
J’entre dans cet espace urbain en pensant que c’est ouvert à tous. Après tout, je suis dans un souk : des gens discutent, d’autres boivent du thé, des enfants courent. Je suis attiré par des tapis artisanaux, d’une beauté simple, aux motifs géométriques qui semblent raconter des choses que je ne comprends pas encore.

Sans réfléchir, je m’enfonce plus loin. Les ruelles se font plus étroites, les murs de terre ocre plus épais. Il y a là des portes en bois sculpté, des lampes suspendues, des espaces d’ombre où le temps s’alourdit. Soudain, j’entends la voix d’une jeune femme :
تريد الزيارة بالعربية أو بالإنجليزية؟
qu’elle me lance. Je lui réponds, mais avec un accent français à couper au couteau :
زيارة؟ زيارة إيش؟
Elle me regarde avec un petit rire.
زيارة المتحف طبعاً! أنت الآن داخل المتحف.
Ah bon, c’est un musée ici ?
Je regarde autour de moi. Des ruelles, des tapis, un salon ouvert… Non, vraiment, je n’avais pas remarqué.
Elle appelle un monsieur qui s’approche, tranquille, le regard doux. C’est le directeur, m’explique-t-elle : le gardien de ce lieu qu’on appelle la Maison en terre. Il m’invite à le suivre si je veux bien d’abord payer 50 riyals.
L’intérieur ressemble à un salon, mais sans canapé. Ici, les coussins jonchent le sol comme dans les tentes bédouines. Les tapis, tissés sur des métiers d’à peine un mètre de large, rappellent leur vie nomade (ils devaient pouvoir être roulés, chargés sur des chameaux et redéployés ailleurs, au gré des saisons.)

Tabuk est une région façonnée par des générations de bédouins. Ses plaines ont vu défiler des caravanes, des poètes, des voyageurs. Les savants disent que les inscriptions anciennes gravées dans les roches d’Arabie sont souvent l’œuvre de ces nomades : des lettres d’alphabets disparus, tamoudiques ou nabatéens, qui témoignent d’un temps où l’écriture suivait les routes du désert.

Je me rends compte que, dans mes voyages, je n’ai rencontré qu’une seule personne capable de lire ces langues. Je suis frappé par cette distance entre la richesse du passé et notre ignorance moderne. Moi-même, je baragouine juste assez d’arabe pour me débrouiller sur la route. Mais ici, au moins, je peux apprendre quelque chose.

Avant de partir, on me propose un petit jeu : écrire mon nom en alphabet nabatéen. Je trace maladroitement les signes, et me laisse photographier avec le directeur. Je pose fièrement avec ma plaque gravée :
إبراهيم — Ibrahim