Infamie de la charité

Je suis entré dans une église presbytérienne, et très vite j’ai eu une révélation. 

J’ai été surpris d’entendre une voix de femme prêcher. Encore plus surpris de voir les diapositives qu’elle montrait aux fidèles. Ce service ressemblait plus à un congrès de missionnaires qu’à une messe dominicale. Elle parlait de son projet de développement au Malawi. L’église était pleine de gens richement vêtus, qui allaient faire faire preuve de générosité encore une fois, pour aider ces pauvres Africains.

Je ressentais une gêne, mais une gêne difficile à définir. Ces gens n’ont pas à être critiqués, ils aident leur prochain en donnant de l’argent. Ils sont charitables, ils font la charité. C’est ça, c’est la charité qui me parut épouvantable. L’impression que j’avais, très forte et inexpliquée, était que ces gens allaient donner, un peu pour aider l’autre, et beaucoup pour leur propre confort. Pour se gratifier eux-mêmes d’abord, mais cela n’est pas un mal ; mieux vaut vivre avec des gens qui ont une meilleure image d’eux-mêmes quand ils donnent que quand ils pillent, trucident et humilient. Mais il y a pire : il s’agit pour eux de défendre leur confort matériel, c’est l’impression que j’avais.

En y réfléchissant un peu, au bord de la mer, il m’a semblé que la charité elle-même était un système inventé par les riches ayant pour unique but de sauvegarder la situation d’iniquité qui leur permettait d’être riche.

Souvent, les privilégiés, les aisés, n’aiment pas faire face aux réalités violentes de la vie. La vie humaine n’étant pas douce ni confortable, quand on vit dans la douceur et le confort, c’est qu’on profite d’un état des choses particulier : d’autres sont écrasés, en guerre, exploités, pour que nous puissions vivre tranquillement. Si nous sommes en paix, en Europe, c’est parce que nous ponctionnons sans cesse les autres continents. Le situation de l’Afrique est évidemment dans notre intérêt.

C’est pourquoi voir des Occidentaux se donner une bonne conscience en donnant un peu d’argent à des organisations humanitaires est un spectacle douloureux, pour le sage précaire.

Il voudrait se changer en cynique grec, entrer tout nu dans les maisons et dire aux gens : « N’avez-vous pas honte de ce luxe, de ce calme, de ce confort ? Croyez-vous vraiment avoir aussi bon fond que vous le prétendez ? »

107 commentaires sur “Infamie de la charité

  1. oui mais l’alternative de voir utiliser ce meme argent pour construire autour de villas immondes de laideur des murs encore plus hauts et plus rigoureusement infranchissables, disposer davantage de cameras de surveillance, et sponsoriser l’embauche de nouveaux maitres-chien dans les societes de gardiennage et milices privees est-elle plus souriante ? Tu devrais te montrer plus patient avec les presbyteriens. Je garde un bon souvenir de cette jeune diaconesse qui me confia un jour, apres un de ces offices dans lesquels les plaies de l’humanite sont touchees du doigt : « those who had ejaculated the most between the ages of 20 and 50 were the least likely to develop prostate cancer ». C’etait une parole destinee a reconforter, dans un esprit de chaude fraternite et que j’ai prise en bonne part.

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  2. oui, mais ils auront encore du remords après, l’envie d’en faire plus, car la misère est dure à faire passer. Je ne connais pas de presbyterien, c’est Low Church ou High Church ? Dans le film : et au milieu coule une rivière, il me semble que c’est un presbyterien le père du personnage principal, le pasteur. Etre pasteur, c’est passer des trucs, des messages. Bien sûr, il y a « le rôle », le masque, et aussi les passions, les déchirements. Comme dans la symphonie pastorale, ce film a partir du livre éponyme d’André Gide. Honnêtement, je ne connais pas de vie qui ne soit déchirée

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  3. En suivant cette pente un peu extrêmiste de mon billet, on peut dire que la charité et les investissements dans le sécuritaire relèvent de la même logique: renforcer la frontière qui nous sépare de la pauvreté, créer une zone tampon entre eux et nous.
    Je ne suis pas sûr de la réaction que j’aurais si une diaconesse me recommandait d’éjaculer le plus possible jusqu’à l’âge de 50 ans, fût-ce pour me réconforter. Cela dépendrait sans doute du ton de sa voix.
    La vie de ces presbytériens est peut-être déchirée, Nénette, et peut-être bien que la charité produit le remords en même temps que le réconfort (je n’en sais rien, je n’ai jamais rien fait pour l’humanitaire, et suis très peu sujet à la culpabilisation), mais bonté divine, je sens que je commence à mieux tolérer les néo-conservateurs bushistes qui, au moins, ont la lucidité d’admettre que c’est par la force et la brutalité partout qu’on assure la paix dans quelques endroits privilégiés. Croire à la loi du plus fort, ce n’est pas très gentil, mais ce n’est pas hypocrite.

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  4. Oh, my God !!!
    En fait, je ne sais pas grand chose des presbyteriens. Ma marraine, anglaise, était anglicane, puis catholique. Et mes meilleurs amis, lui pasteur ardéchois, elle pasteure luthérienne. Je peux affirmer qu’ils ont une vie particulière. Mais j’ai une question à vous poser, Guillaume : pourquoi est-ce que vous entrez dans des églises ? c’est tranquille ? C’est joli ? Il y a de belles couleurs ? curiosité d’ethnographe ?

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  5. Pourquoi j’entre dans des églises ? Pour toutes les raisons que vous dites, Nénette, et parce que ce sont des lieux communautaires ouverts à tous. C’est plus significatif qu’un grand magasin, et moins qu’un lieu vraiment sectaire.

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  6. Aux Pays-Bas, il y a des églises avec un coin bistro au fond, des livres, des revues, des expositions d’art. A Harlem, je crois, ou à Delft, j’ai oublié. Bistro sans alcool, sans doute !
    Autre anecdote, vécue en 1987,à Saint Bonaventure à Lyon (vous voyez, aux Cordeliers ?), pendant que les fidèles communiaient, un homme désireux de s’instruire ou de provoquer, tirant sur sa bouffarde, les regardait avec curiosité. J’en ris encore, schoking…

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  7. « Pourquoi j’entre dans des églises ?  »

    Ce cher Guillaume pourrait bien à terme se faire pasteuriser. Auquel cas, la précarité du sage associée à un esprit en fermentation, voire comme très ferme hanté, serait menacée.

    quant au sectaire, cela ne vaut pas le Saint Nectaire! (Histoire de mettre l’eau à la bouche du sage sevré de fromages)

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  8. « Il voudrait se changer en cynique grec, entrer tout nu dans les maisons et dire aux gens : “N’avez-vous pas honte de ce luxe, de ce calme, de ce confort ? Croyez-vous vraiment avoir aussi bon fond que vous le prétendez ?”

    J’imagine un cynique grec entrer tout nu dans un bar gay et demander « Croyez-vous vraiment avoir aussi bon fond que vous le prétendez? »

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  9. vraiment trés en forme aujourd’hui ce Michel Jeannès (j’ai pas dit jeannés hein !)…j’ai des progrés a faire, des modéles a suivre visiblement et quelle rapidité !…mais je m’attendais a un jeu de mots en cascade sur « presbytére » moua, y’en a des trucs la dedans…bof.

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  10. « Les presbytres, c’étaient déjà les vieux  »

    com/com :avec un r qui leur donnent l’air de porter une mitre.

    L’âge canonique pour les bonnes de curé était fixé à quarante ans
    et le retour des seniors à l’emploi est à 45 ans!

    « Presbytie, lunettes, corrige la myopie »

    com/com: la presbytie n’est pas la myopie. Elle est due au durcissement du cristallin qui empêche la focalisation, et commence après 45 ans (si vous voyez ce que je veux dire?)

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  11. oui je joug tout seul et alors ?….en cette année du buffle qui commence sur des chapeaux de roue presbytériens on a bien le droit de rire un peu….y’en a qui rentre a poil dans des églises et on leur fout la paix…en tout cas tout cela n’est pas trés catholique…moi je dis.

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  12. Anecdote pour Michel Jeannés : il y’ a quelques semaines ma moman adorée pour feter le roi dec en guise de féve s’est servi d’un bouton de nacre assez original c’était pas loin du jour de la parution chez le sage précarré de ce sacré billet sur le Mercier et sa Mercerie. Peut etre qu’elle lit en cachette ce blog, il faut dire que je le laisse en favori un peu partout ou je vais.Bonjour maman et bonne fete au fait !

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  13. Il y a un article sur la rue Mercière sur le blog de Marcel Rivière (les rues de Lyon). Mais je suis incapable de mettre le lien. Qu’on ne me parle pas de liens, ni d’attaches, j’ai bataillé vingt minutes pour mettre un lien de recette de loukoum sur mon blog. Finalement, j’ai supprimé l’article. Mais le blog du sage dans son pré n’est pas fait pour parler de ça.

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  14. « Il en est cent mille pour massacrer les branches du mal contre un qui frappe à la racine, et il se peut que celui qui consacre la plus large somme de temps et d’argent pour les nécessiteux contribue le plus par sa manière de vivre à produire cette misère qu’il tâche en vain à soulager. C’est le pieux éleveur d’esclaves consacrant le prix de chaque dixieme esclave à acheter un dimanche de liberté pour les autres… »
    Thoreau, Walden, 1854
    C’est une critique « pré-marxiste » du « charity-business ». Il y a autre chose, par lequel on trouve chez Thoreau une origine de l’égoisme anti-social des libéraux:
    « Je ne voudrais rien soustraire à la louange que requiert la philanthropie, mais simplement réclamer justice pour tous ceux dont la vie et les travaux sont une bénédiction pour l’humanité…  »
    « Ce qui assombrit à ce point le réformateur, ce n’est pas sa sympathie pour ses semblables en détresse mais c’est son mal personnel. Qu’il en guérisse, que le printemps se lève à lui, que le matin se lève sur sa couche, et il plantera là ses généreux compagnons sans plus de cérémonies… »

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  15. Merci pour ces citations de Thoreau, Ben. La deuxième est troublante, mais encore plus puissante que la première, pré-nietzschéenne pour le coup et assez proche de la sagesse précaire dans son intuition.
    J’ai toujours su que mon aïlleul américain, Thoreau, serait une source possible de la sagesse précaire.

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  16. Je trouve ces propos un peu idiots. Quand on pratique la charité dans le temps, le bénéfice personnel (image de soi) s’estompe et ce qui reste est un acte simple qu’on pense juste. C’est comme de voter.

    Le partage permet de mieux répartir les richesses. Les ONG visent à transformer la situation au Sud, pa

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  17. Le partage permet de mieux répartir les richesses. Les ONG visent à transformer la situation au Sud, pas à l’entretenir.

    Pour moi, le genre humain est un tout et on peut difficilement trouver la dignité sans se préoccuper des autres.

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  18. Com/com Roger : quand on pratique la charité dans le temps, le bénéficie personnel s’estompe… je suis vraiment d’accord, c’est autre chose que le charity buissness (excuse l’orthographe), ce mot charité est mal vu, mais c’est un mot qui vient de « cor », le coeur, de la même famille que « caro », la chair, chair de ma chair, os de mes os, c’est à dire quelque chose qui est essentiellement vital. A part ça, à Lyon, il pleut à verse, les plantes relèvent la tête, les humains souffrent moins de la pollution de l’atmosphère…

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  19. Merci Roger pour ces commentaires sensibles. Mais :

    « Le partage permet de mieux répartir les richesses. Les ONG visent à transformer la situation au Sud, pas à l’entretenir. »

    Je crois que cela est faux, comme je le dis dans le billet. Je vois beaucoup de gens qui font de la charité, et qui s’engagent dans des ONG. Ils ne peuvent pas croire que la situation au sud va se transformer grâce à l’action des ONG. En revanche, les Occidentaux qui organisent des réunions caritatives, ou qui créent des cafés dans ce but, tous ces gens cherchent avant tout à se donner une bonne image.
    Il est important pour ceux qui croient à la charité que les pauvres restent pauvres, et surtout qu’ils n’entrent en aucune manière dans leur vie.

    La charité n’est en rien une volonté de transformation des choses, bien au contraire. Il suffit de voir l’image de l’obole qu’on donne au mendiant de l’église. Le pauvre entre dans le cliché, on ne veut pas qu’il change. On le veut juste soumis et patient.

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  20. Je viens de retrouver sur mes rayons un numéro de Lumière et vie, une revue des Dominicains, qui s’intitule Entre le pouvoir et l’amour, la charité partagée n° 142 avec notamment un article de Bernard Domnier, le XVIIe français : quand tout pouvoir se nommait charité et Michel Gillet : un jeu truqué. C’est le numéro d’avril-mai 1979. Je pense y trouver ce que dit Guillaume : charité égale domination des pauvres par les riches. Soumission. Bon, je retourne à mon tricot…

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  21. Sans vouloir prendre parti, je note simplement une contradiction dans le propos de Roger :

    – « Quand on pratique la charité dans le temps, le bénéfice personnel (IMAGE de soi) s’estompe. »

    Puis :

    – « Parce que quel est le REGARD de l’autre (disons un ouest-africain) sur nous?  »

    L’image de soi qu’on chasse par la porte dans la première phrase revient par la fenêtre dans la seconde. Curieux, non ?

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  22. @Nénette: oui, il faudrait réutiliser le terme de charité. Il est remplacé aujourd’hui par solidarité, mais il s’agit toujours de charité, de philanthropie. A la base, il y a l’empathie.
    Je n’ignore pas le jeu des pouvoirs. L’argent est peut-être le plus violent.

    @Guillaume: je vois bien que vous n’y croyez pas. En tout cas, j’apprécie bien vos billets, je vous lis depuis longtemps, je découvre des choses, c’est souvent drôle, c’est bien écrit. Merci.

    @Mart: vous avez manqué le passage de l’individuel au collectif dans mon message.

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  23. « vous avez manqué le passage de l’individuel au collectif dans mon message.  »

    Je ne vois pas très bien ce qu’il change. Si l’idée que se font de « nous » les Africains vous préoccupe, c’est bien que vous êtes dans une problématique d’image. Et il me semble qu’une vraie charité, si elle existe, doit être indifférente aux problèmes d’image. Pour faire le bien, il faudra peut-être même passer pour un salaud.

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  24. En toute rigueur, il faudrait dire que la « charité » ne peut être acceptable dans un monde sans interactions, où on serait sûr de ne jamais donner d’une main ce qu’on a volé de l’autre.

    Je viens de travailler deux heures, au titre de la « coopération et de l’entraide entre les peuples » dans un prépa gabonaise délaissée par l’Etat qui préfère se concentrer sur la captation de la rente pétrolière plutôt que sur sa redistribution vers l’éducation, entre autres.

    Or, il se trouve que cette prépa est maintenue en vie grâce aux subventions généreuses de … Total Fina Elf soi-même. Total : l’entreprise dont les bénéfices justifient le maintien en place des régimes le plus corrompus de la planète.

    Dans ce genre de situations, il est bien évident pour tout le monde que la « charité » des intervenants est tout au plus une plaisanterie inconsciente. Ce qui ne les empêche pas d’être très fiers, et peut-être à juste titre, de ce qu’ils font pour leurs élèves.

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  25. Tout à fait. 2 heures 2 fois par semaine sur 4 semaines, ça fait déja 16 heures pour le bien de l’humanité. Dans un bahut français, le même service rapporte dans les 50 euros de l’heure, m’a-t-on dit. Ici, si c’est payé (rien n’est moins sûr), ça sera 7500 fcfa, soit dans les 11 euros. Soit une différence de 39 euros chaque heure : 624 euros par mois pendant une dizaine de mois sur 2 ans : 12 480 euros que je lâche pour concourir à l’avenir de la jeunesse africaine. C’est pas beau ? Si tu en faisais autant, boutiquier de mon … tu pavanerais aussi.
    Ce qui me gêne, c’est que c’est Total qui paie, donc en réalité, je fais cadeau de 12 480 euros à Total.

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  26. « Si tu en faisais autant, boutiquier »

    Parce que tu crois que vendre des robes à des femmes pour qu’elles soient plus belles et désirables – les rendant elles et leurs maris plus heureuses – ne fait pas de bien à l’humanité ?

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  27. Mettons que le prix affiché de ta robe soit de 50 euros, tu ne feras que du commerce tant que tu la vendras à une bourgeoise pour qu’elle s’en affuble. Mais si tu la fais à 10 euros pour une pauvresse (hors soldes, hein), alors là tu feras de la charité.
    La question, c’est pas le bien de l’humanité. N’importe qui contribue au bien de l’humanité par sa seule existence. Et puis, à vrai dire, on s’en fout, du bien de l’humanité.

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  28. Tu veux dire que la charité, c’est que pour les pauvres sur le plan financier ? Les pauvres en amour n’y ont pas droit ? Les pauvres en estime d’eux-mêmes ?
    Voilà un sujet intéressant : la charité serait-elle un concept matérialiste ? Voire même, financier ?

    Dans les fait, on constate que oui.
    Dans l’esprit, nous avons envie de dire non.

    Mais si c’est non, qu’est-ce que la charité appliquée aux riches ? Ne peut-on imaginer des pauvres en argent faisant la charité aux riches pauvres en amour ?
    Et s »il le font, le font-ils par amour ou pour améliorer l’image qu’ils ont d’eux-mêmes ?
    Mais à propos, les pauvres ont-ils une mauvaise image d’eux-mêmes ? Culpabilisent-ils à l’idée que certains riches puissent souffrir d’angoisse ?

    Ces questions absurdes me font revenir à mon point de départ : la charité est-elle un concept matérialiste ?

    Hein Nénette ? roger ? béni oui oui ?

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  29. @ Mart : ça me fait penser à une réflexion de l’avocat dans le film d’Agnès Varda : les glaneurs et la glaneuse. Il dit que les gens riches qui glanent après la récolte ont besoin de quelque chose, ce quelque chose immatériel. Si on regarde la pyramide de Maslow sur les besoins, on voit bien que les besoins sociaux, d’intégration à un groupe, de reconnaissance, etc… viennent rapidement couronner la base physiologique. Je pense qu’il y a une part de pauvreté en chaque personne, dans la mesure où elle est individu et non le tout, homme et pas femme, jeune et pas vieux, etc… Ca te va, comme ça, Mart ?

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  30. Bien sûr que ça me va, Nénette, la pauvreté présents en tous. C’est pourquoi j’ai envie d’aller plus loin.

    Je m’imagine pauvre en amour (je ne le suis plus, je l’ai longtemps été). J’imagine qu’une femme me fait l’amour par charité. Que puis-je sentir à son égard ? De la reconnaissance, mêlé à quelque chose qui ressemble à de la haine. Elle me donne quelque chose qui allège ma souffrance, mais ne la guérit pas, car pour la guérir, il faudrait une femme qui me fasse l’amour par amour et non par charité. Elle me soulage, et m’humilie à la fois.

    Je suppose qu’un Africain à qui on fait l’aumône sent un peu la même chose. Un soulagement et une humiliation qui est presque pire que le manque.

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  31. « @Guillaume: je vois bien que vous n’y croyez pas. En tout cas, j’apprécie bien vos billets, je vous lis depuis longtemps, je découvre des choses, c’est souvent drôle, c’est bien écrit. Merci. »
    Rédigé par : roger | le 09 octobre 2009 à 17:33

    Merci Roger; cela me va droit au coeur.

    « qu’est-ce que la charité appliquée aux riches ? Ne peut-on imaginer des pauvres en argent faisant la charité aux riches pauvres en amour ?
    Et s’’il le font, le font-ils par amour ou pour améliorer l’image qu’ils ont d’eux-mêmes ?
    Mais à propos, les pauvres ont-ils une mauvaise image d’eux-mêmes ? Culpabilisent-ils à l’idée que certains riches puissent souffrir d’angoisse ? »
    Rédigé par : Mart | le 11 octobre 2009 à 11:44

    Je ne sais pas si c’est un concept matérialiste ; sans doute s’agit-il d’un effort matériel pour montrer qu’on est dirigé par un principe immatériel (le coeur).
    En revanche, je ne crois pas les pauvres puissent charitables avec les riches, car, en tant que tels, les pauvres n’ont rien dont les riches soient dépourvus. Les angoisses existentielles de certains riches peuvent être tout à fait partagées par des rmistes, surtout aujourd’hui où les bac+8 abondent aux restos du coeur. Un pauvre peut aider un riche sur un plan humain, mais n’importe qui le peut, le fait qu’il soit pauvre est malheureusement accessoire.

    Cela rejoint ma critique fondamentale (je veux dire, celle de mon billet) et rajoute à mon dégoût : on fait la charité pour se montrer à soi-même (et sans doute aux autres, mais pas forcément) non seulement qu’on a du coeur, mais en outre qu’on a de quoi. On jouit intérieurement d’être du bon côté de la fracture sociale.

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  32. « en tant que tels, les pauvres n’ont rien dont les riches soient dépourvus. »

    Je te trouve bien sectaire. L’argent n’est qu’un des biens que l’homme essaye de posséder, alors il n’y a aucune raison de lui donner un statut spécial.

    Si on veut examiner la valeur du concept de charité, je répète qu’il est intéressant de l’appliquer à d’autres biens. Par exemple, l’amour. Par exemple, la jeunesse. Par exemple, la qualité du cadre de vie. Par exemple, la qualité de l’environnement humain. Par exemple, la santé.

    Les pauvres, souvent, ont toutes ces choses que je viens d’énumérer, et dont, souvent, les riches sont dépourvus. Parce qu’il y a beaucoup de riches qui deviennent riches en sacrifiant leur vie familiale, leur cadre de vie, leur santé, leur vie amoureuse, leur idéalisme, leur naïveté, leur fraîcheur d’esprit, leur liberté. Ils ont les villas superbes mais pas le temps de les habiter, des bateaux magnifiques qu’ils n’ont pas le temps d’utiliser, ils meurent de crises cardiaques à cause du stress, ils deviennent paranos car ils croient que leurs amis en ont après leur fric.

    Alors, si, on peut absolument envisager une charité des pauvres envers les riches.

    Par exemple, la femme de ménage qui se montre gentille envers son employeur solitaire, elle s’adonne à une certaine forme de charité.

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  33. « Alors, si, on peut absolument envisager une charité des pauvres envers les riches. »
    Si on le peut, alors on le peut. Pardon d’avoir été sectaire.
    En élargissant le concept de charité à toute action sympathique, bienveillante, alors oui, on le peut. (Mais déjà, là, si on élargit à ce point, la critique de mon billet n’a plus lieu d’être).
    Malgré tout il faudrait trouver un truc, un seul truc, considéré comme positif, dont seraient dotés les pauvres et pas les riches. Si tous les riches étaient comme tu le dis, ça marcherait, mais hélas, il y a parmi les riches une proportion de gens heureux aussi importante que parmi les pauvres. Et pour reprendre tes catégories, il y a plutôt une meilleure santé chez les riches, on y a une espérance de vie plus longue, une mortalité infantile plus basse ; pour ce qui est de l’amour, je ne crois pas que ce soit entre les tours de nos banlieues, dans les HLM surpeuplés, qu’il s’exprime avec le plus de vigueur, etc.
    Il faudrait transformer les « souvent » que tu utilises en connaissances stables pour déterminer au moins un bien (matériel ou pas) que l’on possède quand on est pauvre et dont on est dépourvu quand on est riche. Personnellement, je n’en vois aucun.

    Cela me fait penser, mais je ne sais pas si tu avais cela en tête, à ces privilégiés qui, quand ils voyagent dans des pays pauvres, disent au retour des choses comme: « Ah! ces gens ont la véritable richesse », « ils vivent selon des principes sains que nous avons perdus », « ils nous apprennent à revenir à l’essentiel »… Je trouve ces clichés tellement ineptes que… Cela mériterait un autre billet tiens.

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  34. « L’argent n’est qu’un des biens que l’homme essaye de posséder, alors il n’y a aucune raison de lui donner un statut spécial »
    1- L’argent n’est pas un bien mais un moyen. Confondre l’argent avec d’autres biens, c’est dévaluer ces biens et confondre la finalité (le bonheur, l’indépendance …) avec ce qui ne peut jamais remplacer cette finalité.
    2- L’argent est un moyen qui permet d’obtenir un bien, à peu près tous les biens. Il offre la possibilité d’acheter n’importe quoi (la santé, l’éducation, l’amour …).
    3- L’argent est un moyen qui a un statut très « spécial » parce qu’il est universel. Il permet d’acheter n’importe quoi et il offre en prime la liberté de choisir ce qu’il achètera : la toute-puissance dans les limites d’un compte en banque.

    A partir de là, celui qui fait la charité d’un bien détermine pour celui à qui il fait la « charité », à sa place, le bien qui lui est nécessaire. Par exemple, la femme de ménage qui fait un sourire, si elle le fait par charité, elle suppose que le type est seul, un peu con, incapable d’obtenir son sourire autrement que par charité. en fait, c’est pas gentil du tout, et même si c’est vrai, il serait de laisser au type une sorte d’indétermination, la possibilité d’être autre chose que ce qu’il a l’air d’être.

    Avec l’argent, c’est différent. Si tu donnes de l’argent à quelqu’un, tu le laisses maître d’en disposer comme ça lui chante. Par exemple, typiquement, le clodo qui va s’acheter son rouge avec es centimes qu’il .

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  35. @ Guillaume : Je ne raisonnais pas en sociologie statisticien, mais en moraliste, et c’est la nature de la charité que je questionnais, pas la durée de vie moyenne des RMIstes.
    Ce que tu dis dans ton billet, c’est que de donner de l’argent à un pauvre est un acte narcissique destiné à se donner bonne conscience. Pour interroger ta proposition, je la déplace en cherchant un acte équivalent ne transitant pas par l’argent. Par exemple, une femme qui fait l’amour à un solitaire par charité. Une femme de ménage qui se montre gentil avec son employeur dépressif. Ce sont des actes de charité, si on entend par charité la volonté de faire le bien.
    Si tu acceptes que la femme de ménage ne soigne pas son image d’elle-même, tu dois accepter que le riche soit capable du même geste.

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  36. @ Ben :

    1) Evidemment que si, l’argent est un bien. Un bien qui vaut par lui-même, au-delà de son strict statut de moyen. Il a une valeur symbolique évidente. Il a aussi une capacité, par sa seule existence sur mon compte en banque, de me procurer un sentiment de sécurité. Si j’étais plus con, et plus riche, il me procurerait aussi un sentiment de puissance, de réussite.

    2) Dire que l’argent puisse offrir l’amour, tu n’y crois pas toi-même.

    3) L’argent a un statut « spécial », on peut dire ça de la santé, de la beauté, de l’amour, de tout.

    Je me souviens d’un dîner de gala au festival de Deauville où je réalisais un petit documentaire. Il y avait là des tas de gens très célèbres, des grands acteurs américains comme Al Pacino, Lauren Bacall, Kirk Douglas, etc. Tous très riches. Et tous très vieux. Il était frappant de constater à quel point cette vieillesse rééquilibrait la balance : ça les appauvrissait, au sens le plus absolu du terme. Ils auraient tout donné pour avoir 20 ans, c’est une évidence. La « toute puissance » n’était pas du tout du côté où tu sembles imaginer qu’elle est.

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  37. Tout cela est bien vrai et si les pauvres étaient jeunes, beaux et en bonne santé, précisément à cause de leur pauvreté, alors on pourrait d’une charité qui va dans les deux sens.
    Je rappelle que dans mon billet, ce n’est pas seulement ni principalement l’aspect narcissique de la chose qui m’écoeure, (car qui n’est pas narcissique ?) mais c’est le mécanisme qui consiste à préserver l’inégalité grâce à laquelle on est privilégié, repousser la déchéance, marcher sur la pauvreté pour s’élever soi-même au moins symboliquement.

    « Faire le bien », c’est autre chose, et je crois qu’on agit bien, sagement (je ne veux pas substantiver le bien car je ne suis ni religieux ni platonicien) sans humilier, d’une part, et d’autre part sans chercher à préserver un état de fait injuste.

    Entre « agir sagement » et « faire la charité », il y a vraiment tout un monde et des conceptions opposées.

    Tu le vois, je suis réticent à trop élargir le concept de charité, et je voudrais lui laisser ce côté condescendant que tu as toi-même noté, Mart, quand tu as écrit : « J’imagine qu’une femme me fait l’amour par charité. Que puis-je sentir à son égard ? De la reconnaissance, mêlé à quelque chose qui ressemble à de la haine. Elle me donne quelque chose qui allège ma souffrance, mais ne la guérit pas, car pour la guérir, il faudrait une femme qui me fasse l’amour par amour et non par charité. Elle me soulage, et m’humilie à la fois. »

    Cette réflexion, à laquelle je souscris, est incompréhensible « si on entend par charité la volonté de faire le bien » pour te citer encore.

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