La Chine selon Philippe Forest

Avec douceur et discrétion, Philippe Forest empoigne le monstre de notre siècle : la Chine. Comment parler de la Chine sans tomber dans les clichés et les considérations journalistiques ? En prenant le chemin le plus intime, le plus singulier. Pi Ying Xi est un excellent essai d’écriture de soi, pas vraiment une auto-fiction, mais plutôt un récit de voyage intellectuel et sensuel. Un texte qui prélève dans tous les voyages que Forest a effectués en Chine depuis vingt ans, des éléments particuliers qu’il fait résonner les uns dans les autres : les ombres, les fantômes, les morts, les mythes.

Ce n’est pas un roman, ne nous y trompons pas. La mention « Roman » sur la couverture pourrait égarer des lecteurs. Il n’y a ni fiction ni intrigue. Les auteurs et les éditeurs tiennent au genre roman car c’est ce qui se vend le mieux, mais ce n’est pas notre problème de lecteurs. Nous, en tant que lecteurs, nous voyons là un essai personnel, qui prend des libertés farouches avec le récit, et qui n’hésite pas à proposer des réflexions littéraires sur des classiques chinois, sur la fameuse Pérégrination vers l’ouest, sur le non moins célèbre Lu Xun, le grand écrivain du XXe siècle, fondateur de la modernité littéraire en Chine.

Surtout, Philippe Forest nous fait découvrir le frère de Lu Xun qui fut un auteur plus confidentiel mais très intéressant à bien des égards. L’auteur en question s’appelle Zhou Zuoren et il fut plus ou moins un collaborateur des Japonais, ce qui fit de lui un ennemi du peuple. D’où se disparition des livres d’histoire et des manuels scolaire. C’est une docteur en français, professeure à l’université de Nankin, qui lui fait découvrir cette figure maudite des lettres chinoises. Ce personnage historique revient plusieurs fois dans le récit de Forest car les deux hommes sont étrangement proches l’un de l’autre. Tous deux ont subi le décès de leur fille et tous deux affectionnent le même écrivain japonais. Leur ressemblance va jusqu’au point où l’auteur français pourrait signer des phrases qui ont été écrites par l’auteur chinois.

C’est donc un entrelacs de réflexions, de réminiscences, de portraits, qui se lit extrêmement bien et qui nous fait rencontrer une Chine méconnue.

Car le livre se passe en grande partie dans le monde universitaire chinois, et plus précisément dans le monde des études françaises. Il décrit justement les Chinois docteurs en français qui parlent étonnamment bien notre langue. On rencontre des profs et des étudiants de Nankin, de Shanghai, de Beijing et de Wuhan. À la lecture, on comprend peu à peu combien la Chine est un géant qui se donne les moyens de devenir la première puissance du monde. Notamment dans des domaines d’étude minuscules, comme les études françaises.

L’auteur se montre minable en France et gigantesque en Chine. Coincé dans un appartement minuscule à Paris, il devient un albatros de la pensée dans le nouvel empire du milieu. Inconnu en France, il côtoie les prix Nobel dans les universités chinoises qui l’invitent et lui déroulent le tapis rouge.

Les Chinois lui parlent avec déférence, ils gardent un ton aimable avec lui, mais il est clair qu’ils se fichent radicalement de ce qu’il a à dire. La Chine qui transparaît dans ce roman est un pays qui est déjà loin devant la France et l’Europe, qui n’a plus aucune raison d’admirer nos cultures. C’est un pays qui n’a plus besoin de nous, qui n’a pas peur de nous, qui n’a plus d’intérêt pour nous. Nous sommes devenus décoratifs pour eux, des ombres et des fantômes.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s