James Salter, une littérature de petit mec

Je voulais lire Et Rien d’autre, de James Salter depuis longtemps, influencé par la presse élogieuse et les reportages dithyrambiques qui ont accompagné la parution de ce roman.

On nous dit que James Salter est un des meilleurs écrivains américains (il est mort en 2015). Moi, je suis d’accord que c’est bien écrit et que la lecture est très plaisante. Salter a une façon de raconter les histoires sans intrigue, sans ordre perceptible. Comme dans un rêve, des bouts de récits et de souvenirs s’enchaînent et finissent par prendre corps Dieu sait comment.

C’est très bien mais on lit cela depuis Tchekhov, et les Américains comme Raymond Carver excellent dans cet art poétique depuis longtemps. Le grand Hemingway faisait cela aussi dans ses grands romans.

Ce qui gêne la sagesse précaire, dans Et rien d’autre, c’est le rôle joué par les femmes et par le sexe.

Le roman raconte l’histoire d’un homme qui, après avoir fait la guerre dans la marine, devient éditeur à New York, gagne plutôt bien sa vie, boit beaucoup d’alcool et passe son temps dans les restaurant et autres lieux ennuyeux. Il se marie quand il est jeune, puis il divorce. Il a une maîtresse à Londres, puis une dans la campagne américaine, et encore après une autre ailleurs, et enfin, à la fin de sa vie, il rencontre une jolie trentenaire.

Ce qui embête la sagesse précaire, c’est de se trouver devant une littérature de mâle, écrite par un mâle pour les mâles, éditée et publiée par des mâles. Ce qui me plaisait tant dans la lecture d’Elena Ferrante, c’était notamment d’entrer dans la psychè de filles et de femmes. Dès le début de la lecture de James Salter, je retrouve la vieille indifférence aux femmes

On me dira que le femmes sont omniprésentes dans Et rien d’autre, mais je suis dans l’incapacité de les différencier les unes des autres. A part leur prénom, je ne vois pas ce qui les distingue. James Salter est un écrivain qui parle toujours de la même manière des épouses, des maîtresses, des belles inconnues et des vieilles connaissances. Entre Christine et Enid, je ne vois aucune différence, ni physique, ni sur le plan de la personnalité. Quel contraste avec les amants de la narratrice d’Elena Ferrante, qui sont si singuliers, si riches en couleurs et en description.

J’ai lu ces deux auteurs en même temps, pour ainsi dire, pendant les mêmes vacances, lors du même voyage. C’est pourquoi je les entremêle et les compare tant.

La scène centrale d’Et rien d’autre est un dialogue entre le héros et sa maîtresse Christine. Cette dernière compare le plaisir du sexe avec celui de la prise d’héroïne. Le héros se sent un peu con car il n’a jamais essayé l’héroïne, et voici ce que les personnages se disent :

Je n’ai pas envie que tu penses que je suis juste un gentil garçon.

Tu n’es pas un gentil garçon. Tu es un homme, un vrai. Et tu le sais.

Tour ce qu’il avait voulu être, elle le lui offrait.

Et rien d’autre, p. 283.

Voilà. Tout tourne autour de l’ego d’un petit monsieur qui est obsédé par l’idée d’être un vrai mec. C’est quand même extrêmement pauvre.

L’amie géniale. De la traduction des livres d’Elena Ferrante

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La Trilogie d’Elena Ferrante traduite en français chez Gallimard

Le titre original du livre d’Elena Ferrante est L’amica geniale, qui pourrait être traduit par L’amie géniale.

C’est vrai que la traduction française (d’Elsa Damien) choisie par Gallimard, L’amie prodigieuse, est un joli trait, qui insiste sur le côté surnaturel des qualités de ladite amie. Elle est prodigieuse, elle fait des prodiges, qu’ils soient nocifs ou bénéfiques. C’est une bonne traduction car elle respecte aussi le renversement virtuel des rôles : parfois le lecteur est amené à penser que c’est la narratrice qui réalise des choses prodigieuses, comme elle le dit dans le deuxième tome.

Mais dans « géniale » il y a quelque chose qui a trait à l’art ce qui est moins le cas de « prodigieuse », or les deux amies excellent dans des choses artistiques. La narratrice devient écrivain, et son amie a écrit un récit d’enfant (La Fée bleue) qui a enflammé l’imagination de la narratrice et l’a inspirée. Elle est géniale en ceci qu’elle est surdouée et qu’il lui arrive de commettre des sortes d’oeuvres d’art qui finissent par prendre feu, mystérieusement.

Dans ce personnage de Lila, l’amie de la narratrice, il y a quelque chose de tendu à l’extrême, un regard pénétrant qui transperce des victimes. Les Anglais diraient d’elle qu’elle est intense. Elle est d’une intensité incandescente qui fatigue tout le monde et qui la brûle, elle, et qui lui refuse d’être heureuse. C’est pourquoi la traduction anglaise est incompréhensible.

La traduction anglaise est curieusement plate : My brilliant friend.

C’est pourtant aux Etats-Unis que le succès du livre est devenu un phénomène. Le succès est foudroyant outre-Atlantique. Je me demande ce que les Américains lui trouvent, à ce roman, il paraît que dans les dîners de noël, on ne parlait que de cela à table. J’imagine que, dans un pays fondé sur la mobilité sociale, le récit d’une ascension sociale difficile et douloureuse rencontre plus d’écho qu’ailleurs.

Number one by mistake

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Comme le montre cette capture d’écran, mon petit récit indépendant se hisse parfois en tête des ventes dans la catégorie « Guide touristique du Brésil ».

Pourtant, Dieu sait que ce n’est pas un guide touristique, mais le sage précaire ne fait pas la fine bouche. Ce qui fait sourire, c’est certainement de se trouver devant le Guide du Routard et Lonely Planet, les deux guides que trimballent des millions de touristes. Il va sans dire que je n’ai pas vendu des millions d’exemplaires, loin de là, mais il est plaisant d’imaginer des voyageurs qui, à Rio, Recife ou Salvador de Bahia, se servent de mon livre comme un vademecum décalé.

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Autant on m’a beaucoup parlé des relations familiales qui sont à l’oeuvre dans Lettres du Brésil, ou des émotions variées qui y sont exprimées, autant je n’ai encore jamais entendu de commentaires sur la dimension viatique du récit.

Si, à la réflexion, quelques personnes m’ont dit que leur curiosité avait été titillée concernant le Brésil. Mais nulle part, pour l’instant, de critique massive sur cette question. Pas encore de : « Vous n’avez rien compris à ce pays », ni de « votre vision est européocentrée ».

 

Cela va peut-être venir si des gens achètent mon livre par erreur, pensant que c’est un meilleur guide que le Routard, contenant de meilleures adresses, et des « bons plans » encore plus chauds. Qui sait ? Peut-être qu’un jour vous verrez ce livre dans les rayonnages des bibliothèques d’auberges de jeunesse, remplis de livres d’occasion laissés par les voyageurs.

Couvertures

 

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Puis arrive le moment fatidique de la couverture du livre. Que choisir ? Une tonalité minérale ? Océanique ? Culturelle ? Doit-on privilégier la sensualité ? La nostalgie ? L’érudition ?

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Le titre a été trouvé par Pierre, qui s’occupe de la création informatique du livre numérique. Après lecture du manuscrit, il a modifié le titre pour le rendre plus fidèle au contenu. Je l’en remercie.

C’est encore Pierre, plus connu sous le nom de plume d’Ebolavir, dont le blog fait les beaux jours de la culture chinoise francophone, qui se trouve aux manettes du graphisme final. Il propose ces quatre couvertures, où l’on reconnaît trois photos que j’ai prises au Brésil, et une carte de la Renaissance.

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Encore une fois, je fais appel aux lecteurs de La Précarité du sage pour m’aider à faire un choix. Je suis vraiment dans l’embarras du choix et, pour tout dire, j’aimerais proposer aux acheteurs éventuels qu’ils choisissent la couverture qu’ils préfèrent. A l’ère du numérique et de l’internet, ce genre de service devrait être monnaie courante.

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Pour l’heure, il faut discriminer. Quelle couverture vous plaît le plus ? La réponse à cette question ne vous engage à rien et n’est lié à aucune obligation d’achat.

 

California in my mind

Je ne sais pas pourquoi mon cœur se serre si fort quand des images me viennent de la Californie. Je repense souvent à mon petit séjour là-bas avec une intense nostalgie. Un sentiment proche du désespoir. Que ce soit Los Angeles, son centre ville ou sa lointaine banlieue, San Francisco ou Oakland, que ce soit des paysages ruraux ou des ambiances urbaines, toute la Californie me revient en mémoire comme un paradis perdu.

Comment cela est-il possible ? Certes, j’y ai rencontré et retrouvé des personnes formidables. Les Californiens d’adoption ont été généreux avec moi, hospitaliers, stimulants, intéressants, et il n’est pas étonnant que j’en garde un bon souvenir. Mais ce n’est pas ça. Non, ce n’est pas suffisant. Des gens sympas et intelligents, j’en rencontre partout, je les attire, comme la fleur attire les abeilles. Comme le sombre lac attire les baigneuses. Comme le mont pelé attire les randonneurs. Je peux en faire à la pelle, des images de ce calibre. Comme la vieille fontaine attire les juments…

Il y a autre chose, quelque chose de mystérieux et de caché, qui fait de la Californie un lieu de ma mémoire particulier, lumineux et bouleversant. Tous les matins, j’étais angoissé. Des crises de panique me sautaient à la gorge et je voulais en finir. Ma vie ne valait plus rien, je voulais mourir. Avec le recul, on m’a dit que j’étais sous le coup d’une dépression due à la mort imminente de mon père. Je faisais mon deuil avant la mort.

Ces angoisses dans une région magnifique ont créé un stock d’images et d’émotions, en moi, qui se sont cristallisées en souvenirs fulgurants, éclatants. Ce furent des épiphanies à répétition, qui se sont succédé comme une réaction en chaîne, et qui, emprisonnées dans la cage de ma mémoire, sont devenues une pure splendeur.

Enfin, il y a une dernière chose. J’ai beau retourner les idées dans tous les sens, j’ai le sentiment tenace que les gens qui habitent en Californie sont les plus chanceux du monde. Ils me font l’effet d’être privilégiés sur la terre. Je n’avais jamais eu ce sentiment avant, dans aucun autre pays du monde. Partout, j’étais émerveillé, mais je percevais quand même les côtés négatifs. Là, sur la côte ouest des Etats-Unis, je crois avoir vu l’endroit le plus heureux du monde, le plus parfait.

Le sage précaire finira peut-être sa vie là-bas, en immigré clandestin. Il construira une cabane et se rendra parfois, deux fois l’an, à des dîners en ville avec des intellectuels de Berkeley ou des poètes d’Albany. Il vivra de peu, dans la sagesse toute relative de son âme inquiète, et dans la tiédeur des grains de raisin qu’il picorera en attendant d’être expulsé comme un vulgaire chicano.

Reportage californien (3) Vivre sur l’eau à Sausalito

C’est hier que l’émission Détours, sur la RTS, a diffusé mon reportage sur le village flottant de Galilee Harbor, sur la baie de San Francisco.

https://www.rts.ch/la-1ere/programmes/detours/5734285-detours-du-14-04-2014.html

Je me suis rendu à Lyon pour faire le duplex avec Lausanne, dans les studios de Radio France, rue des Archers. Une femme, dont j’ai oublié le nom, m’a ouvert la porte et m’a installé dans un minuscule studio pour faire notre émission.

Entre les séquences enregistrées, il fallait faire ni court ni long, et plutôt moins que plus.

Tout s’est bien passé, et comme d’habitude, les choix musicaux étaient chouettes. Une certaine Sophie Maurin chantait Far Away, une chanson très entraînante et guillerette, en duo avec un chanteur anglais. Et un certain Neil Young nous gratifiait de Boxcar.

https://www.youtube.com/watch?v=RsrJNs1bTcE

Pendant que les chansons passaient, je lisais dans L’Equipe le compte rendu de la victoire de Lyon sur Paris.

C’était décidément une belle journée entre Rhône et Saône.

Reportage californien (1) : Nobody Walks in LA

Ci-dessous le lien de mon reportage radio à Los Angeles, diffusé sur la Radio Télévision Suisse.

www.rts.ch/la-1ere/programmes/detours/5683336-detours-du-26-03-2014.html

J’étais en Californie en octobre 2013. Le décalage horaire et la santé précaire de mes parents provoquaient en moi des angoisses épouvantables. En même temps, je bénéficiais d’une chance incroyable, étant logé luxueusement par un gentleman comme on n’en fait plus.

C’est donc dans un état de conscience altéré que je me suis contraint à sortir mon micro-enregistreur et suis allé battre le pavé pour prendre du son. Dans la banlieue favorisée où j’habitais, j’explorais les alentours à pied, j’allais visiter les centres commerciaux, j’essayais de ne pas me ruiner en fruits bio délicieux. En marchant dans les zones résidentielles, je me sentais devenir fantôme, ou pire, rôdeur. Ne pas avoir de voiture vous rend suspect.

En revanche, le bus est très agréable. C’est en prenant le bus que j’ai pensé à cet angle de reportage : comment évoluer à Los Angeles sans voiture ?

En Europe et en Asie, attendre et prendre le bus m’ennuient tellement que je me déplace à vélo la plupart du temps. Ici, dans la culture de la voiture, prendre le bus devient grisant, excitant à bien des égards.

D’abord c’est compliqué. Ces sont des systèmes de pensée à part. Il faut étudier la chose, jongler avec des brochures, comprendre qu’il y a plusieurs compagnies, plusieurs systèmes, plusieurs logiques. Intellectuellement, c’est assez stimulant. Réussir à se rendre d’un point A à un point B apporte une réelle satisfaction d’ordre narcissique. On y est arrivé et on n’en est pas peu fier.

C’est tellement complexe que les compagnies de bus proposent des cours pour se familiariser avec la technique. La brochure le stipule : « Prendre le bus pour la première fois peut être intimidant« , d’où la nécessité d’une session de cours intensifs, adaptée à l’âge et au niveau de l’usager désireux d’en savoir davantage.

Ensuite, les bus sont des lieux passionnants à observer. On y voit des vieux, des handicapés, des femmes de ménage latinas, des gens qui n’ont plus de permis, des gens qui n’en ont jamais eu. Peut-être aussi des gens qui prennent le bus par choix environnemental.

On y fait des rencontres, car les usagers latinos sont plus bavards que les « blancs anglo-saxons ». Une dame du Salvador m’a parlé pendant tout un trajet. Elle est divorcée, ses deux enfants sont grands et mariés quelque part aux Etats-Unis. Elle fait des ménages dans les banlieues huppées et elle rentre chez elle, dans le sud de la ville. Elle n’a pas refait sa vie car « les hommes ne sont pas fiables ». Il y en a trop qui, paresseux, ne cherchent à se marier que pour obtenir des papiers.

Un Latino lit le Los Angeles Times un crayon à la main, et souligne des mots, met des croix un peu partout. Sans doute apprend-il l’anglais par ce moyen, pendant ces longs trajets qui le mènent à ses chantiers d’ouvrier en bâtiment.

Beaucoup de gens dorment. Peut-être sont-ils sous le coup du décalage horaire, comme moi. Car mes yeux commencent à me bruler vers 4 ou 5 heures de l’après-midi.

Silicon Valley (7) Sky road

Sky road

Avant de me laisser leur maison et leur voiture, mes amis m’avaient rempli une feuille blanche de recommandations en tout genre. Je n’ai pas eu le temps de tout faire, mais je suis allé sur la route de crête qui longe du nord au sud la Silicon Valley.

Autour de Palo Alto

A quelques kilomètres des grandes entreprises que tout le monde connaît, on gare sa voiture et on se retrouve dans des montagnes qui font penser au sud du Massif central.

Je me suis promené quelques heures au bon soleil d’automne sur ces chemins vallonnés du Long Ridge Open Space Preserve.

Sky road, Silicon Valley

Rien de sauvage là-dedans, mais une organisation admirable : des présentoirs en bois donnent des informations sur le lieu, affichent la carte des chemins de randonnée, et mettent même à la disposition des visiteurs des dépliants comportant de précieuses cartes. Je me suis servi, impressionné par une telle civilité. Un dispositif incroyablement important, au vu de l’occupation minimale de ces espaces par la population. Tous les parkings étaient vides, et je n’ai rencontré personne dans toute ma déambulation, motorisée et pédestre. Moins il y a de gens, plus les services sont élaborés.

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D’autres panneaux nous informent de la présence éventuelle de lions de montagne, qui sur la photo ressemblent plutôt à des tigres. Il doit y avoir une autre traduction, en français, que « lion de montagne ».

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N’écoutant que mon courage, j’ai poursuivi ma promenade et me suis repu d’une douce nature qui fait de la Californie, véritablement, un paradis sur terre.

Stevens Creek, Silicon Valley, Californie

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Silicon Valley (6) Le Pitch parfait

J’ai assisté à une séance passionnante, dans une chambre du commerce de Palo Alto. Magali m’invitait à assister à cet exercice, où elle se rendait pour « faire du réseau ». Magali était une ancienne journaliste pour la BBC avant de créer son entreprise de conseil en communication. L’un des nombreux « incubateur de startups » organisait un concours de présentations de projets, en technologie écologique, dont le gagnant gagnerait 500 000 dollars d’investissement. Un cabinet  invitait Magalie à se rendre à un après-midi de répétitions, pour évaluer et conseiller les jeunes entrepreneurs.

Un étudiant chinois devait faire une présentation de dix minutes pour présenter un projet extraordinaire de transformation industrielle de déchets plastiques en carburant. Grâce à des réacteurs très sophistiqués, les déchets se transforment en naphta, en diesel et en carbon black.

La pierre philosophale, quoi.

Autour de la table, des professionnels de divers horizon, et un touriste, moi, qui ne sait comment se tenir. Le jeune Chnois vient de Hangzhou et devant lui, des coaches et des grands spécialistes de choses très obscures. Tout le monde se présente en un bref tour de table. Magali ne perd pas la face et me présente comme un écrivain qui a longtemps vécu en Chine, et comme un universitaire qui a enseigné à l’université Fudan. Au nom de Fudan, tous les Chinois de la salle opinent du chef en me regardant, visiblement impressionnés. Bravo Magali. En bonne communicante, elle a su trouver les mots pour faire passer un sage précaire en personnalité éminente.

A côté de moi, un homme repoussant de laideur, des croûtes sur le visage et un sourire carnassier. Une voix caverneuse et un accent yiddish. Il dit être un militaire israélien, pilote de chasse et retraité de l’armée de l’air de Tsahal. Je ne comprends pas ce qu’il fait là. Apparemment, il s’est reconverti dans le consulting.

L’étudiant fit une démonstration peu convaincante mais il avait l’air de savoir de quoi il parlait. A mon avis, pour un investisseur, le plus important dans un tel projet, ce n’était pas le charme dégagé par le présentateur du projet, mais le sérieux de l’entreprise, sa faisabilité et sa fiabilité scientifique. Les conseils fusèrent, et on suggéra au jeune homme de raconter une « histoire » plutôt que de nous expliquer le processus scientifique. Il fallait donner une impression plus dramatique, et moins insister sur les aspects techniques, auxquels personne ne comprenait rien.

Le but pour chacun des participants à cette séance, était de s’associer à de toute petites entreprises, à les aider bénévolement afin qu’à terme, quand elles deviendraient riches, ils puissent toucher les dividendes de cette aide précoce.

Une dame est arrivée en retard. Quand elle s’est présentée, j’ai compris que tout le monde mentait autour de la table. Que tout le monde prétendait travailler, prétendait être professionnel, mais que la plupart était en train de se la raconter. A part l’étudiant chinois, qui croyait peut-être à son histoire de machine écologique, chacun faisait semblant de maîtriser quelque chose.

Le vieil Israélien, en revanche, était toujours pertinent. Chaque fois qu’il prenait la parole, toute l’assemblée se taisait et écoutait. Magali devait partir dès que possible. Elle voulait montrer au juriste organisateur de l’événement, qu’il ne fallait pas abuser de sa bonne volonté.

Dans la voiture du retour, je lui ai conseillé de s’associer au vieil Israélien. « Alliance de la jeunesse et de l’expérience, de la beauté et de la laideur, vous feriez des étincelles tous les deux. »