Épisode balinais de Macao : le pied nu d’une femme pieuse

Karina dit que Dieu donne tout et qu’il peut tout reprendre. Que Dieu donne la vie, le bonheur, la chance ; mais, précisément, comment comprendre qu’Il m’ait donné toutes ces choses enviables, moi qui suis satisfait d’une réalité exempte de surnaturel ? Je suis à Macao, j’ai passé une merveilleuse journée… « Mais c’est grâce à Dieu ! Tout ça, c’est Dieu qui te l’a donné, c’est pourquoi tu dois essayer de croire. » Je lui avoue mon scepticisme devant le manque de logique d’un Dieu qui donne tant à un mécréant sans rien en échange ; s’Il était cohérent, il aurait dû me faire rencontrer une femme désagréable et moche, au lieu de quoi je tombe sur une délicieuse Balinaise qui me parle de vie éternelle. « Je suis comblé, Karina, au comble du bonheur ! »

Elle évoque son amour du chant religieux. Elle va dans les mosquées, dans les églises catholiques, dans les églises protestantes, dans les églises nestoriennes, et elle chante. Une fois les chants terminés, elle s’en va car « les longs discours l’endorment. » Dieu est déjà dans son cœur, elle n’a pas besoin en sus d’avoir « la tête cassée. »

Parler de Dieu la rapproche de moi et, par le mystère d’une force théologale, me rapproche d’elle en retour. Grand cœur d’artichaut, je fonds devant ses yeux sérieux et son sourire coquin.

Pour chercher une explication scientifique au phénomène de l’amour, un chercheur américain, Arthur Aron pour ne  pas le nommer, a enfermé des hommes et des femmes qui ne se connaissaient ni d’Eve ni d’Adam dans des cellules, deux par deux. Dans chaque pièce, l’homme et la femme devaient échanger quelques détails sur leur vie personnelle et se regarder dans les yeux pendant deux minutes. L’expérience terminée, ils reconnaissaient ressentir un début d’attirance physique et un commencement d’attachement sentimental à l’endroit de leur partenaire.

Que dire, alors, de ma Balinaise et de moi, qui nous regardons depuis quinze minutes, qui oublions le monde séculaire autour de nous pour voyager dans des zones éthérées, depuis le fond de nos yeux ? Je lui avoue que s’il m’était donné de la voir tous les jours, et que si tous les jours elle me parlait avec le même enthousiasme, peut-être me mettrais-je à croire en Dieu, et en tout ce qu’elle voudrait. Un chercheur américain pourrait aisément déceler, à mon état bio-chimique et aux signes mesurables de mon comportement communicatif, qu’en effet, un mélange d’attirance physique, de tendresse et de sentimentalité prennent racine en moi. En définitive, peut-être que les chercheurs anglo-saxons, contrairement à ce que l’on croit, ne disent pas complètement n’importe quoi. 

La tong qui se balançait sur un orteil depuis plusieurs minutes, tombe à terre. Karina ne la ramasse pas, elle garde les jambes croisées. Son corps est potelé mais son pied est fin et ses orteils parfaitement dessinés. Un tatouage au-dessus de sa cheville excite constamment mon regard. Elle dit qu’il représente le soleil. Nous parlons de l’art du massage des pieds et de ses effets sur le sommeil. Comme elle ne s’en est jamais fait faire, je lui en explique la procédure, en joignant, à mon tour, le geste à la parole. Son pied dans la main, j’appuie à l’endroit où, habituellement, je ressens une douleur. Elle dit que ça ne lui fait pas mal. J’appuie à d’autres endroits, elle n’a mal nulle part, alors je masse tout le pied en donnant force explication. Elle a l’habitude de ne pas porter de chaussure, la peau de sa plante de pied est sèche comme du papier. Le massage chinois se termine par le tibia et, précisément, un point juste en dessous du genou. Cet éclairage médical m’autorise à caresser le tibia le plus doux de tous les tibias que j’ai eu l’occasion de toucher dans ma vie. Ma main ne se souvient pas d’avoir caressé un os, mais une chatte, un corps souple et glissant et soyeux. Le mollet ne m’était pas accessible et nous étions dans un lieu public.

Après le massage, elle me propose de partir boire, sans attendre les Africaines. Banco, dis-je, partons sans attendre. Elle va se changer et revient habillée comme une prostituée.

Épisode balinais à Macao : une question de méthodologie

Il fait nuit. De retour à l’hôtel, une fille, à l’accueil, attire mon regard. Petite, jambes nues, échevelée, elle parle en Dieu sait quelle langue avec un vieux Chinois assis. J’apprendrai bientôt qu’elle est de Bali. Elle me demande si je suis grec. La conversation commence, elle sera très serrée.

Ce n’est pas plus mauvais qu’autre chose, pour aborder les gens, que de leur demander s’ils sont grecs. Elle me fait asseoir à côté d’elle, sur un banc, et m’invite à me joindre à elle, et ses « amis » congolais et camerounais, pour boire gratuitement dans un casino. Des Camerounais et des Congolais, n’est-ce pas parfait pour parler football ? L’équipe de France doit rencontrer le Togo en phase finale de la coupe du monde, cet été, en Allemagne. Tout est réuni pour passer une excellente soirée, baignée par le charme de cette Balinaise. Elle me dira, sur le chemin du casino, que ses amis africains sont en fait des amies, « très sexy, avec de gros culs, chose que nous n’avons pas, nous, pauvres asiatiques. »

Elle était persuadée que j’étais grec. Mon visage, mon front, ma barbe naissante le lui indiquaient, je n’avais rien de français. Mais elle ne connaissait rien à l’Europe, elle n’y avait jamais mis les pieds ! « J’ai vu un livre de méthodologie grecque, il y a des images, et les hommes ont le même visage que toi. » Elle pointe mon front, mon nez et la forme de mes yeux. Tu as vu ça dans un livre de méthodologie ?

Ses amies africaines étaient à l’église, à un service de nuit, visiblement. « On les attend et on va se saouler la gueule, d’accord ? 

– D’accord, mais je n’aime pas me coucher très tard.

– Pourquoi ? C’est les vacances, pas besoin de dormir tôt. »

– Vacances ou pas, j’aime le matin. »

Je compare le soleil à ses yeux, ça la convainc aussitôt. En réalité, elle ne croit pas que je résisterai à l’attrait d’une nuit de fête. Elle-même y résiste si peu qu’elle ne fait rien d’autre. Elle dort la journée.

Elle me parle de son avenir et de ses rêves d’avenir : aller au Royaume Uni, puis aux Etats-Unis, et là-bas, se marier et avoir quatre enfants. Elle est prête à épouser un homme musulman ou chrétien, peu importe la religion du moment qu’il croit en Dieu. Et s’il ne croit pas en Dieu ? « Ce n’est pas possible. » Elle me perce vite à jour. « You not believe ? » La conversation devient théologique en diable. Cette Indonésienne, aux faux airs de Philippine cherche d’abord à me convaincre de l’existence de Dieu, de son omnipotence, mais aussi de sa nature secrète et mystérieuse ; ensuite à me convertir à la foi musulmane qui est la meilleure de toutes et la seule qui nous assure d’être, après la mort, « comme un bébé qui naît », alors qu’un infidèle qui meurt est condamné à être sempiternellement « piqué, mordu et mangé par des serpents, toutes les heures, à chaque minute, des serpents sur toutes les parties de ton corps. » Joignant le geste à la parole, la belle prosélyte me pince gentiment le bras, la cuisse, la main et l’aine. Je ne donne pas cher du modèle occidental si Al Qaida recrute de telles émissaires pour nous mettre sur le chemin du Prophète.

Elle me conjure d’essayer de croire en Dieu, que la foi me rendra plus heureux. Or, moi, s’il y a un domaine où je suis imbattable, c’est le bonheur. Je ne suis pas le meilleur des hommes, mais je suis un des plus heureux. Elle me croit instantanément. Elle me dit que ça se voit sur mon visage, compliment qui me touche beaucoup plus que d’être comparé à un demi-dieu de la méthodologie grecque.

Ma-cao, Macao, Maca-o

Il faudrait réaliser une étude psycho-biologique des voyageurs posant le pied sur un nouveau territoire, pour comprendre ce qui fait que, contre toute attente et pour aucune raison, ils s’y sentent soudainement bien.

Je n’avais nulle part où dormir, à Macao, nul projet défini, la ville aurait pu me rejeter sans peine comme une poussière hétérogène, un corps étranger. Or, dès la sortie du ferry, mes pas me conduisirent vers le bon bus, instinctivement, vers la bonne personne qui me dit combien me coûterait le trajet vers le centre. Je fis les choses sans y penser, par réflexe, je descendis quand j’en sentis le moment opportun, je marchais dans les ruelles pleines de charme autour de la Rua da Felicidade, je ne pensais à rien et je me sentais à ma place. Il est des villes avec lesquelles on se plaît sans pouvoir expliquer pourquoi, de la même manière que des gens, dès le premier contact, dégagent de l’amitié à votre égard, ou des femmes qui vous sont proches sans avoir ouvert la bouche. Dans la Rua da Felicidade, je tombais sur une devanture d’hôtel qui m’intéressa en partie pour l’absence du mot « hôtel » sur la façade. Des rudiments de chinois et une vague intuition des langues latines m’ont fait deviner que cela pouvait être mon prochain logement.

Je m’étais fixé une limite financière, concernant la chambre. Au-dessus de cinquante euros la nuit, je rentrais à Hong Kong ou je dormais dehors. Ici, c’était huit euros, pour un bel espace sans fenêtre, aux murs plaqués de bois vert sombre, un lit double, un banc en bois, une commode inutilisable pour des hommes d’un mètre quatre-vingt, un lavabo assez propre et un pot de chambre ! Un pot de chambre, aux bords évasés, comme dans les films. Les murs ne montaient pas jusqu’au plafond, afin que les voyageurs se sachent appartenir à une communauté, dans la chaleur de la nuit. Les douches et les toilettes étaient communes, comme il est convenable qu’elles le soient.

Là encore, si j’étais psychologue évolutionniste, j’entreprendrais une étude bio-chimique sur l’état émotionnel des voyageurs qui entrent dans leur nouvelle chambre d’hôtel. Quelles hormones produisent-ils qui provoquent en eux ce haut-le-cœur de joie ?

Je posai mes affaires, je voulais tout étreindre, cet espace était le mien pour quelques heures, pour une nuit entière, pour deux nuits, une éternité, je l’avais payé, j’étais sauvé et libre de faire l’imbécile.

Une joie enfantine irradiait mes membres d’une sorte de dopamine qui, si j’en crois les théoriciens anglo-saxons du néo-darwinisme, doit être connecté à un vieux sentiment, très vieux, remontant à une lointaine époque de l’évolution de l’espèce. Si je menais une expérience sur ce thème, je partirais de l’hypothèse que le voyageur ressent une joie proche de celle de l’homo erectus lorsqu’il a trouvé une grotte, au soir d’une journée de chasse dans la forêt, un sentiment de délivrance et d’excitation dû au fait d’avoir sécurisé une couche où il va traîner une femelle. Ah ! Mais cela ne signifie pas que chaque chambre d’hôtel fait resurgir le fantasme d’une rencontre sexuelle ! Non, la dopamine, si c’est de cela qu’il s’agit, peut être aussi provoquée par la perspective d’un bon repas et d’une soirée de lecture, tout seul, dans la plénitude infinie de son hôtel borgne.

Je suis retourné dans les rues de Macao, le Largo do Senado, les façades portugaises, l’église baroque de São Domingo aux balcons latéraux, aux fenêtres garnies de persiennes d’où l’on croit voir apparaître des amants du dix-huitième siècle, la peau luisante de sueur. Une église telle qu’on n’en voit pas même en France ni en Italie. Peut-être qu’elle n’est pas portugaise non plus, mais simplement adaptée au climat tropical, haute, lumineuse, plus proche du bambou et de l’éventail que de la pierre et de l’encensoir.

Il faisait encore assez bon pour flâner dans les rues en pente, Rua do Monte, Rua São Domingo, Rua da Palha. Les filles étaient sensuelles. Difficile de faire le partage entre leur latinité et leur appartenance au type chinois. Leur jeans moulants, leurs bottes pointues à talon leur donnent une démarche fauve, lente et provocante. Elles regardent le voyageur avec des airs de défi innocent. Je marchais, je montais une côte, entre étourdissement et enchantement, jusqu’à la vision imposante, dramatique, d’une grande façade baroque qui se détachait violemment sur le ciel. La lumière rasante de fin d’après midi lui donnait encore plus de grandeur et plus de chaleur. C’était les ruines de l’église São Paolo. Une façade, seule, à partir de quoi il faut imaginer une église grandiose. Sa présence sur fond de ciel, la lumière du jour qui la transperce, rendaient le spectacle puissant et poignant.

Je m’assis, dessinais l’ensemble de la façade, puis des détails de pierre sculptée émouvants, ou amusants : une Vierge Marie surmontant un dragon à six ou sept têtes, un bateau portugais, un cadavre. Des Chinois regardaient par-dessus mon épaule et ne faisaient pas de commentaire.

La nuit tombait, ma douleur au pied avait presque disparue. Mon corps, toujours guidé par les vieux atavismes de mes ancêtres Cromagnon, obéit à un réflexe de camouflage et de recroquevillement. Je rentrai à l’hôtel San va Hospedaria par le chemin des écoliers.