Projecteurs sur la Chine

Je note qu’il est difficile pour les Européens de se rendre compte de ce que représente la Chine aujourd’hui, et pour leur propre avenir. Depuis que je suis revenu de ce grand pays, je m’aperçois que les gens suivent deux attitudes vis-à-vis de lui, deux attitudes également préoccupantes. L’ignorance et le rejet. Evidemment, les deux s’auto-alimentent : c’est parce qu’on est ignorant qu’on rejette la Chine instinctivement et en bloc ; c’est parce qu’on est méfiant et qu’on en a une mauvaise image qu’on ne cherche pas à la connaître.

Je passe sur les paroles incroyables que j’ai entendues depuis six mois sur tous les aspects du monde chinois, que ce soit dans la presse, dans les médias, en famille et entre amis: tout y est jugé à l’emporte pièce, sans reconnaissance des progrès réalisés par la Chine, sans connaissance de l’histoire et surtout sans conscience de ce qu’est en train de devenir la Chine, un pôle incontournable de la vie mondiale. 

Les gens le savent, mais ils n’en ont pas conscience, ils n’ont pas intégré cette donnée dans leur vision des choses. Comme les Français des années 45-55, peut-être, qui n’avaient pas remarqué qu’ils n’étaient plus grand-chose. Les intellectuels ont mis très longtemps à reconnaître la suprématie de l’Amérique dans (presque) tous les domaines. Tout ceci n’est qu’une impression, une analogie qui doit être prise pour telle. 

Les Européens dénigrent tout ce qui vient de Chine sans discernement: la politique intérieure, la politique extérieure, l’économie, la culture, l’éducation, sans jamais prendre la mesure d’une chose pourtant toute bête, qui est que la Chine s’est imposée ou va s’imposer dans tous ces domaines, et qu’il vaudrait mieux commencer à s’y intéresser dès maintenant, instaurer des partenariats, nouer des contacts. C’est ce que font les dirigeants de nos sociétés, mais voilà, ce sont des dirigeants, qui font des voyages d’affaire et de prise de contact, et les Chinois en voient passer des milliers chaque année. Il nous faut être plus inventifs, plus réactifs, et ne pas tout attendre des dirigeants.

Le règne de Bush a été responsable d’un grand retard dans la prise de conscience internationale. Avec l’aide des Anglais (de Tony Blair surtout), il a essayé de faire croire que ce qui comptait le plus au monde, c’était Al Qaeda, l’Irak, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Cela va changer avec Obama qui a nommé des spécialistes de la Chine parmi ses conseillers. Jeffrey Bader, par exemple, qui semble être assez connaisseur de l’empire du milieu pour continuer à observer Taiwan comme un pôle de tension à venir, et qui a dressé un intéressant parallèle entre la situation de Taiwan et celle de la Géorgie dans une note typique des think-tankers de l’institut Brookings. Obama s’est aussi entouré de gens comme Kurt Campbell qui écrivait en 2007 combien il était important de s’intéresser de nouveau à Taiwan, ce qui souligne les risques de conflits armés dans cette région du monde.

Après l’investiture, on attendait Obama sur l’Irak ou l’Afghanistan, c’est bien entendu sur la Chine qu’il est d’emblée intervenu, car les Etats-Unis et la Chine se tiennent, si je puis dire, par les roubignoles, et nos équilibres à nous sont suspendus, si j’ose encore, à ces dernières. Les Etats-Unis dépendent de la volonté des Chinois d’éponger leur déficit en achetant des bons du Trésor. Les Chinois dépendent de la consommation des Américains pour soutenir leurs exportations et garantir leur croissance. Pour le moment, l’administration Obama hausse le ton, faisant planer des menaces. Un mot très fort a été lancé la semaine dernière: manipulation. La Chine a été accusée de « manipuler » le cours du yuan. Ne nous illusionnons pas. Cette gesticulation n’est que le début d’une longue négociation, d’un mano a mano qui va durer des années. Les Américains essaient de commencer les négociations sur une position de force, intimidante, afin de s’adoucir dans quelque temps et d’obtenir une réévaluation significative du cours de la monnaie chinoise. Ce qui est certain, et les Chinois le savent, c’est que les Américains ont besoin que la Chine continue de financer leur déficit. Ce qui est certain aussi, c’est qu’on aura besoin de la Chine sur de nombreux dossiers internationaux, en Afrique, en Asie centrale, en Asie du sud-est et en extrême-Orient.

Stratégiquement, militairement, il faut donc parer au plus pressé. Pour ce qui est de la Chine, et du point de vue de la communauté internationale, le plus pressé n’est pas le Tibet, qui est un problème mal posé et une cause vouée à l’échec (dans les termes posés par les Occidentaux en tout cas). Le plus pressé, c’est Taiwan, que la Chine veut « récupérer » indubitablement, et que les Etats-Unis ne peuvent pas lâcher. Le jour où ils lâcheront Taiwan, ce sera officiellement la fin de l’hyper-puissance, or ce n’est pas l’ambition d’Obama qui, au contraire, veut restaurer le leadership mondial de sont pays.

A notre niveau à nous, de sages précaires, ce qui nous reste à faire est de mieux connaître les deux pays qui sont en train de bipolariser le monde à nouveau. Précaires de tout pays, profitons de la baisse d’activité dans notre vieille Europe et partons en Chine et en Amérique. Nouons des contacts dès maintenant, apprenons le chinois à nos enfants. Ouvrons nos universités aux Asiatiques. Voyageons dans la culture chinoise, apprenons à l’aimer, nous ne serons pas déçus du voyage.

8 commentaires sur “Projecteurs sur la Chine

  1. Je pense que je n’ai pas assez de yuan en ce moment pour retourner faire un tour un Chine ; le voyage imaginaire, par les livres donc : moi je lis « Contes pour enfants chinois » en ce moment : racontés et illustrés par Shuang Gao (et dédicacé aussi) superbe ouvrage, trés rare en version franco-provençal ; Pa Kin bientôt et Lao She…Curieusement et paradoxalement même si Obama a raison de parler de cette manipulation (il en parle aussi a propos des banques américaines, ce qui est un vrai changement !), que cela va entrainer une partie de main de fer etc… ca donnera aussi une autre image de la Chine dans quelques temps j’en suis sur, une image peut etre plus sympathique et qui ne déplaira pas aux chinois eux mêmes, ca j’en ai l’intime conviction.J’espére aussi que la vision des français sur la Chine changera, évoluera….mais pour cela il faut arreter avec le délire du périle jaune, du « grand réveil », du « dragon qui attaque et va tous nous manager ouh ouh maman j’ai peur etc… » etc…ca rend les choses encore plus floues et ne donne pas envie d’en savoir plus, favorise les jugemenst a l’emporte piéce, bref clot le débat direct.

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  2. pas convaincu par ton analogie avec les EU. Des l’apres guerre il y a une immense fascination pour le modele americain chez les intellectuels comme dans le reste de la population. Ce n’est pas tant que les Francais ne soient pas capables de s’ouvrir a une autre civilisation et de prendre la mesure de son importance historique. C’est que pour eux, et pour les autres Europeens idem, il ne peut y avoir de modele chinois.

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  3. Oui, c’est pourquoi j’ai bien précisé que ce n’était qu’une analogie. Les analogies, ça ne vaut toujours un peu que ce que ça vaut. Ni convaincante, ni vraie ni fausse, une analogie se pose là comme ce qui ne doit pas être confondue avec une idée.
    C’est vrai qu’il n’y aura certainement pas de modèle chinois, et que la prééminence de la Chine prendra d’autres formes que celle des Etats-Unis. Le monde prendra d’autres voies, avec les nouvelles puissances, que celles qu’on a connues.
    @François, une guerre froide ? Non, pourquoi diable une guerre froide ? La Chine fait peur comme le Japon a fait peur à un moment, sauf que c’est un Japon dix fois plus gros et qu’il n’est pas tout seul, et qu’il fait exploser la demande globale d’énergie.

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  4. ok, d’accord, c’est ce que je pense ton idée sur la Chine japonisée (et ai pensé quand j’étais en Chine. D’ailleurs c’est ce que j’écrivais sur mon blog a l’époque, quand je me baladais dans le quartier de Xin Jie Ko a Nankin,j’étais bien persuadé d’étre au Japon,l’image de Tokyo que je me faisais… que la Chine avait perdu quelque chose, qu’elle ne correspond plus trop a l’idée que se font les européens et c’est ce changement qui fait peur ; la Chine celle dun Ségalen, Bouvier, et autre Marco Polo n’existe plus c’est tout ;
    A part ca j’ai dérapé sur mon clavier : « la chine va nous manager/manger mais j’aime bien ce labsus finalement ».

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  5. en lien le passage de mon blog ou j’évoque a la fin cette idée d’une certaine idée de japonification avec l’ultra libelarisation de la Chine ! (heureusement pour les chinois et grace a Mr Obama, ils vont peut etre se retrouver).

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  6. Justement , les Etats-Unis anticipent une éventuelle tiédeur de la Chine à acheter des bons du Trésor, j’ai écrit un billet hier où j’évoque le sujet
    http://silouane.blog.lemonde.fr/2009/02/01/le-dollar-une-epee-de-damocles-sur-lamerique-et-la-chine/

    Les Chinois auraient répondu aux griefs des Américains sur le yuan en vendant des bons du trésor américain. A vérifier, un ami banquier chinois me l’a dit.

    « Les Chinois dépendent de la consommation des Américains pour soutenir leurs exportations et garantir leur croissance. » La Chine a beaucoup diversifié et les US absorbent moins de 20% des exportations chinoises selon mes dernières lectures (Le grand krach du crédit de Morris), donc les exportations US ne sont pas si importantes.
    Après recherche : L’Europe est devenu le premier marché pour la Chine, 16,6% des exportations contre 13% pour les Etats-Unis et 10% pour le Japon. J’ai cherché des confirmations officielles et je n’ai trouvé qu’en chinois sur le site de l’ambassade Chine en Allemagne,http://www.fmprc.gov.cn/ce/cede/chn/ssxw/t532470.htm.

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  7. Les Etats-Unis anticipent une tiédeur de la banque centrale chinois lors de la prochaine émission de bons du Trésor américain.

    J’ai écrit un billet dessus hier :http://silouane.blog.lemonde.fr/2009/02/01/le-dollar-une-epee-de-damocles-sur-lamerique-et-la-chine/#comment-1518

    La Chine a beaucoup diversifié ces exportations ces dernières années et la proportion des exportations vers les US a énormément baissé. Pour 2008, le premier marché était l’Europe ( plus de 16% des exports) devant les US 13% et le Japon 10%. Lé dépendance vers les Etats-Unis n’est plus importante.

    La Chine a répondu aux exigences de l’administration Obama en vendant des dollars et des bons du trésor. A vérifier,ce sont les propos d’un banquier chinois

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