Des fondements militaires de la peinture irlandaise

J’ai cherché de meilleures représentations de ce tableau sur internet, mais je n’en ai pas trouvé. J’ai perdu assez de temps avec cela, alors voici une image qui est loin de pouvoir faire comprendre pourquoi j’ai ressenti une grande émotion en le revoyant, il y a quelques jours.

Je n’en dirai que quelques mots, mais des mots essentiels.

Qu’on me permette d’être immodeste. Ce que je vais dire ici, personne ne l’a jamais dit, ni écrit, ni entendu, ni lu, ni su, ni vu, ni voulu.

La toile est de William Ashford, et elle date de la fin du XVIIIe siècle. Quand on la voit en vrai, on paie attention à la rivière en contrebas (Liffey), et à la ville, au loin, qui n’est autre que Dublin, et que l’on reconnaît aisément grâce à la forme reconnaissable de quelques bâtiments (tous construits, bien sûr, par les Anglais.) Les arbres, le cerf du premier plan, ne sont là que pour encadrer la ville, lui donner un écrin artistique, européen, « italianesque ».

Deux choses, pourtant, ont été découvertes par moi seul, et c’est là que je vais être, avec votre permission, un peu immodeste. Premièrement, la vue est topographique mais elle est impossible. Ashford n’a jamais vu ce qu’il a peint. Le visiteur reconnaît tout, et peut nommer tous les éléments du tableau : l’hôpital de Kilmainham, aujourd’hui transformé en musée d’art contemporain, le fort militaire, le barrage de Chapelizod, tout est correct. Mais l’ensemble est pure invention.

En effet, qu’on m’écoute bien : nulle part au monde, aucun endroit de l’univers ne peut offrir ce point de vue. Ashford a créé un point de vue inédit qui lui permet d’inventer Dublin.

Deuxième révélation. Le tableau est structuré sur une ligne d’horizon classique. À l’extrémité droite, le Royal hospital. À l’extrémité gauche, le Magazine Fort.

Deux gros symboles militaires encadrent la vue de Dublin. La caserne que l’on peut toujours voir dans le célèbre Phénix Park, et l’hôpital de Kilmainham qui avait pour vocation de soigner les invalides de guerre. (Il se visite aujourd’hui, je le répète, car il est devenu un très beau musée d’art moderne et contemporain.)

À la National Gallery, le cartel parle d’une vue , de la  des outskirts de la ville. La littérature d’histoire de l’art ne va pas plus loin. Ce n’est pourtant pas difficile de voir ce qui se trame sous la sérénité des outskirts de la ville.

C’est l’ britannique qui, en encadrant la ville irlando-anglaise, apporte la paix, l’ordre et l’harmonie.

L’art est toujours politique, qu’on se le dise. L’art est toujours au service de quelque chose ou de quelqu’un. L’art est dangereux et séducteur. Il nous faut nous méfier des artistes comme de la peste. Moi qui ai des amis proches et adorés qui se trouvent être des artistes de grande qualité, je me demande toujours : « Au service de quoi travaillent-ils ? »

 

3 commentaires sur “Des fondements militaires de la peinture irlandaise

  1. Une anomalie dans ce tableau. Sur la rivière une chute d’eau barre le cours de celle ci …. L’orientation de cette chute est totalement incompatible avec la direction de la rivière. elle devrait être beaucoup plus perpendiculaire au cours d’eau… Non ?

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  2. C’est joli, le bandeau bleu et rouge, c’est pas très lisible, mais ça a un côté flashy, comme on dit.
    Sinon, on voit bien que tu as découvert des choses, mais on ne sait toujours pas ce qui émultionne la midinette quand elle regarde le tableau ; moi aussi, je désire retrouver des sentiments plus civilisés, plus tempérés, que ceux qui m’environnent.

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  3. Oui, le côté électrique de bandeau bleu et rouge me plaît. Je cherche un usage de la couleur. Je n’ai pas encore trouvé de formule systématique. Ici, est recherchée une impression de message brouillé/codé, comme en temps de guerre, et donc de rupture dramatique de rythme et de contenu. Il y est dit quelque chose d’urgent, de grave et de potentiellement dangereux. Le lecteur le sait d’abord par la douleur de son nerf optique.
    flyv, je ne suis pas de bien comprendre l’anomalie. Dans mon souvenir, le tableau est fidèle à la réalité, et ce n’est pas une chute d’eau, mais une sorte de barrage, ce que les anglais appellent « weir », qui permet de domestiquer la rivière. Il est perpendiculaire au cours de l’eau, mais il barre obliquement la rivière. A d’autres endroits, il fait un V renversé. Je n’en sais pas tellement plus.
    Ben, ce qui émulsionne la midinette, ce n’est pas le tableau lui-même, mais les souvenirs qui lui sont attachés.

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