait étudier L’étranger. Vous croyez que l’éducation nous sert à gagner de l’argent ? C’est ça l’éducation.

Le gamin : Est-ce que vous pensez parfois : « Pourquoi nous sommes nés ? »

La sœur du gamin : Mme de Staël a dit : « Dans la vie, les hommes doivent choisir entre la souffrance et l’ennui. »

Le père : Va dans ta chambre.

La fille se retire.

Le gamin : Non, je suis sérieux. Pourquoi on est né ?

Les parents sont décontenancés.

La mère : Nous sommes nés à cause d’Adam et Eve… Voilà pourquoi. Maintenant, va dans ta chambre et va faire tes maths.

Le gamin : L’algèbre ? C’est ce qu’il y a de plus ennuyeux.

Le père : L’autre choix, c’est la souffrance, tu veux commencer maintenant ? (Il crie) Bouge ton cul !

Le gamin se retire.  

Dieudonné et les « nouveaux médias »

Je regarde beaucoup Youtube, ces derniers temps, pour remplacer la télévision française qui, d’ordinaire, ne me manque nullement. Je me concocte mes programmes télé, en fonction de mes envies et de ce qui est proposé par le site lui-même. Des variétés, de la chanson populaire, des comiques, des émissions scandaleuses, des résumés de match de foot. Des images de lesbiennes, des images d’intellectuels. Des filles qui s’exhibent à leur table de travail, ou sur des lits grinçants, sans que je comprenne vraiment leur motivation à faire cela.

Et soudain, je suis tombé sur un cas qui ne m’avait jamais intéressé : le cas Dieudonné. Jusqu’à présent, j’avais été confortablement influencé par les médias, qui me disaient que Dieudonné était devenu antisémite, qu’il n’était même plus drôle, qu’il cherchait à conserver une présence médiatique en déversant des paroles abjectes, provocantes et incitant à la haine raciale. Or, sur Youtube, on voit d’un côté ses sketchs, et de l’autre ses interventions dans des émissions, ainsi, surtout, que les interventions d’individus révoltés par l’attitude du comique, déterminés à détourner le public de sa mauvaise influence.

Intrigué, je regarde beaucoup de ses sketchs et je n’y vois rien d’abject. Je me dis que c’est moi qui suis con, qu’il doit me manquer une case pour ne pas voir l’évidence. Tous ces gens, ces consciences morales que sont BHL, Philippe Val, Joey Starr, Thierry Ardisson, Guy Birrenbaum (le diable si je sais qui est ce dernier), ne peuvent pas ne raconter que des salades en même temps sur le même sujet.

Je continue mes visionnages et qu’est-ce que je vois ? Je vois un homme, seul sur scène, qui non seulement n’a pas cessé d’être drôle mais dont le talent a été décuplé par la violence des réactions exprimées contre lui. Il rigole de choses difficiles, parfois avec maladresse ou lourdeur, mais tout de même : y a-t-il d’autres comiques qui ont osé se moquer des islamistes aviateurs du 11 septembre ? Il en a fait un sketch qui montre une réunion de chantier, animée par un grand mufti contremaître, petit chef bonimenteur, dirigeant une équipe de bras cassés. Pour ceux qui ont travaillé sur des chantiers et dans des usines, le jeu d’acteur et le texte de Dieudonné sont très réussis. Il se moque de l’islamisme, mais le spectateur n’en conclut pas que tous les musulmans sont des terroristes. Même chose avec les vannes concernant les juifs, les noirs, les catholiques, les franchouillards, etc.

Je ne prétends pas être très informé. En fait, c’est le contraire, mon information sur le sujet est strictement limitée à ce qu’en montre Youtube. On l’y voit donc contrefaire un extrémiste israélien sur France3, parler de sa visite au meeting de Le Pen, jouer son propre rôle sur scène, et incarner toutes sortes de personnages. On y entend aussi, largement, ses détracteurs. Curieusement, on n’y voit personne, mais personne, le défendre le moins du monde. Il ne manque pourtant pas de gens pour défendre des écrivains sulfureux, comme Céline, Renaud Camus ou J.-E. Nabe, mais Dieudonné, personne ne prend sa défense, ou personne ne met en ligne sur Youtube les défenses dont il bénéficie. Il semble être au-delà de tout, avoir franchi la ligne de l’inacceptable, sans que je sache, pour ma part, ce qui justifie ce traitement. Je peux comprendre qu’on ne l’aime pas, qu’on le critique, qu’on le déteste, qu’on polémique à son sujet, mais je ne comprends pas qu’on l’exclue à ce point des médias traditionnels.

Il reste les « nouveaux médias », les sites internet et Youtube en particulier, où chacun a le droit de mettre en ligne le document qui prouverait à la face du monde que Dieudonné est un salaud absolu, à qui il faut retirer les micro et les caméras. Pour l’instant, personne ne l’a fait.

Vue de loin (à la fois de l’étranger et d’internet), cette affaire donne une image déplorable des médias en France. Une image où l’on insulte des gens sans qu’ils soient là pour se défendre, où la liberté d’expression semble compromise. Où la « fabrique du consentement », pour reprendre l’expression de Chomsky, est en pleine bourre et contrôlée par des hommes riches, qui n’ont aucune idée de la manière dont les gens vivent, dont les gens parlent, dans les bistrots, dans les usines, dans les bureaux. Cela explique peut-être le succès de Le Pen dans les classes populaires, la faiblesse intellectuelle de la France d’aujourd’hui, le rejet inconditionnel des blogs et de l’internet par les mêmes BHL, Philippe Val, et autres Richard Millet, rejet partagé par les patrons de journaux, les producteurs, les éditeurs et les gens qui sentent peut-être leur puissance et leur rôle social menacés par cette barbarie nouvelle d’opinions exprimées sans leur contrôle.

Des mots que je n’avais jamais employés auparavant me sont venus à l’esprit, devant toutes ces vidéos que je regardais sur internet : pensée unique, bien pensants, la « bien pensance ». Et pour la première fois, j’ai pensé très fort aux Anglo-saxons qui nous disent qu’on est moins libre en France que chez eux.