Le miracle tunisien

En ce jour anniversaire de la naissance du sage précaire, me voilà en Tunisie. Pays, disons-le sans détour, miraculeux pour qui aspire à cette forme particulière de sagesse qui ne tient qu’à peu de chose, parfois même à rien.

Car ici, il suffit que je pose les pieds pour devenir, aux yeux du monde, un homme bon.

Je n’exagère pas. Ma belle-famille me regarde avec une reconnaissance parfaitement imméritée. Je suis entouré, étreint, porté par une tendresse dont je ne saurais dire si elle m’est réellement destinée ou si elle procède d’un récit qui me dépasse. Je ne fais rien. Ou si peu. Je conduis une voiture de location, j’acquiesce, je souris, j’aide à peine aux tâches de la ferme, et pourtant les compliments pleuvent. Je serais quelqu’un de bien.

Je soupçonne fortement mon épouse d’être à l’origine de cette inflation de vertus. Il suffit parfois d’une parole bien placée, répétée avec conviction, pour édifier une réputation plus solide que n’importe quel acte.

L’autre jour, une jeune femme s’est jetée dans mes bras. Elle était sur le point de se marier. Elle m’appelle « Tonton Guillaume » avec une évidence désarmante. Je dois avouer que j’ai eu un instant de flottement. Son visage m’était vaguement familier, mais sans plus. Son futur mari, lui, est venu me voir avec une phrase qui m’a laissé songeur :

« Bonjour mon frère, j’ai bien entendu parler de toi. Tu es le tonton qui emmenait les enfants à la mer. »

À la mer ? J’ai fait ça moi ?

J’ai cherché dans ma mémoire. Quelques images diffuses, rien de très net. Et pourtant, il semblerait que cela ait existé. Que j’aie, à une époque, embarqué des enfants pour quelques heures de route, direction la mer. Une escapade. Pas seulement à la mer d’ailleurs, je me souviens maintenant être allé à Kairouan car ma belle-mère en rêvait, à Djerba pour mes propres recherches sur l’architecture ibadite, à Sidi Bou Saïd car une belle-sœur en rêvait…

Mais voilà : dix ans plus tard, ce type de geste est devenu une légende.

Je suis désormais cet oncle généreux qui offrait des vacances à des enfants déshérités.

Et moi, au milieu de tout cela, je reste perplexe, car je ne me souviens pas d’avoir été aussi bon.

C’est peut-être cela, entre autre chose, la précarité du sage : une réputation qui repose sur des actes minuscules, amplifiés par la mémoire des autres, embellis par le temps, et que l’on finit par habiter comme un vêtement un peu trop éclatant.

En Tunisie, il suffit d’un souvenir heureux pour devenir quelqu’un de bien.

C’est le miracle de Ftiss.