Une promenade avec Gao Xingjian

Je suis allé chercher Gao à son hôtel pour faire une promenade dans Belfast. Une petite visite qui s’est révélée être une longue marche, car je ne sais pas faire le guide autrement que dans un style randonneur. La marche est chez moi l’outil numéro un, le cadre dans lequel je vois, j’entends et je réfléchis. Mettez-moi dans un bureau et je deviens aveugle, sourd et idiot. J’eus donc un peu peur de fatiguer Gao, qui a cette année soixante-dix ans.

Nous étions en bonne compagnie. En plus de Gao, il y avait Nathalie, une universitaire française, Zhang Yinde et sa femme, et Gilbert Fong de l’université de Hong Kong. Il y avait aussi Shelby Chen, une jeune « assistante » hong-kongaise qui vit à Londres, et qui servit d’interprète sans interruption tout le week-end, autant pour Gao (qui ne parle pas anglais), que pour Fong (qui ne parle pas français) que pour nous qui ne parlons pas chinois.

Chaque fois que je demandais si l’on continuait à marcher, ou s’il fallait appeler des taxis, Gao disait qu’on pouvait marcher. Il me dit, de sa voix chantante, que son nom, Xing Jian (行健), voulait dire « bon marcheur ». Je lui fis part de mon interprétation de son nom, qui se résumait à « chercher la concorde par la fuite ». Il en fut très content et me demanda si j’avais déjà écrit là-dessus. Si oui, je pourrais lui envoyer le texte pour qu’il le fasse traduire en chinois, afin de l’inclure dans un recueil d’articles, publiés en l’honneur de son soixante-dixième anniversaire, prochainement à Taiwan.

Je faisais visiter à mon petit groupe le Belfast « républicain ». Je leur ai montré des fresques un peu cachées, qui racontent des histoires parlantes à l’imagination et hautement controversées. Des histoires de grèves de la faim, des histoires d’excréments étalés sur les murs de prison, des histoires de martyrs. Quand ils ont vu le grand mur de séparation entre catholiques et protestants, ce qu’on appelle ici Peace Line, mes compagnons étaient vraiment interloqués, pour reprendre un verbe du théâtre de Gao. Les photos qu’ils prirent, la manière dont Gao allait traduire à ses amis, en chinois, ce que je venais de lui dire en français, témoignaient d’un intérêt vif. Un intérêt que n’aurait pas suscitée une visite des monuments historiques comme l’ennuyeux Hôtel de Ville du début du XXe siècle.  

Devant la célèbre fresque « internationale », la plus connue et le plus proche du centre ville, où les républicains montrent qu’ils sont engagés dans des causes extérieures à l’Irlande (les Palestiniens, les Basques, les Noirs, etc.), un des universitaires dit, dans un sourire : « Bon, un jour il y aura une fresque sur les Ouïghours! »

Puis nous marchâmes encore et encore. Je percevais de la fatigue dans les rangs, mais ce n’était plus de ma faute. Tous les endroits où nous voulions nous asseoir pour manger ou boire, étaient soit fermés, soit complets. C’est par une sorte de miracle, là encore, que nous trouvâmes de la place dans le meilleurs restaurant de poisson de la ville. Un restaurant qui est toujours complet quand je cherche à y manger d’habitude. C’est Gao qui régala.

Ramenés à leur hôtel, nos invités chinois étaient exténués mais toujours souriants, adorables, disponibles.   

6 commentaires sur “Une promenade avec Gao Xingjian

  1. Il faudra demander à Gao Xingjian si son prénom est celui que lui ont donné ses parents, ou s’il l’a choisi lui-même plus tard. Mon épouse porte le prénom qu’elle a choisi, qui évoque l’oiseau roc des légendes, capable de prendre une montagne dans ses serres et de la transporter au loin. J’ai appris ça grâce aux papiers administratifs parce qu’elle ne m’en avait jamais parlé. Elle ne veut pas non plus me dire pourquoi elle a choisi celui-là, qui est plutôt un nom masculin. Les parents chargent l’enfant d’un prénom qui lui trace un destin, rien à voir avec nos prénoms occidentaux presque inoffensifs.

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  2. C’est vrai que j’aurais dû lui demander s’il se l’était choisi ou s’il l’avait reçu à la naissance. Ou même si ses parents le lui avait donné ultérieurement.
    Chiahsing, tu sembles dire que cela ne doit pas être un nom de plume, mais il m’a semblé qu’il y avait beaucoup de changements de noms dans la vie des Chinois, comme pour la femme d’Ebolavir.
    J’avais parlé dans un autre blog d’une jeune Chinoise à qui le père a donné un nouveau prénom lorsqu’elle fut tombée malade, enfant, et ce pour l’aider à guérir : http://nankinendouce.over-blog.com/article-650828.html (voir les deux ou trois derniers paragraphes seulement, les autres sont un peu scandaleux je crois, même pour moi, qui n’oserais plus écrire des choses pareilles 5 ans plus tard.)
    J’avais ainsi écrit plusieurs « histoires de prénoms », car cela m’avait marqué : http://nankinendouce.over-blog.com/article-515715.html ; http://nankinendouce.over-blog.com/article-1315382.html

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  3. Extrait de l’ancien blog de Neige:

    La fille de ma voisine s’appelle 网云Wangyun, wang signifie Filet, yun Nuage. Il y a une histoire (que j’ai entendue quand j’étais petite ) sur ce prénom: ses parents ont eu un bébé qui ont été mort après être tombé par terre,

    http://paysdeneige.blogspot.com/2008/07/nuage-dans-le-filet.html

    et puis, sa maman a été enceinte de nouveau, au moment de l’accouchement, la famille préparait un filet pour retenir le nouveau bébé. C’était elle. Donc, elle est un nuage dans le filet.

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