Un Normand intrépide en Irlande

 carrickfergus-18-jan-09-012.1232399846.JPGLe Château de Carrickfergus, depuis la jetée.

Tout le monde sait que je suis un peu normand. La preuve, je suis né à Lyon. Mes deux parents, en revanche, viennent de Normandie, et mon patronyme est normand à un point tel que, parfois, on croit que je suis arabe. Or, en méditant sur le chemin de Carrickfergus, je me suis aperçu que je pourrais bien avoir, dans les familles les plus anciennes d’Ulster ou d’Antrim, des cousines et des cousins. Car on parlait français, ici, il y a mille ans, et les dirigeants étaient aussi normands que moi.  

Prenez John de Courcy, par exemple. Il est connu en Irlande du nord pour avoir été un fameux chevalier du Moyen-Âge (1160-1219). Sa famille vient de Courcy, petite commune du Calvados, non loin de celle où mon propre père est né. Courcy dont les deux derniers maires portent un nom qui commence comme le mien, et qui atteste d’une « forêt de Thor » dans les parages. 

carrickfergus-18-jan-09-039.1232399933.JPG John de Courcy, en grand blond, comme le décrit la chronique.

John de Courcy a refondé des villes comme Downpatrick, après les avoir saccagées. Il a surtout fait construire le château de Carrickfergus, juste à côté de Belfast, et pendant toute la durée de son règne, lui-même et d’autres chevaliers normands ont fait beaucoup d’enfants. Les Normands se sont assimilés aux Irlandais, générations après générations, si bien qu’on ne parlait plus français nulle part, bien sûr, lorsque les Tudors ont voulu « reconquérir » l’Irlande aux XVIe et XVIIe siècle.

Comment cela s’est-il passé ? Guillaume le Conquérant, roi d’Angleterre depuis 1066, a apporté la langue française à la cour d’Angleterre, ainsi qu’un sens de l’administration pointu.

Quelques générations après Guillaume, les Normands ont continué leur invasion vers l’ouest et ont pris l’Irlande. L’historiographie précise toujours que c’est le roi de Leinster, Dermot Mc Murrough, qui a appelé les Normands à la rescousse, pour combattre ses propres ennemis. Ce n’est peut-être pas faux, mais c’est faire semblant d’ignorer la nature des Normands. A cette époque, rien ne les arrêtait et ils allaient envahir l’Irlande avec ou sans l’appel de Dermot. Pourquoi ? Parce que les jeunes avaient un fort désir de terres et de conquêtes.

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Mettez-vous à la place de Jean de Courcy (appelons-le Jean, car son nom était quelque chose comme Jehan). Il grandit dans la région de Somerset. Son père, Guillaume II, lui raconte les hauts faits militaires de sa famille. Jean s’emmerde un peu et voudrait bien se battre lui aussi. On lui dit qu’il est trop jeune et qu’il faut d’abord être un bon fils (surtout qu’on ne sait pas s’il était un fils légitime de Guillaume II.) Le territoire où il grandit est déjà la propriété de son grand frère, Guillaume III. Jean n’a pas que ça à foutre, de cogner son frère (ou son demi-frère). Que va faire Jean ? A 15 ans, il part en campagne pour se battre, nom de Dieu, il ne rêve que de cela! Voir du pays, rigoler avec les copains, tuer des gens, violer des femmes, faire du cheval, chanter et danser, il n’y a que cela qui vaille la peine qu’on se donne de la peine. A son époque, le grand truc à la mode pour les jeunes aristocrates de son espèce, c’était l’Irlande. Très vite, il se montre d’un courage et d’une force qui en impose. Il obtient d’aller à Dublin.

Il arrive à Dublin à 16 ans. La ville est sous contrôle des siens, les Normands. On parle français (franco-normand) un peu partout dans les rues de la ville, et ça tombe bien parce que Jean n’est pas très disposé à apprendre de nouveaux idiomes. En Irlande, deux populations vont résister à l’invasion des Normands, les Irlandais, et les Vikings qui contrôlaient alors Dublin. Jean de Courcy prend sous ses ordres une armée ridiculement petite, et il va dans le nord de l’Irlande. Avec une vingtaine de cavaliers et quelques centaines de fantassins, il saccage la capitale de l’Ulster, Down, et prend le pouvoir de la manière la plus cruelle qui se puisse imaginer. Guerre éclair. Il règnera sur le nord de l’Irlande, fondera des couvents, fera beaucoup pour la renommée de Saint Patrick. D’ailleurs, la ville s’appelle aujourd’hui Downpatrick. Il se marie avec Affreca, la fille du roi de l’Ile de Man. A 20 ans, c’est un homme accompli qui a fait ses preuves et qui a la confiance de ses pairs et supérieurs. Il ne parvient pas à conquérir de nombreuses nouvelles terres, mais ses terres sont bien administrées et personne n’ose plus l’attaquer. Il a 25 ans quand Henri II Plantagenêt, roi d’Angleterre, lui demande de prendre la place de son propre fils, Jean sans Terre, qui ne s’en sort pas à Dublin. De Courcy rétablira l’ordre dans le reste de l’Irlande. Jean sans Terre rentre à Londres mais il fera tout, à l’avenir, pour faire chier de Courcy.

carrickfergus-18-jan-09-040.1232399956.JPG Affreca, regardant dans la direction de l’île de Man

De fait, quand Jean sans Terre sera roi d’Angleterre, il fera capturer Jean de Courcy et l’emprisonnera dans la Tour de Londres. Il y avait, paraît-il, des risques qu’il se comporte en seigneur indépendant. Moi, je penche pour l’hypothèse que c’est par jalousie que Jean sans Terre voulait mettre Courcy à l’ombre, ce qui n’empêche pas qu’en effet, Courcy se serait bien vu roi d’un pays indépendant qui aurait compris l’Irlande du nord et l’Ile de Man. Mais il reviendra en grâce et retournera sur ses terre de Down et de Carrickfergus et mourra on ne sait où.

Pendant ce temps-là, en Basse-Normandie, la famille Courcy continuait ses affaires. Elle était contente de voir que les Courcy d’Angleterre ne se débrouillaient pas trop mal, mais elle voyait tout cela de loin. Que Jean de Courcy soit Vice-Roi d’Irlande pendant un moment, et qu’il ait fait du nord de lîle son fief personnel, pour eux, dans le Calvados, ça avait autant de prestige que si moi je devenais maire, aujourd’hui, de Courcy, commune de 200 habitants. On en parlerait peut-être dans une réunion de famille, mais en gros, tout le monde s’en ficherait. Preuve que ces aventures n’étaient pas jugées à leur juste valeur en France, un autre Jean de Courcy, trouvère normand des XIVe et XVe siècles n’en dit pas un mot dans son traité en vers sur l’art de la guerre, Le chemin de vaillance (1406). Il commence ce long poème en prose un petit siècle après que son propre cousin a démontré sa supériorité martiale sur les terres d’Irlande, et pas un mot. Moi, si j’apprenais qu’un autre Guillaume Thouroude avait été un grand voyageur, j’en parlerais, ne serait-ce que pour frimer. Pour draguer, par exemple.

carrickfergus-18-jan-09-015.1232399866.JPGLes tours jumelles de l’entrée, construites par Hugh de Lacy

Voilà, tous les éléments d’un roman historique sont en place. Il me suffit de rencontrer une femme, aux yeux de métal et aux lèvres vibrantes, qui réponde au doux nom de Courcy, et qui m’apprenne que parmi ses ancêtres, il y avait des gens dont le nom attestait de la présence, quelque part, de la forêt du dieu Thor.

29 commentaires sur “Un Normand intrépide en Irlande

  1. « Giraldus, a contemporary, names John de Courcy as one of the four great men, a hero of his time. Goddard Orpen, the respected historian of the Anglo-Norman conquest of Ireland, clearly admired this remarkable man who first established a power base in Ulster and then dominated the whole country. His conspicuous place in Irish history is secure. The people of modern Ulster can look back to him as a counterpart of William the Conqueror in England, the man who brought Ulster, albeit by force, into the mainstream of European law, religion and culture.
    « By the inhabitants of Downpatrick he must be regarded and honoured as the founder of their town. He came as an alien Englishman, a foreign invader and, by that process so often effective in the very air of Ireland, he was converted into a true Irishman. He personally fostered and promoted the fame and honour of Saint Patrick and linked the name of the town and Abbey to the name of the patron saint. As well as the Benedictine Abbey on the hill, he founded three other monasteries close to the town and he created on the hills of Down a city, both monastic and mercantile, of which both the medieval and the twentieth century citizens can be proud. »

    Anthony M. Wilson, ‘Saint Patrick’s Town’

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  2. Bel article, je trouve.
    C’est joli, le nom de sa femme : Affreca de Man. Les filles de Man, ça devait ëtre quelque chose, au XIIe.
    En réfléchissant bien, je me demande si je n’ai pas rencontré des Courcy dans ma jeunesse. Sais-tu ce qu’est devenu la branche française?

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  3. Merci Ben. Les filles de Man, c’était des Viking, je crois, rien de plus. Quand ils se frittaient, entre Normands et Viking, les derniers partaient se réfugier sur Man, tranquilles. Je n’a aucune idée de ce que deviennent les Courcy en France. En revanche, il y a un John de Courcy Ireland qui a fait parler de lui, en tant que spécialiste des ports et de la mer, et agitateur politique, de gauche voire d’extrême gauche. Il est mort il y a quelques années.
    Merci Emma. Je note que John de Courcy est vu aujourd’hui comme un « Englishman » qui s’est converti en « vrai Irlandais ». A mon avis, c’est faux. Il n’était pas encore anglais car à cette époque, les Normands se voyaient comme Normand, possédant un territoire qui empiétait sur plusieurs îles et continent. Ils n’étaient plus Viking, et pas encore ni français ni anglais.

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  4. Quels ciels! mes aïeux!
    ça donne envie d’aller en irlande rien que pour ça.
    (le château a l’air pas mal aussi, remarque)
    (quant aux statues, ma foi, on ne sait trop qu’en penser; il y a un petit côté décalé et criard assez drôle)
    [à moins que ce ne soient de vrais figurants!?]

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  5. ah, ben non, en fait on peut dire les deux:
    « Rem. gramm. Au plur., ciel fait ciels ou cieux suivant les emplois. ,,(…) quand on compte les ciels, c’est-à-dire quand on passe au pluriel dans la rigueur de la définition, on le forme régulièrement en ajoutant un s au singulier«  (Jullien ds Littré). Ainsi on dit ciels de lit, ciels de carrière. Ciels est également utilisé pour désigner les parties du ciel considérées sous leur aspect pittoresque. Le gris des ciels couverts (Loti, Pêcheur d’Islande, 1886, p. 145). De même comme terme techn. de peint. (cf. ex. 16). Au contraire cieux est un simple coll. à valeur emphatique que l’on rencontre en partic. dans les emplois I A 1 et I B 1, l’immensité des cieux, la voûte des cieux et dans le vocab. relig. (cf. II). Il y a concurrence des 2 formes lorsque le mot désigne les différentes sphères concentriques de l’astron. anc. Ainsi cieux dans l’ex. 6, mais les septs ciels de la physique chrétienne (Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, 1918, p. 904). De même les 2 formes coexistent lorsque le mot est pris dans le sens de région, pays : cf. d’une part la loc. sous d’autres cieux, d’autre part sous les ciels attiques (Moréas, Les Syrtes, Remembrances, 1884, p. 9). Ciels aussi dans le lang. de l’aviat. Sur toutes les mers et dans tous les ciels (De Gaulle, Mémoires de guerre, 1959, p. 500).

    http://www.cnrtl.fr/definition/ciels

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  6. Il me rappelle les animaux de la ferme avec laquelle je jouais quand j’avais six ans, le cheval. Il me rappelle la vache. Par contre mes soldats et chevaliers etaient moins grossierement peints que ceux qui servent a kitschifier Carrickfergus. Quant a la dame, restons galant. C’est la force et la limite des musees et du patrimoine, par ici. Tout est fait pour les enfants, pour des enfants que les concepteurs imaginent peu delicats. Quant aux adultes, toutes ces histoires d’Histoire et de chateaux, ils sont probablement supposes en bailler avec indulgence. Pourvu qu’ils puissent se dire que tout ce bazar est sans doute un peu pedagogique quelque part, comme Disney.

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  7. C’est ton blog qui est beau, Nenette.
    Vanessa, tu viens quand tu veux verifier sur place la forme correcte des cieux en Irlande.
    Dominique, le pedagogisme envahit tout, en effet. Mais que faire quand il est clair que tout le monde se moque des sites et des musees ? Les rendre au moins vivants en y faisant venir les ecoles.

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  8. merci de l’invit et gare aux effets d’annonce, je pourrais débarquer un jour avec la smala!
    et c’est quoi l’adresse du beau blog de Nenette?
    avec un nom pareil, j’ai tout de suite envie d’aller voir.

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  9. Un certain Tanneguy a fait le commentaire suiant, qui s’est vu effacé par les modérateurs du monde.fr :

    « Les Courcy en France (la branche cousine, ceux de la commune près de Coutances) existent… Aucun doute sur le cousinage, que je viens de découvrir en partie grâce à vous : la devise latine des Courcy d’Irlande (« Vincit Omnia Veritas », trouvée ici : http://www.courcy.com/home.html) est indubitablement la même que celle de France (« A la parfin, vérité vainc »). Cela invite à aller voir la tombe de Saint Patrick… »

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  10. Les modérateurs du Monde exagèrent vraiment, c’est scandaleux.
    J’ai bien connu un de courcy, mais je me rappelle plus qui c’était.
    Il y a des de Courcy qui sont de la « noblesse de robe », des bourgeois annoblis au 17e, et même un peintre de marine, Gérard de Courcy, né en 1948 (sa peinture, bof). Il se peut cependant que la devise et le nom aient été recyclés au 17e, la branche française de la famille normande étant éteinte. Ca arrive.

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    1. bonsoir,
      sachez qu il existe plusieurs famille de COURCY
      je derscends des courcy normand descendand de baudry le teuton
      et contrairement à ce que de nombreux sites disent la branche française n’est pas éteinte nous sommes encore .
      Il ne faut pas nous confondre avec les potier, roussel , dursus ou le ciousturier de COURCY et d’ailleurs nous n’ avons pas les mêmes armoiries
      les bnotres sont d’azur frettées d’or à six pièces.

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      1. Je voudrais être en contact avec vous pour en apprendre d’avantage sur la branche Normande qui c’est déporter en nouvelle France « au Québec ». Mon cher Eric De Courcy
        Voici mon courriel: saphirrr81@gmail.com

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  11. Mon encetre Nicolas Lemiere dit Courcy (le dit a été transformé en DE au fil des descandants)
    Je suis du Quebec Canada et je sais que cet encetre viens de Normandie ,si vous en savez plus sur cet homme ou ses encetres…! Peut etre sommes nous un peu parents ?
    Dans ma famille , mes oncles et tantes parlaient souvent d`un chateau en Normandie.
    Merci et félicitation pour votre blogue !

    Simone Courcy (le DE a été enlevé lors que j`étais enfant)

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    1. oui moi aussi je suis un de ces dessandant et je suis en train de faire des recherche et oui en effet il y a un manoire ou chateau mais dapres moi cela dessent de marie anne hélene de courcy dou vien le de courcy tu peut mecrire sur mon gmail. saphirrr81@gmail.com

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  12. Liam I m just in Dublin… so fantastic, sauf le clavier qwerty auquel j… ai du mal a m habituer… sur mon blog, la riviere dont j ai mis la photo aujourd hui c est l Ain vers Rillieux la Pape, pas la Liffey qui est en effet beaucoup plus sombre… Greetings

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  13. je suis Daniel Gendron au Quebec , descendant du dit Nicolas lemiere dit courcy de ma mère (marguerite Dunn Courcy) et j’Aimerais savoir si vous avez les noms de ces ancêtres
    car après lui nous ne trouvons plus rien
    merci a L’avance petit petit petit cousin
    DG

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    1. Je n’en ai aucune idée, Daniel, mais peut-être des lecteurs de ce blog, passionnés d’histoire et de généalogie, sauront vous venir en aide.
      Je devrais faire davantage de billets come celui-là, que j’avais écrit un jour d’ennui et de solitude à Belfast. C’est sympa de mêler ainsi histoire et internationale et mythologie familiale.

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  14. J’apporte d’autres précisions sur la famille Girard, descendants des Maîtres-verriers des CEVENNES. Nous descendons d’une branche de la Maison d’AUVERGNE, car dans la généalogie de mon grand-père maternel, figure des: de GIRARD du LAC, de GIRARD de LA TOUR, de GIRARD de LA TOUR du PIN. Et, depuis que je m’y suis attelée, c’est tellement passionnant toutes cette illustre ascendance, que je ne soupçonnais même pas! Nous avons aussi des origines sur PARIS, avec les premiers Comtes de cette ville, en BOURGOGNE, POITOU, ANJOU, VIVARAIS, AUDE, BRETAGNE(1 seul parent enfuit là bas cause guerre de religion), PROVENCE, HERAULT, GARD.

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  15. Je ne comprend pas pourquoi mon premier commentaire a été effacé!!!! J’avais inscrit tous les champs obligatoires exigés!!!!! Je recommence donc! afin que mon deuxième commentaire placé au-dessus, devienne compréhensible!. Je disais donc, dans mon premier commentaire, que je faisais partie d’une des branche alliée à la parenté de Jehan ou Jean de COURCY. Je suis d’un village du département de l’HERAULT 34. Cet illustre conquérant doit avoir une très nombreuse descendance! Juste qu’en partant de la famille GIRARD, mes grands-parents maternels: 8 enfants en 1938, 23 petits-enfants en 1970, et actuellement: 215!

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